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Michel Lévy frères (volume IIp. 90-103).
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— Tarascon, le 27 juillet.

À Beaucaire, il m’a été impossible d’écrire, la place me manquait pour cela. Un soir que je voulais dormir bien résolument, en dépit des puces et des cousins, je suis allé à une lieue de la ville. Le jour de mon arrivée à la foire, je me trouvai tellement ébahi par le tapage incroyable, que je fus, je crois, plusieurs heures sans me rendre compte de ce que j’éprouvais ; à chaque instant quelque ami me serrait la main et me donnait son adresse.

Dans toutes les rues, sur le pré, sur la rive du Rhône, la foule est continuelle ; à chaque instant quelqu’un prend son point d’appui sur vous à l’aide de son coude, pour se glisser en avant : on se presse, on se porte ; chacun court à ses affaires. Cette activité est gênante, et surtout offensante au premier moment, mais elle est divertissante. Des musiciens gesticulent et braillent devant une contre-basse et un cor qui les accompagnent ; des marchands de savonnettes vous poursuivent de l’offre de parfums de première qualité, qu’ils apportent de Grasse ; des portefaix vacillant sous des fardeaux énormes qu’ils portent sur la tête, vous crient gare quand ils sont déjà sur vous ; des colporteurs s’égosillent à crier le sommaire des nouvelles télégraphiques arrivant d’Espagne : c’est une foule, une cohue, dont à Paris on ne peut se faire une idée. Après plusieurs heures de badeauderie, je revins de mon étonnement ; je voulus prendre mon mouchoir, il avait disparu, ainsi que tout ce que j’avais dans mes poches. À Beaucaire, l’oreille est assiégée par toutes sortes de langues et de patois, et c’est sans doute pendant que ma vanité cherchait à comprendre ce que me voulait un beau Catalan qui m’engageait à un bal pour le soir, que je fus dévalisé. Du reste, on ne pouvait pas être volé avec moins d’inconvénient. Je trouvai un mouchoir dans une boutique à trois pas de moi.

Un riche marchand avec lequel je fais des affaires me raconte que, longtemps avant la foire, les principaux négociants s’occupent de louer une maison, un appartement, une chambre. Ici, dans chaque chambre on voit quatre ou cinq lits ; le propriétaire se relègue dans son grenier : en revanche non-seulement la foire paye son loyer, mais le dispense de travailler pendant le reste de l’année.

Il y a des usages qui font loi. Les marchands de laine et les drapiers doivent loger alternativement dans la Grande-Rue et dans la Rue-Haute. Les drapiers payent leur loyer beaucoup plus cher, parce qu’ils vendent une marchandise riche.

Les lingers s’établissent tout près de la porte du Rhône ; les juifs occupent le milieu d’une certaine rue, dont le haut et le bas sont pris par les marchands de cuir.

Les boutiques des maisons ne sont pas seules louées ; devant le mur, d’une boutique à l’autre, il y a des échoppes couvertes en toile. L’on tire parti même des bancs de pierre qui se trouvent quelquefois le long des maisons : ils font l’affaire des petits merciers.

Le singulier de cette foire, c’est qu’il y a foule partout, et les costumes sont aussi variés que les langages ; mais ce qui frappe avant tout, et donne une familiarité particulière au labyrinthe dans lequel cette foule s’agite et tourbillonne, c’est la quantité de grands morceaux de toile de coton, formant tableaux de toutes couleurs et de toutes formes, carrés, triangulaires, ronds, qui flottent au milieu de la rue, à quinze pieds au-dessus des têtes ; les marchands les suspendent à des cordes tendues d’une maison à celle qui est vis-à-vis. Ces toiles portent l’indication de leurs noms, de leurs domiciles ordinaires et de leurs demeures à Beaucaire. C’est ainsi que le négociant catalan peut apprendre qu’un négociant grec son ami est en foire, car c’est bien en vain que l’on demanderait une adresse au milieu de cette foule de gens étrangers les uns aux autres, et qui ne connaissent pas leurs voisins.

Ces enseignes amusent la vue : le jour de mon arrivée, elles étaient malheureusement agitées par un grand vent de mistral qui tue la joie facile. Il y en avait en toile de coton d’un beau rouge, avec de grandes lettres blanches ; d’autres en toiles jonquille avec de jolies lettres gothiques ; d’autres en toile verte avec des lettres rouges ; celles-ci faisaient mal aux yeux.

L’ensemble de ces pavillons a quelque chose d’oriental, et rappelle un navire pavoisé pour un jour de fête.

Quant à la vie morale, voici le premier trait de sa physionomie : tous les usages qui ne peuvent s’accomplir que lentement disparaissent, tout le monde est vif. La petite ville de Beaucaire ne pourrait contenir tous les marchands qui arrivent de Naples, de Gênes, de Grèce et de tous les pays du Midi ; par bonheur, sur la rive du fleuve, se trouve un vaste pré bordé de grands arbres ; c’est le pré de Sainte-Madeleine, que je préfère beaucoup à la ville. Là s’élèvent rapidement un grand nombre de baraques de planches. Vu la grande chaleur, beaucoup de négociants même préfèrent des tentes ; ainsi se forment des rues, des places, d’étroits passages. Chacun prend pour enseigne un instrument de sa profession, et d’ordinaire les marchands d’un même pays se réunissent dans la même rue.

Je rencontrai d’abord, dans ma course de curiosité après les premières affaires, les boutiques des marchands de savon, d’épiceries et de drogueries de Marseille ; plus loin, les parfumeurs de Grasse exposaient leur pommade et leurs savonnettes ; ceux de Montpellier leurs parfums et leurs liqueurs : j’achetai d’excellente eau de Portugal de M. Durand. En avançant, je trouvai de nombreuses baraques remplies de figues, de prunes, de raisin sec et d’amandes. Nous fûmes saisis par une odeur plus forte qu’agréable ; nous approchions d’une rue dont les murs fort épais et assez élevés n’étaient composés que d’oignons et de gousses d’ail ; nous primes la fuite.

À l’extrémité du pré, où nous allions chercher un peu d’air dans le vain espoir de nous tirer de la foule énorme et de la poussière, nous trouvâmes une petite chapelle où l’on dit la messe.

— Voici enfin une maison où l’on ne vend rien, me dit M. Bigilion ; nous nous trompions, on y débitait à des Espagnols une quantité prodigieuse de rosaires.

Là nous fûmes recrutés par un limonadier, qui prétendit qu’il avait des limonades gazeuses excellentes, et qui depuis deux heures étaient dans la glace : nous le suivîmes en essayant de traverser la foule. Il s’agissait d’arriver à la Grande-Rue. Les cafés, les billards, les lieux où l’on danse sont placés dans la Grande-Rue, derrière laquelle s’étendent en longue file les loges des bateleurs, des faiseurs de tours, de ceux qui montrent des animaux vivants ou des grands hommes en cire. Il n’y avait de silence que dans le coin où l’on voyait Napoléon étendu sur son lit de mort à Sainte-Hélène. Il était en uniforme complet de capitaine du génie. Après l’instant de contemplation silencieuse, le garçon du bateleur éleva la voix et dit qu’il avait en sa possession particulière un mouchoir qui avait servi de serre-tête à l’empereur : chacun voulut toucher ce mouchoir, et l’on donnait deux sous au garçon, lequel était tellement sûr de ses auditeurs qu’il criait à tue-tête : « Messieurs, ceci est ma propriété particulière ; mais ne donnez rien si vous voulez, vous n’y êtes pas obligés. » Voyez, disais-je à M. de Sharen, combien Napoléon était sûr de l’amour des peuples ; jamais avec lui la liberté n’eût été possible.

Non-seulement les maisons de la ville, les baraques et les tentes du pré de la Madeleine sont remplies d’une immense population, mais le fleuve même, tout rapide qu’il est, est couvert de barques, dans chacune desquelles couchent huit ou dix personnes ; chaque barque a une place déterminée d’après sa forme, je crois, et le pays d’où elle vient. Avant la mort de Ferdinand VII, les Espagnols se présentaient en foule, ils achetaient en France pour cent quatre-vingt millions : maintenant les Anglais les fournissent de tout, et ils ne prennent en France que pour quinze millions de francs.

J’ai distingué des pinques catalanes, des felouques génoises, des chaloupes de Marseille. Les bateaux de Toulouse, de Bordeaux, de la Bretagne et de plusieurs ports de l’Océan arrivent par le canal de Languedoc. Les barques de Lyon, de Grenoble et de Valence viennent par le Rhône. Il n’est bruit que d’une de ces barques qui a heurté contre une des piles du pont du Saint-Esprit, et vingt personnes se sont noyées, c’est-à-dire deux.

Les barques qui descendent le Rhône ne sont faites que de planches légères ; aussitôt les marchandises vendues, on déchire la barque et l’on vend les planches. Ces barques portent pour enseigne une femme de paille, une grille de bois, un énorme polichinelle de six pieds de haut, etc. Si un marchand à Beaucaire n’a pas une enseigne visible de loin et fort singulière, on ne peut plus le retrouver.

La foire ne dure légalement que sept jours, du 22 juillet au 28 au soir ; mais on l’allonge. Ses franchises, qui avant la Révolution étaient fort considérables et faisaient gémir les pauvres fermiers généraux, avaient été confirmées par Louis XI en 1463.

Le voyage de Beaucaire est une fête pour tout le monde. Les commis des marchands arrivent d’ordinaire quinze jours avant l’ouverture ; ils reçoivent les marchandises qui arrivent, les enregistrent, les arrangent convenablement ; c’est un moment fort gai pour ces pauvres jeunes gens qui ont à mener une vie fort active, et loin de l’œil du maître. Je trouve ici bien peu de ces physionomies d’aigreur, de tristesse et de soupçon, que l’on rencontre si souvent dans les rues de Lyon ou de Genève. Ce qui explique un peu ce manque d’aigreur triste, c’est qu’à Beaucaire la foule énorme est surtout composée de gens du Midi.

D’après les mœurs de ceux-ci, le moment le plus gai de la journée est l’Ave Maria (la tombée de la nuit). On se hâte alors de fermer tant bien que mal les maisons, les baraques, les tentes. En général, chaque petit marchand établit son lit sur son comptoir et attache son chien à ses côtés.

Le second jour il n’y eut pas de mistral. Au milieu de cette poussière et de cette chaleur étouffante, j’avais accepté les offres d’un de nos amis du Berry, et mon lit était établi sur des barres de fer, dans une baraque du pré de la Madeleine.

Le lit fait et laissé à la garde du commis de jour, nous ne songions plus aux affaires. Tout le monde se disperse et songe à ses plaisirs : on va essayer de rencontrer la beauté lion, comme disent les Anglais. Pour y parvenir, on court les ménageries, les bateleurs, les courses de chevaux, les danseurs de corde, ou la comédie, qui en vérité n’est pas mauvaise. Il y avait un acteur languedocien qui jouait fort bien le Sourd ou l’Auberge pleine, délices de notre première jeunesse. Sa femme jouait divinement le rôle de Pétronille. Les calembours et les événements forcés du vaudeville semblent faits exprès pour l’esprit du commis voyageur. Il trouve que les pièces de M. Scribe sont d’un naturel trop sévère, et ressemblent trop au Misanthrope. Le génie est ennuyeux avant tout, dit-il.

Vers les neuf heures et demie, la bonne compagnie se rend au pré ; on prend des glaces. À ce moment le bruit des instruments se fait entendre de tous côtés ; ici c’est le bal de Nîmes, là celui d’Aix, ailleurs celui d’Avignon ; chacun cherche le bal de ses compatriotes. Le galoubet provençal est toujours mêlé aux violons et aux basses, et les domine. Le galoubet ne vaut pas le cor des musiciens bohèmes qui embellissent les jardins de la foire de Leipzig, mais il est plus gai ; on songe moins à la musique et plus à la danse, et à jouir vite de la vie qui s’envole.

Je suis allé tous les soirs au bal des Catalans, qui dansent au bruit des castagnettes et en chantant des chansons de leur pays. J’aime de passion les Espagnols ; c’est le seul peuple aujourd’hui qui ose faire ce qui lui plaît, sans songer aux spectateurs. À ce bal il y a eu des soirées charmantes. Mais ce qui fait la gaieté de la foire, c’est que beaucoup de jeunes femmes de Saint-Étienne, de Grenoble, de Mâcon, de Montpellier, de Béziers, d’Aix, etc., etc., obtiennent de leurs maris de les mener une fois dans leur vie à Beaucaire, et, en général, c’est dans l’année qui suit le premier enfant. On peut imaginer les bizarreries, pour parler comme les Espagnols, que l’amour, ou ce qui lui ressemble le plus, fait naître au milieu de tant de gens, parmi lesquels les riches songent uniquement à de grandes opérations de commerce, tandis que, pour les jeunes, la besogne de tous les jours est purement manuelle. Une jeune femme qui arrive à Beaucaire veut avant tout trouver quelque plaisir extraordinaire. Oserai-je avouer, au grand détriment de la morale, qu’on ne prend rien au sérieux à Beaucaire que le non-payement d’une lettre de change ? Me permettra-t-on de répéter ce qui m’a été dit par une jolie femme de vingt-cinq ans, à la vérité plus raisonnable qu’une autre ?

« On est assuré de ne revoir jamais l’homme pour qui on aurait eu un moment de faiblesse, tandis qu’il y a à penser dans une petite ville qu’on l’aura éternellement sous les yeux, et il peut devenir ennemi. »

Le préfet de Nîmes a six mille francs pour venir gouverner la foire.

On pense bien qu’une réunion aussi nombreuse de gens qui ne se connaissent pas, et dans un lieu aussi étroit, doit attirer une foule de fripons de toutes les espèces, et de demoiselles. Les fripons sont d’autant plus difficiles à convaincre, que chacun d’eux se prétend marchand de quelque chose. Les gendarmes ne m’ont jamais semblé si admirables, si patients, si justes qu’à la foire de Beaucaire. Ces voleurs de Beaucaire n’ont pas dans le caractère la profondeur ni les combinaisons des voleurs de la foire de Guibrai, mais on leur trouve une agilité et une effronterie divertissantes. Ce qui est le plus rare à Beaucaire, parmi tant de denrées de toutes les sortes, c’est le ton réservé de rigueur à Paris. Je le dis en rougissant, tout le monde dit et fait des farces.

Beaucaire est une petite et fort laide ville ; on dit qu’il n’y a rien de si triste au monde hors le temps de la foire. On loue les maisons, les cours, les baraques d’une année à l’autre, et le prix excessif des loyers suffit aux Boukeirens (comme disent les Provençaux) pour les faire vivre toute l’année. Aussi se gardent-ils bien de se livrer à aucune industrie ; ils ont horreur de toute espèce de travail, et partant bâillent beaucoup. Pour se faire vêtir ou chausser, ils attendent le retour de la foire. On me dit que le savant Millin, parlant de Beaucaire, a décrit avec beaucoup de détails une église détruite dix ans avant son passage.


— Tarascon, le 28 juillet.

Enfin le mistral, qui nous a vexés à peu près tout le temps de la foire, nous donne quelque relâche.

Le judicieux Adam Smith prétend que l’existence des foires indique l’enfance du commerce ; je ne sais comment concilier cette assertion avec la vogue actuelle des foires de Leipzig, de Beaucaire et de Sinigaglia. Je ne concevrais les foires que pour les dépenses du luxe ; un homme se laisse tenter et fait des cadeaux à la femme qui l’intéresse. Je monte à la plate-forme du joli château de Tarascon ; sa forme élégante, qu’on aperçoit de Beaucaire, donne un relief infini à la belle vue du Rhône.

Beaucaire est célèbre dans les écrits des troubadours. Là se passa la charmante histoire d’Aucassin et Nicolette, qui était fille adoptive du vicomte de Beaucaire. C’est ici qu’il faudrait étudier l’histoire de la chevalerie. Tout à coup les hommes s’avisèrent d’oublier l’utilité réelle et de prendre les femmes pour juges de leur mérite. Nous nous guérissons trop de cette aimable erreur, dont la fashion et M. Brummel sont la dernière forme. Être noble ne suffît plus, il faut être fashionable.

La civilisation répandue au loin par la république de Marseille avait préparé le règne de princes élégants et chevaleresques, qui donnent tant de grâces à l’histoire de Provence. Raymond V tint à Beaucaire, en 1172, une cour plénière où chaque chevalier chercha à briller par sa magnificence. Raimbaud fit tracer, par douze paires de bœufs, de longs sillons dans les cours et les environs du château ; il y fit semer trente mille sous (chaque sou valait un franc d’aujourd’hui).

Guillaume Grosmartel fit apprêter à la flamme de flambeaux de cire tous les mets destines à sa table et à la nourriture de trois cents chevaliers. Cette folie eût bien surpris un Grec contemporain d’Aspasie. Aspasie était agréable, mais n’était pas juge du mérite. Nous revenons au temps d’Aspasie.

Raymond de Venoux fit brûler devant la cour trente des plus beaux chevaux qu’il avait amenés.

Un jour, à Beaucaire, nous montâmes à cet antique château si renommé dans les historiens de chevalerie ; il n’en reste que des ruines : Louis XIII le fit abattre en 1632. Du haut de ce monticule, le passage est assez joli ; le magnifique Rhône et le singulier château de Tarascon lui ôtent ce qu’il pourrait présenter de commun. Les Languedociens l’appellent Bel-caire ; ces deux mots pris séparément, signifient Beau quartier.

Deux choses ont contrarié pour moi les plaisirs de Beaucaire ; mais oserai-je les nommer ? C’est le mistral d’abord, puis les puces : c’est l’ennemi que je redoute le plus ; j’aimerais cent fois mieux des brigands sur les routes. Quand le mistral cessait un peu, je me promenais sur le magnifique pont en fil de fer qui conduit à Tarascon ; il a quatre cent quarante mètres de longueur, a coûté huit cent mille francs, et rend à ses propriétaires cent mille francs par an. Je suis ravi de voir réussir une entreprise belle et hardie.

Nous avions un savant à Beaucaire ; il est instruit, mais outrageusement pédant ; il nous disait qu’il a compté en provençal trois mille mots qui ne sont pas d’origine latine. Dun en celtique veut dire élévation ; nous avons conservé dune. De là les noms de villes : Verdun, Issoudun, Châteaudun. Van veut dire montagne, dor courant d’eau : la Durance, la Dordogne, la Doire. Voici des phrases d’écolier, dont tous les mots soulignés sont gaëls et restés dans le français.

Ce quai conduit au parc, sur ce banc je vois un tas de brocs, cette corde fine est de la drogue, fi de cette cotte blanche.

Mais le plus grand charme de Beaucaire a été la société et l’amitié, si j’ose le dire, de monsieur et madame Sharen. Je l’avoue, j’hésite un peu à raconter l’histoire suivante. Outre qu’elle est un peu leste, cette aventure, qui pour moi a été la plus intéressante du voyage, me semble bien longue, écrite, et d’ailleurs il n’y a pas eu aventure, et le récit manque de mot piquant à la fin. Ce que l’on va lire avec indulgence ne sera donc, si l’on veut, qu’une observation sur une bizarrerie du cœur humain ; et, pour peu que votre vertu se gendarme, je dirai que le fait n’est pas vrai.

À Beaucaire, nous avons passé d’aimables journées, Tiberval et moi, avec monsieur et madame Sharen. M. Sharen, grand et bel Allemand au nez aquilin, aux beaux cheveux blonds fort soignés, négociant, il est vrai, mais au fond, ce me semble, voyageant pour son plaisir plus que pour ses affaires. La nôtre était de tâcher de plaire un peu à madame Sharen, dont le moindre charme est une beauté parfaite ; mais cette physionomie est si naïve et si spirituelle à la fois, qu’on ne songe plus à la beauté. Un homme prudent, en voyant madame Sharen, n’est occupé que d’une chose, tâcher de ne pas devenir amoureux. On est un peu aidé dans cette sage attention par son air extrêmement noble. Un de nos hommes d’esprit de Beaucaire disait que ses gestes ressemblent au son d’une grande âme. Madame Sharen possède, entre autres charmes ravissants, le sourire le plus bon enfant que j’aie jamais rencontré. Dans ce sourire si joli à voir, il y a beaucoup d’esprit, et cependant nulle possibilité de méchanceté. C’est précisément cette absence de toute sécheresse qui me paraît le charme adorable des pays d’outre-Rhin ; celle qualité est d’autant plus singulière chez madame Sharen, qu’elle a eu huit cent mille francs ou un million de dot.

Ce qui complique l’histoire, c’est que M. Sharen a un ami intime, M. Munch, petit homme nerveux, à la tournure élégante, à la mise recherchée, et qui, à l’ignorance près de nos usages, a l’esprit le plus scintillant que j’aie encore trouvé chez un Allemand. Lui aussi a une fort jolie femme, brune piquante, orgueilleuse à faire plaisir, et, ce me semble, un peu folle ; il est négociant comme son ami, fort riche apparemment, et voyage de compagnie avec monsieur et madame Sharen. Il y a un an qu’ils ont quitté leur pays, une grande ville de Saxe, car ils parlent un allemand magnifique ; mais ils ne nomment point leur patrie. Dès le lendemain du jour où j’ai été présenté à cette aimable colonie allemande, il y a eu du trouble dans les ménages. Peut-être M. Sharen a-t-il été jaloux de Tiberval, jeune Français assez distingué, fort bien de toutes les façons, et mon ami. Mais voici le singulier : Sharen n’a pas été jaloux de sa femme ; Tiberval faisait évidemment la cour à cette espèce de princesse, d’un orgueil fou, avec de si beaux cheveux noirs, la noble madame Munch. La jalousie du bon Allemand ne fut que trop visible. Grande incertitude entre nous, fréquents conseils de guerre, redoublement de gaieté apparente, mais non pas de ma part. Moi, aidé par mon baragouin allemand, j’ai été chargé du rôle de bonhomme ; je ris peu, pour ne pas paraître ironique.

Les Allemands deviennent fous à la vue de ce qu’ils appellent l’ironie française. Je pousse la prétention anti-ironique jusqu’à être sentimental : je dis des maximes, tout cela pour encourager à quelque confidence ; vain espoir. Munch et sa femme sont partis le surlendemain pour une prétendue partie de plaisir à Cette, tandis que, évidemment pour ces bons Allemands tranquilles, rien ne peut se comparer au tapage de Beaucaire, qui, à leurs yeux, est la gaieté la plus aimable. Munch achète avec ravissement tous les livres en langue provençale qu’il peut déterrer, et nous parle toute une nuit des cours d’amour. Il y avait donc mystère, mais pour nous impossibilité complète de rien deviner. Si j’avais été maître de mon temps, j’aurais sacrifié quinze jours, tant je suis amoureux, au fond de l’âme, de l’apparence, de la bonté et de la simplicité du cœur. Apparence est une injustice ; rien n’est réellement bon comme un Allemand (non diplomate de son métier).

Un Allemand se jette par la fenêtre. « — Que faites-vous ? lui dit-on. — Je me fais vif. » Ce mot peint l’homme politique de ce pays ; il se croit intéressé à faire des finesses, et veut absolument imiter M. de T***. Jugez des effets de cette idée bizarre.

Je suis parti sans pouvoir deviner nos deux belles Allemandes et leurs maris, mais j’ai fait jurer à Tiberval qu’il m’écrirait le mot de l’énigme si jamais il le devine. Pourquoi Sharen est-il jaloux de madame Munch, lui qui aime beaucoup sa femme, qui d’ailleurs est adorable ?

Je ne sais à quel point Tiberval est arrivé : dès que son cœur est égratigné il devient impénétrable ; mais sans doute il était piqué au vif. Voici ce que j’ai appris indirectement. Il s’est fait donner une consultation ; il a gardé la chambre à Beaucaire même, et enfin a pu paraître sans trop de singularité aux eaux de Bagnères, quelques jours après que les belles Allemandes, d’ailleurs amies intimes, y étaient arrivées.

Quatre mois après, Tiberval m’écrit de Dresde une petite lettre de six lignes : étrange brièveté ! L’auteur est vivement touché ; pour satisfaire à la foi jurée, il me donne le mot de l’énigme, et je voudrais bien à mon tour le faire connaître au lecteur sans blesser sa haute vertu.

Je m’abstiendrais certainement de parler d’un fait pareil si les personnages étaient Français, mais MM. Munch et Sharen habitent à plusieurs centaines de lieues de nos frontières ; et, quoique la fortune les ait comblés comme à plaisir de tous les avantages possibles, au fond de l’âme ils craignent un peu d’être pris pour des gens lourds et grossiers. À la fleur de l’âge, jouissant avec noblesse d’une grande fortune, ayant reçu du ciel une âme franche et élevée, ils sont arrivés à Beaucaire, chassés de Naples par la peur du choléra. Tout ceci est facile à dire, voici qui l’est moins. Quand ils quittèrent leur patrie, ils voyageaient de compagnie dans deux voitures : à peine furent-ils arrivés à cent lieues de leur pays, à Brixen sur la frontière d’Italie, que Munch, qui a l’esprit le plus original, dit à son ami :

« — Vous faites la cour à ma femme… Non, ne le niez point. Mon très-cher ami, vous allez faire tout au monde pour me tromper. Cela convient-il à des amis d’enfance, se tromper ? D’un autre côté, faudra-t-il renoncer au beau voyage de dix-huit mois que nous devons faire ensemble ? Pour moi, je ne supporterais pas les soirées solitaires, et sans vous je ne voyagerais pas. Mais, si vous entreprenez de me souffler ma femme qui est fort jolie, la vôtre est charmante, et je m’efforcerai peut-être de jouer le même rôle auprès d’elle. Quand nous nous ferions les plus beaux serments du monde, il n’en serait pas autrement ; la force des choses veut que chacun de nous cherche à plaire à la femme de son ami intime, et nous retournerons certainement brouillés à mort dans notre ville. Ce sera là un beau fruit de notre voyage, pour nous, qui sommes amis intimes depuis l’école où l’on nous montrait à lire. Nous sommes à trente lieues de Vérone, où nous arriverons demain soir ; nous y passerons vingt-quatre heures pour voir les galeries et les antiquités ; le jour suivant nous quitterons cette belle ville. Eh bien ! à partir de ce jour-là, changeons de femme ; madame Sharen s’appellera partout madame Munch, comme madame Munch s’appellera madame Sharen. Au retour précisément à Vérone, ville par laquelle nous devons repasser, chaque dame reviendra à son maître légitime. Et jamais un mot de ce qui se sera passé !

Cette proposition était faite avec une bonhomie unique, en présence des deux dames : il y eut un silence complet de vingt-quatre heures. Munch seul osait parler, il disait à son ami : « Si tes idées bourgeoises font obstacle à mon projet, séparons-nous à l’instant. Mais si, en vrais et nobles fils de la Germanie, dédaignant tout mensonge qui mettrait de la froideur entre nous, nous osons être sincères, continuons ce noble voyage en Italie. »

C’est le parti que l’on prit à la fin ; et moi, qui ai beaucoup aimé, sinon bien étudié ces belles Allemandes, je gagerais qu’elles se conduiront bien le reste de leur vie. Quant à Tiberval, il n a rien obtenu, quoique éperdument amoureux et fort adroit dans ce genre de combat.