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Michel Lévy frères (volume IIp. 59-89).


— Granville, le…

Rien de plus obligeant que les habitants de Granville. Dans les pays où il y a un cercle de négociants, les cafés ne font pas venir les journaux de Paris, ce serait une dépense trop considérable pour leurs faibles recettes. J’étais donc fort contrarié ce soir à Granville. Comme en venant de Saint-Malo je m’étais rapproché de Paris, j’étais piqué d’une curiosité assez ridicule ; j’aurais volontiers arrêté les passants pour leur dire : « Qu’y a-t-il de nouveau ? » Au café je n’ai trouvé que la Gazette du département, dont j’avais lu les nouvelles à Saint-Malo. Je suis rentré tristement chez moi. J’ai essayé de la lecture, mais lire par force ne m’a jamais réussi. Comme je sortais pour flâner dans les rues, j’ai eu le courage de parler de mon embarras. Le garçon de l’hôtel m’a conduit tout simplement au cercle établi depuis peu à l’extrémité de la promenade nouvelle, formée d’assez jolis arbres bien touffus. Il y a trois ans, ce n’était qu’une triste grève couverte de cailloux. Vivent les pays en progrès, on y est heureux, et par conséquent on y a de la bonté. Arrivé dans la salle du cercle, un monsieur fort obligeant a mis à ma disposition, sans mot dire, trois ou quatre journaux arrivés de Paris depuis une heure. Lorsque je suis sorti après les avoir dévorés, le concierge m’a dit, de la part de ces messieurs, que le cercle ouvre tous les matins à sept heures ; il me semble qu’il est impossible de mieux en agir à Paris. Granville a doublé depuis dix ans ; or, en toute espèce de biens, ce n’est pas posséder qui fait le bonheur, c’est acquérir, dit Figaro. Les négociants de Granville prospèrent ; d’où il suit qu’ils sont heureux et polis, et sans doute moins tracassiers et méchants que les bourgeois de tant de petites villes de France, qui ne savent que faire de leur temps et se plaignent de leurs dix-huit cents livres de rente.

Ce matin, à mon passage à Dol, j’ai pris sur le temps du dîner celui de revoir l’intérieur de la charmante cathédrale. Notre dîner, cependant, était bon et amusant ; il était préparé dans une salle d’une exiguïté plus qu’anglaise, elle pouvait avoir sept pieds et demi de haut ; la table était fort étroite et nos chaises touchaient les murailles de tous les côtés. Deux jeunes filles assez jolies, mais coiffées d’une énorme quantité de cheveux d’une couleur singulière, celle de l’étoupe presque blanche, ont servi dans cette petite salle à manger d’excellentes soles et une profusion de poissons et de fruits de mer.

De Dol à Pontorson, j’ai trouvé un pays d’une admirable fertilité. Tout à coup on arrive sur le bord d’une immense vallée, au fond de laquelle il faut aller chercher le bourg et la rivière de Pontorson. La vue est magnifique et très-étendue, elle fait d’autant plus de plaisir qu’il y a surprise complète. Au fleuve de Pontorson finit la Bretagne.

Je ne saurais assez louer la suite de collines charmantes couvertes d’arbres élancés et bien verts par lesquelles la Normandie s’annonce. La route serpente entre ces collines. On voit de temps à autre la mer et le mont Saint-Michel. Je ne connais rien de comparable en France. Aux yeux des personnes de quarante ans, fatiguées des émotions trop fortes, ce pays-ci doit être plus beau que l’Italie et que la Suisse. Ce sont les paysages de l’Albane comparés à ceux du Guaspre. Je ne connais de comparable que les collines des environs de Dezensano, sur la route de Brescia à Vérone. Elles ont plus de grandiose et sont moins jolies.

En faisant à pied la longue montée qui précède les premières maisons d’Avranches, j’ai eu une vue complète du mont Saint-Michel, qui se montrait à gauche dans la mer, fort au-dessous du lieu où j’étais. Il m’a paru si petit, si mesquin, que j’ai renoncé à l’idée d’y aller. Ce rocher isolé paraît sans doute un pic grandiose aux Normands, qui n’ont vu ni les Alpes ni Gavarnie.

Ce n’est pas eux que je plains ; c’est un grand malheur d’avoir vu de trop bonne heure la beauté sublime. Un voyageur me disait hier que la plus jolie personne de Normandie habite l’auberge du mont Saint-Michel. Depuis Dol, je voyageais seul, dans le coupé de la diligence, avec une paysanne de quarante ans extrêmement belle. Cette dame a des traits romains, des manières fort distinguées, et ce qui me surprend au possible, je trouve dans ses façons une aisance et un naturel auxquels beaucoup de nos grandes dames pourraient porter envie. Elle n’a pas du tout l’air d’une actrice imitant bien mademoiselle Mars. De temps en temps, cette noble paysanne tirait de son petit panier une Imitation de Jésus-Christ fort bien reliée en noir, et lisait pendant quelques minutes.

J’ai supposé témérairement qu’à cause de son extrême beauté elle avait eu dans sa jeunesse l’occasion de voir très-bonne compagnie en Angleterre (ses façons sont un peu sérieuses, elle ressemble à une héroïne de l’abbé Prévost) ; qu’arrivée à un certain âge on l’avait mariée, et qu’elle était revenue à la condition d’une riche paysanne. Malgré le peu d’envie que j’ai de parler, la conversation s’est engagée entre nous, et si bien et avec tant de respect de ma part, que j’ai pu lui laisser entrevoir le roman que je venais d’imaginer. Elle en a ri de bon cœur, et m’a raconté avec un naturel parfait qu’elle est femme d’un pêcheur habitant à Jersey, et que, pendant que son mari est à la mer, elle tient un petit magasin de quincaillerie et de toutes les choses qui peuvent convenir à de pauvres matelots. Elle me contait tout cela comme eût pu le faire madame de Sévigné.

— Votre récit est adorable, lui disais-je ; mais permettez-moi de vous dire qu’il m’enchante, mais ne me persuade point.

Cette paysanne de quarante ans est sans contredit la femme la plus distinguée que j’aie rencontrée dans mon voyage, et, pour la beauté, elle vient, ce me semble, immédiatement après l’adorable carliste qui s’embarqua sur le bateau à vapeur de la Loire avec un chapeau vert.

Cette noble paysanne s’est tirée avec toute la grâce imaginable du récit d’une petite insolence à laquelle elle a été en butte de la part d’une femme vêtue de noir. La veille, en venant de Rennes par la même diligence, une religieuse a voulu lui enlever sa place de haute lutte.

— Allons, ôtez-vous de là, ma chère dame, il faut que je m’y mette, etc. Rien de plus joli et de plus plaisant que ce dialogue ; la prepotenza sotte d’un côté, et de l’autre l’esprit vif, mais fort mesuré, d’une femme de bonne compagnie qui a toujours peur d’en trop dire, et qui comprend à merveille qu’elle doit l’avanie qu’elle éprouve à son habit de paysanne.

J’ai eu cette aimable compagne de voyage jusqu’à Granville. Comme la diligence s’arrêtait une heure à Avranches, je l’ai engagée à monter avec moi sur le petit promontoire où existait autrefois la cathédrale du savant Huet, cet évêque homme d’esprit qui a écrit sur les romans. De là nous aurions une vue magnifique de tout le pays. Je lui offrais mon bras sans songer à mal.

— Y pensez-vous, monsieur, une paysanne ?

Ce mot a été dit avec une intonation si pure, si peu affectée, et qui m’a touché si vivement, que j’ai bien répondu. C’est avec cette noble paysanne que j’ai admiré une des plus belles vues de France. Elle a trouvé qu’elle ressemblait beaucoup à celle dont nous venions de jouir avant d’arriver à Pontorson. On se trouve aussi sur le bord d’une vallée large, profonde, admirablement plantée d’arbres bien verts, avec un lointain qui se perd sur la droite au milieu des forêts, et la mer sur la gauche.

En déjeunant à l’auberge, j’ai appris que le pays est hanté par une foule d’Anglais ; mais ils vont s’en aller, ils ont le malheur de trop bien pêcher à la ligne. Ils emploient des mouches artificielles qui trompent trop bien des nigauds de poissons, je ne sais si c’est les saumons ou les truites. Le bonheur anglais a excité au plus haut point la jalousie des Normands. Ils ont interrompu toutes relations de société avec ces fins pêcheurs, et songent même, autant que j’ai pu le comprendre, à leur faire un procès.

Si j’étais maître de mon temps, je m’arrêterais pour jouir de ce procès, et j’assignerais quelqu’un.

Malgré cette politesse normande, comme je ne pêche pas à la ligne, c’est à Avranches ou à Granville que je fixerais mon séjour, si jamais j’étais condamné à vivre en province dans les environs de Paris. À la première vue de la question, l’on serait tenté d’aller s’établir au Midi, vers Tours ou Angers, pour éviter la rigueur des hivers ; mais la différence du degré de civilisation est de plus de conséquence que la différence de deux degrés de latitude. Il y a cent fois plus de petitesse provinciale et de curiosité tracassière sur ce que fait le voisin à Tours ou à Angers, qu’à Granville ou à Avranches. Il faut toujours en revenir à cet axiome : Le voisinage de la mer détruit la petitesse. Tout homme qui a navigué en est plus ou moins exempt ; seulement, s’il est sot, il raconte des tempêtes, et s’il est homme d’esprit de Paris un peu affecté, il nie qu’il en existe.

Je me souviens qu’à Angers les bourgeois qui habitent les maisons d’un des côtés d’une belle rue toute nouvelle, prétendent que les maisons de leurs voisins de l’autre côté de la rue vont descendre de huit à dix pieds au premier jour. Je n’ai jamais rien vu de si petit que la joie maligne mêlée de fausse commisération qui éclate dans leurs yeux, en parlant deux heures de suite de cet abaissement futur. S’il fallait absolument habiter une petite ville en France, je choisirais Grasse ou la Ciotat.

D’Avranches à Granville, nous avons vu une foule de ces charmantes maisons de paysans, isolées au milieu d’un verger planté de beaux pommiers et ombragé par quelques grands ormeaux. L’herbe qui vient là-dessous est d’une fraîcheur et d’un vert dignes du Titien. « Voyez-vous, m’a dit ma compagne de voyage, ces belles fleurs couleur amarante en forme de cloches ? c’est la digitale, cette plante qu’on donne pour empêcher le cœur de battre trop vite. »

Ces vergers sont séparés des champs voisins par une digue en terre haute de quatre pieds, large de six, et toute couverte de jeunes ormeaux de vingt-cinq pieds de haut, placés à trois pieds à peine les uns des autres. C’est à cette mode que je vois régner depuis Rennes, qu’est due l’admirable beauté du pays. L’œil du voyageur n’aurait rien à désirer s’il apercevait de temps à autre quelques vieux arbres de soixante pieds de hauteur ; mais l’avarice normande ne les laisse point arriver à cet âge. Qu’est-ce que ça rapporte, voir un bel arbre ?

À moitié chemin d’Avranches à Granville, un gros jeune paysan riche, précisément le type de cette cupidité astucieuse qui a civilisé la Normandie, est venu prendre la troisième place du coupé. Il m’a expliqué très-clairement l’industrie fort compliquée de l’éleveur de bœufs ; il s’agit de ces bœufs que nous voyons à Paris sous la forme de rosbif. Ces bœufs changent de mains tous les ans ; la division du travail est extrême et trop longue à rapporter ici. Notre homme passe sa vie sur la route qui de Poissy conduit aux environs de Caen. Ce commerce est fort chanceux ; il a perdu trente mille francs il y a trois ans ; les bœufs ne voulaient point s’engraisser. Ce monsieur nous dit des choses curieuses de l’instinct de ces animaux.

La noble paysanne, voyant l’intérêt avec lequel j’écoute les détails donnés par l’éleveur de bœufs, me raconte à son tour tous les détails de l’état de sabotier ; ces gens-là passent leur vie dans les forêts. Ce que j’apprends à ce sujet m’a engagé à faire une excursion dont je rendrai compte plus tard.

En arrivant au long faubourg de Granville, un tonneau de bière qui était sur le devant de la diligence est tombé, et ma compagne de voyage s’est en quelque sorte éclipsée ; j’ai respecté son incognito, si c’en est un. J’avais en face de moi, au delà d’une vallée profonde, un promontoire élevé de deux ou trois cents pieds, et terminé, du côté de la mer, par un précipice ; c’est sur cette falaise qu’est juchée la ville fortifiée de Granville. Mais peu de gens se donnent la corvée d’habiter cette montagne, ou résident au bas dans un second faubourg différent de celui dont j’ai déjà parlé. Je monte à la ville. Les maisons, noires, tristes et fort régulières, n’ont que deux petits étages ; elles ressemblent fort aux maisons des petites villes d’Angleterre. Malgré leur position élevée et la vue de la mer dont jouissent toutes celles du côté droit de la rue en allant à l’église, la tristesse sombre est le trait marquant de cette antique cité. Je vais jusqu’au bout du cap qui se termine par un grand pré entouré par la mer de trois côtés. Un enfant du pays disait : « On parle si souvent du bout du monde, eh bien ! le voilà. » Cette idée ne manque pas de justesse.

La mer, ce soir, était sombre et triste ; elle bat le rocher de tous les côtés à deux cents pieds au-dessous du promeneur. Ce pré est séparé de la ville par une vaste caserne, qu’on aurait dû entourer d’un mur crénelé dans le goût gothique et élevé de dix pieds au-dessus du toit. Après cette dépense si peu considérable, ce gros édifice aurait eu quelque physionomie.

Sur ce pré paraissaient quelques malheureux moutons tourmentés par le vent. J’ai trouvé là une pièce de douze en fer abandonnée dans l’herbe, et quelques vestiges d’une batterie. En rentrant en ville, je suis entré dans l’église, triste à merveille. Une vingtaine de jeunes filles y apportaient la dépouille mortelle d’une de leurs compagnes. Il n’y avait d’autres hommes que l’antique bedeau à l’air ivrogne, le vieux prêtre frileux et dépêchant son affaire, et moi pour spectateur.

Pendant qu’on chantait un psaume, je crois, je lisais tristement dans les bas côtés de l’église une quantité d’épitaphes remplies de fautes d’orthographe. Les lettres sont taillées en relief dans le granit noirâtre. Rien de plus pauvre et de plus triste. Ces épitaphes sont de 1620 et des années voisines. Le chœur de cette église n’est pas sur le même axe que la nef.

Je ne sais pourquoi j’étais accablé de tristesse ; si j’avais cru aux pressentiments, j’aurais pensé que quelque grand malheur m’arrivait au loin. Je voyais toujours cette bière couverte d’un mauvais drap blanc, que quatre jeunes filles laides soutenaient à un pied de terre avec des serviettes qu’elles avaient passées par-dessous. Combien on est plus sage à Florence ! toutes ces choses-là se passent de nuit.

Comme je n’avais âme qui vive avec qui faire la conversation, j’ai attaqué la tristesse par les moyens physiques. J’ai trouvé par hasard une assez bonne tasse de café au café placé contre la porte fortifiée de la ville. La descente vers le joli faubourg est agréable et pittoresque : le génie a exigé que les maisons de la rue la plus élevée et la plus marchande de ce faubourg, celle qui arrive à la porte fortifiée de la ville, n’eussent pas plus de quinze pieds de haut ; il fallait laisser leur effet aux pièces de canon du rempart.

Tout le monde parle encore ici du fameux siège de 1794, que les Vendéens furent obligés de lever après s’y être longtemps et bravement obstinés. Là commencèrent leurs malheurs. S’ils avaient pu s’emparer de la ville et du port qui s’assèche à toutes les marées, mais qui est commode, ils auraient eu un moyen sûr de communiquer avec les Anglais. L’on peut dire que le courage plutôt civil que militaire des hommes de sens qui eurent l’idée de défendre cette bicoque a peut-être sauvé la république et empêché le retour des Bourbons dès 1794. Pensez à ce que l’Europe aurait fait de nous qui n’avions pas encore la gloire de l’Empire ! Vienne, Berlin, Moscou, Madrid, n’avaient pas encore vu les grenadiers français. Qu’on juge par 1815 de ce qu’aurait fait le parti émigré, plus jeune de vingt ans en 1795.

J’ai vivement regretté de n’avoir pas avec moi le volume de l’histoire de la Vendée par Bauchamp, où il raconte la levée du siège de Granville et l’incendie du faubourg. C’est en vain que j’ai demandé à voir un tableau représentant cet incendie, qui est, dit-on, à l’hôtel de ville ; l’homme chargé de le garder est absent : c’est presque toujours ce qui arrive en province ; tout monument qui n’est pas sur la voie publique est perdu pour le voyageur ; et si j’étais un héros, je voudrais que ma statue fût au coin de la rue, sauf à voir les enfants m’assiéger à coups de pierres.

Depuis la révolution de 1850, on bâtit une fort jolie ville au pied du rocher de Granville, et tout contre le port. J’ai compté là je ne sais combien de grandes maisons en construction. On imite l’architecture de Paris, et toutes ces maisons ont une jolie vue sur la mer, et sont garanties du vent du nord par la vieille ville. Quelques maisons antiques et fort pittoresques sont placées à l’endroit où la jetée, qui forme le port, touche au rocher couronné par le pré dont j’ai parlé, et qui figure le bout du monde. J’ai trouvé là des nuées d’enfants, jouant dans l’eau de la mer qui se retirait. Comment ne seraient-ils pas de bons marins ? Bientôt tous les navires se sont tristement penchés sur le côté, et sont restés pris dans la boue. Des charpentiers, occupés à construire deux ou trois bâtiments au fond de ce port, m’ont appris que Granville expédie ses bâtiments en Amérique et au bout du monde ; et comme, malgré moi, j’avais l’air sans doute un peu incrédule, on m’a nommé toutes les maisons qui depuis dix ans ont fait fortune. Je ne connais personne en ce pays, je n’ai pu pénétrer quel est au fond le véritable genre de commerce qui met les gens de Granville en état d’élever tant de belles et grandes bâtisses ; la pêche apparemment.

Il y a de jolis jardins et de jolis petits ponts, appartenant à des particuliers, sur un ruisseau qui coulait, il y a six ans, au milieu des galets, et qui va se trouver au milieu de la ville neuve. Sur ses bords, on a planté la promenade publique, qui déjà, grâce au bon choix des arbres, offre beaucoup d’ombre, et c’est au fond de cette promenade qu’est placé le cercle de négociants qui me permet si obligeamment de lire ses journaux. Quand des chevaux viennent boire et prendre un bain dans ce fleuve de dix pieds de large, qui sépare la promenade des jardins particuliers, l’eau s’élève et inonde toutes les blanchisseuses qui savonnent sur ses bords. Alors grands éclats de rire et assauts de bons mots entre les servantes qui savonnent et les grooms en sabots.

Vis-à-vis l’auberge, où j’ai une très-bonne chambre, dans le faubourg de Granville, on a taillé un passage dans le rocher, apparemment pour la sûreté de la ville. C’est par là que j’allais voir cette mer du nord, si sérieuse en cet endroit. Une nouvelle route, en partie taillée dans le roc, conduit sur la colline, à l’extrémité de laquelle l’ancienne ville est bâtie. Les habitants voudraient faire avouer au génie militaire que Granville ne vaut rien comme ville forte. Mais Granville est dans le cas du Havre ; je fais des vœux pour le génie ; s’il perd ses droits, la cupidité entassera les maisons laides et sales. Arrivé au sommet de cette falaise, le voyageur trouve la vue de l’Océan qui s’étend au nord à l’infini. Le pays battu par les vents semble d’abord peu fertile. Mais à un quart de lieue de la route, sur la droite, du côté opposé à la mer, la plaine étant un peu abritée par la falaise sur laquelle la route est établie, le voyageur voit recommencer ces champs entourés d’une digue de terre couverte de jeunes ormes de trente pieds de haut.

Peu à peu le pays devient admirable de fertilité et de verdure ; on arrive ainsi au pied de la colline sur laquelle Coutances est perchée. Je comptais passer la soirée à voir à mon aise la cathédrale, sur laquelle on a tant discuté, et dont j’aperçois depuis longtemps les deux clochers pointus. Un mauvais génie m’a conduit à la poste, j’y trouve une lettre qui m’y attend depuis trois jours. Elle est écrite par un homme impatient, qui a des millions, et qui met quelque argent dans les affaires de notre maison ; ce dont, lui et nous, nous nous trouvons bien. Mais cet homme riche et timide n’a aucun usage des affaires, et de la moindre vétille se fait un monstre. Parce qu’il a des millions et de la probité, il se croit négociant. Il est à sa magnifique terre de B…, et désire me voir pour une affaire qu’il se garde bien d’expliquer, et qui, selon lui, est de la plus haute importance. Je gagerais que ce n’est rien ; mais aussi l’affaire peut être réellement essentielle.

M. R… me marque qu’il écrit la même lettre, poste restante, dans toutes les villes de Bretagne, pays où il sait que je voyage pour mon plaisir. Je puis fort bien dire que j’ai reçu la lettre, mais qu’une affaire m’a retenu dans les environs de Coutances ; je puis mentir plus en grand, et prétendre que je n’ai reçu que deux jours plus tard cette maudite lettre qui m’appelle sans doute pour une misère, pour quelque faillite de dix mille francs.

Mais cette affaire, cachée derrière un voile, s’empare déjà de mon imagination. Au lieu d’être sensible aux beautés de la fameuse cathédrale de Coutances, et de suivre les idées qu’elle peut suggérer, la folle de la maison va se mettre platement, et en dépit de tous mes efforts, à parcourir tous les possibles en fait de banqueroutes et de malheurs d’argent. Tant il est vrai que, pour être libre de toute préoccupation de ce côté-là, il faut se retirer tout à fait des affaires.

Je vais employer trois heures à voir la ville ; puis je prendrai la poste, et demain à l’heure du déjeuner je serai à B…

La relation de mon séjour à B… n’offrirait que peu d’intérêt au lecteur. En quittant cette propriété, je pris la route du Havre.

Une diligence menée par d’excellents chevaux m’a conduit fort rapidement à Honfleur. Mais je n’ai plus trouvé sur la route la belle et verte Normandie d’Avranches ; c’est une plaine cultivée comme les environs de Paris. Il y avait foire à Pont-l’Évêque ; il fallait voir les physionomies de tous ces Normands concluant des marchés ; c’était vraiment amusant. Il y a place là pour un nouveau Téniers ; on s’arracherait ses ouvrages dans les centaines de châteaux élégants qui peuplent la Normandie.

En arrivant à Honfleur, je trouve que le bateau pour le Havre est parti depuis deux heures ; l’hôtesse m’annonce d’un air compatissant qu’il reviendra peut-être dans la soirée. Bonne finesse normande que j’ai le plaisir de deviner. En me donnant ce fol espoir, l’hôtesse veut m’empêcher de prendre un petit bateau qui en deux heures me conduirait facilement à Harfleur, dont je vois d’ici fumer les manufactures. Je trouverais là vingt voitures pour le Havre. Mais j’aime les charmants coteaux couverts d’arbres qui bordent l’Océan au couchant de Honfleur : je vais y passer la journée. C’est là ou dans la forêt qui borde la Seine au midi, en remontant vers Rouen, que, dans dix ans d’ici, lorsque les chemins de fer seront organisés, les gens riches de Paris auront leurs maisons de campagne. Tôt ou tard ces messieurs entendront dire que la rive gauche de la Seine est bordée de vastes et nobles forêts. Quoi de plus simple que d’acheter deux arpents, ou vingt arpents, ou deux cents arpents de bois sur le coteau qui borne la Seine au midi, et d’y bâtir un ermitage ou un château ! On jouit de six lieues de forêt en tous sens et de l’air de la mer. Là, les hommes occupés trouveront une solitude et une campagne véritables à dix heures de Paris, car le bateau à vapeur de Rouen au Havre ne met que cinq heures et demie à faire le trajet.

En rentrant ce soir à Honfleur, j’ai trouvé grande illumination : on se réjouit de la loi qui vient d’accorder des fonds pour l’agrandissement du port. Il en a bon besoin le pauvre malheureux ! et malgré tout il restera bien laid. Je ne puis m’accoutumer à cette plage de boue d’une demi-lieue de largeur, au delà de laquelle la mer n’a l’air que d’une bordure de six pouces de haut. C’est pourtant là le spectacle dont je jouissais ce soir de ma fenêtre, la mieux située de Honfleur. Malgré moi, je pensais à Sestri-di-Levante et à Pausilippe, ce qui est un gros péché quand on voyage en France. J’avais choisi la seule chambre de l’auberge qui donne directement sur la mer ; appuyé sur ma fenêtre, je pouvais penser à son absence, au lieu d’avoir l’esprit avili par la conversation normande qui se fait à haute voix sur le quai, et qui assourdit les autres chambres toutes placées au premier étage.

Ces portefaix, matelots, aubergistes normands, se plaignent toujours d’un voyageur qui a eu l’infamie de ne vouloir donner que trois francs pour le transport de ses effets, ce qu’un homme du pays aurait payé quinze sous. Leurs lamentations, applaudies de tous les assistants, sont plaisantes un instant, en ce que l’on voit tous ces gens regarder la friponnerie à l’égard de l’étranger comme un droit acquis. Je n’avais pas vu une telle naïveté friponne depuis la Suisse ; j’étais jeune alors, et je me souviens que ces propos me gâtaient les beaux paysages.

Les Gaëls et les Kimris peuplaient le beau pays que je parcours quand les Normands arrivèrent. Mais ce qui compliqua beaucoup la question, c’est que ces Normands si audacieux n’étaient pas eux-mêmes une race pure ; ils provenaient d’un pays où des Germains étaient venus se mêler à une population primitive finoise.

Le type finois c’est une tête ronde, le nez assez large et épaté, le menton fuyant, les pommettes saillantes, les cheveux filasse. Les Germains ont la tête carrée : ce caractère germain, moins prononcé que les autres, tend à disparaître.

Les deux figures les plus prononcées, le Kimri et le Finois, se sont mêlées et ont produit en Normandie une race où le Kimri domine. Ainsi nez kimri, crochu vers le bas, mais plus gros ; pommettes saillantes, trait qui n’appartient pas au Kimri, et le menton fuyant, trait encore plus contraire au Kimri. Cette figure que je viens d’esquisser est la plus caractérisée de celles que l’on trouve en Normandie. Je l’ai observée à Caen, à Bayeux, à Isigny, mais surtout à Falaise.


— Le Havre.

Ce matin, à onze heures J’ai pris passage sur un magnifique bateau à vapeur ; après cinq quarts d’heure il nous a débarqués au Havre. J’aurais voulu qu’une si aimable traversée durât toute la journée.

Ce n’est pas une petite affaire que de se loger au Havre. Il y a de fort bons hôtels ; mais tous exigent qu’on mange à table d’hôte ou qu’on se fasse servir dans sa chambre. Ce dernier parti me semble triste, et, quand au dîner à table d’hôte, outre qu’il dure une heure et demie, on se trouve là vis-à-vis de trente ou quarante figures américaines ou anglaises, dont les yeux mornes et les lèvres primes me jettent dans le découragement. Une heure de la vue forcée d’un ennuyeux m’empoisonne toute une soirée.

J’ai pris à l’hôtel de l’Amirauté une belle chambre au second étage avec vue sur le port, qui par bonheur se trouvait vacante. Je ne suis séparé de la mer, c’est-à-dire du port, que par un petit quai fort étroit ; je vois partir et arriver tous les bateaux à vapeur. Je viens de voir arriver Rotterdam et partir Londres ; un immense bâtiment, nommé le Courrier, entre et sort à tout moment pendant le peu d’heures qu’il y a de l’eau dans le port, il remorque les nombreux bâtiments à voile qui arrivent et qui partent. Comme vous savez, l’entrée du Havre est assez difficile, il faut passer contre la Tour-Ronde bâtie par François Ier. Quand j’ai pris possession de ma chambre, le port sous ma fenêtre, et l’atmosphère jusque par-dessus les toits, étaient entièrement remplis par la fumée bistre des bateaux à vapeur. Les gros tourbillons de cette fumée se mêlent avec les jets de vapeur blanche qui s’élancent en sifflant de la soupape des machines. Cette profonde obscurité causée par la fumée du charbon m’a rappelé Londres, et en vérité avec plaisir, dans ce moment où je suis saturé des petitesses bourgeoises et mesquines de l’intérieur de la France. Tout ce qui est activité me plaît, et, dans ce genre, le Havre est la plus exacte copie de l’Angleterre que la France puisse montrer. Toutefois, la douane de Liverpool expédie cent cinquante bâtiments en un jour, et la douane du Havre ne sait où donner de la tête si, dans la même journée, elle doit opérer sur douze ou quinze navires ; c’est un effet de l’urbanité française. En Angleterre pas une parole inutile. Tous les commis sont nichés dans des loges qui donnent sur une grande salle ; on va de l’une à l’autre sans ôter son chapeau et même sans parler. Le directeur a son bureau au premier étage, mais il faut que le cas soit bien grave pour qu’un commis vous dise : Up stairs, sir (Montez, monsieur).

Ma première sortie a été pour la plate-forme de la tour de François Ier ; le public peut y arriver librement, sans avoir à subir de colloque avec aucun portier, j’en éprouve un vif sentiment de reconnaissance pour l’administration.

En faisant le tour de l’horizon avec ma lorgnette, j’ai découvert le charmant coteau d’Ingouville que j’avais parfaitement oublié ; il y a plus de sept ans que je ne suis venu en ce pays.

J’ai descendu deux à deux les marches de l’escalier de la tour, et c’est avec un plaisir d’enfant que j’ai parcouru la belle rue de Paris qui conduit droit à Ingouville. Tout respire l’activité et l’amour exclusif de l’argent dans cette belle rue ; on trouve là des figures comme celles de Genève : elle conduit à une place qui est, ce me semble, l’une des plus belles de France. D’abord, de trois côtés, elle est dessinée par de belles maisons en pierres de taille, absolument comme celles que nous voyons construire tous les jours à Paris. Le quatrième côté, à droite, est composé de mâts et de navires. Là se trouve un immense bassin rempli de bâtiments, tellement serrés entre eux, qu’en cas de besoin on pourrait traverser le bassin en sautant de l’un à l’autre.

Vis-à-vis, sur la gauche du promeneur, ce sont deux jolis massifs de jeunes arbres, et au delà une belle salle de spectacle, style de la renaissance, et une promenade à couvert à droite et à gauche, malheureusement trop peu étendue. Au nord, car la rue de Paris est nord et sud, et large au moins comme la rue de la Paix, à Paris, on aperçoit fort bien cette admirable colline d’Ingouville chargée de grands arbres et de belles maisons de campagne. C’est l’architecture anglaise.

Toutes les rues de ce quartier neuf sont vastes et bien aérées. Derrière la salle de spectacle, on finit de bâtir une belle place plantée d’arbres ; mais on a eu la singulière idée de placer au milieu un obélisque composé de plusieurs morceaux de pierre, et qui ressemble en laid à une cheminée de machine à vapeur. C’est adroit, dans un pays où l’on voit de toutes parts l’air obscurci par de telles cheminées. Mais il ne faut pas en demander davantage à des négociants venus au Havre, de toutes les parties du monde, pour bâcler une fortune. C’est déjà beaucoup qu’ils aient renoncé à vendre le terrain sur lequel on a dessiné la place. Tôt ou tard ce tuyau de cheminée sera vendu, et l’on mettra à sa place la statue de Guillaume, duc de Normandie.

C’est un fort joli chemin que celui qui suit la crête du coteau d’Ingouville. À gauche on plonge sur l’Océan dans toute son immense étendue ; à droite ce sont de jolies maisons d’une propreté anglaise avec quelques arbres de cinquante pieds, suffisamment vieux. À l’extrémité du coteau, vers les phares, j’ai admiré un verger normand, que je tremble de voir envahir par les maisons ; déjà un grand écriteau annonce qu’il est à vendre par lots. C’est donc pour la dernière fois probablement que j’y suis entré ; il est planté de vieux pommiers, et entouré de sa digue de terre couverte d’ormeaux, dont la verdure l’enclôt de tous côtés, et lui cache la vue admirable. Un homme de goût qui l’achèterait n’y changerait rien, et, au milieu, implanterait une jolie maison comme celles de la Brenta.

À gauche donc on a la mer ; derrière soi c’est l’embouchure de la Seine large de quatre lieues, et au delà la côte de Normandie, au couchant d’Honfleur, où je me promenais hier ; cette côte chargée de verdure occupe à peu près le tiers de l’horizon. Pour le reste, c’est le redoutable Océan couvert de navires arrivant d’Amérique, et qui attendent la marée haute pour entrer au port.

Le moins joli de cette vue, selon moi, c’est ce que les nigauds en admirent, c’est le Havre que l’on a devant soi, et dans les rues duquel on plonge. Il est à cinquante toises en contre-bas. Il semble que l’on pourrait jeter une pierre dans ces rues, dont on n’est séparé que par sa belle ceinture de fortifications à la Vauban. Ce hasard d’être fortifiée va forcer cette ville marchande à être une des plus jolies de France. Elle s’agrandit avec une rapidité merveilleuse ; mais le génie ne permet de bâtir qu’au delà des fortifications, de façon que dans vingt ans le Havre sera divisé en deux par une magnifique prairie de cent cinquante toises de large. Il y a plus, la partie du Havre que l’on bâtit en ce moment a le bonheur d’être violentée par une grande route royale, qui n’a pas permis à la cupidité de construire des rues comme la rue Godot-de-Mauroy à Paris. Cette seconde moitié du Havre s’appelle Graville, et a l’avantage de former une commune séparée. De façon que, lorsque la mauvaise humeur de M. le maire du Havre ou l’intrigue d’une coterie proscrivent une invention utile, elle se réfugie à Graville. C’est ce qui arrive journellement à Londres, qui jouit aussi du bonheur de former deux ou trois communes séparées.

Cette belle prairie qui divisera le Havre en deux parties est coupée, en ce moment, par un fossé rempli d’eau extrêmement fétide, ce qui n’empêche pas de gagner de l’argent, et, sans doute, est fort indifférent aux négociants de la ville. Mais la mauvaise odeur est tellement forte, qu’il est à espérer qu’elle fera naître bientôt quelque bonne petite contagion, qui fera doubler le prix des journées parmi les ouvriers du port. Alors on découvrira qu’avec un moulin à vent faisant tourner une roue ou une petite machine a vapeur, on peut établir un courant dans cet abominable fossé, même à marée basse.

Ma promenade a été interrompue par la fatale nécessité de rentrer à cinq heures pour le dîner à table d’hôte. J’ai pris place à une table en fer à cheval, j’ai choisi la partie située près de la porte et où l’on pouvait espérer un peu d’air. Il y avait à cette table trente-deux Américains mâchant avec une rapidité extraordinaire, et trois fats français à raie de chair irréprochable. J’avais vis-à-vis de moi trois jeunes femmes assez jolies et à l’air emprunté, arrivées la veille d’outre mer, et parlant timidement des événements de la traversée. Leurs maris, placés à côté d’elles, ne disaient mot, et avaient des cheveux beaucoup trop longs ; de temps à autre leurs femmes les regardaient avec crainte.

J’ai voulu m’attirer la considération générale, j’ai demandé une bouteille de vin de Champagne frappée de glace, et j’ai grondé avec humeur parce que la glace n’était pas divisée en assez petits morceaux. Tous les yeux se sont tournés vers moi, et, après un petit moment d’admiration, tous les riches de la bande, que j’ai reconnus à leur air important, ont demandé aussi des vins de France.

Ce n’est qu’après une heure et un quart de patience que j’ai laissé cet ennuyeux dîner ; on n’était pas encore au dessert. La salle à manger est fort basse, et j’étouffais.

Pour finir la soirée, je suis entré à la jolie salle de spectacle. Le sort m’a placé auprès de deux Espagnoles, pâles et assez belles, arrivées aussi par le paquebot de la veille ; elles étaient là avec leur père, et, ce me semble, leurs deux prétendus. Ce n’était point la majesté d’une femme de Rome, c’était toute la pétulance, et, si j’ose le dire, toute la coquetterie apparente de la race Ibère. Bientôt le père s’est fâché tout rouge : on jouait Antony ; il voulait absolument emmener ses filles. Les jeunes Espagnoles, dont les yeux étincelaient du plaisir de voir une salle française, faisaient signe aux jeunes gens de tâcher d’obtenir que l’on restât. Mais, au troisième ou quatrième acte, arrive quelque chose d’un peu vif ; le père a mis brusquement son chapeau et s’est levé en s’écriant : Immoral ! vraiment honteux ! Et les pauvres filles ont été obligées de le suivre.

Je les ai trouvées, cinq minutes après, prenant des glaces au café de la promenade couverte : il n’y avait là que de jeunes Allemands ; ce sont les commis des maisons du Havre, dont beaucoup ne sont pas françaises. J’ai aperçu de loin des négociants de ma connaissance, et, comme mon incognito dure encore, j’ai pris la fuite.

À la seconde pièce, c’était Théophile ou Ma vocation, jouée par Arnal ; les jeunes Espagnoles, plus sémillantes que jamais, sont revenues prendre leurs places. Je pense qu’elles ne comprenaient pas ce que disait Arnal ; jamais je n’ai tant ri. Je ne conçois pas comment ce vaudeville n’a pas été outrageusement repoussé à Paris par la morale publique : c’est une plaisanterie cruelle, et d’autant plus cruelle qu’elle est scintillante de vérité, contre le retour à la dévotion tellement prescrit par la mode. Le héros, joué avec tout l’esprit possible par Arnal, est un jeune élève de séminaire qui tient constamment le langage de Tartufe, et dont la vertu finit par succomber scandaleusement. Je regardais les jeunes Espagnoles, le père dormait, leurs amants ne faisaient pas attention à elles, et elles regardaient leurs voisins français qui tous pleuraient à force de rire.

Si le vieux Espagnol est un voyageur philosophe comme Babouc, tirant des conséquences des choses qu’il rencontre, il va nous prendre pour un peuple de mœurs fort dissolues, et plus impie encore qu’au temps de Voltaire.

Les dames du Havre sortent rarement, mais par fierté : elles trouvent peuple de venir au spectacle. Elles regardent le Havre comme une colonie, comme un lieu d’exil où l’on fait sa fortune, et qu’il faut ensuite quitter bien vite pour revenir prendre un appartement dans la rue du Faubourg-Poissonnière.

Voilà tout ce que j’ai pu tirer de la conversation d’un négociant de mes amis, avec lequel je me suis rencontré face à face au sortir du spectacle. Je l’ai prié de ne pas parler de moi, et je n’ai pas même voulu être mené au cercle, de façon que je suis réduit aux deux seuls journaux que reçoit le café. Pendant qu’un commis allemand apprend par cœur les Débats, je prends le Journal du Havre, que je trouve parfaitement bien fait : on voit qu’un homme de sens relit même les petites nouvelles, données d’une façon si burlesque dans les journaux de Paris.

Je demande la permission de présenter, comme échantillon des choses tristes que je ne publie pas, cette vérité douloureuse : j’ai vu un hôpital célèbre, où l’on reçoit, pour le reste de leurs jours, des personnes âgées et malades. On commence par leur ôter le gilet de flanelle auquel elles sont accoutumées depuis longtemps, parce que, dit l’économe, la flanelle est trop longue à laver et à faire sécher. En 1837, sur dix-neuf maladies de poitrine, cet hôpital a eu dix-neuf décès. Voilà un trait impossible en Allemagne.

On me raconte qu’au Havre le pouvoir est aux mains d’une coterie toute-puissante et bien unie.

J’éprouve au Havre un trait de demi-friponnerie charmant dont je parlerai plus tard. Il s’agit de quinze cents francs.

Voici une absurdité de nos lois de douane, par bonheur très-facile à comprendre. Une société de capitalistes de Londres, qui veut exploiter la navigation d’Angleterre en France avec un bâtiment à vapeur de la force de cent cinquante chevaux, n’a pas à supporter d’autres frais de premier établissement que ceux-ci : pour le bâtiment, cent cinquante mille francs ; pour la machine, cent quatre-vingt mille francs, à raison de douze cents francs par force de cheval ; en tout, trois cent trente mille francs. Une entreprise française qui entreprend de concourir sur la même ligne avec des moyens égaux doit ajouter à ces frais, qui sont les mêmes pour elle, soixante mille francs de droits d’entrée pour la machine qu’elle est obligée de demander aux fabriques anglaises, et quinze mille francs de fret, d’assurances et de faux frais inévitables pour faire venir cette machine jusque dans un de nos ports. Mais le bâtiment anglais s’y présente, lui, avec la machine anglaise dont il est armé, sans que jamais la douane française songe à le frapper d’aucun droit d’entrée ; elle réserve toutes ses rigueurs pour les navires français qui sont dans les mêmes conditions d’armement. Aussi, depuis vingt ans, les Anglais font presque seuls le service de toute la navigation à vapeur entre la France et l’étranger. Ils ont les plus grandes facilités pour venir sur nos côtes déposer et prendre toutes les marchandises et tous les passagers qui ont à se déplacer ; une part dans ce continuel mouvement qui s’opère ne peut leur être disputée par nos navires, grâce à la singulière partialité de nos douanes.

Si le lecteur veut prendre quelque idée de l’accès de colère ridicule dans lequel M. Pitt jeta la nation anglaise quand la France voulut essayer d’être libre, il peut jeter les yeux sur les chiffres suivants.


Détail de ce qu’ont coûté en hommes et en argent les guerres soutenues par l’Angleterre contre la France de 1697 à 1815.
FRAIS HOMMES TUÉS
Guerre terminée en 1697 l. s. 21,500,000 100,000
Morts par la famine 80,000
Guerre commencée en 1702 43,000,000 250,000
Guerre commencée en 1739 48,000,000 240,000
Guerre commencée en 1756 111,000,000 250,000
La guerre d’Amérique en 1775 139,000,000 200,000
La guerre avec la France en 1793 1,100,000,000 200,00

La dette de l’Angleterre, à la fin de cette dernière guerre, se montait à 1 milliard 50 millions sterling (plus de 25 milliards de francs).


Faute d’une banqueroute qui aurait réparé les suites de la criante duperie dans laquelle M. Pitt fit tomber les Anglais, la décadence de l’Angleterre commence sous nos yeux. Elle ne peut rien faire contre la Russie qui menace ouvertement ses établissements des Indes. Ces établissements rendent fort peu d’argent au gouvernement anglais, mais lui donnent la vie.

La perte d’hommes est réparée au bout de vingt ans, mais la dette empêche de vivre beaucoup d’enfants anglais, et force ceux qui survivent à travailler quinze heures par jour ; tout cela parce que, il y a trente ans, il y eut une bataille d’Austerlitz ! Le talent financier de M. Pitt a tourné contre sa nation.


— Le Havre.

Voici un fait qui vous surprendra, mais qui n’en est pas moins de toute vérité. La réforme parlementaire en Angleterre est due entièrement aux mensonges de Blackstone.

Il n’y eut jamais trois pouvoirs en Angleterre : lorsque le célèbre Blackstone publia l’ouvrage où il avance qu’il y a trois pouvoirs : le roi, la chambre basse et la chambre haute, il fut regardé comme un novateur téméraire. Il n’y a jamais eu en Angleterre, jusqu’au moment de la réforme parlementaire opérée de nos jours, qu’un seul pouvoir, l’aristocratie ou la chambre des pairs, laquelle nommait la chambre des communes. Le roi et ses ministres marchaient forcément dans le sens des deux chambres.

L’erreur de Blackstone, qui prétendait que le peuple était représenté par la chambre des communes, fut répétée à l’étranger par Montesquieu et Delolme. Bientôt ce mensonge fut admis généralement comme une vérité, et peu à peu, en Angleterre, la parole de Blackstone devint comme une constitution.

Le peuple anglais se croyant représenté, il fut possible de lui faire payer les impôts énormes mis par W. Pitt et ses successeurs pour repousser les dangers de l’aristocratie, dangers si réels que l’aristocratie a fini par être abaissée, dangers provenant de l’exemple donné par la nation française.

Blackstone dit que les bourgs pourris sont des restes de grandes villes peu à peu ruinées par le temps. Rien n’est plus faux ; les bourgs pourris sont comme les nombreux évêchés des environs de Rome, établis par les papes pour avoir un plus grand nombre de voix dans les conciles.

La reine Élisabeth, voyant que les communes levaient la tête, érigea des bourgs nommant un ou deux députés, et fit cadeau de ces chartes à ceux de ses courtisans dont la maison de campagne était environnée de cinq ou six maisons de paysans dépendant d’eux. L’exemple de cette reine habile fut suivi par ses successeurs. Sur deux cents bourgs pourris, il n’y en a peut-être pas trente qui soient des restes de villes tombées en décadence.

Le peuple anglais croyait fermement que la chambre des communes le représentait lorsque l’exemple donné par la France, en 1790, vint lui faire voir ce que c’était qu’une représentation véritable. Il s’émut alors ; mais ce n’est qu’après 1850 qu’il a voulu sérieusement, et enfin obtenu une représentation à demi véritable, car les torys, qui veulent le contraire de ce que souhaite le peuple, nomment encore, en 1838, un grand tiers de la chambre des communes, ce qui donne à lord Melbourne, qui administre dans le sens du vœu de la nation, une majorité de quinze ou vingt voix, mais il ne s’en effraye nullement, tandis que sir Robert Peel n’oserait administrer avec une majorité pareille.

Un homme qui ne rirait jamais, et qui joindrait à ce mérite les manières d’un pédant, ferait un beau volume in-8° avec l’histoire du mensonge de Blackstone, devenu une grosse vérité fondamentale, grâce au besoin qu’en eut Pitt. Pour peu que le pédant dont nous parlons eût soin de donner en passant quelques louanges historiques à l’aristocratie française et à Bossuet, il serait bientôt un grand homme, et, qui plus est, membre de toutes les académies.


— Rouen.

Je trouverais ridicule de parler des délicieux coteaux de Villequier, ou des grands arbres taillés en mur du magnifique parc de la Meilleraie situé presque vis-à-vis. Qui ne connaît l’aspect des ruines de Jumiéges et les magnifiques détours que la Seine fait une lieue plus loin, et qui, en un instant, font voir le même coteau sous des aspects opposés ? Ces choses sont admirables ; mais où trouver qui les ignore ?

Je suis arrivé à Rouen à neuf heures du soir par le grand bateau à vapeur la Normandie. Le capitaine remplit admirablement son office, et, ce qui est singulier à quarante lieues de Paris, sans chercher à se faire valoir et sans nulle comédie : malgré un vent de nord-est qui nous incommodait fort, le capitaine Bambine s’est constamment promené sur une planche placée en travers du bateau, à une douzaine de pieds d’élévation, et qui, par les deux bouts, s’appuie sur les tambours des roues. Il est impossible d’être plus raisonnable, plus simple, plus zélé que ce capitaine, qui a eu la croix pour avoir sauvé la vie à des voyageurs qui se noyaient.

En arrivant à Rouen, un petit homme alerte et simple s’est emparé de mes caisses. J’ai découvert en lui parlant que j’avais affaire au célèbre Louis Brune, qui a eu la croix et je ne sais combien de médailles de tous les souverains pour avoir sauvé la vie à trente-cinq personnes qui se noyaient. Ce qui est bien singulier chez un Français, Louis Brune ne s’en fait point accroire ; c’est tout à fait un portefaix ordinaire, excepté qu’il ne dit que des choses de bon sens. Comme toutes les auberges étaient pleines, il m’a aidé à chercher une chambre, et nous avons eu ensemble une longue conversation.

— Quand je vois un pauvre imbécile qui tombe dans l’eau, c’est plus fort que moi, me disait-il ; je ne puis m’empêcher de me jeter. Ma mère a beau dire qu’un de ces jours j’y resterai, c’est plus fort que moi. Quoi ! me dis-je, voilà un homme vivant qui dans dix minutes ne sera plus qu’un cadavre, et il dépend de toi de l’empêcher ! Ce n’est pas l’embarras, l’avant-dernier, celui d’il y a trois mois, s’attachait à mes jambes, et trois fois de suite il m’a fait toucher le fond, que je ne pouvais plus remuer.

Ce qui est admirable à Rouen, c’est que les murs de toutes les maisons sont formés par de grands morceaux de bois placés verticalement à un pied les uns des autres : l’intervalle est rempli par de la maçonnerie. Mais les morceaux de bois ne sont point recouverts par le crépi, de façon que de tous côtés l’œil aperçoit des angles aigus et des lignes verticales. Ces angles aigus sont formés par certaines traverses qui fortifient les pieds droits et les unissent, et présentent de toutes parts la forme du jambage du milieu d’un N majuscule.

Voilà, selon moi, la cause de l’effet admirable que produisent les constructions gothiques de Rouen ; elles sont les capitaines des soldats qui les entourent.

À l’époque où régnait la mode du gothique, Rouen était la capitale de souverains fort riches, gens d’esprit et encore tout transportés de joie de l’immense bonheur de la conquête de l’Angleterre, qu’ils venaient d’opérer comme par miracle. Rouen est l’Athènes du genre gothique ; j’en ai fait une description[1].

Qui ne connaît :

1. Saint-Ouen ?

2. La cathédrale ?

3. La charmante petite église de Saint-Maclou ?

4. La grande maison gothique située sur la place en face de la cathédrale ?

5. L’hôtel Bourgderoulde et ses magnifiques bas-reliefs ? Là seulement on prend une idée nette de l’aspect de la société à la fin du moyen âge.

Qui ne connaît l’incroyable niaiserie d’élever une coupole en fer, ne pouvant la faire en pierre ? C’est une femme qui se pare avec de la dentelle de soie.

Qui ne connaît cette statue si plate de Jeanne d’Arc élevée à la place même où la cruauté anglaise la fit brûler ? Qui ne comprend l’absurdité de l’art grec, employé à peindre ce caractère si éminemment chrétien ? Les plus spirituels des Grecs auraient cherché en vain à comprendre ce caractère, produit singulier du moyen âge, expression de ses folies comme de ses passions les plus héroïques. Schiller seul et une jeune princesse ont compris cet être presque surnaturel.

Pourquoi ne pas remplacer l’ignoble statue du dix-huitième siècle, qui gâte le souvenir de Jeanne d’Arc, par le chef-d’œuvre de la princesse Marie ?

En arrivant, je suis allé tout seul rue de la Pie, voir la maison où naquit en 1606 Pierre Corneille ; elle est en bois, et le premier étage avance de deux pieds sur le rez-de-chaussée ; c’est ainsi que sont toutes les maisons du moyen âge à Rouen, et ces maisons qui ont vu brûler la Pucelle sont encore en majorité. La maison de Corneille a un petit second, un moindre troisième, et un quatrième de la dernière exiguïté.

J’ai voulu voir de son écriture, on m’a renvoyé à la bibliothèque publique : là, dans un coffret recouvert d’une vitre, et sur le revers de l’Imitation traduite en vers français, j’ai étudié trois ou quatre lignes, par lesquelles ce grand homme, vieux et pauvre, et négligé par son siècle, adresse cet exemplaire à un chartreux son ancien amy. Le savant bibliothécaire a placé à côté du livre un avis ainsi conçu : « Écriture de la main de Pierre Corneille. »

J’ai compté neuf lecteurs dans cette bibliothèque ; mais j’y ai entendu un dialogue à la fois bien plaisant et bien peu poli entre deux prétendus savants en archéologie gothique. Ces messieurs étaient l’un envers l’autre de la dernière grossièreté, et d’ailleurs ils ne répondaient à une assertion que par l’assertion directement contraire ; ils n’appuyaient leur dire d’aucun raisonnement Cette pauvre science ne serait-elle qu’une science de mémoire ?

J’ai admiré la salle des pas perdus (Palais de Justice), salle magnifique que l’on pourrait restaurer avec mille francs ; là se démène une statue furibonde de Pierre Corneille : il est représenté ici en matamore de l’Ambigu-Comique[2]

Le gouvernement devrait faire exécuter une copie parfaitement exacte de cette statue vraiment française, et la placer à l’entrée du Musée. Cet avis pourrait être utile ; mais qui osera le donner ? J’y joindrais la Jeanne d’Arc qui orne la place de ce nom.

À côté de la salle immense et sombre où se démène la statue de Pierre Corneille, l’on m’a introduit dans une salle magnifiquement lambrissée, où le parlement de Rouen tenait ses séances. Cette magnificence m’a rappelé le fameux procès que le duc de Saint-Simon vint plaider à Rouen, et dont le récit est si plaisant sans que l’auteur s’en doute. Cet homme honnête au fond, et si fier de son honnêteté, et qui eût pu se faire donner vingt millions par le régent, auquel il ne demanda pas même le cordon du Saint-Esprit, raconte gravement comment il gagna son procès à Rouen, en ayant soin de donner à souper aux magistrats. Il se moque fort du duc son adversaire, qui n’eut pas l’esprit d’ouvrir une maison.

Quant à lui, le procès gagné, il se mit à protéger le frère d’un de ses juges, qu’il fit colonel, maréchal de camp, lieutenant général, et qui fut tué à la tête des troupes dans l’une des dernières campagnes de Louis XIV, en Italie.

Le plaisant de la chose, c’est que le duc de Saint-Simon et ses juges se croyaient de fort honnêtes gens. Le Français ne sait pas raisonner contre la mode. La liberté de la presse contrarie ce défaut, et va changer le caractère national, si elle dure.



  1. Voici cette description que l’auteur avait supprimée dans la première édition et qui a été retrouvée dans ses manuscrits :

    — Rouen, le 27 juin 1837.

    Il fait un soleil superbe ; je jouis avec délices de la vue que j’ai de mes quatre magnifiques fenêtres. Au reste, je rentre accablé de fatigue ; je viens de me donner le plaisir de revoir Rouen, comme si j’y arrivais pour la première fois. Par des raisons que je dirai, Rouen est la plus belle ville de France, pour les choses du moyen âge et l’architecture gothique.

    J’ai commencé par déjeuner au beau café moyen âge, vis-à-vis la salle de spectacle. Les garçons entendent fort bien la voix plaintive des consommateurs, mais ne répondent pas et s’en font gloire ; je reconnais le voisinage de Paris. Quel contraste avec les garçons du café, à côté de la comédie, à Lorient ! et surtout quel lait j’avais à Lorient, et quelle eau blanchie à Rouen ! J’ai un malheur qui, en y réfléchissant, me disqualifie entièrement pour le métier de voyageur, écrivant un journal. Comment trouver les choses curieuses sans avoir un guide ? Et dès que j’ai pris un guide, pour peu qu’il soit emphatique, je me fais des plaisanteries intérieurement sur ses ridicules, que je m’amuse à examiner. Dans cette situation d’âme, je crois que je ne sentirais pas même un tableau du Titien.

    Je connais un des deux antiquaires que j’ai surpris disputant à la bibliothèque de Rouen ; c’est un homme très-poli ; mais dans la discussion archéologique il était féroce. Ce ton outrageant ne semblait étonner ni les disputants, ni quatre ou cinq amis qui les entouraient : il paraît que c’est une des grâces du métier.

    Cette grâce a tout à fait manqué son effet sur moi. Pour tâcher d’oublier une aussi triste conversation, je suis allé à la cathédrale. La base de la tour qui fait partie de la façade, à gauche du spectateur, est peut-être l’ouvrage des Romains.

    La nef du milieu n’est pas étroite ; les deux autres moitiés du croisillon sont d’une délicatesse qui me plaît comme de la belle dentelle.

    On ne sait en quels termes parler de l’architecture gothique. M. de Caumont et les autres écrivains ont adopté chacun une nomenclature différente. La société de l’histoire de France aurait pu nous donner un petit catéchisme de cent pages, avec des figures en bois insérées dans le texte. Bien ou mal choisis, ces noms eussent été adoptés probablement, et les amateurs du gothique pourraient se communiquer leurs idées. Mais donner une nomenclature, n’est-ce pas s’exposer à quelque plaisanterie ? D’ailleurs, quand nous aurons un livre clair sur les trois architectures romane, gothique et de la renaissance, on ne sera plus réputé savant, par la seule action de parler de ces choses : il faudra inventer quelque autre recette.

    Voilà ce que je disais hier dans le bateau à un petit vieillard sec et leste, mis d’une façon singulière, et que j’avais pris d’abord pour un gentilhomme gascon. C’est, au contraire, un homme fort instruit. En passant vis-à-vis les ruines de Jumiéges, il m’a proposé de descendre à terre : Je vous expliquerai tout cela, disait-il ; mais à ce moment je le prenais encore pour un Gascon, et j’ai eu horreur de l’explication ; je m’en suis bien repenti une heure après. Quand je commençai à croire un peu ce que me disait M. de B…, il m’a appris que la Normandie possède un savant, homme de sens, qui rêve cinq ou six heures par jour à l’archéologie, et qui n’est point charlatan.

    — Quoi ! monsieur, point charlatan à trente lieues de Paris, et Normand encore !

    — Oui, monsieur ; et ce savant n’appelle point les gens de l’opposition l’opprobre de l’espèce humaine, à cette fin d’ajouter une rosette à sa croix.

    Ceci était une allusion à un ridicule que nous venions de remarquer chez un personnage important qui voyageait avec nous, dans le bateau, depuis Villequier.

    M. N… serait parfaitement en état d’être le Lavoisier des deux vieilles architectures. Il est fâcheux que M. le ministre de l’intérieur ne lui demande pas ce travail par une belle lettre.

    Dès l’entrée dans la cathédrale de Rouen, on se sent saisi de respect. C’est une croix latine ; le portail du milieu est suffisamment large, mais la lourde droite présente dans ses lignes verticales cette surface raboteuse que j’ai blâmée dans la tour de Bourges.

    Je serais encore dans cette église si, pour m’en arracher, je ne m’étais dit à chaque instant que j’avais bien d’autres choses à voir à Rouen. C’est une ville unique pour le beau gothique. Parmi les croûtes de toute nature qui, sous le nom de tableaux, gâtent les murs de cette belle église et empêchent de donner audience à ce que son architecture sublime dit au cœur, j’ai remarqué un petit tableau de deux pieds de haut : c’est Jésus-Christ et saint Thomas. J’y distinguais quelque chose, lorsqu’un second regard m’a fait reconnaître une copie du tableau du Guerchin à la galerie du Vatican. Le copiste a exagéré les mains grossières de saint Thomas ; mais, en revanche, il a oublié l’air de céleste bonté de Jésus.

    Je me suis arraché avec peine à la cathédrale ; il fallait bien aller à Saint-Jean, bâtie par le roi Richard II, d’Angleterre. C’est un des chefs-d’œuvre de l’art gothique, et, par bonheur, la moitié orientale de l’église se trouve placée au milieu d’un jardin anglais, accompagnement simple et sublime à la fois qui double la valeur du gothique. Par horreur pour l’animal nommé cicerone, je refusai les offres d’un petit homme qui venait m’ouvrir l’église, laquelle est fermée après onze heures du matin ; mais on l’ouvre de nouveau à la chute du jour pour les litanies, psalmodiées à haute voix par des femmes du peuple. Je recommande bien à l’amateur de ne pas manquer ce monument-là : c’est le triomphe du style gothique. Heureusement Saint-Ouen n’est gâtée par aucun ignoble ornement moderne.

    Toute réflexion faite, j’ai accepté le cicerone ; par bonheur, cet homme n’était point emphatique.

    Le fait est que cette nuance gris-noir va admirablement à ces piliers formés de la réunion de tant de petites colonnes. Si jamais la barbarie cesse de régner à Notre-Dame de Paris, on couvrira l’infâme badigeon, café au lait, qui salit cet antique monument, et on le remplacera par la couleur sombre que le temps a donné à la tour de Saint-Jacques-de-la-Boucherie.

    Mon guide a voulu me faire admirer quelques-uns de ces ouvrages étranges qui, sous le nom de tableaux d’église, offensent notre vue, chaque année, aux expositions de Paris. Il convient à la politique du gouvernement d’acheter ces beaux ouvrages, mais ensuite il en est bien embarrassé ; il en fait don aux églises de province, et la province, fort jalouse de Paris, prend la liberté de se moquer de ces sortes de cadeaux. Ces ouvrages viendraient empoisonner le goût du public et des jeunes gens si, sous ce rapport, il restait encore quelque chose à faire.

    Saint-Ouen est plus long et moins large que la cathédrale, et bien autrement beau. Mon guide m’a fait remarquer les rosaces. Comme j’admirais la belle couleur gris-noir de l’intérieur de l’église, le cicerone m’a dit : — Hélas ! monsieur, c’est un des outrages de la Révolution ; les jacobins avaient établi un atelier d’armes dans notre église ; mais dès que la fabrique aura de l’argent on la fera badigeonner. — En ce cas, lui ai-je dit, les Anglais ne donneront plus d’étrennes au portier. Je vous avertis que parmi ces gens tristes les couleurs sombres sont à la mode ; et déjà, je vous en préviens, les amateurs de Paris commencent à partager ce goût.

    Comme l’emphase est de toutes les sottises la plus difficile à éviter, les petits livres, les journaux et les tableaux de province ne laissent rien à désirer sous ce rapport. Le style noble de ces messieurs est tellement bouffon, que bientôt, par l’impossibilité de se surpasser eux-mêmes, ils seront obligés de changer de manière. Le style d’un petit livre destiné aux voyageurs, et que j’ai acheté hier, ne serait point supporté, à Paris, dans l’annonce d’un spécifique pour les dents. Telle est cependant, à trente lieues de Paris, le style convenable que doit employer un homme qui se respecte.

  2. Voici, à ce sujet, un fragment inédit trouvé aussi dans les manuscrits de l’auteur ; il faisait partie de la description de Rouen dont il est question plus haut :

    « Les pires acteurs qui dissimulent, à l’Ambigu-Comique, dans l’ancien mélodrame à crimes, seraient des modèles de grâce et de naturel, comparés à ce Corneille colossal ; lui, cet homme si simple, si modeste, si grand, ce cœur si bien fait pour la véritable gloire, qui, menacé de je ne sais quelle protection et mourant de faim, osa imprimer ce vers :

    « Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée. »

    « Son siècle changea sous ses yeux ; le Français, de citoyen qu’il avait essayé d’être du temps de la Ligue, devint le plat sujet de la monarchie absolue. Alors le prince Xipharès et le prince Hippolyte remplacèrent les Horaces de Corneille, qui parut grossier. Il fut convenu que, sous le rapport politique et aux yeux d’un souverain absolu, Racine valait bien mieux que Corneille. Ce grand homme eut-il assez d’esprit pour expliquer de cette façon toute simple l’abandon et, tranchons le mot, le mépris du public, qui accompagna ses dernières années ?

    « Boileau, partisan de Racine, et qui, sous son grand talent pour exprimer en beaux vers une pensée donnée, cachait toute la petitesse d’âme d’un canut de Lyon, imprimait, dans la vieillesse de Corneille :

    « Après l’Agésilas,
    « Hélas !
    « Mais après l’Attila,
    « Holà ! »

    « Ce fut ainsi que s’éteignit le grand Corneille.

    « Enfin parut Napoléon, qui dit un jour : « Si Corneille eût vécu de mon temps, je l’aurais fait prince. » Il oubliait que, dès la première pièce de Corneille, le ministre de la police l’eût envoyé, de brigade en brigade, à Brest, comme il fit pour un homme d’esprit qui faisait des opéras-comiques et qui vit encore. Aussi Napoléon eut des Luce de Lancival et des Mort d’Hector. Si ce héros fût mort sur le trône à soixante ans, la France eût perdu la supériorité littéraire, la seule qui lui reste. Et elle lui reste malgré le ministre et l’Institut, qui récompensent toujours les médiocrités. C’est Courier que l’on a mis en prison, et dont personne en Europe ne peut approcher, que l’on veut lire même à Saint-Pétersbourg. »