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Michel Lévy frères (volume Ip. 200-203).


— 12 juin.

(Sur le bateau à vapeur, vis-à-vis Montélimart.)

Je suis dans l’enchantement des rives du Rhône. Le plaisir me donne du courage ; je ne sais où trouver des termes prudents pour peindre la prospérité croissante dont la France jouit sous le règne de Louis-Philippe. J’ai peur de passer pour un écrivain payé.

À chaque pas, je vois des maçons à l’œuvre : on bâtit une foule de maisons dans les villes, dans les bourgs, dans les villages ; partout les rues se redressent. Dans les champs on voit de tous les côtés creuser des fossés d’écoulement, bâtir des murs, planter des haies.

À la vérité, il y a bien vingt-deux ans que nous avons la paix : mais avant 1830 une sorte d’alarme sourde agitait les esprits ; on prévoyait des orages. On ne songeait pas, il est vrai, à ce qui est arrivé : ce n’est qu’à Paris qu’on a prévu la culbute. On croyait dans les campagnes que la charrette verserait de l’autre côté ; on tenait que les biens nationaux seraient repris par les émigrés, qui, quoi qu’en dît le roi, se referaient seigneurs des villages. Le clergé répétait sans cesse qu’on allait lui rendre la dîme (laquelle a été remplacée par de nouveaux impôts perçus par l’État). Il refusait d’enterrer les acquéreurs de biens nationaux, etc. On ne se résignait point, grâce aux chansons de Béranger et à la prose de Courier. On sentait qu’il y aurait combat, et chacun songeait à avoir un petit trésor.

La prospérité publique n’a pris tout son élan que depuis 1830, et plus particulièrement depuis qu’il est bien clair que le peuple de Paris, le représentant naturel de la France, ne veut plus se mettre en colère. Où sont les abus criants qui pourraient l’irriter ? Qu’y a-t-il à changer à notre constitution ?

On jouit enfin depuis 1830 des réformes introduites par Sieyès, Mirabeau, Carnot et les grands hommes de 1792 ; si la France lisait les calomnies qu’on entasse sur leur mémoire, là se trouverait la seule cause actuelle d’inquiétude.

Les conseils généraux donnés à l’élection sont un grand pas ; on n’y voit aujourd’hui que des gens fort insouciants, il est vrai ; souvent ils n’ont pas la force même de faire et de signer chaque jour les procès-verbaux de leurs séances. Mais bientôt les hommes nés vers 1790 arriveront dans ces assemblées, et tout changera de face.

Je pourrais remplir quatre pages de détails sur la prospérité de la France, et surtout des départements situés au nord de la ligne de Besançon à Nantes. Le Midi lui-même, si encroûté, commence à se réveiller. Alger renouvelle Marseille. Si cette grande ville vote contre le gouvernement actuel, le mérite en est au tribunal de la pénitence ; mais au fond elle n’est point mécontente.

Partout la noblesse économise et améliore ses champs ; c’est exactement le contraire de ce qu’elle faisait avant 1789.

Cette prospérité émerveillait un Anglais, homme de sens, avec lequel j’ai pris du thé hier soir ; elle peut s’expliquer à priori.

Jamais l’histoire n’a présenté le spectacle d’un peuple qui, sur trente-trois millions d’habitants, compte cinq millions de propriétaires. Voilà ce qu’aucune contre-révolution ne peut détruire. Une armée russe camperait sur les hauteurs de Montmartre, qu’elle ne pourrait pas changer la distribution de la propriété.

Par la loi démocratique qui partage les successions, le nombre des propriétaires tend à s’augmenter à l’infini. En présence de ce fait, comment craindre le retour de 95, qui alarmerait tous les propriétaires ?

Songez que le paysan qui n’a qu’un arpent y tient beaucoup plus que le richard son voisin qui a parc de deux cents arpents.

Quel magnifique présage pour notre prospérité future ! En France, personne ne peut impunément devenir un imbécile. Les quatre fils d’un homme qui a quatre-vingt mille livres de rente savent fort bien que leur fortune ne sera que de vingt mille ; que s’ils ne l’augmentent pas, soit par leurs talents, soit par ce qu’on a la bassesse d’appeler un beau mariage, leurs enfants pour vivre devront être avocats, médecins, ou fabricants de draps. (À mes yeux, mais non pas aux leurs, ce sont les façons d’être qui offrent le plus de chances de bonheur.)

Ce qui choque le plus mon Anglais en France, c’est qu’on ne se marie que pour de l’argent. Comment osez-vous parler de sentiments délicats ? me dit-il.