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Armand Colin et Cie (p. 115-125).





Chapitre XIX


L’ANACHORÈTE


La nuit était venue très vite et très noire sous l’épaisseur des branches qui faisaient l’ombre même en plein jour.

Que pouvais-je tenter ? Comment porter secours à ma princesse, toujours immobile et que j’apercevais à peine ?

Doucement, avec ma trompe, je lui avais soulevé le haut du corps, la maintenant dans cette position en la balançant doucement, en l’éventant avec mes oreilles.

Mais elle ne bougeait pas, et l’idée qu’elle était peut-être morte m’emplissait d’une telle angoisse que, à mon insu et sans reprendre haleine, je poussais des gémissements et des cris si déchirants qu’ils furent pris pour des cris humains, et c’est ce qui nous tira de peine.

Je vis tout à coup trembler au loin sous les feuillages une petite lueur rousse qui semblait s’approcher. C’était une lanterne, certainement ! … il y avait donc un homme dans cette solitude ? …

Je fis mes cris plus plaintifs encore et la lueur s’approcha plus vite. Elle était dirigée de notre côté et je ne pouvais pas voir celui qui tenait la lanterne. À quelque distance, il s’arrêta, et une voix faible et un peu tremblante se fit entendre.

— Qui donc se plaint ainsi ? demandait-elle ; qui donc trouble le repos de la forêt ? … Se peut-il que ce soit cet éléphant ? Quelle raison a-t-il alors de gémir ainsi qu’un homme ?

Je couchai la princesse sur mes défenses, je la mis sous la lueur de la lanterne…

— Ah ! la pauvre enfant ! … s’écria aussitôt la voix.

Et un vieillard s’approcha tout à fait, posa sa main osseuse et brune sur le cœur de Parvati.

— Elle est évanouie seulement, dit-il, venez, suivez-moi. Ne perdons pas de temps. N’entendez-vous pas qu’un orage se prépare ? Ne restons pas un instant de plus sous les arbres.

Il se mit à marcher rapidement en éclairant la route et je le suivis, portant avec précaution ma chère Parvati évanouie.

Il atteignit bientôt une grande clairière au milieu de laquelle, adossée à un rocher, s’élevait une petite cabane en planches.

— Nous voici chez moi, dit l’homme, je ne suis qu’un pauvre anachorète dégoûté du monde et retiré dans la solitude pour méditer, je suis dénué de tout. La forêt m’a fourni des plantes, cependant, qui auront la vertu, j’espère, de rappeler à la vie cette mignonne jeune fille.

Ma tête seule pouvait passer la porte de la cabane. Je posai Parvati sur un lit de feuilles, tandis que l’anachorète accrochait la lanterne.

Il écrasa ensuite entre ses mains une herbe au parfum violent, la fit respirer à la princesse, lui en frotta les tempes et les poignets.

À ma grande joie, Parvati revint à elle, se passa les mains sur les yeux, et sourit en me regardant.

— Ah ! l’affreux serpent ne t’a pas étouffé, mon cher Iravata ? s’écria-t-elle, j’ai eu si peur, que j’ai cru mourir.

Alors, elle raconta à l’anachorète tout ce qui nous était arrivé, et quel ami j’étais pour elle. Il lui dit à son tour comment il avait entendu mes plaintes et nous avait secourus.

Il put lui offrir quelques fruits délicats qu’elle accepta avec plaisir, car elle n’avait rien mangé durant toute cette longue journée.

— Ô saint homme ! dit-elle ensuite, se peut-il que vous viviez tout seul au milieu de la forêt ? combien vous devez être triste et malheureux !

— Non, enfant, répondit-il, ceux qui vivent avec leurs pensées ne sont pas seuls. Au lieu de regarder, comme vous, la vie qui passe ou est passée, je regarde en avant, vers le mystère d’après la mort, et il y a là de quoi occuper toutes les minutes du jour et de la nuit.

— Ô saint homme ! dit-elle, pourquoi mépriser la vie ? elle est douce et charmante et le cœur se serre à penser qu’elle ne doit pas toujours durer…

Un immense éclair éblouit la princesse qui se cacha les yeux dans ses mains en poussant un cri.

Enfonçant ma tête plus avant dans la cabane, je bouchai toute la porte avec mon corps pour lui masquer les éclairs.

Pauvre petite ! dit l’anachorète, et moi qui parle du néant final à cette fleur ravissante, qui fleurit et embaume tout autour d’elle.

Il lui écarta doucement les mains qu’elle crispait toujours sur ses yeux.

— Ne crains rien, dit-il, nous sommes ici à l’abri de l’orage.

Et, pour la distraire, il ajouta :

— Si tu veux, je vais te conter une histoire, qui te fera comprendre pourquoi je n’aime pas un monde où le hasard peut servir un voleur et un menteur et le combler de bienfaits.

— Oh ! je vous en prie, dit Parvati oubliant l’orage, contez-moi cette histoire.

— Voici, dit l’anachorète :


Autrefois, vivait un pauvre brahmane ignorant, qui possédait une nombreuse famille. Après avoir mendié longtemps, ils entrèrent, lui et les siens, au service d’un homme fort riche nommé Sthûladatta ; les enfants de Hariçarman, c’est ainsi que s’appelait le brahmane, gardaient les vaches, les moutons et les bêtes de la basse-cour ; sa femme vaquait aux besoins du ménage, lui-même fut attaché à la personne du maître.

Un jour Sthûladatta célébra les noces de sa fille, mais il omit d’inviter Hariçarman à cette fête.

— Bien sûr, dit celui-ci à sa femme, on me méprise à cause de ma pauvreté et de mon ignorance ; mais je vais me faire passer pour un savant, afin que Sthûladatta m’estime. À l’occasion, tu pourras dire que je suis un devin très fort.

Alors, il fit sortir le cheval du gendre de Sthûladatta de l’écurie et le cacha dans un endroit écarté de la forêt. Le fiancé, la fête terminée, voulut rentrer chez lui avec sa jeune femme, mais il ne put retrouver son cheval. On battit la forêt, on fouilla les clairières, les invités se dispersèrent pour retrouver les traces de l’animal, mais ils revinrent bientôt sans avoir pu rejoindre le fugitif.

Alors la femme de Hariçarman s’avança et dit :

— Mon mari aurait bien vite retrouvé le cheval perdu ; il est devin et connaît le langage des astres ; pourquoi ne le questionnez-vous pas ?

Sthûladatta fit appeler Hariçarman, et lui dit :

— Peux-tu m’indiquer l’endroit où se trouve le cheval perdu ?

Hariçarman répondit :

— Maître ! tu as convié une foule d’invités pour assister aux fêtes des fiançailles de ta fille ; mais tu n’as pas daigné m’inviter, parce que je ne suis qu’un pauvre brahmane. Vois, pourtant, parmi tous ceux qui sont venus te rendre visite, nul ne saurait te faire retrouver le cheval de ton gendre et tu es forcé d’avoir recours à moi, que tu méprises. N’importe, je ne suis pas rancunier, et je saurai t’indiquer, grâce à la science que je possède, l’endroit où est maintenant celui que tu cherches.

Alors il tira des lignes cabalistiques, fit des cercles magiques et finit par désigner l’endroit où il avait caché le cheval.

À partir de ce moment, on le tint en haute estime dans la maison de Sthûladatta.

Peu de temps après, un vol fut commis dans le palais du roi ; on y avait dérobé des joyaux, des pierres précieuses et de l’or.

Le roi, ayant entendu parler de Hariçarman, le fit venir au palais et lui dit :

— On m’a vanté tes vertus de devin. Saurais-tu m’indiquer les misérables qui ont osé s’introduire dans mon palais pour voler mes trésors ?

Hariçarman, fort embarrassé, s’inclina devant le roi, et parla ainsi :

— Grand roi, maître puissant ! tu me prends à l’improviste. Grâce à ma profonde science, en effet, nul secret ne reste voilé à mes yeux perspicaces ; je découvre ce qui est couvert, je mets au grand jour ce que les autres voudraient cacher à jamais. Donnez-moi jusqu’à demain, pour que je puisse me mettre en contact avec les astres.

Le roi le fit conduire dans une chambre du palais où Hariçarman seul devait passer la nuit.

Le vol avait été commis par une servante du palais nommée Dschihva (la langue) et par son frère. Pleine d’angoisses et craignant que le prétendu devin ne les dénonçât au roi, Dschihva alla à pas de loup vers la porte de la chambre qu’occupait Hariçarman, dans l’espoir de surprendre quelques-unes de ses paroles. Le faux devin n’avait pas moins peur que la servante infidèle et poussait des imprécations contre sa langue (dschihva) qui lui avait suscité tant d’ennuis.

Il s’écria :

— Ô dschihva (langue), qu’as-tu commis dans ta convoitise stupide !

Dschihva s’imagina que ces paroles s’adressaient à elle ; elle entra dans la chambre et se précipita aux pieds de Hariçarman, lui indiqua l’endroit où elle avait caché les joyaux dérobés, le supplia de ne pas la trahir et lui promit, s’il voulait se taire, de lui remettre tout l’or provenant du vol.

Le lendemain, Hariçarman conduisait le roi vers l’endroit où se trouvaient les pierreries, mais l’or il le garda, et dit au roi :

— Seigneur, les voleurs en s’enfuyant, ont emporté l’or.

Le roi, fort satisfait de rentrer en possession de ses joyaux, voulut récompenser Hariçarman, mais un conseiller du roi l’en empêcha et dit :

— Tout cela n’est pas naturel, ô roi ! Comment veux-tu qu’une pareille science fût possédée par quelqu’un qui n’a pas étudié les textes saints ? Très certainement, cette histoire a été arrangée d’avance entre ce Hariçarman et les voleurs. Pour que je sois convaincu de la science de ce prétendu devin, il faudra le mettre encore une fois à l’épreuve.

Le roi s’entretint durant quelques instants à voix basse avec son conseiller. Celui-ci sortit et revint bientôt, portant entre ses mains un pot tout neuf, fermé d’un couvercle, dans lequel on avait introduit un crapaud.

Le roi s’adressant à Hariçarman, lui dit :

— Si tu devines ce que renferme ce pot, tu jouiras de tous les honneurs, sinon tu seras mis à mort pour avoir osé me tromper.

Hariçarman se crut perdu. Des souvenirs, vifs comme les éclairs, traversaient son esprit. Il pensa à sa joyeuse jeunesse ; il se rappela que son père l’avait désigné autrefois par un sobriquet, « le crapaud », et, machinalement, il dit en se parlant à lui-même, mais assez distinctement pour être entendu :

— Ce pot est ta prison, mon petit crapaud, grâce à lui tu es bien inquiet, tandis qu’autrefois tu étais au moins libre !

Tous ceux qui l’entouraient pensèrent naturellement que ces paroles s’adressaient au crapaud enfermé dans le pot. L’épreuve parut concluante. À partir de ce jour, le roi fêta Hariçarman, le combla de biens, et, depuis, il occupa le rang d’un prince.

— Voici, conclut l’anachorète, une histoire qui démontre qu’il n’y a pas de justice en ce monde et qu’il faut désirer d’en sortir, pour trouver un monde meilleur, ou même lui préférer le néant.

— Ô saint homme ! dit Parvati, l’histoire de Hariçarman n’est pas finie et qui sait ce qui lui arrivera par la suite ? une punition d’autant plus terrible, peut-être, qu’elle aura été retardée, le frappera ; ou bien il souffrira de ne pas être ce qu’il paraît, de se savoir voleur et menteur, quand on le salue honnête homme et savant. Il me semble que dans la vie on est toujours puni de ses fautes. Vois plutôt ce qui nous est arrivé aujourd’hui : Iravata, le plus sage des éléphants, pour la première fois n’a pas eu sa prudence accoutumée ; il s’est enfoncé trop avant dans la forêt, et moi, au lieu de le retenir, amusée par notre escapade, je l’ai poussé à aller plus loin encore. Nous avons manqué périr tous les deux ; puis l’orage a grondé sur nos têtes, et nous voici en pleine nuit au milieu de la forêt, à une distance effrayante du palais de Golconde, où mes parents bien-aimés, pleins d’angoisse, pleurent sans doute leur fille coupable.

En disant cela, Parvati avait des larmes dans ses beaux yeux et, en l’entendant, je baissai la tête et pleurai aussi.

— Ne vous désolez pas, dit l’anachorète qui me regardait attentivement, les dangers que vous avez courus vous ont peut-être sauvés d’un danger plus grand. Cet éléphant, qui s’est élevé moralement à la hauteur humaine, le connaît sans doute, ce danger, et il est le seul coupable…

Je tremblais de tous mes membres sous ce regard qui me devinait, en entendant ces paroles qui m’accusaient, et je baissais la tête de plus en plus.

— Qu’il prenne garde cet éléphant, dit-il encore ; en se rapprochant de l’homme par la raison et la pensée, il gagnera aussi les défauts et les passions de l’homme. Je vois dans la suite de sa vie, je vois qu’il sera malheureux, et l’artisan de son malheur, à cause d’un sentiment trop humain.

Un grand silence régna après ces paroles prophétiques. Parvati était tout émue et moi je n’osais pas relever la tête. Je me reculai même, découvrant la porte que j’obstruais de mon corps.

Alors une clarté douce et vive, couleur de turquoise et d’émeraude, entra dans la cabane. L’orage était fini et la pleine lune, dans un ciel où fuyaient encore quelques nuages, venait de se lever. Les fleurs et les feuillages, ravivés par la pluie, embaumaient.

— Partez, mes amis, dit alors l’anachorète d’une voix très douce ; l’orage vous a servis. Ceux qui vous attendent ne sont pas aussi inquiets qu’ils auraient pu l’être ; se fiant à la sagesse de l’éléphant, en qui ils ont toute confiance, ils croient qu’il s’est abrité de l’orage, et que c’est cela seulement qui cause votre retard. Allez, la lune éclaire comme en plein jour. Que le roi et la reine de Golconde ne sachent jamais la vérité.