Mémoires artistiques de Mlle Péan de La Roche-Jagu, écrits par elle-même/Chapitre XV’

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CHAPITRE xiii.


Cabale du 7 août 1860. — Enigme.

Le chef de claque du Théâtre Lyrique vint chez moi, trois jours avant ma représentation, me demander le service pour la claque. On lui remit cent billets.

Déjà une certaine rumeur se faisait entendre, quelques mots arrivent aux oreilles de mes artistes : il y a une cabale ! disait-on, elle doit éclater pour l’opéra de Lully !… Qu’on juge de l’effroi qu’ils durent ressentir : ils voulaient se déshabiller et ne point jouer ; ce qui les retint et leur donnait l’espoir, c’est que si en effet l’on faisait du bruit, le chef de claque, avec sa formidable armée, était là pour soutenir et faire cesser tout tapage.

J’étais dans ce moment trop préoccupée du sacrifice que je venais de faire, en me séparant de la bague de ma mère, et je ne me trouvais pas là, lorsque circula le bruit du complot projeté, afin d’empêcher mon opéra d’être représenté. — Plus de doute ! au premier coup d’archet de l’ouverture, les cris et les sifflets partent. Je me sens glacée !… le rideau se lève ; encore plus de train ! on ne laisse point finir le chœur. Mes pauvres artistes étaient plus morts que vifs ! et quels sont ceux, même le plus en renom, qui, dans un moment aussi critique, auraient pu conserver leur sang-froid, et leurs moyens ? Quant à moi, je vis toute l’horreur de la chose, et je m’écriai : il y a cabale !… Hélas ! oui, me dit un brave homme qui était sur le théâtre, et qui ne l’ignorait point. Les pompiers qui se trouvaient dans les coulisses, ne pouvaient s’empêcher de me plaindre aussi, et me dirent : Pauvre dame, dites donc au garçon de théâtre d’envoyer chercher des brigadiers, vous voyez bien qu’il y a cabale ?… Je le dis au garçon du théâtre, il ne bougea pas !… Je suppliai de faire baisser le rideau, on ne la baissa point !… Les artistes se retirent, on les rappelle, on demande la pièce ; ils reviennent, et le bruit recommence !… Alors, ils ne peuvent continuer, et font ainsi cesser cette affreuse machination. Oh ! cruelles déceptions ! oh ! pauvre auteur !… que vas-tu devenir ?… tes ennemis triomphent !… on vient de traîner ton opéra de Lully dans la boue !… Mais mon front abaissé un moment, sous le poids qui m’accable, se relève fièrement, et pensant aux succès que cet opéra a obtenus à différentes reprises, mon courage ne m’abandonne point encore !… — Je reçus donc avec calme les compliments de condoléance que mes amis désolés, venaient m’adresser au foyer, qui était rempli de monde. Tous demandaient : qui donc a pu faire cette affreuse cabale ?… Je laisse à mes lecteurs à deviner le mot de cette énigme !



CHAPITRE xvi.


Force et courage. — Une visite.

Que le réveil est pénible, le lendemain du jour où l’on a éprouvé de si douloureuses émotions, et quelle force, quel courage, ne vous faut-il pas pour surmonter tant de malheurs ! Je donnais cette soirée, non seulement dans le but de faire connaître mes ouvrages, mais bien encore, afin de rendre du moins une partie de ce que je devais à cette bonne amie, madame A.., qui venait de faire do nouveaux sacrifices, pour me faciliter