Mémoires (Saint-Simon)/Tome 11/6


CHAPITRE VI.


Mariage du fils du marquis du Châtelet avec la fille du duc de Richelieu ; [il obtient] la survivance de Vincennes. — Publication et réjouissances de la paix. — Contade grand’croix surnuméraire de Saint-Louis. — Marly. — Giudice bien traité du roi. — Ducasse malade. — Chalois mandé de l’armée à Madrid. — Ronquillo et d’autres exilés. — Bergheyck se retire tout à fait des affaires ; son éloge. — Réforme de troupes. — Électeur de Bavière à la chasse à Marly. — M. le duc de Berry malade et empoisonné. — Mort de M. le duc de Berry ; son caractère. — Quel avec sa famille. — M. [le duc] et Mme la duchesse de Berry ; comment ensemble. — Ordres du roi. — Le corps de M. le duc de Berry très promptement porté à Paris aux Tuileries. — Deuil drapé de six mois. — Le roi ne veut point de révérences, de manteaux, de mantes, de harangues ni de compliments. — État du roi. — Sa visite à Mme la duchesse de Berry. — M. [le duc] et Mme la duchesse d’Orléans fort touchés. — Raisons particulières à M. le duc d’Orléans. — Mme de Maintenon et duc du Maine. — Duchesse du Maine. — Évêques usurpent pour la première fois, en gardant, fauteuils et carreaux. — Eau bénite. — Comte de Charolois et duc de Fronsac conduisent le cœur au Val-de-Grâce. — M. le Duc et le duc de La Trémoille conduisent le corps à Saint-Denis. — Fils et petits-fils de France tendent seuls chez le roi. — Précautions chez Mme la duchesse de Berry, qui font quelques aventures risibles.


Un événement singulier, et qui fit honneur à la cour, reposera pour quelques moments de ces tristesses. Parmi toutes les dames du palais dont il y avoit force dévotes, une seule n’étoit occupée que de Dieu, son mari un très galant homme, et les deux personnes du monde, lui par peu d’entregent, elle par n’être occupée que de son salut, les moins propres à tirer le moindre parti d’aucune chose, et fort pauvres. C’étoit la marquise du Châtelet, fille du feu maréchal de Bellefonds. Un reste de considération pour la mémoire de son père et d’avoir été fille d’honneur de Mme la dauphine de Bavière, avec une grande réputation de sagesse et de vertu, la tirèrent de Vincennes où elle vivoit avec sa mère, pour la faire dame du palais lorsqu’elle y pensoit le moins. Elle aimoit tellement sa retraite qu’elle évita le voyage du Pont-Beauvoisin, et tant qu’elle put, Marly dans la suite, pour s’en aller à Vincennes ; et à Versailles tant qu’elle pouvoit aussi à la chapelle ou dans sa chambre. Du reste gaie, paisible, assidue à ses fonctions, ne se mêlant de rien, mais à force de vertu, de douceur, de piété sincère, aimée, considérée, respectée de tout le monde, de Mme la duchesse de Bourgogne même, et de la jeunesse de la cour dont la vie ressembloit le moins à la sienne.

Ni elle ni son mari, ancien lieutenant général et de qualité distinguée, et fort estimé, ne savoient que faire de leur fils qui avoit un régiment et peu ou point de quoi y vivre ; avec cela brave et honnête garçon, mais aussi demeuré que le père, et faute de savoir qu’en faire, ils n’y songeoient point du tout. Un beau jour qu’ils étoient tous à Vincennes et la cour à Versailles, Cavoye, qui prenoit soin du vieux duc de Richelieu, le trouva fort en peine de sa fille qui venoit chez lui d’un couvent de province. Il lui conseilla de s’en défaire promptement à un mari. Il chercha, il imagina Clefmont, fils de M. et de Mme du Châtelet, avec la survivance de Vincennes. Sur tout le bien qu’il lui dit d’eux tous, le bon homme y entra si bien que dans la même conversation Cavoye régla tout ce qu’il pouvoit donner, et l’affaire tout de suite résolue. Pour savoir des nouvelles de ce qu’auroit le prétendu, ils envoyèrent à l’heure même chercher Mme de Saint-Géran, qui avoit passé ses premières années chez le maréchal de Bellefonds, et qui étoit leur amie intime. Elle vint et leur dit ce qu’elle en savoit. Malgré le peu de bien, M. de Richelieu la chargea de parler au père et à la mère. Au sortir d’avec eux Mme de Saint-Géran en parla à Mme de Nogaret son amie, et qui l’étoit aussi de Mme du Châtelet, et avoit été sa compagne fille d’honneur et dame du palais chez les deux Dauphines. Mme de Nogaret qui avoit un excellent esprit trouva que rien ne pouvoit être plus avantageux à M. de Clefmont, et tandis qu’elles envoyèrent chercher Mme du Châtelet à Vincennes, Mme de Saint-Géran retourna, de l’avis de Mme de Nogaret, presser l’affaire, tellement que le même soir, car cela ne fut pas plus long, M. de Richelieu fut parler à Mme de Maintenon un moment avant que le roi y entrât. Elle se piquoit d’amitié pour lui, et sa porte lui étoit toujours ouverte. Elle le renvoya écrire au roi et se chargea du reste. Il lui envoya sa lettre dès qu’elle fut faite ; elle la présenta au roi qui accorda la survivance en faveur du mariage, et sur-le-champ Mme de Maintenon le manda à M. de Richelieu, de manière que du dîner au souper l’affaire fut imaginée, réglée et consommée, sans que M. ni Mme du Châtelet en eussent la première notion.

Le lendemain ils arrivèrent à Versailles. Mmes de SaintGéran et de Nogaret les furent trouver aussitôt et leur apprirent que leur fils étoit marié, et marié avec cinq cent mille livres, à la vérité un peu légères, et peu présentes, à la fille d’un duc et pair bien élevée, et qui sortoit tout à l’heure d’un couvent, et avec la survivance de Vincennes. Jamais surprise ne fut pareille à la leur. À la surprise succéda la joie. Ils ne pouvoient comprendre que la chose fût vraie Le mariage se fit aussitôt après. On a vu que la considération seule de Mme du Châtelet avoit valu à son mari, et sans qu’elle s’en mêlât ni lui non plus, le gouvernement de Vincennes à la mort de son neveu. Ainsi la vertu fut doublement récompensée uniquement par des traits de Providence, et il est bien remarquable que de toutes les dames du palais, ce fut la seule qui en tira parti, et toujours sans s’en donner aucun soin, et même sans le savoir.

La paix avec l’empereur et l’empire fut publiée, le Te Deum chanté, des feux de joie le soir. Le roi qui étoit à Marly où le Te Deum ne put être chanté à sa messe, l’alla entendre sur les cinq heures du soir à la paroisse. Le duc de Tresmes donna une grande collation à l’hôtel de ville, et à minuit un grand repas chez lui à beaucoup de dames et d’étrangers, et à des gens de la cour.

En même temps [le roi] donna à Contade une grand’croix de l’ordre de Saint-Louis surnuméraire, n’y en ayant point de vacante, en attendant un gouvernement.

Ce Marly-ci fut encore bien funeste. Il est à propos de le reprendre des le commencement, car c’est le même où arriva le marquis de Brancas, et où le cardinal del Giudice vit le roi, et pendant lequel se sont passées les choses qui ont été racontées depuis.

Quelque temps auparavant, Mme de Saint-Simon s’en étoit allée de Versailles à Paris incommodée ; elle y eut la rougeole. Sur la fin de cette rougeole, le roi alla à Marly le mercredi 11 avril ; peu de jours après, Mme de Lauzun et moi reçûmes chacun un billet de Bloin, qui nous mandoit que le roi nous avoit donné à chacun un logement à Marly, que la rougeole n’étoit pas comme la petite vérole, et que nous pouvions aller à Marly dès le lendemain. Permettre en ce genre c’étoit ordonner, et cet ordre étoit une distinction et une grâce, qui, sous prétexte de peur, fit jalousie à bien des gens. Mme de Saint-Simon alla s’établir chez Mme de Lauzun, à Passy dès qu’elle fut en état de le faire, pour prendre l’air, en changer, et revenir à Versailles le même jour que le roi y retourneroit, car le voyage de Marly étoit annoncé pour être long. Mme la duchesse de Berry, qui étoit grosse, se trouvoit incommodée, et avoit été bien aise de demeurer à Versailles comme il lui arrivoit quelquefois pendant les Marly ; et comme il s’en falloit tout qu’elle fût l’amusement du roi et de Mme de Maintenon, comme avoit été Mme la Dauphine, le roi s’en trouvoit soulagé quoiqu’il n’aimât pas ces séparations.

Le roi permit au cardinal del Giudice de lui venir faire sa cour à Marly sans le demander, toutes les fois qu’il voudroit. Il le distingua fort, et prit plaisir à lui montrer ses jardins, et tout cela finit enfin par lui donner un logement à Marly. On y apprit la maladie de Ducasse ; que Chalois qui étoit avec les troupes qui alloient faire le siège de Barcelone, avoit été mandé à Madrid pour une commission secrète ; que Ronquillo avoit été exilé avec quelques autres qui déplaisoient à la princesse des Ursins. Le roi apprit aussi avec chagrin que Bergheyck avoit obtenu de se retirer de toutes les affaires, et d’aller achever sa vie tranquillement dans une de ses terres en Flandre. C’étoit un homme infiniment modeste, affable, doux, équitable et parfaitement désintéressé ; avec beaucoup d’esprit, mais sage et réglé, et qui possédoit à fond toutes les parties du ministère dont il étoit charge, qui étoient les finances et le commerce des Pays-Bas espagnols où il fut toujours adoré. C’étoit l’homme du monde le plus véritable, le plus hardi à dire la vérité, qui aimoit et cherchoit le plus le bien pour le bien, et qui étoit le plus attaché aux intérêts du roi d’Espagne. Poussé enfin à bout de tous les obstacles qu’il trouvoit à tout à la cour de Madrid, où on ne s’accommodoit pas d’un ministre si intègre, si éclairé, si libre, et désespérant de rien faire de bon, qui étoit son ambition unique, quoiqu’il eût des enfants, il prit le parti de tout quitter, au grand soulagement d’Orry et de Mme des Ursins. Nous le verrons passer à la cour revenant de Madrid et allant se confiner dans une petite terre de Flandre, où il vécut retiré encore fort longtemps, aimé, respecté et considéré de tout le monde. Le roi l’aimoit, le croyoit et l’estimoit beaucoup.

Le roi réforma cinq hommes par compagnie d’infanterie qui demeurèrent à quarante-cinq, et de cavalerie qui restèrent à trente. L’électeur vint courre le cerf a Marly le jeudi 26 avril, et ne vit le roi qu’à la chasse ; il soupa chez d’Antin et joua dans le salon après avec M. le duc de Berry à un grand lansquenet, puis retourna à Saint-Cloud.

Le lundi 30 avril, le roi prit médecine, et travailla l’après-dînée avec Pontchartrain ; sur les six heures du soir il entra chez M. le duc de Berry qui avoit eu la fièvre toute la nuit. Il s’étoit levé sans en rien dire, avoit été à la médecine du roi, et comptoit aller courre le cerf ; mais, en sortant de chez le roi sur les neuf heures du matin, il lui prit un grand frisson qui l’obligea de se remettre au lit. La fièvre fut violente ensuite. Il fut saigné, le roi dans sa chambre, et le sang fut trouvé très mauvais ; au coucher du roi, les médecins lui dirent que la maladie étoit de nature à leur faire désirer que c’en fût une de venin. Il avoit beaucoup vomi, et ce qu’il avoit vomi étoit noir. Fagon disoit avec assurance que c’étoit du sang ; les autres médecins se rejetoient sur du chocolat, dont il avoit pris le dimanche. Dès ce jour-là je sus qu’en croire. Boulduc, apothicaire du roi, qui étoit extrêmement attaché à Mme de Saint-Simon et à moi, et dont j’ai eu quelquefois occasion de parler, me glissa à l’oreille qu’il n’en reviendroit pas, et qu’avec quelques petits changements, c’étoit au fond la même chose qu’à M. [le Dauphin] et Mme la Dauphine. Il me le confirma le lendemain, ne varia ni pendant la courte maladie, ni depuis ; et il me dit le troisième jour que nul des médecins qui voyoient ce prince n’en doutoit, et ne s’en étoit caché à lui qui me parloit. Ces médecins en demeurèrent persuadés dans la suite, et s’en expliquèrent même assez familièrement.

Le mardi 1er mai, saignée du pied à sept heures du matin, après une très mauvaise nuit ; deux fois de l’émétique qui fit un grand effet, puis de la manne, mais deux redoublements. Le roi y alla au sortir de sa messe, tint conseil de finances, ne voulut point aller tirer comme il l’avoit résolu, et se promena dans ses jardins. Les médecins, contre leur coutume, ne le rassurèrent jamais. La nuit fut cruelle. Le mercredi 2 mai le roi alla après sa messe chez M. le duc de Berry qui avoit été encore saigné du pied. Le roi tint le conseil d’État à l’ordinaire, dîna chez Mme de Maintenon, et alla après faire la revue de ses gardes du corps. Coettenfao, chevalier d’honneur de Mme la duchesse de Berry, étoit venu le matin prier le roi de sa part que Chirac, médecin fameux de M. le duc d’Orléans, vît M. le duc de Berry. Le roi le refusa sur ce que tous les médecins étoient d’accord entre eux, et que Chirac, qui seroit peut-être d’avis différent, ne feroit que les embarrasser. L’après-dînée, Mmes de Pompadour et de La Vieuville vinrent de sa part prier le roi de trouver bon qu’elle vînt, avec force propos de son inquiétude, et qu’elle viendroit plutôt à pied. Il y falloit venir en carrosse si elle en avoit eu tant d’envie, et avant de descendre le faire demander au roi. La vérité est qu’elle n’avoit pas plus d’envie de venir que M. le duc de Berry de désir de la voir, qui ne proféra jamais son nom, ni n’en parla indirectement même. Le roi répondit des raisons à ces dames ; sur ce qu’elles insistèrent, il leur dit qu’il ne lui fermeroit pas la porte, mais qu’en l’état où elle étoit cela seroit fort imprudent. Il dit ensuite à Madame et à M. le duc d’Orléans d’aller à Versailles pour l’empêcher de venir. Au retour de la revue, le roi entra chez M. le duc de Berry. Il avoit encore été saigné du bras, il avoit eu tout le jour de grands vomissements où il y avoit beaucoup de sang, et il avoit pris pour l’arrêter de l’eau de Rabel jusqu’à trois fois. Ce vomissement fit différer la communion ; le P. de La Rue étoit auprès de lui dès le mardi matin, qui le trouva fort patient et fort résigné.

Le jeudi 3, après une nuit encore plus mauvaise, les médecins dirent qu’ils ne doutoient pas qu’il n’y eût une veine rompue dans son estomac. Il commençoit dès la veille, mercredi, à se débiter que cet accident étoit arrivé par un effort qu’il avoit fait à la chasse le jeudi précédent que l’électeur de Bavière y étoit venu, en retenant son cheval qui avoit fait une grande glissade, et on ajouta que le corps avoit porté sur le pommeau de la selle, et que depuis il avoit craché et rendu du sang tous les jours. Les vomissements cessèrent à neuf heures du matin, mais sans aucun mieux. Le roi, qui devoit courre le cerf, contremanda la chasse. À six heures du soir, M. le duc de Berry étouffoit tellement qu’il ne put plus demeurer au lit ; sur les huit heures, il se trouva si soulagé qu’il dit à Madame qu’il espéroit n’en pas mourir ; mais bientôt après le mal augmenta si fort, que le P. de La Rue lui dit qu’il étoit temps de ne plus penser qu’à Dieu, et à recevoir le viatique. Le pauvre prince parut lui-même le désirer. Un peu après dix heures du soir, le roi alla à la chapelle où on gardoit une hostie consacrée dès les premiers jours de la maladie ; M. le duc de Berry la reçut et l’extrême onction, en présence du roi, avec beaucoup de dévotion et de respect. Le roi demeura près d’une heure dans sa chambre, vint souper seul dans la sienne, ne vit point les princesses après souper, et se toucha. M. le duc d’Orléans alla à deux heures après minuit à Versailles, sur ce que Mme la duchesse de Berry vouloit encore venir à Marly. Un peu avant de mourir, M. le duc de Berry dit au P. de La Rue, qui au moins le conta ainsi, l’accident de la glissade dont on vient de parler, mais, à ce qui fut ajouté, la tête commençoit à s’embarrasser ; après qu’il eut perdu la parole, il prit le crucifix que le P. de La Rue tenoit, il le baisa et le mit sur son cœur. Il expira le vendredi 4 mai, à quatre heures du matin, en sa vingt-huitième année, étant né à Versailles le dernier août 1686.

M. le duc de Berry étoit de la hauteur ordinaire de la plupart des hommes, assez gros, et de partout, d’un beau blond, un visage frais, assez beau, et qui marquoit une brillante santé. Il étoit fait pour la société et pour les plaisirs, qu’il aimoit tous ; le meilleur homme, le plus doux, le plus compatissant, le plus accessible, sans gloire et sans vanité, mais non sans dignité, ni sans se sentir. Il avoit un esprit médiocre, sans aucunes vues et sans imagination, mais un très bon sens, et le sens droit, capable d’écouter, d’entendre, et de prendre toujours le bon parti entre plusieurs spécieux. Il aimoit la vérité, la justice, la raison ; tout ce qui étoit contraire à la religion le peinoit à l’excès, sans avoir une piété marquée ; il n’étoit pas sans fermeté, et haïssait la contrainte. C’est ce qui fit craindre qu’il ne fit pas aussi souple qu’on le désiroit d’un troisième fils de France, qui ne pouvoit entendre dans sa première jeunesse qu’il y eût aucune différence entre son aîné et lui, et dont les querelles d’enfant avoient souvent fait peur.

C’étoit le plus beau et le plus accueillant des trois frères, par conséquent le plus aimé, le plus caressé, le plus attaqué du monde ; et comme son naturel étoit ouvert, libre, gai, on ne parloit dans sa jeunesse que de ses reparties à Madame et à M. de La Rochefoucauld qui l’attaquoient tous les jours. Il se moquoit des précepteurs et des maîtres, souvent des punitions ; il ne sut jamais guère que lire et écrire, et n’apprit jamais rien depuis qu’il fut délivré de la nécessité d’apprendre. Ces choses avoient engagé à appesantir l’éducation ; mais cela lui émoussa l’esprit, lui abattit le courage, et le rendit d’une timidité si outrée qu’il en devint inepte à la plupart des choses, jusqu’aux bien séances de son état, jusqu’à ne savoir que dire aux gens avec qui il n’étoit pas accoutumé, et n’oser ni répondre ni faire une honnêteté dans la crainte de mal dire, enfin jusqu’à s’être persuadé qu’il n’étoit qu’un sot et une bête propre à rien. Il le sentoit, et il en étoit outré. On peut se souvenir là-dessus de son aventure du parlement, et de Mme de Montauban. Mme de Saint-Simon, pour qui il avoit une ouverture entière, ne pouvoit le rassurer là-dessus, et il est vrai que cette excessive défiance de lui-même lui nuisoit infiniment. Il s’en prenoit à son éducation, dont il disoit fort bien la raison, mais elle ne lui avoit pas laissé de tendresse pour ceux qui y avoient eu part.

Il étoit le fils favori de Monseigneur par goût, par le naturel du sien pour la liberté et pour le plaisir, par la préférence du monde, et par cette cabale expliquée ailleurs, qui étoit si intéressée et si appliquée à éloigner et à écraser Mgr le duc de Bourgogne. Comme ce prince, depuis leur sortie de première jeunesse, n’avoit jamais fait sentir son aînesse, et avoit toujours vécu avec M. le duc de Berry dans la plus intime amitié et familiarité, et avoit eu pour lui toutes les prévenances de toute espèce, aussi M. le duc de Berry, qui étoit tout bon et tout rond, ne se prévalut jamais à son égard de la prédirection. Mme la duchesse de Bourgogne ne l’aimoit pas moins, et n’étoit pas moins occupée de lui faire tous les petits plaisirs qu’elle pouvoit que s’il avoit été son propre frère, et les retours de sa part étoient la tendresse même et le respect les plus sincères et les plus marqués pour l’un et pour l`autre. Il fut pénétré de douleur à la mort de l’un et à celle de l’autre, surtout à celle de Mgr le duc de Bourgogne lors Dauphin, et de la douleur la plus vraie, car jamais homme n’a su moins feindre que celui-là. Pour le roi, il le craignoit à un tel point qu’il n’en osoit presque approcher, et si interdit dès que le roi le regardoit d’un œil sérieux, ou lui parloit d’autre chose que de jeu ou de chasse, qu’à peine l’entendoit-il, et que les pensées lui tarissoient. On peut juger qu’une telle frayeur ne va guère de compagnie avec une grande amitié.

Il avoit commencé avec Mme la duchesse de Berry comme font presque tous ceux qu’on marie fort jeunes et tout neufs. Il en étoit devenu extrêmement amoureux, ce qui, joint à sa douceur et à sa complaisance naturelle, fit aussi l’effet ordinaire, qui fut de la gâter parfaitement. Il ne fut pas longtemps sans s’en apercevoir ; mais l’amour fut plus fort que lui. Il trouva une femme haute altière, emportée, incapable de retour, qui le méprisoit, et qui le lui laissoit sentir, parce qu’elle avoit infiniment plus d’esprit que lui, et qu’elle étoit de plus suprêmement fausse et parfaitement déterminée. Elle se piquoit même de l’un et de l’autre, et de se moquer de la religion, de railler avec dédain M. le duc de Berry parce qu’il en avoit, et toutes ces choses lui devinrent insupportables. Tout ce qu’elle fit pour le brouiller avec M. [le duc] et Mme la duchesse de Bourgogne, et à quoi elle ne put parvenir pour les deux frères, acheva de l’outrer. Ses galanteries furent si promptes, si rapides, si peu mesurées, qu’il ne put se les cacher. Ses particuliers journaliers et sans fin avec M. le duc d’Orléans, et où tout languissoit pour le moins quand il y étoit en tiers, le mettoient hors des gonds. Il y eut entre eux des scènes violentes et redoublées. La dernière qui se passa à Rambouillet, par un fâcheux contre-temps, attira un coup de pied dans le cul à Mme la duchesse de Berry, et la menace de l’enfermer dans un couvent pour le reste de sa vie ; et il en étoit, quand il tomba malade, à tourner son chapeau autour du roi comme un enfant, pour lui déclarer toutes ses peines, et lui demander de le délivrer de Mme la duchesse de Berry. Ces choses en gros suffisent, les détails seroient et misérables et affreux ; un seul suffira pour tous.

Elle voulut à toute force se faire enlever au milieu de la cour par La Haye, écuyer de M. le duc de Berry, qu’elle avoit fait son chambellan. Les lettres les plus passionnées et les plus folles de ce projet ont été surprises, et d’un tel projet, le roi, son père, et son mari pleins de vie, on peut juger de la tête qui l’avoit enfanté et qui ne cessoit d’en presser l’exécution. On en verra dans la suite encore d’autres. Elle sentit donc moins sa chute à la mort de M. le duc de Berry que sa délivrance. Elle étoit grosse, elle espéroit un garçon, et elle compta bien de jouir en plein de sa liberté, délivrée de ce qui lui avoit attiré tant de choses fâcheuses du roi et de Mme de Maintenon, qui ne prendroient plus la même part dans sa conduite.

M. le duc de Berry étoit fort aimé et fut généralement regretté. Le vendredi matin, qu’il mourut, Mme de Maintenon, les princes, les princesses se trouvèrent au réveil du roi dans le petit salon, devant sa chambre. Tout s’y passa à peu près comme on l’a vu à la mort de Mgr le duc de Bourgogne, lors Dauphin. Le roi, dans son lit, donna ses ordres à Dreux, grand maître des cérémonies, se leva, entendit la messe à la chapelle plus tôt qu’à l’ordinaire, et passa tout le reste de la matinée chez Mme de Maintenon. Dès qu’il eut dîné, il alla se promener en calèche dans la forêt de Marly, c’est-à-dire entre trois et quatre heures. Dès qu’il fut sorti, le corps de M. le duc de Berry fut mis dans son carrosse, environné de ses pages et de ses gardes, suivi d’un autre de ses carrosses rempli de ses officiers principaux : MM. de Béthune, depuis duc de Sully, premier gentilhomme de la chambre en année ; le chevalier de Roye, capitaine des gardes en quartier ; Sainte-Maure, premier écuyer ; Montendre, capitaine des Suisses de sa garde ; Pons, maître de sa garde-robe en année ; et Champignelle, premier maître d’hôtel. On avoit préparé à la hâte un appartement funèbre à Paris, aux Tuileries, où il fut déposé. Ainsi il ne demeura pas douze heures à Marly après sa mort. Le roi régla le même jour que la maison subsisteroit jusqu’aux couches de Mme la duchesse de Berry, pour continuer si c’étoit d’un prince.

Le lendemain, samedi, le roi ordonna à son lever que le deuil commenceroit le mardi suivant, que les princes du sang, ducs, officiers de la couronne, princes étrangers et grands officiers, draperoient, quoiqu’il ne portât point le deuil ; qu’il dureroit six mois ; et déclara qu’il ne vouloit point de révérences, ni voir personne en manteau ni en mante, ce qui fut cause qu’il n’y en eut pas même chez Mme la duchesse de Berry. Il chargea Breteuil, introducteur des ambassadeurs, d’avertir les ministres étrangers qu’il recevroit leurs compliments en allant et en revenant de la messe, mais qu’il ne donneroit d’audience pour cela à pas un d’eux ; et il dit au premier président, qui étoit venu recevoir ses ordres, qu’il ne vouloit de compliment d’aucune compagnie. Il manda la perte qu’il venoit de faire à la reine d’Angleterre, à Saint-Germain, par le duc de Tresmes, et à Mme la duchesse de Berry qu’il irait la voir le lendemain. II vécut ce jour-là à l’ordinaire, et alla faire une dernière revue de ses gardes du corps, qu’il renvoya dans leurs quartiers. Il avoit l’âme fort noircie ; mais il étoit d’ailleurs peu touché, et il ne cherchoit pas à s’affliger. Les bienséances en souffrirent.

Le dimanche après-dîner, le roi fut à Versailles voir Mme la duchesse de Berry. Mme de Saint-Simon y étoit revenue, qui en reçut beaucoup d’honnêtetés, et force caresses de Mme la duchesse de Berry. M. [le duc] et Mme la duchesse d’Orléans étoient auprès d’elle. Le roi lui fit fort bien ; mais il n’y demeura qu’un quart d’heure, et s’en retourna à Marly se promener dans ses jardins.

M. [le duc] et Mme la duchesse d’Orléans sentirent toute la grandeur de la perte. C’étoit un lien qui les attachoit au roi de fort près. Sa rupture étoit irréparable. L’idée de régence ne consola point M. le duc d’Orléans. Il ne pouvoit se dissimuler sa supériorité d’esprit sur un gendre avec qui d’ailleurs ses intérêts étoient communs, et qu’il conduiroit nécessairement. D’ailleurs cette régence ne paraissoit pas encore prochaine. Il fut véritablement affligé par intérêt et par amitié.

La nature du mal qui avoit emporté ce gendre ne tarda pas à devenir publique, et le contre-coup en fut pareil à celui des précédentes pertes. Plus elles augmentoient, plus M. le duc d’Orléans demeuroit seul, plus l’intérêt s’augmentoit de l’affubler de ce qu’il y avoit de plus odieux, de le rendre tel au roi et au monde, et on y étoit enhardi par l’expérience des précédents essois. Mme de Maintenon et un intérieur de valets affidés y prétoient toute leur assistance, et on n’oublioit pas à s’aider au dehors des ressorts qui avoient donné tant de succès à M. de Vendôme dans tous les temps, surtout contre M. le duc de Bourgogne. Ces ressorts, M. du Maine en disposoit ; il les avoit trop maniés dans ce temps-là pour se trouver rouillé à les remettre en pratique, et s’en étoit trop utilement servi à la mort des deux Dauphins et de la Dauphine. Le roi ne montra rien au dehors ; mais ces bons ouvriers n’y perdirent rien, comme on le verra en plus d’un endroit, et qu’ils surent toujours croître et s’élever sur un si bon fondement. M. le duc d’Orléans n’étoit pas encore revenu avec le roi, ni avec le monde des premiers bruits excités contre lui. Ceux qui les avoient tramés avoient su ne les pas laisser s’évanouir. Ces derniers les réchauffèrent, et formèrent un étrange groupe, sous lequel il n’y eut qu’à baisser la tête et ployer les épaules.

Un intérêt domestique affligeoit encore M. [le duc] et Mme la duchesse d’Orléans. Ils avoient éprouvé ce dont leur fille avoit été capable ayant un fils de France pour époux. Ils comprirent donc aisément quel essor elle étoit capable de prendre veuve, et ils avoient raison d’en trembler. M. le duc d’Orléans, attaqué et miné de la sorte, étoit l’unique prince légitime qui eût âge d’homme.

Jamais aussi ne vit-on M. du Maine si solaire et si désinvolte qu’alors. On voyoit qu’il se cachoit encore plus qu’à l’ordinaire ; mais, dans le peu qu’on l’apercevoit quelquefois, on sentoit qu’il se tenoit à quatre, et toutefois qu’il ne touchoit pas à terre. Jamais les Guise si accueillants qu’il se le montra malgré lui en partie, et en partie il vouloit l’être, parce qu’il vouloit tout gagner. Tout cela, et tout à la fois, se sentoit comme au nez. À peine osoit-on s’en couler un demi-mot à l’oreille entre les plus clairvoyants et les plus sûrs l’un de l’autre. Mme du Maine gardoit moins de mesures. Elle triomphoit à Sceaux ; elle y nageoit dans les plaisirs et les fêtes, et M. du Maine, qui, assis vers la porte, en faisoit les honneurs plus souvent qu’il n’eut voulu, en paraissoit embarrassé et honteux.

Les obsèques de M. le duc de Berry furent un peu cavalières. Cela fut pitoyable aux Tuileries. Les évêques prirent des fauteuils et des carreaux pour garder. Dreux les laissa faire. Ce rut la première fois que cette usurpation eut lieu. Les princes du sang, les ambassadeurs, les ducs allèrent en manteaux à l’eau bénite, et les compagnies ; tout cela reçu par les principaux officiers en forme de maison et conduits. Le comte de Charolois et le duc de Fronsac conduisirent le jeudi 10 mai le cœur au Val-de-Grâce. M. le duc d’Orléans devoit mener le corps à Saint-Denis, il pria le roi de l’en dispenser ; M. le duc en fut chargé à sa place avec le duc de La Trémoille. Ce fut le mercredi 16 mai. La décence fut fort observée chez Mme la duchesse de Berry, à quoi Mme de Saint-Simon eut grande attention. Les fils et petits-fils de France tendent leurs appartements chez le roi, ce que ne peuvent faire les princes du sang. Mme la Duchesse même, malgré les distinctions de la bâtardise, n’eut rien de veuve dans le sien.

Celui de Mme la duchesse de Berry fut entièrement fermé et sans jours, c’est-à-dire la chambre où elle étoit ; le reste n’étoit que tendu. Cette précaution fut prise pour qu’on ne la vit pas dans son lit ; et la première fois que le roi y vint, on ne donna de jour qu’au moment qu’il entra pour qu’il vît à se conduire. Personne que lui n’eût ce privilège, ce, qui causa force scènes ridicules et des rires assez indécents qu’on avoit peine à retenir. Les personnes habitantes de la chambre étoient accoutumées, à y voir un peu, mais celles qui venoient du grand jour n’y voyoient rien, trébuchoient et, avoient besoin de secours. Le P. du Trévoux et le P. Tellier après lui firent leur compliment à la muraille, d’autres au pied du lit ; cela devint un amusement secret. Les dames et le domestique étoient affligés, mais il arrive des accidents ridicules qui surprennent le rire, et puis on en est honteux. Cet aveuglement factice ne dura que le moins qu’on put.