Mémoires (Cardinal de Retz)/Notice

NOTICE

SUR

LE CARDINAL DE RETZ,

ET SUR SES MÉMOIRES.

Jean-François-Paul de Gondy naquit au château de Montmirel en Brie, au mois d’octobre 1614, de Philippe-Emmanuel de Gondy, et de Françoise-Marguerite de Sillé, dame de Commercy. Sa famille, originaire de Florence, s’étoit établie à Lyon au commencement du seizième siècle, et elle fut appelée à la cour lorsque Catherine de Médicis épousa le second des fils de François premier. Albert de Gondy, aïeul de celui dont nous nous occupons, parvint, pendant les guerres de religion, à la plus haute faveur ; il fut duc de Retz, marquis de Belle-Isle, pair et maréchal de France, général des galères, colonel général de la cavalerie française, premier gentilhomme de la chambre, et grand chambellan des rois Charles ix et Henri iii. Cette famille, jusqu’alors peu connue, ne fournit pas une carrière moins brillante dans l’Église. Pierre de Gondy, frère d’Albert, fut nommé évêque de Paris, devint cardinal, quitta son siège lorsque la vieillesse ne lui permit plus de remplir les fonctions du ministère, et fut remplacé par Henri son neveu. Celui-ci, étant mort en 1622, eut pour successeur son frère Jean-François, qui fut le premier archevêque de Paris[1].

Ce siège paroissant héréditaire dans la maison de Gondy, on destina le cadet de la famille à l'état ecclésiastique ; et cet enfant, qui annonçoit les plus belles dispositions, témoigna bientôt de l’aversion pour une carrière entièrement contraire à ses goûts : ce qui n’empêcha pas ses parens de persister dans la résolution qu’ils avoient prise. Dès son enfance il possédoit les abbayes de Buzay, de Quimperlay et de La Chaumes ; et à l’âge de treize ans il fut nommé chanoine de Notre-Dame.

On avoit choisi pour son précepteur l’homme le plus propre à lui faire prendre des habitudes pieuses, et à diminuer la résistance obstinée qu’il ne cessoit de faire paroître : c’étoit Vincent de Paul, devenu depuis si célèbre par d’immenses services rendus à la religion et à l’humanité, et que l’Église a placé au nombre des saints. Mais les soins de cet homme vertueux ne purent changer le caractère de son élève ; et plus le jeune abbé avançoit en âge, plus se développoient en lui des penchans qui dévoient inspirer à ses parens les plus justes craintes. À peine dans l’adolescence, il se livroit à un libertinage précoce, prenoit part à des duels, et cherchoit à séduire une de ses cousines, qu’il fut sur le point de déshonorer pour jamais par un enlèvement. Cependant, malgré la violence de ses passions, il avoit fait d’excellentes études ; les chefs-d’œuvre oratoires et historiques de l’antiquité exaltoient son imagination ; et, par malheur pour lui, il n’y cherchoit que les spéculations brillantes, mais dangereuses, qui pouvoient flatter l’audace et l’indépendance de son caractère.

En 1632 il avoit atteint l’âge de dix-huit ans ; et la situation politique de la France fixoit déjà depuis long-temps son attention. Marie de Médicis, mère de Louis xiii, s’étoit réfugiée en Flandre : elle avoit conservé dans le royaume un grand nombre de partisans, et presque chaque jour voyoit éclore des complots et des conspirations contre l’autorité du cardinal de Richelieu. Ce fut alors qu’un livre italien, contenant l’histoire de la conjuration du comte de Fiesque, tomba entre les mains de l’abbé de Gondy[2]. Il dévora cet ouvrage de Mascardi ; et comme il n’y trouva pas les doctrines anarchiques dont il étoit idolâtre, il résolut de le refaire, en ne changeant presque rien au plan ni à la suite de la narration.

Cette première production d’un homme si fameux est infiniment curieuse : on y trouve toutes les théories qu’il mit un peu plus tard en pratique ; et elle se distingue surtout par un style animé, précis, énergique, dont la prose française ne présentoit alors aucun modèle. Nous offrirons donc un extrait assez étendu de cet ouvrage, que nous comparerons à l’original italien. Nous en userons de même, par la suite, à l’égard de quelques autres écrits du cardinal de Retz, que nous avons trouvés la plupart dans des recueils ignorés, et qui peuvent, aussi bien que ses Mémoires, donner une juste idée de son caractère et de son génie.

L’auteur italien de la Conjuration de Fiesque professe les opinions les plus saines et les plus modérées. Il abhorre les factions ; et son style, approprié à ses pensées, présente souvent de l’élégance, du nombre et de l’harmonie. La manière du jeune abbé de Gondy est entièrement différente : le rôle de conspirateur lui paroît aussi noble que brillant ; il en est enthousiaste, et l’on retrouve dans son style toute la violence de ses passions.

Mascardi commence ainsi son récit : « La république de Gênes respiroit après de grands désastres ; les citoyens, tourmentés long-temps, non-seulement par les discordes civiles, mais par l’influence des princes étrangers, instruits enfin par leurs souffrances, avoient senti la nécessité de maintenir la paix intérieure. La réformation du gouvernement avoit produit en peu de temps l'augmentation des fortunes particulières ; et les richesses immenses que l’on avoit follement dissipées pour animer les factions étant désormais employées à un meilleur usage, l’or que l’on perdoit auparavant, soit pour l’entretien d’une soldatesque effrénée, soit pour satisfaire l’insatiable cupidité des gouverneurs, étoit entièrement consacré à faire fleurir le commerce et l’industrie. Au milieu de cette tranquillité profonde, un événement aussi affreux qu’inattendu mit en péril la liberté à peine recouvrée, et bouleversa presque la république : ce fut la conjuration du comte Louis de Fiesque. Il est nécessaire de remonter plus haut pour en expliquer la cause et l’origine. »

Le début de l’abbé de Gondy est plus développé, et écrit avec bien plus d’énergie.

« Au commencement de l'année 1547, la république de Gènes se trouvoit dans un état que l’on pouvoit appeler heureux, s’il eût été plus affermi. Elle jouissoit en apparence d’une glorieuse tranquillité acquise par ses propres armes, et conservée par celles du grand Charles-Quint, qu’elle avoit choisi pour protecteur de sa liberté. L’impuissance de tous ses ennemis la mettoit à couvert de leur ambition, et les douceurs de la paix y faisoient revivre l'abondance que les désordres de la guerre en avoient si long-temps bannie. Le trafic se remettoit dans la ville avec un avantage visible du public et des particuliers ; et si l’esprit des citoyens avoit été aussi exempt de jalousie que leurs fortunes l’étoient de la nécessité, cette république se seroit relevée en peu de jours de ses misères passées par un repos plein d’opulence et de bonheur. Mais le peu d’union qui étoit parmi eux, et les semences de haine que les divisions précédentes avoient laissées dans les cœurs, étoient des restes dangereux qui marquoient bien que ce grand corps n’étoit pas encore remis de ses maladies. La noblesse, qui avoit le gouvernement entre ses mains, ne pouvoit oublier les injures qu’elle avoit reçues du peuple dans le temps qu’elle étoit éloignée des affaires. Le peuple, de son côté, ne pouvoit souffrir la domination de la noblesse que comme une nouvelle tyrannie qui étoit contraire aux lois de l’État. Une partie même des gentilshommes, qui prétendoient à une plus haute fortune, envioit ouvertement la grandeur des autres.

Ainsi les uns commandoient avec orgueil, les autres obéissoient avec rage, et beaucoup croyoient obéir parce qu’ils ne commandoient pas assez absolument ; quand la Providence permit qu’il arrivât un accident qui fit éclater tout à coup ces différens sentimens, et qui confirma pour la dernière fois les uns dans le commandement, et les autres dans la servitude. C’est la conjuration de Jean-Louis de Fiesque, comte de Lavagne, qu’il faut reprendre de plus haut pour en connoitre mieux les suites et les circonstances. »

L’historien italien croit devoir s’étendre sur les motifs qui déterminèrent André Doria à quitter le service de François premier. L’imitateur français passe rapidement sur ces détails, qui pourtant sont essentiels : il brûle d’arriver au récit de la conjuration. Le premier peint le comte de Fiesque sous les couleurs les plus défavorables : il dit que ce jeune homme avoit été mal élevé, et que les gens sages répétoient souvent qu'il croissoit pour le malheur de sa patrie. L’abbé de Gondy fait au contraire du comte le portrait le plus brillant : il lui reconnoît toutes les qualités d’un chef de parti ; et, pour le justifier d’avoir long-temps caché ses desseins, il fait remarquer qu’il n’avoit pas craint de témoigner hautement sa haine pour les Doria. « Cette chaleur, dit-il, qu’on a observée dans son procédé fait voir qu’il ne s’est porté à cette entreprise que par une émulation d’honneur et une ambition généreuse ; puisque tous ceux qui sont engagés dans de semblables desseins par un esprit de tyrannie, et des intérêts qui ne vont pas à la grande réputation, ont commencé par une patience toujours soumise, et des abaissemens honteux. »

Dans les deux historiens, Fiesque tient un conseil où figure Verrina, l’un des ennemis les plus fougueux de la famille des Doria. Mascardi donne à ce factieux le langage qui lui convient, et ne cherche point à couvrir, par des maximes spécieuses, l’horreur de ses conseils. « Jean Doria, lui fait-il dire, tentera cette entreprise contre vous, si vous ne l’exécutez contre lui. Les circonstances ont placé entre vous deux l’empire de la Ligurie : l’un de vous ne peut parti venir à s’en emparer, s’il ne se fraie un chemin sur le cadavre de son rival. La victoire couronnera celui dont les coups seront les plus prompts. La nécessité d’assurer sa vie vous est commune à tous deux : le plus sage sera celui qui, par son activité, préviendra les desseins mal conçus de son ennemi. Si vous n’attaquez, on vous attaquera : tendez des pièges, pour ne pas tomber dans ceux qui sont dressés devant vous : portez les coups, si vous ne voulez pas les recevoir. »

L’abbé de Gondy, dans ce discours, qui est l’un des morceaux les plus remarquables de son ouvrage, commence par faire une allusion odieuse à la situation de la France sous l’administration du cardinal de Richelieu. Verrina parle ainsi à Fiesque :

« Vous êtes né dans des temps qui ne produisent presque aucun exemple de force et de générosité qui n’ait été puni, et qui ne vous en représentent tous les jours de bassesse et de lâcheté qui sont récompensés : ajoutez à cela que vous êtes dans un pays où la puissance des Doria tient le cœur de toute la noblesse abattu par une honteuse crainte, ou engagé par un intérêt servile ; et cependant vous ne tombez pas dans cette bassesse générale : vous soutenez ces nobles sentimens que votre illustre naissance vous inspire, et votre esprit forme des entreprises dignes de votre valeur. Ne négligez donc point ces qualités admirables, n’abusez point des grâces que la nature vous a faites : servez votre patrie ; jugez, par la beauté de vos inclinations, de la grandeur des actions qu’elles peuvent produire : songez qu’il ne faut qu’un homme seul de votre condition et de votre mérite pour redonner cœur aux Génois, et les enflammer du premier amour de la liberté. »

L’abbé de Gondy place ensuite dans la bouche de Verrina les maximes d’après lesquelles il se proposoit lui-même de diriger sa conduite.

« Je conçois qu’une ame aussi délicate que la vôtre et aussi jalouse de la gloire aura peine à souffrir de se voir ternie par ces mots terribles de rebelle, de factieux et de traître. Cependant ces fantômes d’infamie que l’opinion publique a formés pour épouvanter les âmes du vulgaire ne causent jamais de honte à ceux qui les portent pour des actions éclatantes, quand le succès en est heureux. Les scrupules et la grandeur ont été de tout temps incompatibles, et ces foibles prétextes d’une prudence ordinaire sont plus propres à débiter à l’école du peuple qu’à celle des grands seigneurs. Le crime d’usurper une couronne est si illustre, qu’il peut passer pour une vertu ; chaque condition des hommes a sa réputation particulière : l’on doit estimer les petits pour la modération, et les grands pour l’ambition et le courage. »

Les deux auteurs donnent à peu près les mêmes détails sur l’exécution du complot : seulement l’abbé de Gondy cherche à justifier son héros des lâches perfidies dont il se rendit coupable, afin de tromper la surveillance des Doria. On connoît le résultat de cette entreprise, qui échoua par un accident imprévu arrivé au comte de Fiesque, dans le moment où son triomphe sembloit assuré. Chacun des historiens tire de cet événement extraordinaire une conclusion conforme à ses principes. Voici celle de Mascardi :

« Telle fut la fin de la conjuration tramée par le comte de Fiesque. Quand même elle auroit réussi, il y a lieu de croire que ce seigneur n’auroit pas joui long-temps du fruit de ses forfaits. » L’auteur entre dans d’assez longs détails sur les dispositions du peuple de Gênes, très-opposées au système tyrannique que vouloient établir les conjurés ; puis il ajoute : « Je pense donc que Fiesque seroit peut-être parvenu à saccager la ville, à l’aide des scélérats que Verrina avoit engagés à son service ; qu’il auroit pu ruiner plusieurs familles, et exercer sur ses ennemis d’horribles vengeances, mais je ne puis me figurer qu’en détruisant la liberté de sa patrie il eût réussi à se maintenir sur le trône : à moins que les Génois ne fussent devenus assez aveugles et assez insensés pour user d’un remède beaucoup plus funeste que les maux dont ils pouvoient avoir à se plaindre. »

La conclusion de l’abbé de Gondy est entièrement opposée ; et loin de prévoir, comme le fait sagement l’historien italien, les suites terribles de l’entreprise du comte de Fiesque, eu lui supposant même le succès le plus heureux, il prétend que, dans ce dernier cas, son héros seroit devenu l’un des souverains les plus puissans de l'Italie.

« La suite de l’entreprise du comte de Fiesque, dit-il, est un de ces coups que la sagesse des hommes ne sauroit prévoir. Si le succès en eût été aussi heureux que sa conduite fut pleine de vigueur et d’habileté, il est à croire que la souveraineté de Gènes n’eût pas borné son courage et sa fortune, et que ceux qui condamnèrent sa mémoire après sa mort auroient été les premiers à lui donner de l’encens pendant sa vie. Les auteurs qui l'ont noirci de tant de calomnies pour satisfaire la passion des Doria auroient fait son panégyrique par un intérêt contraire, et la postérité l’auroit mis au nombre des héros de son siècle. Tant il est vrai que le bon ou le mauvais événement est la règle ordinaire des louanges et du blâme que l’on donne à des actions extraordinaires. »

Ce coup d’essai d’un jeune homme, destiné par sa naissance aux plus grands emplois, révèle son caractère, et fait prévoir qu’il saisira la première occasion de prendre part aux troubles de l’État. On voit que la haine du repos est presque l’unique cause de son goût pour le désordre ; qu’il n’a en vue ni son intérêt bien entendu, ni celui de son pays ; et que le nom de factieux et de chef de parti est à ses yeux le plus beau titre de gloire. Il n’osa pas d’abord faire imprimer cet ouvrage ; mais l’ayant fait circuler manuscrit, il en tomba une copie entre les mains de Boisrobert, qui la porta au cardinal de Richelieu. Ce ministre, après ravoir lu avec attention, dit à ses confidens : « Voilà un dangereux esprit. » Cependant il ne prit aucune mesure, même de précaution, contre l’auteur, se figurant probablement que l'âge et les conseils de sa famille lui feroient bientôt abandonner ses folles théories.

Quatre ans après (1636), l’abbé de Gondy, qu’une conduite fort dissipée ne détournoit point de ses études, brilla en Sorbonne ; et quoique Richelieu protégeât le plus distingué de ses rivaux, il fut le premier de la licence. Ce triomphe, dont il ne jouit point avec modestie, et le soupçon assez fondé qu’il n’avoit pas été étranger à un complot tramé dans Amiens contre la vie du ministre, effrayèrent sa famille, qui lui fit faire un voyage en Italie. Il passa quelque temps à Rome, étala son érudition théologique dans les écoles de sapience ; et, toujours emporté par son caractère turbulent, il osa braver le comte de Schomberg, ambassadeur de l’Empereur.

De retour en France, il entretint des relations avec le comte de Soissons, qui, retiré à Sedan, étoit en révolte ouverte contre le Roi ; et bientôt, suivant son expression, il éveilla l’idée dans l’esprit d’un de ses amis de faire une tentative contre les jours du ministre. Le complot fut formé, le jour pris ; et cependant il éprouva quelque scrupule en pensant qu’il s’agissoit de verser le sang d’un prêtre. « J’eus honte de ma réflexion, dit-il, j’embrassai le crime qui me parut consacré par de grands exemples, justifié et honoré par de grands périls. » C’étoit là l’usage qu’il faisoit de ses souvenirs classiques ; et quelques maximes des républiques anciennes lui sembloient suffire pour pallier l’horreur d’un assassinat. Le complot échoua par des circonstances indépendantes de sa volonté.

Cependant le comte de Soissons ne tarda pas à s’unir aux Espagnols, qui lui fournirent des troupes. Ayant le projet de livrer une bataille qu’il croyoit gagner, il chargea l’abbé de Gondy, son correspondant le plus actif, d’exciter en même temps à Paris un soulèvement général. Il fut décidé qu’on commenceroit par procurer la liberté aux prisonniers de la Bastille, parmi lesquels se trouvoient les maréchaux de Bassompierre et de Vitry, et que ces deux généraux se mettroient à la tête des rebelles. Gondy trouva le moyen de concerter avec eux ce grand mouvement. Il contracta aussi des liaisons avec quelques officiers de la garde bourgeoise ; et pour se concilier la faveur du peuple, il distribua, à titre d’aumône, une somme de douze mille écus que lui avoit fait passer le prince. Ce fut par cette libéralité apparente qu’il forma dans la capitale le noyau d’un parti qui s’accrut par la suite, et qui le rendit aussi puissant que redoutable. Tout étoit prêt pour une insurrection, le succès paroissoit infaillible ; lorsqu’on apprit que le comte de Soissons avoit, il est vrai, gagné la bataille de la Marfée, mais qu’il avoit été tué peu d’instans après le combat (6 juillet 1641). Cet accident déconcerta entièrement les conjurés. L’abbé de Gondy, qui avoit espéré que le succès de son entreprise lui feroit quitter glorieusement l’état ecclésiastique, résolut d’y rester, dans l’espoir assez fondé de parvenir tôt ou tard au siège de Paris ; et il ne prit aucune part à la conjuration du 5 mars, qui fut découverte l'année suivante.

Apès la mort de Louis XIII, il parut, comme tous ceux qui avoient été opposés à Richelieu, professer le dévoûment le plus sincère pour la régente Anne d’Autriche, qui avoit eu aussi à se plaindre de ce ministre. La princesse, éblouie de ses talens, et faisant trop peu d’attention à ses vices, lui donna la coadjutererie de Paris : démarche dont elle ne tarda pas à se repentir. Le nouveau coadjuteur reçut ses bulles le 29 octobre 1643 : il eut le titre d’évêque de Corinthe, et il lui fallut faire une retraite avant d’être sacré. Il choisit la maison de Saint-Lazarre, où le pieux Vincent de Paul, son ancien précepteur, avoit établi une congrégation de missionnaires ; et au lieu de se livrer aux méditations que sa position exigeoit, il pensa beaucoup à la conduite extérieure qu’il lui convenoit désormais de tenir. Il s’agissoit de concilier la dépravation de ses mœurs avec les augustes fonctions dont il alloit être chargé. « Je pris, dit-il, après six jours de réflexions, le parti de faire le mal par dessein : ce qui est sans comparaison le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant le monde, parce qu’en le faisant ainsi l’on y met toujours des préalables qui en couvrent une partie, et parce que l’on évite par ce moyen le plus dangereux ridicule qui se puisse rencontrer dans notre profession, qui est celui de mêler à contretemps le péché dans la dévotion. »

Quelques jours après son sacre il monta en chaire dans la métropole, et prêcha l’avent. Ses sermons attirèrent la multitude, et produisirent la plus grande sensation. Ils se distinguoient par une diction nerveuse, vive et serrée : on n’y voyoit point de ces rappiochemens singuliers et de ces figures étranges qui étoient à la mode dans le temps : s’ils manquoient d’onction, ils se faisoient admirer par la force des idées ; enfin ils annonçoient un homme habile et plein de talent, plutôt qu’un orateur chrétien. Le coadjuteur avoit calculé l’effet de cette démarche inattendue. « Le grand secret de ceux qui entrent dans les affaires, observe-t-il, est de saisir d’abord l’imagination des hommes par une action que quelque circonstance leur rende particulière. » En effet, la réputation qu’il acquit tout à coup comme prédicateur contribua beaucoup à augmenter le nombre de ses partisans.

À la même époque, et dans la première année de la régence d’Anne d’Autriche, il s’étoit formé contre le cardinal Mazarin, à qui elle accordoit toute sa confiance, un parti fort bruyant, mais peu redoutable. C’étoit le parti des importans, à la tête duquel figuroit le duc de Beaufort, qui fut bientôt arrêté et renfermé dans le château de Vincennes (2 septembre). Le coadjuteur refusa d’entrer dans cette intrigue, en donnant pour raison qu’il avoit à la Reine des obligations trop récentes ; mais, en effet, parce qu’il regardoit les chefs de cette faction comme de vrais extravagans. Cependant, lorsqu’il affectoit tous les dehors d’une fidélité incorruptible, il continuoit de s’attacher des hommes de toutes les classes par d’immenses libéralités. Un de ses amis lui ayant reproché l’imprudence de cette conduite : « J’ai bien supputé, répondit-il ; César, à mon âge, devoit six fois plus que moi. » En même temps il se lioit avec les jansénistes, parti formé sous le règne précédent, et très-disposé à favoriser toutes les oppositions. Il combloit de louanges ces hommes orgueilleux, et il les appuyoit de l’influence que lui donnoit sa place : en retour, il trouvoit en eux la plus grande indulgence pour ses désordres. Ses projets gigantesques n’avoient encore rien de bien arrêté ; mais il vouloit être en état de prendre une attitude redoutable, aussitôt que l’occasion s’en présenteroit.

En 1645, il joua un rôle brillant dans l’assemblée du clergé de France. Ce corps croyoit avoir des plaintes à faire : et le coadjuteur s’étant montré le plus ardent défenseur de ses droits, il fut choisi pour porter les remontrances au pied du trône. Son discours, que nous avons trouvé dans un recueil presque inconnu[3], offre une hardiesse que la foiblesse de la régence peut seule expliquer. Il fut prononcé le 30 juillet, en présence du jeune Louis xiv, âgé alors de sept ans, et de la Reine sa mère. L’orateur commence ainsi :

« Sire, je porte à Votre Majesté des paroles qu’elle doit respecter, puisque ce sont celles de Dieu, qui, par la bouche de ses ministres, vous parle pour son épouse. L’Église, cette épouse sacrée de Jésus-Christ, cette mère féconde des fidèles, qui parle toujours à Dieu par dés prières, et qui ne s’explique jamais aux hommes que par des oracles, inspire aujourd’hui, en quelque manière, cette même conduite à ceux qui composent une de ses plus belles parties, qui est l’Église de France ; et fait qu’en qualité d’ambassadeurs du Dieu vivant (pour se servir des termes de saint Paul), ils viennent présentement en corps répandre sur Votre Majesté les bénédictions qu’ils obtiennent du ciel par leurs prières ; vous porter en même temps les oracles sacrés, c’est-à-dire les vérités ecclésiastiques Nous parlons des libertés de l’Église avec cette liberté vraiment chrétienne que Jésus-Christ nous a acquise par son sang, qui fait que les dispensateurs de sa parole la portent sans trembler aux oreilles des princes, qui, sans diminuer le respect, diminue la crainte, et qui fait qu’à ce même moment, où je me trouve saisi d’un étonnement profond en songeant que je parle à mon Roi, je me relève par une sainte confiance, en considérant que je lui parle de la part de son maître. »

L’orateur, après cet exorde, entre dans le détail des plaintes du clergé. En 1635, le cardinal de Richelieu avoit fait déposer légalement l’évêque de Léon, parce qu’il s’étoit déclaré pour Marie de Médicis, et l’avoit suivie en Flandre. Depuis cette époque, le clergé avoit souvent réclamé, mais sans succès, en faveur de ce prélat.

« Il y a dix années, dit l’orateur, que nous pleurons amèrement sur un de nos confrères, qui a été séparé de son épouse avec des formes entièrement contraires aux droits et aux libertés de l’Église gallicane. Nous avons en cette assemblée animé nos larmes, qui n’avoient été jusqu’ici que les foibles et impuissantes marques de nos douleurs ; nous les avons, dis-je, animées d’une voix plus forte et plus puissante que celle du sang de notre frère, puisque c’est celle de son honneur, ou plutôt puisque c’est celle de la dignité violée du plus saint et du plus élevé des caractères. Nous vous avons représente avec respect l’obligalion que vous avez, et par les intérêts de votre couronne et par ceux de votre conscience, de conserver avec soin, de protéger avec vigueur les droits du clergé de France, qui sont les monumens les plus illustres et les plus glorieux de la piété et de la prudence de vos ancêtres. »

Le coadjuteur passe ensuite rapidement sur quelques points qui lui semblent de peu d’importance : il dit un mot des protestans, dont il demande qu’on déconcerte les entreprises ; il s’élève contre les duels, quoiqu’il ait souvent pris part à ces sortes de combats : il se plaint des appels comme d’abus, qui sont, dit-il, un attentat contre la juridiction ecclésiastique. Mais il réserve toute la vigueur de son éloquence pour prouver que le clergé, dont, selon lui, les revenus sont insuffisans, ne doit être assujetti à aucune contribution.

« L’Église, s’écrie-t-il, n’est point tributaire : sa seule volonté doit être la règle de ses présens ; ses immunités sont aussi anciennes que le christianisme ; ses privilèges ont percé tous les siècles, qui les ont respectés : ils ont été établis et continués par toutes les lois royales, impériales, canoniques : leurs infractions ont été frappées d’anathêmes dans les conciles. Depuis le martyre de saint Thomas de Cantorbéry, mort et canonisé pour la conservation des biens temporels de l’Église, c’est une impiété qui n’a point de prétexte, que de ne pas les mettre au rang des choses les plus sacrées : ils sont comme de l’essence de la religion, puisqu’ils soutiennent

2. le culte extérieur, qui en est une partie essentielle. Toutes les maximes qui sont contraires à ces articles de foi, décidés par les conciles généraux, partent de l’ignorance, sont entretenues par l’intérêt, produisent l’impiété. »

La piété de nos rois avoit en effet toléré que les contributions du clergé portassent le nom de dons gratuits ; mais jamais ce privilège, très-souvent contesté par les deux autres ordres, n’avoit été réclamé avec cette autorité et ce ton audacieux : et jamais surtout on n’avoit considéré comme un article de foi la maxime que le clergé n’est point obligé de contribuer aux charges de l’État.

Les remontrances se terminent par une invective contre les ministres et les officiers du Roi, qui, pendant les intervalles des assemblées du clergé, n’ont pas exécuté les promesses qui avoient été faites avant leur séparation. « Ils ont, dit l’orateur, altéré par un procédé, qui est une espèce de sacrilège, le poids de la parole royale. Les plaintes que nous avons faites, n’étant plus en corps, n’ont pu être que tardives : ainsi les promesses des rois en tant de rencontres ont été rendues vaines, ainsi les espérances de l’Église en tant d’occasions ont été éludées. Nous espérons que Votre Majesté ne souffrira pas ces désordres ; qu’elle ne permettra pas qu’on arrête l’effet des choses promises à cette assemblée ; que l’on prenne avantage de la séparation, qui est un effet de son obéissance, mais qui n’est pas, comme quelques-uns ont voulu présumer, une marque de foiblesse. »

Ces dernières paroles montrent que les intrigues du coadjuteur avoient répandu dans rassemblée du clergé beaucoup d’aigreur contre le cardinal Mazarin, et que ce ministre avoit été obligé de prendre des mesures pour accélérer le moment de sa séparation. Le discours eut d’ailleurs l’effet que s’étoit promis celui qui l’avoit composé : tout le monde en admira la force et la hardiesse ; il augmenta le nombre de ceux qui commençoient à déclamer contre le ministre ; et l’on vit dans l’orateur un homme capable de faire de grandes choses, s’il arrivoit que les mécontentemens particuliers prissent le caractère d’une opposition générale.

Au reste, on doit peu s’étonner de l’engouement que firent naître ces remontrances, si l’on réfléchit que le style du coadjuteur avoit pour les contemporains un attrait tout nouveau ; que l’éloquence française, modelée alors sur les productions de Balzac, n’offroit en général que des périodes froides et compassées ; et que les Provinciales, qui donnèrent à notre prose la vivacité, la vigueur et la précision dont elle étoit presque dépourvue, ne furent publiées que plus de dix ans après.

Pendant les trois années qui suivirent, le coadjuteur ne négligea rien pour entretenir la bonne opinion que le public avoit conçue de lui. Ses désordres étoient cachés, et ce qu’il pouvoit faire d’honorable étoit vanté avec ostentation. Enfin, au commencement de 1648, les affaires prirent une tournure qui sembla devoir réaliser les espérances qu’il nourrissoit depuis si long-temps. Quelques mesures fiscales que nécessitoit la continuation de la guerre excitèrent une rumeur universelle. Le parlement de Paris et les autres cours souveraines refusèrent d’enregistrer les édits. et multiplièrent les remontrances : il y eut des lettres de jussion, des lits de justice, qui ne firent qu’augmenter la fermentation. Enfin, par un arrêt d’Union, tous les magistrats de la capitale formèrent contre le ministère la ligue la plus redoutable.

Le coadjuteur étoit alors âgé de trente-quatre ans : il avoit des liaisons, non-seulement avec des gens de robe de toutes les classes, mais avec les principaux officiers de la garde bourgeoise ; et il ne lui restoit plus qu’à paroître sur la scène des troubles, pour y occuper presque aussitôt le premier rang. « Je voyois, dit-il, la carrière ouverte pour la pratique aux grandes choses, dont la spéculation m’avoit beaucoup touché dans mon enfance : mon imagination me fournissoit toutes les idées du possible, mon esprit ne les désavouoit pas. »

Tant c[ue durèrent ces préliminaires d’une rupture ouverte entre la cour et la magistrature, il redoubla d’efforts pour s’attacher le peuple, et il avoue lui-même que depuis le 28 mars jusqu’au 25 août, veille du commencement des troubles, il dépensa trente-six mille écus en aumônes et en libéralités. Cependant il croyoit devoir user de beaucoup de circonspection dans ces circonstances, où il étoit nécessaire que rien ne diminuât l’estime dont il jouissoit. Ne voulant point paroître ingrat envers la Reine, à laquelle il étoit redevable de la coadjutorerie, il la ménageoit dans ses discours, mais il sourioit aux invectives dont on accabloit son ministre : et l’on pouvoit croire que la reconnoissauce seule lui imposoit une réserve dont il désiroit en secret de pouvoir se délivrer, sans blesser les convenances. Il faisoit répandre en outre qu’il étoit menacé par quelque coup d’État, mais qu’il se bornoit à rester sur la défensive. Au milieu de cette inaction apparente, ses nombreux émissaires entretenoient partout des intelligences ; et ses mesures étoient si bien prises, qu’en peu d’heures il pouvoit se flatter d’être le maître de la capitale.

Le coadjuteur étoit dans cette position, lorsqu’on apprit que le prince de Condé avoit remporté le 20 août, près de Lens, une grande victoire sur les Espagnols. Cet événement effraya les mécontens, qui pensèrent que Mazarin en profiteroit pour venger les attentats portés à l’autorité royale. Mais leurs inquiétudes se calmèrent, quand ils virent que la cour sembloit au contraire préparer des mesures de conciliation. Le coadjuteur, qui avoit partagé leurs craintes, résolut de monter en chaire le 25 août, et de prêcher devant le Roi et sa mère le panégyrique de saint Louis. Cette solennité eut lieu dans l’église des Jésuites de la rue Saint-Antoine : l’affluence fut immense ; et l’orateur trouva le moyen d’entretenir son auditoire des objets qui occupoient tous les esprits, sans cependant se permettre aucune application directe contre le cardinal Mazarin.

Les ennemis de ce ministre soutenoient que, dans les conférences de Munster, il avoit donné aux plénipotentiaires français des instructions qui rendoient impossible la paix avec l’Espagne. Ils l’accusoient d’entretenir la guerre pour se maintenir dans le pouvoir, et ils lui imputoient tous les désastres que cette guerre entraînoit. Le coadjuteur, en parlant de la victoire de Lens, insiste donc pour que la paix soit 24 NOTICE

promptement conclue ; et à cette occasion il prend avec le Roi le ton d’autorité que nous avons déjà remarqué dans les remontrances de 1640.

« Cette, importante victoire, dit-il, remportée si fraîchement et si glorieusement dessus vos ennemis, est une marque visible de la constante bénédiction que Dieu donne à vos armes : en naissant, vous vous les êtes trouvées entre les mains. Dieu veuille, par sa miséricorde, qu’elles aient bientôt une heureuse fin ! Dieu veuille que vos victoires soient bientôt arrêtées par une bonne paix ! Je vous la demande, sire, au nom de tous vos peuples affliqés, et, pour parler plus véritablement, consommés par les nécessités inséparables d’une si longue guerre ; et je vous la demande avec liberté, parce que je parle à Votre Majesté d’un lieu où je suis obligé par ma conscience de vous dire, et de vous dire avec autorité, que vous nous la devez. »

L’orateur, après avoir assez bien résumé les principales actions de Louis ix, termine en expliquant au jeune Louis xiv les dernières paroles du saint roi à son fils Philippe. La tournure qu’il emploie pour amener ces leçons, dont il tire un grand avantage pour son parti, est digue des meilleurs orateurs.

« Je m’arrête, dit-il, je m’arrête contre mes sentimens, pour voir mourir ce grand personnage, mais non pas pour parler de sa mort. On peut exagérer la mort des hommes ordinaires, parce qu’assez souvent on n’en est ému qu’après de longues réflexions mais celle des grands rois touche par la seule vue de leurs tombeaux. Saint Louis, étendu sans sentiment dans un pays ennemi, sur une terre étrangère, marque plus fortement la vanité du monde que tous les discours qu’on pourroit faire sur ce sujet ; et, à ce triste spectacle, je me contente de m’écrier avec le prophète : Ubi gloria, Israël ? Où est la gloire d’Israël ? où est la grandeur de la France ? où est cette florissante noblesse ? où est cette puissante armée ? où est ce grand monarque qui commandoit à tant de légions ? Et au moment où je fais ces demandes, il me semble que j’entends les voix confuses et ramassées de tous les hommes qui ont vécu dans les quatre siècles écoulés depuis sa mort, qui me répondent qu’il règne dans les cieux. Ah ! que ce dernier moment qui l’y a porté avec tant de gloire nous fournit d’exemples de constance, de fermeté, de générosité, de magnanimité vraiment chrétienne ! Toutes les paroles par lesquelles il a fini sa belle vie, et par lesquelles je prétends finir ce discours, sont autant de caractères illustres d’une mort toute grande, tout hëroïque, toute sainte. Ce grand monarque adressa ces paroles au Roi son fils, et son successeur sur la terre, dans le lit de la mort ; et je dois croire qu’il les adresse présentement à Votre Majesté, encore avec plus de force, du ciel où il est dans sa gloire. Audi, fili mi, disciplinam patris tui ! Écoutez, sire, mais écoutez attentivement ; voici les paroles « originales du Roi votre père. »

L’orateur applique fort habilement aux circonstances les sages avis que saint Louis avoit donnés à son fils dans des temps tout différens ; voici comment il le fait parler : « Soulagez votre peuple, conservez sa franchise, écoutez ses plaintes, et inclinez d’ordinaire du côté le moins riche, parce qu’il y a apparence qu’il est le plus oppressé ; faites-vous justice à vous-même dans vos intérêts, afin que vos officiers n’aient pas lieu de se persuader qu’ils vous puissent plaire en faisant des injustices pour votre service. » Au premier coup d’œil, ces conseils paroissent mesurés ; mais on doit remarquer que dans ce moment le parlement de Paris étoit en pleine révolte contre la cour ; qu’il tenoit des assemblées malgré les ordres précis du Roi ; qu’au lieu de rendre la justice, il ne s’occupoit que d’affaires politiques ; qu’il annonçoit hautement la prétention de réformer l’État ; et qu’enfin il se servoit, dans ses remontrances, à peu près des mêmes expressions que le coadjuteur mettoit dans la bouche de saint Louis. Cette observation si naturelle n’échappa point à ceux qui vouloient que l’autorité royale fût maintenue : car Joly, après avoir dit que ce discours obtint de grands applaudissemens de la part des mécontens, remarque qu’à la cour il fut trouvé emporté et séditieux.

Le lendemain du jour où ce panégyrique fut prononcé, le Roi alla en grande pompe à Notre-Dame, entendre un Te Deum qui fut chanté à l’occasion de la victoire de Lens. Après cette cérémonie, deux des magistrats les plus opposés au ministre furent arrêtés. Le peuple, depuis long-temps agité par le coadjuteur, se souleva au même instant ; des barricades furent placées dans les rues, et la foule en armes se porta au Palais-Royal, pour demander la liberté des prisonniers. Anne d’Autriche étoit décidée à soutenir avec vigueur une mesure dont la nécessité lui étoit démontrée ; et ni les clameurs de la populace, ni la frayeur qui s’étoit emparée des dames de la cour, ne paroissoient l’ébranler.

Le coadjuteur, suivant toujours le plan qu’il s’étoit prescrit, se rendit auprès d’elle, eut l’air d’être effrayé du danger que couroit la famille royale, et prétendit que l’unique moyen de le détourner étoit de rendre sur-le-champ la liberté aux deux magistrats. Cette proposition révolta d’abord la Reine, qui, obligée enfin de céder aux supplications des personnes dont elle étoit entourée, annonça qu’elle exauceroit les vœux du peuple s’il se calmoit ; et chargea le coadjuteur d’aller annoncer cette grâce. Celui-ci auroit réussi avec assez de facilité à dissiper les attroupemens, sans l’impétuosité du maréchal de La Meilleraye, qui avoit voulu l’accompagner. Au milieu du tumulte, il fut maltraité par quelques hommes qui n’étoient pas dans son secret ; et il revint au Palais-Royal, convaincu qu’il avoit les droits les plus évidens à la reconnoissance et à la faveur de la Régente. Mais Anne d’Autriche, piquée de ce qu’il l’avoit forcée à une condescendance qui lui sembloit dégrader la dignité royale, ne lui fit que des remercîmens ironiques. Il rentra chez lui plein de rage, et il prétend qu’au même mement on vint l'avertir qu’il étoit question au cercle de la Reine de l’arrêter pour le conduire à Quimper-Corentin. Alors il prit le parti de lever entièrement le masque.

« Comme la manière dont j’étois poussé, dit-il, et celle dont le public étoit menacé, eurent dissipé mon scrupule, et que je crus pouvoir entreprendre avec honneur et sans être blâmé, je m’abandonnai à toutes mes pensées ; je rappelai tout ce que mon imagination m’avoit jamais fourni de plus éclatant, et de plus proportionné aux vastes desseins ; je permis à mes sens de se laisser chatouiller par le titre de chef de parti, que j’avois toujours honoré dans les Vies de Plutarque. Mais ce qui acheva d’étouffer tous mes scrupules fut l’avantage que je m’imaginai à me distinguer de ceux de ma profession, par un état de vie qui les confond toutes. Le dérèglement des mœurs, très-peu convenable à la mienne, me faisoit peur : je me soutenois par la Sorbonne, par des sermons, par la faveur des peuples ; mais enfin cet appui n’a qu’un temps, et ce temps même n’est pas fort long, par mille accidens qui peuvent arriver dans le désordre. Les affaires brouillent les espèces, elles honorent même ce qu’elles ne justifient pas ; et les vices d’un archevêque peuvent être, dans une infinité de rencontres, les vertus d’un chef de parti. » Ainsi le coadjuteur n’excitoit le désordre que pour répandre de l’éclat sur des vices dont il auroit dû rougir ; et parce qu’il avoit de mauvaises mœurs, il falloit que l’État fût plongé dans les plus affreuses calamités.

Il n’eut besoin que de quelques heures pour donner à ses partisans les ordres nécessaires ; et le lendemain, dès la pointe du jour, on vit éclater une sédition beaucoup plus terrible que celle de la veille. Le chancelier Seguier fut sur le point d’être massacré, et la Reine se trouva obligée de souscrire à toutes les volontés du peuple. Cependant le parlement, à la léte duquel étoit Matthieu Molé, fidèle au Roi, entama des négociations avec le ministre ; et un arrangement peu solide fut conclu le 4 octobre. Pendant ces négociations, le coadjuteur essaya d’entraîner dans ses desseins le prince de Condé, qui, appelé par la cour, avoit quitté son armée. N’ayant pu réussir, il fit plus heureusement la même tentative près de son frère et de sa sœur, le prince de Conti et la duchesse de Longueville. Comptant sur leur appui, il ne douta plus qu’il ne fût en état de soutenir la guerre civile contre le Roi ; et, pour assurer mieux le succès de ses entreprises, il forma le projet d’accepter les secours du roi d’Espagne. En même temps il continua d’entretenir la fermentation qui régnoit parmi les magistrats. Son parti prit de la consistance, et ceux qui le composoient s’honorèrent du nom de frondeurs, qui leur fut d’abord donné par plaisanterie, et qui est resté dans notre langue, en conservant la même acception.

Les prétentions continuelles du parlement, et l’agitation toujours croissante du peuple, forcèrent enfin la cour à sortir secrètement de Paris, dans la nuit du jour des Rois de 1649. Des troupes avoient été mandées pour faire le blocus de la capitale, et le prince de Condé se mit à leur tête. De son côté, le coadjuteur fit toutes les dispositions pour assurer la défense de cette grande ville : il alla prendre place au parlement, où il eut voix délibérative en l’absence de son oncle. Il entraîna cette compagnie à ordonner des contributions considérables, et à lever des gens de guerre ; le prince de Conti fut déclaré généralissime de l’armée parisienne ; et peu de temps après les magistrats donnèrent publiquement audience à un envoyé de l’archiduc Léopold, gouverneur des Pays-Bas, après avoir refusé d’entendre un héraut qui venoit de la part du Roi.

L’osprit turbulent du coadjuteur le portoit à influer, non-seulement sur les opérations militaires, mais sur les divers mouvemens auxquels il lui convenoit de pousser la populace. Cependant les convenances ne lui permettant pas d’entrer ostensiblement dans des détails qui répugnoient trop à son état, il résolut de se servir du duc de Beaufort, autrefois chef de la faction des importans, qui depuis peu s’étoit échappé du château de Vincennes ; et voici comment il parle de ce prince, pour lequel il professoit en apparence l’amitié la plus respectueuse et la plus dévouée. « Cette union, dit-il, m’étoit comme nécessaire, parce que ma profession pouvant m’embarrasser en mille rencontres, j’avois besoin d’un homme que je pusse, dans les conjonctures, mettre devant moi... Il me falloit un fantôme, mais il ne me falloit qu’un fantôme ; et, par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantôme étoit petit-fils de Henri-le-Grand ; qu’il parloit comme on parle aux halles (ce qui n’est pas ordinaire aux enfans de Henri-le-Grand) ; et qu’il avoit de grands cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids de ces circonstances, et vous ne pouvez concevoir l’effet qu’elles firent sur le peuple. »

Le coadjuteur leva un corps de troupes qu’on appela le régiment de Corinthe, du nom de son évêché in partibus, et dont il donna le commandement au chevalier de Sévigné son parent, très-ardent pour la cause du jansénisme. Tout le monde sait que ce régiment ayant été battu par les royalistes, on plaisanta beaucoup sur cet échec, et qu’on dit que c’étoit la première aux Corinthiens. Il enrôla aussi dans son parti le marquis Henri de Sévigné, neveu du chevalier, qui avoit épousé depuis peu une jeune personne dont le nom est devenu depuis si célèbre. Madame de Sévigné étoit alors âgée de vingt-deux ans : le coadjuteur témoignoit pour elle autant d’admiration que de respect ; et ce fut de cette époque de trouble que data leur liaison, sur laquelle nous aurons par la suite occasion de nous étendre.

Cette guerre, qui n’eut point de résultat décisif, ne dura que quelques mois. D’affreux désordres eurent lieu dans la capitale ; on voulut massacrer le premier président Molé, et l’on entendit même prononcer le nom de république : mot qui devoit faire frémir d’horreur, à l’époque où la faction qui dominoit en Angleterre cimentoit par le sang de son roi l’établissement d’un gouvernement de ce genre[4]. Ce rapprochement ne toucha point le coadjuteur, qui persista dans ses projets gigantesques ; et lorsqu’il vit qu’il ne pouvoit s’opposer à ce que le parlement fît sa paix avec la cour (11 mars 1649), il refusa d’y être compris, dans l’espoir que son ascendant sur le peuple ne tarderoit pas à lui ouvrir des chances plus favorables. Mais cette attente fut trompée. Il ne joua plus qu’un rôle subalterne dans les désordres qui suivirent, et les vues ambitieuses qui le portèrent à changer souvent de parti lui firent perdre l’estime qu’il avoit acquise : de sorte que sa chute, amenée par des fautes sans nombre, fut, contre toute apparence, sans honneur et sans gloire.

Il continua d’entretenir des relations avec l’Espagne ; et l’archiduc lui fit offrir par don Antonio Pimentel une somme de cent mille écus. Il la refusa, mais en observant qu’il n’éloignoit point du tout les vues pour l’avenir ; et il déclara que « s’il avoit besoin d’une protection, il n’en pourroit jamais trouver une si puissante et si glorieuse que celle de Sa Majesté Catholique, à laquelle il tiendroit toujours à gloire de recourir. » L’archiduc lui répondit que, sur un mot de sa main, il marcheroit con todas las fuerças del Rel el señor.

La foiblesse du gouvernement assura l’impunité du coadjuteur. Cependant le prince de Condé, dont la protection avoit puissamment contribué à maintenir Mazarin dans le ministère, abusa de son crédit, voulut être le maître absolu de la cour, et exerça sur la Reine même un despotisme dont elle ne tarda pas à être fatiguée. Ses prétentions étoient dans toute leur force, lorsque, au mois de décembre, le coadjuteur fut accusé d’avoir voulu le faire assassiner. Cette accusation étoit fausse, et rien n’étoit plus facile au prélat que de se justifier. Il dit, dans ses Mémoires, qu’il se décida sur-le-champ à braver l’orage ; mais Joly, qui lui étoit alors fort attaché, assure qu’il vouloit, ainsi que Beaufort son coaccusé, se réfugier à Peronne, où il espéroit être reçu par d’Hocquincourt ; et que Montrésor lui fit abandonner ce parti, qui l’auroit couvert de honte.

Il resta donc à Paris, parut avec hardiesse dans le parlement, et confondit ses accusateurs par un discours éloquent et énergique. Pendant que cette affaire se discutoit, et que les diverses factions y prenoient part avec une chaleur qui compromettoit chaque jour la tranquillité publique, le coadjuteur, pour donner une preuve de sa sécurité, alla le jour de Noël prêcher dans l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, paroisse de la cour. Il affecta de ne parler que de la charité chrétienne, et de ne faire aucune allusion aux circonstances. L’effet de ce sermon passa les espérances qu’il avoit conçues : jusqu’alors ses discours n’avoient tendu qu’à exciter des passions violentes ; et c’étoit une singularité digne de remarque que, dans la position où il se trouvoit, il semblât avoir étouffé tous ses ressentimens. « Les femmes pleuroient, dit-il, sur l’injustice qu’on faisoit à leur archevêque, qui n’avoit que de la tendresse pour ses ennemis. » On ignoroit que dans ce mement, où il étoit obligé de déployer tant d’activité, et de faire des démarches en apparence si opposées, il se trouvoit tourmenté par une maladie secrète, fruit déplorable de ses débauches.

Il avoit la certitude, sinon de l’emporter sur ses ennemis, du moins de se laver entièrement de l’accusation qu’ils lui avoient intentée, lorsqu’il reçut de la Reine un message qui changea la face des affaires. Cette princesse, outrée des prétentions excessives du prince de Condé, avoit résolu de traiter avec les frondeurs. Le coadjuteur eut avec elle, pendant la nuit, des conférences secrètes dans son oratoire ; le cardinal Mazarin y prit part ; et il fut résolu qu’on arrêteroit, non-seulement Condé, mais son frère le prince de Conti, et son beau-frère le duc de Longueville. Le ministre offrit alors au coadjuteur le chapeau de cardinal, de riches abbayes, et le paiement de ses dettes : il refusa tout, et ne parut s’occuper que des intérêts de ses amis. Le chapeau de cardinal étoit cependant l’objet de son ambition ; mais craignant, peut-être avec raison, que l’offre qu’on lui en faisoit ne fût pas sincère, il ajournoit ses prétentions jusqu’à ce qu’il se fût assuré des dispositions du Pape. Conformément à ce traité, qui donnoit à l’autorité l’assistance d’un parti puissant, les princes furent arrêtés au Palais-Royal le 18 janvier 1650.

Cette arrestation entraîna la disgrâce de l’abbé de La Rivière, qui avoit beaucoup d’empire sur Gaston oncle du Roi, et qui étoit accusé de favoriser les desseins du prince de Condé. Gaston, sous le dernier règne, s’étoit trouvé souvent compromis dans des intrigues politiques : il avoit, à diverses reprises, été obligé de sortir du royaume, et son caractère foible et indécis avoit presque toujours entraîné la perte des hommes assez imprudens pour servir ses projets ambitieux. Depuis la régence, sa conduite paroissoit beaucoup plus sage ; il demeuroit fidèle à la Reine, mais il étoit assez fréquemment tenté de profiter des désordres pour s’emparer du pouvoir. Le coadjuteur fut alors admis dans son intimité, et succéda bientôt à la faveur de l’abbé de La Rivière. Dès cette époque la fidélité du prince fut douteuse, et il ne tarda pas à s’embarquer dans des entreprises qui dévoient par la suite causer sa ruine.

Cependant le coadjuteur s’étoit placé dans une situation fausse, soit à l’égard de la cour, soit à l’égard des frondeurs. Il servoit Mazarin, quoiqu’il affectât en public de le décrier ; et ne pouvant ni acquérir la confiance de ce ministre, ni conserver celle du parti qui vouloit le renverser, il perdoit chaque jour de son influence. Instruit que le Pape étoit disposé à lui donner la pourpre, il fit des démarches pour obtenir la nomination du Roi : cette demande ayant éprouvé des difficultés, il prit un ton menaçant, et déclara que si l’on n’adhéroit pas à ses désirs, il se joindroit au parti des princes, qui s’augmentoit chaque jour de tous les ennemis de Mazarin (décembre 1650). Il dit même à Le Tellier, qui conféroit avec lui de la part de la Reine : « Qu’on l’avoit mis dans une condition telle, qu’il ne pouvoit plus être que chef de parti ou cardinal. » Ce ton étoit fait pour révolter la Reine, qui repoussa ses importunes sollicitations. Alors il traita avec les princes, prit l’engagement de les faire sortir de prison, et leur livra l’oncle du Roi, ainsi que tous les amis qui lui restoient parmi les frondeurs.

Cet arrangement produisit un soulèvement général, et beaucoup plus redoutable que celui qui avoit éclaté en 1648. Le ministre fut obligé de sortir furtivement de Paris dans la nuit du 7 janvier 1651 ; et Gondy, craignant que la Régente n’allât le joindre, prit sur lui, malgré les ordres positifs de Gaston, de la tenir prisonnière dans son palais, prétendant que cet attentat étoit rectifié et même sanctifié par les circonstances. Mazarin, jugeant qu’il lui seroit impossible de résister à un si violent orage, alla lui-même délivrer les princes, qui depuis quelque temps avoient été transférés au Havre ; et n’ayant pu traiter avec eux, il se réfugia momentanément dans l’électorat de Cologne, d’où il continua de diriger le cabinet de la Reine.

Le prince de Condé, qui feignit d’abord de regarder Gondy comme son libérateur, ne tarda pas à se brouiller avec lui ; et voulant être le seul maître, il tomba dans les mêmes fautes qui, l’année précédente, avoient donné lieu à son arrestation. La Reine, ne pouvant supporter le joug qu’il vouloit lui imposer, résolut, d’après les conseils de Mazarin, de traiter de nouveau avec le coadjuteur, persuadé qu’il pourroit seul réprimer l’audace du prince de Condé, avec qui elle pensoit qu’il devoit être irréconciliable. Il fut donc mandé la nuit dans l’oratoire de la princesse : elle lui promit la nomination au cardinalat, et de son côté il prit l’engagement de forcer le prince, soit à fléchir devant elle, soit à quitter la capitale, exigeant néanmoins qu’on lui laissât la liberté de continuer ses déclamations contre Mazarin, comme l’unique moyen de conserver sa popularité. Il ne lui fut pas difficile de noircir le prince dans l’esprit de Gaston ; et bientôt, avec l’assistance de la cour, il fut en état de disputer le pavé de Paris au vainqueur de Rocroy et de Lens. Cette rivalité, qui pouvoit passer pour insensée et même ridicule de la part du coadjuteur, donna lieu à des scènes violentes dans le parlement : chaque parti y conduisoit une multitude d’hommes armés ; et les menaces qu’on s’adressoit pouvoient être suivies d’une lutte sanglante. Enfin le 21 août, Gondy ayant voulu développer toutes ses forces, manqua de périr dans la salle qui précédoit celle de rassemblée des chambres. Effrayé du danger qu’il avoit couru, il cessa momentanément d’aller au Palais ; et le prince, quoique maître du champ de bataille, résolut de quitter Paris pour aller allumer la guerre civile en Guyenne, où il comptoit un grand nombre de partisans.

La cour, ayant envoyé contre lui une armée composée de vieilles troupes, se rendit à Poitiers pour mieux diriger cette guerre ; et le coadjuteur resta dans Paris avec Gaston, qui fut chargé de contenir cette grande ville. Sa situation devint encore plus fausse et plus difficile qu’à l’époque de la prison des princes : destin inévitable des hommes qui ne prennent part aux affaires publiques qu’avec un esprit d’intrigue et de faction. Condé ne faisoit la guerre que pour s’opposer au retour de Mazarin, qui, du lieu de son exil, continuoit de diriger le gouvernement ; et le coadjuteur, obligé de se déclarer contre ce prince, ne pouvoit concilier une telle conduite avec l’opinion qu’il vouloit qu’on eût que sa haine contre le ministre étoit à l’abri de toutes les espèces de séductions. Il en résultoit que ses discours au parlement étoient vagues et embarrassés, que son éloquence sembloit l’avoir abandonné, et qu’il ne pouvoit échapper aux défiances trop fondées des hommes de toutes les opinions.

Fatigué d’une inaction si contraire à son génie, il conçut l’idée de former un tiers parti, dans lequel il se flattoit de pouvoir entraîner tous les parlemens, et qui, sans prendre les armes, seroit également opposé à Condé et à Mazarin. Ce plan, plus spécieux que solide, dernière ressource d’un esprit inquiet et remuant, ne fut point accueilli par Gaston.

Cependant les troupes du prince de Condé, presque toutes formées de nouvelles levées, ayant été constamment battues par l’armée royale, Mazarin crut le moment favorable pour reprendre le timon des affaires. Il rentra donc en France dans les premiers jours de janvier 1652, à la tête d’une petite armée levée à ses frais ; et il se rendit à Poitiers, où il fut reçu avec une grande satisfaction par la Reine et par le jeune Roi. Ce retour, auquel tout le monde devoit s’attendre, ranima la fougue du parlement de Paris, qui rendit contre le ministre les arrêts les plus violens ; mais qui, n’étant plus dirigé par le coadjuteur, s’abstint de lever de l’argent et des troupes. Gaston en avoit quelques-unes à sa solde, et se trouvoit fort embarrassé sur l’usage qu’il en devoit faire : le coadjuteur n’osoit lui donner des conseils énergiques, dans la crainte que la cour ne révoquât sa nomination au cardinalat. Ainsi cet homme, qui avoit figuré d’une manière si imposante dans le commencement des troubles, se trouvoit, par sa faute, réduit à une sorte de nullité.

Les partis étoient dans cette position qui préparoit le triomphe de Mazarin, lorsqu’une petite armée fournie par l’archiduc au prince de Condé s’approcha de Paris, sous les ordres du duc de Nemours. C’étoit pour le coadjuteur une occasion de susciter au ministre de nouveaux obstacles : aussi, quoiqu’il continuât de faire assurer à la Reine qu’il se tenoit dans la plus exacte neutralité, il poussa Gaston à joindre ses troupes à celles de Nemours : elles furent confiées au duc de Beaufort ; et les deux généraux marchèrent vers Orléans, dont Mademoiselle, fille aînée de Gaston, s’empara au nom de son père.

Alors le coadjuteur eut la nouvelle certaine qu’Innocent x l’avoit enfin nommé cardinal : il prit aussitôt le nom de cardinal de Retz ; et voulant se ménager encore à la cour, afin de ne pas empêcher le Roi de lui donner le chapeau, il prit le prétexte du cérémonial attaché à sa nouvelle dignité, pour ne plus paroître au parlement. Il convient lui-même qu’il eut une joie sensible d’avoir trouvé cet expédient pour cesser d’assister à ces assemblées. « Elles étoient devenues, dit-il, non-seulement ennuyeuses, mais insupportables. » Il n’est pas besoin d’observer que le nouveau cardinal ne les jugeoit ainsi que parce qu’il y avoit perdu toute son influence, et qu’elles ne lui avoient pas inspiré ce dégoût lorsqu’elles étoient le théâtre de ses triomphes.

En affectant de se tenir à l’écart, il continuoit cependant d’être fort assidu auprès de Gaston ; et sa conduite équivoque donnoit de grandes défiances au peuple, qui le soupçonnoit d’être d’intelligence avec Mazarin. Un jour, au moment où il sortoit du Luxembourg, la multitude se souleva contre lui ; et cet homme, jadis si populaire, manqua d’être assommé par ceux dont il avoit allumé les passions. Sa présence d’esprit le déroba heureusement à ce danger.

Le prince de Condé, qui ne pouvoit tenir en Guyenne contre les troupes royales, prit le parti de quitter secrètement cette province, et de venir se mettre à la tête de l’armée que commandoient les ducs de Nemours et de Beaufort. Il espéroit surprendre et enlever la cour, qui étoit alors à Gien : il battit en effet le maréchal d’Hocquincourt, mais il fut repoussé par Turenne près de Bleneau. Ayant manqué ce coup, qui auroit assuré son triomphe, il laissa son armée, et vint à Paris le 11 avril, dans l’espoir de décider Gaston à se déclarer franchement pour lui. Mais comme le cardinal de Retz ne trouvoit pas son intérêt à cette union, il fit échouer les projets du prince.

Ces manœuvres, qui ne pouvoient être ignorées, soulevèrent contre lui tous les ennemis de Mazarin. Peu sensible à leurs clameurs, il ne leur opposa d’abord qu’une force d’inertie ; et il répondit au président de Bellièvre, qui s’étonnoit de cette conduite : « Nous sommes dans une grande tempête où il me semble que nous voguons tous contre le vent. J’ai deux bonnes rames en main, dont l’une est la masse de cardinal, et l’autre la crosse de Paris ; je ne les veux pas rompre, et n’ai présentement qu’à me soutenir. » Cependant, se voyant harcelé par une multitude d’écrits satiriques, il employa ses loisirs à y répondre ; et il composa plusieurs pamphlets, tous remarquables par un style énergique et piquant, mais qui servirent puissamment Mazarin, parce qu’ils ne laissèrent aucun doute sur la division qui régnoit parmi ses ennemis. Ces opuscules, qui offrent aujourd’hui peu d’intérêt, portent les titres suivans : le Vraisemblable sur la conduite de M. le cardinal de Retz, les Intérêts du temps, le Solitaire, Avis aux malheureux, Manifeste de M. de Beaufort, l’Esprit de paix, Lettre d’un bourgeois désintéressé, les Contre-temps du sieur de Chavigny, premier ministre de M. le prince ; le Vrai et le Faux de M. le prince et de M. le cardinal de Retz.

Les deux derniers pamphlets furent ceux qui produisirent le plus de sensation. Chavigny, autrefois ministre sous Richelieu, avoit en vain cherché à rentrer dans les affaires depuis la régence ; ses intrigues avoient été déconcertées, ses tentatives avoient échoué ; et sa vie, depuis plusieurs années, n’étoit qu’une suite de contre-temps. « Ce pamphlet, dit le cardinal de Retz, toucha tellement cet esprit altier et superbe, qu’il ne put s’empêcher d’en verser des larmes en présence de douze ou quinze personnes. » L’écrit contre Condé fit un effet tout différent sur ce prince : il le lut avec beaucoup d’attention ; et le poète Marigny lui ayant dit qu’il falloit que ce fût un bel ouvrage, puisqu’il y prenoit tant de plaisir : « Il est vrai, répliqua-t-il, que j’y en prends beaucoup, car il me fait connoître mes fautes, que personne n’ose me dire. »

La présence du prince de Condé fit naître à Paris beaucoup de désordres. Chaque jour les magistrats risquoient d’être massacrés par la populace en fureur, et bientôt les affaires tombèrent dans la crise la plus effrayante. La cour et l’armée du prince de Condé s’étoient rapprochées de la capitale ; et ce dernier, voulant prendre une position avantageuse près de Charenton, fut attaqué dans le faubourg Saint-Antoine par Turenne qui l’auroit accablé, si Mademoiselle, qui s’étoit rendue à la Bastille, n’eût fait ouvrir les portes de la ville, et n’eût ordonné qu’on tirât le canon de la forteresse sur les troupes royales (2 juillet). Le surlendemain, une grande assemblée se tint à l’hôtel-de-ville : Gaston et Condé s’y présentèrent ; et ces deux princes ayant fait apercevoir en sortant qu’ils n’étoient pas satisfaits des dispositions des notables, une horrible révolte éclata au moment même. La populace mit le feu aux portes de l’hôtel-de-ville, se précipita dans l’intérieur, et plusieurs membres de l’assemblée furent massacrés : événement qui rendit le parti de la Fronde odieux à tous les hommes paisibles, et qui accéléra sa ruine.

Pendant tous ces mouvemens, le cardinal de Retz étoit renfermé chez lui avec quelques amis dévoués : il avoit des armes, des munitions, des soldats : son palais et les tours de Notre-Dame étoient garnis de grenades, et le service se faisoit à l’archevêché comme dans une place de guerre. Il eut alors l’idée de se retirer dans le pays de Retz, et d’y attendre la fin des troubles qu’il avoit allumés ; mais il ne put exécuter ce projet, qui lui auroit épargné bien des disgrâces, parce que ses amis, espérant qu’il pourroit servir leurs intérêts au moment où la paix seroit conclue, le menacèrent de l’abandonner. Lorsque le calme fut un peu rétabli, il parut en public avec une escorte nombreuse : il affecta de détester les excès auxquels le peuple s’étoit livré, et de faire des vœux pour le retour de la paix. Ces démonstrations lui attirèrent quelques applaudissemens de la part des bons bourgeois ; mais comme ces derniers n’ignoroient pas qu’il étoit la principale cause des malheurs publics, ils ne prirent en lui aucune confiance.

Les partisans obstinés de la Fronde résolurent de faire un dernier effort, et d’imiter les exemples qui avoient été donnés par la Ligue. Ils nommèrent Gaston lieutenant général du royaume, et le commandement général des troupes fut confié au prince de Condé. Mais le découragement s’étoit emparé des esprits qui avoient autrefois fait paroître le plus de violence : quelques membres du parlement étoient allés trouver le Roi, et la plupart des présidens ne se rendoient plus aux assemblées des chambres. La cour, de son côté, suivit à peu près le même système dont Henri iv s’étoit servi avec tant de succès contre les ligueurs. Elle établit à Pontoise un parlement formé des magistrats qui s’étoient réunis à elle, et cessa de reconnoître le parlement de la Fronde. En même temps Mazarin, pour ne laisser aucun prétexte aux rebelles, partit pour Bouillon, et eut l’air d’abandonner une seconde fois la direction des affaires.

Ce moment parut favorable au cardinal de Retz pour reparoître avec éclat sur la scène. Espérant se faire attribuer l’honneur de la paix et du retour du Roi, il partit pour Compiègne, où étoit la cour, ayant à sa suite tout le clergé de Paris (9 septembre). Le Roi lui donna le chapeau de cardinal, et lui accorda ensuite une audience pour le clergé. Le discours qu’il prononça dans cette circonstance importante est une de ses productions les plus singulières ; il n’est point inséré dans ses Mémoires, mais nous l’avons trouvé dans un recueil du temps[5]. On sera probablement satisfait d’en voir ici un extrait détaillé.

Comme dans les remontrances de 1645, le prélat prend avec le Roi un ton d’autorité : il affecte de parler au nom de Dieu ; et, loin de paroître déconcerté par la situation fausse dans laquelle il s’est placé, il s’exprime avec autant d’audace que si son parti eût été encore très-puissant.

« Sire, dit-il au jeune monarque, tous les sujets de Votre Majesté lui peuvent représenter leurs besoins ; mais il n’y a que l’Église qui ait le droit de vous parler de vos devoirs. Nous le devons, sire, par toutes les obligations que notre caractère nous impose ; mais nous le devons particulièrement quand il s’agit de la conservation des peuples, parce que la même puissance qui nous a établis médiateurs entre Dieu et les hommes fait que nous sommes naturellement leurs intercesseurs envers les rois, qui sont les interprètes de la divinité sur la terre. Nous nous présentons donc à Votre Majesté en qualité de ministres de la parole, et comme les dispensateurs légitimes des oracles éternels ; nous vous annonçons l’évangile de la paix, en vous remerciant des dispositions que vous y avez déjà données, et en vous suppliant très-humblement d’accomplir cet ouvrage si glorieux à Votre Majesté, et si nécessaire au repos de vos peuples ; nous vous parlons au nom de celui de qui les ordres vous doivent être aussi sacrés qu’ils le sont au moindre de vos sujets. »

Il se vante de la conduite qu’il a tenue comme coadjuteur de Paris pendant les troubles. « L’Église de Paris, dit-il, n’a jamais fait de vœux que pour les avantages de votre couronne, et ses oracles n’ont parlé que pour votre service. » Il ose ensuite se plaindre des désastres dont il a été la principale cause. « Nous voyons, ajoute-t-il, nos campagnes ravagées, nos villes désertes, nos maisons abandonnées, nos temples violés, nos autels profanés. Nous nous contenterions de lever les yeux au ciel, et de lui demander justice de ces impiétés et de ces sacriléges, qui ne peuvent être assez punis par la main des hommes ; et pour tout ce qui touche nos propres misères, le respect que nous avons pour tout ce qui porte le caractère de Votre Majesté nous obligeroit sans doute, même dans le plus grand effort de nos souffrances, à étouffer les gémissemens et les plaintes que nous causent vos armes, si votre intérêt, sire, encore plus pressamment que le nôtre, n’animoit nos paroles ; et si nous n’étions fortement persuadés que comme votre véritable repos consiste dans notre obéissance, votre véritable grandeur consiste dans votre justice et dans votre bonté ; et qu’il est même dans la dignité d’un grand monarque d’être au dessus de beaucoup de formalités qui sont aussi inutiles, et même aussi préjudiciables en quelques rencontres, qu’elles peuvent être nécessaires en d’autres occasions. »

Ces formalités auxquelles Retz demandoit qu’on ne s’arrêtât pas étoient l’examen de la conduite des principaux coupables, et les mesures qu’on vouloit prendre pour prévenir le retour des troubles. Afin de justifier cette demande, il cherche à persuader au Roi qu’il n’y a plus de rebelles : qu’ainsi l’amnistie doit être sans exception ; et, dans ses supplications apparentes, il emploie le ton de la menace. L’exemple de Henri iv vient naturellement à l’appui des prétentions qu’il élève en faveur de son parti ; et l’orateur a soin de passer sous silence que, lorsque ce grand prince entra dans Paris le 22 mars 1594, les factieux obstinés furent punis par le bannissement. A cette occasion, Retz ne craint pas de se mettre lui-même en scène ; et il a l’effronterie de se comparer au cardinal de Gondy son grand oncle, alors évêque de Paris, qui dans les troubles de la Ligue s’étoit constamment distingué par sa piété, ses vertus, et sa fidélité au Roi.

« J’ai, sire, un droit tout particulier et domestique de vous proposer l’exemple de votre aïeul, dans cette fameuse conférence qui fut tenue dans l’abbaye Saint-Antoine, aux faubourgs de Paris. Le roi Henri-le-Grand dit au cardinal de Gondy qu’il étoit résolu de ne s’arrêter à aucune formalité dans une affaire où la paix seule étoit essentielle. Je ne connoîtrois nullement le mérite et la valeur de ce discours, si je prétendois le vouloir orner par des paroles. Je me contente, sire, de le rapporter fidèlement à Votre Majesté, et de le rapporter avec le même esprit que le cardinal de Gondy l’a reçu. »

Peu satisfait de demander pour lui et ses partisans une amnistie sans exception, il semble exiger avec autorité que le Roi confie l’administration de l’État et le commandement des armées à Gaston et au prince de Condé, qui deux mois auparavant avoient, par leurs intrigues et par des propos imprudens, donné lieu à un massacre dans l’hôtel-de-ville. « Vous aurez, lui dit-il, dans vos conseils et à la tête de vos armées, M. le duc d’Orléans, dont l’expérience, la modération et les intentions absolument désintéressées peuvent être si utiles et sont si nécessaires pour la conduite de votre État. Vous aurez M. le prince de Condé, si capable de vous seconder dans vos conquêtes. »

Après avoir ainsi dicté au monarque les choix qu’il doit faire, il revient sur l’amnistie ; et, sans songer à la dépravation notoire de ses mœurs, il pousse l’oubli des convenances jusqu’à se mettre sur la même ligne que saint Ambroise parlant à Théodose. « Quelle apparence, ajoute-t-il, que la fin de nos maux ne soit pas proche, puisqu’ils ne tiennent plus qu’à quelques formalités légères ? Quelle apparence qu’ils ne fussent pas déjà terminés, si la justice de Dieu ne vouloit peut-être pas châtier nos péchés et nos crimes par des maux que nous endurons, contre toutes les règles de la politique même la plus humaine ? Il est, sire, de votre devoir de prévenir les châtimens du ciel, qui menacent un royaume dont vous êtes le père… Vous le devez comme chrétien, vous le pouvez comme roi. »

Sa péroraison est une imitation de celle du panégyrique de saint Louis, qu’il avoit prononcé la veille des Barricades. Il rappelle les dernières paroles de ce monarque, qui recommanda à son fils la conservation des grandes villes ; et il termine par un éloge assez bien amené de la reine Anne d’Autriche, que peu de temps auparavant il avoit cherché à faire décrier par d’infâmes libelles. « Saint Louis, dit-il au jeune roi, devoit ces sentimens si raisonnables et si bien fondés à l’éducation de la reine Blanche de Castille, sa mère ; et Votre Majesté, sire, devra sans doute ces mêmes maximes aux conseils de cette grande reine qui vous a donné à vos peuples, et qui anime, par des vertus qui sont sans comparaison et sans exemple, le sang qui a coulé dans les veines de Blanche, et les mêmes avantages qu’elle a autrefois possédés en France. »

Ce discours ne servit qu’à redoubler les justes préventions du Roi et de la Reine sa mère contre le cardinal de Retz : sa négociation échoua complètement, on ne lui témoigna aucune confiance, et il n’obtint rien de ce qu’il désiroit pour lui et pour ses amis. Alors il crut devoir donner à Gaston les conseils les plus violens ; mais ils ne furent pas suivis : car les frondeurs se trouvoient dans une telle position, qu’ils ne pouvoient plus faire ni la paix ni la guerre. La cour, instruite des vœux ardens que les Parisiens faisoient pour le retour du Roi, vint s’établir à Saint-Germain : elle y reçut bientôt une députation nombreuse de la garde bourgeoise, qui, n’exigeant aucune condition, la supplia vivement de mettre fin aux troubles (13 octobre) ; et le même jour le prince de Coudé, ne se trouvant plus en sûreté dans la capitale, partit pour aller se mettre à la tête des armées espagnoles. Son éloignement privant les mécontens de toute espèce d’appui, le Roi fit son entrée à Paris le 21, et y fut accueilli par les plus éclatans témoignages d’amour et de respect.

Le même jour, dès le matin, Gaston avoit reçu l’ordre de partir sur-le-champ pour Blois. Il sembla hésiter ; et Retz, irrité de voir toutes ses espérances évanouies, lui présenta le plan le plus insensé : il lui conseilla de se rendre aux halles, d’y soulever le peuple dont il étoit encore aimé, et de faire dresser des barricades. Ce projet, dont il paroît que l’exécution n’auroit pu même être commencée, frappa le prince, qui ordonna au cardinal de faire les préparatifs ; mais il partit pour Blois dans la nuit du 22, ne laissant à son conseiller que le tort impardonnable aux yeux de la cour d’avoir encore voulu exciter des troubles.

Cependant la Reine, aimant mieux mettre Retz hors d’état de nuire à la tranquillité de l’État que de lui infliger une punition trop méritée, lui fit faire par Servien les propositions les plus séduisantes. On lui offrit l’ambassade de Rome, cinquante mille écus de traitement, cent mille écus pour payer ses dettes, et une somme considérable destinée à son établissement : on lui promit en outre que sa mission ne dureroit que trois ans, au bout desquels il pourroit revenir dans la capitale. Retz, qui vouloit demeurer à la tête d’un parti, exigea que tous ses amis fussent récompensés, soit par des gouvernemens, soit par des dignités, soit par de fortes gratifications. La cour ne pouvoit souscrire à des prétentions qui auroient rendu à la faction toute sa force ; aussi la négociation fut-elle rompue, et le prélat perdit pour jamais l’occasion de sortir des troubles avec honneur et avantage.

Le prince de Condé s’étant mis ouvertement au service d’une puissance ennemie, le Roi alla, le 13 novembre, tenir au parlement un lit de justice, pour faire enregistrer une déclaration qui constituoit ce prince criminel de lèse-majesté. La Reine auroit désiré que Retz se trouvât à cette séance ; mais il lui fit présenter ses excuses, en disant que la délicatesse ne lui permettoit pas de voter contre un prince dont il avoit été l’ennemi : réponse où l’on crut trouver la preuve qu’il étoit loin d’avoir renoncé à ses projets séditieux. Dès ce moment il fut décidé qu’on l’arrêteroit ; l’avis lui en fut donné, et il affecta de ne plus paroître qu’avec une escorte nombreuse. Cette vaine bravade, qui ne l’auroit probablement pas préservé du sort dont il étoit menacé, ne servit qu’à augmenter la juste indignation de la Reine.

Pour se relever aux yeux de la saine partie du public, il résolut de prêcher pendant l’avent dans les principales églises de Paris, et il commença par celle de Saint-Germain-l’Auxerrois, paroisse de la cour, où il prononça le sermon de la Toussaint. Cette solennité attira une grande affluence ; mais le prélat dut remarquer que la curiosité, plus que l’intérêt, étoit la cause de cette vogue apparente.

En se tenant sur la défensive, il entretenoit toujours des relations avec quelques femmes de la cour, à qui ses talens et ses aventures extraordinaires inspiroient une sorte d’engouement. Madame de Lesdiguières, sa parente et son amie, crut avoir la certitude que la Reine étoit disposée à lui accorder ce qu’il exigeoit pour ses amis ; et elle le pressa, pour aplanir les difficultés, d’aller présenter ses hommages à cette princesse. C’étoit là que l’attendoit le châtiment de ses torts multipliés. S’étant rendu au Louvre le 19 décembre, il y fut arrêté, et conduit ensuite dans le château de Vincennes, où il fut condamné d’abord au secret le plus rigoureux.

Presque tous les amis qu’il avoit eus dans ses temps de prospérité l’abandonnèrent aussitôt ; et il ne trouva un dévouement à toute épreuve que parmi les jansénistes, qui, joignant leur cause à la sienne, firent les derniers efforts pour ressusciter une faction que ses fautes accumulées avoient anéantie pour jamais. On peut en voir le détail dans la seconde partie de la Notice sur Port-Royal. Ce parti, qui dominoit alors dans le clergé de Paris, fit faire pour le coadjuteur des prières solennelles, et ne négligea aucun moyen de soulever en sa faveur les dernières classes du peuple.

Messieurs de Port-Royal ne pouvant, dans les premiers temps de sa captivité, avoir avec lui aucune relation, imaginèrent de faire courir en son nom une lettre aux cardinaux, où ils ne craignirent pas de le présenter comme le meilleur citoyen et l’ecclésiastique le plus édifiant. Cette pièce, écrite en latin, est très-curieuse : nous en donnons la traduction.

« Messeigneurs, il est inutile d’entrer avec Vos Eminences dans de longs détails sur ma captivité ; de vous montrer mes chaînes et les plaies de l’Église ; d’arrêter vos regards sur ce dernier attentat qui attaque directement le sacré collège et la liberté publique. La violence qui me retient dans les fers vous a sans doute fait sentir le joug du plus dur esclavage, et la peine injuste qui m’a accablé pèse également sur vos têtes. Votre pourpre auguste est devenue le jouet des plus audacieux de tous les hommes : ils ne respectent plus rien. Forts du nom du Roi, de ce nom qui fut toujours pour moi si sacré et si vénérable, ils s’en servent pour couvrir leurs odieux efforts ; et ils ne craignent pas d’attenter contre les princes de l’Église romaine : ce que la tyrannie la plus injuste oseroit seule se perce mettre à l’égard du dernier des hommes… Mais peut-être avois-je mérité mon sort.

« Travailler de tout mon pouvoir à calmer les troubles de la France ; sacrifier mes intérêts particuliers à la tranquillité publique ; rendre le prince aux citoyens, et les citoyens au prince ; me retirer content d’avoir ramené le roi Très-Chrétien dans sa ville de Paris ; vivre loin de la cour et du grand monde, solitaire et renfermé dans mon domestique ; ne paroître en public que pour monter en chaire, que pour entretenir mon cher troupeau des choses divines : tels ont été les crimes par où j’ai «mérité la prison et les fers, digne prix d’une fidèle obéissance, et de services qui, j’ose le dire, n’ont pas été infructueux.

« Voilà, messeigneurs, la plaie profonde de notre siècle ; voilà l’ordre qui règne en ces temps désastreux ; voilà comment se conduisent ceux qui bravent la haine publique, et qui ne redoutent pas même le jugement de la postérité. Je n’exagérerai point la persécution dont je suis l’objet, par l’amertume de mes plaintes. Du fond de ma prison sort une voix forte et perçante, et toutes ses pierres crient contre l’injustice. Certes, si l’histoire présente quelques exemples de cardinaux emprisonnés, les circonstances étoient bien différentes ; et de plus, jamais une pareille atteinte n’avoit été portée à l’ordre ecclésiastique par la main de ceux mêmes qui ne peuvent être ennemis de notre liberté sacrée sans se rendre, par une conséquence nécessaire, traîtres à leur propre dignité[6]. Les uns par la co1ère du prince, les autres par la haine du peuple opprimé, quelques-uns par une précaution réclamée en quelque sorte par la sûreté du trône, se sont vus jetés en prison ; mais je n’en sais aucun dont la perte ait été machinée par des gens qui s’ils vivent, ne le doivent peut-être qu’à l’Église[7]. Mon ame, qui jusque dans les fers conserve sa liberté, s’échappe du fond d’un cachot pour implorer votre assistance, attendant tout d’un lieu d’où m’a été conférée une si haute dignité, et d’où m’est venu un bienfait qui sera toujours présent à ma mémoire. Reconnoissez donc, en la personne de votre frère, un coup qui vous frappe tous ; qu’un zèle proportionné à l’outrage vous anime ; agissez de concert près de notre très-saint Pontife et de notre maître commun, pour faire cesser un scandale qui montre à la fois l’innocence opprimée, la liberté de l’Église foulée aux pieds, et l’iniquité triomphante.

« De Vos Eminences, le très-humble client et frère très-dévoué. Sont les présentes écrites au nom et par ordre de Son Eminence monseigneur le cardinal de Retz, notre seigneur ; lequel les a fait écrire, mais n’a pu les signer, vu l’étroite prison où il est détenu. »

Les auteurs de cette lettre espéroient que le sacré collège prendroit vivement la défense d’un cardinal opprimé ; que le Pape, qui avoit eu à se plaindre de la politique de la France, partageroit leur indignation, et qu’il en résulteroit une brouillerie avec la cour de Rome dont ils pourroient profiter, aussi bien pour les intérêts particuliers de leur secte que pour ceux du prélat dont ils embrassoient la cause.

Cependant Mazarin, qui avoit désiré que ce coup d’État fût porté en son absence, afin de pouvoir dire qu’il n’y avoit pris aucune part, avoit quitté le duché de Bouillon, et étoit rentré triomphant à Paris le 3 février 1653. Jouissant désormais d’une autorité que personne n’osoit attaquer, il accueillit avec douceur les amis de Retz, fit cesser quelques-unes des rigueurs dont se plaignoit le prisonnier, mais ne donna aucun espoir pour sa liberté.

Il y avoit plus d’un an que duroit cette détention, lorsqu’on apprit la mort de Jean-François de Gondy, archevêque de Paris (21 mars 1654). À peine le ministère fut-il averti de cet événement, qu’il envoya Le Tellier aux chanoines de Notre-Dame, pour leur donner l’ordre de ne point reconnoître le cardinal de Retz pour archevêque. Mais les jansénistes avoient été plus alertes : ils s’étoient rendus au chapitre deux heures avant le commissaire du Roi, y avoient présenté de faux pouvoirs du coadjuteur ; et l’un d’eux avoit pris en son nom possession du siège. Alors la cour, craignant avec raison le crédit que cette nouvelle dignité alloit donner à l’ancien chef de la Fronde, résolut d’entrer en négociation avec lui pour obtenir sa démission. On lui offrit sa liberté et des bénéfices considérables ; mais on exigea que douze de ses amis se rendissent caution qu’il ne se rétracteroit pas avant que sa démission eût été agréée à Rome. Fatigué par une longue captivité, il auroit volontiers souscrit à cet arrangement, si ses confidens ne lui eussent fait sentir les conséquences irrémédiables d’une telle démarche. Il consentit donc à donner sa démission ; mais il refusa obstinément de livrer des otages, voulant se ménager le moyen de rétracter sans danger un engagement qu’il ne vouloit prendre que pour sortir de prison. Mazarin, pressé de terminer cette affaire, renonça aux otages qu’il avoit exigés ; mais au lieu de rendre à Retz sa liberté tout entière, il le fit transférer dans le château de Nantes, où il fut décidé qu’il resteroit sous la surveillance du maréchal de La Meilleraye, jusqu’à ce que le Pape eût accepté sa démission.

La conduite de ce prélat, pendant les quinze mois qu’il fut détenu à Vincennes, ne répondit pas à l’idée qu’on s’étoit faite de son caractère. Il prétend, il est vrai, dans ses Mémoires, qu’il supporta cette longue captivité avec courage ; mais ses amis eurent souvent à gémir de sa foiblesse, et il fallut qu’ils employassent les exhortations les plus vives pour l’empêcher de tout sacrifier au désir de recouvrer sa liberté.

Sa position dans le château de Nantes fut beaucoup plus supportable. Il eut la permission de se promener, de voir ses amis ; et plusieurs dames s’empressèrent, soit par curiosité, soit par intérêt pour lui, de venir dissiper ses chagrins. Parmi elles il remarqua surtout mademoiselle de La Vergne, depuis si connue sous le nom de madame de La Fayette. Cette jeune personne lui fut amenée par une de ses parentes ; et d’abord frappé de sa beauté, qui étoit alors dans tout son éclat, il ne tarda pas à être enchanté de son esprit. Il lui témoigna des sentimens qu’il eut pendant quelque temps la fatuité de croire partagés ; mais il s’aperçut bientôt que mademoiselle de La Vergne avoit un autre caractère et d’autres principes que les femmes entre lesquelles il avoit autrefois partagé ses hommages.

Ces distractions ne l’empêchoient pas de concerter avec ses amis les moyens de recouvrer sa liberté. Le maréchal de La Meilleraye avoit pour lui beaucoup d’égards : il ne négligeoit rien pour adoucir sa captivité ; mais, fidèle aux devoirs qui lui étoient imposés, il le faisoit garder avec soin. Malgré cette surveillance, les amis du prélat imaginèrent un plan d’évasion dont le succès sembloit assuré ; et ils s’occupèrent ensuite de la conduite qu’il tiendroit aussitôt qu’il seroit libre. Il fut décide que Retz se rendroit sur-le-champ à Paris, au moyen de relais qui seroient disposés sur la route ; qu’il révoqueroit publiquement sa démission, et qu’il prendroit en personne possession de l’archevéché. On ne redoutoit aucun obstacle sérieux de la part du gouvernement, parce qu’on croyoit s’être assuré de l’assistance de la populace ; et le prélat doutoit si peu de son triomphe, qu’il s’exprime ainsi dans ses Mémoires : « Je me serois, dit-il, rendu maître de la capitale et du royaume, en brisant mes fers. » Le chevalier de Sévigné, zélé partisan de Port-Royal, étoit chargé de commander l’escorte.

La première partie de ce plan eut le succès qu’on avoit espéré. Le cardinal de Retz sortit heureusement du château (8 août) ; mais le cheval sur lequel il monta s’étant emporté, il fit une chute, se démit l’épaule, et fut ainsi hors d’état d’aller soulever les Parisiens. Ses amis le transportèrent à Machecoul, où il révoqua sa démission en présence de deux notaires ; et il se réfugia ensuite à Belle-Ile, place qui appartenoit à sa famille. Il n’y fut pas long-temps à l’abri des poursuites, parce que la cour fit marcher des troupes de ce côté ; et, quoique malade, il fut obligé de s’embarquer précipitamment pour l’Espagne.

Arrivé à Saint-Sébastien au commencement de septembre, il obtint de Philippe IV la permission de traverser le royaume pour se rendre à Rome, où il espéroit trouver des protections puissantes. Il fit lentement ce voyage, déguisé en laïque, et sous le nom du marquis de Saint-Florent. Pendant son séjour dans la petite ville de Tudela, il y eut une émotion populaire où il courut quelque danger. Toujours rempli d’idées orgueilleuses et gigantesques, il dit à Joly qui l’accompagnoit : « Je surpasse Henri IV en un point, puisque la vie de ce prince n’a été en péril que onze fois, et que la mienne y a été quinze. » Il s’embarqua enfin à Vivacos, bourg du royaume de Valence ; et après avoir essuyé une tempête, et risqué d’être pris par la flotte française, chargée d’une expédition dans le royaume de Naples, il arriva à Rome le 28 novembre.

Ayant trouvé dans cette ville des sommes considérables qui avoient été mises à sa disposition, soit par quelques anciens frondeurs, soit par les jansénistes, il y vécut sur le pied d’un homme qui sembloit tirer vanité de sa disgrâce. Il ne marchoit qu’escorté par une troupe de cent cavaliers, et son équipage se composoit de trois carrosses à six chevaux. Accueilli par le pape Innocent x, qui avoit quelques démêlés avec la France, il reçut le pallium des mains de ce pontife, et aussitôt il s’occupa de renouer le fil des intrigues qu’il n’avoit pas cessé d’entretenir à Paris, Une pièce sur laquelle il fondoit de grandes espérances étoit une circulaire aux prélats français, dont la minute lui avoit été envoyée par messieurs de Port-Royal. Son affaire y étoit éloquemment discutée sous le double rapport de la théologie et de la politique. Elle contenoit des maximes hardies et séditieuses ; et tout portoit à croire qu’elle produiroit en France le plus grand effet. Cependant il n’osa la faire partir avant de l’avoir communiquée au cardinal Chigi, secrétaire d’État ; et ce ministre, qui la trouva beaucoup trop forte, lui conseilla de la supprimer.

Au moment où il étoit encore indécis sur l’usage qu’il feroit de cette lettre, Innocent x mourut (7 janvier 1655), et Retz entra dans le conclave, où il espéra que de nouvelles chances pourroient lui être favorables. Cependant, malgré les talens qu’il croyoit avoir pour la politique, il ne joua qu’un rôle peu important dans cette assemblée. Le cardinal Chigi fut élu pape, avec le consentement de la France, et prit le nom d’Alexandre vii. Retz, toujours présomptueux, se vanta d’avoir puissamment contribué à l’élection, « quoique, dit Joly, dans le fond il n’en fût rien ; » et les propos qu’il tint à ce sujet indisposèrent contre lui le nouveau Pape, qui, comme secrétaire d’État, lui avoit auparavant témoigné quelque intérêt.

D’autres torts rendirent sa position encore moins favorable à la cour de Rome. Sans avoir pris les ordres du Pape, il adressa aux évêques de France la circulaire de messieurs de Port-Royal : on en fit courir à Paris un grand nombre de copies ; elle excita quelque rumeur, et fut brûlée par la main du bourreau. Non content de cette démarche, et malgré les ordres précis du Roi, qui vouloit que le chapitre de Notre-Dame gouvernât le diocèse, il nomma deux grands vicaires, choisis parmi les jansénistes les plus ardens ; et il accompagna cette nomination d’une lettre aux chanoines presque aussi violente que la circulaire destinée aux évêques. Le Pape, éclairé enfin sur ses sentimens et sur ses liaisons, lui témoigna de la froideur, et parut désirer qu’il négociât avec Mazarin. Ce fut ce qui l’empêcha de compléter l’exécution de ses projets séditieux, par la mise on interdit de l’églisz de Paris : démarche à laquelle il étoit depuis long-temps poussé par messieurs de Port-Royal.

Voyant qu’il ne pouvoit plus compter sur l’appui du Pape, il quitta Rome dans le mois de juillet 1656, et partit pour Besançon, où il se trouva au pouvoir des Espagnols, qui étoient en guerre avec la France. Dans ce moment le jansénisme obtenoit un triomphe aussi brillant que passager par la publication des Provinciales, qui excitoient l’admiration de toutes les classes de lecteurs. Messieurs de Port-Royal se flattant de pouvoir tirer un grand parti de la position du cardinal de Retz, lui adressèrent des instructions contenant le plan de conduite qu’il devoit suivre. Sans réfléchir à tous les scandales qu’il avoit donnés, ils lui proposèrent l’exemple des anciens évêques qui, au temps des persécutions, s’étoient cachés dans les déserts et dans les cavernes, et lui firent espérer qu’avec une apparence de sainteté il recouvreroit la popularité dont il avoit joui autrefois.

Ces conseils lui arrivèrent au moment où des mesures étoient prises pour le faire arrêter à Besançon. Il quitta brusquement cette ville, changea de nom, et résolut de se dérober à tous les regards, puisque ses amis pensoient que c’étoit un moyen d’acquérir une grande réputation dans le monde. « Mais dans son cœur, observe malignement Joly, il ne se preposoit de se tenir caché que d’une manière et dans un esprit tout différent. » En effet on le vit pendant plusieurs années errer de ville en ville, se plaire à la vie peu décente des hôtelleries, et négliger ses affaires les plus importantes pour se livrer à un libertinage obscur. Ses amis de Paris lui assuroient huit mille écus par an : somme suffisante, s’il eût pu prendre sur lui de mettre de l’ordre et de l’économie dans sa dépense.

Il passa dans la ville de Constance tout l’hiver de 1656 à 1657, puis il fit de courts séjours à Ulm, à Ausbourg et à Francfort. Suivi dans toutes ces villes par les espions de Mazarin, et craignant d’être enlevé et ramené en France, où Louis xiv menaçoit de lui faire faire son procès, il prit le parti d’aller en Hollande. Ce pays lui offrit tous les plaisirs dont il étoit avide depuis qu’il avoit quitté Besançon : on y jouissoit d’une grande liberté, la diversité des religions y avoit apporté beaucoup de relâchement dans les mœurs, et chacun pouvoit, sans craindre aucune censure, adopter le genre de vie qui lui convenoit. Il auroit été fort satisfait d’une existence où ses goûts n’éprouvoient point de contrariété, s’il n’eût été frappé d’une maladie « qu’il ne gagna pas, dit Joly, en lisant son bréviaire. » Après son rétablissement, il sortit un moment de sa léthargie pour écrire un pamphlet qui fit beaucoup de bruit en Europe (1658). Mazarin ayant traité avec Cromwell, et s’étant engagé à lui remettre Mardick et Dunkerque, Retz s’éleva d’une manière très-vigoureuse contre cette transaction qui avoit quelque apparence de foiblesse, et publia des Remontrances adressées au Roi, sur la remise des places maritimes de la France entre les mains des Anglais. Dans cette circonstance, la conduite de Mazarin paroissoit justifiée par la politique : car l’Espagne faisoit au protecteur de l’Angleterre des offres encore plus avantageuses.

Il se rendit ensuite à Bruxelles pour se concerter avec le prince de Condé, dont il s’étoit montré si longtemps l’ennemi irréconciliable. Ils étoient alors l’un et l’autre à peu près dans la même position : tous deux regrettoient leur patrie ; et si Condé, malgré sa valeur et son génie pour la guerre, n’avoit pu retrouver son ancienne gloire sur les champs de bataille, Retz, malgré son éloquence et son esprit fertile en expédiens, n’étoit point parvenu à ranimer les restes d’un parti découragé. Leur entrevue fut cordiale : le prince promit au cardinal de ne point faire sa paix sans lui en donner avis, et Retz prit le même engagement à l’égard de l’archevêché de Paris. Après cette conférence, il repartit pour la Hollande, où il habita successivement les villes d’Amsterdam, de La Haye et d’Utrecht. Ce dernier séjour lui parut surtout fort agréable, parce qu’il y contracta une liaison avec une jolie fille d’hôtellerie. Ayant fait un petit voyage à Naarden, il manqua d’être enlevé par les agens de Mazarin ; et la crainte de retomber dans le même péril le fit partir pour Roterdam, où il crut trouver plus de sûreté.

Ce fut là qu’il reçut un émissaire des jansénistes, chargé de lui faire les propositions les plus brillantes. Saint-Gilles lui offrit le crédit et la bourse de ses amis, qui étoient nombreux et puissans ; mais à la condition qu’il ne balanceroit plus à éclater, et à fulminer l’interdit sur l’église de Paris. Il lui promettoit, dans ce cas, l’appui de toute la secte. Le cardinal, qui craignoit toujours le procès dont Louis xiv l’avoit menacé, ne voulut prendre aucun engagement. Il flatta Saint-Gilles, fit ses efforts pour ne pas le décourager, et se ménagea ainsi fort habilement une assistance qui pouvoit lui devenir très-utile s’il étoit jamais en position de traiter avec la cour.

L’année suivante (1659), il fit un voyage à Ratisbonne, où il apprit que la paix entre la France et l’Espagne étoit sur le point de se conclure. Cette nouvelle, qui détruisoit presque toutes ses espérances, lui fit adopter la résolution d’aller à Bruxelles se concerter de nouveau avec le prince de Condé, qui devoit prendre à cet événement le même intérêt que lui. Ils s’efforcèrent de mettre des obstacles à la paix, mais leurs tentatives furent inutiles : le traité des Pyrénées fut conclu le 7 novembre 1609 ; le prince y fut compris, sans qu’aucune de ses prétentions eût été admise ; et Retz, auquel on ne fit pas même de propositions, tomba dans la situation la plus fâcheuse. Il retourna en Hollande, où il se livra plus que jamais à la dissipation : la discorde se mit parmi ses domestiques, qui cependant s’unissoient souvent pour lui reprocher leur exil et leur malheur ; et il ne trouva, pour s’étourdir, que des distractions peu dignes du caractère sacré qu’il s’obstinoit cependant à faire valoir.

En 1660, il alla deux fois en Angleterre. Charles II étoit rétabli depuis l’année précédente ; et Retz, qui avoit été assez heureux pour lui rendre en France quelques services, fut très-bien accueilli par ce prince. Il profita de cette faveur pour tramer une intrigue, sur laquelle il fondoit l’espoir de rentrer dans son pays avec des conditions avantageuses. Pendant les conférences de la paix, le roi d’Angleterre, qui n’avoit point encore la certitude de remonter sur son trône, avoit témoigné, mais vainement, le désir d’épouser l’une des nièces de Mazarin : Retz, instruit que le ministre s’étoit repenti de n’avoir pas prêté l’oreille à cette négociation, essaya de la renouer, se flattant que s’il parvenoit à rendre un si grand service à celui dont son sort dépendoit, rien ne s’opposeroit plus à ce que Louis xiv lui pardonnât. Mais Charles rejeta avec hauteur cette avance imprudente : alors le prélat déclama plus que tout le monde contre les prétentions exorbitantes d’une famille dont il exagéra l’obscurité, et ne négligea rien pour faire croire que c’étoit lui qui avoit mis obstacle à une alliance aussi disproportionnée. Cette conduite fut loin de lui concilier l’estime de la cour d’Angleterre ; cependant il reçut de Charles II des secours assez considérables.

Revenu en Hollande, il apprit que la santé de Mazarin déclinoit visiblement, et que sa guérison sembloit impossible. Alors il prit un ton entièrement opposé à celui dont il s’étoit servi jusqu’alors : il fit représenter à Mazarin qu’il n’étoit ni juste ni glorieux de laisser le diocèse de Paris dans le trouble où il se trouvoit plongé depuis si long-temps ; et qu’il étoit digne d’un ministre qui avoit rendu la paix à l’Europe, de couronner son ouvrage en la donnant à l’Église. Mazarin se montra peu sensible à ce langage, qui, quoique fort radouci, n’annonçoit point dans celui qui le tenoit l’intention de donner sa démission. Le prélat, irrité, résolut d’écrire une nouvelle circulaire aux évêques du royaume ; et le projet lui en fut encore fourni par messieurs de Port-Royal.

On y reprochoit à Mazarin la dureté de son cœur, lorsqu’il étoit sur le point de descendre au tombeau : on imploroit le secours et les prières de tous les prélats de l’Église catholique ; on annonçoit que si justice n’étoit pas rendue à un archevêque illégalement proscrit, il n’en demeureroit pas là, et qu’il seroit obligé de faire usage des derniers remèdes, dont jusqu’à présent il n’avoit pas voulu se servir, dans la crainte de troubler l’État pendant la guerre. C’étoit une nouvelle menace d’interdit : mais la cour n’en étoit pas effrayée, parce qu’elle savoit que Retz redoutait toujours qu’on ne procédât contre lui pour sa conduite pendant les troubles, et qu’on ne le condamnât comme rebelle. Les jansénistes se servirent de tous les moyens qui étoient en leur pouvoir, pour donner à cette lettre la plus grande publicité ; mais elle produisit peu d effet.

Mazarin mourut le 9 mars 1661. Aussitôt que cette nouvelle fut parvenue au cardinal de Retz, qui étoit à Amsterdam, il se crut délivré du seul obstacle qui s’opposoit à ce qu’il allât se mettre en possession de son archevêcbé. Il prit donc en grande hâte la route de Paris : mais ayant appris à Valenciennes que les ordres les plus sévères étoient donnés contre lui s’il osoit reparoître en France, il revint tristement sur ses pas, s’arrêta quelque temps à Bruxelles, puis alla se fixer à La Haye.

Cependant Louis xiv, qui immédiatement après la mort de Mazarin avoit annoncé l’intention de gouverner par lui-même, voulut mettre fin aux troubles qui désoloient depuis plusieurs années l’Église de Paris. Il chargea Le Tellier de négocier avec Retz ; et la première condition qu’on exigea de lui fut sa démission. D’ailleurs des propositions fort avantageuses lai furent faites ; mais on lui déclara que s’il s’y refusoit, tout espoir de revenir en France lui seroit désormais enlevé. Fatigué de mener une vie errante, il rejeta les conseils violens des jansénistes, et les bases de la négociation furent bientôt arrêtées. Il fut convenu que le Roi lui donneroit l’abbaye de Saint-Denis, affermée quarante mille écus ; qu’on lui restitueroit le revenu de son archevêché et de ses autres bénéfices, versés à l’épargne depuis qu’il étoit absent ; qu’une amnistie générale seroit accordée à tous ses partisans ; et que les ecclésiastiques de Paris qui avoient été exilés pour avoir embrassé sa cause seroient rappelés, et réintégrés dans leurs bénéfices. Les articles secrets du traité furent qu’il ne paroîtroit point à Paris avant qu’un nouvel archevêque eût été installé, et qu’il partiroit pour Rome aussitôt que le Roi le lui commanderoit.

Conformément à cet arrangement, Retz se rendit à Commercy qui lui appartenoit, et il y donna sa démission de l’archevêché de Paris, en présence de deux notaires (1662). Marca fut nommé à sa place : mais il mourut le 29 juin, le jour même où ses bulles arrivèrent. Péréfixe lui succéda, et fut deux ans sans pouvoir être installé, parce que l’expédition de ses bulles se trouva suspendue par un démêlé entre Louis xiv et le Pape, à l’occasion d’une insulte que le duc de Créqui, ambassadeur de France, avoit reçue à Rome (20 août). Il fallut donc que Retz demeurât éloigné de la capitale beaucoup plus long-temps qu’il ne l’avoit attendu. Il employa ses loisirs à rendre la justice à ses vassaux, à des parties de plaisir, et à la composition de deux ouvrages auxquels il attachoit une grande importance. Sa tête étant remplie de tous les événemens où il avoit joué un rôle pendant les troubles, il essaya de les retracer dans une production latine, en prenant pour modèle la célèbre histoire du président de Thou. Il en écrivit quelques pages fort éloquentes ; mais bientôt il abandonna ce travail, pour se livrer à une occupation qui flattoit beaucoup plus sa vanité. Il fit dresser la généalogie de sa famille, la corrigea lui-même avec une exactitude minutieuse, ne cessa de s’en occuper pendant plusieurs années ; et quand elle fut finie il l’envoya à d’Hozier, pour la mettre en ordre et la faire dessiner. Cet ouvrage ne fut imprimé qu’après sa mort en 1682, par les soins de madame de Lesdiguières, sa parente.

Enfin en 1664 Péréfixe ayant reçu ses bulles, il fut permis au cardinal de Retz de quitter Commercy pour venir saluer le Roi. Quelques-uns de ses anciens partisans allèrent au devant de lui jusqu’à Joigny, et il partit pour Fontainebleau où étoit la cour. Il y fut reçu avec beaucoup de froideur : cet accueil l’embarrassa ; et la jeunesse, qui ne l’avoit pas vu pendant les troubles, s’étonna que cet homme eût fait autrefois tant de bruit. Il alla ensuite s’établir à Saint-Denis, où il prit quelque connoissance de ses affaires, qui étoient dans le plus grand désordre.

Tout Paris alla l’y voir : il y eut plus d’engouement que de véritable intérêt dans cet empressement, auquel il se prêta de fort bonne grâce. Madame de Sévigné, qui étoit sa parente, et qu’il avoit beaucoup vue pendant la guerre de 1649, ne fut pas des dernières à se rendre auprès de lui. Il lui avoit écrit à l’époque où il s’étoit échappé du château de Nantes, et pendant sa longue absence il n’avoit pas cessé d’être en relation avec elle. Madame de Sévigné, fort étrangère à ses intrigues politiques et à sa conduite privée, avoit conçu la plus haute idée de ses talens : elle fut enchantée de sa conversation, pleine de traits piquans et d’anecdotes curieuses ; et le goût qu’elle prit à sa société s’augmenta depuis, parce qu’il parut partager son enthousiasme pour madame de Grignan. Elle avoit alors trente-sept ans, et le cardinal en avoit plus de cinquante. Ce dernier, guéri de beaucoup d’illusions, et disposé à mener une vie plus régulière, étoit devenu moins indigne de l’attachement d’une femme qui mettoit les vertus et les bienséances de son sexe au premier rang de ses devoirs.

Cette première liaison de madame de Sévigné avec le cardinal de Retz dura peu, parce qu’il reçut bientôt l’ordre de retourner à Commercy. Deux ans après, il lui fut prescrit d’aller à Rome ; et il fit partie du conclave où Clément ix fut élu, en remplacement d’Alexandre vii (1667).

L’année suivante il revint à Commercy ; et il se présenta une occasion où il crut pouvoir faire quelque chose d’agréable pour madame de Sévigné. La fameuse duchesse de Chatillon, devenue duchesse de Meckelbourg, avoit un procès avec le maréchal d’Albret : Retz pouvoit, par son crédit, être utile à l’une des parties, et il offrit ainsi ses services à madame de Sévigné (20 décembre 1668) : « Si les intérêts de madame de Meckelbourg et de M. le maréchal d’Albret vous sont indifférens, je solliciterai pour le cavalier, parce que je l’aime quatre fois plus que la dame. Si vous voulez que je sollicite pour la dame, je le ferai de très-bon cœur, parce que je vous aime quatre millions de fois mieux que le cavalier ; si vous m’ordonnez la neutralité, je la garderai. Enfin parlez : vous serez ponctuellement obéie. »

Quatre ans après, Retz ayant eu la permission de faire à Paris un assez long séjour, il y tomba malade, et madame de Sévigné lui prodigua les plus tendres soins. Elle écrivoit à madame de Grignan, le 9 mars 1672 : « Nous tâchons d’amuser notre bon cardinal. Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes[8] ; Molière lui lira samedi Trissotin (les Femmes savantes), qui est une fort plaisante chose ; Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique : voilà tout ce qu’on peut faire pour son service. Il vous aime de tout son cœur, ce pauvre cardinal : il parle souvent de vous, et vos louanges ne finissent pas si aisément qu'elles commencent. »

Retz, qui avant d’être arrivé à une grande vieillesse éprouvoit plusieurs infirmités, suites naturelles de la vie qu’il avoit menée, et qui se trouvoit désormais insensible à presque toutes les jouissances, prit la sage résolution d’acquitter les dettes immenses qu’il avoit contractées dans le temps des troubles. Il falloit, pour y parvenir, réduire considérablement sa dépense ; et il résolut de se retirer pour long-temps à Saint-Mihel, qui faisoit partie de ses domaines. Cette résolution fut généralement applaudie ; et madame de Sévigné, dans diverses lettres à sa fille, témoigna tout le chagrin qu’elle lui causoit, quoiqu’elle ne pût s’empêcher de l’approuver.

« La tendresse qu’il a pour vous, et la vieille amitié qu’il a pour moi, m’attachent très-tendrement à lui. Je le vois tous les soirs depuis huit heures jusqu’à dix : il me semble qu’il est bien aise de m’avoir jusqu’à son coucher. Nous causons sans cesse de vous : c’est un sujet qui nous mène bien loin, et qui nous tient uniquement au cœur (5 juin 1675).

« Je fus hier assez heureuse pour aller me promener avec Son Eminence tête a tête au bois de Vincennes : il trouva que l’air me seroit bon. Il n’étoit pas trop accablé d’affaires ; nous fûmes quatre heures ensemble : je crois en avoir bien profité ; du moins les chapitres que nous traitions n’étoient pas indignes de lui. C’est ma véritable consolation que je perds en le perdant : et c’est moi que je pleure et vous aussi, quand je considère toute la tendresse qu’il a pour vous. Son départ achève de m’accablier (12 juin). »

Madame de Sévigné retrace d’une manière touchante le chagrin qu’elle éprouva en se séparant du cardinal de Retz : elle alla lui dire adieu dans une maison de campagne de Caumartin. « J’y fus lundi dernier, dit-elle ; je le trouvai au milieu de ses trois fidèles amis : leur contenance triste me fit venir les larmes aux yeux ; et quand je vis Son Eminence avec sa fermeté, mais avec sa bonté et sa tendresse pour moi, j’eus peine à soutenir cette vue. Après le dîner, nous allâmes causer dans les plus agréables bois du monde : nous y fûmes jusqu’à six heures dans plusieurs sortes de conversations si bonnes, si tendres, si aimables, si obligeantes et pour vous et pour moi, que j’en fus pénétrée. Madame de Caumartin arriva de Paris avec tous les hommes qui étoient restés au logis ; elle vint nous trouver dans ce bois. Je voulus m’en retourner à Paris : ils m’arrêtèrent à coucher sans beaucoup de peine. J’ai mal dormi le matin ; j’ai embrassé notre cher cardinal avec beaucoup de larmes, et sans pouvoir dire un mot aux autres. Je suis revenue tristement ici, où je ne puis me remettre de cette séparation (mercredi 19 juin). »

Quoique cette lettre et les précédentes annoncent dans celle qui les a écrites l’amitié la plus sincère pour le cardinal, madame de Sévigné ne s’aveugloit pas entièrement sur ses défauts et sur ses anciens torts. Dans le même temps le duc de La Rochefoucauld fit de ce prélat un portrait qui, sans être flatté, respiroit cependant l’indulgence que le monde étoit alors disposé à lui accorder : les personnes choisies, à l’examen desquelles ce morceau fut soumis, y trouvèrent une vérité frappante et madame de Sévigné le transmit à sa fille, en en portant le même jugement. « Celui qui l’a fait, lui dit-elle, n’est point son ami intime ; il n’a nul dessein que le cardinal le voie, ni que cet écrit coure ; il n’a point prétendu le louer. Le portrait m’a paru très-bon, pour toutes ces raisons. Je vous l’envoie, et vous prie de n’en donner aucune copie : on est si lassé des louanges en face, qu’il y a du ragoût à pouvoir être assuré que l’on n’a eu nul dessein de faire plaisir, et que voilà ce qu’on dit quand on dit la vérité toute « naïve. »

Voici ce morceau, où l’on reconnoîtra la touche fine et délicate de l’auteur des Maximes.

« Paul de Gondy, cardinal de Retz, a beaucoup d’élévation, d’étendue d’esprit, et plus d’ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire ; plus de force que de politesse dans ses paroles ; l’humeur facile ; de la docilité et de la foiblesse à soutenir les plaintes et les reproches de ses amis ; peu de piété, quelque apparence de religion. Il paroît ambitieux sans l’être : la vanité et ceux qui l’ont conduit lui ont fait entreprendre de grandes choses, toutes opposées à sa profession ; il a suscité les plus grands désordres dans l’État, sans avoir un dessein formé de s’en prévaloir ; et bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n’a pensé qu’à lui paroître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé.

« Il a su néanmoins profiter avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal : il a souffert sa prison avec fermeté, et n’a dû sa liberté qu’à sa hardiesse. La paresse l’a soutenu avec gloire pendant plusieurs années dans l’obscurité d’une vie errante et cachée : il a conservé l’archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais après la mort de ce ministre il s’en est démis sans connoitre ce qu’il faisoit, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l’oisiveté : il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d’esprit ; et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre, qu’il semble qu’il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter : il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l’écoutent par des aventures extraordinaires ; et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités ; et ce qui a le plus contribué à sa réputation est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l’amitié, quelque soin qu’il ait pris de paroître occupé de l’une et de l’autre. Il est incapable d’envie et d’avarice, soit par vertu, soit par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu’un particulier ne pouvoit espérer de leur pouvoir rendre ; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de s’acquitter. Il n’a point de goût ni de délicatesse ; il s’amuse à tout, et ne se plaît à rien : il évite avec adresse de laisser pénétrer qu’il n’a qu’une légère connoissance de toutes choses. La retraite qu’il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie : c’est un sacrifice qu’il fait à son orgueil sous prétexte de dévotion. Il quitte la cour, où il ne peut s’attacher ; et il s’éloigne du monde, qui s’éloigne de lui. »

Ce portrait, comme nous l’avons observé, se ressent un peu de l’indulgence qu’on commençoit à témoigner pour les anciens torts du cardinal de Retz : il annonce dans l’auteur l’intention de garder une grande impartialité à l’égard d’un contemporain dont il n’avoit pas eu à se louer ; mais La Rochefoucauld ignoroit que le prélat n’avoit point supporté sa prison avec fermeté ; et que sa conduite dans les pays étrangers, loin d’inspirer de l’estime, n’avoit fait que substituer le mépris à la haute opinion qu’on s’étoit faite d’abord de son caractère.

En partant pour Saint-Mihel, le cardinal laissa une belle cassolette d’argent destinée à la fille de madame de Sévigné : celle-ci crut devoir la refuser ; mais sa mère lui fit sentir qu’il y auroit de l’inconvenance et même de l’ingratitude à se conduire ainsi à l’égard d’un parent. « Je crois, dit-elle, n’avoir pas l’ame trop intéressée, et j’en ai des preuves ; mais je pense qu’il y a des occasions où c’est une rudesse et même une ingratitude de refuser. Que manque-t-il à M. le cardinal pour être en droit de vous faire un tel présent ? À qui voulez-vous qu’il envoie cette bagatelle ? Il a donné sa vaisselle à ses créanciers ; s’il y ajoute ce bijou, il en aura bien cent écus : c’est une curiosité, c’est un souvenir, c’est de quoi parer un cabinet. On reçoit tout simplement, avec tendresse et respect, ces sortes de présens ; et, comme il disoit cet hiver, il est au dessous du magnanime de les refuser : c’est les estimer trop que d’y faire tant d’attention. »

Retz affectoit depuis quelques années une grande dévotion : il s’étoit mis sous la direction d’Arnauld, et les jansénistes ne négligeoient rien pour faire croire que sa conversion étoit aussi sincère qu’elle étoit éclatante. Ce fut à cette réputation de sainteté qu’il dut l’accueil qu’on lui fit à Saint-Mihel. « Il a été reçu, dit madame de Sévigné, avec des transports de joie : tout le peuple étoit à genoux, et le recevoit comme une sauvegarde que Dieu leur envoie. » Il y avoit long-temps que ses amis le pressoient d’écrire ses Mémoires ; et il paroît qu’il les commença dès les premiers momens de son séjour à Saint-Mihel. L’esprit dans lequel ils sont composés n’annonce dans l’auteur ni changement de principes, ni repentir des torts dont il s’étoit autrefois rendu coupable : on y voit au contraire qu’il se plaît à rappeler sans déguisement des actions dont il devroit rougir, et qu’il semble trouver de la satisfaction à mêler dans ses récits les maximes et les doctrines les plus anarchiques.

Cependant, avant de quitter Paris, il avoit témoigné hautement l’intention de se démettre du cardinalat ; et cette résolution lui avoit été inspirée tant par le désir de donner plus d’éclat à sa retraite, que par la nécessité où il se trouvoit de modérer ses dépenses, afin de pouvoir exécuter le projet glorieux d’acquitter ses dettes. Peut-être aussi prévoyoit-il que cette démission seroit refusée. Le Pape, avant même d’avoir reçu sa lettre, lui envoya un bref par lequel il lui ordonnoit de garder son chapeau, et lui faisoit observer que cette dignité ne l’empêcheroit pas de faire son salut. Il répondit que la crainte de ne point se sanctifier sous la pourpre ne l’avoit pas porté à faire cette démarche ; que sa lettre contenoit ses véritables raisons ; et que si Sa Sainteté ne les trouvoit pas bonnes, il se conformeroit à ses ordres. Au mois d’octobre 1676, sa lettre fut lue au consistoire, la démission refusée ; et Retz, en conservant la pourpre, eut toute la gloire d’une démarche qui lui fit beaucoup d’honneur auprès des personnes pieuses.

Pendant cette négociation, il avoit trouvé le moyen de concilier ses projets d’économie avec une certaine représentation, et les jouissances auxquelles il n’avoit pas renoncé. « Il ne m’a point dit adieu pour jamais, écrivoit madame de Sévigné : il m’a donné toute l’espérance du monde de le revoir. Il gardera son équipage de chevaux et de carrosses, car il ne veut plus avoir la modestie d’un pénitent. » Quelques jours après, elle disoit à sa fille : « Quand vous lui écrirez, ne vous contraignez point. S’il vous vient quelque folie au bout de votre plume, il en est charmé « aussi bien que du sérieux. Le fond de religion n’empêche pas ces petites chamarrures. »

À la même époque on apprit la mort de Turenne, tué le 27 juillet, au moment où il alloit livrer à Montecuculli une bataille qu’il étoit sûr de gagner. Cet événement, qui fit perdre tous les fruits d’une des plus savantes campagnes de ce grand général. répandit la consternation à Paris et dans toute la France. On exaltoit les vertus et les talens de Turenne ; et ce qui peut paroître singulier, c’est que dans la société de madame de Sévigné on ne trouvoit, parmi les contemporains, que le cardinal de Retz qui pût lui être comparé : enthousiasme d’autant plus étonnant que le grand Condé vivoit encore. « Je vous conseille, disoit-elle à madame de Grignan, d’écrire à notre bon cardinal sur cette grande mort : il en sera touché. On disoit l’autre jour en bon lieu que l’on ne connoissoit que deux hommes au dessus des autres hommes : lui et M. de Turenne. Le voilà donc seul dans ce point d’élévation ! » Elle donnoit à Turenne le nom de héros de la guerre, et au cardinal celui de héros du bréviaire : expressions qui, si elles ne sont pas une plaisanterie, montrent qu’une femme si distinguée ordinairement par son excellent esprit n’étoit étrangère, quand il étoit question de ses amis, ni à l’exagération ni à l’engouement.

En 1676, Retz se rendit à Rome pour assister au conclave ouvert après la mort de Clément x, qui fut remplacé par Innocent xi. Ce voyage ruina sa santé, affaiblie déjà par un grand nombre d’infirmités. A son retour en France, il s’établit à Commercy, où il ne traîna plus qu’une existence pénible et douloureuse, « Ce n’est plus une vie, dit madame de Sévigne, c’est une langueur. » Elle ajoute qu’il se cassoit la tête d’occupations. Il paroît qu’il mettoit la dernière main à ses Mémoires, et qu’il continuoit sa généalogie, travail dans lequel il étoit aidé par Corbinelli.

Rappelé dans la capitale par un procès, on le vit habiter alternativement l’hôtel de Lesdiguières et l’abbaye de Saint-Denis (1678). Du gain de ce procès dépendoit un arrangement définitif avec ses créanciers. Il avoit déjà payé onze cent dix mille écus de dettes ; et pour fournir en un petit nombre d’années une somme aussi considérable, il lui avoit suffi de vendre ses souverainetés de Commercy et d’Euville, et de se réduire à vingt mille livres de rente. Se trouvant alors beaucoup plus à son aise, il étoit en état de donner des pensions à quelques-uns de ses amis.

Au mois d’août 1679, il fut attaqué, à l’hôtel de Lesdiguières, d’une fièvre continue, qui étoit probablement une fièvre pernicieuse : maladie mortelle si le quinquina n’est pas administré à propos. Madame de Sévigné, madame de Grignan et madame de La Fayette allèrent le visiter. Effrayées de son état, elles demandèrent avec instance qu’on appelât un médecin anglais nommé le chevalier Talbot, célèbre alors par des cures extraordinaires, et par l’usage presque toujours heureux qu’il faisoit du quinquina. Mais les médecins du cardinal rejetèrent cette proposition. Plusieurs saignées qu’ils prescrivirent enlevèrent ce qui lui restoit de forces, et il étoit à l’agonie lorsque Talbot fut appelé. Il mourut le 24 août 1679, âgé de soixante-cinq ans ; et l’on transporta son corps à Saint-Denis, dont il fut le dernier abbé. Peu de temps après, Louis xvi affecta les revenus de cette riche abbaye à la dotation de Saint-Cyr, l’un des plus beaux et des plus utiles établissemens de son règne.

Quelques personnes ont pensé que le cardinal de Retz avoit avancé ses jours, et elles se sont fondées sur le passage d’une lettre que madame de Sévigné écrivit à sa fille au mois de mai de l’année suivante. Ayant fait un voyage en Bretagne, elle s’arrêta quelques jours à Nantes ; et le château d’où Retz s’étoit évadé en 1654 lui rappela cet homme, dont la perte étoit encore récente. « Je ne puis, dit-elle, passer devant ce château que je ne me souvienne de ce pauvre cardinal et de sa funeste mort, encore plus funeste que vous ne le sauriez penser. » Ces dernières expressions ne peuvent se rapporter au genre de mort du cardinal, puisque madame de Grignan avoit été, comme madame de Sévigné, témoin de ses derniers momens. L’explication toute naturelle s’en trouve dans une lettre du 25 août de la même année. En pensant à ce triste anniversaire, elle dit à sa fille : « Il y a bientôt un an que je vous ai quittée et ce fut comme hier que le petit marquis (de Grignan) fit une grande perte. » Il est clair que dans sa première lettre madame de Sévigné a voulu dire que la mort du cardinal fut très-funeste à la fortune du jeune marquis, en faveur duquel il avoit l’intention et n’eut pas le temps de tester : circonstance qui sans doute étoit encore ignorée de madame de Grignan.

Après la mort du cardinal de Retz, ses contemporains, qui ne connoissoient pas ses Mémoires, et qui par conséquent n’avoient pas une idée juste de sa conduite secrète pendant les troubles, témoignèrent pour lui une sorte d’indulgence. En blâmant ses fautes, ils admirèrent son génie ; et son attitude honorable dans ses dernières années fut presque à leurs yeux une réparation des maux qu’il avoit causés à l’État. Cette impression fut confirmée par un des traits les plus profonds et les plus brillans d’une oraison funèbre de Bossuet.

Ce grand orateur, en honorant la mémoire de Le Tellier mort en 1685, six ans après Retz, ne pouvoit oublier que ce ministre avoit, en 1662, obtenu du cardinal une démission long-temps refusée, et nécessaire à la tranquillité du diocèse de Paris. Il parle donc du prélat ; et, sans déguiser ses torts, il paie un tribut d’éloges à ses talens et à son repentir, qu’il croit sincère.

Après avoir dit que Le Tellier, en méprisant la haine de ceux dont il lui falloit combattre les prétentions, acquéroit souvent leur estime et leur amitié, il ajoute : « L’histoire en racontera de fameux exemples : je n’ai pas besoin de les rapporter ; et content de remarquer des actions de vertu dont les sages auditeurs puissent profiter, ma voix n’est pas destinée à satisfaire les politiques et les curieux. Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs ? cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à l’État, d’un caractère si haut qu’on ne pouvoit ni l’estimer, ni le craindre, ni l’aimer, ni le haïr à demi ; ferme génie que nous avons vu, en ébranlant l’univers, s’attirer une dignité qu’à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu’il eut le courage de le reconnoître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et enfin comme peu capable de contenter ses désirs, tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines ? Mais pendant qu’il vouloit acquérir ce qu’il devoit un jour mépriser, il remua tout par de secrets et puissans ressorts-, et après que tous les partis furent abattus, il sembla encore se soutetenir seul, et seul encore menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. » Ce caractère devoit paroître aussi fidèlement qu’éloquemment tracé à des hommes qui n’avoient vu que les actions publiques du cardinal de Retz, et qui non-seulement ignoroient ses désordres secrets, mais étoient loin de soupçonner qu’il avoit employé ses dernières années, en apparence si régulières, à écrire des Mémoires où, en même temps qu’il s’étend avec complaisance sur des détails scandaleux et révoltans, il continue de professer les doctrines politiques les plus dangereuses.

Lorsque ces Mémoires parurent au commencement du dix-huitième siècle, le cardinal de Retz fut jugé plus sévèrement ; et le président Hénault fit ainsi son portrait dans l’Abrégé chronologique de l’histoire de France :

« On a de la peine à comprendre comment un homme qui passa sa vie à cabaler n’eut jamais de véritable objet. Il aimoit l'intrigue pour intriguer : esprit hardi, délié, vaste, et un peu romanesque ; sachant tirer parti de l’autorité que son état lui donnoit sur le peuple, et faisant servir la religion à sa politique ; cherchant quelquefois à se faire un mérite de ce qu’il ne devoit qu’au hasard, et ajustant souvent après coup les moyens aux événemens. Il fit la guerre au Roi, mais le personnage de rebelle étoit ce qui le flattoit le plus dans la rébellion. Magnifique, bel esprit, turbulent, ayant plus de saillies que de suite, plus de chimères que de vues ; déplacé dans une monarchie, et n’ayant pas ce qu’il falloit pour être républicain, parce qu’il n’étoit ni sujet fidèle ni bon citoyen ; aussi vain, plus hardi et moins honnête homme que Cicéron ; enfin plus d’esprit, moins grand et moins méchant que Catilina. Ses Mémoires sont très-agréables à lire : mais conçoit-on qu’un homme ait le courage ou plutôt la folie de dire de lui-même plus de mal que n’en eût pu dire son plus grand ennemi ? »

On voit que l’historien emprunte quelques traits à La Rochefoucauld ; mais il est bien moins indulgent à l’égard d’un homme qu’il a été plus à portée d’apprécier.

Les Mémoires du cardinal de Retz commencèrent à circuler manuscrits dans les dernières années du règne de Louis xiv. Lenglet-Dufresnoy tenoit de d’Audifret, envoyé de France près du duc dé Lorraine, que l’auteur avoit chargé des religieuses de les copier, et qu’elles y firent quelques suppressions. Si l’on en croit Brossette, l’original passa ensuite entre les mains de la princesse douairière de Conti, qui le prêta à la jeune princesse du même nom : celle-ci en fit tirer une copie sur laquelle on en prit beaucoup d’autres, où se trouvoient les lacunes qu’on remarque dans toutes les éditions[9]. L’ouvrage parut pour la première fois en 1717, Nancy, trois volumes in-12 : et l'année suivante il s’en fit deux éditions, l’une à Paris sous le titre d’Amsterdam, quatre volumes in-12, et l’autre à Rouen sous le même titre, cinq volumes in-12. Il eut un succès extraordinaire à cette époque, où le Régent donnoit à la France une impulsion tout opposée à celle qu elle avoit reçue de Louis xiv.

Ces Mémoires peuvent être considérés comme l’un des écrits dans lesquels la langue française déploie le plus de force, de liberté et de hardiesse. Adressés à une femme aux enfans de laquelle l’auteur ne craint pas de dire qu’ils peuvent être utiles, on y trouve toute l’aisance d’une conversation animée ; et cela explique pourquoi on peut leur reprocher de manquer souvent d’ordre et de suite. Le héros s’y peint tel qu’il est, en s’efforçant cependant de donner à ses vices une sorte d’éclat ; et loin de rougir de ses égaremens, il semble regretter le rôle important qui lui fournissoit les occasions de s’y livrer. Peu de livres offrent des théories plus complètes de sédition : on y découvre tous les moyens de tromper et de soulever les peuples ; les maximes les plus dangereuses et en même temps les plus séduisantes s’y présentent avec une audace et une énergie dont il n’avoit été jusqu’alors donné à personne d’approcher ; et ces doctrines, qui se joignent à un récit vif et intéressant, sont presque toujours soutenues par les ressources de l’imagination la plus forte et la plus brillante. On peut présumer que ce livre ne fut pas inutile à ceux qui, vers la fin du siècle dernier, plongèrent la France dans un abîme de maux : et l’un des membres de la Convention, encore vivant, observe que le fameux Legendre « ne lisoit que les Mémoires du cardinal de Retz, qu’il appeloit le Bréviaire des révolutionnaires[10] »

Au reste, ces Mémoires, quoique écrits avec un ton de franchise qui inspire de la confiance, ne sont pas toujours, surtout en ce qui concerne l’auteur, d’une exactitude à l’abri de reproches. Il cherche continuellement à se faire valoir : il veut avoir rempli le premier rôle dans toutes les affaires, tenu seul le fil de toutes les intrigues, entrepris seul les choses les plus hardies ; et l’on voit, comme l’observe très-bien La Rochefoucauld, que son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il dissimule en même temps avec beaucoup de soin la part que prirent les jansénistes aux troubles de ce temps : mais cette omission se trouve amplement réparée dans les Mémoires de Joly, qui fut l’un de ses agens les plus habiles.

Lorsque l’ouvrage fut publié, Brossette en envoya un exemplaire à Jean-Baptiste Rousseau, qui étoit alors à Vienne (28 février 1718). Cet homme célèbre en porta un jugement qui est aujourd’hui peu connu, et qu’on sera sans doute satisfait de retrouver ici.

« J’ai lu ces Mémoires d’un bout à l’autre avec plus de curiosité, je vous l’avoue, que de satisfaction. C’est un salmigondis de bonnes et de mauvaises choses, écrites tantôt bien, tantôt mal, entremêlées de beaucoup de particularités curieuses, mais d’un bien plus grand nombre de détails peu intéressans et fort ennuyeux. Le premier tome est semé de quantité de traits fort jolis, et de pensées très-solides à propos de bagatelles ; et les autres ne sont presque rien que du verbiage à propos de choses sérieuses. Ce qui m’étonne le plus, c’est de voir qu’un cardinal, prêtre, archevêque, homme de qualité, et assez âgé, puisse se représenter lui-même, comme il le fait dans le premier volume, duelliste, concubinaire, et, qui pis est, hypocrite de dessein formé ; ayant pris la résolution, dans une retraite faite au séminaire, d’être méchant devant Dieu, et honnête homme devant le monde. C’est ce qu’il semble avoir oublié dans le reste du livre, où je lui vois des scrupules d’honneur qui gâtent souvent ses affaires. En un mot, il me paroît que cet homme n’étoit ni assez bon pour un citoyen, ni assez méchant pour un factieux ; on diroit que les derniers volumes ne sont pas de la même main que le premier. Avec tout cela, je suis persuadé qu’ils sont effectivement du cardinal de Retz. M. le prince Eugène en a depuis long-temps un exemplaire manuscrit. Tels qu’ils sont, c’est un livre à avoir. Vienne, 26 mars 1718. »

On peut observer que l’illustre lyrique juge trop sévèrement l’ouvrage sous le rapport du style. On y trouve, il est vrai, quelquefois de l’affectation, des rapprochemens peu naturels, des figures de mauvais goût, et des antithèses forcées ; mais il offre presque toujours une rapidité qui entraîne, une abondance d’idées fortes et originales, et un grand nombre de tournures heureuses qui sont restées dans la langue.

Le succès de ces Mémoires ne fit que s’accroître depuis la régence, et les éditions se multiplièrent jusqu’à nos jours. Nous avons suivi, comme la plus exacte, celle de Genève, 1777.

  1. En 1622, l'Eglise de Paris fut érigée en métropole, et Jean-François de Gondy fut sacré en qualité d'archevêque
  2. (i) La Congiura del conte Gio. Luigi de Fieschi, descritta da Agostino Mascardi. Anvers, 1629.
  3. Théâtre de l’Eloquence, ou Recueil choisi des harangues, remontrances, etc. ; second recueil, page 60.
  4. Charles premier perdit la vie sur l’échafaud le 9 février 1649.
  5. Harangues célèbres. Paris, 1655.
  6. Allusion au cardinal Mazarin.
  7. L’auteur fait entendre que le cardinal Mazarin auroit été massacré pendant les troubles, si le peuple n’eût respecté la pourpre romaine.
  8. Probablement Pulchérie, jouée au mois de novembre 1672.
  9. Il paroît certain que pendant la révolution ce manuscrit autographe tomba entre les mains du ministre de l’intérieur Bénezec, qui le destinoit à la bibliothèque du Koi : malheureusement il le confia à deux fonctionnaires de cette époque, qui négligèrent de le restituer, et près desquels on ne peut le réclamer, parce qu’il est probable qu’ils n’habitent plus la France.
  10. Mémoires de Thibaudeau, tome i, page 71.