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Mémoire sur les inondations souterraines auxquelles sont exposés périodiquement plusieurs quartiers de Paris

Lu à l’Académie royale des Sciences, le 15 janvier 1818,





Il s’est manifesté, depuis quelques mois, dans les quartiers septentrionaux de Paris, une crue d’eau souterraine qui a produit l’inondation d’un assez grand nombre de caves, et qui s’est répandue sur la superficie de quelques marais situés au-dessous de l’hôpital Saint-Louis, entre le faubourg du Temple et le faubourg Saint-Martin.

Les opérations auxquelles j’ai eu occasion de me livrer pour établir un système général de distribution d’eaux publiques, m’ayant conduit à recueillir sur le relief des divers quartiers de Paris des détails importants, sans la connaissance desquels il est impossible d’assigner la véritable cause de l’accident dont il s’agit, j’ai pensé qu’il serait utile de donner quelque publicité à ces détails, et d’ajouter ainsi quelque chose à ce que M. Buache a publié dans nos anciens Mémoires[1] sur la topographie et la constitution physique du sol de cette capitale.

La ville de Paris est couverte au nord par les hauteurs de Charonne, de Mesnil-montant, de Belleville, de Montmartre et du Roule ; ces éminences contiguës forment une espèce d’enceinte presque demi-circulaire que la Seine traverse diamétralement. Le terrain compris dans cet espace est un attérissement dans l’étendue duquel la ville s’est accrue par degrés, à partir des bords de la rivière jusqu’au pied des collines dont il vient d’être fait mention.

Antérieurement aux premiers établissements qui se firent sur la rive septentrionale de la Seine, ses bords, exhaussés par des dépôts périodiques d’alluvions, présentaient, ainsi qu’on l’observe par-tout ailleurs dans des localités semblables, une sorte de bourrelet plus élevé que le reste de la plaine ; les décombres qui s’accumulèrent dans l’enceinte de la capitale, à mesure qu’elle s’étendit, élevèrent de plus en plus cette digue, et il se forma naturellement entre elle, et les collines de Charonne, de Belleville, de Montmartre et du Roule, un bas-fond assez prononcé, parallèle à la direction de ces collines.

Ce bas-fond recevait les eaux pluviales qui tombaient dans la vallée, et celles qui descendaient des monticules dont elle était entourée. Ces eaux rassemblées entretenaient un ruisseau qui coulait de l’est au sud-ouest, à partir du coteau de Mesnil-Montant jusqu’au pied de la butte de Chaillot, au-delà de l’emplacement actuel de la Savonnerie. La direction de ce ruisseau est indiquée sur un plan que j’ai publié en 1812, et qui est destiné à représenter les enceintes successives de Paris, ainsi que le relief du terrain sur lequel cette ville est bâtie[2].

Nous avons dit que les bords de la Seine s’étant exhaussés de plus en plus, par l’effet naturel des alluvions et des dépôts de décombres, le sol de la ville se trouvait incliné vers le nord. On conserva cette pente générale à la plupart de ses rues, lorsqu’elles furent pavées pour la première fois. Les eaux pluviales qu’elles recevaient furent conduites hors de l’enceinte fortifiée par des arceaux que l’on pratiqua à travers ses murs ; elles s’écoulaient ensuite au moyen de rigoles qui débouchaient dans le ruisseau de Mesnil-montant, lequel étant ainsi devenu le réceptacle naturel de ces eaux, reçut le nom de grand égout découvert, par opposition avec quelques-uns de ceux que l’on avait pratiqués dans la ville et que l’on avait recouverts de voûtes.

Ce grand égout était encore, au commencement du siècle dernier, un simple fossé creusé en pleine terre dans les marais des faubourgs du Temple, Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre et Saint-Honoré : on le voit indiqué sur les anciens plans de Paris, depuis le plus ancien de tous, qui appartenait à l’abbaye Saint-Victor, et que l’on fait remonter au règne de Charles IX, jusqu’à celui connu sous le nom de plan Turgot, parce qu’il fut dressé sous la prévôté de ce magistrat, de 1734 à 1739. Ces plans montrent que l’on traversait cet égout découvert, ou fossé, au moyen de ponts de maçonnerie qui avaient été construits dans toutes les grandes rues des faubourgs.

Tant que les choses subsistèrent en cet état, le fossé dont il s’agit, creusé de près de deux mètres au-dessous du sol des marais, ne recevait pas seulement les égouts de la ville qui y débouchaient en différents points en coulant du midi au nord ; mais il recevait encore les eaux pluviales qui s’y rendaient des hauteurs de Belleville, de Montmartre, etc., en coulant du nord au midi ; ainsi tous les marais qu’il parcourait, quoique inférieurs au sol de Paris, se trouvaient naturellement desséchés, quelle que fût la fréquence des pluies, soit par infiltrations à travers les berges en terre de cet égout, soit au moyen de saignées superficielles que l’on y faisait aboutir au besoin.

Les quartiers du Louvre, de Saint-Honoré et de la butte Saint-Roch, ayant été couverts de nouveaux hôtels pendant la régence, l’on reconnut la nécessité de reculer les limites de la ville ; et il parut convenable de les porter au-delà du rempart entre la rue d’Anjou de la Ville-l’Évêque, et le faubourg Montmartre : on accorda quelques privilèges à ceux qui voudraient s’y établir ; mais le voisinage du grand égout en aurait éloigné les habitants que l’on voulait y attirer, si on l’avait laissé dans l’état où il se trouvait. On ordonna en conséquence, en 1721, de le recreuser dans toute sa longueur, et de le revêtir de murs ; mais ces dispositions restèrent sans exécution jusqu’en 1737, époque à laquelle la ville entreprit ces ouvrages, qui furent terminés en 1740[3].

Il ne suffisait pas d’avoir redressé le grand égout, d’en avoir pavé le fond, et d’en avoir revêtu les parois de maçonnerie, afin de procurer un écoulement facile aux eaux bourbeuses qu’il recevait ; il convenait encore de le nettoyer par des lavages fréquents : c’est à ce dessein que l’on établit à son origine, vis-à-vis la rue des Filles-du-Calvaire, un vaste réservoir qui pouvait contenir environ vingt-deux mille muids d’eau ; outre le produit entier des sources de Belleville que l’on y avait conduites. Il recevait encore les eaux que l’on tirait de deux puits creusés dans la même enceinte, et de temps à autre on lâchait ces eaux dans le grand égout par des bondes pratiquées convenablement au fond de ce réservoir. Ces lavages fréquemment répétés produisirent d’heureux résultats dont les mémoires du temps font mention. Bientôt on put s’établir sur les bords de cet ancien cloaque, sans avoir à craindre aucune exhalaison dangereuse. Les quartiers du faubourg Montmartre, de la chaussée d’Antin, de la Ville-l’Évèque, et du faubourg Saint-Honoré, se peuplèrent ; enfin le terrain devint si précieux dans ces différents quartiers, que les propriétaires riverains du grand égout demandèrent et obtinrent la permission de le couvrir d’une voûte construite à leurs frais. Mais, comme après l’exécution de cette voûte les inconvénients attachés à la stagnation des immondices cessèrent d’être apparents, on se persuada qu’ils n’existaient plus ; et l’on cessa d’employer au lavage du grand égout les eaux qui avaient été rassemblées, à cet effet, dans le réservoir établi à son origine.

Nous avons rappelé cet établissement dû sur-tout à la prévoyance de M. Turgot ; paixe que c’est aux améliorations que la salubrité publique en retira, qu’on doit attribuer la nouvelle extension que prit la ville de Paris, vers la fin du siècle dernier, dans les terrains de la Grange-Batelière, des Porcherons, de la Ville-l’Évêque et du Roule ; extension par suite de laquelle les anciens marais de ces quartiers se sont transformés en jardins d’agrément, dont la plupart ont été exhaussés par des terres rapportées, pour les mettre à-peu-près de niveau avec les rues adjacentes, car ces rues forment toutes, comme on sait, des chaussées plus ou moins élevées au-dessus du sol naturel de la plaine.

Ce que nous venons de rapporter des divers changements faits au grand égout, suffit pour rendre facile à concevoir ce qui dut arriver, et ce qui arriva en effet, lorsqu’à une simple tranchée creusée jusques alors en pleine terre et dans laquelle s’étaient rendues les eaux pluviales qui descendaient des hauteurs voisines de Paris, on eut substitué un aqueduc voûté, en saillie de plusieurs mètres au-dessus du terrain. Ces eaux, lorsqu’elles tombaient abondamment, devaient être arrêtées par cette espèce de digue, et demeurer stagnantes sur le sol pendant un temps plus ou moins long, jusqu’à ce qu’elles se perdissent par une infiltration lente, ou qu’elles se dissipassent par l’évaporation.

Les rues nouvelles dont ces marais furent entrecoupés, ajoutèrent, par leur élévation au-dessus du terrain, de nouveaux obstacles au libre écoulement des eaux pluviales, et divisèrent ces marais en plusieurs compartiments qui auraient été exposés à des submersions périodiques, s’ils n’eussent point été exhaussés par les décharges publiques qui y ont été transportées à mesure que Paris s’est étendu de ce côté ; cet accroissement a été si rapide, qu’à l’exception des marais du faubourg Saint-Martin, et de quelques-uns que l’on voit encore le long de la rue de la Pépinière, tout l’espace compris entre la Villette et la butte Montmartre, d’un côté, et les anciens boulevards de l’autre, est aujourd’hui remblayé.

Mais ces remblais n’ont influé ni sur les intempéries des saisons, ni sur la nature du terrain primitif. Il est arrivé seulement que là où ils ont été faits, les eaux de pluies extraordinaires qui descendent des monticules voisins, au lieu de se montrer à découvert à leur pied, sont venues plus lentement, en suivant les couches imperméables qui les arrêtent, exhausser la nappe souterraine par laquelle les puits sont entretenus, et submerger le fond de la plupart des caves, qui sont creusées au-dessous du niveau de cette nappe ; et il convient d’observer ici que cet effet doit se manifester non-seulement au nord du grand égout, mais encore dans les quartiers situés entre cet égout et la Seine, attendu que la terre cultivable des marais le long desquels cet égout se prolonge, ne repose point sur des couches de la même nature qui soient perméables au même degré.

Dans les marais de Popincourt, par exemple, dans ceux du quartier Montmartre, de la chaussée d’Antin et du faubourg Saint-Honoré, on trouve au-dessous de la terre végétale, un banc de sable ou de gravier semblable à celui de la Seine ; ce banc, dont l’épaisseur est en quelques endroits de plusieurs mètres, s’appuie sur une couche de glaise imperméable, ou quelquefois immédiatement sur une couche de marne très-compacte, prolongement incliné de celle qui sert de base aux masses de plâtre de Belleville et de Montmartre.

C’est entre ce banc de gravier et ces couches de glaise ou de marne, que s’établit le niveau de la nappe ordinaire des puits ; nappe que les eaux pluviales ne peuvent atteindre qu’après avoir traversé d’abord la couche superficielle de terre végétale, et ensuite les bancs plus ou moins épais de sable ou de gravier que cette terre végétale recouvre. Dans quelques autres parties de marais, et notamment entre les rues des faubourgs du Temple et Saint-Martin, des deux côtés de la rue Grange-aux-Belles, on ne trouve point de bancs de sable sous la terre cultivable, et quoiqu’elle n’ait que cinquante à soixante centimètres d’épaisseur, elle repose immédiatement sur un tuf marneux, tout-à-fait impénétrable à l’eau, de sorte que les eaux sourcillent presque à la surface du sol, pour peu que les pluies aient été abondantes, et qu’elles soient retenues dans cet espace.

La fondation du grand égout n’a donc point été établie sur un terrain homogène dans toute sa longueur : ici cette fondation pénètre un massif de marne ; là, et c’est presque par-tout, le dallage de cet égout est établi, comme celui des aqueducs et des galeries de l’intérieur de Paris, sur le banc de sable ou de gravier à travers lequel les eaux sourcillent : il résulte de cette disposition, que les eaux pluviales qui descendent du nord de cette ville dans la vallée de la Seine, peuvent en quelques endroits filtrer à travers ces couches sablonneuses, non-seulement au-dessous des remblais dont la terre végétale a été recouverte dans l’emplacement des nouveaux quartiers, mais encore passer au-dessous des fondations du grand égout, en traversant le banc de gravier sur lequel il est fondé, et venir entre cet égout et la Seine inonder des caves qui, jusques à l’établissement de cet ouvrage, tel qu’il existe aujourd’hui, semblaient avoir été à l’abri d’un pareil accident.

Voilà les phénomènes naturels dont une connaissance attentive de la topographie de Paris fournirait l’explication, quand même on n’y aurait point été déjà conduit par l’observation de plusieurs faits ; or il est digne de remarque que l’occasion de recueillir des observations à ce sujet se présenta dès 1740, c’est-à-dire l’année même où l’on acheva de revêtir le grand égout de murs de maçonnerie. Les désastres occasionnés par l’inondation extraordinaire de cette année, ont laissé de longs souvenirs. M. Buache de l’Académie des sciences, et M. Bonami de l’Académie des inscriptions, nous ont transmis les détails de ces désastres[4] ; ils remarquent tous les deux qu’après l’inondation superficielle des quartiers voisins de la rivière, deux inondations souterraines se manifestèrent successivement dans les caves voisines des quais, et dans des caves qui en étaient fort éloignées. La première de ces inondations fut occasionnée par les eaux de la rivière, qui s’infiltrèrent à travers les terrains qui la bordent à des distances inégales, selon le plus ou moins de perméabilité de ces terrains. On s’en aperçut dans les quartiers Saint-Honoré, Saint-Denis, Saint-Martin, et du Marais, dès la fin de 1740, quinze jours après que la rivière eut commencé à s’enfler. Les caves se vidèrent naturellement à mesure qu’elle baissa ; mais quand elle fut descendue à sa hauteur ordinaire, c’est-à-dire vers le commencement d’avril, il y eut une seconde inondation souterraine qui se manifesta d’abord dans les caves les plus éloignées de la rivière. Cette marche des eaux, inverse de celle qui avait suivi la première inondation souterraine, fit conclure à MM. Buache et Bonami, que la seconde submersion des caves était due aux pluies qui avaient précédemment abreuvé la terre, et qui en s’écoulant à la Seine, leur réceptacle naturel, remplissaient les diverses cavités qu’elles trouvaient sur leur chemin ; fait d’autant moins étonnant, suivant le témoignage de M. Bonami, qu’à la même époque les caves du château de Mesnil-montant se trouvèrent également remplies d’eau, quoique situées sur une haute sommité, par rapport au niveau de Paris.

L’inondation des caves de Paris observée en 1740 se reproduisit avec des circonstances bien plus graves en 1788. Aux mois d’avril et de mai, elles se trouvèrent tellement remplies d’eau en plusieurs quartiers, que tous les habitants s’en plaignirent aux diverses autorités du temps. Les mémoires que l’on présenta au prévôt des marchands, au ministre du département de Paris, au premier président du parlement, furent renvoyés au bureau de la ville[5], qui chargea ses architectes, ainsi que les inspecteurs des bâtiments et des fontaines, d’éclairer son opinion sur les causes de cette calamité et sur les moyens d’y porter remède. M. Perronet, premier ingénieur des ponts-et-chaussées, et membre de l’Académie des sciences, fut aussi consulté à ce sujet par le prévôt des marchands. Le rapport de ce premier ingénieur, en date du 28 avril 1788, est appuyé d’un procès-verbal constatant que l’inondation souterraine dont on se plaignait s’était étendue, de part et d’autre, du grand égout dans les quartiers de Popincourt, du Marais, du Temple, Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honoré, et de la chaussée d’ Antin, etc[6].

Le bureau de la ville, après avoir reçu les divers renseignements qu’il avait provoqués, publia, le 13 juin de la même année, une ordonnance relative à cette inondation, et qui rappelle avec beaucoup de détails les causes diverses auxquelles elle était alors attribuée[7].

Plusieurs de ceux dont elle avait excité les réclamations, s’appuyant sur une sorte de rumeur publique, prétendaient qu’elle était due à des filtrations d’eau provenant des grands réservoirs de la pompe à feu de Chaillot, lesquels avaient été établis, comme on sait, depuis peu d’années, au sommet d’une colline élevée de quarante mètres environ au-dessus des basses eaux de la Seine. Ils prétendaient que ces filtrations avaient lieu obliquement à travers des terres sablonneuses, et qu’elles se répandaient dans les caves des maisons de Paris. D’autres attribuaient la submersion de ces caves à des ruptures de conduites posées dans les rues. Enfin, et beaucoup de personnes se réunissaient à cet avis, on pensait que cette inondation des caves provenait des eaux des monticules et des plateaux élevés dont Paris est couvert du côté du nord.

On savait depuis long-temps que les bassins de Chaillot étaient parfaitement étanches, et l’on se fut bientôt assuré que les caves étaient inondées, dans un grand nombre de rues sous le pavé desquelles il n’y avait jamais eu de conduites posées[8] ; ces deux causes de l’inondation se trouvant, par ces motifs, écartées de la recherche qu’on avait à faire, il ne restait à examiner que l’opinion de ceux qui attribuaient cet accident à quatorze mois de pluies consécutives, dont le produit, après avoir pénétré jusqu’à la couche imperméable de glaise ou de marne sur laquelle reposent les couches superficielles des montagnes de Mesnil-montant, de Belleville et de Montmartre, filtrait lentement sur la surface de cette couche imperméable, suivant les inclinaisons variées qu’elle présente, et remplissait successivement les caves qui se trouvaient creusées au-dessous du plan de cette nappe.

M. Perronet, en adoptant cette opinion dans le rapport qui vient d’être cité, en donne pour motif non pas tant l’abondance des pluies, que leur continuité et l’humidité de l’atmosphère qui en fut la suite. Il observe, au surplus, que ce n’était pas seulement à l’intérieur de Paris que ces submersions souterraines s’étaient manifestées ; qu’on en était également incommodé dans des campagnes voisines, et notamment près de Champigny, à Draveil, et à Montfermeil, où l’on trouvait l’eau à six pouces seulement au-dessous de la surface du terrain.

Pour apprécier convenablement le degré de confiance que mérite cette explication, il nous reste à comparer à l’année moyenne les deux années qui précédèrent immédiatement 1788, en les considérant sous le rapport de la hauteur d’eau de pluie qui tomba pendant leur durée, et sur-tout sous le rapport de la continuité avec laquelle cette intempérie se manifesta.

Or, suivant l’annuaire du bureau des longitudes, la hauteur d’eau qui tombe année moyenne à Paris est de 53 centimètres[9]. Il résulte aussi d’observations faites sur dix années consécutives, que le nombre moyen annuel des jours de pluie est de cent quarante-deux[10].

D’un autre côte, remontant à 1786, je trouve dans le tableau météorologique dressé pour cette année, par M. Cassini, que la hauteur d’eau tombée fut de 64 centimètres, et qu’il y eut cent cinquante-six jours de pluie[11].

Je trouve également qu’en 1787, la hauteur d’eau tombée fut de 60 centimètres, et le nombre de jours de pluie de cent soixante-huit[12].

Ainsi il demeure constant que pendant les deux années qui précédèrent l’inondation des caves de 1788, la quantité de pluie qui tomba à Paris fut, à-très-peu-près, d’un cinquième plus forte que celle qui y tombe année commune, et que le nombre des jours de pluie surpassa d’un septième ce nombre de jours observé dans les années ordinaires.

Cette surabondance d’eaux pluviales en 1786 et 1787, et les obstacles que diverses constructions, dont nous avons parlé, opposaient au pied des sommités de Belleville, de Montmartre et du Roule, à leur écoulement libre sur la surface du sol, fournissaient, comme on voit, une explication simple de l’écoulement souterrain qu’elles avaient été obligées de prendre ; et il ne paraît pas qu’il ait été fait, dans le temps, aucune objection plausible contre cette explication.

Malheureusement, l’expérience d’une génération est presque toujours perdue pour la génération suivante ; et, comme il s’est écoulé trente ans depuis l’inondation souterraine de 1788, il n’est point étonnant que ce qui arrive aujourd’hui soit regardé comme, une calamité d’une espèce nouvelle[13].

Si l’on se rappelle, d’ailleurs, que la submersion des caves en 1788 fut attribuée, par un grand nombre de personnes, aux filtrations qui avaient lieu à travers le fond et les parois des réservoirs de la pompe à feu établis depuis quelques années sur la montagne de Chaillot, on ne sera point étonné que l’inondation souterraine qui s’est manifestée dernièrement, soit attribuée aux filtrations du bassin de la Villette. L’étendue de ce bassin, la masse d’eau qu’il contient frappent assez les yeux pour que le public, dont le jugement se fonde quelquefois sur des aperçus superficiels, ne cherche point ailleurs la cause des accidents dont il s’agit. Mais, outre que les inondations souterraines ne sont qu’accidentelles et temporaires[14], tandis que le réservoir de la Villette est constamment entretenu plein d’eau à la même hauteur, et qu’on ne peut raisonnablement attribuer des effets momentanés à une cause permanente, n’est-il pas évident que le retour des mêmes circonstances a pu ramener, cette année, sur les mêmes lieux, les mêmes accidents qu’elles y occasionnèrent en 1788.

Or, si l’on consulte l’histoire météorologique des années 1816 et 1817, on verra que nous nous trouvons aujourd’hui placés, à la suite de ces années, précisément comme on se trouva placé, en 1788, à la suite de deux années extraordinairement pluvieuses.

En effet la hauteur annuelle d’eau de pluie fut, en 1786 et 1787, de 62 centimètres ;

Elle a été de 61 centimètres en 1816 et 1817[15].

Le nombre total des jours de pluie, en 1786, et 1787, fut de 324 ;

Il a été de 325 pendant les deux dernières années.

Ainsi, quant à la hauteur d’eau tombée, et à la continuité des pluies, on remarque une parité absolue de circonstances entre les deux couples d’années que nous venons de citer ; de sorte que, d’après l’expérience du passé, on doit être bien moins étonné de la dernière inondation souterraine, qu’on ne devrait l’être si elle n’avait pas eu lieu. J’ajouterai pour compléter la parité, et la rendre plus sensible, qu’aujourd’hui comme en 1788 les inondations souterraines se montrent dans les mêmes endroits aux environs de Paris, et notamment au village de Montfermeil, qui est situé à plus de 50 mètres au-dessous de la plaine de Bondy, sur la sommité des collines qui séparent le bassin de la Seine de celui de la Marne[16].

Si l’on considère que les inondations souterraines qui font l’objet de ce mémoire ont eu lieu à trente ans d’intervalle, et qu’elles ont été le résultat nécessaire de circonstances absolument semblables, on en conclura que cet accident doit être assez rare : car il ne dépend pas seulement de l’abondance des pluies, mais il dépend encore de leur continuité. Il faut, pour qu’il se manifeste, que la terre soit profondément imbibée, et que l’évaporation à sa surface ait été moindre qu’elle n’est ordinairement. Il semble donc que le retour de submersions semblables ne pourrait être prévu quelque temps d’avance, qu’autant qu’on ajouterait aux observations que l’on recueille sur la quantité de pluie qui tombe annuellement, des observations analogues sur la hauteur de l’évaporation journalière à la surface du sol. La quantité d’eau de pluie qui échappe à l’évaporation est en effet la seule qui puisse servir à l’entretien des nappes souterraines, et produire ainsi des submersions accidentelles. Ce qui est certain, d’après les observations que nous venons de rapporter, c’est que, par l’effet des obstacles qu’on a successivement opposés au libre écoulement des eaux pluviales dans les quartiers septentrionaux de Paris, et sur-tout par l’élévation des murs du grand égout au-dessus du sol de la vallée, toutes les fois que la hauteur d’eau tombée dans l’espace de deux années consécutives se sera élevée au-dessus de 120 centimètres, et que le nombre de jours de pluie aura été, dans le même intervalle, de plus de 320, les quartiers de Paris situés sur la rive droite de la Seine seront menacés, pour l’année suivante, d’une inondation souterraine.



  1. Mémoires de l’Académie des sciences. An 1741 et 1742.
  2. Recherches sur les eaux publiques de Paris, les distributions qui en ont été faites, et les divers projets qui ont été proposés pour en augmenter le volume. (Paris, 1812.)
  3. Le grand égout suit les rues des Fossés-du-Temple, Neuve-Saint-Nicolas, Neuve-Saint-Jean, des Petites-Écuries, Richer, de Provence, Saint-Nicolas ; il traverse ensuite des propriétés particulières dans le quartier de la Ville-l’Évêque ; de là il suit la rue d’Angoulême, traverse l’avenue de Neuilly, et vient se jeter dans la Seine, sous le quai de Billy à Chaillot.
  4. Mémoires de l’Académie des sciences, pour 1741 ; Mémoires de l’Académie des inscriptions, tom. xvii, pag. 675.
  5. Ces réclamations, et toutes les pièces qui y sont relatives, se retrouvent aujourd’hui, avec les papiers de l’ancien greffe de l’hôtel-de-ville, déposées aux archives du royaume, et à celles de la préfecture de police.
  6. Ce procès-verbal, en date du 27 avril 1788, est dressé par M. le Sage, inspecteur de l’école des ponts-et-chaussées ; et par MM. Regnard et Feraudy, qui étaient alors élèves de cette école. Il porte que la submersion des caves s’étendait dans les rues de Mesnil-montant, des Gravilliers, Jean-Robert, Saint-Martin, de la Chaussée-d’Antin, Neuve-des-Mathurins, Boudreau, Thiroux, de Provence, Chantereine, Taitbout, d’Artois, Saint-Georges, Saint-Lazare et Coquenard.
  7. Cette ordonnance du bureau de la ville indique que l’inondation souterraine s’étendait dans les quartiers de la chaussée-d’Antin, du faubourg Montmartre, du faubourg Poissonnière, des faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin, et dans les rues adjacentes ; dans les rues de Nazareth, du Temple, et des Fossés-du-Temple, dans les rues de Richelieu et Montorgueil. Elle indique encore que le niveau de l’eau dans les caves inondées était à-très-peu-près le même que celui des puits voisins.
  8. « Dans les rues Grange-aux-Belles, de Lancry, Beaurepaire, du Bout-du-Monde, Neuve-Saint-Jean, des Marais, Neuve-Saint-Laurent, du Vert-Bois, Neuve-Saint-Martin, du Pont-aux-Biches, de la Croix, des Fontaines, Frépillon, Jean-Robert, aux Ours, de la grande Truanderie, Grange-Batelière, Saint-Sauveur, de l’Égout-Saint-Martin, la Pologne, le marché Saint-Martin, il n’y a pas une seule conduite des tuyaux de Chaillot, et cependant il y a de l’eau dans les caves de ces rues. » (Ordonnance du bureau de la ville, du 13 juin 1788, pag. 10.)
  9. Annuaire du bureau des longitudes, pour l’année 1816.
  10. Voici le tableau des jours de pluie pendant chacune des dix dernières années :

    En
    1808 
     132
    jours.
    1809 
     140
    1810 
     131
    1811 
     143
    1812 
     133
    1813 
     151
    1814 
     122
    1815 
     141
    1816 
     167
    1817 
     158
    ____
    Total des jours de pluie pendant dix ans. 1418
  11. Nous comptons ensemble les jours de pluie et les jours de neige.

    Le nombre des jours de pluie fut de 
     134
    Celui des jours de neige 
     22
    ____
    Total. 156

    La hauteur d’eau tombée fut de 23po.5lig. = 0m6336.

    (Mémoires de l’Académie des sciences, pour l’année 1786, pag. 331.)

  12. Le nombre des jours de pluie fut de 
     159
    Celui des jours de neige 
     9
    ____
    Total. 168

    La hauteur d’eau tombée fut de 22po. = 0m5951.

    (Mémoires de l’Académie des sciences, pour l’année 1787, pag. 18.)

  13. Les caves des quartiers septentrionaux de Paris furent cependant inondées en 1802. M. Bralle attribue cette submersion souterraine aux eaux qui descendent des buttes de Mesnil-montant, de Belleville et de Montmartre, dans les quartiers du Temple, de Saint-Lazare et de la chaussée d’Antin. (Voyez le Précis des faits et observations relatifs à l’inondation de 1802, imprimé en 1803, par ordre de monsieur le préfet de police.)
  14. Les marais situés le long de la rue Grange-aux-Belles, entre les faubourgs du Temple et Saint-Martin, ont été inondés en 1817, depuis le mois de mars jusqu’à la fin de juin. Leur inondation a commencé cette année avant le mois de février ; entre les deux submersions, ils ont été mis en culture, comme dans les temps ordinaires.

    Les plus anciens habitants de ce quartier se rappellent les submersions de ces marais en 1788 et 1802, époques antérieures l’une et l’autre à l’établissement du bassin de la Villette, où les eaux n’ont été mises pour la première fois que le 2 décembre 1808.

    Ce qui a contribué sur-tout à la stagnation des eaux dans ces marais, c’est que leur sol est plus bas que celui d’aucun quartier de la ville, et qu’ils reçoivent nécessairement les eaux pluviales des buttes de Montfaucon et de la Villette, ainsi qu’on peut s’en assurer en jetant les yeux sur un plan de nivellement général de Paris. Pour faire écouler ces eaux stagnantes, il n’a fallu qu’ouvrir deux tranchées à travers la rue des Marais, et pratiquer deux percements dans le mur septentrional du grand égout ; c’est-à-dire donner à ces eaux le moyen de s’écouler dans cet égout, comme elles s’y écoulaient avant qu’il eût été revêtu de murs de maçonnerie, en suivant la pente naturelle du terrain.

  15. Voyez les tableaux météorologiques rapportés dans les cahiers du Journal de physique, pour les années 1816 et 1817.
  16. Je tiens de notre confrère M. Bosc, que, dans la commune de Rosny, dont le territoire est de beaucoup supérieur à la plaine de la Villette, les caves ont aussi été submergées dernièrement, et que l’eau se trouve presque à la surface de la terre.