Mélite/Adresse

Mélite
(Édition Marty-Laveaux 1910)
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À MONSIEUR DE LIANCOUR1.


Monsieur,

Mélite seroit trop ingrate de rechercher une autre protection que la vôtre ; elle vous doit cet hommage et cette légère reconnoissance de tant d’obligations qu’elle vous a : non qu’elle présume par là s’en acquitter en quelque sorte, mais seulement pour les publier à toute la France. Quand je considère le peu de bruit qu’elle fit à son arrivée à Paris, venant d’un homme qui ne pouvoit sentir que la rudesse de son pays, et tellement inconnu qu’il étoit avantageux d’en taire le nom ; quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations ensemble n’eurent point tant d’affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si foibles commencements qu’au loisir qu’il falloit au monde pour apprendre que vous en faisiez état 2, ni des progrès si peu attendus qu’à votre approbation, que chacun se croyoit obligé de suivre après l’avoir sue 3. C’est de là, Monsieur, qu’est venu tout le bonheur de Mélite ; et quelques hauts effets qu’elle ait produits depuis, celui dont je me tiens le plus glorieux, c’est l’honneur d’être connu de vous, et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute ma vie,
MONSIEUR,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

CORNEILLE4.


1. Roger du Plessis, seigneur de Liancourt, près de Clermont en Beauvoisis, naquit en 1599. En 1620 il épousa Jeanne de Schomberg, alors âgée de vingt ans. Mariée contre son gré deux ans auparavant à François de Cossé, comte de Brissac, elle s’était opposée à la consommation de cette union, qui avait été rompue sous prétexte d’impuissance. Belle, aimable, spirituelle, elle eût brillé à la cour, si sa piété ne l’en eût éloignée. Elle n’épargna rien pour faire partager à son mari son goût pour la retraite et ses convictions religieuses. Il était brave et plein de cœur, « mais il avoit pris les mœurs ordinaires des courtisans de son âge : l’amour du jeu, du luxe, des amusements et la galanterie. » Cependant il aimait fort la campagne, et la compagnie des personnes de mérite. Sa femme fit faire à Liancourt d’admirables jardins et « attacha à sa maison des gens d’esprit, savants, d’humeur et de conversation agréable. » La dédicace de Mélite nous apprend que M. de Liancourt avait assisté aux premières représentations de cette pièce ; celle de la Galerie du Palais, adressée à Mme de Liancourt, nous montre qu’elle n’avait point vu cette dernière comédie (représentée pour la première fois en 1634). Déjà les deux époux vivaient fort retirés, et lorsqu’en 1643 M. de Liancourt fut fait duc de la Roche-Guyon, sa conversion était complète. La duchesse mourut le 14 juin 1674 ; son mari ne lui survécut que sept semaines. Nous avons tiré presque tous ces détails de l’Avertissement que l’abbé Boileau a placé en tête d’un petit traité religieux de Mme de Liancourt, qu’il a publié sous le titre de Réglement donné par une dame de haute qualité à M*** (la princesse de Marsillac), sa petite-fille… Paris, Augustin Leguerrier, 1698, in 12. Nous avons consulté aussi l’historiette que Tallemant des Réaux a consacrée à Mme de Liancourt.

2. Var. (édit. de 1657) : que vous en fassiez état.

3. Les mots « après l’avoir sue, » et cinq lignes plus bas « de bouche, » manquent dans l’édition de 1648.

4. L’Épître à Monsieur de Liancour se trouve dans toutes les éditions antérieures à 1660 ; les deux pièces suivantes, l’avis Au lecteur et l’Argument, ne sont que dans celle de 1633.