Mélite/Acte 1/Scène 1

Mélite
(Édition Marty-Laveaux 1910)
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SCÈNE PREMIÈRE.


ÉRASTE, TIRCIS.


ÉRASTE.


Je te l’avoue, ami, mon mal est incurable 16 ;
Je n’y sais qu’un remède, et j’en suis incapable :
Le change seroit juste, après tant de rigueur ;
Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon cœur ;
Elle a sur tous mes sens une entière puissance ;
Si j’ose en murmurer, ce n’est qu’en son absence,
Et je ménage en vain dans un éloignement
Un peu de liberté pour mon ressentiment :
D’un seul de ses regards l’adorable contrainte 17
Me rend tous mes liens, en resserre l’étreinte,
Et par un si doux charme aveugle ma raison 18,
Que je cherche mon mal et fuis ma guérison.
Son œil agit sur moi d’une vertu si forte,
Qu’il ranime soudain mon espérance morte,
Combat les déplaisirs de mon cœur irrité,
Et soutient mon amour contre sa cruauté ;
Mais ce flatteur espoir qu’il rejette en mon âme
N’est qu’un doux imposteur qu’autorise ma flamme 19,
Et qui sans m’assurer ce qu’il semble m’offrir 20,
Me fait plaire en ma peine, et m’obstine à souffrir.


TIRCIS.


Que je te trouve, ami, d’une humeur admirable !
Pour paroître éloquent tu te feins misérable :
Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs
Je saurois adoucir les traits de tes malheurs ?
Ne t’imagine pas qu’ainsi sur ta parole 21
D’une fausse douleur un ami te console :
Ce que chacun en dit ne m’a que trop appris
Que Mélite pour toi n’eut jamais de mépris.


ÉRASTE.


Son gracieux accueil et ma persévérance
Font naître ce faux bruit d’une vaine apparence :
Ses mépris sont cachés, et s’en font mieux sentir 22,
Et n’étant point connus, on n’y peut compatir 23.


TIRCIS.


En étant bien reçu, du reste que t’importe ?
C’est tout ce que tu veux des filles de sa sorte.


ÉRASTE.


Cet accès favorable, ouvert et libre à tous,
Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux 24 :
Elle souffre aisément mes soins et mon service ;
Mais loin de se résoudre à leur rendre justice,
Parler de l’hyménée à ce cœur de rocher,
C’est l’unique moyen de n’en plus approcher.


TIRCIS.


Ne dissimulons point : tu règles mieux ta flamme,
Et tu n’es pas si fou que d’en faire ta femme.


ÉRASTE.


Quoi ! tu sembles douter de mes intentions ?


TIRCIS.


Je crois malaisément que tes affections
Sur l’éclat d’un beau teint, qu’on voit si périssable 25,
Règlent d’une moitié le choix invariable.
Tu serois incivil de la voir chaque jour 26
Et ne lui pas tenir quelques propos d’amour 27 ;
Mais d’un vain compliment ta passion bornée
Laisse aller tes desseins ailleurs pour l’hyménée.
Tu sais qu’on te souhaite aux plus riches maisons,
Que les meilleurs partis 28


ÉRASTE.


Trêve de ces raisons ;
Mon amour s’en offense, et tiendroit pour supplice
De recevoir des lois d’une sale avarice 29 ;
Il me rend insensible aux faux attraits de l’or,
Et trouve en sa personne un assez grand trésor.


TIRCIS.


Si c’est là le chemin qu’en aimant tu veux suivre,
Tu ne sais guère encor ce que c’est que de vivre.
Ces visages d’éclat sont bons à cajoler ;
C’est là qu’un apprentif doit s’instruire à parler 30 ;
J’aime à remplir de feux ma bouche en leur présence ;
La mode nous oblige à cette complaisance ;
Tous ces discours de livre alors sont de saison :
Il faut feindre des maux, demander guérison 31,
Donner sur le phébus, promettre des miracles ;
Jurer qu’on brisera toute sorte d’obstacles ;
Mais du vent et cela doivent être tout un.


ÉRASTE.


Passe pour des beautés qui sont dans le commun 32 :
C’est ainsi qu’autrefois j’amusai Crisolite ;
Mais c’est d’autre façon qu’on doit servir Mélite.
Malgré tes sentiments, il me faut accorder
Que le souverain bien n’est qu’à la posséder 33.
Le jour qu’elle naquit, Vénus, bien qu’immortelle 34,
Pensa mourir de honte en la voyant si belle ;
Les Grâces, à l’envi, descendirent des cieux 35,
Pour se donner l’honneur d’accompagner ses yeux ;
Et l’Amour, qui ne put entrer dans son courage,
Voulut obstinément loger sur son visage 36.


TIRCIS.


Tu le prends d’un haut ton, et je crois qu’au besoin
Ce discours emphatique iroit encor bien loin.
Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore
Que bien qu’une beauté mérite qu’on l’adore,
Pour en perdre le goût, on n’a qu’à l’épouser.
Un bien qui nous est dû se fait si peu priser,
Qu’une femme fût-elle entre toutes choisie,
On en voit en six mois passer la fantaisie.
Tel au bout de ce temps n’en voit plus la beauté 37
Qu’avec un esprit sombre, inquiet, agité 38 ;
Au premier qui lui parle ou jette l’œil sur elle 39,
Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle 40 ;
Ce n’est plus lors qu’une aide à faire un favori 41,
Un charme pour tout autre, et non pour un mari.


ÉRASTE.


Ces caprices honteux et ces chimères vaines
Ne sauroient ébranler des cervelles bien saines,
Et quiconque a su prendre une fille d’honneur
N’a point à redouter l’appas 42 d’un suborneur.


TIRCIS.


Peut-être dis-tu vrai ; mais ce choix difficile
Assez et trop souvent trompe le plus habile,
Et l’hymen de soi-même est un si lourd fardeau,
Qu’il faut l’appréhender à l’égal du tombeau.
S’attacher pour jamais aux côtés d’une femme 43 !
Perdre pour des enfants le repos de son âme !
Voir leur nombre importun remplir une maison  44 !
Ah ! qu’on aime ce joug avec peu de raison !


ÉRASTE.


Mais il y faut venir ; c’est en vain qu’on recule,
C’est en vain qu’on refuit, tôt ou tard on s’y brûle 45 ;
Pour libertin qu’on soit, on s’y trouve attrapé :
Toi-même, qui fais tant le cheval échappé 46,
Nous te verrons un jour songer au mariage 47.


TIRCIS.


Alors ne pense pas que j’épouse un visage :
Je règle mes désirs suivant mon intérêt.
Si Doris me vouloit, toute laide qu’elle est,
Je l’estimerois plus qu’Aminte et qu’Hippolyte ;
Son revenu chez moi tiendrait lieu de mérite :
C’est comme il faut aimer. L’abondance des biens
Pour l’amour conjugal a de puissants liens :
La beauté, les attraits, l’esprit, la bonne mine 48,
Échauffent bien le cœur, mais non pas la cuisine ;
Et l’hymen qui succède à ces folles amours,
Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours 49.
Une amitié si longue est fort mal assurée
Dessus des fondements de si peu de durée 50.
L’argent dans le ménage a certaine splendeur
Qui donne un teint d’éclat à la même laideur 51 ;
Et tu ne peux trouver de si douces caresses
Dont le goût dure autant que celui des richesses.


ÉRASTE 52.


Auprès de ce bel œil qui tient mes sens ravis,
À peine pourrois-tu conserver ton avis.


TIRCIS.


La raison en tous lieux est également forte


ÉRASTE.


L’essai n’en coûte rien : Mélite est à sa porte ;
Allons, et tu verras dans ses aimables traits
Tant de charmants appas, tant de brillants attraits 53,
Que tu seras forcé toi-même à reconnoître 54
Que si je suis un fou, j’ai bien raison de l’être.


TIRCIS.


Allons, et tu verras que toute sa beauté
Ne saura me tourner contre la vérité 55.


Acteurs

Acte I, scène I

Scène II


16. Var. a Parmi tant de rigueurs n’est-ce pas chose étrange
Que rien n’est assez fort pour me résoudre au change ?
Jamais un pauvre amant ne fut si mal traité,
Et jamais un amant n’eut tant de fermeté :
Mélite a sur mes sens une entière puissance ;
Si sa rigueur m’aigrit, ce n’est qu’en son absence,
Et j’ai beau ménager dans un éloignement. (1633-57)

17. Var. Un seul de ses regards l’étouffe et le dissipe,
Un seul de ses regards me séduit et me pipe. (1633-57)

18. Var. Et d’un tel ascendant maîtrise ma raison
Que je chéris mon mal et fuis ma guérison. (1633)

19. Var. N’est rien qu’un vent qui souffle et rallume ma flamme. (1633)
Var. N’est rien qu’un imposteur qui rallume ma flamme. (1644-57)
Var. N’est qu’un doux imposteur qui rallume ma flamme. (1660)

20. Var. Et reculant toujours ce qu’il semble m’offrir. (1633-60)

21. Var. Ne t’imagine pas que dessus ta parole. (1633-57)

22. Var. Ses dédains sont cachés, encor que continus,
Et d’autant plus cruels que moins ils sont connus. (1633)
Var. Ses dédains sont cachés, bien que continuels,
Et moins ils sont connus, et plus ils sont cruels. (1644-57)

23. Var. Puisqu’étant inconnus, on n’y peut compatir. (1660)

24. Var. [Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux :]
Sa hantise me perd, mon mal en devient pire,
Vu que loin d’obtenir le bonheur où j’aspire,
Parler de mariage à ce cœur de rocher. (1633-57)

25. Var. Arrêtent en un lieu si peu considérable
D’une chaste moitié le choix invariable. (1633-60)

26. Var. Tu serois incivil, la voyant chaque jour,
De ne lui tenir pas quelques propos d’amour. (1663 et 64)

27. Var. Et ne lui tenir pas quelques propos d’amour. (1633-57 et 68)
Var. Et ne lui tenir pas quelque propos d’amour. (1660)

28. Var. Où de meilleurs partis… (1633-54)
Var. Où des meilleurs partis… (1657)

29. Var. D’avoir à prendre avis d’une sale b avarice ;
Je ne sache point d’or capable de mes vœux
Que celui dont Nature a paré ses cheveux. (1633-57)

30. Var. C’est là qu’un jeune oiseau doit s’apprendre à parler. (1633-57)

31. Var. Il faut feindre du mal, demander guérison. (1633-64)

32. Var. Passe pour des beautés qui soient dans le commun. (1633-60)

33. Var. Que le souverain bien gît à la posséder. (1633-60)

34. Var. Le jour qu’elle naquit, Vénus, quoiqu’immortelle. (1633-64)

35. Var. Les Grâces au séjour qu’elles faisoient aux cieux
Préférèrent l’honneur d’accompagner ses yeux. (1633)
Var. Les Grâces aussitôt descendirent des cieux. (1644-57)

36. Var. Voulut à tout le moins loger sur son visage.
Tirs. c Te voilà bien en train ; si je veux t’écouter,
Sur ce même ton-là tu m’en vas bien conter.
[Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore.] (1633-57)

37. Var. Tel au bout de ce temps la souhaite bien loin. (1633-57)

38. Var. La beauté n’y sert plus que d’un fantasque soin. (1633-54)
Var. La beauté ne sert plus que d’un fantasque soin. (1657)

39. Var. À troubler le repos de qui se formalise. (1633)
Var. À troubler le repos de qui se scandalise. (1644-57)

40. Var. S’il advient qu’à ses yeux quelqu’un la galantise. (1633-57)

41. Var. Ce n’est plus lors qu’un aide à faire un favori. (1633-60)

42. Corneille ne distingue pas l’orthographe appât (appâts) et appas, dont nous faisons deux mots. Il écrit appas dans tous les sens, tant au singulier qu’au pluriel.

43. Var. S’attacher pour jamais au côté d d’une femme. (1633-54)

44. Var. Quand leur nombre importun accable la maison. (1633-57)

45. Var. C’est en vain que l’on fuit, tôt ou tard on s’y brûle. (1633-57)

46. Var. Toi-même qui fais tant du cheval échappé. (1660-63)

47. Var. Un jour nous te verrons songer au mariage. (1633-60)

48. Var. La beauté, les attraits, le port, la bonne mine,
Échauffent bien les draps, mais non pas la cuisine. (1633).

49. Var. Pour quelques bonnes nuits, a bien de mauvais jours. (1633-57)

50. Var. [Dessus des fondements de si peu de durée.]
C’est assez qu’une femme ait un peu d’entregent.
La laideur est trop belle étant teinte en argent. (1633)

51. L’or même à la laideur donne un teint de beauté,
a dit plus tard Boileau dans sa VIIIe satire.

52. En marge, dans l’édition de 1633 : Mélite paroît.

53. Var. Tant de charmants appas, tant de divins attraits. (1633-57)

54. Var. Que tu seras contraint d’avouer à ta honte,
Que si je suis un fou, je le suis à bon conte e. (1633)

55. Var. Ne me saura tourner contre la vérité. (1633-57)


a. Les chiffres qui sont à la fin des variantes, entre parenthèses, marquent les dates des éditions d’où elles sont tirées. Le premier chiffre seul est entier ; il faut suppléer 16 devant les suivants. 1633-57 signifie que la variante se trouve dans toutes les éditions publiées de 1633 à 1657 inclusivement.
Les variantes trop longues pour figurer au bas des pages sont données à la suite de la pièce.

b. L’édition de 1657 donne, par erreur sans doute, seule, au lieu de sale.

c. Il y a Tirsis, au lieu de Tircis, dans toutes les éditions antérieures à 1660.

d. Dans l’édition de 1657 : « aux côté d’une femme. » La faute est-elle à l’article ou au nom, et faut-il lire au côté ou aux côtés ?

e. Conte, compte. C’est l’orthographe constante de Corneille (voyez p. 9, note 1). Nous la conservons à la rime.