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Mélanges (Prudhomme)/Sur un vieux Tableau

Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 200-204).
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SUR UN VIEUX TABLEAU


à alfred ruffin


 
C’est, à peu près, Montmartre, en été, les dimanches
      Jérusalem rayonne au loin ;
Les gibets sont bien droits sur des dalles bien blanches ;
      Le brin d’herbe est fait avec soin ;
Un fort joli sentier conduit à la montagne,
      Ceux-ci viennent, ceux-là s’en vont ;
Une fillette a l’air de dire à sa compagne :
      « Viens-tu voir là-haut ce qu’ils font ? »
On sent la cruauté des fêtes triviales :
      Sous les mourants verts et ridés,
Des soldats efflanqués aux lèvres joviales
      Se penchent sur un coup de dés.

Marie est sans beauté, car la vieillesse est laide ;
      Elle faiblit tout simplement ;
Un groupe désolé pleure et lui vient en aide^
      Et c’est sublime exactement.
Enfin l’artiste est là (car il s’est peint lui-même),
      Casque en tête, au bas du tableau ;
Il saluerait son Dieu, si par candeur suprême
      Il ne se fût peint en bourreau.

Ainsi le peuple court, la ville est très vivante,
      Pendant que Jésus boit son fiel.
Tout est vrai, tout est simple. Une chose épouvante :
      Le bleu limpide et froid du ciel.
C’est moins ce front pâli, mordu par les épines,
      Cet œil noyé d’un pleur vermeil,
Ce sont moins ces soudards aux sordides rapines
      Qui navrent, que ce plat soleil.
Il est affreux de voir, en face du martyre,
      Le médiocre aller son train ;
On sent que l’Espérance à pas lents se retire,
      Prise d’un dédaigneux chagrin.
Oh ! par pitié, la foudre, et les vents, et la pluie !
      Le ciel a sa tâche à remplir :
Ce Christ est mort, c’est fait ; qu’au moins son Dieu l’essuie

      Après l’avoir laissé salir !
Qu’il défende à l’azur de jouer sur ses côtes,
      A son sang noir de dégoutter !
Que tous ces paysans rachetés de leurs fautes
      Aient un peu l’air de s’en douter !
Qu’on voie au noir zénith resplendir une palme,
      Et tous les spectres se lever
Pour accuser le jour d’avoir avec ce calme
      Laissé ce crime s’achever !

Mais le cri de Jésus ne troublait point les mondes :
      Ils sont esclaves de leur poids ;
Et les os demeuraient dans les bières profondes,
      Car c’est de la chaux dans du bois.
Le Golgotha brillait, car les rayons solaires
      Laissent l’ombre dans les lieux bas ;
Les badauds allaient voir, car les hommes d’affaires
      Pour un pendu ne sortent pas ;
Une mère pleurait, l’événement l’explique :
      Son fils mourait, bien qu’il fût Dieu ;
Elle avait mal compris cette métaphysique,
      Car les femmes raisonnent peu.
Ces bourreaux devaient tous frapper dans l’ignorance,
      Car le Juif était condamné,

Mettre au sort son manteau pour tous sans préférence,
      Puisqu’ils l’avaient tous profané.
Le peintre a bien surpris, dans son horreur naïve,
      Le vrai moment du désespoir :
Quand le monde est bruyant et la lumière vive,
      Le fond du cœur muet et noir ;
Quand parmi ces passants tout entiers à la vie
      Seul on souhaite et craint la mort,
Qu’on porte à la matière une ironique envie
      Comme si l’idée avait tort,
Et qu’on est près d’aller mendier la justice
      Comme l’aumône et le pardon,
Parce que l’âme enfin doute et se rapetisse
      Dans le néant de l’abandon.
Dans les premiers venus vous rêviez des apôtres :
      Ils se sont sauvés, les peureux !
A moins qu’ils n’aient vendu votre pensée aux autres
      Sous un verbe scellé par eux.
Vous croyez que le peuple est en secret fidèle
      Aux révoltés de la vertu :
Non, il résiste au bien comme une citadelle,
      Sans même l’avoir combattu.
Quand il vous a souillé le fronf et la tunique,
      Donné le sceptre de bois vert,

Il trouve merveilleux que la place publique
      Vous charme moins que le désert.
Harangueur d’un flot tiède et qui toujours recule,
      Vous lui dites : « J’aime et je crois ! »
Vos attendrissements vous ont fait ridicule
      Jusque dans les douleurs de croix.