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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 179-182).


MON CIEL


à adolphe lepley


 
J’aime d’un ciel de mai la fraîcheur et la grâce ;
Mais, quand sur l’infini mon cœur a médité,
Je ne peux pas longtemps affronter de l’espace
La grandeur, le silence et l’immobilité.

Pascal sombre et pieux me rend pusillanime,
Il me donne la peur et me laisse effaré
Quand il porte au zénith et lâche dans l’abîme
L’homme superbe et vain, misérable et sacré.

Comme le nouveau-né, dont le regard novice
Dans l’ombre du néant paraît encor nager,
Par un avide instinct s’attache à sa nourrice
Et fuit dans sa poitrine un visage étranger ;


Comme le moribond sur ce qui l’environne
Porte des yeux troublés par la funèbre nuit,
Et, dans l’éternité suspendu, se cramponne
A l’heure, à la minute, à l’instant qui s’enfuit ;

Ainsi, devant le ciel où j’épelle un mystère,
Jouet de l’ignorance et du pressentiment,
J’appuie, épouvanté, mes mains contre la terre ;
Ma bouche avec amour la presse aveuglément.

Tremblant, je me resserre en mon étroite place
Je ne veux respirer qu’en mon humble milieu ;
Il ne m’appartient pas de voir le ciel en face :
La profondeur du ciel est un regard de Dieu ;

Non de ce Dieu vivant qui parle dans la Bible,
Mais d’un Dieu qui jamais n’a frappé ni béni,
Et dont la majesté dédaigneuse et paisible
Écrase en souriant l’homme pauvre et fini.

Garde au faite sacré ta solitude altière,
O Maître indifférent dans ta force endormi ;
Moi, je suis homme, il faut que je souffre et j’espère ;
J’ai besoin de pleurer sur le front d’un ami.


A moi l’ombre des bois où le rayon scintille,
A toi du jour d’en haut l’immense égalité ;
A moi le nid bruyant de ma douce famille,
A toi l’exil jaloux dans ta froide unité.

Tu peux être éternel, il est bon que je meure :
L’évanouissement est frère de l’amour ;
J’ai laissé quelque part mes dieux et ma demeure :
Le charme de la mort est celui du retour.

Mais ce n’est pas vers toi que la mort nous ramène :
Tes puissants bras sont faits pour ceindre l’univers ;
Ils sont trop étendus pour une étreinte humaine,
Nul n’a senti ton cœur battre en tes flancs déserts.

Non, le paradis vrai ressemble à la patrie :
Mon père en m’embrassant m’y viendra recevoir ;
J’y foulerai la terre, et ma maison chérie
Réunira tous ceux qui m’ont dit : Au revoir.

En moi je sentirai les passions renaître
Et la chaude amitié qui ne trahit jamais,
Et tu m’y souriras la première peut-être,
O toi qui sans m’aimer as su que je t’aimais !


Mais je n’y veux pas voir la nature amollie
Par la tiède fadeur d’un éternel printemps :
J’y veux trouver l’automne et sa mélancolie,
Et l’hiver solennel, et les étés ardents.

Voilà mon paradis, je n’en conçois pas d’autre :
Il est le plus humain s’il n’est pas le plus beau ;
Ascètes, purs esprits, je vous laisse le vôtre,
Plus effrayant pour moi que la nuit du tombeau.