Médecin de campagne…

Médecin de campagne…
Revue des Deux Mondes4e période, tome 142 (p. 623-656).


Médecin de campagne…

C’était l’hiver, un hiver maussade. Par rafales tombait, presque sans répit depuis deux semaines, une pluie mêlée de neige. Aussi les routes étaient-elles très tirantes, et, dans les ornières pleines d’eau, le cabriolet du médecin allait, durement cahoté.

Déjà la journée s’avançait. À l’horizon, du côté du couchant, par-dessus la ligne morne de grands bois lointains, apparaissait au ciel comme une trouée pourpre, tandis que, dans les fonds de la vallée, tout brouillés de la buée qui se levait des prairies, quelques feux s’allumaient,

M. Valadier, l’un des deux médecins de Sainte-Marie-du-Bosc, le successeur de M. Laffitte, descendait au pas de son cheval la route qui, serpentant à flanc de coteau, mène d’Auffray à Sainte-Marie. Avant un quart d’heure il serait chez lui ; alors, il se mit à récapituler sa journée.


Sa journée !… Pas meilleure que les autres, au contraire !

Dès cinq heures, alors que les rouliers de l’auberge, en face, dormaient encore, il lui a fallu se lever. Des gens étaient là, venus le « quéri » pour aller tout de suite à la Poterie voir une femme en mal d’enfant. — C’est bon, je m’habille !… J’y serai dans une petite heure. — Bien merci, m’sieu le docteur ; on va vous espérer, mais pressez, car elle est bien malade. »

Parbleu… À la Poterie, des tisserands, — le plus misérable corps d’état qui soit, — pour qu’on demande le médecin il faut que ce soit déjà trop tard.

Quand Valadier se fut habillé, qu’il eût bien regardé si sa trousse était en ordre, il descendit à la cuisine, alluma une chandelle, puis, ouvrant le buffet, se tailla une large tranche de pain qu’il couvrit de beurre. Jeune encore, il avait bon appétit ; du reste, il savait qu’il allait rester jusqu’à plus de midi sans rien se mettre sous la dent.

Il s’agissait d’atteler maintenant ; mais, comme Radegonde, sa servante, ne voulait pas se lever si matin, il dut aller lui-même à l’écurie brosser sa jument et la harnacher. Sur ce, endossant une sorte de limousine, il grimpait sur le siège. Un coup de fouet et, malgré le vent, la bête filait bon train.


Pas drôle, là-bas, la petite séance ! D’abord, et, dès le seuil, une odeur qui disait assez la saleté de ces gens-là. Quand on pense qu’à eux huit, les parens, une grand’mère paralysée, cinq enfans, ils n’avaient qu’une chambre, une seule, ou plutôt une tanière sans air ni lumière, car le métier à tisser, placé tout contre, empêchait d’ouvrir la fenêtre. Naturellement, dans ce chenil, la moindre maladie devenait tout de suite grave, toute plaie s’infectait.

Eh oui, elle était très malade, cette femme ! Les commères du voisinage, appelées à son aide, l’avaient abîmée… L’hémorragie ne s’arrêtait pas… — Ah, monsieur, sauvez-moi ! par pitié ! » Facile à dire : Sauvez-moi !… mais elle était perdue… Et, ça ferait, à Valadier, sa troisième de l’année. Quel guignon !… Et quelle joie aussi pour le confrère, cette méchante bête de Palfrène.

Après deux heures éreintantes passées là, Valadier était remonté dans son cabriolet et avait poussé, à travers le bois des Frères-Mercier, jusqu’à Hugleville, où il soignait le premier jardinier du baron, pour une scarlatine. De là, il gagnait Routot afin d’y voir deux malades, la fille du meunier qui avait mal aux yeux, et un gendarme pris de rhumatismes.

Il s’était arrêté pour déjeuner n’importe où, à une espèce d’auberge très pauvre, — et déjà il fallait se remettre en route.

Alors, en suivant la hêtrée de M. Mauger, l’ancien baleinier, il avait visité trois maisons au grand hameau. Dans une seule on l’avait payé — deux francs — le premier argent qu’il empochait. Les autres, comme toujours, « passeraient chez M. le docteur. »


Il allait arriver au bourg. Déjà on entendait les chiens du boucher saluer de furieux aboiemens le passage de la voiture : « Encore une de finie, soupira Valadier. N’importe, un vilain métier que médecin de campagne, au moins en pays cauchois ! Ah ! ces Parisiens qui prônent l’existence large de la vie agreste. Je voudrais bien les y voir !…

Au moment où il rasait au tournant la borne du bourrelier, il lui fallut s’arrêter un peu pour laisser passer une lourde voiture à bâche dont la lanterne flamboyait dans le brouillard. Elle était attelée de quatre gros chevaux. — le messager qui s’en allait à Yvetot pour le marché du lendemain.

— Vous rentrez à la soupe, M’sieu Valadier ? lança l’homme de sa voix enrouée… Doit être bien trempée, à ct’heure. — Je l’espère ! Bonsoir Nicolas, bon voyage. — Merci, Msieu Valadier, bon appétit !


— Eh bien, Radegonde, fit-il à haute voix en entrant dans la cuisine ; eh bien, ma fille, quoi de nouveau ? Tenez, vous ferez sécher ma limousine… C’est ça qui pèse sur les épaules quand c’est plein d’eau !… Est-on venu me demander ?

— Oui, la sœur Agathe de l’Hôtel-Dieu pour dire que vous veniez tout de suite. » Et comme Valadier prenait un air maussade : « Elle a dit : avant son diner !

— Comment ! Mais elle veut ma mort, cette vieille-là !… Et pour qui donc ?… Pour le mendiant d’hier qui a eu la cheville cassée ?

— Oui, il paraît qu’il a de la fièvre, beaucoup.

— Bien sûr qu’il en a !… Il a raison d’en avoir… Manquerait plus que ça qu’il n’en ait pas !… Bah ! servez-moi toujours, ma fille ; j’irai là-bas après souper, il sera encore temps. — Et tout grognant, il ajouta, mais baissant un peu le ton, comme s’il craignait qu’on ne l’entendît au dehors : « Elles m’assomment, avec leurs exigences, ces sœurs ! Elles prennent au sérieux leur soi-disant hôpital. Un hôpital ici, dans un trou de quinze cents habitans ! N’importe, je les gagne bien, leurs trois cents francs par an… Si le cœur leur en dit, elles peuvent aller porter leur clientèle où elles voudront.

— Vous dites ça, et puis, si elles prenaient M. Palfrène, ça vous ferait rudement deuil !

— Eh quoi, ce fruit sec de la Faculté qui a décroché son diplôme on ne sait comment, un monsieur qui saigne encore les gens, comme avant le déluge !… Ah ! oui, elles peuvent en tâter, mais lui serait bien trop malin pour accepter. Pas si bête ! Il y a trop de chirurgie à faire à l’Hôtel-Dieu, — et il se connaît. Il sait bien qu’après être resté vingt années sans exercer, il ne pourrait jamais s’en tirer. On peut faire de la médecine de chic, pas de la chirurgie. Non, tant qu’il peut, il me vole des clientes, mais celles-là, il s’en garderait bien.

La servante, tout en cassant son charbon à secs petits coups de pincettes, reprit : — Sans doute, que Monsieur… aura passé… à la ferme des Rambures… Non ?… Dommage alors ! On dit comme ça… que Maître Landemare… ne va pas trop… C’est un bon client à Monsieur, celui-là… rapport qu’il est maire de sa commune… riche avec ça… Et Monsieur devrait y passer tous les deux jours… Tarder tant que ça, c’est point prudent. Il est brutal, sa femme pas commode…

— Bah ! on ne vivrait plus alors !… Et puis celui-là demeure au diable. Palfrène qui vieillit, qui se fatigue, n’aime pas beaucoup sortir du bourg en hiver. D’ailleurs ces Landemare ! ont quitté autrefois, — ce n’est pas pour le reprendre.

— Oui, mais c’était du temps de M. Laffite, votre prédécesseur, et, depuis lors, y a ou joliment du changement. À l’époque, M. Palfrène n’était point considéré, personne ne le demandait. C’est pour ça, même, qu’il s’était mis à mener la ferme de sa femme. Tandis qu’aujourd’hui, tout le monde va chez lui…

— Il est si intrigant !… Et maintenant, Radegonde, assez jacassé ! j’ai l’estomac dans les bottes… Où sont mes chaussons ?

— Sous le poêle, à chauffer… Allez dans la salle, vous serez mieux qu’ici, et j’ai mes oignons à faire revenir.

— Il n’y avait pas de lettres, non plus ?

— Non, rien que votre journal.


Dès l’entrée dans la salle, — une pièce basse à lambris clairs, — le ronflement du poêle, la nappe bien blanche, le pain à croûte dorée, la suspension de cuivre très reluisante l’amusèrent un instant. Il se frotta les mains avec un vrai sentiment de bien-être. Et cependant le poêle était vieux, tout craqué, semblant vouloir se rompre ; le tapis tout usé ; le bras d’un fauteuil manquait. Au mur quatre ou cinq gravures banales : la Mort de Marie Stuart, le Soldat laboureur, Mazeppa ; dans l’encoignure une étagère d’acajou encombrée de coquillages et d’oiseaux en verre filé.

Le journal parcouru d’un coup d’œil, — car, lorsqu’il avait une fois vu les naissances et les décès du canton, les accidens ou les actes municipaux, le reste le laissait indifférent, — il s’assit les pieds contre le poêle, s’allongea, s’étira et se mit à bâiller. Alors, comme la soupe tardait toujours, de sa grosse voix, il mugit un appel à faire trembler les vitres ; même, dans la rue, le chien du taillandier d’à côté se prit à hurler.

— Radegonde ! eh bien, est-ce pour aujourd’hui ?

— Voilà, voilà !


Semant sur son passage une traînée de vapeur, la soupière faisait enfin son entrée. À peine était-elle sur la table, que Valadier se servait une copieuse assiettée ; puis, les deux coudes sur la nappe, les yeux énormes, le cou tendu, il avalait. L’assiette vidée, il la remplit à nouveau et s’escrima jusqu’à ce qu’elle fût vide. Alors il essuya à deux reprises ses longues moustaches, se tourna un peu de côté, les pieds à plat contre les plaques de faïence, et, pendant un instant, resta dans un anéantissement béat : il ne pensait plus à ses misères, mais seulement au ragoût de Radegonde. Qu’est-ce que ça serait ? Du veau aux carottes ou du mouton aux pommes ?

Ah ! ici, on était bien… tandis que dehors la bise sifflait à l’angle des gouttières, s’accrochait aux ardoises, grondait dans la cheminée…

Radegonde rentrait.

— Comment, de la morue !… fit le jeune homme, aujourd’hui mercredi ?… Mais, ma fille, vous vous trompez, nom d’une brique !

— Dame, c’est Quatre-Temps.

Il eut une moue piteuse.

—… Et si j’avais acheté de la viande au boucher, les sœurs l’auraient su. Déjà elles ne vous aiment guère… Vous savez, monsieur Valadier, dans votre position, faut ménager les idées des dévots. Y en a déjà tant qui vous en veulent !…

— Les sœurs, les sœurs, est-ce qu’elles ont besoin de s’occuper de moi… C’est trop fort, à la fin… Et s’emportant, il asséna sur la table un violent coup de poing : « Puisque c’est ça… D’abord je suis éreinté… Vous irez leur dire que j’ai été forcé de me coucher en arrivant, que j’ai des coliques ; que je n’ai pas pu dîner… Demain sans faute, sur le coup de onze heures, j’y passerai. »

La servante mécontente allait répliquer. Le médecin y coupa court : « C’est bon, c’est bon !… j’en fais mon affaire. Avant de sortir, vous me mettrez la bénédictine avec mon pot à tabac. »


Le lendemain, le temps fut encore très mauvais. Aussi Valadier, le matin, se borna-t’il à quelques petites courses dans le bourg Il entra un instant chez le pharmacien, un nommé Martin, bel esprit, disait-on, même un peu poète, mais tellement phtisique, qu’il se mourait lentement entre ses bocaux, — sans paraître s’en douter du reste.

De là il se rendit à l’hospice. La supérieure n’en finissait pas d’arriver ; malgré tout, en vingt minutes, il eut expédié les deux malades qu’il avait là. L’un d’eux, un chemineau ramassé la veille par les gendarmes et que les religieuses avaient cru très mal, n’était qu’un farceur qui geignait pour se faire dorloter.

Au moment où il s’apprêtait à repartir, on vint le chercher de chez le receveur d’enregistrement, qui, installé depuis deux ans à Sainte-Marie, n’avait pas encore eu besoin d’un médecin. Valadier fut content d’avoir été choisi. Et un client sérieux, celui-là, car, examen fait, le jeune homme constata une otite qui allait bien comporter dix à douze visites…

Tout guilleret de l’aubaine, Valadier fit honneur à son déjeuner ; puis, aussitôt son cognac avalé, il dit à Radegonde d’atteler. Aujourd’hui c’était le tour du bidet blanc,. une grande bête déjà vieille, un œil de moins, la queue chauve. Cette haridelle qui lui venait de son prédécesseur, Valadier aurait bien voulu la troquer contre un bidet râblé et vigoureux, mais il eût fallu dépenser de quatre à cinq cents francs, et l’état de ses finances ne le lui permettait guère.


Prenant par le raidillon qui monte derrière la fonderie de suif, il piqua droit sur Farambosc, traversa la futaie communale, et arriva chez le maître d’école, un Alsacien veuf et chargé d’enfans, dont l’aîné avait une fièvre muqueuse assez compliquée. Le pauvre père, très soucieux, n’en finissait pas de questionner le docteur, s’efforçait de le retenir, comme si, lui parti, le danger couru par le malade allait s’aggraver. Valadier, qui avait hâte de s’en aller, finit par planter là brusquement le bonhomme.

Ah ! maintenant, il s’agissait de gagner la ferme des Rambures. Le cheval, vivement mené, traversa d’abord une plaine resserrée où se profilaient, à droite et à gauche, de longues rangées dormes que le vent avait tordus ; puis le hameau de Cottes-les-Abeilles ; enfin, après une montée assez rude, il déboucha sur un plateau très nu, d’au moins deux kilomètres, où la pluie et le vent faisaient rage. On n’y voyait pas à dix pas. Plusieurs fois le cheval s’égara dans des labours.

— Sapristi ! grognait Valadier, je vais être en retard… Diable ! mais… on dirait que les roues ont du mal à tourner. »

Soudain la voiture s’arrêta net. Jetant les rênes sur la croupe, le médecin sautait à terre et vivement mettait la main au moyeu de droite… il était brûlant !… « Ah bien, merci !… » Il secoua la roue, essaya de la faire tourner, mais elle semblait soudée.

Un moment il resta les bras ballans, hébété. Il en aurait pleuré de se trouver seul, là, loin de tout secours.

Comment faire ? Laisser bête et attelage sur place et s’en aller quêter de l’aide ? Mais le cheval pouvait s’effrayer… Certains, quand ils ont de l’eau dans les oreilles, deviennent ombrageux : celui-ci pouvait filer à travers champs et se jeter dans quelque fondrière.

Aussi Valadier jugea-t-il plus prudent de dételer, et, sa voiture à cul, brancards en l’air, de partira la découverte en tirant le cheval par la bride. À chaque instant, l’animal, sans doute transi, s’arrêtait brusquement pour se secouer de tout son poil. « Allons donc ! » criait Valadier, qui se remettait en marche, une main serrant la bride, l’autre tenant son feutre. Il se sentait les pieds glacés, l’eau y clapotait, une eau qui lui avait d’abord ruisselé tout le long du deo : « Quel métier, grommelait-il, quel sale métier ! »

Enfin, une vague silhouette de masure se dessine. C’est une baraque couverte en chaume. Un peu de fumée montre qu’elle est habitée. Au moment où il attache son cheval à un pommier, de furieux jappemens de roquet éclatent ; des voix d’hommes partent de l’intérieur de la baraque.

En voilà bien d’une autre ! Les gars, — ils sont trois, le père et ses deux garçons, — trouvent comme ça qu’il pleut trop. Tassés sous l’âtre, les coudes sur les genoux, ils entourent un méchant feu de souches de colza. Sur la table, une bouteille d’eau-de-vie de cidre. Ces gens sont à moitié gris…

Le médecin a beau promettre un pourboire, les gars ne se soucient guère d’aller se faire tremper. Cependant quand ils entendent dire que Valadier est attendu chez maître Pierre, le riche et dur fermier des Rambures, ils commencent à se regarder. Puis, le plus jeune se lève et cherche ses sabots.

Le père, à son tour, s’en va prendre sous la charretterie une sorte de tréteau qu’on mettra sous le cabriolet. L’un des garçons s’est chargé d’un maillet, l’autre a des tenailles et un pot d’huile à graisser.

Et les voilà tous quatre, avec ce misérable attirail, cheminant sous l’averse. Valadier, dans son manteau mouillé, fume comme une soupe. Derrière lui le vieux bidet rétif se défend, fait mine de mordre, et il faut le tirer brutalement, même lui donner des coups de pied, pour le décider à avancer.


Enfin, c’est fini, la roue tourne, — mais ça a duré cinq quarts d’heure.

Savez-vous qui Valadier apercevait de loin, attendant tranquillement sous le chaperon de la grande porte ?

Il n’y avait pas à s’y tromper : ce vieux de grande taille, corpulent, la barbe blanche, le teint coloré, coiffé sur la nuque d’un chapeau aux larges ailes, c’est… Palfrène !

« Mais que fait-il donc là ? » se demande Valadier.

À voir, auprès, une petite charrette, il pense d’abord que son concurrent, en tournée, vient de s’arrêter là par hasard, afin de laisser reposer son cheval ; mais non, la voiture est justement celle avec laquelle Mme Landomare vient chaque mardi apporter ses fromages au marché de Sainte-Marie.

Ce qui s’est passé n’est que trop clair ! Voyant que son médecin habituel, déjà depuis trois jours sans venir, n’en finissait pas, la maîtresse des Rambures, désolée d’entendre son mari se lamenter, a vite envoyé un exprès chercher l’autre médecin, et Palfrène s’est hâté d’accourir.

— Ah ! ce brave Valadier ! Que je suis donc heureux de voir qu’il nous arrive sans rien de cassé !… Eh ! parbleu, je l’avais bien dit à l’homme qui venait me chercher : « Un simple retard, rien de plus !… » Et j’en étais si persuadé, voyez-vous, confrère, que je vous attendais ici… Et comment allez-vous ?… Moi j’ai une fichue courbature. Ces temps pluvieux et froids ne me valent rien… Mais, laissez donc… je vais appeler pour qu’on mène votre animal à l’écurie… Hum ! pas jeune, et un peu faible du devant, n’est-ce pas ? » Palfrène tapotait du bout des doigts le garrot empoissé de sueur.

— Merci, merci, répondit Valadier, bourru. N’appelez pas… Je n’ai pas besoin d’aide, je viens ici deux et trois fois la semaine… Allons, hue, Gris-gris !

— Eh bien, mon cher, alors, maintenant que je deviens inutile je vous dis au revoir. Je repars.

— Vous repartez ?

— Dame !… On m’appelait… comme bouche-trou. Oh ! je ne vais pas sur vos brisées, confrère. Mais pourtant, il faut que j’aille saluer la maîtresse.


Le vieux renard avait eu soin de dire cela très haut, sûr de ce qui allait se produire.

Et, de fait, une fenêtre du rez-de-chaussée s’ouvrit vivement et, dans l’entre-bàillement, apparut une femme qui avait dû être assez jolie, mais dont le teint fané, les yeux cernés, les traits affaissés n’exprimaient plus qu’un accablement maussade.

— Ah ! par exemple, monsieur Palfrène !… fit-elle. Plus souvent que vous retourneriez chez vous sans voir mon mari !

Dodelinant de la tête, le vieux médecin, avec l’air résigné d’un homme conciliant qui s’efforce toujours d’arranger les choses, s’achemina à petits pas vers la maison. Déjà les valets de ferme s écartaient du seuil pour lui faire place.

Quand Valadier, revenant de l’écurie, entra à son tour dans la chambre du malade, il trouva en grande discussion le confrère et la maîtresse : « Mais non, ma bonne dame, impossible. Et nos usages !… À moins que Valadier ne me le demande lui-même ; en ce cas je me considérerais comme appelé en consultation.

— Prenez-vous-y comme vous voudrez, mais soulagez mon homme. N’est-ce pas, maître Pierre, qu’avec tous les remèdes, — et on en a une note chez l’apothicaire ! — tu ne vas pas mieux ; au contraire. Et pourquoi que vous êtes tant en retard, vous, monsieur Valadier ?

— Mon Dieu, madame, un accident… une roue du cabriolet qui a chauffé.

—… N’importe, puisque vous voilà à deux ici, j’espère que vous allez étudier comme il faut mon mari, et tâcher de le remettre sur pied… Dans la culture, quand le maître est au lit, rien ne va. Ils m’en font voir, les domestiques, surtout ceux de la plaine… qui se mettent sous les arbres au lieu de travailler.

Valadier murmura en grognant qu’il serait bien aise, certainement, d’avoir l’appréciation de son confrère, et les deux docteurs s’approchèrent du fauteuil où, entre le lit et la cheminée, tout contre une fenêtre, gisait, la face violacée, les yeux saillans, haletant d’oppression, un homme robuste aux mains poilues, énormes. Il se tenait la tête un peu inclinée et appuyée contre un coussin. Sous le menton, on lui voyait comme un goitre qui débordait le col de grosse toile de sa chemise déboutonnée.


Maître Pierre, les yeux mauvais, l’air tantôt abattu, tantôt exaspéré, répond de moins en moins à la kyrielle des banales questions des docteurs. Par instans, il serre les poings, fronce les sourcils, gronde violemment, donne du pied sur le carrelage de la chambre, mais ne fait que jurer.

— Pourtant, murmure Palfrène, il serait nécessaire que vous précisiez ce que vous ressentez dans vos momens de crise. Sans cela, mon brave monsieur, comment voulez-vous ?…

— Laissez-moi tranquille, à la fin ! hurle le fermier en mots hachés.

Valadier regarde son confrère du coin de l’œil, s’attendant à le voir se fâcher, car Palfrène passe pour peu endurant ; mais le vieux est si content d’avoir été appelé auprès de maître Pierre que, cette fois, il se met à rire :

— Il y a tout de même du vrai… J’ai été un peu long à vous interroger, mais maintenant, c’est fini. Je vais vous ausculter deux secondes, et, ensuite, j’irai causer avec le confrère… Là, voilà qui est fait ! Avez-vous, à côté, quelque pièce, ma bonne dame, où nous puissions être tranquilles, mon confrère et moi ? Quant à vous, maître Pierre, rassurez-vous, votre cas n’est pas grave, mais il exige de la patience et…

— Ah ! nom de nom, il y a beau temps qu’elle est usée, ma patience !

— Calmez-vous ! Nous reviendrons vous voir après notre consultation… à moins que vous ne préfériez vous reposer.


Conduits par la femme, les deux docteurs pénétrèrent dans une petite chambre étroite, aux volets clos, dont l’atmosphère humide sentait la pomme moisie.

— Hum ! hum ! murmura Palfrène, mais il y a de quoi attraper du mal ici… Moi surtout qui suis déjà souffrant. Et pas de cheminée ?… Écoutez, madame, nous aimons autant, — voyez-vous, — nous installer tout simplement… dans la cuisine.

— Mais c’est que… par ce mauvais temps, messieurs, elle est pleine de monde, des bergers, des charretiers. Il y a aussi le boucher de Rouelles et son fils, qui sont venus m’acheter des veaux.

— Eh ! qu’est-ce que ça fait, madame Pierre ?

— Comme vous voudrez, dit la fermière qui baissait la tête, un peu humiliée de n’avoir pas d’autre pièce à feu pour MM. les docteurs.

Et l’on traversa de nouveau la chambre où le malade geignait toujours.

— Guette un peu, maître Pierre, j’ai besoin d’aller à l’étable un petit moment avec le boucher, tu cogneras au mur avec ton bâton s’il te faut quelque chose, n’est-ce pas ?

— Sois pas trop longue, femme.

— Non, maître Pierre, non, mais faut le temps.


Causer, échanger des idées. Ah ! non, ils n’en avaient envie ni l’un ni l’autre, les médecins. De quoi se seraient-ils entretenus ? Du malade ? Tous deux étaient déjà fixés sur son compte. D’un coup de coude ils se l’étaient dit. « Affaire de temps » ! Maître Pierre pouvait traîner quelques mois, mais il était perdu. — De leurs relations communes ? Ils n’en avaient guère, appartenant chacun à un clan différent. Et puis, ils se détestaient cordialement, tout en sauvant les apparences aux yeux du monde, si bien que, entre eux, la moindre conversation devenait vite quelque chose de tiraillé et de pénible.

Aussi, après quelques pas dans la cuisine, ils s’adossèrent l’un et l’autre à la flamme, les pans de leur redingote retroussés, et ils restèrent sans mot dire. Ils se séchaient ; et cela ne leur était point désagréable, surtout Palfrène, trop légèrement vêtu, en vérité, pour courir la campagne par un temps pareil. Au bout d’un moment, estimant que, vis-à-vis des gens de la ferme, il était de bonne politique de sembler occupés à conférer, Palfrène se pencha vers son jeune confrère et bas :

— J’ai un diable de point de côté qui vient de me prendre, il y a un quart d’heure. Je crois bien que c’est leur voiture, trop basse de roues, aux ressorts usés, qui me vaut ça…

Palfrène développait la chose en paroles soigneusement espacées, et son confrère, le menton dans le main, l’œil soucieux, hochait la tête, affectant d’écouter avec d’attention. Par instans, il proférait un parfaitement, un c’est mon avis, qui semblaient se référer à un échange de vues sur le cas de maître Pierre. En réalité, ils en étaient, au bout d’un quart d’heure, à disserter sur l’humidité exceptionnelle de l’hiver. Palfrène exprima cette opinion que la température ambiante s’abaisse sur le passage de vents marins, opinion sur laquelle Valadier crut devoir formuler quelques réserves, penchant même pour l’opinion contraire ; cela jusqu’au moment où il leur parut à tous deux que les valets de ferme s’étaient rapprochés peu à peu et tendaient l’oreille… Alors il fallut bien échanger quelques mots sur les maladies de cœur, et, pendant dix minutes, ces messieurs parlèrent haut de circulation, de ventricule gauche, de souffles, etc.

Maintenant, jugeant en avoir dit assez, ils s’abandonnaient aux tièdes caresses que la chaleur du foyer promenait sur leur dos. Insensiblement l’attitude de tous deux se fit moins solennelle, leur physionomie se détendit.

Palfrène, lui, avec sa grande taille, sa barbe de patriarche, ses pantalons à la hussarde tombant en tire-bouchon et serrés au cou-de-pied, semblait trop ne s’intéresser qu’à soi-même pour que ses regards fissent autre chose qu’effleurer le mobilier de la cuisine ; mais Valadier le détaillait comme s’il y découvrait une foule de choses. D’abord l’horloge, dans sa haute caisse lie-de-vin, bariolée de feuillages peints encerclés de clinquant ; le dressoir bien astiqué où s’alignaient les brocs d’étain contre les vieilles assiettes de faïence craquelées, sous les truelles à repiquer, luisantes à s’y mirer. Puis la longue table de chêne massif où traînaient des restes de repas, sans doute la collation du boucher et de son garçon, — un gros pain, une assiette à beurre et des bols où il restait du cidre.

Maintenant, il examinait les gens de la ferme, qui, tournés vers la baie de la porte, le des rond, les mains dans les poches, leurs blouses humides collées au corps, avaient tous cette mine terreuse, cet air éteint du paysan à l’heure où les choses s’embrument.

— Tiens, fit-il un peu surpris de les voir s’écarter du seuil, qu’est-ce qui nous arrive ?

C’étaient deux servantes que Madame avait été chercher à la laverie pour les envoyer tordre le cou à un canard. Les bonnes, des filles très jeunes, grasses, fraîches, de gros bras marbrés de rouge, s’assirent en face l’une de l’autre, sur des escabeaux, non loin des docteurs, et, vivement, se mirent à plumer leur bête. Le carreau fut bientôt jonché de plumes blanches, tandis qu’un fin duvet voltigeait jusqu’à l’âtre.

— Eh mais ! s’exclama Palfrène, qu’est-ce que vous faites donc là, mes belles ? Serait-ce pour nous que vous dépouilleriez ce palmipède ?

— Oui, M’sieur.

— Inutile !… On sait les Rambures une maison très hospitalière. Mais, ce soir, un verre de vin avec deux biscuits nous suffira, n’est-ce pas, Valadier ?… D’ailleurs, comme nous avons à peu près fini de délibérer, nous partirons dès que Mme Landemare sera rentrée.

Tout bas, Valadier, dont le front s’était renfrogné, pestait contre le confrère qui, parce qu’il n’avait pas faim, refusait pour deux. Mais déjà la servante remontait de la cave avec une bouteille à large panse, qu’elle frottait, tout en allant, contre son tablier.

— Malheureuse ! dit Palfrène, vous ne savez donc pas qu’on ne doit jamais essuyer une vieille bouteille, encore moins la remuer. Allons, donnez-moi, ça, pauvre innocente, je vais la déboucher moi-même… Na, voilà !… Eh ! il sent très bon… Un vrai bouquet !

Et Palfrène coup sur coup s’en offrait trois verres, non sans exhaler de longs soupirs extasiés. Enfin, comme à regret, il reposa son verre sur la table : « Fameux ! »


— Ah… eh bien, jeune confrère, voilà le grain passé. Si nous prenions congé… Hein, vous autres, allez donc prévenir la patronne… Elle en a peut-être fini avec le boucher et son veau. » Il ajouta en riant : « L’un vaut l’autre.

— Justement, fit un des valets, la voilà qui s’en revient.

Sur le seuil, la maîtresse des Rambures ôta ses sabots, s’arrêta un instant à observer son monde, puis, apprenant des servantes que ces messieurs voulaient lui parler, elle introduisit les docteurs dans une sorte de petit bureau ayant vue sur le potager.


— Asseyez-vous, messieurs… Et alors ?

Valadier tint à prendre la parole le premier : « Mon confrère formule le même diagnostic que moi. Lui aussi trouve le cas sérieux, même assez inquiétant… Cependant il ne désespère pas d’une issue favorable, mais assurément ce sera long. »

Mme Landemare eut un geste navré : « Ce qu’il me faut alors, monsieur Palfrène, c’est de savoir si mon mari a été soigné… à votre idée, car, vraiment, avec tous les poisons que l’a forcé de prendre M. Valadier… et qui, pour moi, lui ont brûlé les sangs… »

Le vieux praticien sourit, secoua la tête comme s’il trouvait la question embarrassante, puis se caressa la barbe en silence ; enfin, faisant un grand effort : « Quant à cela, je ne sais pas si je l’aurais soigné ainsi… Cela ne veut pas dire que le docteur Valadier… ait eu tort d’appliquer les méthodes nouvelles qu’il connaît ; mais, moi, qui ne suis pas un savant, je n’applique que les vieux remèdes de nos pères. » Valadier proféra sèchement : « C’est ça, vous l’auriez purgé, saigné… — Eh bien, interrompit la femme, ça aurait peut-être mieux valu… Pour moi, c’est du sang qu’il a de trop au cœur, qui l’étouffé. — Madame, répliqua Valadier, les plus grands médecins m’ont enseigné à l’hôpital qu’on n’a jamais de sang de trop.

— Ce n’est pas tout à fait mon avis, déclara Palfrène. Ça dépend, tout au moins, des circonstances. D’un autre côté, il faut bien reconnaître, ma bonne dame, que la médecine reste une science incertaine. Comme l’a dit le plus grand capitaine du siècle. Napoléon, — je sais ça parce que mon père était chirurgien de la Garde, — le corps humain est une machine si fragile que c’est merveille si… » Valadier l’interrompit avec colère. Il éclatait : « Comment, confrère, vous osez critiquer mon traitement quand tout à l’heure, là, dans la cuisine, en causant devant la cheminée, nous étions d’accord, absolument d’accord. Vous disiez !… — Et qu’est-ce que je disais donc ? » reprit le vieux, payant d’audace, braquant tout droit sur l’autre ses petits yeux de Cosaque.

Valadier aurait été bien embarrassé de le dire. Décontenancé, il balbutia à demi-voix : « Oui, c’est ça, vous êtes plus malin que les autres, vous ! »

La maîtresse se mouchait, essuyait une larme : « Allons, ma bonne dame, ne vous désolez pas, disait Palfrène. Votre mari, en somme, paraît robuste. Il est encore bien vivant, et, comme on dit, « où il y a de la vie, il y a toujours de l’espoir… » Sur ce, si vous permettez, je m’en vais… Je crois que l’on a préparé la petite voiture. »

Valadier, un peu honteux de son inutile emportement de tout à l’heure, intervint :

— Ce n’est pas la peine, j’ai une place à vous offrir.

— Merci, mon ami, mais c’est que je ne rentre pas directement à Sainte-Marie…

— À cette heure-ci ?… il est cinq heures et demie.

— J’ai quelqu’un à voir… en route.

— Eh bien, ça ne fait rien, je vous arrêterai où il faudra.

Palfrène eut un plissement de bouche singulier :

— Trop aimable, mais… il ne s’agirait pas seulement de s’arrêter, il y aurait un long crochet à faire.

Alors Valadier inquiet : — Où est-ce ?

— À Preneuse.

— Au manoir de Preneuse ?

— Oui.

— Mais… Mais… c’est moi le médecin du manoir ! J’ai encore été appelé il y a quinze jours chez Mme Charry.

Tranquillement, Palfrène repartit : « Je ne vous dis pas non. Seulement aujourd’hui, mandé par Mme Charry, je me rends à mon tour chez elle… Je ne sais du reste pas pourquoi. »

Valadier était blême, sa bouche se gonflait :

— Consolez-vous, mon bon ami, peut-être veut-elle me demander conseil pour l’élevage de son bétail. Vous savez, je suis moitié médecin, moitié agriculteur. » Palfrène s’emmitoufla dans son cache-nez, releva le col de son manteau, se plaignit encore une fois de ses reins, et d’une satanée migraine qui commençait à lui pincer les tempes. « Tiens !… fit-il en se retournant, et n’apercevant plus son confrère : Valadier a déjà filé… Eh bien ! il n’est pas toujours poli… Enfin !… le pauvre diable, ce n’est pas ma faute si tous ses bons cliens le lâchent… Au plaisir, madame Landemare. Bien le bonjour à vos parens quand vous les verrez, et à vos nièces aussi. Ça doit faire maintenant de beaux brins de filles… pour peu qu’elles ressemblent à leur tante. — Toujours galant, monsieur Palfrène, fit la maîtresse qui se ranimait un peu et souriait. — Ah ! je l’ai été plus que ça dans le temps, allez… Et je regrette ce temps-là. — On ne peut pas être et avoir été, monsieur Palfrène… Portez-vous bien, prenez garde d’attraper froid… Allons, n’est-ce pas, vous reviendrez voir mon malade.

Valadier, en rentrant à Sainte-Marie, était d’une humeur de dogue. Pour un méchant balai égaré qu’il retrouva sous la paille dans un coin de l’écurie, il fit une scène violente à Radegonde, la menaça de la « flanquer dehors ». À table, il mangea à peine, puis, jetant bientôt sa serviette, s’en fut donner un tour de clef à la porte. Alors, sûr de n’être pas dérangé, il s’adossa au poêle, se croisa les bras et se mit à réfléchir.

Évidemment il fallait en finir, — d’une façon ou d’une autre, mais sa situation à Sainte-Marie devenait impossible. Trop longtemps il s’était payé de mots, s’était leurré de vaines espérances ; à chaque nouvelle avanie de cliens le quittant pour prendre Palfrène, il se flattait que cela ne durerait pas, que bientôt les choses iraient mieux ; un courant les lui enlevait, un autre les ramènerait ! Sans doute, parfois, il avait le cœur serré de se sentir comme abandonné dans ce pays perdu, mais alors, pour se remonter le moral, Valadier décrochait sa pipe du râtelier, lampait un bon verre de certaine fine provenant de la cave du prédécesseur, et, ragaillardi, mettait ses soucis « sous sa semelle », comme il disait.

Mais aujourd’hui, la secousse avait été trop rude.

— Je vais prendre un parti, fit-il en tapant du pied, et un grand parti !

Quel parti ? Il n’en avait aucune idée.

Elevé par son père, un ancien retraité des douanes, dans le respect des consignes, Valadier avait été le type par excellence, d’abord de l’écolier discipliné, puis plus tard de l’étudiant docile, moutonnier, qui n’est curieux de rien. On racontait de lui que, certain soir, ayant reçu une gratification, les douze internes de l’hôpital de Rouen avaient voté l’achat de douze billets d’une grande loterie. Et aussitôt chacun de conter ce qu’il ferait s’il gagnait le lot de cinq cent mille francs. Tous, à les entendre, troqueraient leur métier « de galérien » contre un autre plus doux. À l’étonnement général, Valadier avoua que, lui, resterait médecin tout de même.

— Eh ! quoi, vivre dans le sang et dans la saleté, parmi des êtres qui souffrent, qui pleurnichent ; assister à tant d’agonies. Y penses-tu ?

— Oui, j’y pense, mais je ne saurais pas faire autre chose !

— Eh bien ! mon vieux, tu manques rudement d’idées.

— Possible !… Mais je ne peux pas me changer.


Et cependant ce soir, il lui en fallait, des idées !

« Voyons, tout d’abord, se dit-il, additionnons tout mon passif. » Alors il prit un crayon. D’abord ses vieilles dettes d’étudiant : 3 000 francs à son restaurateur, le père Arsonnet ; 622 francs au tailleur, 240 au bottier, 400 à divers. Ceux-là patienteraient-ils encore un an ? C’était douteux, car presque tous, déjà, avaient réclamé leur note.

À Sainte-Marie, Valadier ne devait presque rien, ayant bien compris que, là, il se poserait trop mal s’il ne payait pas rubis sur l’ongle. Mais restaient les vingt-sept mille francs dus encore à la veuve Laffitte sur les trente-cinq qu’avaient coûté clientèle, mobilier et maison, payables cinq mille comptant et le reste en six années. Une échéance était passée, la seconde allait arriver ; or, sur la première, Valadier au lieu de cinq mille n’en avait versé que trois. Cette fois-ci, il n’avait en caisse que dix-huit cents francs ! Que faire ? Prendre les devans, aller trouver la veuve, implorer un délai ? À quoi bon ! Elle gémirait, se plaindrait de l’exiguïté de ses ressources, affirmerait quelle avait un pressant besoin de son argent…

« Son argent ! son argent !… répétait Valadier. Oui, parlons-en. J’ai été volé comme dans un bois le jour où, il y a trois ans, ils m’ont affublé de la défroque du vieux Laffitte. La maison craquait de partout, les instrumens démodés, la bibliothèque pleine de livres surannés ! Quant à la clientèle, Laffitte, qui à la fin se négligeait beaucoup, qui buvait comme un chantre, qui envoyait ses notes à tort et à travers, l’avait tellement mécontentée, qu’elle devait, nécessairement, faire grise mine au successeur. Je m’en suis assez aperçu ! »

Et dire que c’était un homme en qui il avait confiance, un de ses anciens, qui l’avait trompé en lui attestant que cette suite du père Laffitte était « une gentille petite affaire ».

Il s’en souvenait, comme si c’était hier, du jour où, à la porte de l’hôpital, le docteur Galder avec sa cordialité bon enfant lui mettant sa large main sur l’épaule :

— Mon garçon, j’ai quelque chose pour vous… Une occasion de vous établir… Venez tantôt dîner chez moi.

— Oh ! merci, monsieur Galder, répondait le jeune homme tout confus.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Oui, je vous engage à aller voir ça demain, mon ami. C’est en plein pays de Caux, sur ce haut plateau un peu nu, mais si fertile !… Un canton mi-agricole, mi industriel ; le bourg assez riche, beaucoup de familles bourgeoises. Le paysan y est de belle humeur, amusant. Ce sont des gens comme les peint notre ami Maupassant, des lurons à la gaieté violente, une race qui a besoin de lâcher par à-coups son énergie au dehors… Mais vous êtes des Flandres, vous, mon cher garçon, du gai pays des kermesses.

— Non, monsieur Galder, je suis des Ardennes.

— Ah ! Et votre père, qu’est-ce qu’il faisait ?

— Lieutenant de douanes.

— Vous a-t-il laissé quelque bien ?

— Pas grand’chose, une maison à Rethel qui est assez gentiment louée ; bon an mal an, elle rapporte dans les dix-huit cents, mais elle est indivise avec ma sœur.

— Ah ! vous avez une sœur ? Mariée ?…

— Oui, monsieur, elle a épousé un bonnetier de Charleville.

— Qui s’appelle ?

— Tournaire.

—… Et sans doute les Tournaire réussissent ? Ils pourront vous aider ?

— Ça, je ne sais pas trop…

— Bah ! marchez toujours ! vous avez si peu à payer comptant. D’ailleurs, moi je vous épaulerai au besoin… Le jour où, à une veille d’échéance, vous vous verriez un peu court, venez me voir… Du reste, avant deux ans, vous serez marié. Je connais des héritières par là-bas, des filles riches, votre affaire !

— Croyez-vous, monsieur Galder ?

— Mais, mon cher garçon, quand vous n’auriez que votre jeunesse, votre belle santé, votre titre de docteur, votre ardeur au travail ? D’ailleurs, pourquoi gagneriez-vous moins que Laffitte ? Entre nous, le bonhomme n’était pas un aigle. S’il a réussi, c’est qu’il n’avait en face de lui que…

— Je ne le connais pas du tout, l’autre médecin.

— Parbleu, Palfrène n’exerce pour ainsi dire pas, — de sorte que, comme concurrent, vous n’avez guère à en tenir compte.

— Bah ! vraiment ?

— Oui, un individu qui ne jouit d’aucune considération !… un paresseux… Sa femme avait quelque fortune, il y a mordu à belles dents. C’est tout ce qu’il a su faire. Il a même eu de vilaines histoires… Vers 63, compromis dans une affaire d’avortement il a passé aux assises… Il a été acquitté, mais il avait estropié la cliente, et c’est de cela que les gens du pays lui ont voulu le plus. Vous savez, les Cauchois sont des finauds à qui un bon tour bien réussi, un coup de matin qui trompe la justice, plaît toujours ; en revanche, ils sont sans pitié pour les maladroits. Après son aventure, Palfrène a dû s’aller cacher dans une ferme de sa femme. Là, il s’est établi fromager ; un prétexte pour arpenter les champs, courir le cotillon et chasser tout le temps. Il n’a gardé qu’un petit nombre de cliens qu’il soigne par des procédés tout à fait primitifs. Il préconise la médecine simple, une médecine qu’il qualifie de « médecine des ancêtres. » Il saigne encore, c’est tout dire. Ce Diafoirus a six pieds, il est haut en couleur, et large comme une futaille.

Valadier écoutait en riant. Evidemment dans ces conditions, l’affaire devait être bonne. Tout de même, s’engager pour trente- cinq mille francs, quand il ne pourrait guère tirer de la maison de Rethel plus de dix mille francs pour sa part, c’était scabreux. Et puis, enfin, il peut arriver toutes sortes de choses ennuyeuses qu’on n’avait pas prévues.

Galder, qui lisait ces hésitations sur le front du jeune homme, lui affirma, encore une fois, qu’il l’aiderait, si c’était nécessaire.

— Alors si vous vouliez bien me prêter…

— Ah ! non, plus tard. Au surplus, mon cher, je n’insiste pas, mais décidez-vous dans un sens ou dans l’autre, — parce que, si vous ne traitez pas, j’en parlerai à quelque autre de vos camarades.

Hélas ! trois mois plus tard, Valadier ne pouvait douter que mobilier, maison, clientèle, le tout eût été bien payé à vingt-deux mille francs.

Pourquoi donc un homme intelligent, un peu charlatan peut-être mais ayant du flair, comme Galder, l’avait-il si chaudement poussé à cet achat ? C’était singulier. Enfin, n’est-ce pas, tout le monde peut se tromper…

Restaient du moins les héritières du canton. Plusieurs ne lui déplaisaient pas ; une surtout, Mlle Mélanie Crosnier, assez jolie fille, un peu fière peut-être, mais fraîche comme fleur de pommier. Malheureusement, la tentative que Valadier fit de ce côté, échoua. Il se rabattit alors sur de moindres partis ; pas une de ces demoiselles ne le trouva de son goût.

Diable ! cela ne devenait plus drôle.

Un jour, tout naïvement, il s’en fut trouver sa créancière, la veuve Laffitte, et lui demanda si, vraiment, elle ne croirait pas, en bonne conscience, devoir lui rabattre quelque chose sur le prix de la cession.

— Mais, monsieur, commission déduite, il ne me reviendra pas plus de trente mille francs ?

— Quelle commission ?

— Celle que j’ai été obligée de payer à M, Galder.

— Vous ?…

— Il le fallait bien. On m’avait dit que, sans ça, je ne trouverais jamais d’acheteur.

— Oh !… Et combien ?

— Cinq mille francs !… Et il les a exigés tout de suite, comptant !… Et comme je me lamentais, il m’a répondu que je n’avais pas à me plaindre ; que d’ordinaire il prenait davantage.

— Si c’est possible !… Mais non, madame, vous me contez une histoire ! Galder alors serait un coquin !

— Vous ne me croyez pas ?… Eh bien, vous allez juger par vous-même… Attendez, je monte chercher des papiers que j’ai en haut dans le tiroir.


— Tenez, lisez !

Et Valadier ouvrait le petit agenda où étaient inscrites bien en ordre les recettes et les dépenses de Mme Laffitte.

— Regardez en avril, l’époque où vous avez pris possession.

— Voilà, madame, le 14 !…

— Eh bien, voyez à droite, ce que vous avez payé, et à gauche ce que j’ai déboursé.

—… S’il est possible !… Envoyé par lettre chargée à M. le docteur Galder à Rouen, sa commission, 5000 francs.

— Et en dessous ?… Continuez.

Payé à la receveuse des postes, pour frais de chargement des 5000 francs, 5 fr. 30.

— Dont voici le reçu. Etes-vous convaincu, maintenant ? Vous voyez que je ne peux rien vous rabattre, mon pauvre monsieur.

D’un seul coup, Valadier venait de perdre, et à jamais, toute foi dans l’honnêteté des gens. Il en resta longtemps comme assommé.

Était-ce possible ! Quoi un médecin en vogue tromper ainsi un petit étudiant… !

Et cela se passerait, comme ça, impunément. Ah ! bien sûr qu’il allait lui dire son fait, à ce Galder. « Oui, je vais lui écrire, et une lettre terrible. »


La lettre ne fut pas « terrible », elle fut grossière et — qui pis est — maladroite.

Autant quelques lignes concises eussent alarmé Galder (par crainte d’en voir circuler copie parmi ses confrères), autant les criardes déclamations de Valadier, — épandues sur trois pages, parlant de tout, mais ne précisant rien. — le laissèrent calme. Il eut vite fait de toiser du nez au talon ce bruyant agresseur. D’ailleurs, à tout hasard, il prit les devans. Un mois plus tard, Valadier apprit, en effet, que, dans un dîner de médecins à Dieppe, Galder avait parlé d’un esculape de campagne récemment établi, qui, peu goûté de la clientèle, très mal dans ses affaires, avait essayé de lui soutirer de l’argent d’une vilaine façon.

— Je ne vous dirai pas son nom, c’est inutile… Laissons le malheureux se débattre au milieu de ses embarras financiers… Quand on en est là, forcément la déconsidération devient générale et, dès lors, la chute n’est plus qu’une question de temps !

Certes il n’avait pas dit le nom, l’excellent homme, mais il paraît qu’il l’avait au moins murmuré, car bientôt les convives le chuchotaient entre eux.

Valadier, ainsi désigné au mépris de ses confrères, aurait dû tenter de se justifier, mais comment s’y prendre ? Aller chez tous, les uns après les autres ? C’était impossible. Faire un procès à Galder ? Il n’y fallait pas songer. Il se tut. D’ailleurs, à peine sa lettre partie, il l’avait déjà tant, tant regrettée !… Ce silence fut interprété par tous comme un aveu ou, tout au moins, comme une preuve d’impuissance ; et les corporations s’entendant encore mieux que les individus à écraser les faibles, Valadier, sans défense puisqu’il était pauvre, devint peu à peu quelqu’un sur qui l’on put mordre impunément. Mis ainsi, en quelque sorte, à l’index par ses confrères, il ne pouvait réussir ; et bientôt ce fut chose acquise, entendue de tous, qu’il ferait bien de quitter le pays.

Sur ces entrefaites, Palfrêne, comme par un fait exprès, hérita d’une assez grosse somme. Il quitta sa ferme, acheta la plus belle maison du bourg, s’y installa luxueusement, donna des dîners. Il cherchait à se rendre populaire. L’année suivante, il fut nommé délégué cantonal, puis conseiller d’arrondissement. La commune de Ricarville n’avait pas de pompes, il lui en donna ; grâce à ses libéralités, le doyen de Mareville put acheter des orgues à son église, et dès lors tout le clergé de prôner Palfrène, « cet enfant du pays, cet homme expérimenté, etc. » Bientôt on cita de lui des cures tout à fait remarquables.

— Bah ! ricanait Valadier, il n’aura jamais pour lui que les imbéciles.

Sans doute, les imbéciles étaient nombreux dans le canton, car, moins de deux ans après, Valadier n’avait plus que de petits cliens, ceux que son confrère ne tenait pas à lui enlever.


C’est à tout cela que songeait, ce soir-là, le pauvre garçon, repassant amèrement l’histoire de ses malheurs sans arriver à se les expliquer complètement. Car enfin une maladresse ne devrait pas suffire à faire sombrer un homme qui connaît son métier et n’épargne pas sa peine.

Cette ruine qui menaçait, comment la conjurer ?

Une minute il pensa obtenir de sa sœur un prêt sur leur maison de Rethel, puisque après tout, sa part à lui valait plus que les cinq mille francs dont il l’avait hypothéquée. Seulement il dut s’avouer que la malheureuse femme trouverait bien difficilement à emprunter. Aliéner la maison ? Mais Rethel est un pays pauvre. Trouverait-on seulement, en vendant, de quoi couvrir l’hypothèque ?

« Non, se dit Valadier, qui se passait anxieusement la main sur le front, advienne que pourra, mais je ne ferai aucun mal aux miens, — d’autant plus que ça ne servirait à rien, — et si je tombe, du moins je tomberai seul. »

Tomber ! Hélas ! oui… à moins d’un ces reviremens soudains, d’un de ces coups de chance comme on n’en voit que dans les romans ; quelque cousin, si éloigné qu’on ignore son existence, meurt et vous lègue sa fortune. « Par malheur, se dit-il, je n’ai point de cousins et aucune mort ne peut me profiter, aucune. » Mais se reprenant : » Sauf une, » dit-il sourdement, songeant à Palfrène.

Certes, la disparition de ce vieux forban le sauverait, car aucun successeur n’aurait dans son jeu les mêmes atouts que celui-là. Un lauréat de la Faculté de Paris, lui-même, ne vaudrait pas Palfrène aux yeux des indigènes. Du reste, il y avait gros à parier que, vu la lente mais sûre décroissance de population du canton, personne sans doute n’essaierait de prendre sa suite. Et alors !…

«… C’est dommage, fit Valadier qui essayait de plaisanter, c’est dommage que je n’aie aucun moyen d’envoyer ce gredin-là ad patres… Ah ! voilà onze heures qui sonnent et j’ai vraiment mal à la tête. Onze heures ! Eh bien, je serai frais demain matin ! Pour une fois que je me suis creusé la cervelle afin de trouver un moyen de me tirer d’affaires, je n’ai guère réussi. »


Une fois couché et la bougie soufflée, songeant combien, pour lui qui avait déjà tant peiné, la vie était dure, il se sentit désespéré…

Alors il pleura, il pleura longtemps jusqu’à ce que, de lassitude, il s’endormît, mais d’un sommeil agité, coupé de cauchemars où il se voyait aux prises avec toutes sortes d’ennemis.

Tout à coup, il lui sembla qu’on sonnait. Hein !… Qu’est-ce donc ? Et cependant, le bruit de cette sonnette… il le connaît…

On sonne encore… Il se réveille. Mais, oui, c’est bien le timbre de sa sonnette de la rue. « Allons, pas de chance, mon garçon, éreinté comme tu l’es, il va falloir te lever, et peut-être t’en aller bien loin. »

On sonne derechef. Cette fois, Valadier saute hors du lit, et, entr’ouvrant la croisée :

— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est-il bien vous, monsieur Valadier ?

— Oui. Qui êtes-vous ?

— La servante à Madame Palfrène… On vous demande tout de suite.

— Qui ?… Où ?…

— Chez elle tout de suite, Monsieur est bien souffrant.

Valadier, abasourdi de ce qu’il entend, se fait répéter :

— Qui est malade ?

— Le docteur, notre maître !

— Vrai ?

— Mais, oui… et Madame m’a envoyée avec une lanterne parce qu’il y a pas de lune, et que vous auriez peine à vous conduire.

Valadier ouvre davantage sa fenêtre. Il veut s’assurer qu’il ne rêve pas. Non, devant sa porte la lueur de la lanterne laisse apercevoir des sabots, un bas de jupe de laine et un tablier rayé, le tablier des bonnes du pays.

— Eh bien, j’y cours. Le temps de m’habiller. Oh ! ce ne sera pas long. Attendez !

« Nom d’un nom, en voilà une aventure, fait-il tout en frottant des allumettes qui n’arrivent pas à prendre ; au surplus, je n’ai pas besoin de lumière… »

Mais il culbute une chaise, se cogne le genou à la commode et cherche longtemps un de ses souliers : « Bon Dieu, c’est toujours comme ça quand on est pressé. »

Au moment où il tire les verrous d’en bas, Radegonde, que le bruit a fait lever, descend en jupon, offrant de faire chauffer quelque chose à Monsieur, mais Valadier refuse.


— Et alors, demande-t-il à la servante de Palfrène, tout en allant, qu’est-ce qu’il a, le confrère ?

— Ah ! mon pauvre monsieur, je crois bien que c’est un chaud-et-froid. Le pharmacien est venu, il lui a mis des sinapismes.

— Autant ne rien mettre… Et où souffre-t-il ?

— Au côté. Il dit que c’est comme si qu’on lui enfonçait un couteau. Il est tout brûlant, à ce que dit Madame. Ça doit être tantôt qu’il aura pris du mal… Pas raisonnable non plus, à son âge, de courir comme ça…

Elle parlait toujours, mais Valadier n’écoutait plus. Tout effaré, il songeait à cette chose extraordinaire, invraisemblable, lui, appelé à sauver l’homme dont, tout à l’heure, il souhaitait la mort.

Il marchait vite, tout enfiévré. L’air vif, qui frôlait assez rudement sa figure, lui semblait doux comme une caresse. Il allait léger, alerte, content, ne sentant plus la fatigue.

Cependant la bonne continuait :

— Probable, n’est-ce pas, que le mal a de la force comme ça parce que Monsieur est très fort ?

Au mot mal, Valadier se ressaisit. Il eut le sursaut de quelqu’un qui, soudain, aperçoit un trou béant devant soi. Ah ! non, il n’y a plus de Palfrène, plus d’ennemi. Il y a un malade, grave- ment atteint, et en face, rien qu’un médecin… Eh parbleu oui, il le soignera de son mieux !

Il se disait cela très haut, s’agitant avec de grands effets de bras comme un acteur, tandis que, sourdement, en lui, une autre voix insinuait : « Seulement… je n’y pourrai peut-être pas grand’chose… s’il est très malade ! » Aussitôt il se reprenait, se gourmandant, jurant qu’il allait faire l’impossible. Et Valadier marchait plus vite, comme s’il eût voulu laisser derrière lui certaines vilaines pensées dont il avait honte.

« Ah çà, se dit-il, pour qu’elle se soit adressée à moi, la femme Palfrène, il faut que Gauwin, qui n’est qu’à deux lieues d’ici, se soit trouvé empêché… Mais, bien sûr, on est allé le chercher d’abord… Hum ! Si je le demandais à la bonne.

Mais déjà on était devant la maison. La servante poussa la grille, écarta le chien qui venait rôder autour du docteur, et courut en avant prévenir Madame.


— Je vous remercie de ces renseignemens, Madame, ils vont m’être utiles, mais je dois vous dire que la gravité d’une pneumonie ne dépend pas, comme vous semblez le croire, de ce que le malade aura eu plus ou moins froid, — mais de son âge, de sa constitution, de son état général. C’est ainsi qu’un homme de trente ans, sain et solide, se tirera, à coup sûr, d’une fluxion de poitrine, l’eût-il contractée en tombant dans une mare, tandis que, pour tuer un homme très gros ou un vieillard malingre, il suffit parfois d’un petit changement de température.

— Mon mari s’était beaucoup surmené ces derniers temps.

— Assurément c’est une fâcheuse disposition. Quel âge a-t-il au juste ?

— Soixante-six ans.

— Est-il sobre ? On m’a dit que, à sa ferme, il avait pris l’habitude, — cela se comprenait, du reste, étant donné qu’il dépensait beaucoup physiquement, — de se nourrir jusqu’à… l’excès, même de boire volontiers pas mal de petits verres. Assurément sa vigueur lui permettait…

— Du tout, répliqua-t-elle avec âpreté, ce sont les gens qui lui en veulent qui disent cela, ça n’est pas vrai !

— Pardonnez-moi… croyez bien que ce que j’en dis en ce moment, c’est pour savoir… pour m’éclairer…

Cette conversation avait lieu sur les marches de l’escalier. Mme Palfrène, une femme assez bornée, qui, au fond du cœur, devait détester Valadier, ne cessait de le dévisager. On eût dit qu’elle regrettait de l’avoir appelé, qu’elle redoutait de le laisser pénétrer auprès de son mari. Même elle restait la main sur la rampe, barrant le chemin, et dans une indécision trop visible pour que le jeune homme ne finît pas par s’en froisser. Brusquement, elle se résigna :

— Eh bien, entrez, Monsieur, voyez-le. Tout à l’heure il avait du délire, maintenant il ne dit plus rien.

Mme Palfrène mit son mouchoir devant ses yeux, essuya une larme, puis ouvrit la porte à Valadier qui se trouva bientôt auprès d’un lit de fer à rideaux d’indienne où, adossé à une pile d’oreillers, son ennemi, tout geignant, se tenait, courbé en deux.


— Alors, ça ne va pas, hein, confrère ?

Le malade secoua la tête, et d’une voix qui sifflait, trahissant combien la bouche était desséchée :

—… Suis bien mal pris, mon cher… merci d’être venu.

— Allons donc ! Vous êtes fort comme un chêne… Voyons, dites-moi ce que vous éprouvez.

Le vieux semblait incapable de répondre, tant il souffrait. Sa femme dit : — Il a dans le côté gauche une douleur comme si on lui enfonçait un couteau.

— Oui, n’est-ce pas, à chaque inspiration ?… Il n’a pas dû pouvoir dîner ; la fièvre a dû le saisir et le faire claquer des dents dès sa descente de la voiture ?

— Oui, il a eu à ce moment un frisson et m’a dit : « Je suis pincé, femme, fais vite bassiner mes draps !

Valadier s’était assis tout contre le lit. Il observait attentive- ment la face : elle était très colorée, surtout aux pommettes.

Se retournant vers Mme Palfrène, Valadier lui demanda tout bas :

— Est-ce vrai ? La bonne m’a dit qu’il avait eu du délire ; de quoi parlait-il ?

— Oh ! des choses qui n’avaient pas de sens.

— Mais j’ai besoin de savoir lesquelles… Le délire varie beaucoup selon les maladies.

— Eh bien ! il parlait de précipices… Il croyait que sa voiture lui passait sur le corps, lui arrachant la peau du dos.

Le malade toussa d’une toux sèche, puis aussitôt il cria, porta la main à son côté et gémit : « Ça me déchire, oh !… Soulagez-moi !… à boire ! »

— Allez lui chercher à boire, Madame !

— Chaud ?

— Plutôt froid.

— Froid ?… Mais… j’ai entendu mon mari dire qu’il faut toujours…

Avec un rien d’impatience Valadier reprit : « Je vous dis, moi, de lui donner froid. »

Mme Palfrène parut hésiter. Elle sortit sans fermer la porte et dans l’escalier appela sa bonne :

—… Un peu tiède.

« Merci de la confiance », grommela Valadier, qui en ce moment tâtait le pouls, un pouls qui ne disait rien de bon. La peau était brûlante, les battemens précipités, fuyans.

« Il doit avoir une forte température, » pensa le jeune homme, qui déjà apprêtait son thermomètre. Mais quand il voulut le glisser sous l’aisselle du malade, celui-ci ne s’y prêta qu’en rechignant.

« Toi, se dit Valadier, tu es furieux qu’on emploie des instrumens dont jamais tu n’as su te servir. » Et comme l’autre serrait le bras : « Allons, voyons, confrère, finissons, je le veux, il faut m’obéir… ou je m’en vais. »

Mais à ce moment la femme rentrait, et, tout de suite :

— Qu’est-ce que vous lui faites ?

— Eh ! parbleu, ce qu’il y a à faire en pareil cas : je me prépare à relever la température. » Mme Palfrène ne répondit rien et tendit au malade le verre qu’elle lui apportait, puis elle s’assit, croisa les mains sur ses genoux et observa le médecin. Celui-ci, maintenant, se voyait obligé d’attendre la fin d’une violente crise d’étouffement. Pour l’instant il regardait fixement les mains de Palfrène, de larges mains velues, aux veines noueuses.

« Quel solide gars, pensait-il. Bâti comme un marchand de bœufs ! Seulement, je le vois mal pris : trop de bonne chère, trop de petits verres, trop de fatigue depuis quelque temps, — et un mauvais genre de fatigue, de celle qui ne fait pas travailler la peau. Ah ! mon vieux, tu me fais l’effet de payer en ce moment tes interminables parties au café. »

Mais l’étouffement parut cesser : « Voyons cette langue ! » Le malade ouvrit péniblement la bouche. « Madame, approchez-moi la lumière ! » « Hum, observa à part soi le médecin, pas fameux, on dirait un morceau de bois… Voyons confrère, laissez-moi vous mettre mon thermomètre… Là, ça y est… Et maintenant, mettez-vous un peu de côté que je vous ausculte. »

Il écouta. On eût dit des bouffées de râle, puis un crissement caractéristique, quelque chose comme deux cuirs vernis frottés l’un contre l’autre. « Et le cœur maintenant ! » Ici, c’étaient des bruits sourds, irréguliers. « Ça suffit, je vois ce que c’est, reposez-vous. »

Vivement Valadier avait retiré le thermomètre. Il lut 40,4. En lisant, il eut un petit froncement de sourcils qui n’échappa point à Mme Palfrène ; c’était la désagréable impression du praticien qui, sentant que le cas est grave, très grave, embrasse d’un rapide coup d’œil tous les accidens qui vont se succéder.


Valadier s’était levé :

— Or çà, confrère, comment voulez-vous être soigné ?… Vous êtes du bâtiment, il s’agit de votre existence… donc c’est bien le moins qu’on vous consulte.

Mais Palfrène se mit à geindre à grand bruit, comme s’il fût trop malade pour répondre.

— Vous vous en rapportez à moi ?… Bon… Alors je descends écrire mon ordonnance, dit Valadier, qui, du regard, invitait Mme Palfrène à le suivre.

Quand ils furent sur le palier :

— Madame, fit-il en hochant la tête, si pénible qu’elle soit, je ne dois pas vous cacher la vérité ; Votre mari est très mal… Je ne réponds… de rien…

— Oh ! monsieur.

Et d’un geste suppliant elle lui saisit les deux mains.

Valadier hochait toujours la tête :

— Il est très mal. J’ai bien peur…

Il y eut un silence, puis elle articula avec effort :

— Qu’est-ce qu’il faut faire ?

— Congestion pulmonaire !… Moi, je ne connais qu’un procédé : l’alcool à l’intérieur, l’eau froide à l’extérieur. Un grog vigoureux, et un bain froid général.

La femme eut un sursaut, puis, d’une voix âpre :

Un bain froid !… Pour le tuer, n’est-ce pas ?

Valadier reçut cela comme un soufflet. Il balbutia :

— Moi ?… Mais… mais je ne connais pas d’autre remède… Je vous assure, madame… C’est très connu, les réfrigérans ont pour objet d’abaisser la température… Il y a urgence à le refroidir, votre mari, savez-vous bien qu’il a 40° passés… Au-dessus de 40° le sang se décompose.

Mais elle secouait toujours la tête sans écouter. Alors Valadier, sa brutalité reprenant le dessus : « Au surplus, moi, je m’en moque, après tout ; si ça ne vous va pas, soignez-le vous-même, — ou envoyez chercher un autre médecin !

— À cette heure-ci, à la distance où est le plus proche, est-ce possible ?… Oh ! monsieur Valadier, pardonnez-moi, mais… Ça m’épouvante de le mettre, de le plonger, comme ça, dans l’eau froide… Du reste… quand même… je n’ai pas de baignoire.

— Il y en a deux à l’hôpital.

Mme Palfrène reprit après un silence :

— Voyons, avouez-le, est-ce que lui, mon mari, aurait fait ça à un malade dans sa position ?

— Lui ? répliqua Valadier bourru, il l’aurait peut-être traité à la pâte de guimauve… ou bien… saigné !

— Saigné !… Pourquoi pas, puisque c’est une congestion ? Regardez comme il est rouge.

D’un ton rogne il répondit :

— Pourquoi pas ? Parce qu’on ne saigne plus ; la saignée — c’est démontré — faisant plus de mal que de bien ; elle ne diminue un instant la fièvre, que pour, ensuite, laisser le corps sans défense, sans ressources ; le sang, c’est la vie même.

— Pourtant, mon mari saigne souvent, et c’est un aussi…

—… Bon médecin que moi ? ricana Valadier. Possible, madame, mais d’une autre école.

— Ce qui est vieux, monsieur, n’est pas toujours mauvais.

— Ce qui est neuf non plus.

Mme Palfrène regardait par terre, très perplexe. À la fin, prenant un grand parti ; « Selon vous, alors, mon pauvre mari serait… condamné, n’est-ce pas ?

— Ma foi… Je le trouve très mal… très mal.

— Eh bien, puisque c’est ça, saignez-le. Je vous en prie… Il sera moins brûlant.

— Moi ?… Jamais… Oh ! non. Il n’a pas de sang à perdre.

Elle eut un geste d’exaspération et se prit la tête à deux mains, puis tout à coup : « Alors je vais le faire, moi ; je sais comment on s’y prend ; seulement, je vous le déclare, monsieur Valadier, faites-y bien attention, je dirai à tout le monde que mon mari vous suppliait et que vous lui avez refusé… Car je le sais bien, moi, et vous aussi, comment il se soignerait s’il avait sa tête… »

Valadier se mordait les lèvres. Brusquement : « Ah ! vous le voulez, eh bien, soit !… Allons-y. »

Et il retroussa ses manches grommelant : « Ah ! vous le voulez !… parfait !… parfait !… Mais, j’y pense, comment le saigner ? je n’ai naturellement pas apporté de lancette.

— J’ai celle de mon mari… Et voici pour nouer le bras. N’ayez pas peur, allez, tirez-lui du sang, beaucoup !

— Oh ! tant que vous voudrez, 400 grammes, 450 même !… Tout bas il se disait : « Eh bien ! je fais là un joli métier… C’est du propre !… Tant pis, c’est elle qui l’a voulu, après tout ! » Et tandis que le sang ruisselait dans la cuvette… « Pour un homme flambé, en voilà un ! Dans quatre jours, cinq au plus, le curé aura de la besogne. »

« Oui, ce qui est fait est fait… mais j’ai eu tort, je ne devais pas céder ; bah ! n’y pensons plus… »

Pourtant il était ennuyé, très ennuyé ; seulement il ne se l’avouait pas. La nuit suivante il ne put fermer l’œil, bien que harassé de fatigue. À la fin, s’irritant contre lui-même, il se leva, prit dans son armoire une bouteille de chloral et en avala une bonne gorgée ; alors seulement il put dormir.

Mais la nuit suivante il eut de la fièvre, une fièvre étrange dont il ne pouvait s’expliquer la cause. Jamais il n’avait été si agité, si nerveux. « Mais qu’est-ce que j’ai donc ? se disait-il. Comme je suis drôle ! Pourquoi ne puis-je cesser de me voir au chevet de ce Palfrène ? Qu’est-ce ça peut me faire, au fond, ce qu’il devient ? Ce n’est plus moi qui le soigne, c’est sans doute Gauwin, le médecin de Rouville… Et on n’a même pas été poli avec moi, pas un remerciement ! Au surplus, ce serait à recommencer, je referais la même chose… Car enfin…

« Et pourtant !…Non, je crois que j’ai eu tort. Médecin, je devais, en dépit de tout, appliquer le remède que je jugeais le meilleur. Et, là, il n’y en avait qu’un seul… que je ne n’ai pas employé.

« Cependant, reprenait-il, Palfrène n’était pas un malade ordinaire. Il est docteur comme moi. Il faisait semblant d’être abruti par la maladie, mais il avait parfaitement sa tête.

« Eh bien, non, ça encore n’est pas vrai !… Il avait peur, très peur ; il était bouleversé, se défiait de lui-même, n’osait rien dire, moitié par amour-propre à cause de sa femme, moitié par défiance de moi… Je l’ai bien vu, il semblait comme affolé… Et alors, moi j’ai lâchement profité de ce que cette espèce de bécasse en tenait pour la saignée !… Ah ! non, Valadier, mon garçon, ce que tu as fait là est… dégoûtant, tout simplement. »

Il resta longtemps sur cette idée, angoissé, malheureux, s’accusant d’avoir tué son confrère, car enfin c’était sûr, Palfrène allait mourir.

À la longue, quand il fut bien sûr que tous ses remords n’y changeraient rien, il recommença à discuter avec lui-même, mais plus froidement. Maintenant il se trouvait des excuses. Il finit même par se remonter quelque peu le moral avec ce raisonnement : « Supposons que le malade s’appelle Valadier, que le médecin qui le traite soit Palfrène, qu’est-ce que Valadier voudrait qu’on emploie ? son traitement ou celui de son confrère ?… Eh bien alors ! »


Puis deux jours s’écoulèrent. Et, par Radegonde, il apprit que c’était bien le docteur Gauwin qui soignait Palfrène ; et Gauwin aurait dit à quelqu’un, en confidence, mais on le savait tout de même, que le confrère Valadier avait soigné « ce pauvre Palfrène » d’une façon pitoyable.

Le jeune homme grogna, s’exaspéra et finalement défendit à Radegonde de jamais lui reparler de tous ces gens-là. Qu’est-ce que ça lui « fichait » au surplus, ce que devenait Palfrène !…

Mais à Mauny, dans une auberge, pendant son déjeuner, il eut un coup à l’estomac en entendant des buveurs dire qu’ « il était au plus bas. » Qui il ? Evidemment le confrère.


Valadier est couché et réfléchit :

« Eh bien, oui, il va mourir. Et après ? Pourquoi me tourmenter ? Est-ce qu’il se désolerait de ma mort, lui ? Est-ce que ce n’est pas entre nous une lutte acharnée, sans pitié ?

« Quant aux petits confrères qui me détestent, qui m’accusent en ce moment, est-ce qu’ils n’auraient pas, quand même, quoi que j’eusse tenté, affirmé que je l’avais soigné comme un vétérinaire ?

« Du reste, nous sommes tous mortels, — un peu plus tôt, un peu plus tard ; or, celui-là, à quoi était-il bon, à quoi servait-il ? À rien. Il était même nuisible, dangereux. Parfaitement !… Jamais médecin n’a tué plus de cliens que lui, avec sa médecine de… de Hottentot… C’est connu : et puis il ne voyait jamais que le profit. Le client, il le traitait en vache à lait. En voilà un, aussi, qui faisait durer les plus petites maladies et qui droguait afin de toucher la forte remise chez les pharmaciens ! »

Aussi quand il apprit que Mme Palfrène, de plus en plus alarmée de l’état de son mari, faisait venir en hâte un grand docteur de Paris, il haussa les épaules. Quel argent perdu !

Une après-midi de dimanche. Il fait tiède ; un gai soleil brille sur la neige tombée pendant la nuit. Les gens causent au seuil des portes. On ne parle dans tout Sainte-Marie que du célèbre médecin parisien, arrivé à Motteville par l’express et que maître Anquetil, l’aubergiste, a été chercher lui-même en coupé à deux chevaux, avec son attelage à grelots, — celui dont il ne se sert d’ordinaire que pour les gens des châteaux. On sait que depuis une heure « celui de Paris » est dans la maison Palfrène à causer avec le docteur Gauwin, et qu’il va repartir par le rapide de quatre heures. On est aux aguets pour le voir passer. Il paraît que c’est un petit, sec, décoré, le nez retroussé, les yeux perçans, la barbe rare, une grande houppelande de fourrure.


— Mais, cher maître, fait le docteur Gauwin, j’avais cependant entendu enseigner que tirer du sang à un malade… est mauvais ; que cela affaiblit, et que les microbes pathogènes peuvent alors plus librement se propager, envahir l’économie. C’est pour cela que, lorsque Mme Palfrène m’eut dit que Valadier avait saigné son mari, je me suis écrié tout de suite que c’était absurde, et j’ai pronostiqué que le malade n’en réchapperait pas.

— Pourtant, la fièvre après être tombée à 39°, n’est plus remontée au delà de 39,5, ce qui était un excellent symptôme.

— C’est vrai, monsieur le professeur, mais… mais… je restais persuadé que c’était là simplement une de ces améliorations momentanées… qui trompent souvent.

— Et aujourd’hui notre malade a 37,5°. Il est sauvé ; demain il entrera en convalescence ; dans huit jours il sera sur pied.

— Je n’y comprends rien, je l’avoue.

—… De sorte que mon ami, vous avez porté un jugement peu bienveillant, téméraire, contre votre confrère, mais oui, tout à fait téméraire, disons le mot : injuste !

— Cependant… jamais à Rouen, pendant que j’étais étudiant… il ne m’est arrivé de voir saigner un pneumonique.

— Parce que vous ne voyez défiler à l’hôpital que des ouvriers de fabrique, des employés usés, des femmes névropathes, tous gens à sang pauvre ; tandis que, dans le cas actuel, il y a en face de vous un solide gaillard, de vieille souche paysanne, qui, évidemment, a vécu au grand air. Cet homme, dans son hérédité, n’a point de ces tares nerveuses qui nous abaissent, nous, au point de vue de la vitalité, de la vigueur de résistance aux infections ; d’où cette conséquence que votre sujet avait plutôt trop de sang. Il pouvait donc en perdre sans péril. Or, enlever du sang, c’est abaisser la température. Dans l’espèce, en saignant Palfrène, on a coupé la fièvre et, cependant, aucune dépression ne s’est produite. L’inspiration de Valadier était donc excellente, étant donné le cas tout spécial. Oh !… mais, mon cher, vous avez l’air de vous récrier, pourtant permettez !… et il ajoute d’un petit ton sec : cela n’est même pas discutable !

« Allons, adieu, mon ami, je repars, je n’ai plus rien à faire ici… Et dites-moi donc où demeure votre confrère. Il faut que j’aille lui serrer la main. Je suis curieux de voir la tête de ce garçon-là.

Le docteur Gauwin fait des lèvres une moue pincée qui ne veut rien dire ; pourtant il articule :

— Il a l’air très ordinaire, Valadier, je vous assure,… plutôt lourd… Et personne ici ne le considère. — On a peut-être tort. — Je ne veux pas vous contredire, monsieur le professeur… Il demeure à cinq minutes. Votre cocher vous montrera sa maison. Sur la gauche, près d’un bourrelier, une petite maison basse.


— C’est à monsieur le docteur Valadier que j’ai l’avantage… ? Je suis le professeur Lavessière, de la Faculté de Paris.

Très gêné, confus, Valadier balbutie, salue, s’agite, puis offre à son hôte d’entrer s’asseoir… Très honoré !… Veut-il accepter de prendre quelque chose ?… Un verre de chartreuse ?

— Du tout, je prends… le train… Je n’ai que deux minutes, mais je tenais, avant de m’en aller, à vous faire mes complimens… cher confrère, du traitement si ingénieux… Saigner était une trouvaille ! Mais… qu’est-ce que vous avez, vous chancelez ?

— Rien, rien…

— Oui, ce que vous avez imaginé pour le docteur Palfrène est un coup de maître !…

— Je n’ai pu… faire autrement. Je… forcé par…

— Comment pas pu faire autrement. Mais si, vous pouviez au contraire employer le traitement banal, classique : alcool et réfrigérans combinés ; tandis que vous avez bien saisi la particularité du cas, un cas rare, des conditions à part. Vous lui avez sauvé la vie.

— Moi !… sauvé !… oh !

— Mais parfaitement !… Il va comme un charme… Plus de fièvre. Mes félicitations… Si vous venez à Paris, ne manquez pas de venir me voir.


« Drôle d’individu tout de même, fait le professeur en remontant en voiture. En voilà un qui ne paie pas de mine… Mais c’est à l’œuvre, dit le proverbe, qu’on connaît l’ouvrier, — donc celui-là doit être fort, — Eh bien, jamais je n’ai vu quelqu’un de si troublé par un compliment. Il bégayait… Qu’est-ce qu’il avait donc ?… Bah ! s’il n’y a plus d’originaux à Paris, il en reste encore au fond des campagnes, et je n’ai pas perdu mon voyage puisque j’ai découvert un médecin de talent,… qui est modeste ! »

Masson-Forestier.