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Lysistrata (traduction Brotier)

Lysistrata
Traduction par André-Charles Brotier .
Texte établi par Louis Humbert Garnier frères (pp. 111-187).







NOTICE SUR LYSISTRATA



Cette comédie passe pour une des meilleures d’Aristophane ; c’est peut-être celle qui, pour le plan général, le développement des idées, la succession des scènes, se rapproche le plus d’une de nos pièces modernes ; mais c’est aussi la plus effrontée, la plus obscène, celle qui effarouche le plus la modestie d’un chaste lecteur. On a beau se rappeler que la licence était grande dans les sociétés anciennes, que la comédie est née du culte du phallus et que les femmes étaient exclues de ces représentations ; on a peine à comprendre que de pareilles scènes aient pu être jouées sur un théâtre public. Quand on lit Rabelais, dit M. Deschanel, on est bien étonné ; mais les obscénités de Rabelais restent enfermées dans un livre ; celles d’Aristophane s’étalent en paroles et en actions, à la face du soleil, devant trente mille spectateurs. Il faut donc reconnaître que si la morale, dans ses principes, ne varie pas, la pudeur et les bienséances varient selon les lieux, selon les temps, et qu’elles sont bien plus grandes chez nous que chez le peuple réputé le plus délicat de l’antiquité.

Après avoir constaté combien cette comédie est licencieuse, après avoir sévèrement reproché au poète toutes les énormités de parole, toutes les énormités d’action qu’il a introduites dans sa pièce et dont une traduction ne peut donner qu’une faible idée, nous devons reconnaître que le but qu’il poursuivait était parfaitement honnête. De même que dans ses trois autres pièces politiques, les Acharniens, les Chevaliers et la Paix, il voulait engager ses concitoyens à mettre fin à la guerre qui désolait la Grèce. On était en 412. La désastreuse expédition de Sicile avait eu lieu. On sait que les généraux Nicias et Démosthène, cernés par Gylippe sur les bords de l’Asinarus, avaient été contraints de mettre bas les armes, puis lapidés par les Syracusains; quant aux soldats qui avaient échappé à la fatigue, aux combats et à la peste, ils avaient été condamnés aux travaux des mines et des carrières, ou vendus comme esclaves. Athènes, abandonnée de ses alliés, était à bout de ressources. Le moment semblait donc plus que jamais opportun à Aristophane de terminer une guerre qui durait depuis plus de vingt ans.

Lysistrata, femme d’un des principaux citoyens d’Athènes, convoque et soulève toutes les femmes de la Grèce pour qu’elles forcent leurs maris à mettre bas les armes. Elles jurent de leur retirer tous leurs droits conjugaux et de les priver de toute caresse, tant qu’ils n’auront pas signé la paix ; puis elles s’emparent par surprise de la citadelle où est renfermé l’argent, le nerf de la guerre. C’est en vain que les vieillards (les hommes valides étant devant l’ennemi), arrivent munis de fascines et de torches, pour les forcer à en partir. Elles restent maîtresses de la place, grâce à d’autres femmes qui, demeurées dans la ville, viennent à leur secours et éteignent l’incendie. Après de singulières péripéties et des jeux de scène trop cyniques pour pouvoir être analysés, les ambassadeurs de Sparte viennent parler de paix. Lysistrata, au milieu des Lacédémoniens et des Athéniens, qui sont obligés de recourir à elle comme à l’arbitre souveraine, expose les griefs réciproques. Puis elle rappelle aux Spartiates les services qu’ils ont reçus d’Athènes, surtout lorsque Cimon est allé les secourir dans leur guerre contre les Messéniens ; elle fait souvenir également les Athéniens des bons offices qu’ils ont reçus de Lacédémone. Puis elle engage les uns et les autres à la concorde : tous y consentent, et la pièce se termine par un festin, par des chants et des danses animées.

On a beaucoup discuté au sujet de la date de cette comédie. Les renseignements fournis par les scoliastes ne sont pas aussi complets que pour d’autres pièces ; il a fallu étudier de près certains passages dans lesquels le poète, suivant son habitude, fait allusion à des événements contemporains. C’est ainsi qu’il parle du siège de Pylos, de la trahison des Milésiens, de désastres récents, de Pisandre, l’un des chefs du gouvernement des Quatre-Cents. En rapprochant ces allusions des dates fournies par Diodore de Sicile et par Thucydide, on arrive à fixer la représentation de Lysistrata à la vingt et unième année de la guerre du Péloponèse, l’an 412 avant Jésus-Christ. C’était sous l’archontat de Callias et sans doute aux fêtes lénéennes.






PERSONNAGES

LYSISTRATA.

CALONICE.

MYRRHINE.

LAMPITO.

CHŒUR DE VIEILLARDS.

CHŒUR DE FEMMES.

STRATYLLIS.

UN MAGISTRAT.

QUELQUES FEMMES.

CINÉSIAS.

UN ENFANT.

UN HÉRAUT de Lacédémone.

AMBASSADEURS Lacédémoniens.

POLYCHARIDES.

PROMENEURS.

UN ESCLAVE.

UN ATHÉNIEN.

QUELQUES PERSONNAGES MUETS.


La scène est dans la citadelle d’Athènes.
LYSISTRATA.

LYSISTRATA SEULE.

Voyez un peu. Si l’on avait invité les femmes à venir au temple de Bacchus[1], ou de Pan[2] ou de Vénus Coliade[3], ou de Génétyllide[4], la foule des tambourins ne permettrait pas de se retourner ici ; mais aucune ne se presse d’y venir. Voici cependant une voisine qui commence à mettre le nez dehors.


LYSISTRATA, CALONICE.



LYSISTRATA.

Bonjour, Calonice.


CALONICE.

Bonjour, Lysistrata. D’où te vient cet air inquiet ? Déride-toi, ma chère : ces sourcils froncés ne te vont pas.


LYSISTRATA.

Le sang, Calonice, me bout dans les veines : notre sexe me fait la plus grande pitié. Ces hommes prétendent que nous ne sommes que perversité.


CALONICE.

Et ils ont raison.


LYSISTRATA.

Les femmes ont ordre de se trouver ici pour délibérer sur une affaire de grande importance : eh bien, elles se reposent, et aucune ne vient.


CALONICE.

Elles viendront, ma bonne amie. Les femmes ne quittent pas si aisément leur ménage. L’une est retenue par son mari ; l’autre réveille son esclave ; celle-ci couche son enfant ; celle-là le baigne ; une autre l’apaise en lui donnant à manger.


LYSISTRATA.

Mais elles doivent s’occuper ici de choses beaucoup plus essentielles.


CALONICE.

Pourquoi donc, ô ma chère Lysistrata, cette assemblée de femmes ? Est-ce une grande affaire ? De quoi s’agit-il ?


LYSISTRATA.

Ah ! c’est une grande affaire.


CALONICE.

Et grosse ?


LYSISTRATA.

Oui, grande et grosse.


CALONICE.

Comment se fait-il qu’elles ne soient pas toutes accourues ?


LYSISTRATA.

Ce n’est pas ce que tu crois[5] : car nous n’eussions pas manqué d’accourir bien vite. Mais c’est une affaire imaginée par moi, et examinée pendant plusieurs nuits sous toutes les faces.


CALONICE.

Cette affaire, ainsi examinée sous toutes les faces, doit être bien subtile.


LYSISTRATA.

C’est tellement subtile, que le salut de toute la Grèce dépend uniquement des femmes.


CALONICE.

Des femmes ? Il tenait donc à bien peu de chose.


LYSISTRATA.

A nous de sauver la république, ou de détruire complètement, et les Péloponésiens.....


CALONICE.

Ce serait excellent.


LYSISTRATA.

..... Et toute la race des Béotiens.


CALONICE.

Ah, pas toute, s’il te plaît : épargnez les anguilles[6].


LYSISTRATA.

Je ne fais pas pareil vœu contre Athènes, je te prie de le croire. Si les Béotiennes et les Péloponésiennes s’assemblent ici avec nous autres Athéniennes, nous sauverons la Grèce par nos efforts réunis.


CALONICE.

Qu’est-ce que des femmes peuvent donc faire de sensé et d’éclatant ? Quoi, nous, toujours assises, bien fardées, bien parées, toujours vêtues de robes d’un beau jaune et chaussées d’élégantes bottines ?


LYSISTRATA.

Et c’est précisément tout cela qui nous sauvera, comme je m’y attends bien : oui, les petites robes jaunes, les parfums, les bottines, le fard et les tuniques d’un tissu très clair.


CALONICE.

Comment donc ?


LYSISTRATA.

On ne verra plus aucun homme s’armer de sa lance contre un autre.....


CALONICE.

Je vais donc, j’en jure par les déesses, me faire teindre une robe en jaune.


LYSISTRATA.

Ni de son bouclier.....


CALONICE.

Ah, je cours chercher une robe traînante.


LYSISTRATA.

Ni de l’épée.


CALONICE.

J’achèterai des bottines.


LYSISTRATA.

N’était-il pas essentiel que les femmes se rendissent à mon invitation ?


CALONICE.

Certes elles auraient dû y voler depuis longtemps.


LYSISTRATA.

Mais, ô désespoir ! ce sont bien de vraies Athéniennes, elles qui arrivent toujours en retard. D’ailleurs on ne voit encore aucune femme ni de la côte, ni de Salamine.


CALONICE.

Je sais pourtant qu’elles ont passé toute la matinée en bateau[7].


LYSISTRATA.

Les Acharniennes même, que je croyais voir ici les premières, ne sont pas encore venues.


CALONICE.

Et cependant la femme de Théagène, dans le dessein de venir ici, a été consulter la statue d’Hécate[8]. Mais en voilà qui arrivent. Bon, en voilà encore d’autres. Tiens, tiens ! D’où sont-elles ?


LYSISTRATA.

D’Anagyronte[9].


CALONICE.

Pour cela, tu as raison. Anagyronte paraît avoir été ébranlée[10].

LES PRÉCÉDENTES. MYRRHINE.



MYRRHINE.

Est-ce que nous arrivons trop tard, Lysistrata ? Quoi ? Tu ne dis mot ?


LYSISTRATA.

Je ne te féliciterai pas, ma chère, de n’arriver qu’à l’instant, quand la circonstance est si importante.


MYRRHINE.

J’ai eu de la peine à trouver, dans l’obscurité, ma ceinture. Mais si le cas est urgent, parle, nous voilà.


LYSISTRATA.

Il vaut mieux attendre que les Béotiennes et les Péloponésiennes soient arrivées.


MYRRHINE.

Tu as raison. Tiens, voici Lampito qui approche.


LES MÊMES, LAMPITO.



LYSISTRATA.

Bonjour, Lampito, ô la plus chérie des Lacédémoniennes. Que tu es jolie, ma douce amie ! Quel air vif et animé ! Tu étoufferais un taureau.


LAMPITO.

Je le crois bien ; je fais de violents exercices, et je saute assez haut pour me donner du talon dans le derrière[11].


LYSISTRATA.

Oh ! la jolie gorge que tu as !


LAMPITO.

Tu me manies comme une victime prête à offrir.


LES PRÉCÉDENTES, UNE BÉOTIENNE, UNE CORINTHIENNE.



LYSISTRATA.

Et cette autre jeune fille, d’où est-elle ?


LAMPITO.

Elle est d’une des meilleures familles de Béotie.


LYSISTRATA.

Ô dieux, oui, c’est une Béotienne, avec son joli parterre.


CALONICE.

Et il est bien nettoyé ; on n’y voit plus de pouliot[12].


LYSISTRATA.

Quelle est cette autre jeune fille ?


LAMPITO.

Elle est aussi de bonne race, quoiqu’elle soit de Corinthe.


LYSISTRATA.

Oui, de bonne race, comme on l’est dans ce pays[13].


LAMPITO.

Or maintenant, qui a convoqué cette assemblée de femmes ?


LYSISTRATA.

Moi.


LAMPITO.

Fais-nous donc part de tes projets.


LYSISTRATA.

Tout à l’heure, ma chère.


MYRRHINE.

Voyons donc enfin ce qu’il y a de si important à savoir.


LYSISTRATA.

Tu le sauras à l’instant. Mais d’abord une petite question.


MYRRHINE.

Laquelle ?


LYSISTRATA.

Ne soupirez-vous pas après le retour des pères de vos enfants, retenus à la guerre ? Car sans doute le mari de chacune de vous est loin de sa maison.


CALONICE.

Pour le mien, il est, le pauvre homme ! depuis cinq mois dans la Thrace à garder Eucratès.


LYSISTRATA.

Le mien est depuis sept mois à Pylos.


LAMPITO.

Le mien n’est pas plus tôt revenu de l’armée, qu’il reprend son bouclier et qu’il y revole.


LYSISTRATA.

Il y a pis, c’est qu’il ne nous reste pas la moindre apparence de plaisir. Depuis que les Milésiens nous ont trahis, je n’ai pas même vu la moindre chose qui pût nous tenir lieu de quelque consolation[14]. Voudriez-vous donc, si je peux trouver quelque moyen, me seconder pour mettre fin à la guerre ?


MYRRHINE.

Je jure par les déesses que je le veux bien, fallût-il mettre ce manteau en gage et en boire dès aujourd’hui le prix.


CALONICE.

Et moi, je suis prête à me partager comme une solle et à donner la moitié de moi-même.


LAMPITO.

Pour moi, je gravirais jusque sur le sommet du mont Taygète pour voir la paix.


LYSISTRATA.

Je vais donc parler ; je ne dois plus faire un mystère de mon secret. Or donc, mes chères amies, si nous voulons contraindre les hommes à chérir la paix, il faut nous priver.....


MYRRHINE.

De quoi ? Parle.


LYSISTRATA.

Le ferez-vous ?


MYRRHINE.

Nous le ferons, quand même il s’agirait de la vie.


LYSISTRATA.

Il faut donc nous priver de tout ce qu’ils voudraient nous donner[15]..... Pourquoi me regardez-vous de travers ? Où allez-vous ? Pourquoi, vous dis-je, vous mordre les lèvres et secouer la tête ? D’où vient ce changement de couleur ? D’où viennent ces larmes ? Le ferez-vous, ou ne le ferez-vous pas ? Que dites-vous ?


MYRRHINE.

Je ne le ferai pas ; que la guerre aille son train.


CALONICE.

Ni moi non plus, en vérité ; que la guerre continue.


LYSISTRATA.

C’est toi qui dis cela, ma chère solle ? Et tout à l’heure tu prétendais que tu donnerais la moitié de toi-même.


CALONICE.

Toute autre chose qu’il te plaira. Fallût-il passer au milieu des flammes, je suis prête. Oui, plutôt cela, que ce que tu exiges de nous. Rien n’égale cette privation, ma chère Lysistrata.


LYSISTRATA.

Et toi ?


LAMPITO.

J’aime mieux aussi passer par les flammes.


LYSISTRATA.

Oh ! que notre sexe est dissolu ! Tout ce que les tragiques disent de nous n’est pas sans fondement, car, comme la nacelle, nous ne sommes bonnes qu’à une chose. Mais, ô ma chère Lacédémonienne, seconde mes projets ; quand je n’aurais que toi seule dans mon parti, nous pourrions encore réparer tout le mal.


LAMPITO.

Il est difficile, en vérité, pour des femmes, de se livrer toutes seules au sommeil[16]. Il faut cependant bien s’y résoudre, car il est encore plus urgent de faire la paix.


LYSISTRATA.

Ô toi, la plus chérie et l’unique entre toutes ces femmes.


MYRRHINE.

Or, si nous nous privons le plus strictement possible de la chose dont tu nous parles (et il est à souhaiter que nous n’y soyons pas réduites), en aurons-nous plus sûrement la paix ?


LYSISTRATA.

Assurément, bien plus sûrement. Car, si nous nous tenons chez nous, bien épilées, toutes nues et n’ayant que des voiles de fin lin d’Amorgos[17], nos maris nous rechercheront avec la plus vive ardeur ; or, je puis vous assurer qu’ils feront bien vite la paix, si nous ne répondons pas à leur empressement et si nous savons nous contenir.


LAMPITO.

En effet, Ménélas, autant que je me rappelle, laissa tomber de ses mains son épée, dès qu’il aperçut le sein découvert d’Hélène[18].


MYRRHINE.

Que devenir, ô infortunée, si nos maris nous laissent là ?


LYSISTRATA.

Il faut, dit Phérécrate[19], dépouiller le chien écorché[20].


MYRRHINE.

Tous ces subterfuges ne sont que des bagatelles. Mais s’ils nous prennent et nous emmènent malgré nous dans leur chambre ?


LYSISTRATA.

Résistez, en vous accrochant à la porte.


MYRRHINE.

Et s’ils donnent des coups ?


LYSISTRATA.

Prêtez-vous alors, mais de mauvaise grâce. Ils n’ont aucun plaisir à ce qu’ils prennent de force. Il faut les contrarier de toutes façons. Ne doutez pas qu’ils ne soient bientôt rendus. Un mari ne goûte jamais aucun vrai plaisir, quand sa femme n’y participe pas.


MYRRHINE.

Si c’est là ton opinion, c’est aussi la nôtre.


LAMPITO.

Pour nous, nous déterminerons nos maris à conclure une paix définitive. Mais comment arrachera-t-on cet amas d’Athéniens à sa fureur belliqueuse ?


LYSISTRATA.

Sois sans inquiétude : nous n’épargnerons rien pour décider nos compatriotes.


LAMPITO.

Vous n’y réussirez pas, tant que durera leur ardeur à construire des trirèmes et qu’ils auront un argent immense dans le temple de Minerve.


LYSISTRATA.

J’y ai bien pourvu : nous nous emparerons dès aujourd’hui de la citadelle. Car les plus vieilles sont chargées, tandis que nous délibérons ici, d’exécuter ce projet, sous prétexte de sacrifice.


LAMPITO.

Puisse tout cela réussir ; voilà d’excellents projets


LYSISTRATA.

Pourquoi, chère Lampito, ne confirmons-nous pas au plus tôt notre conspiration par un serment, pour la rendre plus durable ?


LAMPITO.

Fais tout de suite ce serment, et nous le répéterons.


LYSISTRATA.

Bien imaginé. Où est la femme scythe[21] ? Où regardes- tu ? Pose-toi là devant un bouclier renversé, et qu’on m’apporte la victime.


MYRRHINE.

Par quel serment, Lysistrata, nous lieras-tu donc ?


LYSISTRATA.

Par lequel? Nous jurerons sur un bouclier, comme on dit qu’Eschyle l’a fait faire autrefois, près d’une brebis égorgée.....


MYRRHINE.

Ô ma chère Lysistrata, quand il s’agit de paix, ne jure rien sur un bouclier.


LYSISTRATA.

Quel sera donc notre serment ?


MYRRHINE.

Il faut prendre quelque part un cheval blanc[22] et l’immoler, et c’est sur cette victime que nous ferons notre serment.


LYSISTRATA.

Où trouver un cheval blanc ?


MYRRHINE.

Sur quoi jurerons-nous donc ?


LYSISTRATA.

Je te le dirai, si tu veux. Plaçons là une grande coupe noire ; immolons dedans une amphore de vin de Thasos[23], et jurons de n’y jamais mettre d’eau.


LAMPITO.

Ô dieux, quel serment, et qu’il me fait plaisir ! Qu’on apporte ici une coupe et une amphore. (On en apporte de tous côtés.)


CALONICE.

Ô mes chères amies, quelle quantité de vases ! Quelle joie on aura tout à l’heure à les vider !


LYSISTRATA.

Pose la coupe en cet endroit et touche la victime. Ô divine persuasion, précieux organe de l’amitié, reçois ce sacrifice dans des dispositions favorables pour nous.


MYRRHINE.

Le charmant glouglou ! La belle couleur !


LAMPITO.

Eh, par Castor, quel délicieux bouquet !


LYSISTRATA.

Ô femmes, permettez que je sois la première à jurer.


MYRRHINE.

Non, par Vénus, à moins que le sort n’en décide.


LYSISTRATA.

Mettez toutes, ô Lampito, la main sur la coupe, et qu’une seule répète en votre nom tout ce que je vais dire ; vous ferez le même serment et le garderez inviolablement..... Plus d’époux, plus d’amant.....


MYRRHINE.

Plus d’époux, plus d’amant.


LYSISTRATA.

Ne m’approchera, quelques belles dispositions qu’il ait..... Répète.


MYRRHINE.

Ne m’approchera, quelques belles dispositions qu’il ait..... Ah ! mes genoux fléchissent, ô Lysistrata.


LYSISTRATA.

Je vivrai chez moi dans la plus grande chasteté.....


MYRRHINE.

Je vivrai chez moi dans la plus grande chasteté.


LYSISTRATA.

Je serai vêtue d’une robe légère et toujours parée.....


MYRRHINE.

Je serai vêtue d’une robe légère et toujours parée.


LYSISTRATA.

Afin d’allumer les plus vifs désirs dans mon époux.....


MYRRHINE.

Afin d’allumer les plus vifs désirs dans mon époux.


LYSISTRATA.

Jamais je ne me prêterai de bon gré à ses empressements.....


MYRRHINE.

Jamais je ne me prêterai de bon gré à ses empressements.


LYSISTRATA.

Et s’il me prend de force.....


MYRRHINE.

Et s’il me prend de force.


LYSISTRATA.

Je ne ferai rien que de mauvaise grâce et sans y mettre du mien.....


MYRRHINE.

Je ne ferai rien que de mauvaise grâce et sans y mettre du mien.


LYSISTRATA.

Je ne lèverai point les jambes en l’air.....


MYRRHINE.

Je ne lèverai point les jambes en l’air.


LYSISTRATA.

Je ne m’accroupirai point à l’instar de la figure de lionne qu’on met sur les manches de couteaux.....


MYRRHINE.

Je ne m’accroupirai point à l’instar de la figure de lionne qu’on met sur les manches de couteaux.


LYSISTRATA.

Qu’il me soit permis de boire de ce vin, si je tiens mon serment.....


MYRRHINE.

Qu’il me soit permis de boire de ce vin, si je tiens mon serment.


LYSISTRATA.

Si je manque à mes promesses, que cette coupe soit remplie d’eau.....


MYRRHINE.

Si je manque à mes promesses, que cette coupe soit remplie d’eau.


LYSISTRATA.

Vous toutes, prenez-vous par serment les mêmes engagements ?


CALONICE.

Oui, par Jupiter.


LYSISTRATA.

Eh bien, je vais sacrifier cette victime. (Elle boit.)


MYRRHINE.

Ô ma chère, laisse-m’en un peu, pour que nous vivions dès à présent en bonnes amies.


LAMPITO.

Quel est ce bruit ?


LYSISTRATA.

C’est ce dont je t’ai prévenue. Les femmes se sont emparées de la citadelle. Allons, Lampito, retire-toi, mets ordre à ce qui te regarde et laisse-nous celles-ci en otage. Pour nous, réunissons-nous aux autres femmes qui sont dans la citadelle et fermons-en solidement les portes.


MYRRHINE.

Ne penses-tu pas que les hommes accourront sur-le-champ contre nous ?


LYSISTRATA.

Je m’en soucie fort peu. Toute leur ardeur et toute leur colère ne leur fera pas ouvrir ces portes, s’ils n’acquiescent aux conditions que nous avons proposées.


MYRRHINE.

Non, certes, par Vénus ; autrement, ce serait en vain qu’on nous appellerait méchantes et opiniâtres.

CHŒUR DE VIEILLARDS.



LE CHŒUR.

Avance, Dracès ; va en avant tout doucement, quoique tes épaules souffrent un peu du poids de ce vert olivier dont elles sont chargées.


PREMIER DEMI-CHŒUR.

Ah ! dans le cours d’une longue vie, on voit bien des choses contre son attente ! Hélas ! qui se fut jamais imaginé, ô Stymmodore, devoir entendre dire que des femmes que nous avons élevées dans nos maisons, ce trop véritable fléau, se seraient emparées du temple sacré de notre citadelle et en auraient fermé toutes les issues avec des pieux et des barricades.


DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Hâtons-nous, ô Philurge, d’aller au plus vite à la citadelle. Ramassons des monceaux de bois autour de toutes celles qui ont formé un pareil complot et qui l’ont exécuté; n’en formons qu’un bûcher et, guidés par le même esprit, faisons brûler toutes les femmes de nos propres mains, mais surtout la femme de Lycon. Non, j’en jure par Cérès, tant que j’aurai un souffle de vie, elles ne se joueront pas ainsi de nous. Cléomène, qui le premier s’est emparé de la citadelle[24], ne s’en est pas retiré sans dommage. Mais, malgré sa fierté lacédémonienne, il m’a remis ses armes en se retirant, et n’a conservé qu’une tunique tout étroite et tout usée ; il était sale, malpropre, mal peigné et ne s’était pas baigné depuis six ans. C’est ainsi que j’ai su réduire cet homme-là avec une armée rangée en seize bataillons, tandis que je dormais à la porte, et je ne réprimerais pas aujourd’hui cette étonnante audace des femmes haïes d’Euripide et de tous les dieux ? Qu’on renverse alors mes trophées de Marathon. Mais il reste encore tout ce chemin escarpé à faire pour arriver à la citadelle, et il nous faut tirer tous ces bois sans le secours d’un âne ; ces deux poutres m’écrasent les épaules. Il faut cependant aller et souffler le feu, de peur que faute d’attention il ne s’éteigne et que je n’en trouve plus lorsque je serai arrivé au terme de ma route. Phou, phou. Iou, iou ! Quelle fumée ! Ô divin Hercule, comme cette acre fumée, semblable à un chien enragé, me dévore les yeux ! C’est là véritablement du feu de Lemnos[25] : jamais sans cela elle ne m’eût tant fait de mal aux yeux. Pressez-vous vers la citadelle et portez du secours à la déesse ; en quelle circonstance, ô Lachés, le ferons-nous plutôt qu’en celle-ci ? Phou, phou. Iou, iou ! Quelle fumée ! Ce feu s’entretient et se conserve par une faveur particulière des dieux. Allons, qu’en pensez-vous ? déchargeons-nous ici de nos leviers, mettons nos sarments dans le réchaud, allumons-les et jetons-les contre la porte. Et si les femmes, quand nous les en sommerons, ne retirent leurs barricades, il nous faut les enfumer en mettant le feu aux portes. Déposons notre fardeau. Hé, hé, quelle fumée ! Ouais, ouais ! Lequel des généraux envoyés contre Samos nous secourra et mettra la main à nos leviers ? Enfin, mon dos n’est plus accablé sous leur poids. C’est à toi maintenant, cher réchaud, à rendre les charbons bien vifs. Qu’on m’apporte au plus vite une torche tout allumée. Seconde mes efforts, divine Victoire, permets que nous punissions cette impudence des femmes qui sont dans la citadelle, et que nous puissions élever un trophée.


LES MÊMES, CHŒUR DE FEMMES.



CHŒUR DE FEMMES.

Il me semble apercevoir un feu des plus vifs, à en juger par les flammes et par la fumée. Hâtons-nous.


PREMIER DEMI-CHŒUR.

Vole, vole, Nicodicé, avant que Calyca et Critylla soient réduites en cendres. Victimes des lois les plus barbares et de la méchanceté des vieillards, elles sont de toutes parts entourées de flammes.


DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Hélas, c’est ce que je redoute : serais-je arrivée trop tard ? Car j’ai été dès le point du jour à la fontaine, où j’ai eu bien de la peine à remplir ma cruche à cause de la foule, de la multitude et du fracas des cruches ; enfin, poussée par les servantes et de vils esclaves, je me suis tirée de la presse, et j’accours apporter mon eau au secours des femmes de ma tribu, qui sont dans les flammes. Car j’ai entendu dire que d’impudents vieillards, avec une charge de ceps pesant près de trois talents, comme pour chauffer un bain, s’étaient portés vers la citadelle, en criant qu’il fallait brûler la scélérate engeance des femmes. Ô déesse, que je ne les voie jamais la proie des flammes, mais que plutôt toute la Grèce et nos concitoyens soient délivrés par elles de la guerre et de ses fureurs ! C’est dans ce dessein, ô Minerve brillante par ton casque d’or, déesse tutélaire de cette ville, qu’elles se sont emparées de la citadelle ; daigne me prêter une main secourable, si quelque homme les livrait aux flammes, et viens porter de l’eau avec nous.


LES MÊMES, STRATYLLIS.



STRATYLLIS.

Oh, oh, cessez. Qu’y a-t-il, ô les plus méchants des hommes ? Jamais des gens honnêtes et vertueux ne se fussent portés à de pareils excès.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Voilà une chose que nous voyons, et à laquelle nous ne nous fussions jamais attendus : tout un essaim de femmes qui sort de la citadelle.


CHŒUR DE FEMMES.

Quoi, nous vous faisons peur ? Est-ce que notre nombre vous effraye ? Mais vous ne voyez pas encore la dix millième partie de ce que nous sommes ici.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Ô Phédria, les laisserons-nous se permettre toutes ces fanfaronades ? N’allons-nous pas les frapper de nos bâtons ?


CHŒUR DE FEMMES.

Mettons nos urnes à terre, pour que rien ne nous embarrasse, dans le cas où on lèverait la main sur nous.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Si on leur avait deux ou trois fois frotté les oreilles comme celles de Bupalos, elles n’auraient plus de babil.


CHŒUR DE FEMMES.

Eh bien, me voilà. Qu’on me touche. Je présenterai mes oreilles de bonne grâce, mais jamais plus femme ne te touchera[26].


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Si tu ne te tais, j’épuiserai tout ce qu’il me reste de force à te rosser.


CHŒUR DE FEMMES.

Approche donc et touche Stratyllis seulement du doigt.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Oui, et si je la roue de coups de poings, que me feras-tu ?


CHŒUR DE FEMMES.

Je t’arracherai, sans pitié, le cœur et les entrailles[27].


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Il n’y a pas de poète plus sensé qu’Euripide, car la femme ne le cède en impudence à aucun autre animal.


CHŒUR DE FEMMES.

Prenons nos cruches d’eau, ô Rhodippe.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Pourquoi, femme maudite des dieux, es-tu venue ici avec de l’eau ?


CHŒUR DE FEMMES.

Et toi, vieil échappé de l’Achéron, pourquoi viens-tu avec ce feu ? Est-ce pour qu’on te fasse griller ?


CHŒUR DE VIEILLARDS.

C’est pour faire brûler tes compagnes.


CHŒUR DE FEMMES.

Et mon eau est pour éteindre ton feu.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Tu éteindrais mon feu ?


CHŒUR DE FEMMES.

C’est ce que tu vas voir.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Tu doutes que je puisse te brûler avec cette torche ?


CHŒUR DE FEMMES.

Je te donnerai un bain, si tu es malpropre.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Un bain de toi, malpropre toi-même ?


CHŒUR DE FEMMES.

Oui certes, un bain nuptial.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Voyez-vous son impertinence ?


CHŒUR DE FEMMES.

Je suis libre.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Je vais arrêter ta jactance.


CHŒUR DE FEMMES.

Tu ne veux donc plus siéger sur la place Héliée ?


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Mettez le feu à ses cheveux.


CHŒUR DE FEMMES.

Fais ton devoir, Achéloüs[28].


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Ah, je suis perdu !


CHŒUR DE FEMMES.

Est-ce qu’elle est bouillante ?


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Comment bouillante ? Ne finiras-tu pas ? Que fais-tu ?


CHŒUR DE FEMMES.

Je t’arrose, pour que tu repousses.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Mais je suis tout desséché et tremblant.


CHŒUR DE FEMMES.

Eh bien, puisque tu as du feu, réchauffe-toi.


LES MÊMES, UN MAGISTRAT.



UN MAGISTRAT.

Le vacarme que font ici les femmes et le bruit des tambours s’entendent de toutes parts. Il semble qu’on célèbre de continuelles bacchanales ou les folles lamentations des fêtes d’Adonis. J’en ai été troublé au milieu de la harangue qu’on prononçait dans l’assemblée générale. Démostrate, digne en vérité du dernier supplice, disait qu’il fallait envoyer des vaisseaux en Sicile ; et sa femme en dansant s’écriait : « Aï, aï, Adonis[29]. » Ce Démostrate ajoutait qu’il fallait tirer de Zante[30] des soldats pesamment armés ; et sa femme, pleine de vin, répétait du haut de sa maison : « Pleure, Adonis. » Et pendant ce temps, l’impie et scélérat Cholozygès criait tant qu’il pouvait. Voilà cependant les dérèglements des femmes.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Bah, et si tu savais leur insolence à notre égard ? Non seulement elles nous ont accablés d’injures, mais elles nous ont inondés avec l’eau de leurs urnes, au point qu’il nous faut secouer nos vêtements, comme si nous avions pissé dedans.


LE MAGISTRAT.

Vous vous êtes bien attirés ce traitement, j’en jure par Neptune, car nous sommes les premiers à seconder leur perversité, et à leur donner le goût du vice : tout ce qu’elles font ne vient que de là. N’allons-nous pas dans les boutiques disant à un orfèvre, par exemple : « Tu avais fait un collier pour ma femme : il y avait un gland de fixé dans un chaton, mais hier soir, en dansant, il est tombé. Je suis forcé de partir pour Salamine ; tâche de t’échapper un soir pour aller le lui remettre. » Un autre va trouver un jeune cordonnier, solide gaillard, et lui dit : « Mon ami, la courroie blesse le petit doigt très délicat du pied de ma femme. Viens donc à la maison sur les midi, et tu la mettras plus à l’aise. » Voici ce qui résulte de tout cela : c’est que, quoique chargé de pourvoir à l’entretien des rameurs enrôlés, les femmes m’interdisent la porte[31] lorsque je me présente pour avoir de l’argent. Mais pourquoi nous tenir sans rien faire ? Qu’on me donne les leviers pour que je repousse leur influence. Eh bien, misérable, que fais-tu le nez en l’air ? Et toi, où regardes-tu ? tu ne cherches que des cabarets, ne me feras-tu pas sauter ces portes avec ces leviers ? J’y mettrai la main avec toi.


LES MÊMES, LYSISTRATA.



LYSISTRATA.

Ne faites rien sauter : je me présente de bon gré. À quoi bon ces leviers ? Il vous faudrait plutôt du bon sens.


LE MAGISTRAT.

Ah ! c’est toi, coquine. Où est l’archer ? Prends cette femme, et lie-lui les mains derrière le dos.


LYSISTRATA.

Je prends Diane à témoin qu’il lui en cuira, tout archer qu’il est, s’il me touche du bout du doigt.


LE MAGISTRAT.

Eh bien, archer, as-tu peur ? Ne la saisiras-tu pas ? (À un autre) : Et toi aide-le à l’enchaîner.


STRATYLLIS.

Je jure par Pandrosos[32] que si tu touches à cette femme, tu feras tout sous toi à force d’être foulé aux pieds.


LE MAGISTRAT.

Bon, tu feras tout sous toi ! Où y a-t-il un autre archer ? Prends celle-ci la première, pour lui apprendre à parler.


LYSISTRATA.

Par Diane, dispensatrice de la lumière, si tu touches cette femme, seulement du doigt, tu auras besoin de compresses.


LE MAGISTRAT.

Qu’est-ce à dire ? Où est l’archer ? Je saurai bien vous empêcher de sortir d’ici.


AUTRE FEMME.

Par Diane de Tauride, si tu approches de cette femme, je t’arracherai les cheveux et te ferai pleurer amèrement.


LE MAGISTRAT.

Oh ! que je suis malheureux ! L’archer m’a abandonné ! Mais il ne convient pas de céder à des femmes. Ô Scythes, rangeons-nous en bataille et allons à leur rencontre.


LYSISTRATA.

Par les déesses, vous allez donc apprendre qu’il y a dans cette enceinte quatre bataillons de femmes vaillantes et bien armées.


LE MAGISTRAT.

Scythes, liez-leur les mains.


LYSISTRATA.

Accourez ici au plus vite, ô mes compagnes, vendeuses de graines, d’œufs et d’herbes, et vous, ô cabaretières, marchandes d’ail et de pain, venez, frappez, chassez, accablez d’injures ces gens-ci ! Montrez votre impudence ordinaire. (Les femmes battent les archers.) Ah, cessez, retirez-vous, ne les dépouillez pas.


LE MAGISTRAT.

Ah dieux ! Quelle rencontre fatale pour mes archers !


LYSISTRATA.

Mais que croyais-tu donc ? Avais-tu pensé n’avoir affaire qu’à des servantes ? Ou t’imaginais-tu que les femmes n’ont pas de cœur ?


LE MAGISTRAT.

Elles n’en ont que trop, par Apollon, surtout quand le cabaret n’est pas loin.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Ô magistrat, que de paroles perdues ! Pourquoi entrer en pourparlers avec ces bêtes furieuses ? Ignores-tu dans quel bain elles nous ont trempés, et cela sans lessive ?


CHŒUR DE FEMMES.

Mais, mon ami, il ne faut pas se permettre légèrement de toucher aux autres : si tu t’y exposes, tes yeux seront bientôt pochés ; moi, j’aime rester tranquille, comme une jeune fille : je ne cherche à nuire à personne, je ne changerais pas un fétu de place, pourvu qu’on ne vienne pas me tracasser et m’agacer comme un essaim de guêpes.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Ô Jupiter ! Que faire à une telle engeance ? On ne doit pas souffrir cela. Mais voyons, cherche avec moi la cause de cet excès : quel était leur dessein en s’emparant de la citadelle de Cranaüs, de ce roc inaccessible, et du temple sacré ? Questionne, sois peu crédule et mets en jeu tous tes moyens. Ce serait honteux si, par notre négligence, nous ne percions pas ce mystère.


LE MAGISTRAT.

Oui, certes, voici d’abord ce que je veux savoir d’elles. Pourquoi vous êtes-vous barricadées dans la citadelle ?


LYSISTRATA.

Pour mettre le trésor public en sûreté et vous ôter tout motif de faire la guerre.


LE MAGISTRAT.

C’est donc à cause du trésor public que nous faisons la guerre ?


LYSISTRATA.

Oui, et tout est bouleversé à cause de cela. Pisandre, en effet, et ceux qui aspirent aux premières charges, sont toujours prêts à exciter de nouveaux troubles pour avoir l’occasion de voler. Qu’ils fassent maintenant tout ce qui leur plaira : ils ne tireront rien désormais du trésor.


LE MAGISTRAT.

Que feras-tu donc ?


LYSISTRATA.

Tu le demandes ? Nous en serons les dépositaires.


LE MAGISTRAT.

Vous, les dépositaires ?


LYSISTRATA.

Que trouves-tu en cela de merveilleux ? N’est-ce pas nous qui administrons les dépenses de nos ménages.


LE MAGISTRAT.

Ce n’est pas la même chose.


LYSISTRATA.

Comment, pas la même chose ?


LE MAGISTRAT.

On est obligé de faire la guerre avec l’argent du trésor public.


LYSISTRATA.

Mais d’abord il n’est pas nécessaire de guerroyer.


LE MAGISTRAT.

Quel autre moyen de nous mettre à l’abri de toute insulte ?


LYSISTRATA.

Nous vous protégerons.


LE MAGISTRAT.

Vous ?


LYSISTRATA.

Oui, nous.


LE MAGISTRAT.

C’est pitoyable.


LYSISTRATA.

Eh bien, bon gré, mal gré, nous vous défendrons.


LE MAGISTRAT.

C’est affreux.


LYSISTRATA.

Tu te fâches ; il faut cependant bien en passer par là.


LE MAGISTRAT.

Par Cérés, c’est insupportable.


LYSISTRATA.

Le point essentiel, mon ami, est de se sauver.


LE MAGISTRAT.

Et si je ne le veux pas ?


LYSISTRATA.

Raison de plus, précisément à cause de cela.


LE MAGISTRAT.

Mais d’où vous est venue l’idée de vous mêler de la guerre et de la paix ?


LYSISTRATA.

Nous te le dirons.


LE MAGISTRAT.

Dis donc vite, pour qu’il ne t’en cuise pas.


LYSISTRATA.

Écoute donc et tâche de modérer tes gestes.


LE MAGISTRAT.

Je ne puis pas. La colère où je suis m’empêche de me posséder.


UNE FEMME.

Il t’en cuira donc bien davantage.


LE MAGISTRAT.

Applique-toi ce mauvais présage[33], ma petite vieille, et toi, réponds-moi catégoriquement.


LYSISTRATA.

Soit. Auparavant, et dans tout le cours de la guerre, nous vous avons laissé, sans tracasserie et par un effet de notre douceur, faire tout ce que vous vouliez, et vous ne nous permettiez pas de souffler mot. Nous jugions cependant fort bien ce que vous faisiez, et souvent nous vous avons vus prendre dans nos maisons de mauvais partis sur des affaires importantes ; alors, rongées intérieurement de soucis, nous vous demandions cependant, le sourire aux lèvres : « Qu’avez-vous résolu aujourd’hui touchant la paix ? » Mon mari répondait aussitôt : « Qu’est-ce que cela te regarde, ne te tairas-tu pas ? » Et je me taisais.


UNE FEMME.

Ce n’est pas moi qui me serais jamais tue.


LE MAGISTRAT.

Mais il t’en eût coûté, si tu n’avais pas gardé le silence.


LYSISTRATA.

Aussi savais-je me taire. Mais un beau jour que je voyais prendre le parti le plus déplorable, je dis : « Mon ami, comment se fait-il que tu te comportes si follement ? » Il me répliqua sur-le-champ, en me regardant de travers : « Si tu n’ourdis ta trame, tu t’en ressentiras longtemps. La guerre est l’affaire des hommes. »


LE MAGISTRAT.

II avait bien raison.


LYSISTRATA.

Comment, misérable, il avait raison ? Il ne nous sera pas permis de vous avertir lorsque vous prenez des délibérations absurdes ? Et cependant, lasses de vous entendre répéter dans tous les coins des rues qu’il n’y avait plus d’hommes dans l’État, qu’il n’y en avait en vérité pas un seul, il a pris fantaisie aux femmes de se réunir pour sauver la Grèce. A quoi aurait servi plus de longanimité ? Si vous daignez écouter nos conseils sensés et demeurer en repos à votre tour, nous pourrons rétablir vos affaires.


LE MAGISTRAT.

Vous, nos affaires ? Oh ! cela est trop fort ! Silence !


LYSISTRATA.

Silence !


LE MAGISTRAT.

Ô méchante bête, prétends-tu me faire taire ? Toi, surtout, avec ton voile sur ta tête ? Que je meure plutôt.


LYSISTRATA.

Si c’est ce voile qui t’offusque, tiens, prends-le ; couvre-t’en la tête et tais-toi. Prends encore ce panier, mets-toi à filer, mange des fèves, et la guerre sera l’affaire des femmes.


CHŒUR DE FEMMES.

Ô femmes, laissez-là maintenant vos cruches, pour qu’à notre tour nous puissions être utiles à nos amies. Jamais nous ne nous fatiguerons de danser ; nos genoux ne faibliront jamais sous nous. Notre courage nous dicte de nous exposer aux mêmes dangers que ces femmes pleines de caractère, de grâces, d’audace, de sagesse et de patriotisme républicain réuni à la prudence. Ô descendantes des femmes les plus courageuses et de mères dont la présence seule enflammait, présentez-vous avec ardeur et ne mollissez pas ; le vent vous est encore favorable.


LYSISTRATA.

Si le charmant Cupidon et Vénus la Cyprienne vous font sentir les feux de l’amour dans votre sein et ailleurs ; si, d’un autre côté, ils excitent des désirs agréables dans les hommes, au point d’en faire d’ardents Priapes, j’espère qu’un jour les Grecs nous appelleront toutes du nom de Lysimaque.


LE MAGISTRAT.

Pour quel exploit ?


LYSISTRATA.

Si nous empêchons que, revêtus de leurs armes, ils circulent et fassent les fous dans le marché.


UNE FEMME.

Sans doute, par Vénus de Paphos.


LYSISTRATA.

Car on les voit à présent, armés de pied en cap, comme des corybantes, parcourir le marché aux marmites et aux légumes.


LE MAGISTRAT.

Rien de plus vrai. C’est le fait d’un bon militaire.


LYSISTRATA.

Vraiment ! C’est ridicule de voir quelqu’un avec un bouclier décoré d’une tête de gorgone acheter de petits poissons.


UNE FEMME.

Et, par Jupiter, moi-même j’ai vu un phylarchonte avec sa crinière, qui, monté sur son coursier, cachait dans son casque d’airain un œuf qu’il dérobait à une vieille femme. Un autre Thrace, faisant mouvoir son bouclier et son javelot, comme un Térée, effrayait une vendeuse de figues et dévorait ainsi les plus mûres.


LE MAGISTRAT.

Mais comment pourrez-vous, au milieu de tant de confusion, rétablir l’ordre et la paix dans ce pays ?


LYSISTRATA.

Très facilement.


LE MAGISTRAT.

Comment ? Dis.


LYSISTRATA.

Comme quand notre fil est embrouillé, nous le prenons par bouts et le retirons de dessus le fuseau, de côté et d’autre. Nous détruirons également la mésintelligence, si on nous le permet, en l’affaiblissant par des ambassades envoyées de côté et d’autre.


LE MAGISTRAT.

Vous pensez donc, bonnes femmes, que de la laine, du fil et des fuseaux nous sortiront d’affaire ?


LYSISTRATA.

Et vous, si vous aviez tant soit peu de bon sens, vous feriez, pour gouverner la république, ce que font les femmes dans le travail de leurs laines.


LE MAGISTRAT.

Voyons donc, que font-elles ?


LYSISTRATA.

Il fallait d’abord commencer par chasser de la ville, à coups de verges, tous les mauvais sujets, et par séparer cette engeance, de même que nous décrassons notre laine en la trempant ; et quant à ceux qui se réunissent comme en un flocon et s’entr’aident pour parvenir aux charges, c’était de les tenir loin les uns des autres et de leur tondre la tête ; il fallait ensuite les jeter tous dans une corbeille pour le bien commun, en y mêlant les métèques, ainsi que vos hôtes et vos amis, et tout homme qui devait au trésor public ; et, par Jupiter, même les villes qui sont habitées par des colons tirés d’ici, vous deviez savoir qu’il fallait nous les faire passer séparément et par pelotons. De tout ce mélange, il fallait tirer un fil, n’en faire qu’un seul et former un gros peloton, avec lequel on eut tissé une tunique pour le peuple.


LE MAGISTRAT.

N’est-il pas honteux que des femmes qui ne prennent aucune part aux fatigues de la guerre, veuillent vous travailler tout cela comme de la laine.


LYSISTRATA.

Mais, ô misérable, nous supportons plus de la moitié du fardeau de la guerre, nous qui avons mis avec peine nos enfants au jour et les avons vus partir chargés d’armes[34].


LE MAGISTRAT.

Tais-toi. Ne rappelle pas nos pertes.


LYSISTRATA.

De plus, si nous voulons nous divertir et jouir de notre jeunesse, il faut que nous couchions seules, à cause de la guerre. Passons sur ce qui nous regarde, mais ces jeunes filles qui vieillissent dans leur lit, j’en pleure, quand j’y songe.


LE MAGISTRAT.

Eh quoi, les hommes ne vieillissent-ils pas aussi ?


LYSISTRATA.

Oh, certes, ce que tu dis là est bien différent. Un homme, qui a blanchi pendant une longue absence, épouse bien vite à son retour une jeune fille. Au lieu que la saison d’une femme est de courte durée ; si elle n’en profite, personne ne veut plus l’épouser, et elle n’est plus bonne qu’à dire la bonne aventure.


LE MAGISTRAT.

Mais un vieillard peut encore être en état de[35].....


LYSISTRATA.

Qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne crèveras pas ? Tu es un fruit mûr pour la mort. Achète une bière. Je vais te préparer un gâteau de miel. Prends cette petite couronne et ceins-toi la tête.


UNE FEMME.

Reçois de moi ces bandelettes.


UNE AUTRE FEMME.

Prends-moi cette couronne.


LYSISTRATA.

Que te manque-t-il ? Que désires-tu ? A la barque ! Caron t’y appelle. Tu l’empêches d’aller au large.


LE MAGISTRAT.

N’est-il pas cruel d’éprouver pareil traitement ? Oui, j’en jure, je vais aller trouver mes collègues avec cet accoutrement et me présenter à eux.


LYSISTRATA.

Te plains-tu de n’être point encore exposé ? Mais dans trois jours d’ici, tu recevras de notre part de grand matin les trois choses nécessaires pour ton départ[36].


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Il n’est plus temps de rester dans l’inaction pour quiconque est libre de faire autrement. Mais disposons-nous, ô chers compagnons, pour cette grande affaire-ci ; elle me paraît nous présager une suite de révolutions considérables ; il me semble surtout entrevoir la tyrannie d’Hippias, et je crains fort que quelques Lacédémoniens ne se soient rassemblés chez Clisthène et ne déterminent, par quelque artifice, ces femmes détestées des dieux à s’emparer du trésor et de la paye qui me faisait vivre. Il est affreux que des citoyens reçoivent des leçons de ces êtres-là, et qu’elles aient, toutes femmes qu’elles sont, parlé du bouclier d’airain et traité avec nous sur la paix à faire avec les Lacédémoniens, à qui on ne doit pas plus se fier qu’à un loup qui a la gueule béante. Oui, ô mes amis, leur projet est de s’assurer la souveraineté. Mais jamais elles ne me gouverneront ; je serai toujours sur mes gardes, et dorénavant je porterai un glaive caché dans une branche de myrthe ; dans le marché, je me tiendrai bien armé près d’Aristogiton. Je serai près de lui dans cette posture, et lui-même m’inspire de frapper la mâchoire de cette maudite vieille.


CHŒUR DE FEMMES.

Point de bravade, ou, quand tu rentreras chez toi, ta mère même ne te reconnaîtrait pas. Allons, mes chères vieilles, mettons d’abord tout ceci à terre. Car nous avons, ô citoyens, à vous exposer des choses utiles pour cette ville, et elle le mérite bien : elle m’a élevé dans les plaisirs et avec distinction. Dès l’âge de sept ans, j’ai porté les offrandes dans la fête de Minerve. Ensuite j’ai été chargée de broyer l’orge sacrée ; puis, à dix ans, revêtue d’une robe jaune flottante, j’ai été consacrée à Diane dans les Brauronies. J’ai fait les fonctions de canéphore, quand j’ai été grande fille, et j’avais une guirlande de figues. Dois-je après cela donner de bons conseils à ma ville ? Et quoique je ne sois qu’une femme, loin d’ici toute jalousie, si j’offre des partis préférables à tous ceux du moment. D’ailleurs, je dois partager le tribut, puisque je réunis les hommes ; pour vous, tristes vieillards, vous n’y avez aucun droit. Car vous avez consommé tout ce qu’on appelle la cotisation des anciens, fruit du butin fait sur les Mèdes, et maintenant vous ne contribuez plus à votre tour. Bien plus, il est à craindre que vous ne nous ruiniez sans ressource. Pouvez-vous à présent souffler ? Or, si quelqu’un me tracasse, je lui frotterai le bec avec ce cothurne tout malpropre.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

N’est-ce pas là un grand affront ? Et ce mal me paraît devoir aller plus loin encore. Mais il faut que tout homme bien constitué concoure à détourner ce malheur. Mettons bas notre tunique. Tout homme doit sentir son homme et ne doit pas s’envelopper. Allons, braves aux pieds nus, nous tous qui, lorsque nous valions encore quelque chose, avons combattu à Lipsydrion[37], il faut dans ce moment, oui, dans ce moment, reprendre notre première vigueur, redresser tout notre corps et déposer ce vieil homme. Si quelqu’un de nous a l’air de lâcher pied le moins du monde devant ces femmes, elles ne se donneront pas un instant de repos ; on les verra construire des vaisseaux ; à l’exemple d’Artémise[38], elles s’efforceront de combattre sur mer et de diriger leurs coups contre nous. Si elles prennent une fois du goût pour l’équitation, j’efface les chevaliers des rôles militaires, car la femme aime particulièrement le cheval ; elle s’y tient très ferme, et, quelque vite qu’il aille, elle ne tombe pas aisément. Voyez ces amazones, que Micon représente se battant à cheval contre des hommes. Mais il faut leur mettre à toutes un carcan.


CHŒUR DE FEMMES.

Ah ! par les déesses, si vous m’échauffez, je donnerai tout son essor à ma colère contre vous ; je m’arrangerai, dès aujourd’hui, de manière que vous réclamiez le secours de vos compatriotes, tant vous serez mal menés. Et nous aussi, ô femmes, quittons au plus vite nos vêtements, et qu’on s’aperçoive de notre fureur opiniâtre. Que quelqu’un de vous s’approche maintenant, et je me charge de lui faire passer le goût de l’ail et des fèves noires. Si tu dis un seul mot de travers, car je suis dans une belle colère, je ferai pour toi ce que le scarabée fit des œufs de l’aigle. Je ne te craindrai pas un instant, tant que respireront Lampito et Ismène, cette brave et chère Thébaine. Tu ferais jusqu’à sept décrets de suite, que tu n’en serais pas moins incapable de tout, parce que, ô misérable, tu es en abomination à tout le monde et à tes voisins. Hier, dans le dessein de célébrer une fête joyeuse en l’honneur d’Hécate, j’ai voulu faire venir du voisinage une amie de mes enfants, fille honnête et aimable, une anguille de Béotie, et on me l’a refusée tout net, à cause de tes décrets. Mais, malgré cela, tu ne finiras jamais d’en faire de pareils, tant qu’on ne te prendra point par les pieds pour te jeter dans un précipice.


CHŒUR DE FEMMES, LYSISTRATA.



CHŒUR DE FEMMES.

Ô toi, l’âme de cette assemblée et de mes projets, d’où te vient cet air triste avec lequel tu viens à nous ?


LYSISTRATA.

La conduite des méchantes femmes, et en général le caractère féminin, me donnent du souci et me mettent sens dessus dessous.


CHŒUR DE FEMMES.

Que dis-tu ? Que dis-tu ?


LYSISTRATA.

La vérité, la vérité.


CHŒUR DE FEMMES.

Qu’y a-t-il de fâcheux ? Dis-le-nous, à nous tes amies.


LYSISTRATA.

Mais il est honteux de le dire et difficile de le taire[39].


CHŒUR DE FEMMES.

Ne me cache pas notre malheur.


LYSISTRATA.

Nous brûlons d’amour, pour le dire en un mot.


CHŒUR DE FEMMES.

Ô Jupiter !


LYSISTRATA.

Que veux-tu à Jupiter ? Ce n’est que trop vrai. Je ne puis plus du tout les priver d’hommes : elles désertent. La première que j’ai prise sortait par la porte qui conduit à la grotte du dieu Pan. Une autre descendait à l’aide d’une poulie ; celle-ci préparait son évasion, celle-là, portée par un moineau, allait se précipiter dans la maison d’Orsilochus, lorsque je l’ai arrêtée par ses cheveux. Toutes ont de belles raisons pour aller chez elles. Tenez, en voilà une qui accourt.

LES MÊMES, UNE FEMME.



LYSISTRATA.

Hé, hé, où vas-tu ?


UNE FEMME.

Je veux aller chez moi ; j’ai à la maison de la laine de Milet qui doit être rongée par les vers.


LYSISTRATA.

Par quels vers ? Ne te retireras-tu pas ?


UNE FEMME.

Mais je serai promptement de retour, j’en jure par les déesses, pourvu que j’étende sur le lit.....


LYSISTRATA.

Il n’y a rien à étendre et ne t’absente pas.


UNE FEMME.

Laisserai-je donc gâter ma laine ?


LYSISTRATA.

Sans doute, si l’on ne peut faire autrement.


LE CHŒUR, LYSISTRATA, DEUXIÈME FEMME.



DEUXIÈME FEMME.

Que je suis malheureuse ! Que je suis malheureuse ! Mon lin que j’ai laissé chez moi sans être préparé !


LYSISTRATA.

Et d’une autre, qui sort pour son lin non préparé. Rentre vite.


DEUXIÈME FEMME.

Oh, je jure par la Lune que je viendrai aussitôt que je l’aurai préparé.


LYSISTRATA.

Non, tu ne le prépareras pas. Tu n’aurais pas plus tôt commencé, qu’une autre en voudrait faire autant.


CHŒUR DE FEMMES, LYSISTRATA, TROISIÈME FEMME.



TROISIÈME FEMME.

Ô divine Lucine, retarde le moment de mes couches jusqu’à ce que je me sois rendue dans un lieu profane !


LYSISTRATA.

Quelle plaisanterie fais-tu là ?


TROISIÈME FEMME.

Je vais, je vais accoucher.


LYSISTRATA.

Tu n’étais pas enceinte hier.


TROISIÈME FEMME.

Et je le suis aujourd’hui. Laisse-moi, ô Lysistrata, aller trouver au plus vite l’accoucheur chez moi.


LYSISTRATA.

Quel conte nous fais-tu là ? Qu’as-tu là de dur ?


TROISIÈME FEMME.

Un garçon.


LYSISTRATA.

Ce n’est certes pas vrai. Tu me parais avoir quelque chose de creux : c’est de l’airain. Je le saurai sans délai. Ô imbécile ! Tu as un casque consacré à Pallas, et tu te dis grosse !


TROISIÈME FEMME.

Oui, par tous les dieux, je suis grosse.


LYSISTRATA.

Pourquoi donc emportes-tu ce casque ?


TROISIÈME FEMME.

C’était dans le dessein de me nicher dedans, comme une colombe, si j’eusse été obligée d’accoucher dans la citadelle.


LYSISTRATA.

Que dis-tu ? Tu cherches des prétextes, la chose est claire. Tu n’attendras pas dans ce casque jusqu’au cinquième jour[40] après tes couches ?


QUATRIÈME FEMME.

Je ne puis dormir dans la citadelle depuis que j’ai vu le serpent qui en est le gardien[41].


LES MÊMES, UNE CINQUIÈME FEMME.



CINQUIÈME FEMME.

Je ne puis plus y tenir : les cris continuels des chouettes m’empêchent de fermer l’œil.


LYSISTRATA.

Ô malheureuses, laissez-là tous vos vains subterfuges. C’est à vos maris que vous en voulez. Croyez-vous que nous ne leur faisons pas faute ? Je le sais assez, ils passent de mauvaises nuits. Mais, ô chères amies, tenez bon et patientez encore un peu. Un oracle nous a déclaré que nous aurions l’avantage, s’il ne s’élevait aucune division entre nous, et voici l’oracle.


CHŒUR DE FEMMES.

Voyons ce qu’il dit.


LYSISTRATA.

Silence donc. « Quand les timides hirondelles se rassembleront en un même lieu pour fuir les huppes et renonceront au culte du phallus, alors on verra la fin des maux, et Jupiter foudroyant donnera le dessus à ce qui avait le dessous. »


CHŒUR DE FEMMES.

Nous aurons le dessus ?


LYSISTRATA.

« Si les hirondelles se divisent et se retirent du temple sacré, aucun oiseau ne passera pour être plus incontinent. »


CHŒUR DE FEMMES.

Cet oracle est en vérité fort clair ; ô dieux ! ne nous laissons donc plus décourager, mais rentrons. Ô chères amies, il serait honteux pour nous de ne pas satisfaire à l’oracle.


CHŒUR DE FEMMES, CHŒUR DE VIEILLARDS.



CHŒUR DE VIEILLARDS.

Je veux vous conter une fable, dont autrefois on entretenait mon enfance. La voici. Il y avait un jeune homme appelé Mélanion ; pour éviter de se marier, il s’enfonça dans des déserts et vivait sur les montagnes. Il allait à la chasse des lièvres, faisait des filets et avait un chien avec lui. Il ne remit plus le pied chez lui, par antipathie pour les femmes, qu’il détestait. Pour nous autres, chastes comme Mélanion, nous ne les détestons pas moins que lui.


UN VIEILLARD.

Petite vieille, je veux l’embrasser.....


UNE FEMME.

Tu ne mangeras donc plus d’oignon[42].


LE VIEILLARD.

..... Et me mettre en devoir de te donner des coups de pied.


LA FEMME.

L’ami, tu as bien de la barbe[43].


LE VIEILLARD.

Et Myronide, redouté de tous ses ennemis, était également velu de ce côté-là, et avait le derrière tout noir. Tel était aussi Phormion.


CHŒUR DE FEMMES.

Je veux vous faire un conte pour servir de pendant à celui de Mélanion. Un certain Timon était affreux : son visage hérissé de poils était inabordable ; c’était un véritable enfant des Furies. Ce Timon, plein de haine contre la perversité des hommes, s’en éloigna en faisant les plus horribles imprécations. Voilà comme, en revanche, celui-ci ne pouvait souffrir ces méchants hommes, mais il aimait passionnément les femmes.


UNE FEMME.

Veux-tu que je te casse la mâchoire ?


UN VIEILLARD.

Je n’ai pas peur.


LA FEMME.

Je te donnerai des coups dans la jambe.


LE VIEILLARD.

Tu le feras voir.


LA FEMME.

Eh bien, toute vieille que je suis, tu n’y verras rien. Tout a été enlevé avec la flamme d’une lampe.


LYSISTRATA, DEUX FEMMES, MYRRHINE.



LYSISTRATA.

Iou, iou, ô femmes ! accourez promptement toutes ici.


UNE FEMME.

Qu’y a-t-il ? Dis-moi, quel est ce cri ?


LYSISTRATA.

Un homme, un homme que je vois venir tout furieux. Les orgies de Vénus le mettent hors de lui.


DEUXIÈME FEMME.

Ô déesse, reine de Cypre, de Cythère et de Paphos, continue, sans te détourner, la route où tu t’es engagée.


PREMIÈRE FEMME.

Où est-il, quel qu’il soit ?


LYSISTRATA.

Près du temple de Cérés.


PREMIÈRE FEMME.

Oui, par Jupiter, voilà quelqu’un. Et qui est-ce ?


LYSISTRATA.

Regarde. Quelqu’une de vous le connaît-elle ?


MYRRHINE.

Certes, je le connais. C’est mon mari Cinésias.


LYSISTRATA.

C’est à toi de le faire griller de dépit, de lui donner le change, de paraître l’aimer sans l’aimer, de lui accorder tout, hormis ce dont la coupe est témoin.


MYRRHINE.

Tranquillise-toi, je ferai tout cela.


LYSISTRATA.

Mais je vais rester avec toi ; je t’aiderai à le tromper et à finir de le brûler. Pour vous autres, retirez-vous.


MYRRHINE SANS PARAITRE D’ABORD, LYSISTRATA, CINÉSIAS, UN ENFANT.



CINÉSIAS.

Que je suis malheureux ! De quelle espèce de frénésie et d’ardeur je suis tourmenté ? C’est comme si j’étais sur une roue !


LYSISTRATA.

Qui vive ?


CINÉSIAS.

Moi.


LYSISTRATA.

Un homme !


CINÉSIAS.

Sans doute, un homme.


LYSISTRATA.

Ne te retireras-tu donc pas d’ici ?


CINÉSIAS.

Et toi, qui es-tu, pour me repousser ainsi ?


LYSISTRATA.

La sentinelle de jour.


CINÉSIAS.

Au nom des dieux, je t’en conjure, appelle-moi Myrrhine.


LYSISTRATA.

Bon, suis-je donc pour t’appeler Myrrhine? Et toi, qui es-tu ?


CINÉSIAS.

Je suis son mari, Cinésias, fils de Péon.


LYSISTRATA.

Ô bonjour, mon cher, ton nom n’est point inconnu, ni ignoré parmi nous : ta femme te nomme sans cesse. Qu’elle prenne un œuf ou une pomme, ceci, dit-elle, est pour Cinésias.


CINÉSIAS.

Ô bons dieux !


LYSISTRATA.

Oui, j’en jure par Vénus. Si l’on vient à parler de maris, ta femme s’écrie aussitôt : « Tout le reste n’est que fadaise au prix de Cinésias. »


CINÉSIAS.

Allons, fais-la donc venir.


LYSISTRATA.

Quoi ? Me donneras-tu quelque chose ?


CINÉSIAS.

Oh, certainement oui, et tout de suite si tu veux. Voilà ce que j’ai : je te donne, comme tu vois, ce que j’ai.


LYSISTRATA.

Je cours et je vais te l’appeler.


MYRRHINE, CINÉSIAS, UN PETIT ENFANT, MANÈS, ESCLAVE.



CINÉSIAS
à part.

Au plus vite donc. La vie m’est tout à fait à charge depuis que je ne la vois plus à la maison ; je crains d’y rentrer : tout m’y paraît triste, et rien de ce que je mange ne me fait plaisir, car je souffre.


MYRRHINE
à part.

Je l’aime, oui, je l’aime, mais il ne veut pas de mon amour. Ainsi ne m’engage pas à aller le trouver.


CINÉSIAS.

Ô ma très chère petite Myrrhinète, pourquoi en agir ainsi ? Viens ici.


MYRRHINE.

Non certes, je n’irai pas.


CINÉSIAS.

Quoi, ô Myrrhine, même lorsque je t’appelle ?


MYRRHINE.

Tu m’appelles sans avoir besoin de moi.


CINÉSIAS.

Moi, sans besoin ? Et je n’y puis plus tenir.


MYRRHINE.

Je m’en vais.


CINÉSIAS.

Non, je t’en prie, au moins écoute la voix de ton petit enfant. Hé bien donc, n’appelles-tu pas ta mère ?


UN ENFANT.

Maman, maman, maman !


CINÉSIAS.

Hé bien, que fais-tu ? N’as-tu pas pitié de cet enfant, qui n’a été ni lavé ni allaité depuis six jours.


MYRRHINE.

Oui, il me fait pitié. Mais son père est un paresseux.


CINÉSIAS.

Viens donc, ô méchante, pour l’amour de l’enfant.


MYRRHINE.

Ha ! voilà ce que c’est que d’être mère ! Il faut paraître ; comment s’y refuser ?


CINÉSIAS.

Elle me semble être beaucoup plus jeune et avoir un regard plus tendre, et c’est précisément parce qu’elle se montre si peu traitable et qu’elle fait fi de moi, que je sens pour elle le désir le plus vif.


MYRRHINE.

Ô très cher petit enfant d’un mauvais père, viens que je t’embrasse, toi, le plus chéri de ta maman.


CINÉSIAS.

Pourquoi, mauvaise, en agir ainsi et te réunir aux autres femmes ? Tu es cause de mes peines et de tes ennuis.


MYRRHINE.

Ne me touche pas.


CINÉSIAS.

Tu vas donc laisser perdre tout ce que nous avons en commun à la maison.


MYRRHINE.

Je m’en moque.


CINÉSIAS.

Et ta toile que les poules détruisent, est-ce que tu t’en moques ?


MYRRHINE.

Oui, par Jupiter.


CINÉSIAS.

Tu n’as pas célébré depuis longtemps les mystères de Vénus. Ne reviendras-tu pas ?


MYRRHINE.

Non, certes, à moins que vous ne fassiez la paix entre vous et que vous ne cessiez de guerroyer.


CINÉSIAS.

Hé bien, je ferai encore cela, suivant tes désirs.


MYRRHINE.

Hé bien, je retournerai chez moi, suivant tes désirs, mais maintenant je serais parjure.


CINÉSIAS.

Au moins restons ici quelque temps seuls.


MYRRHINE.

Point du tout, quoique je ne puisse dire que je ne t’aime pas.


CINÉSIAS.

Tu m’aimes ? Pourquoi donc, ô Myrrhine, ne pas rester avec moi ?


MYRRHINE.

Quoi, nigaud, en présence de cet enfant ?

Hé ! non pas. Allons, Manès, porte cet enfant à la maison.


CINÉSIAS.

Ton fils ne nous gêne plus ; hé bien, ma mie ?


MYRRHINE.

Mais, ô scélérat, où veux-tu que nous nous mettions pour cela ?


CINÉSIAS.

Nous serons très bien dans la grotte de Pan.


MYRRHINE.

Mais comment pourrai-je rentrer dans la citadelle avec ma pureté ?


CINÉSIAS.

C’est très aisé : tu te laveras dans la Clepsydre[44].


MYRRHINE.

J’irai donc ainsi, ô malheureux, contre mes serments ?


CINÉSIAS.

Je prends la faute sur moi. Ne sois pas inquiète de ton serment.


MYRRHINE.

Hé bien, je vais apporter un petit lit.


CINÉSIAS.

Non, non, il nous suffira d’être par terre.


MYRRHINE.

Oh ! j’en jure par Apollon, non, je ne souffrirai pas, malgré tes vifs empressements, que tu t’étendes par terre.


CINÉSIAS
à part.

Ma femme m’aime : c’est assez clair.


MYRRHINE.

Allons, vite, couche-toi, et je vais me déshabiller. Mais, peste ! J’ai oublié d’apporter une natte.


CINÉSIAS.

Quelle natte ? Je n’en ai pas besoin.


MYRRHINE.

Oh ! par Diane, il serait houleux de coucher sur des sangles.


CINÉSIAS.

Viens que je t’embrasse.


MYRRHINE.

Tiens.


CINÉSIAS.

Papaiax ! Reviens donc au plus vite ici.


MYRRHINE.

Voilà une natte. Couche-toi. Je vais me déshabiller. Mais tu n’as pas d’oreiller.


CINÉSIAS.

Je n’en ai pas besoin.


MYRRHINE.

Mais il m’en faut.


CINÉSIAS.

Pour cela ! C’est un Hercule que tu reçois chez toi.


MYRRHINE.

Allons, soulève-toi.


CINÉSIAS.

J’ai tout ce qu’il me faut.


MYRRHINE.

Tout, dis-tu ?


CINÉSIAS.

Allons donc, mon trésor.


MYRRHINE.

Voilà que je défais mon corset ; souviens-toi bien de ne pas manquer de parole au sujet de la paix que tu m’as promis de faire.


CINÉSIAS.

Que je meure plutôt, j’en jure.


MYRRHINE.

Mais tu n’as pas de couverture.


CINÉSIAS.

Et, parbleu, ce n’est pas nécessaire ; c’est toi que je veux.


MYRRHINE.

Paix, paix, tu seras satisfait. Je reviens à l’instant.


CINÉSIAS.

Cette femme me fera périr avec ses couvertures.


MYRRHINE.

Tiens-toi droit.


CINÉSIAS.

Voilà longtemps que je suis dans cette position.


MYRRHINE.

Veux-tu que je te parfume ?


CINÉSIAS.

Non, par Apollon, non, certes.


MYRRHINE.

Si, par Vénus, bon gré, mal gré.


CINÉSIAS.

Plût au grand Jupiter que cette liqueur fût répandue.


MYRRHINE.

Présente ta main, prends-en et frotte-t’en.


CINÉSIAS.

Ce parfum, par Apollon, n’est nullement agréable, à moins qu’il ne donne de l’odeur par le frottement ; il ne sent rien de ce que je veux faire.


MYRRHINE.

Ah ! que je suis sotte ! J’ai apporté de l’onguent de Rhodes.


CINÉSIAS.

Il est bon ; donne-m’en, étourdie.


MYRRHINE.

Tu plaisantes.


CINÉSIAS.

Que les dieux confondent le premier qui a préparé des parfums !


MYRRHINE.

Prends cette fiole.


CINÉSIAS.

J’en tiens une autre. Mais, ô méchante, couche-toi donc et ne m’apporte plus rien.


MYRRHINE.

Je vais le faire, j’en jure par Artémise. Tiens, je quitte mes souliers. Mais, mon ami, arrange-toi pour prendre quelque parti relatif à la paix qu’il faut faire.


CINÉSIAS.

Je m’en occuperai. (Myrrhine se retire.)

CINÉSIAS, CHŒUR DE VIEILLARDS.



CINÉSIAS.

Ma femme m’a confondu, accablé, de mille manières, mais surtout en m’abandonnant dans l’état le plus affreux. Ah dieux ! Que ferai-je ? A qui m’adresserai-je, n’ayant plus l’espoir de jouir de la belle? Comment élèverai-je celle-ci ? Où est Cynalopex ? Cherche-moi une nourrice[45].


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Ô pauvre malheureux, tu es dans les tourments les plus affreux et dans les angoisses les plus violentes. Tu me fais pitié. Hélas ! hélas ! Quels reins pourraient y tenir ? Quelle vigueur ? Quels muscles ? Quelle articulation ? Quelle organisation ?


CINÉSIAS.

Ô Jupiter ! Quelles horribles convulsions !


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Voilà les services que t’a rendus cette méchante, cette misérable femme.


CINÉSIAS.

Dis plutôt : cette chère et très douce femme.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Quoi, très douce ? Méchante, méchante en vérité. Ô Jupiter, Jupiter, enlève-la comme un amas de poussière en la faisant tourner et pirouetter par un violent tourbillon de vent ; lâche-la ensuite : que son propre poids la précipite à terre, qu’elle tombe sur son mari et s’embroche.


UN HÉRAUT LACÉDÉMONIEN, UN MAGISTRAT D’ATHÈNES.



LE HÉRAUT.

Où sont les sénateurs athéniens, ou plutôt où sont les magistrats ? J’ai une nouvelle à communiquer.


LE MAGISTRAT.

Es-tu un homme ou un satyre ?


LE HÉRAUT.

Petit homme, je suis un héraut, les Gémeaux me sont témoins. Je viens de Sparte pour parler de paix.


LE MAGISTRAT.

Tu es donc venu portant ta hache sous le bras ?


LE HÉRAUT.

Non, par Jupiter !


LE MAGISTRAT.

Pourquoi t’agites-tu ? Pourquoi retires-tu ton manteau ? Te serais-tu écorché dans la route ?


LE HÉRAUT.

Par Castor, voilà un homme bien sot.


LE MAGISTRAT.

Mais, ô impudent, tu ressembles à un Priape.


LE HÉRAUT.

Non pas, en vérité. Ne plaisante pas.


LE MAGISTRAT.

Mais qu’as-tu là ?


LE HÉRAUT.

C’est une verge Laconienne.


LE MAGISTRAT.

Laissons-là cette verge Laconienne. Je sais ce qu’il en est. Mais, dis-moi, comment vont les affaires à Lacédémone ?


LE HÉRAUT.

A Lacédémone, tout est en l’air ; tous les alliés sont aussi en l’air. Il leur faut une Pellène[46].


LE MAGISTRAT.

D’où vous est venu ce fléau ? Serait-ce de Pan ?


LE HÉRAUT.

Non. Lampito en est seule la première cause ; puis les autres femmes Spartiates ensemble, qui, d’un commun accord, excluent leurs maris de leurs lits.


LE MAGISTRAT.

En quel état êtes-vous donc ?


LE HÉRAUT.

Nous pâtissons, nous marchons dans les rues tout courbés, comme si nous portions des lanternes, et les femmes ne nous permettent pas même de les toucher avant que nous ayons tous consenti à donner la paix à la Grèce.


LE MAGISTRAT.

Ah, de toutes parts, les femmes ont pris ce parti. J’entends maintenant. Allez vite dire chez vous qu’ils envoient ici des plénipotentiaires pour traiter de la paix ; pour moi, je vais engager le sénat à en envoyer d’ici, en leur montrant dans quel état je suis.


LE HÉRAUT.

Je vais me hâter ; ton idée est excellente.


CHŒUR DE FEMMES. CHŒUR DE VIEILLARDS.



CHŒUR DE VIEILLARDS.

Il n’y a point d’être plus indomptable que la femme : ni le feu, ni l’audacieuse panthère ne le sont plus qu’elle.


CHŒUR DE FEMMES.

Dis-moi, tu sais cela et tu fais la guerre, tandis que malheureux tu pourrais trouver en moi une amie sûre ?


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Non, en vérité, je ne cesserai de haïr les femmes.


CHŒUR DE FEMMES.

Tu cesseras quand tu voudras. Mais je ne peux souffrir que tu sois ici tout nu. Je ne vois que trop combien tu prêtes à rire. Je vais m’approcher et te mettre cette tunique.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

C’est en vérité fort bien fait à toi ; je l’avais précédemment ôtée, de colère.


CHŒUR DE FEMMES.

D’abord, tu as là l’air d’un homme, ensuite tu ne prêtes pas à rire, et si tu ne m’avais injuriée, j’aurais pris cette petite bête qui est dans ton œil et je l’aurais tuée.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

C’est précisément ce qui me tourmentait, ce petit insecte. Retire-le et montre-le-moi, quand tu l’auras. Voilà, parbleu, longtemps qu’il me déchire l’œil.


CHŒUR DE FEMMES.

Je te rendrai ce service, quoique tu ne sois qu’un grognard. Ô Jupiter ! Quel énorme moucheron tu as là. Ne le vois-tu pas? Ce moucheron ne vient-il pas de Tricorythe[47] ?


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Ah, dieux, que tu m’as fait de bien ! Depuis longtemps cet insecte me rongeait l’œil, comme s’il eût creusé un puits, c’est ce qui me fait pleurer si abondamment depuis qu’il est retiré.


CHŒUR DE FEMMES.

Mais je t’essuierai, tout méchant que tu es, et je t’embrasserai.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Ne m’embrasse pas.


CHŒUR DE FEMMES.

Bon gré, mal gré.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Ne te donne pas la peine d’approcher. Comme tu es d’un naturel flagorneur ! Et ce vieux proverbe est bien vrai : « On ne peut ni vivre avec ces méchantes, ni se passer d’elles. »

Mais maintenant convenons entre nous que dorénavant nous ne nous ferons plus aucun mal : réunissons-nous en conséquence et chantons ensemble.


CHŒUR DE FEMMES.

Nous nous sommes arrangées, ô mes amis, pour ne pas nous permettre la moindre expression offensante contre aucun des citoyens ; nous voulons, au contraire, dire et faire tout le bien possible : il y a bien assez de mal. Quiconque, soit homme ou femme, a besoin d’argent, de trois mines, peut se faire connaître : il y en a chez nous en quantité et nous avons plusieurs sacs, et si la paix vient à se faire, ceux qui prendront aujourd’hui de notre argent, ne le rendront jamais. Nous devons recevoir quelques étrangers de Carystos[48] ; ce sont de bons et honnêtes gens. Nous avons un peu de bouillie, et nous avions un petit porc que nous avons sacrifié : ainsi vous aurez de la viande tendre et d’un goût agréable. Venez donc aujourd’hui chez nous. Apprêtez-vous, en vous lavant, vous et vos enfants, pour ce moment-là; ensuite vous entrerez sans parler à personne, mais allez droit et sans vous déconcerter, comme si vous étiez chez vous. Peut-être la porte sera-t-elle fermée.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Voilà les ambassadeurs de Sparte qui arrivent. Leurs vêtements bouffent en avant de leurs jambes d’une manière étrange.


CHŒUR DE VIEILLARDS, LES AMBASSADEURS DE SPARTE.



CHŒUR DE VIEILLARDS.

Nous vous saluons d’abord, ô Lacédémoniens. Dites-nous maintenant dans quel état vous êtes.


UN DES AMBASSADEURS.

Qu’avons-nous besoin de nous expliquer longuement? Vous voyez assez dans quel état nous sommes.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Babai ! Le mal acquiert une intensité affreuse, il va toujours en empirant.


UN DES AMBASSADEURS.

Aucune expression ne peut rendre cela, et qu’en est-il besoin ? Allons, qu’on nous envoie quelqu’un pour faire la paix avec nous, à quelles conditions que ce soit.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Vraiment ! Je regarde ces étrangers comme de jeunes lutteurs qui ne peuvent souffrir sur eux aucun vêtement, on sorte que cette maladie d’athlètes ne peut se guérir que par l’exercice.


LES MÊMES, UN PREMIER ATHÉNIEN SANS PRENDRE GARDE AUX LACÉDÉMONIENS.



PREMIER ATHÉNIEN.

Qui nous indiquera où est Lysistrata ? Car voilà l’état où notre sexe est réduit.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Bon, et vous aussi, vous avez cette maladie. Est-ce que vous êtes sujet aux spasmes dès le matin ?


PREMIER ATHÉNIEN.

Ah dieux ! Nous ne pouvons y tenir, quand cela nous prend. Et si quelqu’un ne termine promptement la paix entre nous, il nous sera impossible de ne pas avoir recours à Clisthène[49].


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Si vous faites bien, vous prendrez vos vêtements pour ne pas tomber sous la main de ces mutileurs d’hermès[50].


PREMIER ATHÉNIEN.

Tu as raison.


UN DES AMBASSADEURS.

Par la double divinité, c’est vrai. Allons, remettons nos vêtements.


PREMIER ATHÉNIEN
apercevant les Lacédémoniens.

Bonjour, Lacédémoniens. Voilà une triste aventure.


UN DES AMBASSADEURS.

Ô doux ami, l’affaire eût mal tourné pour nous, si ces gens-là nous avaient vus dans cet état.


PREMIER ATHÉNIEN.

Allons, Lacédémoniens, dites franchement : pourquoi êtes-vous venus ici ?


UN DES AMBASSADEURS.

Pour avoir la paix.


PREMIER ATHÉNIEN.

C’est bien dit, et nous pour la même raison. Appelons donc Lysistrata, qui peut seule nous réconcilier.


UN DES AMBASSADEURS.

Et Lysistratus aussi, si vous voulez, car c’est fort bien parlé.


CHŒUR DE VIEILLARDS.

Mais il ne me semble pas nécessaire que vous l’appeliez. Tenez, la voici ; elle nous a entendus.


LES MÊMES, LYSISTRATA.



PREMIER ATHÉNIEN.

Bonjour, la plus courageuse de toutes les femmes ; voici le moment de déployer ton pouvoir, ton honnêteté, ton affabilité, ta majesté, ta douceur et tout ton art. Les chefs de la Grèce, épris de tes charmes, se livrent à toi, et, d’un commun accord, se reposent sur toi de tous leurs différends.


LYSISTRATA.

Ce n’est pas bien difficile, si on vous trouve fortement enflammés du désir d’avoir vos femmes, et si vous ne cherchez pas à vous consoler mutuellement. Mais je vais le savoir. Où est la paix ? Amenez-moi d’abord les Lacédémoniens ici, et, pour cela, prenez-les par la main, mais sans contrainte, sans hauteur, ni d’un air peu gracieux, comme nos maris ont coutume de nous prendre, mais d’une manière tout à fait caressante, comme il sied à des femmes. Si quelqu’un ne vous offre pas sa main, prenez-le par ailleurs. Vous aussi, amenez-moi ces Athéniens et prenez-les par où ils voudront. Vous, Lacédémoniens, tenez-vous là près de moi, et vous de ce côté-ci, et écoutez-moi bien. Je ne suis qu’une femme, mais je suis sensée : d’abord j’ai reçu de la nature un jugement parfait, et de plus je n’ai pas mal profité de plusieurs leçons que j’ai reçues de mon père et des vieillards. Je veux vous faire des reproches communs aux uns et aux autres, et j’y suis bien fondée, quoiqu’on vous voie à Olympie, à Pylos, à Delphes (combien citerais-je d’autres lieux, si je voulais m’étendre davantage?) arroser les autels de la même eau lustrale, comme autant de parents ; malgré cela, vous allez chercher des troupes chez les barbares, pour ruiner les Grecs et leurs villes. C’est là tout ce que j’avais à vous dire en commun.


PREMIER ATHÉNIEN.

Mais je me meurs de désir.


LYSISTRATA.

Pour vous, maintenant, ô Lacédémoniens, car je veux vous parler en particulier, avez-vous oublié comment votre concitoyen Périclide vint se prosterner aux pieds des autels, pâle, couvert d’un manteau de pourpre, pour supplier les Athéniens de lui accorder des troupes auxiliaires, car vous étiez alors inquiétés par les Messéniens et par la colère d’un dieu. Cimon, à la tête de quatre mille hommes bien armés, partit pour Lacédémone, qu’il sauva. Après de tels bienfaits reçus des Athéniens, vous ravagez un pays qui a si bien mérité de vous.


PREMIER ATHÉNIEN.

Oui, par Jupiter, ô Lysistrata, ils sont injustes.


UN DES AMBASSADEURS.

Nous sommes injustes ? Ah ! par Jupiter, que celui-ci me fait envie !


LYSISTRATA.

Croyez-vous, Athéniens, que je veuille vous absoudre ? Ne vous rappelez-vous donc plus comment, en revanche, les Lacédémoniens, lorsque vous portiez la tunique des esclaves, vinrent à leur secours, tuèrent nombre de Thessaliens, et plusieurs des amis et des alliés d’Hippias : qu’en cette occasion, ils furent les seuls à vous secourir, et que, vous ayant réintégrés dans votre liberté, ils procurèrent au peuple son manteau au lieu de la tunique.


UN DES AMBASSADEURS.

Je n’ai pas encore vu de plus belle femme.


PREMIER ATHÉNIEN.

Et moi, jamais de plus brillants appas.


LYSISTRATA.

Eh bien, puisque vous avez fait les uns pour les autres tant et de si belles choses, pourquoi guerroyez-vous, et ne cessez-vous pas de vous faire du mal ? Pourquoi ne vous réconciliez-vous pas ? Voyons, qui l’empêche ?


UN DES AMBASSADEURS.

Nous y consentons, si on veut nous rendre ce qui est le prétexte ordinaire de nos dissensions.


LYSISTRATA.

Qu’est-ce, mon cher ami ?


UN DES AMBASSADEURS.

C’est Pylos; nous le répétons et nous le désirons depuis assez longtemps.


PREMIER ATHÉNIEN.

Non, par Neptune, jamais vous ne l’aurez.


LYSISTRATA.

Ô mes amis ! cédez-le.


PREMIER ATHÉNIEN.

Que ferons-nous après ?


LYSISTRATA.

Demandez une autre forteresse pour celle-là.


PREMIER ATHÉNIEN.

Eh bien ! Donnez-nous donc d’abord Échinus et le golfe Maliaque qui la baigne, et les longues fortifications de Mégare.


UN DES AMBASSADEURS.

Oh ! pas tout cela, mon doux ami.


LYSISTRATA.

Laisse, n’insiste pas sur les fortifications.


PREMIER ATHÉNIEN.

Mais je suis pressé de me déshabiller, pour labourer la terre.


UN DES AMBASSADEURS.

Il faut auparavant la couvrir de fumier.


LYSISTRATA.

Dès que la paix sera convenue entre vous, vous ferez cela. Mais voyez si vous êtes d’accord sur les moyens de la consolider et allez trouver vos alliés pour les leur communiquer.


PREMIER ATHÉNIEN.

Et quels alliés entendez-vous ? Nous sommes dans un état de tension horrible. Est-ce que tous nos alliés ne conviendront pas avec nous qu’il faut remédier à une telle maladie ?


UN DES AMBASSADEURS.

Tous les miens en disent certainement autant.


PREMIER ATHÉNIEN.

En vérité, jusqu’aux Carystiens même.


LYSISTRATA.

Bien dit. Maintenant purifiez-vous, afin que nous autres femmes nous puissions vous recevoir dans la citadelle à un festin où nous vous offrirons de ce que nous avons dans nos corbeilles. Vous vous y engagerez par des promesses et par des serments réciproques, ensuite chacun prendra sa femme et se retirera chez lui.


PREMIER ATHÉNIEN.

Allons donc au plus vite.


UN DES AMBASSADEURS.

Mène-moi où tu voudras.


PREMIER ATHÉNIEN.

Oui, et au plus vite.


CHŒUR DE VIEILLARDS, CHŒUR DE FEMMES.



CHŒUR DE FEMMES.

Je veux vous donner à tous et de bon cœur manteaux, tuniques, voiles fins, vases d’or et tout ce qui est à ma disposition. Vous le porterez à vos enfants ; la fille de quelqu’un de vous sera peut-être un jour canéphore. Je vous permets à tous de prendre chez moi tous mes bijoux : il n’y a rien de si bien scellé que vous ne puissiez l’ouvrir, pour enlever ce qui sera renfermé. Mais, quelques recherches qu’on fasse, on ne trouvera rien, à moins que quelqu’un de vous n’y voie plus clair que moi. S’il y en a qui n’ait point de provisions pour alimenter ses esclaves, et toute sa petite et nombreuse famille, on trouvera chez moi des grains tout broyés, et il y a même un énorme pain d’un chénix. Que tout pauvre, qui le voudra, aille donc en ma maison avec des sacs et des besaces pour y recevoir des grains. Manès leur en donnera. Mais cependant que personne, j’en préviens, ne se présente à ma porte, et qu’on prenne garde au chien.

UN ESCLAVE, UN PROMENEUR.



LE PROMENEUR.

Ouvre la porte.


L’ESCLAVE.

Ne veux-tu pas te retirer ? Pourquoi te tiens-tu là ? Veux-tu que je te donne de cette torche enflammée par la figure ? Voilà un endroit bien incommode.


LE PROMENEUR.

Je ne me retirerai pas.


L’ESCLAVE.

Mais, s’il est absolument nécessaire de rester là pour te plaire, je m’y tiendrai.


LE PROMENEUR.

Je m’y tiendrai aussi avec toi.


L’ESCLAVE.

Allons, va-t’en. Tes cheveux vont s’en ressentir. Je te vais faire pleurer. Ne te retireras-tu pas pour que les Lacédémoniens bien repus s’en aillent tranquillement chez eux ?


LES PRÉCÉDENTS, UN DEUXIÈME ATHÉNIEN.



UN DEUXIÈME ATHÉNIEN.

Non, en vérité, je n’ai jamais vu un tel festin. Les Lacédémoniens y étaient de la plus grande gaieté ; pour nous, une pointe de vin nous a rendus des plus sages.

LES MÊMES, CHŒUR DE VIEILLARDS.



CHŒUR DE VIEILLARDS.

C’est fort bien dit, car nous radotons à jeun. Si les Athéniens veulent m’en croire, nous nous enivrerons pour remplir nos différentes missions. En effet, si quelquefois nous allons à Lacédémone sans avoir bu, nous n’y voyons que des sujets de tracasserie. Nous n’entendons pas ce qu’ils disent, et nous interprétons de travers ce qu’ils nous taisent. Aujourd’hui tout nous est agréable, tellement que si quelqu’un chantait la chanson de Télamon au lieu de celle de Clitagoras, nous applaudirions, tout prêts à nous parjurer ensuite.


L’ESCLAVE.

Mais les voici qui reviennent tous ici. Au large, fripon !


LE PROMENEUR.

Oui vraiment, voilà les convives qui sortent.


LES PRÉCÉDENTS, LES AMBASSADEURS LACÉDÉMONIENS, SUIVIS DE LEUR JOUEUR DE FLUTE, UN DEUXIÈME ATHÉNIEN.



UN DES AMBASSADEURS.

Allons, enfant de la joie, prends ta flûte pour que je danse et que je chante gentiment en notre honneur et en l’honneur des Lacédémoniens.


DEUXIÈME ATHÉNIEN.

Au nom des dieux, que ne prends-tu ta flûte ; je n’ai pas de plus grand plaisir que de te voir sauter.


UN DES AMBASSADEURS.

Ô Mnémosyne, ranime le feu de cette jeunesse et de ma muse, qui connaît nos brillants exploits et ceux des Athéniens ; eux qui, près d’Artémisium, fondirent comme des dieux sur les vaisseaux ennemis et défirent les Mèdes. Pour nous, Léonidas nous menait comme autant de sangliers qui ont aiguisé leurs défenses; une écume abondante blanchissait notre bouche et nous découlait jusque sur les cuisses, car le nombre des Perses n’était pas au-dessous de celui des grains de sable. Ô Diane, reine des forêts et la terreur des animaux, sois présente, ô chaste déesse, à notre alliance, afin que tu prennes intérêt à maintenir longtemps notre union, et que, la paix étant faite, la délicieuse amitié règne dorénavant entre nous, et que nous n’entendions plus parler de ces fourberies de renard. Oui, ô vierge ardente pour la chasse, viens à nous.


LYSISTRATA.

Allons, tout étant bien terminé, emmenez ces femmes, ô Lacédémoniens, et vous celles-ci, ô Athéniens. Que la femme reste chez son mari et le mari chez sa femme. Et prenez garde, par la suite, qu’après avoir formé des chœurs en l’honneur des dieux, à cause de notre heureux succès, nous ne fassions de nouvelles fautes.


CHŒUR D’ATHÉNIENS.

Faites paraître le chœur, amenez les Grâces ; invitez en outre Diane et les deux chefs qui président à ses fêtes ; invitez Nysius, dont les yeux étincellent au milieu des Ménades ; invitez Jupiter, ardent comme le feu, et son auguste et heureuse épouse; invitez enfin les dieux, qui n’oublieront pas que c’est en leur présence que nous avons juré loyalement cette paix, consolidée par la déesse Cypris. Alalai, io péan, élevez-vous en l’air, io ! comme des gens qui reviennent de la victoire, io ! Évohé, évohé !

Voyons, ô Lacédémoniens, votre nouvelle chanson, après celle que je viens de dire.


CHŒUR DE LACÉDÉMONIENS.

Muse lacédémonienne, abandonne de nouveau le délicieux Taygète, pour venir célébrer, au milieu de nous, le dieu Amycla, digne de tous les honneurs, Minerve au teint brun et les vaillants Tyndarides qui s’exercent près de l’Eurotas. Eia, allons ferme, faites voltiger votre léger manteau en l’honneur de Sparte, qui aime les chœurs des dieux et le mouvement des pieds. De jeunes filles bondissent, comme de jeunes coursiers, sur les bords de l’Eurotas ; en frappant la terre, elles accélèrent leur vélocité et agitent leurs cheveux comme autant de bacchantes qui se plaisent à faire mouvoir leurs thyrses. La chaste et belle fille de Léda est à leur tète, c’est elle qui mène le chœur. Allons, d’une main légère, attachez avec une bandelette vos cheveux flottants et frappez la terre, frappez-la comme une biche, battez en même temps la cadence nécessaire dans les danses et célébrez la belliqueuse Minerve, la plus courageuse des déesses.



FIN

Notes :

  1. Où se célébraient les Bacchanales, fêtes licencieuses.
  2. Pan, roi des satyres, était favorable à la débauche.
  3. Adjectif dérivé d’un mot grec qui signifie membrum virile.
  4. Déesse qui présidait à la génération.
  5. Calonice a pris le mot affaire dans un sens obscène.
  6. Du lac Copaïs, lac de Béotie.
  7. Il y a dans le grec une allusion obscène.
  8. Ce Théagène était un richard de l’époque, qui passait pour ne vouloir rien entreprendre avant de consulter une statue d’Hécate.
  9. Bourgade de l’Attique de la tribu Érechtéide.
  10. Anagyrus ayant renversé les maisons de ce bourg, on dit depuis proverbialement : J’ébranlerai Anagyronte. D’autres disent qu’il y avait une plante nommée anagyrus, qui croissait dans le territoire d’Anagyronte et qui était d’une odeur forte et désagréable, et que de cette plante était venu le proverbe qui s’applique à ceux qui en remuant quelque chose se font beaucoup de mal à eux-mêmes. (Brotier.)
  11. Trait contre les exercices gymnastiques des jeunes Lacédémoniennes.
  12. Le pouliot était abondant en Béotie. Alluditur ad hortum muliebrem.
  13. Corinthe était célèbre par ses courtisanes.
  14. Ne olisbum quidem vidi octo digitos longum, qui nobis esset coriaceum auxilium. (BRUNCK.)
  15. Abstinendum est a pene. (Brunck.)
  16. Dormire sine mentula. (Brunck.)
  17. Amorgos, une des Sporades, où se trouvait le plus beau lin.
  18. Parodie de l’Andromaque d’Euripide.
  19. Phérécrate, poète comique.
  20. Proverbe qui se disait de ceux qui entreprenaient de faire une chose déjà faite. Mais il y a encore ici une allusion obscène.
  21. À Athènes, les serviteurs des magistrats, les huissiers étaient des étrangers, dos barbares, la plupart tirés de la Scythie.
  22. Nolit faceta mulier hoc de quadrupede intelligi meutulam innuit, quam mox abjuratura est. (Brunck.)
  23. Vin très renommé.
  24. Cet événement, raconté par Hérodote, v, 72, avait eu lieu un siècle auparavant.
  25. Ou parce que, dit le scoliaste, le feu y était fort vif, ou parce que les femmes y étaient fort libertines ; mais plutôt à cause des forges de Vulcain. (BROTIER.)
  26. Testiculis te prehendet. (Brunck.)
  27. Allusion à un vers d’Euripide.
  28. L’Achéloüs était un fleuve. Ici ce mot désigne l’eau que les femmes lancent sur les vieillards.
  29. Ce Démostrate était l’adversaire de Nicias, dont Aristophane était l’ami. Le poète venge ce général des mauvais succès de l’expédition de Sicile, en les attribuant à l’imprudence de ce Démostrate, qui avait proposé cette expédition, un jour de mauvais augure, consacré à pleurer Adonis.
  30. L’île de Zante, Zacynthus, est située en face de la pointe du Péloponèse la plus avancée vers le couchant.
  31. La porte de la citadelle.
  32. Une des deux filles de Cécrops.
  33. Grec : Croasse cela sur ta tête, ma petite vieille... Métaphore prise du croassement des corneilles, qui était un signe de mauvais augure.
  34. Allusion à l’expédition de Sicile, qui avait été funeste pour les Athéniens.
  35. Penem adhuc arrigere valet. Brunck.
  36. Allusion à l’usage adopté à l’égard des gens condamnés à mort, auxquels on proposait une épée, une corde et de la ciguë.
  37. Montagne de l’Attique.
  38. Il s’agit ici de la belle action d’Artémise, reine de Carie, qui s’empara dans le port de Carie des vaisseaux des Rhodiens, et surprit l’île de Rhodes avec ces mêmes vaisseaux.
  39. Parodie d’Eschyle, Prométhée enchaîné.
  40. Jusqu’au jour de l’amphidromie. C’était ainsi qu’on appelait le cinquième jour d’après la naissance d’un enfant ; parce que, dans ce jour, celles qui avaient présidé aux couches, couraient, l’enfant sur les bras, autour d’un feu. C’était une espèce de purification pour les uns et pour les autres. Les parents assistaient à cette cérémonie, et apportaient des présents. Brotier.
  41. Les Athéniens disaient qu’un serpent monstrueux gardait leur citadelle.
  42. C’est un proverbe, pour dire que l’on pleurera bien sans manger d’oignon.
  43. C’est-à-dire, je t’arracherai ta barbe touffue ; il ne s’agit pas de celle du menton.
  44. Fontaine de la ville d’Athènes, qui coulait de la citadelle.
  45. Coriaceum penem erectum manu tenens et ostendens Cinesias, tanquam si puellula esset partu recenti edita, quærit : Quomodo istam educabo ? Ubi cynalopex ? Loca mihi mercede nutricem. Intelligebant ex alumni visu spectalores, et ex uotissimo lenonis cognomine, quanam nutrice opus esset. (Brunck.)
  46. Nom d’une ville d’Achaïe et d’une courtisane.
  47. C’était un bourg de l’Attique.
  48. Maintenant Carysto, à l’extrémité méridionale de l’Eubée.
  49. Clisthenum futuemus. (Brunck.)
  50. On sait qu’Alcibiade et ses amis avaient été accusés d’avoir mutilé les Hermès.