Lucius ou l’Âne
Traduction par Charles Zévort.
Charpentier, Libraire-éditeur (2p. 331-373).




LUCIUS ou L’ANE.



NOTICE.


La charmante fable intitulée Lucius ou l’Ane fit longtemps les délices de l’antiquité, et paraît même, malgré quelques peintures plus que cyniques, avoir mérité par ses attaques contre les superstitions païennes l’indulgence des Pères de l’Eglise les plus versés dans la lecture des ouvrages anciens[1]. Elle a été attribuée tantôt à Lucius de Fatras, écrivain peu connu et d’une époque incertaine, tantôt à Lucien de Samosate, le plus spirituel et le plus sceptique des Grecs, contemporain des Antonins. Quelques-uns même ont cherché à y retrouver une de ces fables milésiaques si vantées et dont la perte doit être surtout sensible à ceux qui, dans les ouvrages de l’esprit, ne voient rien au-dessus de la grâce, du naturel et du bien dire. Malheureusement cette dernière supposition est toute gratuite et ne soutient guères l’examen : rien n’est plus éloigné de la molle langueur des œuvres ioniennes que le style sobre, précis, et même un peu sec, de l’auteur de Lucius ; l’esprit même qu’on rencontre à chaque pas, quoique du meilleur aloi, décèle une littérature déjà vieillie ; l’amour des descriptions fait songer involontairement aux sophistes ; le ridicule et l’odieux versés à pleines mains sur les prêtres de la grande déesse de Syrie, nous reportent à une époque où le culte national était déjà décrié ; enfin l’habileté un peu perfide des sarcasmes jetés en passant sur tous les Dieux, le scepticisme transparent de l’auteur qui se joue de son sujet et n’y cherche qu’une occasion de s’amuser et d’amuser le lecteur, trahissent, même aux yeux les moins exercés, ce grand moqueur sérieux, qu’on a appelé avec quelque raison le Voltaire de l’antiquité, Lucien de Samosate. Il suffit de lire quelques pages de cette gaie et spirituelle fiction, pour reconnaître que tout y est de loi, bon sens incisif, gaîté contenue, style, manière, habitudes d’écrit et de langage.

Ces caractères avaient déjà frappé le patriarche grec Photius, le seul des anciens qui nous ait transmis quelques détails précis sur la Luciade, Son témoignage est assez important pour être cité tout entier :

« J’ai lu les Métamorphoses de Lucius de Patras, en plusieurs livres : la diction en est claire et élégante, le style plein de douceur. Il évite avec soin les agencements insolites de mots ; mais, pour le fond des choses, il recherche le merveilleux outre mesure : c’est en quelque sorte un second Lucien. Les deux premiers livres reproduisent presque littéralement l’ouvrage de Lucien, intitulé : Lucius ou l’Ane, à moins que ce ne soit Lucien qui a copié Lucius, J’inclinerais même volontiers à croire que Lucien est l’imitateur ; car je n’ai pu découvrir lequel des deux est antérieur à l’autre. Il aurait alors tiré son ouvrage, comme d’un bloc, de celui de Lucius, abrégeant, élaguant tout ce qui ne lui semblait pas aller à son but, conservant même les mots et les tournures ; de sorte que le livre intitulé Lucius ou l’Ane, ne serait que la réunion en un même ensemble de tous ces plagiats. On trouve au reste chez tous deux mêmes inventions merveilleuses, mêmes turpitudes, avec cette seule différence que Lucien, dans cet ouvrage comme dans tous les autres qu’il a composés, n’a d’autre but que de jouer et de bafouer les superstitions de la Grèce ; Lucius, au contraire, parle sérieusement ; il croit aux transformations d’un homme en un autre, d’homme en bête, et réciproquement, et à tout ce radotage de vieilles fables qu’il a racontées et cousues dans son livre. »

Ainsi, du temps de Photius, c’est-à-dire au neuvième siècle, il existait sur le même sujet deux ouvrages distincts : l’un attribué à Lucien, et répondant parfaitement, pour le titre, le caractère, la verve satirique à celui que nous possédons ; l’autre, intitulé Métamorphoses, véritable ramas de fables sans lien et sans unité, dont l’Ane-d’Or d’Apulée paraît être une traduction ou une imitation. Il n’est guère possible dès lors de contester à l’auteur de l’Histoire véritable un ouvrage où son esprit fin et mordant est empreint k chaque ligne. Tout ce qu’on peut admettre, c’est que Lucien en a trouvé la donnée dans le domaine public ; qu’il l’a empruntée peut’être à quelqu’un de ces informes recueils de fables comme il, y en avait tant dans l’antiquité. La vieille fiction des transformations d’un homme en âne, sera devenue entre ses mains, comme tout ce qu’il touchait, une matière à fine raillerie : L’Ane de Lucien est aux Métamorphoses de Lucius, ce que l’Histoire véritable est aux romans de voyages, ce que Don Quichotte est aux romans de chevalerie, une critique, burlesque dans la forme, mais au fond pleine de sens et de portée. Rien n’empêche même de supposer que, trouvant le nom de Lucius à la tête de la compilation à laquelle il avait emprunté sa donnée première, il a, par une plaisanterie bien conforme à ses habitudes, affublé l’auteur lui-même de la peau de l’âne pour en faire le héros de son roman.

On peut admettre aussi, et même avec plus de vraisemblance, que Lucien a fourni le modèle, et que quelque sophiste, en faisant la collection des diverses métamorphoses, a placé, en tête de sa compilation, Lucius ou l’Ane, dont le titre : Métamorphoses de Lucius de Patras sera devenu celui du recueil tout entier. Ainsi s’expliquerait naturellement l’identité signalée par Photius entre l’Ane de Lucien et les deux premiers livres des Métamorphoses. Car quant à croire qu’il a existé un auteur du nom de Lucius de Patras, que cet écrivain s’est pris lui-même pour le héros d’une fiction burlesque, rien ne semble moins avéré ni plus contraire aux habitudes des Grecs.

P.-L. Courier a dépensé beaucoup d’esprit et de verve pour établir les titres de Lucius de Patras à la paternité de cette ingénieuse fiction ; il va jusqu’à prétendre que l’Ane et les Métamorphoses sont du même auteur ; que Lucius de Patras a commenté, allongé son propre ouvrage, qu’il l’a défiguré en vieillissant, et que, de remaniements en remaniements, ce petit chef-d’œuvre d’observation, de gaîté, de naturel, s’est transformé en une plate et niaise compilation. Une pareille thèse ne soutient pas la discussion ; à qui persuadera-t-on qu’un ouvrage aussi achevé soit sorti de la plume du sophiste inconnu que Photius, homme de goût et do lectures variées, a si rudement caractérisé ? Autant vaudrait prétendre que notre mordant et incisif pamphlétaire serait devenu avec l’âge un insipide et ennuyeux écrivain. Les qualités que nous trouvons dans la fable de l’Ane sont de celles qui ne peuvent ni se perdre avec l’âge, ni s’emprunter pour un jour, l’esprit de fine observation, l’art de plaisanter avec grâce, de s’identifier à toutes les situations et de prêter à chacun, homme ou bête, le langage qui lui convient ; enfin le naturel et une sorte de bonhomie railleuse, autant de mérites que Lucien seul chez les anciens a réunis dans une remarquable mesure. Le cynisme même de quelques détails, la conversation de Lucius et de Palestra, le récit de la lutte, rappellent trop les libres allures des dialogues des courtisanes, pour qu’il n’y ait pas entre les deux ouvrages une étroite parenté.




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LUCIUS ou L’ANE.


TRADUIT DE LUCIEN.




I. Je partis un beau jour pour la Thessalie, où j’avais à régler quelque affaire de famille avec un habitant du pays. Un cheval me portait, moi et mon bagage ; un domestique m’accompagnait. Tout en cheminant, je fis rencontre d’autres voyageurs qui suivaient la même route pour se rendre chez eux, à Hypata, en Thessalie. Nous fîmes vie commune, et, marchant ainsi de compagnie, nous pûmes achever sans trop d’ennui cette route fatigante. En approchant de la ville, je demande à mes Thessaliens s’ils connaissent un habitant d’Hypata du nom d’Hipparque ; car j’apportais du pays une lettre d’introduction pour loger chez lui. Ils me répondent qu’ils connaissent Hipparque et le quartier qu’il habite ; qu’il est assez riche, mais qu’il vit seul avec sa femme et une servante unique ; car, ajoutent-ils, c’est un avare fieffé. Nous arrivons ainsi aux portes de la ville : à l’entrée était un jardin, avec une petite maison d’assez bonne apparence : c’était là que demeurait Hipparque.

II. Mes compagnons me font leurs adieux et continuent. Moi, je m’approche de la porte et je frappe. Rien ne paraît : à la fin cependant une femme m’entend à grand’peine et se décide même à arriver. Je lui demande si Hipparque est à la maison. « Il y est, me dit-elle ; mais toi, qui es-tu ; que lui veux-tu ? — Je lui apporte une lettre du sophiste Décrianus, de Patras. — Attends-moi là, reprend-elle ; » et, refermant la porte, elle me laisse dehors et s’en va. Quelque temps après, elle revient et me dit d’entrer. Je la suis dans la maison, je présente mes salutations à Hipparque et je lui remets ma lettre. Il allait se mettre à dîner et était assis sur un petit lit étroit, sa femme près de lui. La table n’était pas encore servie. Après avoir lu la lettre : « Cet excellent Décrianus ! s’écrie-til, c’est bien le meilleur des Grecs ! Il a raison de m’adresser en toute confiance ses amis. Tu vois, Lucius, ma maisonnette ; elle est petite, mais disposée à bien accueillir ses hôtes. Par toi elle deviendra un palais, si tu en supportes patiemment le séjour. r> A ces mots, il appelle la servante : « Palestra, donne à notre ami une chambre et portes-y son bagage. Ensuite tu le mèneras au bain ; car la route qu’il vient de faire n’est pas courte. »

III. Aussitôt la jeune servante Palestra me précède et me montre une charmante petite chambre : « Toi, me dit-elle, voici le lit où tu coucheras ; quant à ton valet, je lui mettrai ici un matelas et un coussin. » Je pars ensuite pour le bain, après lui avoir remis le prix de l’orge pour mon cheval, et je lui laisse le soin de transporter tout mon bagage dans la chambre. Une fois lavé, je retourne sur le champ à la maison : Hipparque m’embrasse et me fait mettre à table à côté de lui. Le repas n’était point par trop frugal ; vin vieux et bon. Après dîner, on se met à deviser, tout en buvant, comme il est d’usage en bonne hospitalité. La soirée se passe ainsi à boire, à causer ; puis on va se coucher. Le lendemain Hipparque me demande où j’ai l’intention d’aller, et si je ferai long séjour auprès de lui. <( Je m’en vais à Larisse, lui dis-je, et je me propose de rester ici quatre ou cinq jours. »

IV. Ce n’était là qu’une feinte ; car je désirais vivement au contraire y prolonger mon séjour, dans l’espoir de rencontrer là quelqu’une de ces célèbres magiciennes et de voir quelque merveilleux prodige, par exemple un homme volant, un homme transformé en pierre. Dominé par ce désir, je parcourais la ville sans trop savoir par où je commencerais mes recherches ; néanmoins j’allais devant moi. J’en étais là, lorsque je vois venir à moi une femme encore jeune, riche d’ailleurs, à en juger par son extérieur et sa démarche ; parure éclatante, nombreux entourage, de l'or à profusion. Quand je suis près d’elle, elle m’aborde et je lui rends son salut : « Je suis Âbrœa » me dit-elle ; tu dois connaître ce nom d’une amie de ta mère, qui vous aime, vous ses enfants, comme ceux auxquels j’ai moi-même donné le jour. Pourquoi donc, mon fils, ne pas descendre chez moi ? — Mille grâces, lui dis-je ; je me ferais scrupule de quitter la maison d’un ami à qui je n’ai rien à reprocher : mais, d’intention, je demeure avec toi, gracieuse amie. — Et où donc loges-tu ? — Chez Hipparque. — Cet avare ? — De grâce, ne parle pas ainsi, bonne mère ; car il a été avec moi splendide et généreux ; ce serait à lui reprocher sa prodigalité. » Elle sourit, me prit la main, et me tira à l’écart : « Prends-moi bien garde, dit-elle, à la femme d’Hipparque ; préserve t’en à tout prix. C’est une sorcière de la pire espèce, une libertine qui jette son dévolu sur tous les jeunes gens. Si quelqu’un lui résiste, elle s’en venge par son art ; beaucoup ont été par elle changés en bêtes, sans compter ceux qu’elle a tués bel et bien. Pour toi, mon enfant, jeune et beau comme tu es, tu ne peux manquer de lui plaire tout d’abord ; joins à cela que tu es étranger, et que personne ne s’inquiétera de toi. »

V. Dès que je sus que j’avais, chez moi, sous ma main, ce que je cherchais depuis longtemps, je ne fis plus aucune attention à ce qu’elle me disait ; et quand je pus enfin m’échapper, ce fut pour courir à la maison. Chemin faisant, je me disais à part moi : « £h bien ! toi qui prétends avoir si vif désir de voir des prodiges étranges, alerte donc ; trouve-moi quelque bonne invention pour arriver à tes fins. Déshabille-toi un peu avec la servante Palestra ; (car, quant à la femme de ton hôte, de ton ami, arrière, jeune homme !) va donc folâtrer et t’exercer avec elle, et sois sûr que tu en apprendras long en l’embrassant ; car les esclaves savent de leurs maîtres et le fort et le faible. » Tout en devisant ainsi en moi-même, je rentre à la maison, où je ne trouve ni Hipparque ni sa femme ; mais Palestra était auprès du foyer, occupée à nous faire à dîner.

VI. Je prends prétexte de là et je lui dis : « Comme tu frétilles gentiment, charmante Palestra, remuant en cadence tes fesses avec ta poêle. Rien qu’à te voir, je me sens tout ému et chatouillé de plaisir. Heureux qui peut mettre le doigt à ta sauce ! Elle (c’était bien la meilleure langue, la plus accorte et charmante soubrette qu’on pût voir), me riposte aussitôt : « Fuis, jeune homme, si tu es sage, si tu tiens à la vie. Ici tout est feu, graisse bouillante ; si tu y touches seulement, tu te brûleras ; tu resteras ici enchaîné à mes côtés, et personne ne pourra te guérir, pas même le Dieu médecin, moi seule exceptée, moi, l'auteur de ta brûlure. Et le plus étonnant c’est que je te ferai me désirer toujours davantage : une fois alléché à la douleur du remède, tu ne pourras plus t’en passer ; dût-on te chasser à coups de pierre, rien ne te décidera à fuir cette délicieuse douleur. Pourquoi rire ? Tu vois une vraie cuisinière d’hommes : car je ne me contente pas de préparer ces misérables mets ; mais (et c’est là le grand, le beau de l’art), je sais égorger un homme, l’écorcher, le dépecer ; je m’attaque surtout avec volupté aux entrailles et au cœur. — Pour cela, lui dis-je, je n’en doute pas ; car moi-même, à distance, sans t’avoir touchée, tu me brûles ; que dis-je, par Jupiter ! tu m’as entièrement incendié ; ton invisible feu a pénétré par mes yeux jusqu’au fond de mes entrailles ; tu me consumes, et cela sans que je t’aie rien fait. Applique-moi donc, je t’en supplie au nom des Dieux, ces remèdes si amers et si doux dont tu parlais tout-à-l’heure ; déjà tu m’as enfoncé le couteau ; achève, prends-moi, écorche-moi, comme tu l’entendras. » Elle de rire aux éclats, franchement, délicieusement ; et de ce moment elle fut à moi. Nous convînmes qu’après avoir couché sa maîtresse, elle viendrait me trouver dans ma chambre, et passerait la nuit avec moi.

VII. Hipparque de retour, on se met à table après le bain ; on cause, on devise, et le vin n’est pas épargné. A la fin je me lève, prétextant que le sommeil me gagne, et je vais droit à ma chambre. Tout y était dans le meilleur ordre : le lit de mon valet dehors, une table près du mien avec une coupe ; vin, eau chaude, eau froide. C’était Palestra qui avait tout disposé. Sur le lit, des roses à profusion, les unes entières, les autres effeuillées, ou tressées en guirlandes. Trouvant ainsi tout prêt pour le festin, j’attendais mon convive.

VIII. Dès qu’elle a couché sa maîtresse, elle arrive sans tarder, et tout aussitôt nous nous mettons en fête, nous repassant à l’envi la coupe et les baisers. Lorsque, le vin aidant, nous nous sommes confortablement préparés pour la nuit, Palestra me dit : « Avant tout, rappelle-toi bien, jeune homme, que c’est à Palestra 1 [2] que tu as affaire ; à toi maintenant de montrer si tu es un jouteur solide et si tu sais bon nombre de passes. — Soit ; tu ne me verras pas reculer devant l’épreuve ; en garde donc ; habits bas, et commençons la lutte. — Or ça ! dit-elle, c’est à moi d’ordonner, à toi de faire tes preuves comme je l’entendrai. Je vais te nommer, comme un maître lutteur à son élève, les divers genres de joute ; tiens-toi prêt à m’écouter et à faire ce que j’ordonnerai. — Commande, lui dis-je, et remarque combien mon jeu est facile, souple et élégant. »

IX. Elle se déshabilla, et, toute nue devant moi, commença ainsi à commander les exercices : « Allons, jeune homme, habits bas ; frotte-toi de cette huile et accole ton adversaire. Maintenant, un croc-en-jambe ; couche-le sur le dos ; tiens-le sous toi, ferme ! les cuisses écartées, les jambes relevées et tendues ; laisse-toi aller, tiens bon, attache-toi à lui, pénètre, frappe, pousse en avant ; preste ! en tous sens, jusqu’à ce que tu sois fatigué. Bien ! le dos tendu ; maintenant en arrière, de côté, à droite, à gauche ; ensuite ferme ! droit au but, frappe. Quand tu sentiras mollir, c’est le moment, presse vivement, enlace, serre les reins, tiens ferme ; prends garde de courir trop vite, contiens-toi un peu ; allons, lâche bride. Touché but ; partie faite, »

X. Lorsque j’eus obéi de point en point à tous ses commandements, et les passes terminées, je lui dis en riant : « Maître, tu vois avec quelle docilité, quelle prestesse j’ai soutenu les diverses luttes ; mais toi, prends garde de manquer de méthode, et d’entasser les manœuvres un peu au hasard ; car tu passes de Tune à l’autre coup sur coup. » Un gentil soufflet fut sa réponse : a Quel élève raisonneur j’ai là ; attention, et prends garde d’en recevoir bien d’autres, si tu joues un jeu différent de celui que je te commanderai. » Cela dit, elle se relève et se rajuste : « C’est maintenant, dit-elle, que tu vas montrer si tu es un jeune et vaillant lutteur, si tu sais la passe du genou ; » 1 [3] et, se jetant à genoux sur le Ht : « Allons, jouteur, tu as le champ ; droit devant toi »

XI. La nuit se passa dans ces joyeux ébats à jouter, à batifoler, à nous décerner mutuellement la palme des combats nocturnes. Nous ne nous épargnions pas au plaisir. Aussi ne songeai-je guères au voyage de Larisse. Cependant, à la fin, l'objet premier de tous ces grands combats me revint en mémoire : « Ma trës-chère, lui dis-je, montre-moi ta maîtresse dans ses sorcelleries ; fais-moi voir quelqu'une de ses transformations ; car il y a bien longtemps que je désire assister à pareille merveille. Mieux encore, si tu as quelque connaissance dans ce genre, fais-moi toi-même quelque petite sorcellerie ; montre-toi à moi sous une forme, puis sous une autre, car je ne puis supposer que tu sois tout-à-fait novice dans cet art. Je crois à ta science, non par ouï dire, mais par ma propre expérience : car, moi qui étais de diamant autrefois, au dire des femmes, moi qui jamais n'ai jeté sur une seule d'entre elles un regard amoureux, tu m'as pris par ton art, tu me tiens captif, tu as enchaîné mon âme dans cette lutte amoureuse. — Cesse de te moquer, dit Palestra ; car quels enchantements peuvent enchaîner l'amour, maître lui-même dans l'art des enchantements ? Pour moi, mon bon ami, je ne sais rien de tout cela ; j'en Jure par ta tête, par cette bienheureuse couchette. Je ne sais pas lire, et d’ailleurs ma maîtresse est trës-jalouse à Tendroit de son art. Mais, si roccasion se présente, je tâcherai de te faire voir quelqu’une de ses métamorphoses. » Sur ce, nous nous endormîmes.

XII. Quelques jours après, Palestra m’annonce que sa maîtresse doit se transformer en oiseau, pour s’envoler vers son amant. « Voilà l’occasion, Palestra, lui dis-je, de te montrer bonne fille et de contenter le désir qui me tient depuis longtemps. — Sois tranquille, me dit-elle. » Le soir arrivé, elle vint » me prendre, me conduisit à la porte de la chambre, me dit d’appliquer l’œil à une petite fente et de bien examiner ce qui se passerait à l’intérieur. Je la vis qui se déshabillait. Une fois toute nue, elle s’approcha de la lampe, prit deux grains d’encens qu’elle fit brûler à la flamme, et, debout devant la lampe, lui adressa une longue harangue. Elle ouvrit ensuite une grande armoire qui renfermait une multitude de fioles, et en choisit une. Ce qu’elle contenait, je n’en sais rien du tout ; mais, à l’apparence, il me sembla que c’était de l’huile. Elle s’en frotta tout le corps, depuis le bout des pieds ; et tout aussitôt je lavis se couvrir de plumes ; son nez devint un bec de corne, luisant, crochu : c’était bien un oiseau avec toutes ses dépendances et appartenances, un bon et vrai chat-huant. Quand elle’se vit bien emplumée, elle poussa un cri affreux, vin véritable cri de chat-huant, s’enleva et s’envola par la fenêtre.

XIII. Je me croyais le jouet d’un songe ; je me frottais les paupières avec la main, n’en pouvant croire mes yeux ni me persuader qu’ils voyaient, qu’ils étaient éveillés. Lorsque je me fus bien assuré, non sans peine et sans hésitation, que je ne dormais pas, je priai’Palestra de m’emplumer aussi et de me faire voler à mon tour, en me frottant de cette même drogue. Je voulais m’assurer par moi-même, si dans cette métamorphose, je serais aussi oiseau par l’esprit. Elle ouvre alors la chambre et m’apporte la fiole. Je me hâte de me déshabiller et je m’en frotte tout entier. Mais, hélas ! ce n’est point en oiseau que je me transforme ! Il me pousse une queue par-derrière ; tous mes doigts s’en vont je ne sais où ; il me reste en tout quatre ongles, et ces ongles ne sont ni plus ni moins que des sabots ; mes bras, mes jambes sont devenus des pieds de bête ; mes oreilles croissent démesurément, mon visage s’allonge. Je m’examine et je vois que je suis un âne. Il ne me reste pas même la voix humaine pour maudire Palestra. Le col tendu, les lèvres en avant, véritable baudet pour la forme et l’attitude, je la regardais obliquement, comme un bel et bon âne, et je lui reprochais, autant que je pouvais, d’avoir fait de moi un baudet au lieu d’un oiseau.

XIV. Elle se frappait le visage des deux mains, en criant : d Malheureuse ! quelle sottise j’ai faite ! Dans ma précipitation, je me suis laissé tromper par la ressemblance des fioles ; j’en ai pris une autre à la place de celle qui fait pousser des ailes : mais ne t’inquiète pas, mon bon ami, le remède est facile ; il te suffira de manger des roses pour dépouiller aussitôt la bête et me rendre mon amant. Prends donc patience, je t’en prie, cher ami ; sois âne pour cette nuit seulement ; demain matin j’accours te porter des roses ; tu les manges et te voilà guéri. c< Et, en parlant ainsi, elle me passait la main sur les oreilles, sur le dos et partout.

XV. Tout âne que j’étais, je restais homme, Lucius comme devant, par l’esprit et l’intelligence, la vorx pourtant exceptée. Après avoir bien maugréé en moi-même contre Palestra, pour sa bévue, je m’en vais en me mordant la lèvre à l’écurie, où je savais que se trouvait mon cheval en compagnie de l’âne d’Hipparque, un âne véritable. Mais lorsqu’ils me voient entrer, craignant que je ne vienne partager leur pitance, ils baissent les oreilles, et les pieds se disposent à venir en aide à l’estomac. Je comprends l’avis et je me retire dans le coin le plus reculé de l'écurie, où je me tapis en riant. Maïs mon rire était pur braiment. Je me morfondais et me disais à part moi : c< curiosité intempestive ! Eh quoi ! si un loup, ou quelque autre bête entre ici, je risque fort, sans avoir méfait en rien, d’y laisser ma peau. » Tout en raisonnant ainsi, j’étais loin, infortuné ! de prévoir le malheur qui m’attendait.

XVI. Il était nuit noire ; partout un silence profond, partout le doux sommeil. Tout à coup le mur résonne, comme si on l’eût percé par dehors. On le perçait en effet : déjà même il y avait un trou à passer un homme ; déjà un homme s’était élancé par l’ouverture, puis un autre, puis une multitude à remplir l’écurie, tous armés d’épées. Après avoir lié dans leur chambre Hipparque, Palestra et son valet, ils pillèrent en toute sécurité la maison et déménagèrent jusqu’à la dernière pièce, argent, meubles, vêtements. Quand il ne resta plus rien à voler, ils me prirent avec l’autre âne et le cheval, nous bâtèrent et nous mirent sur le dos tout ce qu’ils avaient pillé. Ainsi chargés tant et plus, ils nous chassèrent à grands coups de bâton vers la montagne par des sentiers détournés et impraticables. Je ne saurais dire comment mes compagnons se trouvèrent de cet exercice ; mais moi qui n’en avais pas l’habitude, obligé d’aller ainsi sans chaussures, de marcher sur des rochers pointus avec cet écrasant fardeau, je succombais à la peine. Je bronchais à chaque pas ; et il ne m’était pas permis de tomber, sans qu’un des larrons vînt par-derrière me labourer les cuisses à coups de bâton. Bien des fois je voulus m’écrier, ô César ! peine perdue ! je ne faisais que braire ; je poussais un ô retentissant, immense ; mais le César ne pouvait venir. Je n’y gagnais qu’un redoublement de coups, parce que mes braiments les trahissaient. Aussi, voyant que je criais en vain, je me décidai à suivre silencieusement ma route et à faire profit des coups que je ne recevrais pas.

XVII. Cependant le jour était venu : déjà nous avions franchi nombre de montagnes ; pour nous empêcher de perdre le temps à brouter et fourrager de droite et de gauche, on nous avait mis une muselière. Dès lors, adieu les roses ; il fallut rester âne. Vers le milieu du jour, nous arrivons à une ferme occupée par des gens de la connaissance des nôtres, à en juger par leur accueil : car ils les embrassèrent, les engagèrent à se reposer chez eux, leur servirent à dîner, et nous donnèrent, à nous autres bêtes de somme, notre ration d’orge. Pendant que les autres dînaient, je me mourais de faim ; n’ayant jamais mangé d’orge crue, je cherchais de tout côté quelque chose à ma convenance. A la fin, je découvre, au fond de la cour, un jardin où s’étalaient force beaux légumes, avec des roses par-dessus. Je profite du moment où tout le monde est à dîner et je me glisse à la dérobée au potager, bien décidé à me bourrer de légumes crus, et quelque peu tenté aussi par les roses ; car je me disais qu’en mangeant les fleurs c’était chose faite, et que j’allais redevenir homme. J’entre donc au jardin et je ^le remplis de laitues, de radis, de persil, en un mot de to^s les légumes que l’homme à coutume de manger crus. Quant aux roses, ce n’étaient pas des roses vraies, mais des fleurs du laurier sauvage appelé laurier rose. Triste repas, en tout cas, pour un âne et un cheval ; car on dit que celui qui en mange liieurt aussitôt.

XVIII. Cependant le jardinier a vent de mes prouesses ; il prend un bâton et arrive au jardin. Quand il y voit l’ennemi, le fléau de ses légumes, il tombe sur moi, semblable à un féroce propriétaire qui a surpris un voleur, et me bâtonne à outrance, de çà, de là, sur les côtes, sur les cuisses ; mes pauvres oreilles mêmes, ma tête, tout est meurtri dç coups. A la fin, poussé à bout, je lui lance une ruade qui l'étend sur le dos au beau milieu de ses légumes, et je me sauve par la route de la montagne. Mais lorsqu’il me voit prendre ma course, il ordonne de lâcher les chiens contre moi. Il y avait là bon nombre de grands dogues, de force à combattre les ours. Je compris bien vite que s'ils me joignaient, ils me mettraient en lambeaux ; je fis donc demi-tour, résolu, comme dit le proverbe, à courir en arrière plutôt que de mal courir ; et, revenant sur mes pas, je rentrai à la ferme. On reprit et on attacha les chiens lancés à ma poursuite. Pour moi, on se remit à m'assommer de plus belle, et on ne me lâcha que quand la douleur m'eut fait expulser violemment tous mes légumes.

XIX. Le moment de partir arrivé, ce fut moi qu'on gratifia de la plus grande partie et du plus lourd du butin ; on se remit en route dans cet équipage. Mais bientôt, moulu de coups, succombant sous le faix, la corne des pieds usée par la marche, je résolus de me laisser tomber sur place et de ne plus bouger, dût-on me tuer sous le bâton. Il me semblait que j'avais trouvé là une merveilleuse invention pour me tirer d'affaire. Je pensais que, poussés à bout, ils partageraient ma charge entre le cheval et le mulet, et me laisseraient couché là pour les loups. Mais quelque génie envieux et malfaisant devina sans doute mon dessein et le déjoua de tout en tout : l'autre âne, qui avait fait sans doute les mêmes réflexions que moi, se laissa choir sur la route. D'abord on engagea à coups de bâton le malheureux à se relever. Puis, comme il était sourd aux coups, les uns le prirent par les oreilles, les autres par la queue, pour le remettre en pied. Mais rien n'y fit ; il restait là couché sur la route, comme une pierre, résigné à tout. Réfléchissant alors que c'était peine inutile et qu'ils perdraient autour d'un âne mort un temps précieux pour la fuite, ils partagèrent sa charge entre mon cheval cl moi ; puis ils lui coupèrent les jarrets à coups de coutelas, et le jetèrent tout palpitant encore dans un précipice. Je vis mon malheureux compagnon de bât et de captivité descendre en bondissant le chemin de la mort.

XX. Voyant, par l’exemple de mon camarade de route, le résultat de mes beaux desseins, je pris le parti de supporter courageusement ma mauvaise fortune, et de marcher vaillamment. J’espérais, après tout, tombera la fin sur des roses qui me rendraient à moi-même. D’ailleurs, j’entendais les voleurs dire qu’il ne nous restait que peu de chemin et que nous nous arrêterions à la première halte. Et en effet, nous trottâmes si bien, malgré le surcroît de charge, qu’avant le soir nous étions à la demeure des brigands. Une vieille femme était assise dans la maison ; un grand feu brûlait dans l’âtre. Ils nous déchargèrent et déposèrent Je tout à l’intérieur. Puis, s’adressant à la vieille : « Pourquoi es-tu assise ainsi, au lieu de nous préparer à dîner ? — C’est que tout est prêt, dit la vieille : du pain en quantité, de bon vin vieux et de la venaison à discrétion. Ils félicitèrent la vieille, se déshabillèrent, se frottèrent et se graissèrent devant le feu ; puis, tirant de l’eau chaude d’un chaudron, ils se la versèrent sur le corps et s’en firent un bain improvisé.

XXI. Quelque temps après, arrivèrent un grand nombre de jeunes gaillards chargés d’une foule d’objets, tant en or qu’en argent, étoffes, habillements d’homme et de femme. C’était une bande de brigands, associés aux premiers. Lorsqu’ils eurent, de leur côté, serré leur butin, ils se lavèrent à leur tour. Puis tous nos scélérats se mirent à table, dînèrent bien et causèrent de même. Pendant ce temps, la vieille avait apporté, pour moi et mon cheval, de l’orge que mon voisin se mita tout dévorer au plus vile, craignant, comme de juste, d’avoir k partager avec moi. Je le laissais faire ; mais quand la vieille sortait, j’en profitais pour entrer à la dérobée, et je donnais à la provision de pain quelques bons coups de dents. Le lendemain, les brigands laissèrent avec la vieille un jeune gars et partirent tous pour leur besogne accoutumée. Je me lamentais sur moi-même, sur la surveillance sévère dont j’étais l’objet ; car, avec la vieille, j’aurais pu ne pas m’en inquiéter, et échapper à ses regards ; mais le jeune garçon était grand, d’un aspect terrible ; il marchait toujours armé d’une épée et ne manquait jamais de fermer la porte.

XXII. Trois jours après, vers le milieu de la nuit, les brigands revinrent, mais sans rapporter cette fois ni or, ni argent, ni rien de pareil ; seulement ils ramenaient une jeune fille déjà nubile et d’une rare beauté. Elle était tout éplorée, les vêtements en lambeaux et les cheveux épars. Ils la déposèrent dans la maison sur la paille, rengagèrent à avoir bon courage et ordonnèrent à la vieille de rester à la garder. La pauvre enfant ne voulait ni boire ni manger ; elle ne faisait que pleurer et s’arracher les cheveux ; si bien que moi, qui me trouvais auprès, dans l’écurie, je m’associais en pleurant aux douleurs de la belle jeune fille. Pendant ce temps, les voleurs dînaient au-dehors, devant la maison.’

Au jour, un des éclaireurs qui avaient mission de faire le guet sur les routes vient leur annoncer le prochain passage d’un voyageur qui porte avec lui beaucoup d’or. Aussitôt ils se lèvent, prennent leurs armes, me bâtent avec mon cheval, et nous chassent en avant. Moi qui savais, hélas ! qu’on nous menait à la guerre et au combat, je n’avançais qu’avec lenteur et défiance ; aussi m’administra-t-on force coups de bâton, pour me faire hâter le pas. Arrivés à la route où devait passer l’étranger, les brigands tombent sur ses voitures, le tuent avec ses domestiques, enlèvent ce qu’ils trouvent de plus précieux et partagent le butin entre le cheval et moi. Le reste des bagages est caché sur place dans la forêt. Cela fait, ils nous font reprendre le chemin du logis : pressé, harcelé par eux, touché du bâton, je heurte du pied contre une pierre tranchante qui me blesse au vif, et me voilà tout endolori, boiteux pour le reste de la route. Je les entendais se dire entre eux : « Qu’avons-nous affaire de nourrir un pareil âne, qui bronche à chaque pas ; précipitons en bas des rochers cette bête de mauvais augura. — Eh oui ! disaientils, précipitons-le en guise de victime expiatoire pour notre armée.)> Déjà ils accouraient autour de moi ; mais j’avais tout entendu. Dieu merci : je me mis à trotter sur mon pied malade, comme si j’avais été valide ; car la peur de la mort me rendait insensible à la douleur.

XXIII. Arrivés au gîte, ils nous déchargèrent, serrèrent leur prise en bon lieu, et se mirent à table pour dîner. A la nuit, ils repartirent pour aller chercher le restant des bagages, a A quoi bon, dit l’un d’eux, nous embarrasser de ce misérable âne, boiteux et hors do service comme le voilà ? Le cheval portera une partie du butin, et nous nous chargerons du reste. » Le cheval partit donc seul avec eux. La lune brillait en ce moment de tout son éclat. Resté seul, je me parlais ainsi à moi-même : « Malheureux ! pourquoi demeurer plus longtemps ici ? Les vautours et les petits des vautours feront de toi leur diner. N’as-tu pas entendu ce qu’ils ont comploté contre toi ? Veux-tu aller faire visite au fond du précipico ? 11 est nuit ; la lune brille ; ils sont partis ; fuis et tire-loi des mains de tes brigands de maîtres. » Tout en raisonnant ainsi, je m’aperçois que je ne suis point attaché. Le licou avec lequel on me traînait en route était là suspendu à côté de moi ; cela ne fait que de me confirmer dans ma résolution de fuir : je prends la porte et je décampe. Mais la vieille qui m’avait vu disposé à m’évader, me saisit par la queue et s’y tient suspendue. Je me dis alors que le précipice, que mille morts même ne sont rien en comparaison de la honte d’être pris par cette vieille, et je l’entraîne à ma suite. Elle de crier et d’appeler à toute voix la jeune fille captive dans la maison. Celle-ci arrive, et, voyant la vieille suspendue à un âne comme une queue, elle prend tout aussitôt un généreux parti. Un jeune homme à bout de. moyens n’eût pas mieux fait. Elle me saute sur le dos, et me lance vivement en avant. Eperonné moi-même par l’envie de fuir, pressé par elle, je courais à dépasser un cheval. Quant à la vieille, elle était bien loin derrière nous. La jeune fille priait les Dieux de favoriser sa fuite et de la sauver. » Pour toi, me disait-elle, si tu me ramènes à mon père, gentil animal, je te fais libre de tout travail et te donne chaque jour un médimne 1 [4] d’orge pour ton dîner. La crainte de mes bourreaux, l’espoir d’être bien traité, bien soigné par la jeune pucelle qui me devrait son salut, me donnaient des jambes et me faisaient oublier mon mal.

XXIV. Mais en arrivant à un carrefour où deux roules se croisaient, nous nous heurtons à nos ennemis, juste au moment où ils revenaient de leur expédition. Ils reconnaissent aussitôt dé tout loin, à la clarté delà lune, leurs malheureux prisonniers, accourent à moi et me saisissent en disant : « Holà, charmante jouvencelle, où vas-tu, pauvre petite, à cette heure indue ? ne crains-tu pas les malins esprits ? Allons, reviens à nous ; nous te rendrons à ta famille. » Le tout accompagné de rires sardoniques. Puis ils me tirent et me font rebrousser chemin. Je me souviens alors de mon pied, de ma blessure, et me voilà boitant de plus belle. a Bien, bien, disaient-ils, te voilà boiteux, maintenant qu’on t’a arrêté dans la fuite ; mais quand tu voulais détaler, tu étais bien portant, plus agile qu’un cheval ; tu avais des ailes. » A ces propos succédait le. bâton ; et, grâce à leurs admonestations, j’eus bientôt la cuisse écorchée. En rentrant au logis, nous trouvâmes la vieille pendue au rocher par une corde. Elle avait eu peur, sans doute, que ses maîtres ne lui fissent payer la fuite de la jeune fille, s’était passé un lacet au col et s’était pendue. Les brigands s’extasièrent sur l’honnêteté de la vieille, puis ils la détachèrent et la jetèrent telle quelle dans le précipice avec sa corde. Ils lièrent ensuite la jeune fille dans la maison et se mirent à table, où ils burent fort et longtemps.

XXV. Tout en buvant, ils devisaient entre eux sur leur prisonnière : « Qu’allons-nous faire, disait l’un, de cette belle fugitive ? — Rien, dit un autre, que de l’envoyer en bas rejoindre la vieille ; il n’a pas tenu à elle que nous ne fussions privés de notre riche butin et que par sa trahison toute notre boutique ne fût livrée ; car, n’en doutez pas, camarades, si elle était arrivée chez les siens, pas un de nous n’en réchappait ; on eût pris des mesures sûres pour nous courir sus et nous surprendre. Vengeons-nous donc et traitons-la en ennemie ; quant à la précipiter du haut du rocher, c’est mort trop facile et trop prompte : trouvons pour elle une mort lente, affreuse, qui la fasse longtemps souffrir avant d’expirer dans les tortures. » Ils se mirent donc à chercher quelque supplice extraordinaire. Un d’eux se prit à dire : « Je suis sûr que vous approuverez l’invention : tuons l’âne ; c’est un paresseux ; il fait maintenant le boiteux, sans compter qu’il a été l’agent, le complice de la fuite de la donzelle. Égorgeons-le donc demain matin, retirons du ventre et jetons dehors tous les intestins, et logeons-y cette honnête pucelle, la tête hors de l’âne, de peur qu’elle ne soit trop vite étouffée, et tout le reste du corps caché dans l’intérieur. Quand elle sera bien établie, bien cousuq dans son âne, traînons-les tous les deux au large, et offrons aux vautours ce festin d’un nouveau genre. Songez bien, mes amis, à tout ce qu’aura de raffiné un pareil supplice : d’abord un âne mort pour domicile ; ensuite cuire dans cette charogne, au plus fort de Tété, sous un soleil brûlant, mourir à chaque instant d’une soif dévorante, et ne pouvoir pas s’étrangler pour en finir. Je laisse de côté les accessoires, la puanteur de Tâne en pourriture, les vers qui fourmilleront autour d’elle ; enfin les vautours qui arriveront jusqu’à elle à travers les chairs de l’âne et qui la dévoreront avec lui, peut-être même avant qu’elle soit morte.

XXVI. Tout le monde se récria sur cette belle, cette grande, cette merveilleuse invention. Pendant ce temps je me lamentais sur moi-même : j’allais donc être misérablement égorgé ; même mort, je ne reposerais point en paix ; il me faudrait Recevoir dans mon cadavre une malheureuse jeune fille, bien innocente, la pauvrette ! et lui servir do cercueil. Mais au point du jour la maison est tout-à-cqup envahie par une troupe de soldats, envoyés contre ces misérables. Ils enchaînent aussitôt tous les brigands et les entraînent vers le préfet de la province. i\voc eux était venu le fiancé de la jeune fille ; c’était même lui qui leur avait indiqué le repaire des brigands. Il prit sa fiancée, la mit sur mon dos, et la ramena ainsi à |a maison. Les paysans en nous voyant arriver de loin, comprirent que l’entreprise avait réussi ; j’avais soin d’ailleurs de leur annoncer par mes braiments la bonne nouvelle. Ils accoururent et nous firent entrer au milieu de mille félicitations.

XXVII. Ma maîtresse me traita avec beaucoup d’égards, et c’était justice : car j’avais été le compagnon de sa captivité, je m’étais associé à sa fuite et j’avais failli partager avec elle cette horrible mort. Chaque jour, on m’apportait de sa part, pour mon repas, un médimne d’orge et du foin à nourrir un chameau. Et pourtant je maudissais plus que jamais Palestra, de ne pas m’avoir, par son art, changé en chien plutôt qu’en âne ; car je voyais les chiens entrer à la cuisine et y faire large curée, comme c’est l’usage quand il y a noce dans une bonne maison. Quelques jours après le mariage, ma maîtresse ayant dit à son père la reconnaissance qu’elle m’avait et son désir de me traiter en conséquence, le bonhomme ordonna de me laisser aller à mon gré par les champs et de me mettre paître avec ses juments poulinières. c( De cette façon, dit-il, il vivra paisiblement, comme en pleine liberté, sans autre occupation que de saillir les juments. » A juger la chose en âne, c’était en effet un magnifique traitement. Il fît donc appeler un de ses éleveurs et me confia à lui. J’étais tout gaillard, à la pensée que je n’aurais plus de fardeau à porter. Une fois aux champs, le gardien me mit avec les cavales et nous conduisit au pâturage.

XXVIII. Mais, même là, je devais voir se réaliser pour moi l’histoire de Candaule. Le surveillant des chevaux me laissa chez lui è sa femme Mégalopole, qui me mit à la meule, pour moudre son froment et son orge. Jusque-là, la chose était supportable ; un âne qui a le cœur bien placé peut bien moudre pour ses maîtres ; mais l’excellente femme prenait aussi à moudre le blé des paysans voisins, — et il y en avait bon nombre. — Elle se payait en farine et trafiquait ainsi des fatigues de mon pauvre col. Elle dîmait même sur ma propre pitance : car elle faisait rôtir mon orge, me le donnait à moudre, en faisait des gâteaux qu’elle avalait bel et bien, et ne me laissait à manger que le son. Que si par hasard on me menait paître avec les juments, les étalons m’accueillaient à coups de pieds, à coups de dents ; c’était à me tuer sur place. J’étais pour eux un intrus, un adultère qui en voulait aux juments leurs épouses, et les ruades allaient leur train sur le pauvre baudet. Victime de cette jalousie chevaline, je me morfondais ; je devins en peu de temps maigre et laid ; je ne trouvais plus un instant de repos, ni à la maison, grâce à la meule, ni au pâturage où mes compagnons me faisaient une guerre à outrance.

XXIX. Souvent aussi on m’envoyait jusqu’en haut de la montagne chercher du bois sur mon dos. C’était là le couronnement de mes infortunes. D’ahord il me fallait gravir une montagne escarpée, par un chemin à pic ; ensuite, toute la route n’était que pierres, et je m’écorchais les pieds sur les cailloux. Pour me conduire, on envoyait un vrai petit scélérat d’enfant qui avait toujours quelque nouvelle invention pour m’assassiner. J’avais beau courir, il n’en frappait que plus fort. Encore s’il avait eu un bâton ordinaire ! le sien était armé d’une foule de nœuds pointus, et il appliquait toujours les coups au même endroit de la cuisse ; si bien que j’en avais la place tout écorchée, et le petit misérable allait bétonnant toujours sur la plaie ; sans compter qu’il me mettait sur le dos des charges à écraser un éléphant. La descente était raide et difficile ; il n’en frappait que de plus belle. Si ma charge se dérangeait et penchait d’un côté, il se gardait bien de retirer du bois pour le reporter ëg côté le moins lourd et rétablir l’équilibre ; il ramassait sur la route de grosses pierres et les ajoutait du côté où le bât remontait parce que la charge était moindre. Et je descendais ainsi, infortuné baudet, avec un énorme poids de bois et de pierres inutiles. La route coupait un ruisseau oix il y iavait toujours de l’eau : de peur de gâter sa chaussure, il sautait sur mon dos derrière le bois, pour le traverser.

XXX. Quand il m’arrivait de me laisser choir sous la charge et l’excès de la fatigue, alors vraiment mon sort était intolérable : car, de descendre pour me donner un coupde main, me relever, et m’ôter, au besoin, une partie du fardeau, il n’y fallait pas songer. Au lieu de sauter à bas et de m’aider, il commençait à me donner de son bâton sur la tête et les oreilles, jusqu’à ce que les coups m’eussent relevé. Ce n’était rien encore en comparaison d’une autre invention infernale pour me torturer. Un jour, il prit un paquet d’épines, les plus piquantes qu’il put trouver, les attacha ensemble et me les suspendit à la queue. Naturellement, à chaque pas que je faisais, les épines, suspendues à mon derrière » me battaient les jambes, et me faisaient mille piqûres. Vouloir y échapper, c’était peine perdue, car l’instrument de mon supplice me suivait ; je le portais avec moi. Si je modérais le pas pour me garantir des piqûres, j’étais assommé de coups de bâton ; si je voulais échapper au bâton, le fagot d’épines était là qui tout aussitôt m’avertissait rudement de sa présence. Bref, mon conducteur avait pris à tâche de me faire mourir à tout prix.

XXXI. A la fin, fatigué de ses mauvais traitements, poussé à bout, je lui détachai une ruade ; mais il en conserva bon souvenir : un jour qu’il avait ordre de transporter des étoupes d’un endroit dans un autre, il me prend avec lui, m’attache sur le dos un énorme paquet d’étoupes et a soin de me lier solidement à ma charge ; tout cela en vue d’un infâme guet-à-pens qu’il méditait contre moi. Au moment de partir, il dérobe au foyer un tison enflammé, et, une fois loin de la ferme, il le plonge au beau milieu des étoupes. Elles s’enflamment aussitôt (c’était tout simple) ; et me voilà portant un immense brasier. Je comprends que c’en est fait, et que je vais être rôti. Heureusement une vaste mare se trouvait sur mon chemin ; je me précipite au beau milieu, dans la vase la. plus liquide ; et, à force de m’y rouler avec mes étoupes, de m’agiter, de me retourner dans la boue, je finis par éteindre ce méchant fardeau embrasé. Je pus du moins, de ce moment, cheminer sans crainte le reste de la route ; car l’étoupe était si bien trempée et saturée de vase, que mon garnement eût en vain tenté de la rallumer. Pourtant, l’effronté pendard trouva encore moyen de me calomnier et de dire que j’avais été de moi-même, en passant, me frottera un brasier. C’est ainsi que, contre tout espoir, j’échappai pour ce jour-là aux étoupes.

XXXII. Mais ie scélérat ourdit contre moi une trame beaucoup plus noire encore : il me mène à la montagne, me met sur le dos un lourd fardeau de bois, et va le vendre à un laboureur du voisinage ; puis il me ramène à la maison, complètement à vide^ sans un seul brin de bois, et se met à débiter sur mon compte à son maître les plus infâmes mensonges. << Maître, dit-il, je ne sais pourquoi nous nourrissons un âne d’une paresse, d’une fainéantise aussi insignes. Mais le voici qu’il s’avise de bien autre chose : aussitôt qu’il aperçoit une femme, une jeune fille belle et gentille, même un jeune garçon, le voilà tout aussitôt de ruer et de leur courir sus, comme un amant à la poursuite de sa maîtresse, puis de mordre, en guise de baisers, et même de tenter bien davantage. Il te fera par là quelque vilaine affaire et te vaudra quelque bon procès ; car il insulte tout le monde, il renverse tout. Tout-àl’heure je le ramenais chargé de bois, lorsqu’il aperçoit une femme qui s’en allait aux champs ; aussitôt il secoue son bois, le sème en tous sens, renverse la femme âur la route et se dispose à la traiter comme sa maîtresse. Heureusement on accourt de tous côtés et on empêche la malheureuse d’être déchirée par ce bel amoureux. »

XXXIII. « Rien de plus simple, dit le maître à ce récit ; puisqu’il ne veut ni marcher, ni travailler, puis que ce roussin a des goûts humains et qu’il lui faut des femmes, des enfants pour ses plaisirs, tuez-le ; jetez les entrailles aux chiens et gardez la chair pour les ouvriers. Si on vous demande comment il est mort, mentez, et dites que le loup l’a dévoré. Mon ânier, mon scélérat d’enfant, jubilait et voulait m’égorger tout au plus vite. Un paysan du voisinage, qui se trouva là dans le moment, me sauva la vie, mais par un conseil mille fois pire pour moi. Ne va pas, lui dit-il, tuer un âne qui peut encore moudre et porter de bons fardeaux ; la chose est bien simple : puisque l’amour le pique et qu’il en veut aux filles, châtre-le ; dès qu’on lui aura ôté cette galante humeur, il deviendra tout aussitôt doux et maniable, il engraissera et portera de bonnes charges sans s^ fatiguer. Si tu ne sais pas employer ce remède, je viendrai ici dans trois ou quatre jours, et grâce à l’opération, je te le rendrai plus tranquille qu’un agneau. Toute la maison approuva l’avis et trouva que c’était parfaitement dit. Mais moi, je versais des larmes, pensant que j’allais tout-à-1’heure perdre ce qui restait en moi de l’homme caché sous ma peau d’âne ; je ne voulais plus vivre si l’on me faisait eunuque. Aussi, pris-je la ferme résolution de me laisser mourir de faim ou de me précipiter du haut de la montagne. C’était finir misérablement ; mais, du moins, je laisserais en mourant mon corps tout entier et sans profanation.

XXXIV. Cependant au beau milieu de la nuit, un messager arrive du village à la ferme. Il annonce que la jeune ûUe mariée depuis peu, celle qui avait été enlevée par des voleurs, étant à se promener en compagnie de son mari au bord de la mer, tout-à-fait sur le soir, a été enlevée avec lui par les flots soulevés subitement, et qu’ils ont disparu. Un même instant les avait vus périr misérablement l’un et l’autre. Nos gens, aussitôt qu’ils voient la maison vide des jeunes maîtres, ont bien vite pris leur parti d’en finir avec l’esclavage, et se sauvent à l’envi, après avoir tout pillé au logis. Le surveillant des chevaux réunit pour sa part tout ce qu’il peut, le met sur mon dos et sur celui des cavales, et décampe avec nous. J’étais fort marri d’avoir à porter la charge d’un âne véritable ; mais je n’étais pas fâché de ce contre-temps, qui dérangeait une opération peu agréable pour moi. Nous marchâmes toute la nuit par un chemin assez difficile ; et, après trois jours de route, nous arrivâmes à Béroé, ville de Macédoine, grande et peuplée. XXXV. Nos conducteurs résolurent dé s’y arrêter. Quant à nous, pauvres bêtes, on se hâta de nous mettre en vente, et le héraut, de sa voix la plus retentissante, commença à nous crier en plein marché. Aussitôt les chalands s’approchent, nous ouvrent la bouche et nous regardent aux dents, pour estimer notre âge. En somme, tous trouvèrent acheteur, moi seul excepté. Déjà le héraut avait ordonné de me reconduire à la maison, en disant : ce Vous le voyez, celui-là seul n’a point trouvé acquéreur ; » lorsque cette Némésis jalouse, qui erre en tous sens et tombe sur vous à l’improviste 1 [5] me fit aussi trouver un maître, mais tout autre que je n’aurais voulu. C’était un de ces courtiers d’infamie, un vieux barbon, de ceux qui s’en vont par les villages et les campagnes promenant la déesse de Syrie, réduite par eux au rôle de mendiante. Il m’achète, un beau prix ma foi, trente drachmes. Me voilà donc marchant, l’oreille basse, à la suite démon nouveau propriétaire.

XXXVI. Philèbe (c’était le nom de mon acheteur), en arrivant à son logis se met à crier de toute sa force : « Or ça, fillettes, je vous ai acheté un bel esclave, , vert, vigoureux, un cappadocien en vérité. » Ces fillettes n’étaient autre chose qu’une troupe de débauchés, associés de Philëbe, qui tous répondirent à son cri par un tonnerre d’applaudissements, persuadés que c’était réellement un homme qu’il leur avait acheté. Mais, quand ils virent que cet esclave était un âne, les brocards aussitôt de pleuvoir sur Philëbe. a Bon, bon ! la vieille ; ce n’est pas un esclave, mais un mari pour toi que tu as acheté ; où donc as-tu recruté cela ? Charmant mariage ! puisse-t-il te tournera bien ; donne-nous bien vite des petits semblables au père. » Et de rire aux éclats.’

XXXVII. Le lendemain, ils se mirent à l’ouvrage, c’était leur mot ; ils firent la toilette de la déesse et me la placèrent sur le dos. Puis nous sortîmes de la ville pour courir la campagne. Quand nous arrivions à un bourg, moi, baudet porte-dieu, je ne bougeais, tandis que la troupe faisait rage de jouer de la flûte avec un bruit de possédés. Puis ils jetaient leurs mitres à terre et, au milieu de mille contorsions, la tête rejetée en arrière, tournant, roulant, comme détachée du col, chacun se mettait à se taillader les bras à coups d’épée, à tirer une longue langue, à se la mordre, à la déchiqueter, si bien qu’en un instant tout était inondé de sang. Moi qui voyais tout cela, je me tenais coi ; j’avais peur d’abord que Fa déesse n’eût besoin aussi de sang de baudet. Après s’être ainsi bien tailladés, ils faisaient la quête et recevaient des spectateurs force drachmes et oboles. Tel donnait des figues, des fromages ; tel un petit tonneau de vin, un médimne de blé, et jusqu’à de l’orge pour l’âne. Le produit servait à les faire vivre et à parer la déesse dont j’étais porteur.

XXXVIII. Un jour, dans un village où ils s’arrêtèrent, ils dénichèrent, je ne sais où, un grand gaillard de paysan jeune et vigoureux, et l’emmenèrent à leur logis. Une fois là, ils se livrèrent à lui pour en agir avec eux suivant l’habitude et les goûts de ces infâmes débauchés. Je souffrais plus que jamais de ma métamorphose. « Jusqu’à présent, m’écriai-je, j’ai supporté mes maux, cruei Jupiter ! » ou plutôt je voulus crier c » la ; car ce ne fut point ma voix qui sortit de mon gosier, mais bien celle de l’âne : je ne fis entendre qu’un immense braiment. Quelques paysans se trouvaient par hasard dans le voisinage à chercher un âne qu’ils avaient perdu : ils n’ont pas plus tôt entendu les éclats de ma voix, qu’ils entrent sans rien dire à personne, croyant que je suis leur âne, et surprennent nos débauchés au milieu de leurs infâmes pratiques. Dieu sait s’ils se font faute de rire. Ce n’est pas tout : une fois dehors, ils font part à tout |e village de l’ impudicité de nos prêtres ; et ceux-ci, honteux de voir leur infamie divulguée, délogent et partent sans bruit la nuit suivante. Une fois en route et loin de tout témoin, je les entendais me maudire et s’exaspérer contre moi, pour avoir divulgué leurs mystères. C’était, au reste, un mal tolérable que d’entendre leurs malédictions ; mais la suite n’était plus du tout risible. Ils m’ôtèrent la déesse de dessus le dos, la déposèrent à terre, me dépouillèrent de tous mes harnais, et, ainsi mis à nu, m’attachèrent à un grand arbre ; ensuite, ils m’entourent, et, avec des fouets garnis d’osselets, ils m’en donnent à tour de bras, jusqu’à me faire rendre l’âme, en m’avertissant de ne plus souffler mot à l’a’venir dans mes fonctions de porte-dieu. Ils eurent même la velléité de m’égorger, après m’avoir bien étrillé, pour les avoir exposés à la risée et forcés à quitter le village sans avoir gagné leur journée. Mais, à me tuer, il y avait un grand embarras, c’était la déesse, qui restait là couchée à terre, et n’avait plus moyen de voyager.

XXXIX. La correction terminée, on me rend ma déesse et nous nous remettons en route. Vers le soir, nous nous arrêtons à la maison de campagne d’un riche particulier. Le maître ^it chez lui ; il hébergea avec beaucoup d’empressement la déesse et lui offrit des sacrifices. Je me souviens que je courus là un grand danger : un des amis du maître du logis, lui avait envoyé en présent une cuisse d’âne sauvage ; le cuisinier à qui on l’avait donnée pour la préparer la perdit par sa négligence, en laissant toute une bande de chiens pénétrer à son insu dans la cuisine. Prévoyant bien que les coups, et mieux encore’ne lui feraient pas défaut, pour la porte du quartier d’âne, il résolut de se pendre. Mais sa femme, véritable oiseau de mauvais augure pour moi, l’en empêcha, a Ne va pas te tuer pour cela, mon cher homme, lui dit-elle, et ne t’abandonne point ainsi au découragement ; écoute-moi seulement et tout ira bien. Prends-moi râne de ces gueux ; emmone-le à l’écarl, égorge-le et coupe-lui cette même cuisse. Tu rapporteras ici et la serviras bien préparée à notre maître. Jette le reste de râne dans une fondrière ; on croira qu’il s’est sauvé et qu’il a disparu. Vois comme il est en bonne chair et meilleur de tout point que ce sauvage, d Le cuisinier goûta fort l’avis de sa femme : a Parfaitement trouvé, ma femme, dit-il, c’est le seul moyen que j’aie d’échapper au fouet ; ce sera chose faite dans un instant. » Ainsi conspirait avec sa femme, à deux pas de moi, mon infâme cuisinier.

XL. Voyant où tout cela allait aboutir, je trouvai que le mieux pour moi était de me sauver d’abord du couteau. Je brise donc la courroie qui m’attachait, cl » tout en détachant quelques ruades, j’arrive en courant à la salle à manger où mes infâmes dînaient avec lo maître de la maison ; j’entre en gambadant, et en quelques bonds j’ai tout bouleversé, tables et flambeaux. Je me figurais avoir trouvé là une excellente invention pour me tirer d’affaire ; car le maître du logis ne manquerait pas de me faire enfermer aussitôt et garder soigneusement comme un âne dangereux. Mais cette charmante invention me mit, tout au contraire, en grand péril : car, me croyant enragé, les voilà tous d’emblée qui tirent contre moi force épées ; ils s’arment do lances, de longs bâtons, et paraissent bien décidés à me tuer. Voyant l’imminence du danger, je me sauve en courant dans la chambre où devaient coucher mes maîtres. On m’y met sous clé et on ferme solidement les portes par dehors.

XLI. Au point du jour, je partis avec mes mendiants, toujours la déesse sur le dos, et nous arrivâmes à un autre grand l)ourg, bien peuplé. Là ne s’ingénièrent-ils pas d’une nouvelle imagination : c’était de ne point loger leur déesse dans une maison habitée, et de lui donner pour domicile le temple mémo de la Divinité du lieu, en grande vénération dans le pays. Les habitants accueillirent bien volontiers cette déité étrangère et l’installèrent dans le temple de leur propre déesse. Quant à nous » on nous assigna pour logis la maison de quelques pauvres gens. Après avoir passé là plusieurs jours, mes maîtres résolurent de s’en aller à la ville la plus voisine et réclamèrent leur déesse aux villageois. On les laissa entrer eux-mêmes dans le temple pour la prendre ; ils me l’arrangèrent sur le dos et se mirent en route. Mais les impies, pendant qu’ils étaient au temple, avaient trouvé moyen de dérober une coupe d’or, déposée là comme offrande, et l’emportaient cachée sous la déesse. Ceux du bourg, ne s’en sont pas plus tôt aperçus, qu’ils se mettent à la poursuite des voleurs. Arrivés près d’eux, ils’sautent à bas de leurs chevaux, les arrêtent au beau milieu du chemin, en les appelant impies, brigands, sacrilèges, et leur réclament l’offrande volée. A la fin, à force de fouiller partout, ils la trouvent dans le sein de la déesse. On enchaîne mes efféminés, on les ramène sur leurs pas, et on les jette en prison. La déesse dont j’étais porteur est donnée à un autre temple, et la coupe d’or restituée à la déesse du pays.

XLII. Le lendemain il fut décidé qu’on vendrait toute la défroque de nos pendards et moi avec le reste. On me céda de fait à un homme étranger au village, mais qui habitait un bourg voisin, et boulanger de son métier. Il avait acheté aussi dix médimnes de froment qu’il me mit sur le dos, et, avec cette charge, i| me chassa du côté de chez lui, par une route assez malaisée. En arrivant, il me mène au moulin, où je vois une foule de bêtes de somme, et des meules en quantité, toutes mises en mouvement par mes nouveaux compagnons d’esclavage. Ce n’était partout que farine. Quanta moi, esclave nouveau venu, qui avais porté une lourde charge, et par des chemins difficiles, on me laissa reposera la maison ce jour-là. Mais dès le lendemain, au point du jour, on me banda les yeux et on m’attela au bras d’une meule. Je savais trop bien comment il fallait moudre, ayant souvent fait ce métier ; pourtant je feignis de n’y rien entendre : mais, vain espoir ! Toute la gent meunière s’arme de bâtons, m’entoure sans que je m’en doute (car je n’y voyais goutte), et commence à me dauber à tour de bras, si bien que je me mets tout d’un trait à tourner comme une toupie. J’appris ainsi à mes dépens que l’esclave ne doit pas, pour faire sa besogne, attendre la main du maître.

XLIII. Cependant je maigrissais à vue d’œil et je devins bientôt si chétif que le boulanger résolut de se défaire de moi. H me vendit à un pauvre homme qui avait pris à ferme un jardin à cultiver. Voici en quoi consistait notre besogne : mon maître me chargeait le matin de légumes qu’il portait au marché ; puis, lorsqu’il avait livré sa marchandise aux revendeurs, il me ramenait au jardin. Il se mettait alors à bêcher, à planter, à arroser, et pendant tout ce temps je n’avais qu’à regarder. Mais la vie que je menais alors n’en était pas moins des plus rudes : d’abord on était en hiver, et le pauvre homme n’avait pas de quoi acheter une couverture pour lui, à plus forte raison pour moi. Avec cela il me fallait aller nu-pieds dans la boue, marcher sur des glaçons durs et pointus ; enfin nous n’avions l’un et l’autre pour nourriture que de mauvaises laitues dures et amères.

XLIV. Un jour que nous allions au jardin, nous rencontrons un homme en costume de soldat, fier de tournure, qui commence à nous parler en latin et demande au jardinier oh il va avec cet âne. L’autre, qui ne savait pas le latin, je suppose, ne dit mot. Alors le soldat, se croyant méprisé, se met en colère, et lui administre bon nombre de coups de fouet. Le jardinier le saisit au corps, l’enlève de terre et l’étend sur la route ; puis, le tenant terrassé, il le frappe du poing, du pied, voire même avec une pierre du chemin. Le soldat, au commencement, se défendait, , et le menaçait, une fois relevé, de le tuer à coups d’épée. Noire homme, averti par cette menace, va au plus sûr ; il lui arrache son épée, la jette au loin, et recommence à frapper, sans lui permettre de se relever. L’autre, voyant qu’il n’y a plus moyen d’y tenir, use de finesse et fait le mort. Le jardinier prend peur, le laisse là couché tel quel, ramasse l'épée, me saute en selle et galope vers la ville.

XLV. Arrivé là, il confie à un sien camarade le soin de son jardin, et, craignant les suites de son aventure de route, il va se cacher chez un de ses amis établi à la ville. Le lendemain, après s’être consultés, ils décident de cacher mon maître dans une armoire : pour moi, on me suspend par les pieds et on me transporte par l’escalier à l’étage supérieur, où l’on m’enferme dans une chambre. Cependant le soldat, s’étant relevé tant bien que mal, à ce qu’on nous dit, revint à la ville, la tête encore alourdie par les coups, et alla trouver ses camarades, à qui il fit part do la folle équipée du jardinier. Ceux-ci l’accompagnent, découvrent notre retraite et amènent avec eux les magistrats de la ville. Les magistrats envoient un de leurs agents dans la maison et enjoignent à tous les habitants de sortir : on obéit ; mais point de jardinier. Pourtant les soldats affirmaient qu’il était caché dans la maison et qu’il avait son âne, — c’était moi, — avec lui. Tout cela ne laissait pas de causer quelque tumulte dans une rue étroite ; on criait, on discutait : moi, bête brute, sottement curieux, je veux savoir qui crie ainsi ; j’avance la tête et je regarde en bas par la fenêtre. On m’aperçoit, on se récrie aussitôt et nos gens sont convaincus de mensonge. Les magistrats entrent dans la maison, font perquisition partout et découvrent enfin mon maître couché dans son coffre. On le prend et on l’envoie en prison pour avoir à rendre compte de son équipée. Pour moi, on me fait reporter en bas et on me donne anx soldais. On rit longtemps à gorge déployée de cet âne qui, de dessous les toits avait signalé et trahi son maître ; c’est même de mon escapade que date ce proverbe bien connu : « Gare l’âne à la fenêtre. r>

XLVI. Ce qui advint du jardinier mon maître, je l’ignore ; pour moi, dès le lendemain, le soldat mo vendit au prix de vingt-cinq drachmes attiques. Celui qui m’acheta était serviteur d’un homme excessivement riche de Thessalonique, la plus grande ville de Macédoine. Son office était de faire la cuisine de son maître. Il avait avec lui un frère, esclave comme lui, très-habile à faire le pain et à confectionner les pâtisseries. Ces deux frères étaient inséparables : ils logeaient ensemble ; le même local réunissait confondus tous leurs ustensiles. Ils m’installèrent moi-même dans leur logis. Après le dîner du maître, ils rapportaient tous deux force reliefs, l’un de la viande, du poisson, l’autre du pain, des gâteaux. Ils déposaient le tout au logis, le laissaient à ma garde, et s’en allaient baigner. Disant alors un long adieu à ma ration d’orge, je m’adonnai à l’art, aux profits de mes maîtres, et je me bourrai de ces mets réservés à l’homme, dont j’étais depuis si longtemps sevré. Dans les commencements, ils ne s’aperçurent pas, en rentrant, de ma gloutonnerie ; car il n’y paraissait guère sur la quantité, et puis je mettais encore dans mes larcins quelque timidité et quelque discrétion. Mais, une fois bien sûr qu’ils n’y voyaient rien, je tombai sur les meilleurs morceaux que je dévorais en compagnie de beaucoup d’autres choses. Quand ifs finirent par s’apercevoir du déficit, ils se soupçonnèrent d’abord l’un l’autre, se traitèrent de pillards, d’impudents, de voleurs du bien commun ; cela leur donna du soin, et ils firent dès lors compte exact des morceaux.

XLVII. Cependant, je menais bonne et joyeuse vie : revenu à ma nourriture habituelle, je redevins gras, beau, poli et luisant. Les bonnes gens n’y pouvaient rien comprendre ; me voyant si fort, si bien portant, ils s’étonnaient que Forge, au lieu de diminuer, restât toujours au même point. De là à soupçonner mes fredaines il n’y avait pas loin : un jour donc, ils sortent comme pour aller au bain, ferment la porte, appliquent l’œil contre une fente et regardent dans la chambre, moi qui ne soupçonnais rien de la trahison, je commence mon repas. D’abord ils se mettent à rire, en voyant cet incroyable dîner, puis ils appellent les autres esclaves pour me voir. C’étaient des rires sans fin, mais si éclatants, si tumultueux, que le maître, entendant tout ce tapage dehors, demande ce qu’ils ont à se pâmer ainsi. Dès qu’on le lui a dit, il se lève de table, regarde par la fente et me voit dévorer un quartier de sanglier. Ce fut alors son tour de rire, de s’exclamer et d’entrer dans la chambre. Qui fut bien penaud, ce fut moi, d’être ainsi pris, par devant mon maître, en flagrant délit de vol et de gourmandise. Cependant il riait de moi à gorge déployée : son premier soin fut d’ordonner qu’on me fit entrer dans sa salle à manger et qu’on me servît sur une table une foule de choses qu’un âne n’a guère coutume de manger, viandes, ragoûts, bouillons, poissons, mets de tout genre, assaisonnés à l’huile, au garum, à la moutarde. Moi, voyant la fortune commencer à me sourire, et sentant bien d’ailleurs que ce jeu était peut-être ma seule ancre de salut, quoique bourré déjà, je me mets à manger à table. Alors nouvelle explosion de rires à faire trembler la salle. Quelqu’un s’avise de dire : « Mais cet âne boirait bien du vin, si on lui en donnait avec de l’eau. » Le maître m’en fait aussi servir, et je l’avale aussitôt.

XLVIII. Le maître, on le comprend, voyant en moi un animal extraordinaire, ordonne à un de ses intendants de me payer deux fois ce que je coûtais à celui qui m’avait acheté ; puis il me confie à un jeune homme » son affranchi, pour faire mon éducation et m’enseigner toutes les gentillesses les plus capables de l’amuser. La lâche était facile ; car jamais on ne vit élève plus docile. D’abord il m’apprit à me mettre à table, comme un homme, accoudé sur un lit, à lutter avec lui corps à corps, à danser debout sur les deux pieds de derrière, à dire oui et non de la tète au commandement, et une multitude d’autres petits talents pour lesquels je n’avais guère besoin de maître. La chose fit du bruit ; on ne parlait que de l’âne du maître, de l’âne qui buvait du vin, qui luttait, qui dansait. Le plus curieux, c’est qu’à toutes les questions je répondais toujours à propos, oui ou non, d’un signe de tête. Quand je voulais à boire, j’en demandais à l’échanson en clignant de l’œil. C’était merveille de me voir, pour gens qui ne savaient pas qu’il y eût un homme caché sous cet âne. Moi, je riais sous cape de leur ignorance. On me dressait à régler mon pas, à porter le maître sur mon dos, à trotter, à courir avec l’allure la plus douce, la plus agréable pour le cavalier. J’avais des harnais magnifiques, une housse de pourpre, un mors incrusté d’or et d’argent ; au col des clochettes qui faisaient le plus délicieux carillon.

XLIX. Ménéclès, mon maître, était de Thessalonique, comme je Tai dit, et n’habitait qu’accidentellement la campagne ; il s’y trouvait alors pour les préparatifs d’un spectacle de gladiateurs qu’il avait promis à ses concitoyens : déjà les lutteurs étaient prêts, et le moment de partir arrivé. Un matin donc, nous nous mîmes en roule. Le maître me montait quand il se trouvait quelque pas difficile ou dangereux aux voitures. A notre entrée dans la ville, il n’y eut personne qui n’accourût pour me voir et m’admirer ; car ma réputation m’avait depuis longtemps précédé ; on se répétait de bouche en bouche mon habileté à me plier à tout, mon adresse dans tous les exercices humains, la danse, le palestre. Mon maître ne me montrait qu’aux plus illustres de ses concitoyens, après boire ; dans les festins qu’il donnait, mes merveilleux talents étaient comme le bouquet, la pièce principale.

L. Mon gardien, de son côté, trouvait en. moi une source abondante de profits : il me tenait enfermé à la maison et ouvrait la porte, moyennant finance, à ceux qui voulaient voir mes faits et gestes merveilleux. Les visiteurs ne manquaient pas de m’apporter chacun quelque chose à manger, surtout les morceaux les plus excentriques pour un estomac d’âne : j’avalais tout. Aussi, mangeant à la table du maître, mangeant avec tous les curieux de la ville, j’étais en quelques jours devenu gras et rebondi. Un jour, une matrone étrangère à la ville, fort riche du reste et de mine assez avenante, étant entrée pour me voir dîner, tomba tout à coup éperdument amoureuse de moi. La vue d’un aussi bel âne, jointe à mes talents extraordinaires, lui donna la velléité de coucher avec moi. Cela étant, elle s’abouche avec mon gardien et lui promet une grosse récompense, s’il veut lui permettre de passer une nuit avec moi. Lui, peu soucieux de savoir si elle obtiendra ou non de moi quelque chose, prend toujours la somme.

LI. Le soir, en sortant du dîner du maître, et en rentrant à l’étable, nous la trouvâmes depuis longtemps installée à m’attendre. Elle s’était fait apporter des coussins bien moelleux, des couvertures ; un bon lit était préparé pour nous à terre. Les serviteurs de la dame sortirent et allèrent dormira quelque distance devant notre chambre. Elle, une fois enfermée avec moi, alluma une grande lampe, bien éclatante ; puis, debout près de cette lampe, elle se déshabilla toute nue, tira d’une fiole des odeurs dont elle se parfuma, et m’en frotta moi-même, en ayant soin surtout do m’en bourrer les naseaux. Puis elle se mit à me baiser, à me parler comme à un homme, à un amant, à me prendre par la longe et à m’attirer vers le lit. Moi qui n’avais guère besoin d’être excité, animé que j’étais par le vin vieux que J’avais bu en quantité, aiguillonné par l’odeur des parfums, enflammé par la vue d’une femme fort gentille de tout point, je me laisse faire et je me couche. Mais j’étais fort empêché de savoir comment m’y prendre avec elle, car depuis ma transformation en âne, je n’avais pas goûté les plaisirs de l’amour, même ceux à l’usage des ânes ; bref, je n’avais approché aucune ânesse. Autre chose encore me troublait fort ; je me disais que la bonne dame n’y pourrait suffire, quoi qu’elle en eût, que j’allais la blesser et me faire une mauvaise affaire comme meurtrier. Je ne savais pas à quel point je me tourmentais à tort : après m’avoir couvert de baisers, le plus amoureusement du monde, voyant que je n’en venais pas au but, malgré ses provocations, elle me serre contre elle, m’enlace dans ses bras comme un homme, se soulève et… me prouve la vanité de mes craintes. Moi, niais, j’avais encore peur et je me retirais doucement ; mais elle se serrait à mol pour me retenir, elle me suivait dans ma fuite. Quand il fut bien établi pour moi que j’étais encore loin de compte, pour satisfaire et contenter la dame, je n’y fis plus tant de façons et je la servis à gré, me disant intérieurement que je valais bien l’amant de Pasiphaë. Elle était si fort amoureuse, si infatigable au plaisir, qu’il me fallut consacrer à son service la nuit tout entière, sans qu’elle me fit grâce de rien.

LII. Au jour, elle se leva et partit, après être convenue avec mon gardien du même prix pour les nuits suivantes. Lui, enrichi par mes talents, désireux d’ailleurs de montrer à son maître quelque nouvel exploit de moi, il continue à m’enfermer avec ma belle amoureuse, qui en use vaillamment, largement avec moi. Puis, un beau jour, il va trouver son maître, lui dit la chose, et se vante de me l’avoir lui-même apprise. Le soir, sans que je me doute de rien, il l’amène à la porte de notre chambre, et à travers une fente il me montre couché avec ma dame. Le maître s’en amusa beaucoup, et songea tout aussitôt à faire jouir le public de ce spectacle. Il recommanda aux gens de la maison de n’en rien dire à personne : « Car je veux, disait-il, que nous puissions, le jour de la représentation, le produire sur le théâtre avec quelque condamnée, et qu’il la caresse aux yeux de tout le monde. » Dans ce but on m’amena une femme condamnée aux bêtes, à qui on ordonna de m’approcher et de me caresser.

LIII. Finalement, arrivé le jour où mon maître donnait les réjouissances, on résolut de m’introduire au théâtre. Voici en quel équipage j’y entrai : on avait disposé un grand lit, formé d’une tortue de l’Inde, incrustée d’or. On m’y coucha, la femme à côté de moi. Puis on nous plaça sur une machine qui nous transporta dans l’intérieur du théâtre, et nous déposa au milieu. Quand je parus, il n’y eut qu’un cri sur tous les bancs ; on m’applaudissait, on me battait des mains à outrance. Une table était dressée pour nous, et sur la table un vrai festin de gourmets. Des serviteurs nous entouraient ; pour échansons, de beaux jeunes gens qui nous versaient le vin dans des coupes d’or. Mon gardien, placé derrière moi, me commanda de dîner. Mais j’éprouvais une certaine honte de me voir ainsi couché sur le théâtre ; en même temps j’avais peur que de quelque coin un ours ou un lion ne s’élançât sur moi.

LIV. Pendant ce temps passe devant moi quelqu’un qui portait des fleurs, au milieu desquelles je découvre des roses fraîches. Sans hésiter un instant, je m’élance et je saute à bas du lit. On s’imaginait que je me levais pour danser ; mais je me mets à parcourir les fleurs, je choisis les roses une à une et je les broute. On continuait à me regarder avec l^ même stupéfaction, lorsque tout à coup tombe et s’évanouit cette apparence de baudet qui m’enveloppait ; l’âne de tout-à-l'heure disparaît, et voilà mon Lucius, debout, tout nu devant le public. A la vue de ce prodige auquel personne ne s’attendait, ce fut une exclamation, un étonnement, un tumulte général. Le théâtre se partagea en deux camps : les uns veulent me brûler vif sur place, comme sorcier, enchanteur, monstre à formes diverses ; les autres sont d’avis de m’écouter d’abord parler, de voir ce que je pourrai dire, et de décider ensuite en conséquence. Pour moi, mon premier mouvement fut de courir du côté du préfet de la province, qui se trouvait ce jour-là au spectacle, et de lui crier d’en bas qu’une femme thessalienne, esclave d’une autre thessalienne, m’avait changé en âne en me frottant d’une drogue enchantée : je le priais de me tenir sous bonne garde jusqu’à ce que je lui eusse prouvé la vérité du fait.

LV. « Dis-nous un peu, reprit le préfet, ton nom, le nom de tes parents et de les proches, de ceux enfin que tu prétends te tenir par quelque côté ; nomme la patrie. — Mon père, répondis-je, s’appelle, mon surnom est Lucius, celui de mon frère Caïus ; les deux autres noms nous sont communs à l’un et à l’autre. J’ai composé des histoires et d’autres écrits ; il est auteur élégiaque et bon poëte. Notre patrie est Patras d’Achaïe. » A ces mots, le juge s’écrie : a Tes parents sont mes meilleurs amis, j’ai reçu l’hospitalité dans leur maison et ils m’ont renvoyé comblé de présents. Je sais personnellement que tu ne mens pas en te disant leur fils. » Et, s’élançant de son siège, il me serre dans ses bras, me couvre de baisers et m’emmène chez lui. Sur ces entrefaites, arrive mon frère avec de l’argent et tout ce qui m’est nécessaire ; le préfet, en présence de toute l’assistance, me déclare libre et me remet à lui. Nous nous rendons au bord de la mer ; nous y rencontrons une barque et nous y déposons nos bagages.

LVI. Cependant il me prit fantaisie d’aller faire visite à la femme qui m’avait aimé quand j’étais âne ; car je me disais qu’en homme je lui semblerais maintenant beaucoup plus beau. Elle me reçut gracieusement, charmée, je suppose, de la bizarrerie de l’aventure, et m’invita même à dîner et à coucher avec elle. J’acceptai, car j’aurais cru manquer aux convenances, après avoir été aimé quand j’étais âne, de £aire le dédaigneux une fois redevenu homme, et de méconnaître mon amante d’autrefois. Je dîne donc avec elle, je me couvre de parfums et je me couronne d’une guirlande de ces précieuses roses qui m’avaient rendu à l’humaine nature. La nuit venue, et le moment de se coucher arrivé, je me lève de table, et, croyant faire merveille, je me déshabille et me mets tout nu devant elle, persuadé que je lui plairais bien davantage ainsi, par la comparaison avec l’âne. Mais lorsqu’elle vit que j’avais tout d’un homme, elle cracha sur moi avec dédain : « Vite, déguerpis, me dit-elle ; hors de ma maison, et va te coucher au plus loin d’ici. — Quel si grand crime ai-je donc commis ? lui dis-je. —.Ce n’est pas toi, reprend-elle, par Jupiter, c’est ton âne que j’ai aimé ; c’est avec lui que j’ai couché et non avec toi ; je croyais que tu aurais du moins conservé, que tu porterais encore ce grand, ce magnifique attribut de l’âne ; mais, au lieu de ce charmant, de cet excellent animal, je te retrouve transformé en singe. » Sans plus tarder, elle appelle ses domestiques et me fait jeter dehors par les épaules. Ainsi mis à la porte, tout nu, couronné et parfumé, je me couche à la belle étoile devant la maison, sans autre chose à embrasser, sans autre compagnie de lit que la terre nue. Au point du jour, je cours, nu comme je suis, au vaisseau, et je raconte en riant mon aventure à mon frère. Quelques temps après un vent favorable souffle de terre, nous mettons à la voile, et en peu de jours j’arrive dans ma patrie. Là je sacrifie aux Dieux libérateurs et je consacre des offrandes, heureux d’être enfin rendu à mes pénates après une si longue épreuve, et de me sentir sauvé, non pas, comme on dit, du derrière du chien, mais de la peau de l’âne où m’avait enfermé ma sotte curiosité.





FIN DE LUCIUS OU L’ÂNE.

  1. Elle est citée par saint Jean Chrysostôme, saint Justin martyr, saint Clément d’Alexandrie, saint Augustin, etc.
  2. 1 Palestra παλαίστρα, signifie la Palestre, espèce de lutte. Tous les termes employés par Lucien dans le passage si célèbre qui suit, sont en effet empruntés à l’art du lutteur et appliqués avec une rare habileté à une lutte d’un tout autre genre. Mais ce tour de force de langage disparaît en grande partie dans une traduction. Il nous a fallu d’ailleurs voiler le plus souvent l’énergique crudité du texte, renoncer même à en traduire une partie, autrement qu’en latin, par respect pour des lecteurs auxquels le bien dire et l’esprit ne feraient pas suffisamment oublier ce qu’ont de révoltant quelques-unes des images auxquelles se complaisait l’imagination des Grecs, même dans la société la plus polie.
  3. 1 Nous nous contentons de donner en latin le passage qui suit : « Atque in lecto concideos in genu ; Age sane, ait, luctator luctator, habes média : quatiens ergo acutam, prorude intro et fode profunde. Nudum vides hic expositum que jacere ; hoc utere : primo autem, ut ratio postulat, velut nodum stringe ; deinde plicatum impelle et contine, et cave concedas intervallum. Si vero laxetur, celerius instans transfer altius, et impelle, irrue, et cave ne celerius imperato retrahas : sed multum incurvans illum, femora subtrahe ; ac infra rursus irruptionem subjiciens, contine, teque move : deinde illum demitte ; decidit enim et solutus est. Ego vero, clarum jam ridens, Volo, inquam, ipse quoque, magister, numéros paucos quosdam imperare : tu vero obedi, surge et asside ; deinde manum præbens, tracta ceterum, et subige, et me, per Herculem, complexa, jam sopi.
  4. 1 Environ un demi-hectolitre.
  5. 1 La mauvaise fortune.