Lucius ou l’Âne
Traduction par Charles Zévort.
Charpentier, Libraire-éditeur (2p. 331-373).




LUCIUS ou L’ANE.



NOTICE.


La charmante fable intitulée Lucius ou l’Ane fit longtemps les délices de l’antiquité, et paraît même, malgré quelques peintures plus que cyniques, avoir mérité par ses attaques contre les superstitions païennes l’indulgence des Pères de l’Eglise les plus versés dans la lecture des ouvrages anciens[1]. Elle a été attribuée tantôt à Lucius de Fatras, écrivain peu connu et d’une époque incertaine, tantôt à Lucien de Samosate, le plus spirituel et le plus sceptique des Grecs, contemporain des Antonins. Quelques-uns même ont cherché à y retrouver une de ces fables milésiaques si vantées et dont la perte doit être surtout sensible à ceux qui, dans les ouvrages de l’esprit, ne voient rien au-dessus de la grâce, du naturel et du bien dire. Malheureusement cette dernière supposition est toute gratuite et ne soutient guères l’examen : rien n’est plus éloigné de la molle langueur des œuvres ioniennes que le style sobre, précis, et même un peu sec, de l’auteur de Lucius ; l’esprit même qu’on rencontre à chaque pas, quoique du meilleur aloi, décèle une littérature déjà vieillie ; l’amour des descriptions fait songer involontairement aux sophistes ; le ridicule et l’odieux versés à pleines mains sur les prêtres de la grande déesse de Syrie, nous reportent à une époque où le culte national était déjà décrié ; enfin l’habileté un peu perfide des sarcasmes jetés en passant sur tous les Dieux, le scepticisme transparent de l’auteur qui se joue de son sujet et n’y cherche qu’une occasion de s’amuser et d’amuser le lecteur, trahissent, même aux yeux les moins Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/332 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/333 notre mordant et incisif pamphlétaire serait devenu avec l’âge un insipide et ennuyeux écrivain. Les qualités que nous trouvons dans la fable de l’Ane sont de celles qui ne peuvent ni se perdre avec l’âge, ni s’emprunter pour un jour, l’esprit de fine observation, l’art de plaisanter avec grâce, de s’identifier à toutes les situations et de prêter à chacun, homme ou bête, le langage qui lui convient ; enfin le naturel et une sorte de bonhomie railleuse, autant de mérites que Lucien seul chez les anciens a réunis dans une remarquable mesure. Le cynisme même de quelques détails, la conversation de Lucius et de Palestra, le récit de la lutte, rappellent trop les libres allures des dialogues des courtisanes, pour qu’il n’y ait pas entre les deux ouvrages une étroite parenté.



LUCIUS ou L’ANE.


TRADUIT DE LUCIEN.


I. Je partis un beau jour pour la Thessalie, où j’avais à régler quelque affaire de famille avec un habitant du pays. Un cheval me portait, moi et mon bagage ; un domestique m’accompagnait. Tout en cheminant, je fis rencontre d’autres voyageurs qui suivaient la même route pour se rendre chez eux, à Hypata, en Thessalie. Nous fîmes vie commune, et, marchant ainsi de compagnie, nous pûmes achever sans trop d’ennui cette route fatigante. En approchant de la ville, je demande à mes Thessaliens s’ils connaissent un habitant d’Hypata du nom d’Hipparque ; car j’apportais du pays une lettre d’introduction pour loger chez lui. Ils me répondent qu’ils connaissent Hipparque et le quartier qu’il habite ; qu’il est assez riche, mais qu’il vit seul avec sa femme et une servante unique ; car, ajoutent-ils, c’est un avare fieffé. Nous arrivons ainsi aux portes de la ville : à l’entrée était un jardin, avec une petite maison d’assez bonne apparence : c’était là que demeurait Hipparque.

II. Mes compagnons me font leurs adieux et continuent. Moi, je m’approche de la porte et je frappe. Rien ne paraît : à la fin cependant une femme m’entend à grand’peine et se décide même à arriver. Je lui demande si Hipparque est à la maison. « Il y est, me dit-elle ; mais toi, qui es-tu ; que lui veux-tu ? — Je lui apporte une lettre du sophiste Décrianus, de Patras. — Attends-moi là, reprend-elle ; » et, referPage:Zevort - Romans grecs 2.djvu/336 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/337 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/338 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/339 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/340 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/341 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/342 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/343 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/344 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/345 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/346 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/347 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/348 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/349 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/350 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/351 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/352 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/353 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/354 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/355 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/356 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/357 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/358 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/359 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/360 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/361 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/362 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/363 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/364 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/365 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/366 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/367 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/368 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/369 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/370 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/371 Page:Zevort - Romans grecs 2.djvu/372 à mes pénates après une si longue épreuve, et de me sentir sauvé, non pas, comme on dit, du derrière du chien, mais de la peau de l’âne où m’avait enfermé ma sotte curiosité.



FIN DE LUCIUS OU L’ÂNE.

  1. Elle est citée par saint Jean Chrysostôme, saint Justin martyr, saint Clément d’Alexandrie, saint Augustin, etc.