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Louis Feuerbach d’après une publication récente

Louis Feuerbach d’après une publication récente
Revue des Deux Mondes3e période, tome 107 (p. 215-226).

Que Louis Feuerbach fût un puissant raisonneur et un brillant écrivain, qu’il eût le don du style, de l’image, une verve étincelante, et, dans ses heures d’inspiration, l’éloquence qui remue les âmes, quiconque a lu ses livres en convient. Il a prouvé aussi dans ses belles études sur Leibniz et sur Bayle qu’il joignait à une dialectique incisive une remarquable pénétration, le talent de déchiffrer les pensées et les cœurs, l’art de tracer des portraits aussi vivans que vrais. Ajoutons que de l’aveu même des gens qui l’aimaient le moins, il s’est imposé à l’estime de ses contemporains par la noblesse de son caractère et la dignité de sa vie. Mais quelle valeur faut-il attribuer à ses théories religieuses et philosophiques ? C’est là-dessus qu’on a différé d’avis. Tandis que ses disciples le tenaient pour le plus grand penseur qu’eût produit l’Allemagne depuis Kant, les philosophes de profession l’ont toujours considéré comme un continuateur de la philosophie anglo-française du XVIIIe siècle. — « Otez-lui ses images, disaient-ils, et vous découvrirez que ses idées sont fort communes et même assez vulgaires. » — « Certaines gens, répondait-il, traitent de vulgaire tout ce qui leur déplaît. La vérité semblera toujours plate aux menteurs ; ils ont pour elle le même genre de mépris que les hypocrites pour la vertu et les grandes coquettes pour l’amour sincère. »

Personne n’eut moins que lui l’esprit de conciliation, de ménagement ; personne ne fut moins tendre pour les opinions, les croyances ou les préjugés d’autrui ; personne ne porta dans les discussions une humeur plus agressive, plus hautaine, plus tranchante. Il ne négligeait rien pour se faire beaucoup d’ennemis, et cependant il se plaignait d’en avoir, il leur reprochait leur injustice. — « Le monde, écrivait-il à un ami, est plein de préventions contre moi ; peu m’importe de les dissiper ; mais, le voudrais-je, je n’y réussirais pas. Pour le gros des hommes, je ne serai jamais qu’un athée, qu’un impie. » Il écrivait aussi à un musicien de ses amis : « Ne me traitez pas de notabilité ou de célébrité scientifique ; je ne suis, pour le moment du moins, qu’une vérité très déplaisante. » Quand on se plaît à fourrager les guêpiers ou les ruches, on doit s’attendre à être piqué ; quand on est un homme de guerre, on doit se résigner aux représailles et s’endurcir aux blessures. Jamais Proudhon ne s’est plaint des coups qu’il recevait ; il avait le plaisir de les rendre. Mais Feuerbach ressemblait fort peu à Proudhon. Il avait une âme et des nerfs de poète, et les poètes sont toujours malheureux lorsque, au lieu de composer des poèmes, ils ont le goût d’argumenter et l’ambition d’avoir des disciples.

Feuerbach s’est toujours plaint qu’on ne l’avait pas compris ; il ne se lassait pas de s’expliquer, et plus il s’expliquait, plus on s’obstinait à ne pas le comprendre. Il avait formé le projet d’écrire sa biographie ou du moins l’histoire de son esprit, en se montrant au monde tel qu’il se voyait. Mais il n’a pas terminé ce travail, qui ne lui plaisait qu’à moitié : soit fierté, soit pudeur, il lui en coûtait d’initier les profanes aux secrets de son âme. Les trop courts fragmens de ces mémoires inachevés ont leur prix. Mlle Léonore Feuerbach les a communiqués à un des disciples de son père, M. Bolin, qui vient de les publier en les accompagnant d’intéressantes notices et d’un copieux commentaire [1]. M. Bolin est un de ces disciples qui ne se permettent pas de discuter leur maître ; il s’est vainement appliqué à démontrer que Feuerbach ne se trompa jamais et fut toujours conséquent avec lui-même. Il a cru le grandir, il le diminue. Ce qui nous intéresse le plus en lui, ce sont précisément ses inconséquences. Ce grand iconoclaste, pour le définir d’un mot, était un homme d’une forte et ardente imagination, qu’il a employée à faire la guerre à l’imagination. C’est par là qu’il ne ressemble à personne.

Il était Bavarois, et il n’a guère quitté la Bavière. Qu’avait-il besoin de courir le monde ? Son imagination voyageait pour lui. Né en 1804, à Landshut, il fit ses études de gymnase à Ansbach, et dès l’âge de quinze ans, il crut découvrir en lui un goût prononcé, une irrésistible vocation pour la théologie. Ce goût, disait-il, lui était venu spontanément ; l’instruction religieuse qu’on lui avait donnée pour le préparer à sa première communion n’y était pour rien, le catéchisme l’avait laissé fort indifférent ; mais il se sentait attiré « par quelque chose qu’il ne pouvait trouver ni dans sa famille ni au gymnase. » Il lisait assidûment la Bible ; il voulut la lire en hébreu, et il prit des leçons d’un rabbin. « Ce que je devais être un jour, je voulus l’être tout de suite. » Un de ses plus illustres contemporains, David Strauss, s’était fait la même illusion ; il s’était persuadé, lui aussi, qu’il avait une irrésistible vocation pour la théologie. Il ne tarda pas à se brouiller avec elle, mais il se souvint toujours qu’il l’avait beaucoup aimée ; quand j’eus l’honneur de le voir, je crus me trouver en présence d’un ecclésiastique protestant. Feuerbach, nous dit M. Bolin, avait un tout autre air ; sa figure aux traits énergiques, fortement accentués, sa moustache, sa tournure, ses manières n’avaient rien de pastoral ; on l’eût pris plutôt pour un forestier. Je doute qu’il eût été capable de diriger une coupe ; mais il aima toujours les arbres, et toute sa vie il y eut en lui comme une sauvagerie d’homme des bois.

Il étudia la théologie à Heidelberg d’abord, puis à Berlin, et au bout de deux ans il s’en dégoûta. Le 3 avril 1825, il écrivait à un ami de sa famille, le conseiller Hitzig : « La théologie dévore la moelle d’un homme, quand il s’avise de la prendre au sérieux. Le goût qu’elle m’inspirait est tout à fait passé, et ce n’est pas un phénix qui puisse renaître de ses cendres. Qu’on change mon tour d’esprit, mon caractère, ma nature, qu’on efface deux années de l’histoire de ma vie, et je serai théologien. » Désormais c’était à la philosophie qu’il voulait se donner, corps et âme. Quand il communiqua son nouveau projet à son père, cet éminent et célèbre jurisconsulte haussa les épaules. « Il n’y a point de philosophie, lui répondit-il, il n’y a que des philosophies, et il y en a autant que de têtes pensantes. Quiconque prétend donner le système de ses opinions pour la science des sciences est un sophiste ou une dupe. Mais si je te disais cela, tu prendrais en pitié mon esprit borné, impuissant à s’élever jusqu’aux hardis sommets d’où tu contemples ton Canaan. Fermement convaincu qu’il n’y a rien à gagner sur toi, que la perspective même d’une existence pleine de soucis, sans gloire et sans pain, ohne Brot und Ehre, ne saurait ébranler ta résolution, je t’abandonne à ta propre volonté, à ta destinée et, tu peux en croire ma prophétie, à tes repentirs. »

La prédiction paternelle ne se réalisa pas tout de suite. La philosophie d’alors, c’était Hegel. Feuerbach subit l’empire de ce grand esprit ; il se laissa prendre, il fut conquis ; ce fut un charme, une lune de miel. Il apprit du nouvel Aristote cette dialectique qu’il maniera toute sa vie en virtuose accompli ; il s’appropria aussi son panthéisme, dont un jour il reviendra. Mais dès ce temps, les méthodes sévères, les subtilités d’école le rebutent ; les formules lui déplaisent ; il les simplifie, il les transforme, il les traduit à sa façon. Dès ce temps, la métaphysique ne l’intéresse que par les applications qu’on en peut faire, et il fait passer la pratique avant la théorie. Leibniz avait dit : « Nous sommes nés pour penser ; il n’est pas nécessaire de vivre, mais il est nécessaire de penser. » Feuerbach enseignera tout au contraire qu’il importe plus de vivre que de penser ou, pour mieux dire, que le genre humain ne doit penser que pour apprendre à mieux vivre, et en cela il ressemblera aux philosophes du XVIIIe siècle, auxquels il se plaignait qu’on le comparât. Pour lui comme pour eux, les idées sont des puissances actives, capables de renouveler le monde, un outil dont on peut se servir pour changer les réalités et les rendre plus raisonnables qu’elles ne le sont. Mais en quoi il diffère d’eux, c’est qu’il dira tout cela en poète. Il ne fait cas que de la philosophie qui agit sur les cœurs autant que sur les esprits, et les images sont la seule langue que le cœur puisse comprendre.

En 1830 parut à Nuremberg un livre anonyme, qui fit grand bruit et dont la première édition fut confisquée ; il était intitulé : Pensées d’un penseur sur la mort et l’immortalité. En écrivant ce livre décousu, mais puissant, empreint d’un mysticisme révolutionnaire, Feuerbach s’était proposé de changer l’idée que les hommes se font de la mort, de leur apprendre à la considérer non comme un passage à une autre vie, comme une étape dans notre destinée, mais comme une vraie mort, une vraie fin ou comme le chemin creux qui conduit au néant. « Nous n’avons pas besoin, disait-il, d’aller au cimetière pour penser qu’un jour nous ne serons plus ; tout objet qui frappe nos yeux nous rappelle que nous sommes des êtres bornés et que tout ce qui a des bornes est indigne de subsister éternellement. Dieu, qui est le Dieu de la nature comme le Dieu des âmes, contient tout en lui, et de même qu’il est le commencement et la fin de toutes choses, il est le commencement et la fin de notre être. »

Cette mort que rien ne suit et qui nous remet dans l’état où nous étions avant de naître, ce n’est pas en philosophe résigné qu’il en parle, c’est en poète lyrique, en enthousiaste, en amoureux. Tous les animaux meurent, mais ils meurent à leur corps défendant ; l’avantage que l’homme a sur eux, c’est qu’il est capable d’aimer la mort. « Celui qui a senti l’amour a tout senti, celui qui connaît l’amour connaît tout. Qu’est-ce que l’amour ? Ce n’est pas seulement une chaleur de vie qui conserve, c’est aussi un feu qui dévore ; aimer, ce n’est pas seulement s’affirmer, c’est se nier. L’amour nous enfante et nous anéantit, nous donne la vie et nous l’ôte ; il est du même coup l’être et le non-être. Tu n’existes que quand tu aimes, mais tu n’es plus en toi, tu existes tout entier dans l’objet aimé ; sans lui, tu ne serais rien, et c’est ainsi que l’amour est à la fois la source de toutes les joies et de toutes les douleurs, le principe de ton être et le principe de ta mort… O mort ! miroir de mon esprit ! reflet divin de mon être ! toi qui m’offres la ressemblance de ce qu’il y a de meilleur et de plus intime en moi, comment me lasserais-je de contempler ton doux et pâle visage ? » Six ans plus tard, un grand poète italien devait chanter le même air :

Le destin engendra la Mort avec l’Amour ;
Frère et sœur, ils sont nés de lui le même jour.
Fratelli, a un tempo stesso, Amore e Morte
Ingenero la sorte.

Mais si Léopardi glorifie la mort, c’est qu’à ses yeux la vie est un mal, une geôle, un enfer. Ce n’était pas ainsi que Feuerbach l’entendait. Comme la veille et le sommeil, la vie et la mort sont deux grands biens, dont la philosophie nous apprend à sentir tout le prix. L’homme qui savoure le plus la joie de vivre n’est-il pas heureux de s’endormir quand la nuit est venue, et que les étoiles, en ouvrant leurs grands yeux, l’invitent à fermer les siens et à s’en remettre à elles du soin de veiller sur l’univers ? Tirer de sa vie le meilleur parti possible et se préparer joyeusement à n’être plus, c’est toute la sagesse. Cet amoureux était alors optimiste, il le sera moins plus tard.

Son père, dont il respectait l’inexorable bon sens, mais dont il suivit rarement les conseils, lui avait dit : « On ne te pardonnera jamais ton livre, et jamais tu ne deviendras professeur ; fais-en ton deuil. » Cependant son histoire de la philosophie moderne de Bacon à Spinoza, qui parut peu après, lui attira l’estime du monde savant. S’il l’avait bien voulu, il aurait fini par obtenir une place dans quelque université ; mais il s’en souciait peu. Comme il le confessait lui-même, il n’avait aucun goût pour l’enseignement et en général pour les occupations méthodiques, pour les fonctions assujettissants, qui obligent un homme à régler ses heures. Amoureux de sa liberté autant que de la mort, il rêvait de trouver un endroit silencieux et paisible, où il pût vivre, étudier, penser, écrire et rêver à son aise. En 1834, il avait publié un recueil d’ingénieux et spirituels aphorismes, sous ce titre : l’Homme et l’écrivain. Il terminait ainsi son opuscule : « A peine eus-je écrit ces mots, je jetai ma plume, je pris mon Héloïse dans mes bras, je m’élançai avec elle dans une voiture qui nous attendait à ma porte, et en un clin d’œil, l’heureux couple disparut aux yeux du monde. » Il avait trouvé son Héloïse, il l’épousa, et il s’enfuit avec elle au village, à Bruckberg, près d’Ansbach. Durant près de vingt-cinq ans, d’un quart de siècle, il y fut parfaitement heureux, autant du moins qu’on peut l’être ici-bas.

Ses amis déploraient cette fuite ; ils le suppliaient en vain de reparaître parmi les vivans, d’abandonner son Rattennest, son nid à rats. Il leur répondait : « Je ne suis pas fait comme tout le monde, je ne peux vivre comme tout le monde. » Et il se plaignait de cette tyrannie de l’amitié, qui, aussi indiscrète que la haine, se refuse à prendre les hommes pour ce qu’ils sont. Il leur répondait encore : « Que voulez-vous ? J’ai horreur de tout ce qui me gêne ; je ne recherche ni les belles relations ni le commerce des savans. Je veux me rapprocher de l’état de nature et d’innocence originelle. Je ne respire à l’aise que dans mon cabinet de travail ou sous la voûte du ciel, sub divo. » Il écrivait bien des années plus tard : « Il y a beaucoup de choses qu’on n’apprend pas à la campagne, mais on y apprend l’essentiel, l’art d’être sage et heureux. Malgré les privations auxquelles j’ai dû me faire, j’ai mené à Bruckberg une vie tout à fait conforme à mes goûts et riche en jouissances. Une image, un livre, un arbre, une fleur, une pierre, tout me charme, m’enchante, et je trouve à m’instruire en causant avec le premier quidam venu, car je m’entends à découvrir son côté intéressant… Depuis que je suis devenu campagnard, j’ai vécu en paix et en harmonie avec la nature, et ce qui est mieux encore, j’ai appris à penser avec elle. » A la fois incertain et opiniâtre, il était lent à se résoudre ; mais, sa décision prise, il n’en démordait plus, et ses amis perdirent leurs peines. Quelqu’un me disait dernièrement que le sage doit s’arranger pour vivre à Paris et pour mourir en province. Toute réflexion faite, Feuerbach avait décidé que le vrai sage vit et meurt au village.

Il y a des ermites que la solitude exalte et qu’elle porte aux contemplations, aux spiritualités raffinées, aux rêveries extatiques. La solitude eut sur Feuerbach un effet tout contraire. Dans le commerce des pierres, des arbres et des fleurs, ce mystique révolutionnaire se dépouille de son mysticisme, il se dégoûte du panthéisme hégélien, il s’étonne d’avoir pu croire à l’identité de l’être et de la pensée, au grand tout, à cet absolu dans lequel il lui tardait de s’anéantir. Il ne contemple plus avec délices le doux et pâle visage de la mort, il n’en est plus amoureux. Désormais la mort, la vraie mort n’est pour lui qu’un événement naturel, dont nous devons prendre notre parti. Nous sommes les fils de la terre ; c’est la nature qui nous fait naître, c’est la nature qui nous tue, et la nature n’a point de comptes à nous rendre : elle est ce qu’elle est, et il n’y a rien derrière elle, rien au-dessus d’elle. Qu’est-ce donc que la religion ? Hegel avait cru retrouver dans les dogmes chrétiens l’expression imagée de vérités philosophiques, une raison traduite en symboles. La religion n’a rien à démêler avec notre esprit, avec notre pensée ; la religion n’est qu’un rêve, une hallucination du cœur humain ; les dieux qu’il se crée ne sont que l’image vivante non de ce qu’il est, mais de ce qu’il voudrait être, une projection de l’homme dans l’infini, le fantôme de cette félicité chimérique à laquelle nous aspirons, en désespérant d’y atteindre jamais. A cet idéal que l’humanité se fait d’elle-même la religion donne une existence réelle, et quand l’homme adore ses dieux, sans qu’il s’en doute, c’est lui-même qu’il adore. Homo homini deus. Telle est la doctrine qu’il exposa dans son Essence du christianisme, le plus remarquable, le plus achevé, le plus beau de ses livres, celui que George Eliot admirait le plus et qu’elle a traduit en anglais. Ce livre, dont les prémisses ne sont que des hypothèses et dont les conclusions sont fort arbitraires, n’en est pas moins un chef-d’œuvre de psychologie religieuse ou d’histoire naturelle du cœur humain. Le christianisme n’est aux yeux de Feuerbach qu’une œuvre d’imagination, qu’une création de poète ; mais il en a senti tout le charme ; il raconte, il commente ce poème des poèmes avec une brûlante éloquence, et il s’étudie à montrer que le romantisme chrétien répond aux besoins les plus profonds de notre âme. C’est par là qu’il se distingue des philosophes du XVIII6 siècle. Qu’il approfondisse le mystère delà providence, de la trinité, de l’incarnation, le mystère de la grâce, du miracle, du sacrifice, de la prière, il n’a garde de rabaisser, de dégrader les croyances qu’il tient pour de vaines illusions. Il ne raille pas, il n’insulte pas ; jamais on n’a joint tant de respect à l’ironie, jamais on ne fut à la fois si négatif et si sympathique.

Mais le christianisme auquel il fait grâce est celui qui a conservé son caractère originel, celui qu’enseignait l’église du moyen âge, celui qui méprise les accommodemens, les compromis et qui en quelque sorte se donne pour ce qu’il est aussi naïvement qu’un arbre ou une fleur. Indulgent, miséricordieux pour ceux qui croient tout à fait, Feuerbach est implacable envers ceux qui ne croient qu’à demi et qui veulent tout arranger, tout accorder, en conciliant la foi avec la science, l’église avec le siècle et le Christ avec Mammon. « Le protestantisme, écrivait-il dans son chapitre sur la Trinité et la sainte Vierge, a mis de côté la mère de Dieu ; il humiliait ainsi la femme, et la femme s’est cruellement vengée de l’outrage qu’il lui faisait. Les armes qu’il a employées contre elle se sont retournées contre lui. L’homme qui sacrifie la mère de Dieu à son bon sens aura bientôt fait de lui sacrifier aussi le fils et le père. Le père n’est une vérité que quand la mère en est une. L’amour est en soi d’essence féminine. Croire que Dieu nous aime, c’est croire qu’il a des entrailles de femme ou, pour mieux dire, c’est considérer la femme comme un principe divin. L’amour est le triomphe de la nature ; c’est dans l’amour que la nature nous révèle ce qu’elle a de plus profond, de plus nécessaire et de plus sacré ; supprimez-la, et l’amour n’est plus qu’un mot creux, un fantôme, une chimère. »

Ce mécréant avait horreur des rationalistes, ces ennemis jurés, disait-il, et de la poésie et de la raison. Il défendait contre eux la sainte folie de la croix, cette folie qui a bâti des cathédrales, fourni aux artistes tant d’inspirations et de sujets et consolé les petits, les pauvres, les misérables « en leur faisant retrouver dans le ciel tout ce qui leur manque sur la terre et en prêchant à ces abandonnés, à ces solitaires un Dieu qui est une société d’êtres aimans et éternellement Unis. » Il a dit un jour : — « L’athée fait mourir son Dieu d’une mort glorieuse ; le théiste lui paie une maigre pension de retraite et le condamne à vivre sans honneur, à tout prix. »

Ce livre mémorable, qui fut vivement admiré et vivement attaqué, marque une date dans la vie de l’auteur. On sent en le lisant qu’il a été écrit par un homme heureux. Tout ce que Feuerbach écrira désormais aura un caractère fort différent ; la chanson sera à peu près la même, la musique sera tout autre. C’en est fait de sa belle humeur, de son ironie enjouée ; il a tour à tour des aigreurs, des emportemens de colère, d’inutiles violences de plume ou des accès de sombre mélancolie. Nous avons affaire à un esprit morose qui se venge de ses tristesses en malmenant son prochain. Feuerbach est mécontent de tout, de sa situation, de l’Allemagne et de Feuerbach lui-même.

Et d’abord Bruckberg n’était plus pour lui un séjour délicieux : — « Je comptais y mener jusqu’au bout une vie heureuse, et je me flattais d’avoir réalisé mon rêve ; il s’est trouvé que j’y manquais de beaucoup de choses, ich habe viel schmerzlich vermisst, et j’ai dû avaler beaucoup de poison. » — Ses chagrins lui faisaient honneur ; s’il y a des vices coûteux, il y a aussi des vertus ruineuses. La délicatesse de ses sentimens le rendait peu propre aux affaires, et n’ayant qu’une modeste aisance, il ne sut jamais tirer parti de sa plume pour assurer son avenir. Dans le temps où il était fort recherché des éditeurs, ses amis lui reprochaient de ne pas savoir traiter avec eux : — « Je leur demande peu, répondait-il, parce que peu vaut mieux que rien et que je préfère un moineau que je tiens dans ma main à dix moineaux perchés sur mon toit. » — Il avait publié une biographie de son père ; l’ouvrage s’étant moins vendu que le libraire ne s’y attendait, il renonça de lui-même à ses droits d’auteur. Ajoutons que ce pauvre aimait à donner et que même dans ses momens de gêne, il ne savait pas refuser. — « C’est chez moi un grand défaut ; j’ai trop d’égards pour les autres et trop de peine à leur en faire. »

Enfin, il était fier, et la fierté est une de ces vertus qui compliquent la vie. Il y avait à Bruckberg une fabrique dont il était devenu co-possesseur par son mariage. Il était logé et touchait la part de dividendes qui revenait à sa femme. Les affaires n’étaient pas brillantes ; bientôt elles allèrent mal, et il fut considéré comme un bourdon parasite et embarrassant par les abeilles qui travaillaient dans la ruche. On le lui fit entendre, et fier comme il l’était, ces insinuations lui furent amères comme du poison. Sa femme était fort attachée à sa famille ; par déférence pour elle et pour sauver sa dignité, se trouvant en possession de quelque argent liquide, il l’employa à faire inutilement des avances à la fabrique, qui ne tarda pas à péricliter tout à fait et fut rachetée par les créanciers. Avec son logement il perdit du coup toutes ses économies : — « Quelle triste aventure ! écrivait-il en 1859. Je suis un homme totalement ruiné. Tout ce que j’avais pu gagner s’en est allé à vau-l’eau. J’avais dépensé beaucoup d’argent en achats de livres parce que je comptais rester toujours ici, et je dois partir ; la terre me manque sous les pieds. »

Il se retira dans une petite maison de campagne, aux portes de Nuremberg. Il avait l’humeur plus solitaire que jamais, il ne voulait voir personne. Il se remit à travailler, mais il ne pouvait oublier son cruel accident ; il avait perdu cette paix du cœur sans laquelle on n’est plus maître ni de ses nerfs, ni de ses idées. « Il est dur, disait-il, de n’être rien parce qu’on ne peut rien et de ne pouvoir rien parce qu’on n’a rien. L’homme qui n’a rien n’a pas même une volonté. » Des directeurs de journaux, de revues lui demandaient des articles ; il se promettait de les satisfaire, et l’inspiration ne venait pas. Dès ses jeunes années il écrivait à un ami : « Mon esprit est un souverain absolu, un autocrate, et c’est lui qui me mène. Je n’ai pas l’inspiration à mon commandement. Il faut que je m’enfonce, que je disparaisse dans mon sujet, qu’il m’engloutisse comme la baleine engloutit Jonas. Je ne fais rien de bon qu’à la condition d’être amoureux et de me donner tout entier corps et âme. Que l’amour vienne à se refroidir, je n’ai plus de talent. »

Il se plaignait de son sort, il se plaignait aussi de l’Allemagne, qui, après s’être beaucoup occupée de lui, l’oubliait, le délaissait. Depuis quelque temps déjà la question de savoir comment les dieux sont nés la laissait froide, indifférente ; les affaires du ciel l’intéressaient moins que celles de la terre, elle était tout entière à la politique, et quoique Feuerbach ne méprisât pas la politique, il faisait peu de cas des politiciens. En 1848, quelques électeurs de bonne volonté lui avaient offert de l’envoyer au parlement de Francfort ; il avait décliné leurs propositions. « On a prétendu dans une des chambres bavaroises, disait-il en 1851, que le parlement de Francfort avait échoué parce qu’il ne croyait pas en Dieu. Tout au contraire la plupart de ses membres étaient de vrais croyans, et le bon Dieu vote toujours avec les majorités. Le parlement a échoué parce qu’il n’avait pas le sens des lieux et des temps. La bâtarde révolution de mars a été une fille naturelle de la foi chrétienne. Les constitutionnels croyaient que le Seigneur n’a qu’un mot à dire et la justice règne dans ce monde ; les républicains s’imaginaient qu’il suffit de souhaiter une république pour la créer. Les uns comme les autres croyaient aux miracles en politique. »

L’Allemagne n’avait pas su régler elle-même ses destinées ; elle s’en remit à un grand homme d’état du soin de disposer d’elle. Strauss avait dénoncé M. de Bismarck comme le plus dangereux ennemi du droit et de la liberté. Après Sadowa, éclairé par l’événement, touché de componction, de repentir, il adora ce qu’il avait brûlé. Quand il publia ses œuvres complètes, il les purgea soigneusement de toute hérésie politique, il n’eut garde d’y donner place à certaines pages écrites entre 1863 et 1865. Il avait invectivé la Prusse militante, il a glorifié la Prusse triomphante. Feuerbach goûtait peu ce genre de palinodies. Comme le satyre de la fable, il vivait au fond de son antre sauvage, et, comme lui, il maudissait les passans dont la bouche souffle tour à tour le froid et le chaud. Jusqu’à la fin, jusqu’après Sedan, il est demeuré rebelle au succès. Il accusait la Prusse de ne songer qu’à elle, de n’avoir d’autre règle de conduite que ses âpres convoitises, « et de ne savoir pas justifier ses agrandissemens territoriaux par des conquêtes morales. »

Autant que ses propres affaires, les affaires du monde et la politique allemande lui causaient de grands dégoûts. Mais il est permis de croire que ce qui l’attristait le plus, c’étaient les contradictions intérieures au milieu desquelles il se débattait et les efforts désespérés qu’il faisait pour en sortir. Après s’être appliqué à prouver que les dieux ne sont que des fantômes, que la religion n’est qu’un rêve, il avait découvert que les philosophes, eux aussi, sont des rêveurs ; que, dans leurs spéculations chimériques, ces moines défroqués substituent aux réalités de ce monde des idées qui ne sont que des abstractions sans réalité. Qu’y a-t-il donc de vrai dans ce monde ? Ce que nos sens en perçoivent ; et, pour nos sens, il y a des arbres, des pierres, des fleurs, des hommes ; mais l’arbre, la pierre, la fleur, l’homme n’ont jamais existé. « Tu as senti la chaleur du feu que voici, tu as vu briller l’étoile que voilà ; mais tu n’as jamais vu ni le feu ni l’étoile, tu n’as jamais senti ni l’esprit ni la matière. »

Sa doctrine se réduisait dès lors à une sorte de sensualisme d’artiste qui ennoblit toutes ses sensations en y mêlant son âme et les convertit en sentimens. Mais comme il s’occupait des autres encore plus que de lui et qu’il avait un tempérament de missionnaire autant que de poète, il entendait faire de ce sensualisme très personnel une doctrine humanitaire et l’employer à nous guérir de tous nos maux comme de toutes nos superstitions : — « Point de religion, avait-il dit, voilà ma religion ; point de philosophie, voilà ma philosophie. » —Et malgré lui, cet incurable idéaliste ne pouvait se passer ni de la philosophie ni de la religion. Il s’indignait qu’on lui reprochât de n’être qu’un démolisseur, ce que Mme de Sévigné appelait un semeur de négatives. Il sentait bien qu’on ne peut ôter au genre humain toutes ses poésies sans les remplacer par quelque équivalent. Il lui avait fait subir deux grandes amputations ; il a employé les vingt dernières années de sa vie à lui fabriquer deux jambes de bois. Malheureusement il s’entendait moins à construire qu’à détruire.

En 1848, il s’était arraché quelque temps à sa solitude pour observer de plus pi es ce qui se passait à Francfort, et cédant à de vives instances ; il s’était décidé à faire un cours libre à Heidelberg : — « Tout athée que je sois, avait-il dit à ses auditeurs, j’ai ma religion, qui est celle de la nature. Je vis dans sa dépendance et je n’en rougis point. Je le confesse hautement, la nature n’agit pas seulement sur ma peau, sur mon écorce, sur mon corps, mais sur ce qu’il y a de plus intime en moi.* L’air que je respire par un beau temps est aussi bienfaisant pour ma tête que pour mes poumons ; la lumière du soleil n’éclaire pas seulement mes yeux, elle réjouit mon esprit et mon cœur. Que le chrétien se sente humilié par la servitude où la nature le retient, je n’aspire point à m’en affranchir. Je sais que je suis un être mortel, qu’un jour je ne serai plus ; cela me paraît trop naturel pour que j’y trouve rien à redire. Vivez dans l’intimité de la nature, elle vous affranchira de tout désir extravagant et chimérique et du besoin d’être immortel. » — Il ajoutait : — « Toutefois, prenez-y garde ! que votre religion soit exempte de toute superstition. Si le christianisme méprise trop la nature, le panthéisme a le tort non moins grave de la diviniser. Ne l’adorez pas. Tenez-la pour votre mère et rien de plus. » — A la bonne heure ! mais qu’est-ce qu’une religion qui ne nous offre rien à adorer ?

Quant à la philosophie, il voulait la remplacer par ce qu’il appelait l’humanisme, c’est-à-dire par une morale qui enseigne aux individus à remplir leur vraie destinée en réalisant dans leur âme et dans leur vie, autant qu’il est possible, l’idée de leur espèce. Il se mettait ainsi en contradiction flagrante avec lui-même. Ce grand ennemi des idées abstraites fondait la morale sur une abstraction ; oubliait-il qu’il y a des hommes, mais que l’homme n’existe pas ? Dès 1844, un de ses compatriotes, né à Bayreuth, Kaspar Schmidt, auteur d’un livre qui fit sensation et qu’il signa du nom de Max Stirner, l’avait traité d’incorrigible mystique. Il lui représentait que les hommes n’ont aucune destinée à remplir, qu’il en est d’eux comme des animaux et des plantes, que la plante ne se croit pas tenue de se perfectionner, mais qu’elle emploie toutes ses forces à se rendre heureuse en pompant le suc de la terre, que la seule occupation des oiseaux est de happer des insectes et de chanter à cœur joie, qu’aucun chien, aucun mouton ne se pique de devenir un vrai mouton, un vrai chien, qu’aucun animal ne regarde ce que la nature a mis en lui comme une idée qu’il doit réaliser.

D’autres adversaires, qu’il redoutait davantage, lui disaient, comme il s’en est plaint dans une de ses préfaces : « Tu nous parles éternelle ment de notre tête et de notre cœur ; ce n’est ni dans le cœur ni dans la tête qu’est le mal à guérir, c’est dans l’estomac de l’humanité. Quand il est malade, qu’importe que les yeux voient clair, que le cerveau soit limpide ? C’est de mon estomac, disait une grande criminelle, que me sont venues mes mauvaises pensées. Cette criminelle est l’image de la société d’aujourd’hui. Les uns ont tout ce que peut désirer un palais voluptueux, les autres n’ont rien. Guéris-nous et fais-nous grâce de ton inutile fatras de paroles ; du premier jusqu’au dernier, il n’y a pas autre chose dans tes livres. » Ce penseur aussi génial qu’inconséquent se laissait embarrasser par les objections, et il était infiniment supérieur à ceux qui les faisaient.

Il n’a pu écrire sa morale. Sa santé déclinait et dans les dernières années de sa vie, de cruelles souffrances le mettaient souvent hors d’état de travailler. « Je deviens vieux ; je ne peux plus que me répéter, je n’ai plus la force de rien commencer. Le présent n’est plus pour moi qu’un passé qui se prolonge. » Au surplus, la vivacité de ses passions cérébrales, de ses enthousiasmes, de ses colères, s’était amortie. Il en était venu à penser qu’après tout, il est indifférent de croire ou de ne pas croire, qu’incroyans et croyans obéissent aux impulsions de leur nature, que l’essentiel est de ne pas trop s’occuper de la mort, de ne pas la craindre assez pour ne pouvoir plus jouir de la vie, que les uns y parviennent en se flattant qu’elle n’est que le commencement d’une vie nouvelle, les autres par la pensée qu’ils se survivront dans d’autres hommes et par le prix qu’ils attachent à leurs affections, à leur travail, à leurs devoirs. On avait dit de lui dans sa jeunesse que son nom, qui signifie ruisseau de feu, exprimait bien ce qu’il était. L’expérience, la réflexion, l’avaient singulièrement apaisé.

Il mourut en 1872, à l’âge de soixante-huit ans. Ses obsèques furent l’occasion de la plus imposante démonstration socialiste que Nuremberg ait jamais vue. Son convoi, précédé d’un drapeau rouge, fut suivi de plusieurs milliers d’ouvriers ; il en était venu de Furth et d’autres villes de la Franconie ; un chef du parti prononça son oraison funèbre. Parmi les nombreux prolétaires qui lui rendirent les derniers honneurs, la plupart étaient de ceux qui pensent que, comme la religion, comme la philosophie, le patriotisme, la poésie, l’art, les affaires du cœur et de la tête ne sont rien, qu’il n’y a dans ce monde qu’une question sérieuse, celle de l’estomac. Celui que nous avons qualifié d’incurable idéaliste fut fêté ce jour-là par une foule de matérialistes très pratiques, qui s’étaient persuadé bénévolement qu’il était des leurs. Ainsi s’accomplit sa vraie destinée. Il avait épousé la solitude, elle l’accompagna jusqu’à sa dernière demeure. Quand on aime les arbres, les étoiles, les rochers, on est moins seul au désert qu’au milieu d’une multitude humaine qui vous honore parce qu’elle vous prend pour ce que vous n’êtes pas.


G. VALBERT.


  1. Ludwig Feuerbach, sein Wirken und seine Zeitgenossen, mit Benutzung ungedruckten Materials, dargestellt von Wilhelm Bolin. Stuttgart, 1891.