Louÿs, Journal intime, 1890 – 1891

Slatkine reprints (p. 267-363).


1890 — 1891


14 avril 1890. — Dizy.

Père !

Il y a un an que je ne t’ai plus.

Il y a aujourd’hui un an que je t’ai vu étendu, et calme enfin, dans ton lit, la bouche béante et stupéfaite, et les paupières abaissées. Ton front toujours contracté par la douleur, tes sourcils plissés, tes joues altérées et tremblantes ; tout cela s’était calmé, tu n’avais plus une ride ; ton dernier souffle avait emporté toutes les souillures de la maladie, et comme on t’avait posé sur tes cheveux blancs la calotte de velours que tu ne portais plus depuis longtemps, je croyais te voir encore droit et ferme comme autrefois, délivré du mal comme d’un mauvais rêve, et endormi pour un long sommeil. Mais ce que je n’oublierai jamais, c’est la « sérénité formidable » répandue sur ton visage. Tu semblais avoir été pétrifié au milieu d’une contemplation surhumaine. On avait mal fait d’étendre tes mains sur les draps blancs ; j’aurais voulu les voir auprès de tes tempes, extatiques et affolées, dans la stupéfaction démesurée qui transparaissait sur ton front. Quel spectacle t’avait ainsi frappé d’étonnement ? On m’a dit que ta dernière haleine avait été un soupir de dégoût pour la vie, de soulagement dans la mort. Il faut donc qu’il soit resté en toi un peu d’âme encore, pour avoir ainsi transfiguré ta chair après l’amertume du dernier instant. Avais-tu contemplé de telles merveilles que notre imagination ne peut même en concevoir l’existence ? Avais-tu vu plus loin que cet ordre éternel des phénomènes au delà duquel nous ne pouvons rien rêver ? Quel tableau avait pu imprimer à ta face cette gravité antique, cette profondeur insondable, cette immobilité sereine ?

Et qu’es-tu devenu alors ? qu’es-tu aujourd’hui ? Une âme à forme humaine, selon les mythes grecs, errante et oisive par les bois sacrés et les prairies verdoyantes ? Une ombre bienheureuse, pétale de la rose illimitée, selon le rêve de Dante, tournée à jamais vers le Christ pour recevoir de lui la lumière et la béatitude. Ou cette ombre d’extase de ton visage venait-elle de la vision de Dieu, au sein duquel tu allais rentrer, en échangeant ta forme, ta personnalité, ta conscience contre le Néant de cet Infini ?

Qui le sait ? Et d’ailleurs, qu’importe. Quel que soit ton être définitif, je ne puis croire que l’Homme conserve après la mort les faiblesses qui ont fait sa vie : tu n’as plus, certes, tu n’as plus le préjugé vulgaire qu’on appelle le sentiment de la famille ; je ne suis plus pour toi qu’un être parmi les êtres, et ta vue éternelle que le Temps et l’Espace n’abaissent pas, obscurcie, embrasse d’un coup d’œil souverain les générations humaines, au milieu desquelles je suis un point perdu.

Tu as dépouillé avec la vie tout ce qui, en toi, était mon père ; c’est donc bien à une ombre que je parle ; autant vaudrait parler à Dieu. Pourtant, laisse-moi croire que tu m’écoutes et que tu es là ; souviens-toi du jour où, seul dans la chambre avec ton cadavre allongé sous les draps, je me suis agenouillé auprès de ton lit, secoué de sanglots convulsifs, la bouche errant sur ta main roide et bégayant des mots sans suite, et où j’ai enfin soulevé de mes pouces les paupières figées, pour demander à ton regard l’absolution in extremis. Aujourd’hui comme alors j’ai besoin de croire que tu m’entends, car il faut que je te dise que je ne suis pas ce que l’on pense.

— Père, j’ai fait deux parts dans ma vie, pour la plus grande pureté de mon être. J’ai délivré l’Âme dès sa jeunesse, et elle plane. Le Corps, ai-je pensé, ne vaut pas la peine qu’on cherche à le sauver ; pourquoi donner à l’âme un but inférieur à elle-même ? pourquoi la souiller toute la vie dans une lutte honteuse et stérile, où elle s’épuise jusqu’à la destruction finale ? Le Corps a ses appétits à lui, qu’il lui faut satisfaire, et l’amour pas plus que la faim ne déshonore. L’essentiel c’est que l’Âme ne se commette pas avec le Corps, c’est qu’au spectacle des Désirs elle évite de ternir les Pensées, à moins qu’elle ne les élève de telle sorte qu’ils deviennent eux-mêmes des Pensées, en se déployant dans l’Intelligence par la transposition au moral de l’exaltation physique.

L’Ascétisme est donc, à mon sens, inutile et enfantin. Il retient l’Âme dans un champ de bataille d’une guerre humaine, quand elle a soif des soudains essors vers les conquêtes éthérées. Je ne suis pas tombé dans cette erreur de quelques sages qui me semblent avoir été des esprits bornés. Quand mon corps grondait sous mon âme, je ne lui ai pas crié vainement : Knurre nicht, Pudel ! Je lui ai donné ce qu’il demandait, et j’ai fait mon âme délivrée. J’ai connu à Paris, dans des rues étroites et mystérieuses, deux ou trois filles de mauvaise vie qui m’ont tenté parce qu’elles étaient jeunes ; j’ai donné à l’une d’elles ma virginité du corps, ce fantôme grossièrement conçu par la superstition populaire, et avec les deux autres j’ai continué d’aimer. En sortant de leurs bras lassés, je pouvais enfin regarder les étoiles. Père, ne me pardonne pas, comprends-moi.

Car la virginité de mon âme, seigneur Dieu ! personne ne l’aura ! Mon âme n’aimera personne. Je suis le sphinx hermaphrodite qui crée hors de lui-même une Chimère pour lui seul. Je n’aspire que vers l’Idéal, et l’Idéal surgit de mes pensées. Je ne prendrai pas parmi les femmes de chair une fille privilégiée pour m’adorer en elle. Je ne m’aveuglerai pas jusqu’à voiler ses vices. Je ne gâterai pas mon art jusqu’à la parer, comme une idole orientale, de mon imagination resplendissante. Celle que j’aimerai sera sortie de moi ; ma Béatrice n’aura pas d’original ; je passerai ma vie en contemplation devant l’idéal par moi créé, Comme un Zeus éternellement vierge en face d’Athénée.

« Accueille tes pensées comme des hôtes et tes désirs comme des enfants. » Je ne me reconnais d’autres désirs que ceux qui ont pour fin un plaisir esthétique. Puisque je ne veux pas avoir conscience de mon corps, mon âme tend avec liberté vers un but inflexible : l’Idéal du Beau. C’est un pôle qui ne variera pas, et j’officierai comme les prêtres, dans mon intime cathédrale, tourné vers le soleil levant.

Père, je t’ai dit la règle de ma vie. Tu le vois, dans la recherche du bonheur, j’ai suivi la méthode stoïcienne puisque je ne désire rien d’étranger ; c’est la seule qui soit assurée. Le fondement de ma morale est excellent aussi. J’ai suivi la méthode des mystiques qui enseignaient l’extase perpétuelle vers l’idéal divin, disant : « Qu’importe ce que fait le corps, si l’âme n’y consent pas » ; c’est la seule qui puisse avoir un résultat.

Je suis la Cause et la Fin de moi-même. De tous les univers individuels, je suis le seul qu’il m’ait été donné d’entrevoir ; pourquoi m’égarerais-je au contact des autres ? Je veux vivre pour moi, par moi ; je veux ne demander au monde que les biens qui aident à penser. Volontiers je considérerais l’Œuvre comme une aspiration vers l’Idéal, sans valeur par elle-même, et je brûlerais mes vers, jour par jour, dédaignant de les livrer au public, insouciant des éloges bruyants et de la gloire extérieure.

Père, voilà le fond de ma pensée. Je n’ai pas d’orgueil, l’orgueil étant inutile. Je suis souvent bon pour les ignorés, et toujours respectueux quand je parle des Maîtres. Ceux qui me connaissent beaucoup ont vu en moi de la vanité et ont été tentés de me le reprocher ; c’était de leur part une erreur grave. La vanité, l’orgueil, la fierté, ce sont les défauts de ceux qui se croient libres. Je sais trop bien que je suis une machine toute faite, dont les mouvements eux-mêmes sont déterminés dans leur sens général, pour me glorifier de ce que je n’ai pas créé. Je suis simplement heureux. Mon esprit, tel qu’il m’a été donné, me plaît par la violence de ses enthousiasmes et la sérénité de ses contemplations. La route que je crois lui avoir tracée, et qui m’a peut-être été suggérée par une Volonté inconnue, me plaît aussi parce qu’elle est indépendante et qu’elle monte aux lieux élevés. Encore une fois, je suis heureux, et si tu es là, si tu m’as entendu, Père, tu le seras avec moi.

Dizy, 1 h. du matin.

Dizy, 15 avril.

Les Symphonies ne seront pas vendues. Je ne m’adresserai pas à un éditeur, qui ferait sur elles de l’odieuse réclame, et qui en souillerait la première page avec son nom indifférent. Je les ferai imprimer à mes frais, in-8°, sur papier de luxe, en grands caractères elzéviriens penchés, et le tirage sera de cent exemplaires. Au frontispice, une eau-forte de Besnard, cela, c’est absolument décidé. Le titre sera, en majuscules rouges :


LES SYMPHONIES


puis, en minuscules noires :

       …on entendait Chrysis
Sylvain du Styx que l’homme appelle Janicule
Qui jouait de la flûte au fond du crépuscule…

V. H.


puis plus rien, la page blanche, pas un nom, pas une date. Peut-être, à la dernière page, cette signature : Chrysis. Les dix premiers exemplaires seront tirés sur Japon. Je donnerai le premier à Georges, le second à Gide, le troisième à Besnard pour son eau-forte, et le dixième à moi. Les autres sont conservés pour les amis futurs. Pas un exemplaire ne sera mis dans le commerce ; pas un surtout ne sera envoyé aux critiques. En dehors de mes amis, je n’en enverrai qu’aux compositeurs. En un mot, je ne ferai rien pour que le public vienne à moi. Si quelque ami me proposait un article dans un journal ou une revue, je le refuserais. En les faisant imprimer secrètement, j’ôte à mes Symphonies la plus petite souillure de réclame même celle des bulletins bibliographiques hebdomadaires, même celle de l’insertion au catalogue du libraire, ou de l’annonce à la couverture d’un livre ami. On ne verra pas le samedi dans le Temps : paru chez Vanier Les Symphonies, par Chrysis, un vol. in-8° de XV-361 pages. On ne verra pas dans le catalogue de Lemerre mon nom au-dessous de celui d’André Chénier. Je ne ferai rien pour me faire connaître.

Très probablement je changerai de pseudonyme à chaque ouvrage pour dérouter encore plus ce vulgaire profane pour qui j’ai de la pitié comme homme, de la pitié religieuse, mais du mépris comme poète, du mépris souverain. Car je ne veux pas de ses louanges ignares, et de son enthousiasme enfantin. Si je me commettais jusqu’à lui demander son avis en publiant, je n’aurais pas le droit de le dédaigner ainsi. Mais comme je ne lui parle pas, je ne lui reconnais pas le droit de me juger. Je veux rester pour lui à jamais un inconnu, un sanctuaire clos pour les Gentils. Je veux l’ignorer.

Oh ! quel rêve ! vivre pour écrire. Écrire sans cesse, penser, voir, aimer, en vue de l’éclosion lyrique. Écarter de la vie tout ce qui ne tend pas éperdument vers l’idéal, et devenir soi-même la personnification vivante de cette aspiration au Beau. Faire des œuvres inouïes, irrêvées, dont la lecture éveille dans le cerveau la même exaltation qui les a fait naître ; mais les garder toutes pour soi seul. Être le plus grand poète de son temps, sans avoir jamais, à qui que ce soit, montré un vers ; rester pour le monde un galant homme à vue étroite, et, enfermé dans son cabinet, accoucher des chefs-d’œuvre. Mais brûler tout avant de mourir avec la satisfaction de se dire que l’Œuvre sera restée vierge, qu’on aura été seul à la connaître comme on a été seul à la créer, et qu’on a condensé en soi-même la joie la plus grande qu’un cœur humain ait éprouvée, d’autant plus importante qu’elle aura été impartagée. Et peut-être n’est-ce pas un rêve. Peut-être un homme s’est-il rencontré, assez dédaigneux du monde pour lui refuser des chefs-d’œuvre. Écrire pour soi seul ! Voilà la sagesse. Pourquoi faut-il que je n’en aie pas le courage ! — Ah ! parce que je doute de moi, et parce qu’il faut demander — ô insensé ! — le salut de ma gloire aux indifférents que je devrais récuser.

Non… je ne ferai aucun des deux excès. Je ne me livrerai pas au peuple parce que je le hais. Je n’écrirai pas pour moi seul parce que je doute de moi. Mais je veux rester célèbre au milieu d’un petit groupe d’amis ; je veux être aimé de vingt personnes, et encore est-ce beaucoup. J’ambitionne comme la plus haute gloire celle de Rossetti et la célébrité que j’acquerrais après ma mort ne pourrait que nuire à l’idée que je me fais de moi-même. Pour éviter la popularité, je ferai tout : j’ai déjà dit plus haut que je supprimerais toute réclame et que je changerais de pseudonyme. Ce n’est pas tout. Je sais que le public cherche le scandale, aussi je n’écrirai rien dans ce sens. Flaubert et Baudelaire seraient bien plus grands s’ils n’avaient pas eu, avec Madame Bovary et les Fleurs du Mal, le déshonneur d’un succès de librairie. Autre chose : le public français aime la clarté : je serai obscur. Il aime la fausse humilité : je serai orgueilleux. Il aime le chauvinisme : je ne lui parlerai jamais de la patrie. Lui qui va à l’ordure, il aime la morale aussi : je serai d’une immoralité tranquille et insouciante, afin de n’avoir de succès ni d’un côté ni de l’autre. Et maintenant, il faudra qu’il soit bien jolie femme pour venir à moi qui aurai tout fait pour l’éviter, quand il en fuit tant d’autres qui donneraient dix ans de leur vie pour se vendre à mille exemplaires. Mais j’aurai au moins le bonheur de me dire que les vingt amis qui seront venus à moi aimeront mon œuvre pour la splendeur de la Forme ou la Beauté de l’Idée, sans chercher en moi autre chose que ce que j’ai voulu y mettre.

Mais les Symphonies ne sont pas prêtes. Je suis trop jeune encore pour les faire, sans doute. Un si merveilleux sujet ! Pour rien au monde il ne faut le gâcher. C’est pourquoi je le remets à plus tard. D’un autre côté, pour l’eurythmie de ma vie, il faut que j’aie imprimé avant vingt ans un volume de juvenilia. Uniquement pour faire date. C’est ce volume que je suis en train de composer.

Cela s’appellera : Choses murmurées. Pas un vers n’y aura plus de neuf syllabes. Aspect général : in-16 carré, couverture bleue ; peut-être eau-forte de Besnard (?). J’essaierai de le publier dans la même édition que Dédicaces de Verlaine, qui vient de paraître. Ce ne sera qu’une plaquette de cent pages. Déjà trois pièces que j’y destine sont terminées. Le reste suivra.

Il faut que le manuscrit soit sous presse avant les vacances. Et le premier pas sera fait.


Mardi, 22 avril 1890.
la jeune fille de cholet

Faut-il raconter ? Faut-il se ressouvenir ? Puisque rien n’y fera plus maintenant, puisque c’est bien fini, puisque ce regard mobile et franc ne se croisera plus avec le mien, pourquoi le rechercher encore, et supplier pour l’irréalisable ?

Samedi, avant le dîner chez ma tante, j’avais vu sur les menus préparés un nom à la gauche du mien, sans y attacher d’importance, puis je suis rentré dans le salon. Elle est arrivée, elle, avec sa sœur, au bout de peu de temps, et tout de suite, je l’ai remarquée, mais comme tant d’autres ; je me demandais pourtant : est-ce elle ou sa sœur qui s’appelle M… et qui dînera à côté de moi ? C’était bien elle. Nous avons causé longtemps. Elle avait une voix très simple, un peu rieuse, tendre au fond, et surtout un regard si limpide et si vivant qu’on ne pouvait fixer les yeux sur elle sans se livrer tout entier. Sa robe brun clair était décolletée en dessous, mais se prolongeait par un tulle transparent, jusqu’au cou. Ses cheveux noirs très fins et nombreux étaient nattés, la natte (assez courte), relevée sur elle-même et perdue sous un nœud sombre. Je me souviens d’avoir regardé ses lèvres épaisses…

Le lendemain, je ne la vis point.

Le surlendemain, hier, lundi, étant placée dans la sacristie non loin de moi, elle m’a lancé deux ou trois mots en riant, comme à un vieil ami. Et c’est ensuite, surtout, au lunch, c’est là que je l’ai vue ! Dès que je me suis mis à servir, — est-ce par hasard ? — elle a servi avec moi, et nous échangions nos coupes de champagne, si bien que son père me rendait responsable de la rougeur de ses joues. Nous avons parlé plus de vingt fois ensemble, et moi cependant je ne voyais rien en moi, je tenais cela pour un plaisir en passant. J’ai bien vu enfin, dans mon retour à pied, quel vide se faisait au fond de moi. J’ai eu la fièvre toute la nuit, j’ai pris 80 centigrammes de sulfate de quinine et j’étais atterré surtout à la pensée que cela pourrait m’empêcher d’assister au déjeuner de ce matin. Aussi, dès le réveil, calculant les places, je me suis dit : « Serai-je auprès d’elle ? » afin d’avoir une excuse pour faire une imprudence. Hélas, je ne pouvais pas être près d’elle, mais j’y suis allé quand même. Nous avons fait semblant de ne pas nous voir, d’abord. Puis nous sommes montés, nous avons échangé quelques mots, on a déjeuné, on est parti ; j’ai demandé à suivre Lucie au Musée Grévin, croyant qu’elle nous accompagnerait, et quand je me suis retourné, je l’ai vue avec sa mère qui prenait une autre direction, et je suis resté seul, après avoir eu à peine le temps de lui envoyer un salut d’adieu.

Ces trois heures de Musée Grévin ont passé comme dans un rêve. J’ai quitté Lucie et les enfants à cinq heures, j’ai bouquiné je ne sais quoi, la tête lourde, puis je suis monté dans le tramway de la rue Taitbout, et il m’a pris comme en dernier, mais pour une cause plus chère, une telle détresse, que j’avais fort à faire à retenir mes larmes. Ainsi c’était fini. Faute d’un hasard, faute de cette dernière heure que je comptais avoir avec elle et où j’aurais pu, disant d’une voix émue des paroles insignifiantes, lui faire entendre, sinon penser elle-même de moi, ce que je pensais d’elle ; faute de cette dernière heure, j’étais malheureux plus que je ne puis dire, et mon rêve, depuis qu’il était destiné à rester irréalisé, se dressait dans mon esprit, exalté d’instant en instant, pour la première fois aperçu. Oh ! oui, c’était bien fini, je m’étais renseigné (avec des questions banales on peut tout savoir), elle ne viendrait pas à Rouen cette année, et plus à Paris avant l’été prochain. Moi, d’autre part, comment aller à Cholet ? Ainsi, plus une occasion de la revoir. Elle allait se marier sans doute… Et puis, comment lui écrire ? Aucun moyen. Si j’étais resté huit jours avec elle, j’aurais bien trouvé un prétexte ; mais au bout de deux jours… Oh ! surtout, n’avoir rien pu lui dire. Évidemment elle ne savait rien, elle n’avait rien vu… Était-ce bien sûr ? Peut-être au même instant de son côté pensait-elle à moi ? Et en effet il me revenait en mémoire des attitudes, des sons de voix quand elle me parlait, qui n’étaient point pour un indifférent. Ce matin, au déjeuner, elle avait fait un long manège très compliqué, changeant six fois de place, pour se rapprocher de moi, sous des causes simulées. Oh ! comme je maudissais Edmond d’avoir mis à néant ce beau travail en la renvoyant entre Élisabeth et Jeanne !… Et ensuite, au champagne, elle m’avait attendu pour me faire signe, derrière son verre… Ah ! si j’étais sûr de quelque chose !

Le soir, j’ai tout laissé deviner à Georges. Il a été convenu que j’irais dire adieu « à Lucie » demain soir. Que vais-je lui dire, à elle, un regard, ou un serrement de main ?

*

— J’ai dit cela parce qu’il fallait que cela fût dit.

Mais il s’agit de bien autre Chose !

Georges consent.

En rentrant ce soir, j’ai trouvé sur mon bureau, près de la table où j’allais dîner seul devant le feu, une enveloppe. Je l’ai ouverte : Georges consent.

C’est-à-dire qu’il demande trois jours de réflexion ; mais il m’autorise dès aujourd’hui à demander conseil à mon oncle Edmond.

La première impression a été un apaisement très orgueilleux, puis un bonheur très tranquille.

J’étais fier que Georges ne me traite plus en enfant. Je l’aimais d’avoir su à propos se dégager du souvenir toujours puéril qu’on rattache à ceux qu’on a élevés, et je le remerciais de tout mon cœur parce qu’il avait compris.

Puis je suis devenu très calme. Étais-je calme ? Je me suis levé dix fois de table, j’ai chanté, j’ai marché. Non, je n’étais pas si calme, c’est vrai. Mais pourtant j’étais apaisé. Je me sentais heureux, soulagé, léger, plus homme.


   En robe courte,
Et ses cheveux nattes sur le dos

Et je voudrais de nouveaux motifs
De l’adorer davantage encore

Qui me dira ses mots de bébé
Ses gros chagrins et ses grandes joies.


Je m’égarais en des songeries qui me révélaient les heures futures, et je me charmais à l’évoquer près de moi, dans la rue, sous un grand chapeau de jeune fille, afin qu’elle parût, moi si jeune à ses côtés, ma sœur.

Je la voyais près de moi au concert, tout en haut, au paradis, où les étudiants mènent leurs maîtresses : je la voyais à mon bras au Louvre, et je savourais par avance le premier regard qu’elle jetterait au Saint-Jean-Baptiste de Botticelli. Un peu plus tard, je la voyais ici, dans ce cabinet d’où j’écris ; m’écoutant lire Booz endormi. Et comme, plus elle est proche de moi, plus son image se réalise, je la voyais aussi dans mes bras, ou moi plutôt dans les siens, rêvant de tendresses maternelles.

Notre voyage de noces, nous le ferons à Florence ou à Sienne, et nous nous extasierons ensemble devant les tableaux inconnus.

Et dans l’orgue, pendant la messe, ce sera le prélude de Parsifal !


Lundi, 28 avril, 7 h. soir.

Elle ne sait pas que je viendrai la voir. Si elle a vu que je pensais à elle, si elle-même, quelque temps, elle a pensé un peu à moi, aujourd’hui sans doute je suis effacé de sa mémoire.

Mettons les choses au mieux : je suppose qu’elle ait été jusqu’à m’aimer : un jour ou deux elle aura été triste, mais mon souvenir se sera troublé lentement en elle, et n’ayant rien pour entretenir le penchant qu’elle a eu pour moi, n’ayant personne à qui l’avouer, n’ayant pas même l’espoir de me revoir bientôt, sa vie ordinaire l’aura reprise, et je suis sans nul doute oublié.

Que pensera-t-elle quand elle saura que je vais la voir, quand un voyage de six cents lieues lui aura donné l’évidente preuve que je ferais tout pour la revoir un jour ? Sera-t-elle touchée de cette persévérance, et de la trace profonde, ineffaçable que sa voix a gravée au fond de ce que j’ai de plus intime ? Sera-t-elle heureuse d’être seule à connaître cet amour caché pour le monde ?

Oh ! je ne sais si elle m’a aimé le premier jour, mais j’ai du moins ceci de certain, c’est que je lui ai plu, ne fût-ce qu’un peu, et quand elle saura ma venue, il n’est pas possible qu’elle ne m’aime pas comme je l’aime.


Même jour, 9 h. soir.

Il y a aujourd’hui huit jours, c’était le lunch… Elle était là, dans la salle à manger de ma tante, debout près de la table des sandwiches et des petits fours… Dire que je ne sais pas même quelle robe elle portait ! Faut-il que j’aie été aveugle ; je n’ai pas senti mon amour pour elle !

Mais c’est égal, je la vois… je la revois tout entière. Je revois ses cheveux noirs, que je n’oserais pas toucher du doigt. Je revois ses yeux vifs qui erraient sans objet par la chambre, et qui se fixaient ensuite sur moi de telle sorte que je ne pouvais plus entendre les mots qu’elle me disait, pour les lire trop avidement dans l’éclat jeune de son regard. J’entends le petit bruit enfantin qu’elle fait souvent avec ses lèvres, avant de commencer à parler. Je revois surtout la grâce particulière de ses gestes, dont l’exquise gaucherie me ravissait. Elle avait des bras qui s’allongeaient sans mesure comme ceux d’une fille de quatorze ans, avec un défaut d’étude qui chez elle semblait adorable. Je la vois encore me servir à boire au dîner où nous étions pour la première fois l’un près de l’autre ; j’avais demandé de l’eau à Charles qui était à sa gauche, et elle semblait presque fâchée que je ne me fusse pas adressé à elle, comme à un garçon.

Et maintenant elle n’est plus là, je ne la vois plus, je ne l’entends plus… Pendant cinq semaines encore je vais me lamenter loin d’elle, sans pouvoir contenter une minute le désir que j’ai de ses yeux. Loin d’elle, ignoré d’elle, nul moyen de lui dire ma peine…


J’ai d’inexprimables tendresses
Et je tends les bras…


Mardi, 29 avril, 4 h.

La semaine est complète depuis le jour où je l’ai quittée, depuis le jour où je sais que je l’ai vue… Une semaine seulement ! Le temps ne passe donc pas ? Faut-il donc attendre un mois encore, plus peut-être, avant de confondre enfin nos regards, qui, à cent lieues de distance, se cherchent l’un l’autre ?

Si je pouvais lui faire savoir que je tremble des pieds à la tête rien qu’à prononcer son nom ; que trois jours passés auprès d’elle ont troublé ma vie au point que je ne me reconnais plus, qu’elle a suffi à elle seule à effacer dans mon esprit la préoccupation constante de l’avenir, la poursuite anxieuse de l’émotion esthétique, tout ce qui faisait ma vie, enfin ; qu’elle a fait dévier brusquement ma volonté vers un but jusque-là méprisé ; que sa voix m’obsède ; que ses yeux me hantent ; que sa tête brune a pris ma vie ; que l’image affaiblie que j’ai conservée d’elle suffit désormais à ma soif d’idéal… Si elle savait cela, comprendrait-elle assez pour en être folle de joie ? M’aimerait-elle autant que je l’aime ? Me voudrait-elle grand ? Est-ce la femme que j’ai rêvée : une Clara Schumann qui aimerait comme Mlle de Lespinasse ?


Lundi, 12 mai, 8 h. soir.

         … Autrefois, j’étais fière
Quand on disait que non. Qu’on me vienne aujourd’hui
Demander : « Aimez-vous ? » Je répondrai que oui.

Ils sont adorables, ces vers. Comment les ai-je toujours aimés, quand je crois ce soir les comprendre pour la première fois !

Ô Marie, que je vous suis reconnaissant ! Vous m’avez donné l’intelligence des vers d’amour. Vous avez déchiré pour moi le voile, si léger qu’il fût, qui m’empêchait de les comprendre dans toute leur pureté.

Souvent, plein de discours, pour flatter mon esmoy
Je m’atteste et je dy : Se pourrait-il bien faire
Qu’elle pensast, parlast ou se souvint de moy ?
Encor que je me trompe, abusé du contraire
Pour me faire plaisir, Hélène, je le croy.

Cela me paraissait joli autrefois : maintenant cela me touche, cela descend en moi jusqu’au plus profond.

Et ceux-ci, tant connus, tant aimés, qui m’ont surpris ce matin comme des vers nouveaux :

Je demande : Es-tu là, doux être évanoui ?
Ta prunelle dit : non. Mais l’âme répond : oui.

Et quand je songe que je vais la revoir, puis m’absenter de nouveau, et repasser par tous ces moments d’angoisse jamais sérieuse et de charme toujours réel, — jusqu’aux jours où je vivrai près d’elle un mois tout entier, devant la mer.


Mardi, 13 mai, 1 h. du matin (suite).

*** arrive demain. J’étais bien heureux autrefois, potache parqué loin des yeux des femmes, quand je pouvais la revoir. Je n’aurais qu’à relire mes premiers, cahiers pour comprendre combien je faisais attention à elle, et comme j’étais fier de ses pressions de genoux et de ses coquetteries.

Aujourd’hui sa venue m’irrite. Je lui ai écrit au commencement du mois une lettre (qui l’aura fâchée peut-être, car elle ne m’a pas répondu) dans laquelle je lui disais que Paris était navrant en ce moment, qu’il n’y avait rien à voir, aucune distraction, bref, qu’elle pouvait se dispenser de venir. Elle vient quand même.

Je veux à peine lui parler. Je l’ignore. Elle m’indiffère,

Elle ne m’a jamais plu, d’ailleurs. Tout au plus m’amusait-elle par ses plaisanteries lestes et son ton canaille. Je ne lui ai jamais reconnu ni tendresse, ni grâce, ni goût d’aucune sorte, bref aucune des qualités féminines. En fait de qualités, elle n’a que celles qui se paient. J’ai presque honte qu’elle soit de ma famille.

… Si ! J’irai la voir, je dînerai avec elle, afin de deviner d’après ce qui lui manque, tout ce que vous avez, tout ce que je suis sûr de trouver en vous. C’est à cause de vous qu’elle me devient étrangère, et cependant, par elle, vous me deviendrez plus chère encore…

Car il faut me laisser croire un peu que vous avez toutes les perfections.


Mardi, 20 mai, midi.

Je suis triste ce matin, je m’ennuie, je suis mal à mon aise. Je voudrais déjà être là-bas et en avoir fini avec ces fêtes absurdes de Montpellier, qui vont m’ennuyer, je le devine, au delà de toute mesure.

Ma malle est faite : j’emporte mon grand Ronsard, la Légende des siècles, Baïf que je viens d’acheter, Heine, la Bible, Tibulle, Œdipe Roi, le VIe chant de l’Iliade, Mireille et Ausone. C’est une bibliothèque qui ne sera pas monotone.

J’emporte 160 pages de papier comme celui sur lequel j’écris ici. Il n’y a que là-dessus que mes vers viennent, et je compte en faire si l’on me fiche la paix à Montpellier. Quoi qu’il en soit, je serai seul pendant mon voyage ronsardiste et là j’aurai le temps. Et surtout, surtout, j’ai emballé les deux plumes qui me servent depuis un an ; s’il me fallait écrire avec la pointe d’aiguille que j’ai entre les mains en ce moment, je ne trouverais pas deux rimes de suite.

C’est le dimanche 1er juin que je serai à Cholet. Le samedi vaudrait mieux peut-être. Je verrai d’ici là.


Bourgueil, 9 juin, 9 h. 1/2 soir.

Qu’est-ce que je veux ? la réalisation du rêve. Et quand j’aurai la réalité, je regretterai le temps du rêve.

Les désirs trop violents ne devraient pas être. Ils causent une douleur poignante quand ils naissent, — et causent une amertume infinie quand on s’aperçoit qu’ils ne peuvent être satisfaits tout entiers.

J’ai passé hier une journée affreuse. Il pleuvait, j’étais seul ici, dans un hôtel perdu, seul avec des pensées inutiles, regrets intenses, espérances vagues. Il m’aurait fallu des distractions violentes ou quelqu’un à qui me confier. Je n’avais ni l’un ni l’autre. J’ai essayé de me confier ici, mais je sentais si vivement que je ne pouvais donner à ma détresse une forme littéraire et la gaucherie de mes phrases m’était une souffrance de plus.

Une seule chose m’aurait soulagé. Si j’avais pu savoir qu’au même moment elle aussi souffrait comme moi… Hélas, je n’en sais rien. M’aime-t-elle ? Je le veux, je l’espère, je le crois ; mais la certitude je ne l’aurai que le jour où elle aura parlé du regard une seconde fois. Le soir où je l’ai vue, je n’ai pu rien comprendre ; et depuis, je ne sais plus.


Troô, 11 juin, 9 h. soir.

Tout va recommencer comme le mois dernier ! Il me semble que je la vois moins bien qu’avant. C’est bien la peine d’être allé à Cholet ! Je pourrais reprendre toutes mes plaintes : je vois son sourire et je vois très bien son regard, mais séparément, et il m’est impossible de les souder et de reconstituer sa physionomie.

Oh ! cette fois ce n’est plus de la tristesse, c’est de la colère contre cette imparfaite mémoire qui ne me permet de rééprouver aucun des plaisirs sentis et qui me fait perdre parfois jusqu’au souvenir de leur existence. À un jour d’intervalle, j’ai eu mille peines à raconter la journée que j’ai passée près d’elle. Aujourd’hui, s’il me fallait le faire ? sans relire ce que j’ai écrit ici, tous mes souvenirs tiendraient en deux pages.

Cette imperfection de la mémoire, c’est une diminution de la vie, qui me semble considérable. Car je vis peu dans le présent ; le passé me charme et l’avenir m’attire, je vis dans le rêve et le souvenir. Mes vraies joies, je les éprouve en me rappelant les joies anciennes ; et toutes celles qui s’effacent de ma mémoire, c’est autant de bonheur que je n’aurai pas.


Mardi, 24 juin.

rentrée dans l’art

Je sors de chez Mallarmé. J’étais allé chez lui jeudi, sans le connaître, dès que l’idée d’une anthologie m’était venue, et sur sa réponse que « non seulement il m’approuvait et me soutiendrait, mais qu’il me promettait l’appui de tous ses amis », je m’étais senti tout de suite attiré vers lui, et j’ai été enchanté quand il m’a invité à venir au premier de ses mardis (aujourd’hui).

J’y suis venu. Régnier était là, et quelques autres, parmi lesquels Tausserat. Mallarmé pontifie d’une façon insupportable. Régnier a une tête en mâchoire de cheval. Tous me déplaisaient. J’allais sortir très désappointé quand un jeune homme est entré, avec des yeux clairs, des paupières rouges, des joues pâles, épaules carrées, grand et maigre, corps, silhouette de poitrinaire.

Au bout de quelque temps, en le voyant parler à Mallarmé avec une jeunesse, une animation extraordinaires, je demande à Tausserat : « Qui est-ce ? — Darzens. — Comment, c’est Darzens ? » Et me voilà enchanté. Il me ravissait, celui-là.

À la sortie, Tausserat me présente, et aussitôt nous devenons amis. Il m’a conduit dans un café où nous avons trouvé sa maîtresse qui l’attendait, une petite brune charmante, en noir, avec un chapeau de paille blanc, et une mèche raide au milieu du front. Nous avons parlé poésie pendant une heure et demie ; il éreintait Heredia, Musset, Coppée, Mendès, Ghil, Kahn, Rodenbach. Seuls Mikhaël et parfois Régnier trouvaient grâce.

Il a une chic tête et une bonne voix. Je ne le lâche pas.

Et nous avons parlé de l’ennéasyllabe[1] !


Samedi, 19 juillet.

J’ai revu Darzens deux fois depuis. Trois jours après notre rencontre chez Mallarmé je suis allé le voir à sa Revue (27 juin), j’ai aperçu là Tola Dorian, mais il m’a fait monter au premier, dans une salle qui ressemble à une chambre de bonne, où on dépose les revues non vendues, et dont les murs sont tapissée d’affiches et de programmes électoraux : Rodolphe Darzens, candidat socialiste, quartier Saint-Georges. C’était le jour où paraissait son article sur le Journal libre, projet de fédération des revues littéraires ; nous en avons longuement parlé, avec Feenik, auteur du projet. Au cours de la conversation, il m’a demandé des vers, pour sa Revue.

« Vous ne savez pas ce que vous demandez. Vous ne pourrez peut-être pas les insérer.

— Pourquoi ? parce qu’ils sont trop immondes ?

— Oh ! ce n’est pas cela ; mais je ne sais pas ce qu’ils valent. Ne vous engagez à rien.

— Je m’engage à vous les « rétorquer » s’ils ne valent rien. »

Avant-hier seulement, trois semaines après par conséquent, je me suis décidé à lui porter mon « Effloraison ». C’était un jeudi, jour de correction des épreuves, et je sentais que je le dérangeais, sans oser rien lui montrer. Enfin, j’ai tiré mes ennéades,

« Comment, vous en aviez sur vous et vous ne les montriez pas ? »

Il les a lus, et très mal lus, avec une fausse mélopée mal rythmée, qui les brisait. Chaque vers s’en allait, lambeau par lambeau. Quand il eut fini, je n’en aurais plus défendu un mot.

« Eh bien, c’est très bien, ils paraîtront dans le prochain numéro.

— Comment ? Vous voulez les insérer ? Mais ce n’est pas pour cela que je les montrais… Je voulais seulement avoir votre avis. Vous croyez que réellement…

— Certainement ; ils me plaisent beaucoup. »

Il disait cela sans conviction. Mais c’était néanmoins bien plus que je n’en pensais alors et j’étais presque heureux. En effet, il lui eût été bien facile de me dire qu’il les soumettrait à la directrice, et de mettre sur son dos un refus probable. S’il prenait sur lui de les insérer, c’est que réellement il les trouvait bien…

Est-ce une preuve qu’ils le sont ?

Et que sera-t-il plus tard, lui ? que serons-nous ? Il débute comme Mendès ; il a un charme physique analogue au sien, et il serait possible qu’il ratât comme lui, sans donner autre chose que des promesses.

Quant à moi, je serai l’un ou l’autre, ou toujours obscur, ou adulé. Je ne me vois guère intermédiaire.

Et en revenant de la rue des Martyrs, je songeais que c’était mon début, que, pour la première fois, des vers de moi, dans une revue sérieuse, seraient imprimés, et je ne sais quelle tristesse me prenait, comme d’une défloration.

Mardi, 22 juillet 90.

Je sors du banquet donné à Dierx par l’Écho de Paris, — à l’occasion de sa nomination à la Légion d’honneur.

Dierx avait à sa gauche Heredia, et à sa droite Xavier Charmes et Armand Silvestre. De l’autre côté de la table, Mendès, Rodenbach et Jean Lorrain à la suite l’un de l’autre. Près de moi Lepelletier, Darzens à ma gauche avec Henry Bauër.

Darzens était arrivé en retard ; il s’est placé près de moi très gentiment et nous avons longuement causé. Il a quitté la Russie à douze ans ; il a fait ses études à Sainte-Barbe et, à seize ans, il était reçu bachelier. Depuis, il a fait des vers et, à dix-neuf ans, il a publié son premier volume : la Nuit. En ce moment, il a presque abandonné les vers et il fait un roman, dont l’action se passe en une heure. « Afin d’embêter le public », dit-il. Pourquoi dire cela ! quelle phrase absurde !

C’était la première fois que je voyais ainsi réunis des écrivains connus. Quelle vilaine race ! Ils n’ont pas cessé de dire du mal les uns des autres.

Lepelletier, qui est spirituel et assez fin même, a dit du mal de tous, même et surtout de ses deux corédacteurs en chef : Mendès et Silvestre ; mais il a longuement parlé de Verlaine, qu’il a beaucoup, connu et sur lequel il disait des choses intéressantes. La première pièce que Verlaine n’ait pas déchirée, c’est Paris la nuit, qui a paru dans les Poèmes saturniens. Lepelletier se vante de ne pas avoir été en… par Verlaine et reconnaît que la réputation qu’on lui fait est aujourd’hui très répandue, mais il ne peut dire si elle est fondée. Même vis-à-vis de Rimbaud, qu’il a connu, il n’a pas de preuves. Il sait seulement que tous deux se grisaient jour et nuit, et que Rimbaud vivait absolument aux crocs de son ami ; à table, il n’ouvrait la bouche que pour dire : « Donne-moi de la viande ! Donne-moi du vin ! » c’était toute sa conversation. — Quand Verlaine était jeune, il était horrible ; simiesque au possible. — En ce moment il est de nouveau à l’hôpital, cette fois à Cochin. Là, au moins, il ne se grise pas.

Mendès était complètement gris, ainsi que le faisait remarquer l’aimable Lepelletier. Il a trouvé très bien de faire observer tout haut que Leconte de Lisle n’était pas là. Et devant le froid qui tombait aussitôt, il a ajouté que Leconte de Lisle aurait dû venir, que Leconte de Lisle avait été le premier maître de Dierx, que Leconte de Lisle aurait dû prendre une voiture, que… oh !

Deux discours prononcés : le premier (four) par Xavier Charmes ; le second (triomphe) par Armand Silvestre. Dierx n’a répondu ni à l’un ni à l’autre. C’est un grand, chauve, moustachu, avec de grands cheveux noir-gris sur l’occiput, et des yeux très doux. Personne ne le connaissait, c’était évident, car tout le monde se faisait présenter par Mendès ou Lepelletier, qui devaient être seuls là pour certifier son identité.

*

Je suis content. J’ai reçu avant-hier la première lettre de Bérard ; et ce matin la cinq ou sixième de Valéry, avec un magnifique sonnet : le Jeune prêtre. Quel talent il a, celui-là ; c’est un vrai. S’il continue, il arrivera plus loin qu’aucun de ceux que j’ai vus aujourd’hui.


Jeudi, 24 juillet, 9 h. soir.

Tausserat m’a reçu ce matin chez lui. J’avais des conseils à lui demander au sujet de l’anthologie, et il m’a indiqué, parmi les œuvres des poètes ses amis, les pièces-types qu’il ne faut pas omettre. Tous ceux de la génération qui me précède, il les connaît ; et tous lui ont envoyé, dès l’apparition, leurs œuvres avec d’affectueuses et chères dédicaces. Et tous, demain, je les connaîtrai ; cela ne peut tarder. C’est eux qu’il faut dompter, et vaincre. C’est la horde des poètes qu’il faut, au haut des vers, conquérir, — et non cette infâme et infime tourbe populaire qui grouille dans les salons illettrés sous la livrée des habits noirs. Oh ! l’horrible peuple ! la hideuse engeance. Non ! ils ne les liront pas, mes vers, même pas ils ne baveront dessus, de haine ou d’admiration ; non. J’ai assez de dix poètes, non de mille bourgeois. J’ai assez de moi-même, si jamais un jour je m’aime !

Je connais déjà Verlaine, Mallarmé, Darzens. Lundi je verrai Vicaire. Mardi Henri de Régnier. Quand je connaîtrai Heredia, je m’arrêterai. Car c’est assez.

Merrill encore. Oui, Merrill ; mais c’est tout. Et le méconnu aujourd’hui que je comprendrai, avant l’aube.

La vie est belle ; la vie est rouge ; la jeunesse est vigoureuse, musclée, toute-puissante, et la route s’ouvre…

Vers quel but ?

*

Verlaine.

Ce soir, je passais vers cinq heures rue Montmartre, en quête de papier impérial du Japon pour copier à la Bibliothèque Nationale les poésies de Mallarmé, que pour la première fois aujourd’hui je venais de lire d’un bout à l’autre.

Je me suis trouvé tout à coup croiser un homme à longs cheveux gris sous un chapeau mou gris aussi, à barbe rare et longue, aux yeux jaunesques, qui marchait appuyé sur une canne crosse, avec difficulté.

« Monsieur Verlaine, je crois.

— Oui, Monsieur.

— J’ai déjà eu le plaisir de vous voir, à Broussais ; vous rappelez-vous, Monsieur ? »

Mais lui, sans m’entendre, et en même temps que moi :

« Excusez-moi. Excusez-moi, Monsieur. Je… je ne suis pas gris… Un peu pourtant » (sic)

Le malheureux ! Je continue en faisant semblant de ne pas avoir entendu.

« Oui, je suis venu avec un de mes amis ; vous avez eu la bonté de me recevoir, et…

— Ah ! vous avez été bien aimable. Oui, bien aimable. Mais… mais voulez-vous me suivre quelque part. Nous serons mieux… »

Et nous entrons dans un café.

« J’ai entendu dire beaucoup de bien de vous avant-hier, Monsieur. Au banquet Dierx j’étais placé près de Lepelletier qui…

— Ah ! Lepelletier ! Lepelletier ! Ah ! quel ami ! Mon ami d’enfance !

— … près de Lepelletier qui n’a pas cessé de dire du bien de vous. Et nous avions du reste un nouveau motif pour en dire. Votre sonnet…

— Celui de Cochin ?

— Oui, le dernier, que vous lui avez envoyé, il est admirable. Darzens ne tarissait pas d’éloges. »

Le pauvre homme avait les larmes aux yeux en entendant cela. Peu à peu, nous avons causé d’autre chose.

« Bonheur sera un livre dur. Un livre dur. J’y dis que le seul Bonheur est ceci : savoir que Dieu existe. Dès qu’on sait cela, tous les malheurs de la vie, fussent-ils affreux, disparaissent. »

Mais je ne puis dire ce qu’il m’a dit ensuite sur ses projets. Le malheureux se perd. Il tombe dans l’ordure. Qui le tirera de là !

Comme il me parlait avec indignation du c..tifiant Leconte de Lisle, Tailhade est entré.

« Bonjour, maître. Vous êtes donc sorti de Cochin ?

— Oui, depuis deux jours.

— Où demeurez-vous ?

— … Je ne demeure pas. Je loge à la nuit. »

Et en ce moment il lui parle bas, et je vois Tailhade demander au garçon de la monnaie de cent sous, sur lesquels il en donne vingt à Verlaine. Et le pauvre vieux le remercie, tout ému. Quand Tailhade est parti, il ouvre son porte-monnaie, qui contient 1 fr 10.

« C’est toute ma fortune, Monsieur. Et demain ? Oui, à un certain point, Monsieur, la pauvreté est sainte, vraiment sainte. Il y a une heure, dans un café, un garçon, Monsieur, un garçon a refusé de me servir parce que j’étais trop mal mis ; il disait que je relevais de l’Assistance publique ».

J’ai rendez-vous demain avec lui, 4, rue de Vaugirard. De là, nous irons chez Pirou et je le ferai photographier.

voyage à la grande-chartreuse

Grande-Chartreuse, 25 août 1890.

Par où ai-je passé ?

Depuis deux jours il pleuvait ; ce matin encore il pleuvait ; à trois heures il pleuvait toujours ; et quand, au couchant, le soleil est apparu, on voyait se ruer entre des pans de prairies fraîches des torrents jaunes qui ravinaient les terres. Et comme le soleil se mourait, nous sommes entrés à Saint-Laurent ; et comme la nuit montante s’élevait dans l’air, nous sommes entrés dans le défilé. Je dis « nous », je devrais dire moi seul, car d’être avec des brutes, je me sentais unique, d’autant plus ineffablement.

Dans le silence et la lenteur des reflets peu à peu disparus, la nuit submergeait les choses. Et brusquement, tandis que je regardais en arrière la route dépassée, deux montagnes ont surgi, si haut qu’il fallait me baisser pour voir leur faîte où se déchiraient les nuages par instants. Sous le marchepied se déroulait la route et de chaque côté se dressait une muraille indéfinie. À gauche, le roc ; à droite, le torrent fauve qui froissait les roches noires avec un bruit d’averse ; et le roc une fois encore, mur de prison. Des forêts maintenant descendaient de ces hauteurs perdues dans la nuit ; des forêts impénétrables, inviolées, qui s’arrêtaient au bord de la route comme un troupeau de bêtes, pour laisser passer un fleuve, puis plongeaient silencieusement dans le gouffre immobile où grondaient les eaux furieuses. La nuit montait de la route, des montagnes, des branches noires ; mais une lueur inexplicable éclairait encore les profondeurs où je roulais ; et dans l’éloignement je distinguais toujours quelques arbres dans les pans de forêts laissées en arrière. La route lumineuse glissait, se collait aux roches, mangeait des falaises effrayantes qui surplombaient, éventrait d’une tranchée les promontoires, ou perçait d’un tunnel les montagnes trop hautes. Des brumes s’attachaient aux formes tremblantes des choses, et la nuit a fait une noirceur étrange qui se laissait voir. Dieu ! quel passage ! vers quelle porte d’éternel dolore cette trouée lugubre conduisait-elle ? Autour de la retentissante rivière, pourquoi ce terrible silence ? La vie semblait avoir cessé. Plus une maison ; plus une lumière ; plus une voix d’homme ; plus un cri d’oiseau ; et la nuit qui montait…

Ah ! j’avais si peur d’une chambre bêtement blanche et carrée comme un parloir de couvent ! Celle que j’ai me ravit. La fenêtre profondément creusée ; les vingt-quatre petits carreaux, le plafond en poutres, le carrelage en briques, l’oratoire.


Grande-Chartreuse, 26 août, 10 h. matin.

Pourvu qu’avec leurs pratiques ils ne tuent pas Louÿs - Œuvres complètes, éd. Slatkine Reprints, 1929 - 1931, tome 9p307 en moi l’esprit religieux. J’ai vu ce matin le père coadjuteur et je suis sorti de chez lui presque écœuré. Il ne comprenait rien ; il me parlait comme à un élève de la rue des Postes ; il voulait me faire confesser après-demain ! C’est aujourd’hui le jour de sortie des pères ; il doit m’emmener avec lui ; j’essaierai de me faire comprendre ; ce que je veux avant tout, c’est qu’il me laisse la paix ; je suis venu ici pour être seul et je veux l’être.

Il m’a fait déménager. J’habite ce matin une chambre étroite et haute, la chambre D du second étage. Elle a deux fenêtres ; l’une donne sur la montagne ; l’autre, au-dessus de la table où j’écris, s’ouvre au midi sur la chapelle. Plafond de poutres, carrelage en briques, comme en bas. Le lit est dans une boîte comme le lit des chartreux. Et mes livres m’attendent et le papier blanc m’attire…

*

Voici les livres que j’ai apportés ici :

Loyola : Exercices spirituels.

L’Imitation (en latin).

La Bible.

Pensées de Pascal.

Faust (allemand, et français donné par Bérard).

La Légende des siècles.

Verlaine : Sagesse.

Huysmans : À rebours.

Wagner : Parsifal.

H. de Régnier : Poèmes anciens.

Flaubert : La Tentation de saint Antoine.

Baudelaire : Les Fleurs du Mal.

Ronsard, t. 1 et 3.

Renan : Pages choisies (acheté).

Villiers de l’I. A. : Akédysséril (acheté).

Lexique des termes d’art.

Plus deux Maupassant pour la route, mais c’est trop peu chartreuse pour que j’en parle.

Avec ces dix-huit volumes, seul avec eux, je suis heureux. Les religieux ne sont pas à plaindre… Moi qui ai dit tant de mal de l’ascétisme quand je croyais que c’était une lutte, que de bien n’en dirai-je pas désormais, sachant que c’est une joie profonde, un raffinement de volupté.


Grande-Chartreuse, 27 août, 8. h. soir.

On pourrait faire, sur le modèle de l’Évangile, de l’Imitation et des Exercices de Loyola, trois livres typiques.

Dans le premier, je ferais vivre un Jésus (non pas le Jésus de Renan, mais le Jésus de Saint-Jean, le Jésus-Dieu) qui serait à la fois prêtre du Beau et incarnation de l’Amour du Beau, partie intégrante de la Beauté. Cet homme-Dieu viendrait sur la terre pour racheter le monde de ses blasphèmes antiesthétiques, pour dire aux hommes que Dieu a mis au cœur de ses élus le sentiment palpitant de l’émotion artistique vers un idéal qu’ils soupçonnent sans le voir, et qu’ils n’osaient encore appeler Dieu. Or, c’est Dieu, je viens vous l’apprendre, dirait l’envoyé paradisiaque. C’est Dieu qui vous inspire cette émotion douloureuse et douce, et c’est vers Dieu qu’elle retourne, car Dieu est la cause et l’effet de soi-même et des parcelles de Lui passent dans le cœur des hommes. Bienheureux ceux qui admirent, car, ils seront appelés les enfants de Dieu ! Bienheureux ceux qui souffrent pour la beauté, car de leur religieuse douleur il naîtra des torrents de joie ! Bienheureux ceux qui sacrifient les réalités palpables pour le fugitif et tremblant idéal, car lui seul subsiste dans la pourriture des choses et son éternité c’est le paradis pour les esthètes ! Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la beauté, car ils verront la beauté divine ! Bienheureux serez-vous quand on vous outragera, qu’on vous persécutera, qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal à cause de moi : car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes ! Et heureux, heureux ceux qui ont le cœur pur : toute la beauté c’est leur âme. — Vous avez appris qu’il a été dit : Les forêts sont belles, les nuits sont splendides. Mais moi je vous dis : quiconque voit les montagnes vêtues de sapins ou le ciel transpercé d’étoiles, sans être ému depuis la première heure, est indigne de porter le nom d’homme. Vous avez appris qu’il a été dit : Admirez les sonorités et les teintes, les nuances infinies du monde, mais moi je vous dis : ce n’est point seulement une occupation momentanée, un passe-temps, une distraction, c’est le culte grave entre tous, c’est le but sacré de la vie humaine. Que pas un jour, pas une heure ne se passe, pas une minute en vérité, sans que cette fonction de l’âme ne la remue profondément. Soyez pénétrés. — Au moment des élévations, ne soyez pas comme les hypocrites, qui, sans rien aimer ni sentir, entassent leurs médiocrités au pied des montagnes à la mode et sur les plages courues du monde ; je vous le dis en vérité ils ont reçu leur récompense ; mais quand vous chercherez des émotions pures, fuyez les regards de la foule, car la beauté se réfugie dans la solitude silencieuse ; et la retraite est favorable aux émotions prolongées. — Et comme on lui demandait l’essence du culte, il répondit : Aimez la Beauté : la loi et les prophètes sont là.

Dans le second ouvrage, je ferais vivre un religieux : un poète. Comme le religieux de l’Imitation, sa vie eût été brisée. Brisée par amour sans doute. Et il chercherait dans la contemplation le remède unique. Quaere aeterna. Il parlerait de ceux qui, intellectu illuminati, ad aeterna semper anhelant. Et entre l’idéal et lui, des colloques mystiques s’établiraient. La Muse, incarnation du Beau, ou de l’aspiration au Beau, lui dirait : Audi, fili, verba mea, verba suavissima… Beatae aures quae venus divini sussurri suscipiunt… Et sur la réponse du poète : Loquere, Domina, quia audit servus tuus, la Muse divine reprendra : Promittit mundus temporalia et parva ; ego promitto summa et aeterna.

Le troisième serait plus pratique. Ce seraient des exercices spirituels à l’effet d’augmenter chaque jour l’intensité et la continuité de l’émotion artistique. Comme « principe et fondement », je poserais cette vérité trop évidente pour qu’il soit nécessaire d’y insister longuement : « L’homme est créé pour louer, honorer et servir la Beauté divine. Et les autres choses qui sont sur la terre sont créées à cause de l’homme et pour l’aider dans la poursuite de sa fin idéale. D’où il suit qu’il doit en faire usage autant qu’elles le conduisent vers sa fin et s’en dégager autant qu’elles l’en détournent. » Puis viendraient des Exercices, et des méthodes d’examens généraux, fondés sur ce principe que la vie de l’homme doit être consacrée au Beau, et que toute pensée bourgeoise, tout désir grossier, toute admiration indigne, est un péché. Chaque soir ainsi, on rechercherait les péchés du jour, et chaque matin on prendrait la résolution de n’en plus commettre. Les exercices seraient divisés selon la méthode admirable de Loyola, avec la seule différence que les oraisons, insulte à l’initiative divine, seraient remplacées par une élévation à la Beauté. Le second prélude serait supprimé pour la même raison et remplacé par une seconde élévation, différente de la première. Soit à faire une méditation sur le prélude de Parsifal.

Élévation. Au milieu de la nuit, selon le conseil de Loyola, dans l’état d’esprit, extraordinaire, fait d’excitation et de calme, qu’inspirent le silence et la solitude, je me lève dans mon oratoire, une seule bougie allumée. Je chasse de mon esprit tout ce qui peut lui rappeler le monde brutal, matériel et grossier ; je m’ôte les idées charnelles, je m’interdis toute sensation qui ne serait pas un reflet de la pensée intérieure, et je développe, je surexcite, j’intensifie, j’exalte démesurément les tendances supérieures, seul instrument pour l’élaboration de l’extase, et je m’élève de faîte en faîte, dans la lumière, jusqu’à la contemplation de l’idéale, infinie, éternelle Beauté.

1er prélude (composition de lieu).

Je me représente une vallée des Pyrénées ; rochers à pic, pans de forêts, longues prairies, ravins, ciel bleu. Dans cette vallée, un roc énorme et un château.

Murs de granit, contreforts puissants, portes profondes, cintres romans. Puis plus spécialement la chapelle, l’intérieur de la chapelle. Nef gothique soutenue par des colonnes trapues de l’époque antérieure ; élargissement mystérieux du transept ; éclosion lointaine du chœur ; tout en haut, espacés sous les arcatures, de loin en loin, des vitraux bleus, diffusant dans les profondeurs de l’église une lumière assombrie, oblique, poudreuse, qui n’arrive pas jusqu’au sol et laisse tout dans l’ombre, hors l’autel lumineux. Sur les dalles invisibles, les chevaliers bardés d’acier, croisés de pourpre, vaguement aperçus en rang un genou en terre. Sur les marches de l’autel, de marche en marche, jusqu’en haut, douze adolescents, blancs, insexués, sans ailes. Et leurs bras délicats promènent les encensoirs balancés. Et tandis que, des hauteurs de la voûte, descendent, pures et claires, des voix d’enfants. Parsifal extasié, glorieux, monte à l’autel où resplendit le tabernacle d’or, reliquaire sacré du Graal.

2e prélude (application des sens).

Je vois les armures noires ; les fers polis ; l’or des croix ; les longues dalmatiques éclatantes aux plis réguliers où les thuriféraires apparaissent radieux ; et les grands vases de l’autel, et le mystère des vitraux bleus.

Je goûte, je sens les effluves rayonnants qui montent, l’odeur religieuse des cires, l’obsédant parfum des encens.

Je touche ces dalles du genou, ces piliers de la main ; je suis bien là, je me palpe moi-même.

Et j’entends les voix chantantes, les notes enfantines s’élever vers la nef et descendre jusqu’à moi ; et j’entends les trois thèmes de l’orgue, toute la symphonie déroulée.

Méditation proprement dite.

1er point. — C’est d’abord une voix prophétique qui monte dans les violoncelles, se maintient dans les hauteurs, s’affirme, oscille et se tait. C’est une exhortation divine, une parole supra-terrestre… et le silence se fait ; mais dans le cœur des hommes son souvenir vibre longtemps, et subsiste délicieusement, impression montante comme elle, qui plane sur l’orchestre avec une teinte crépusculaire, et s’évanouit. Silence infini.

Mais la voix reprend, plus triste. Elle répète la même phrase, mais désolée, gémissante ; c’est la plainte d’une angoisse éternelle ; c’est la parole suprême, le dernier adieu d’un envoyé divin sur la terre : Faites ceci en mémoire de moi. La voix monte douloureusement, se maintient dans les hauteurs, s’affirme, oscille et se tait. Et une fois encore vibre son souvenir dans les cœurs des hommes, teinte ascendante qui s’élève de l’orchestre, pâlit et s’efface. Silence infini.

2e point. — Des tons d’or éclatent du fond des trombones ; la lueur s’élève lentement, comme un ciboire soutenu par deux mains, — s’élève encore et reste lumineuse et haute ; c’est l’Élévation ; Parsifal a pris le Saint-Graal au son de la voix divine qui répétait les paroles du Christ, et, aux yeux des chevaliers prosternés, avec la coupe sanglante il officie !

3e point. — Alors, de toutes parts, de tous les points de la nef, de tous les cœurs battants monte un hymne de foi. Les chevaliers l’entonnent, debout, la main sur l’épée, et c’est un chant tranquille, apaisé, sûr de lui-même, ignorant du doute, affermi pour jamais ; les accords des cors scandent les voix graves. Puis les enfants avec leur bouche ronde chantent la ferveur au bien-aimé ; c’est la même prière, mais adoucie par leurs voix pures ; et leur lente et naïve mélopée se mêle aux fumées de l’encens, tandis que les adolescents debout sur l’autel font tourbillonner leurs parfums comme un nuage céleste autour de la coupe adorée.

4e point. — Mais tout cesse. Avec les lumières éteintes la coupe est rentrée dans l’ombre ; le sacrifice mystérieux s’accomplit. Plus déchirante, plus désespérée, la plainte du Christ est encore entendue, avec des sanglots et des pâmoisons où elle s’atténue avant de se conclure. Une quatrième fois, elle recommence, presque méconnaissable, torturée, mutilée, navrante, et se perd dans un frisson. Puis la sombre vision s’éclaire, le cauchemar se dissipe et la coupe une fois de plus s’illumine, dans une gloire éthérée.

Colloque — Je me représenterai, — non la Beauté, « mode » de Dieu, qu’un anthropomorphisme souillerait et réaliserait, — mais l’Inspiration, la grâce si l’on veut, que les anciens appelaient la Muse, et que j’évoquerai féminine et long voilée.

Anima fidelis. — Ô Grâce, divine inspiratrice des faibles hommes, révélatrice de la puissance personnelle, initiatrice vers la Beauté radieuse, c’est toi qui vins à deux reprises illuminer un cerveau d’homme ; c’est toi, une première fois, qui lui dévoilas des rêves splendides, inviolés jusqu’alors par l’imagination humaine ; et c’est toi, une seconde fois, qui lui dis : tu as en toi des puissances infinies ; traduis dans la langue de l’esprit, musique, les voix par toi seul entendues, et console le reste des hommes dans leur détresse irrémédiable, console l’impuissance mortelle en lui chantant ce que tu as rêvé ! Ô Grâce, pourquoi sont-ils si peu nombreux, ceux que ton doigt désigne pour être pénétrés d’amour pour le Beau, et tout-puissants à le réaliser ? Pourquoi, sur un milliard, une tête, à peine ? Où serait le mal si un plus grand nombre pouvait forcer les portes du temple et redire à la foule le rayonnement de la déesse !

La Grâce. — Est-ce toi, homme de peu de foi, qui pleures ainsi. Et de quel droit es-tu attristé ? Ne m’as-tu pas sentie parfois, fugitive et incertaine, te dicter un mot, un vers, en passant vers ceux que je protège ? Ne me connais-tu pas, insensé ? Tu m’invoques, tu sais donc que j’existe ; or, regarde autour de toi la foule montante qui t’environne : sur tant d’hommes que tu connais, combien m’ont sentie comme toi, combien m’ont recherchée, combien m’ont aimée ? Deux ou trois ? Deux ou trois parmi ceux à qui tu parles. Et tu te plains ! Toi qui sais le suprême bonheur, toi qui goûtes l’éternelle jouissance, la béatitude infinie, tu te plains, quand des millions d’hommes mourront sans l’avoir connue. Tu es peu de chose, c’est vrai, et j’ignore encore si je me donnerai à toi, plus tard, à toi m’as entrevue. Mais en supposant que je t’oublie, ne me dois-tu pas néanmoins une perpétuelle reconnaissance pour avoir été, ne fût-ce qu’une heure, privilégié ? Tu as eu la grâce, sache-toi bienheureux.

Anima fidelis. — Ah ! pourquoi m’avoir touché si ce n’est pas pour m’étreindre ? Pourquoi le désir, ô Grâce divine, si la possession m’est interdite ? Tu m’as donné le rêve de la Beauté, pourquoi m’abandonnerais-tu au moment de la dire aux hommes ? Qu’ai-je fait pour une telle désertion de ta part ? Ne t’ai-je pas aimée plus que tout ? Ne t’ai-je pas sacrifié la meilleure, la plus adorable, celle que j’aime toujours plus que tout, mais que je n’aimerai plus si tu viens à moi. Toi qui t’es prostituée à des indifférents, à des profanes, ne te donneras-tu pas à moi qui sers ton culte, à moi qui laisse le monde pour me retirer en toi, et ai prononcé des vœux éternels d’irrévocable consécration ? Ne valait-il pas mieux me laisser dans la foule, si tu devais m’y replonger aussitôt, triste pour jamais du rêve irréalisé ? Je me serais cru heureux, ne sachant pas le bonheur. La lumière divine ne m’aurait pas brûlé les yeux.

La Grâce. — Enfant ! Enfant ! Depuis combien de temps espères-tu ? Compte les années, compte-les, et réponds toi-même. Parmi ceux que tu envies, parmi ceux même que tu n’oses envier, combien, à dix-neuf ans, m’avaient connue plus que toi ? Tu es à l’âge où l’on ne sait rien, où l’on ne peut rien, parce qu’on ne se connaît pas et qu’on ne sait où aller. Tout orgueil, comme tout désespoir, serait puéril à l’âge où tu es. Laisse dire ceux qui se moquent, dédaigne ceux qui te louent : les uns pas plus que les autres ils ne savent. L’avenir est plus proche que tu ne penses et la vie sera tôt passée. Attends de pouvoir regarder en arrière : tu sauras alors ce que je te réserve et si tu as sujet de me maudire ou de me remercier. En attendant, bénis-moi, car je suis venue ; aime-moi toujours avant toutes choses, car la Beauté seule est vraie, et le reste ne vaudrait pas la peine de vivre. Aime-moi, car tu m’as connue, et ceux qui m’ont sentie en eux ont le devoir de se mettre à la tâche, et peut-être un peu le droit d’attendre !

4 h. du matin.

Grande-Chartreuse, 28 août.

Parfois je laisse de côté les préoccupations de forme, d’image, et de beauté, pour regarder curieusement les études de mœurs auxquelles certains esprits ont cru trouver quelque intérêt. À la condition de ne pas y consacrer sa vie, c’est là en effet un délassement assez agréable et il n’est pas impossible qu’un jour ou l’autre je ne me laisse aller pour un temps à exprimer, par la bouche de personnages indifférents des idées qui ne sont pas les miennes et des émotions illégitimes.

À Saint-Gervais, j’ai lu Notre Cœur, le roman que Maupassant vient d’achever au printemps dernier et dont il se dit très fier. Et en ce moment je lis le Père Goriot. Je ne veux rien dire du style, car Balzac et Maupassant ont chacun l’esprit si différent de l’idéal que je comprends, que je ne saurais faire à leur sujet que d’injustes critiques ou d’inintelligentes exclamations de leurs manières d’observer ; je ne saurais dire non plus laquelle est plus que l’autre exacte et rationnelle, par la raison qu’ils sont les seuls initiateurs aux mondes qu’ils décrivent, et que les moyens de contrôle me font défaut pour les juger. Je veux donc accepter pour vraies les peintures qu’ils me font, et d’après eux, comparer vaguement les deux époques.

Ce qui a peut-être le plus changé, ce sont les rapports d’homme à femme. En 1819, on se prodigue d’inconnu à inconnue les épithètes les plus intimes. Les déclarations d’amour sont considérées comme de simples politesses, et les femmes qui donnent leur main à baiser ne s’étonnent pas qu’on ne la rende point. Aujourd’hui (je n’ose dire : en 1890 ; car dans dix ans d’ici 1890 ce sera un peu comme 1819), aujourd’hui les femmes sont peut-être plus intelligentes, elles n’ont pas besoin qu’on leur en dise tant. Toutes ont pensé comme Katia : « Il me disait : comme les grenouilles chantent ! Et j’entendais : Je vous aime… je vous aime… » En 1819, Mme de Nucingen invite à dîner un inconnu qui lui fait une visite, monte en voiture avec lui, le fait jouer pour elle, lui donne mille francs sur sept mille, comme à un Alphonse, lui saute au cou pour le récompenser, le lèche de baisers, pleure « sur son gilet » (c’est dans le texte), l’invite à revenir, à l’accompagner aux Italiens, dans sa loge, partout ; — et cela ne veut rien dire ! Rastignac ne s’étonne pas de ces procédés ni de ce genre de vie au moins singulier, qui perd les apparences sans en avoir le bénéfice. En 1890, Mme de Burne, au Mont Saint-Michel, murmure : André. Et Maupassant ajoute : Il comprit qu’elle se donnait. Et la différence ne s’arrête pas là : en 1819, toute liaison s’affiche. Chaque femme a un amant en titre, qui la conduit au théâtre, l’accompagne au Bois, la suit partout, et cela au su et avec le muet consentement du mari ; c’est compris et reçu de tout le monde, et le mariage n’est en quelque sorte que l’association financière d’un homme qui paie une maîtresse et d’une femme que paie un amant (à moins que ce ne soit le contraire). Je sais bien que cela a toujours été ainsi et que ce n’est pas près de changer ; mais ce qui est renversant, c’est l’absence de comédie ! Ce n’est pas en 1819 qu’on intitulerait « mensonges » un roman de mœurs ! Tout se fait au grand jour.

Et cependant, malgré cela, le monde est peut-être aujourd’hui plus dépravé qu’alors, précisément parce qu’il a l’air de se cacher ; comme l’a dit l’exquis poète, « il s’est fait des voiles pour jouir de la nudité », et il vient de se persuader à lui-même qu’il est vil et honteux d’aimer, afin d’éprouver quelque joie à délier le corset d’une femme. Il cache sa maîtresse sous une armure qui la déforme, afin d’oublier s’il se peut les lignes trop connues de sa silhouette ; il exagère la hauteur des épaules, la maigreur de la taille, la lourdeur de la croupe, il fait dévier le long des plis détournés le regard qui s’essaie à reconstituer la réalité, il emprisonne le ventre et les jambes dans un fourreau opaque qui ne laisse rien deviner aux yeux, il cache même sous le corsage le haut des seins que les prêtres autrefois toléraient à l’église, il cache même la figure, sous le voile, même les mains, sous les gants. Et il est fier d’être aujourd’hui moins naïf que sous le Directoire les jeunes sots qui se croyaient heureux d’être admis, chaque jour, à comparer aux Champs-Élysées les hanches de Théroigne aux flancs de Latierce, à travers leurs jupes de tulle. Et il se croit beaucoup plus civilisé parce qu’il est plus raffiné, et plus intelligent parce qu’il est plus vicieux… Butors !

Êtres imbéciles ! cerveaux atrophiés, immondes crétins, brutes idiotes, si méprisables qu’on ne sait en vérité lesquels préférer, de vous ou de ceux qui vous attaquent, des innocents qui croient au vice, ou des niais qui croient à la vertu. Ô vraiment honteux, vraiment bas notre siècle, attardé à ces luttes d’enfant. Et vraiment grand le prophète attendu qui dessillera les yeux des hommes, et prêchera des choses si hautes que pour les peuples à venir, moral et immoral seront des mots en désuétude.

J’aurais aimé connaître une femme qui eût conscience de sa beauté, en ayant, comme il sied aux déesses, avant toutes choses, le culte d’elle-même. Elle se serait livrée à mon adoration tout entière, impassible et complaisante, sans un mot d’amour pour ma jeunesse, ni de dédain pour mon amour ; et je l’aurais assez respectée pour ne point m’avilir sur elle, et d’autres auraient guéri les exigences de mon corps. Mais chaque jour, sans craindre de sa part les étonnements ni les railleries, sûr d’être compris par ses yeux, j’aurais repu de ses harmonies mon éternel désir d’idéal, j’aurais dégagé mon amour de toute végétation bâtarde, obscénité ou sensiblerie, et dans l’image sacrée que mon esprit aurait faite d’après elle, avec indignation j’aurais refusé de châtrer la ligne du ventre selon la mode des peintres de ce temps, mais j’aurais arraché de mon cœur le hideux et grossier désir, afin de n’éprouver en nulle occasion d’autre frisson que le frisson du beau.

*

Oh ! oui ! prêcher cela. Enseigner que l’idéal ne se morcelle pas, qu’il n’y a qu’un but, qu’une raison, qu’une loi… oh ! qu’une seule chose est nécessaire. Dire que désormais les superstitions et les pudeurs seront chassées des fronts étroits aux cheveux féminins ; dire que la grossièreté, le vice et l’ordure seront balayés des cœurs mâles, battant enfin pour une cause digne ; dire que l’hypocrisie est odieuse, que la sournoiserie est impie, qu’il faut arracher tous les voiles, instrument du plaisir qui dissimule. Dire qu’il faut cesser les grivoiseries et les scatologies de fumoir, qu’un corps de femme est une chose sainte, qu’un sein rayonne, étant mamelle et source de la vie humaine. Où est l’Hercule pour détourner les fleuves sur cette étable d’immondices, où est le courant qui entraînera les fausses hontes et les impudeurs déguisées, et lavera le corps sacré de toutes les épithètes de plaisir dont la bestialité humaine l’a souillé, depuis trois mille ans de littérature !


Grande-Chartreuse, 28 août, 5 h. 1/2 soir.

Quelle joie, quelle jouissance intérieure dans cette retraite ! Quel contentement de ne plus parler et de retourner les yeux à l’intérieur dans la solitude de la cellule. Et quel bonheur de songer que deux jours à peine sont passés, que je puis rester ici huit jours, dix jours, quinze jours si je le veux et m’en aller demain, si cela me plaît ainsi.

Jamais je n’ai si bien vu qu’aujourd’hui que de temps on perd à vivre dans le monde ; depuis hier j’ai plus lu, j’ai plus réfléchi, j’ai plus vécu que je n’aurais fait en une semaine à Paris. Aussi désormais je n’hésiterai plus : quand j’aurai un livre à faire je viendrai ici, ou dans un monastère analogue ; la vie de Paris est impossible à ceux qui veulent écrire.

J’ai passé toute ma journée dans la nuit, les volets soigneusement clos, avec deux bougies sur ma table de nuit, près du lit où je me reposais de temps en temps. La nuit dernière, je me suis couché à quatre heures du matin ; la veille et le jeûne, c’est plus qu’il n’en faut pour me fatiguer.


Même jour, 7 h. 1/2 soir.

Deuxième contemplation.

[Sur la Légende des siècles]

Élévation (la même que pour la première).

1er prélude (composition de lieu). — Je me représente le monde terrestre, la planète dans l’espace, à peine habitée encore, où va se dérouler l’histoire de l’homme pendant des centaines de siècles. Je me rapproche, je vois les pays un à un, l’Inde verte, la Perse jaune, l’Asie Mineure brune et verdâtre, la bleue Méditerranée. Je suis des yeux la route lente et invariable que suivront les civilisations, depuis le Sapla-Sind’hou jusqu’à Suse, jusqu’à Babylone, Jérusalem, Athènes, Rome, Paris, laissant au midi l’épanouissement solitaire de la mystérieuse Égypte. J’imagine le récit de cette lente migration, récit fabuleux et vrai pourtant, réel et imaginaire, fait d’histoire et de légende. Je sais qu’un homme a entrepris de faire revivre l’une après l’autre les civilisations disparues, et avant d’assister de nouveau à la résurrection des peuples morts, je me prépare selon la raison, en embrassant d’un regard l’espace immense où l’humanité va marcher à la voix d’un homme.

2e prélude (application des sens). — Je crois vivre successivement à toutes les époques antérieures, dans toutes les capitales de l’antiquité, dans tous les châteaux du moyen âge. Afin de me prouver à moi-même la perfection de l’ouvrage qui fait le sujet de ma contemplation, je ne me servirai à cet effet que des seules lumières qui m’y seront données. Je m’abstrairai de tout autre souvenir, de toute inutile réminiscence ; et dans ma mémoire mieux éclairée, je ferai lever l’évocation d’imaginaires métempsychoses. Dans « la ville énorme et surhumaine » je me verrai frère de Tsilla, l’enfant blond ; je crois y être ; je me vois « vêtu de peaux de bêtes », couchant « sous des tentes de poil dans le désert profond ». Un peu plus tard je me vois serviteur de Booz, parmi « les moissonneurs couchés faisant des groupes sombres » ; je sens les souffles de la nuit flotter sur Galgala ; j’entends les grelots des troupeaux palpiter vaguement, je touche la terre encore mouillée et molle du déluge ; je vois le croissant fin et clair parmi les fleurs de l’ombre, et la Moabite aux pieds de Booz ; c’est à peine si j’ai à faire ici une application des sens, et il est à penser que si je vivais réellement près de Booz, je sentirais tout cela moins bien que ce soir, car les mots parlent mieux que les choses et Booz endormi m’a toujours ému avec plus d’intensité que la plus belle nuit d’étoiles. Qui m’empêche encore, avançant de huit siècles, de me mêler à l’armée de Xerxès, et d’évoquer « ceux de la mer Persique au front ceint de varechs », et « les mosques tatoués sous leur bonnet d’écorce », les tybs, nègres des bois, marchant au son des cors, — puis ceux d’Ophèr, enfants des mers mystérieuses, — puis les gours nés dans l’ombre où l’univers s’arrête, — la légion marchant à côté de la horde, — l’homme nu coudoyant l’homme cuirassé d’or.

1er point. — L’idée mère du livre, l’auteur l’a dévoilée et elle éclate à chaque page : c’est le mouvement vers la lumière. Au début : La conscience, Le parricide, L’hydre, Les temps puniques, La décadence de Rome. À la fin, c’est Jean Chouan, Après la bataille, Les pauvres gens, Pleine mer, Plein ciel. « Nous allons à l’amour, au bien, à l’harmonie, le point du jour blanchit nos fronts ». L’avenir, c’est l’hymen des hommes sur la terre, et des étoiles dans les cieux. Ainsi, l’homme s’améliore. D’autre part, la science à peine née, couvre le monde, et demain tout dépendra d’elle. L’homme s’éclaire donc.

Cette marche parallèle vers le Bien, vers le vrai n’est chantée nulle part avec plus de ferveur que dans le surhumain Satyre, résumé suprême et point culminant du livre, dernier terme du génie humain. La Légende des Siècles, c’est donc avant tout un acte de foi en l’humanité, un acte d’espérance en son progrès illimité, un acte d’amour pour ses efforts actuels vers un but encore lointain.


Continuée à Dizy, 2 septembre.

2e point. — Sans la forme, toutefois, qu’est l’Idée ? Et qui dit le Sens, sinon le Rythme et l’Harmonie ? J’évoque donc la forme de la Légende des Siècles et je me demande : est-ce la forêt, est-ce l’océan, est-ce la montagne ? Mais rien, rien de réel n’est comparable à cette entité, création étrangère aux choses ; rien, sinon la nature elle-même, mais la nature entière, avec ses rochers et ses précipices, ses déserts et ses champs, ses plages et ses promontoires, sa mer toujours mouvante sous le ciel toujours nuageux. C’est la nature heureusement imparfaite et inégale, et incomparable, parce qu’elle contient tout. C’est un épanouissement estival de toutes les fleurs vivantes, depuis les plus petites jusqu’aux plus monstrueuses. Chaque vers est une tige vigoureuse, élancée, alerte, au bout de laquelle fleurit la rime ; et la poussée est impérieuse, simultanée, débordante ; elles surgissent, plantes jeunes et vivaces, de tous les côtés à la fois, se mêlant les unes aux autres, se pressant, se croisant, lançant d’une touffe à l’autre des enjambements extraordinaires, creusant tout à coup des césures en des lieux inaccoutumés, et faisant resplendir des mots splendides, juxtaposés dans une effloraison imprévue. C’est d’un bout à l’autre du livre la « palpitation sauvage » du printemps qu’il avait rêvé, dans un excès de vie, dans un débordement de jeunesse vers une maturité triomphante.

3e point. — Cependant, cette forme n’est pas vide et sourde ; ce rythme inspiré par l’idée ne scande pas le silence, et des sonorités inouïes jaillissent comme un flot électrique, du bout de son bâton. Tout le quatuor se déchaîne dans l’assourdissante ouverture : le Sacre de la femme. Soutenus par la basse continue des saxophones, les violoncelles avec les avalanches d’or s’écroulent ; les violons furieux dans la lumière reculent jusqu’aux dernières limites l’abîme d’éblouissement vaste, insondable ; au son religieux des altos l’Éden pudique et nu s’éveille mollement, pendant que des arpèges délicats promenés sur la corde haute des contrebasses bercent comme des rameaux balancés « la vie d’ombre et pleine de murmures ». Puis le violoncelle reprend, comme la voix d’un invisible adorateur, pour chanter la chair de la femme apparue, « l’argile idéale », et pour demander, — « tant l’âme est vers ce lit mystérieusement poussée, — si cette volupté n’est pas une pensée » ; mais autour de la femme silencieuse, la flûte coule, le hautbois vibre, et la forêt se rassérène.

Un champ de blé, des meules, et « des moissonneurs couchés faisant des groupes sombres » ; des hauteurs du ciel un solo de violon descend, comme le Benedictus de la messe en ré ; c’est la Nuit sur Ruth et Booz. Tout à coup, le tube caverneux rugit parmi l’essoufflement des contrebasses ; et l’image du Titan se dessine, dans le souterrain qui monte vers l’Olympe. Pour rappeler « la décadence de Rome », le seul susurrement de la flûte suffit et l’on voit, aux lèvres doublement savantes des vicieuses tibicines, l’instrument délicat dont elles jouaient sur le théâtre, presque nues, pour traîner vers leur sottise la faiblesse des jeunes hommes. — Le son du cor, qui rappellera-t-il, sinon le neveu du grand Karl ? « Je m’appelle Roland, pair de France », dit-il. Et le son de la harpe, quoi, sinon « la grande lyre », le luth d’Apollon prêté au satyre. — Mais plus qu’à l’appel de tous ces souvenirs, dans les symphonies de mots, les sonorités se répercutent, se pourchassent, s’entre-choquent, et tout à coup grandissent si démesurément que le cerveau ne suffit plus à les contenir, à les embrasser, et que bien au delà des limites sensées… elles ondulent, rayonnantes, dans une hallucination éthérée, jusqu’à l’infini. « Les constellations frissonnent », tel vers contient tout le ciel étoilé. « Ruth songeait, et Booz dormait ; l’herbe était noire » ; tel autre étend toute la nuit sur la plaine « les sables, les graviers, l’herbe et les roseaux verts » ; tel dernier recueille l’eau tout entière en son lit. Et la plus frappante merveille éclate dans les morceaux où la pensée absente ne saurait gêner le libre développement du son, ni réclamer comme venant d’elle un effet qui ne lui appartient à aucun titre. Tel est ce vers qui, par le simple déroulement d’un nom d’homme « Guy, sieur de Pardiac et de l’Isle en Jourdain », peint plus nettement un chevalier que la plus inutile description ne le pourrait. Tel est surtout « l’ombre était nuptiale, auguste, et solennelle ». Celui-là ne peint rien, ne dit rien, il chante, et l’impression se dégage des voyelles accordées dans une impénétrable harmonie. Ô livre unique au monde, mer de mots, vague et mystérieuse symphonie que les initiés ont la joie intense de sentir seuls, à l’exclusion des autres, et qu’ils entendent flotter dans les profondeurs, avec des majestés infinies !

Et toi-même, tu le sais bien, toi qui te plais à rapprocher, dans leur gradation chronologique, Dante, Hamlet, Faust et la Légende, quatre marches montant d’âge en âge vers un idéal toujours rapproché. Mais désormais, — et c’est ici que tu errais — la voie de Dieu est différente. Le progrès a cessé de se faire par la foule ; seuls les esprits, quasi cursores, se succèdent, singuliers ; et d’être désirée d’eux seuls, la Beauté s’est sentie plus pure. Or, médite la Légende des siècles. C’est aujourd’hui le dernier échelon, la plus haute altitude gravie. Sois-y souvent arrêté, si tu veux voir Dieu de plus près ; et demande-toi, quand pour la millième fois tu la tiendras entre tes mains, de quelle matière inconnue sera pétri le cerveau du poète promis à la terre, qui vers la fin du siècle prochain, quand tu ne seras plus là pour l’entendre, chantera plus haut que le Satyre la gloire de Dieu presque réalisé.


Paris, 13 septembre, 11 h. 5.

Je ne pense que quand j’écris.

Dans la rue, à la campagne, en voyage, j’amasse des sensations confuses sans pouvoir les coordonner ; et je ne sais dégager l’idée que sur le papier. Ma tête est paresseuse et répugne à produire ; pour la stimuler, il lui faut un plaisir certain, l’annonce formelle d’un bonheur promis ; c’est pourquoi la volupté d’écrire est seule capable de la remuer jusqu’au fond.

Et encore, est-ce penser ?

Souvent il se produit ce phénomène étrange. Comme j’ignore entièrement avant d’écrire ce que mon cerveau a dessein d’exprimer, il arrive que je suis parfois arrêté, sans que je puisse reprendre la direction de ma pensée, ayant abdiqué avant d’écrire ; mais mon cerveau travaille à mon insu, par cela seul que je l’ai mis en mouvement, et c’est par une sorte de soulagement vague que j’apprends la découverte de la phrase cherchée. Je commence alors, les yeux fermés, et ce n’est qu’en relisant que je la connais.


17 septembre.

Darzens habite près du canal Saint-Martin un appartement très modeste, rue de Beaurepaire, 33. Il vit la avec sa mère. Sa maîtresse habite à deux pas, rue de Marseille, n° 13.

J’ai été le voir aujourd’hui pour la première fois. Il a été comme toujours très aimable, et néanmoins, je garde encore ma réserve ; quand on a été trompé une fois, on se défie de tout le monde. Il m’a demandé pour le Théâtre-Libre une pièce coûte que coûte. Il paraît qu’ils manquent de vers. J’ai offert le sujet auquel je pense depuis un an : la femme de Putiphar. Il a peur du ridicule. Le ferai-je quand même ?

Mais oui, je le ferai ! et raison de plus. Et quel sujet : la lutte de la femme contre l’idée. Et le triomphe de l’idée !

Ce sera le titre ! L’Idée.


Vendredi, 26 septembre (27, 1 h. du matin).

l’apogée de mounet-sully[2].

Ce soir, aux Français, j’étais allé voir les premiers débuts de Moreno…

J’en suis sorti envahi, subjugué, stupéfié par Mounet. Jamais, jamais, — non, ni Talma ni personne autre n’a pu atteindre cet homme-là. C’est surhumain, c’est immense, c’est grand comme ce qu’il y a de plus grand au monde.

Zeus, le Zeus d’Homère, la toute-puissance, la majesté, quand je me le représente c’est ainsi. Mounet est olympien ; il a quelque chose de plus que nous, qui nous dépasse et nous atterre.

Déjà, dans ce Ruy Blas qu’il a ce soir transfiguré, je l’avais vu, un autre soir, avec Gide ; mais je ne sais, aujourd’hui, les mêmes détails n’y étaient plus, il semblait négliger certains vers, accentuer certains gestes fous et étranges, et donner on ne sait comment à l’ensemble une allure de magistrale violence et d’inspiration hugoléenne.

Le grand monologue où il n’avait pas pu l’année dernière donner toute sa force avant de l’achever, il l’a poursuivi ce soir avec un souffle qui grandissait de vers en vers, s’élevait, montait, s’élargissait, emplissait la salle d’une voix extraordinaire que je n’avais jamais entendue, mâle et vibrante, sonore et profonde, d’une pureté et d’une plénitude absolues. Et en moi, qui semblais vivre d’une vie inconsciente, maîtrisée, soulevée, ravie, montait au son de la voix vers l’invincible évocation tout ce que j’avais de sens, de frissons, et de chair palpitante, de bas en haut, tout le long de mon corps, jusqu’à ma tête envahie. Je sentais mon corps vide, vide ; et la marée dans mon cerveau. Πολυφλόσϐοιο… Πολυφλόσϐοιο…

Dans, ma vie passée, une seule chose a été pour moi comme un avant-goût de ces quelques minutes… c’est la dernière scène du Crépuscule des dieux, d’où je suis revenu malade, presque aveugle et titubant, hors du monde.

— Et ce n’est pas seulement cette voix… c’est le geste irrésistible, c’est la vie tout entière ; c’est le dieu qui lui transparaît du visage, de la bouche, du pli des joues, de l’arc des sourcils ; ce sont les clartés noires qui errent sur ses yeux…

Toute ma vie, je vivrais mille ans, je me rappellerais Mounet-Sully tirant l’épée au dernier acte de Ruy-Blas et surgissant, la lame levée[3] !

Toute ma vie, je me le rappellerai sortant du cabinet et tirant après lui la draperie rouge sur le mur. On lui a fait cinq ovations prolongées, triomphales. J’étais heureux de pouvoir crier.


Jeudi, 16 octobre 90.

Mallarmé est un homme charmant. J’avais rendez-vous avec lui avant-hier. Il m’avait écrit d’arriver « un peu avant tout le monde », parce que j’avais à lui parler, lui disais-je. C’était le sonnet de Valéry que je voulais montrer. Mais personne n’est venu et nous avons causé près d’une heure et demie sans être dérangés.

Il a un charme presque féminin, silencieux, isolé. Il parle bas, dit peu de mots, mais fait un sort à toutes ses phrases ; le premier jour, cela m’avait crispé ; maintenant, après l’avoir vu cinq fois, je m’y habitue, il est si peu encombrant ! Et puis il parle très bien ; non seulement c’est un grand poète, mais c’est un homme très intelligent, et cela ne s’accorde pas toujours. Les éloges qu’il a faits au sonnet de Valéry, les critiques qu’il a formulées sur ma quinzaine : « Ô gloire, ô nuit des eaux ! » tout cela était très justement dit. Il prétend que l’apostrophe ne doit jamais commencer une pièce, mais éclater après un développement. Il a parfaitement raison.

Ce qu’il y a d’exquis, c’est de l’entendre parler des autres. Jamais il ne dit de mal de personne. Pauvre homme ! comme on le lui rend !

Nous avons parlé art. Il m’a dit à peu près ceci : « Pour justifier la direction de ma vie, je cherche toujours la littérature dans l’art, et j’ai la même impression devant un tableau que devant un sonnet où serait traité le même sujet. » Il a dans sa salle à manger le Hamlet de Manet et un paysage de Claude Monet qui est pour lui le plus grand peintre vivant. Il dit être heureux de ne pas savoir de musique, et que cela lui permet de mieux comprendre Wagner. Il croit que nous touchons à une période absolue pour tous les arts, où chacun aura dit son dernier mot, et comme je lui disais que cela tenait peut-être au naturalisme, qui en ramenant les artistes aux types réels avait permis une renaissance d’idéal jeune et de symboles nouveaux, il m’a répété plusieurs fois que c’était vrai, et que si le naturalisme avait échoué lui-même, il n’en avait pas moins eu une influence très précieuse, par contraste et réaction.

Nous avons parlé de Gautier. Il regarde Émaux et Camées comme un pur chef-d’œuvre. « Il y a peu de livres plus beaux que le Capitaine Fracasse. » Vers la fin de l’Empire, dans la rue, un jour, Gautier lui a dit ceci : « Je passe tout mon temps, quand je n’écris pas, à composer ce que je vais écrire, mais dès que j’ai la plume en main, j’écris tout autre chose. »

Nous avons parlé d’Hugo aussi, il croit que sa défaveur actuelle sera très passagère.

Il m’a promis par deux fois un quatrain pour mon manuscrit de ses œuvres, qui l’a ravi, parce que je lui ai donné « une écriture définitive ».

J’irai le revoir dans quinze jours.


18-19 octobre, 1 h. matin.

Pourquoi le théâtre m’attire-t-il ainsi ? Pourquoi, depuis un mois, la pièce rêvée danse-t-elle devant mes yeux avec une insistance qui ne se lasse pas. Et hier, et avant-hier…

Avant-hier, c’était la répétition générale de Fleur d’avril, la première pièce de Vicaire. Tausserat m’avait prévenu, et à deux heures et demie j’étais dans la salle de l’Odéon, tendue de bâches grises relevées par endroits sur les fauteuils d’orchestre et de balcon. Je n’avais pas encore vu de répétition et cette grande cave vide m’intéressait, avec ses loges voilées et son lustre à peine éclairé. C’était comme un dedans de fauteuil avec une housse déchirée. La pièce est très mauvaise. Je le regrette pour Vicaire que j’estime beaucoup ; mais l’idée est très banale et, ce qui est plus grave, les vers sont tristement faits, des vers de romance, du délayage de sentiment. Encore un succès comme celui-là auprès du public, et le pauvre garçon sera coulé auprès des Vrais. J’ai vu dans la salle ou sous l’Odéon : Leconte de Lisle, Mounet-Sully, Jean Moréas, Émile Michelet, Quellien, Paul Neveux, Laugier, Leloir, Cocheris, Béranger, et d’autres, plus connus.

Le soir, je devais aller à une réunion de la Plume, la première de la saison. Mais jusqu’à dix heures, que faire ? J’avise une affiche : Op.-Com. Prem. représ. Colombine. — Mireille. — Le maître de Chapelle. Rideau 7 h. 1/4. Trois heures occupées : allons là. Parlerais-je de cela, si, plus pressant que jamais, le désir de créer le poème d’opéra ne m’avait secoué tout le temps ? J’avais envie de corriger tous les vers ; de suppléer aux chutes de rythme, d’animer la mesure, d’ailer la strophe et de scander sur des mots nouveaux toutes les notes de tous les chants. Rien n’est fait de ce côté ; rien ! Le poème d’opéra n’est pas un genre littéraire. Et ce serait le seul si on voulait pouvoir ! C’est là qu’est la voie.

J’ai quitté le théâtre à dix heures. Au Soleil d’or, j’ai retrouvé Tausserat qui m’a appelé, tandis que je traversais la salle pour descendre au sous-sol. Il était entre Moréas et une femme, jadis jeune. Au bout de quelques minutes est arrivé Goudeau, en tube et redingote, qui sortait comme moi de l’Opéra-Comique. Tous je les voyais (sauf le Grec) pour la première fois. Tausserat m’a présenté à Moréas qui m’a royalement tendu la main. Au bout de quelques minutes, tout le monde est descendu et la séance a commencé, mais c’était tellement nul que je les ai lâchés et je suis rentré dans la salle de l’Opéra-Comique aux premières notes du duo de Magali ; j’ai entendu les deux derniers actes. Près de moi une jeune fille, habitante du Marais, menée par exception au théâtre par une vieille amie, et qui disait tout haut son opinion. J’écoutais le public dans sa bouche : le Maître de Chapelle « manquait d’émoustillant ; pièce convenable pour les demoiselles ». Colombine « gentil, joli ». Dans Mireille, elle n’écoutait que le drame et se fâchait contre les personnages. À la fin du second acte, quand Mireille est traînée à genoux par son père : « Eh bien, et le fiancé ? il ne fait rien pour la défendre !… sans cœur, va ! » Et au IIIe acte, quand Ourias lève son épieu : « Oh ! il va le tuer… ? Oh !… oh !… eh ben, c’est pas raisonnable. » — Et dire que ce sont ces têtes-là qui jugent les pièces de théâtre ! Quel honneur pour un poète qu’un four retentissant !

— Hier, au théâtre Beaumarchais, matinée d’inauguration du théâtre mixte. On a joué Caïn, vieille pièce de Grandmougin. La petite bête, lever de rideau en un acte de Paul Fort ; François Villon, nullité en un acte aussi, de Louis Germain ; et Kallisto, chef-d’œuvre de Joseph Gayda.

Dire quelle exaltation j’ai eue jusqu’au soir, et quelle envie de brocher en quinze jours la légende de Joseph ! Ah ! tous les vers chantaient dans mon oreille, des scènes s’ébauchaient, des actes s’éclairaient davantage… Quand ferai-je tout cela ? Et ma licence ? Et la Vierge ?

Je n’ai le temps de rien.


17 octobre 1890.

Encore une fièvre d’écrire et un nouveau plan de poème, pour avoir entendu un opéra. Hier soir, c’était Sigurd et Rose Caron, tous deux inconnus pour moi. Je ne sais si c’est la grandeur de la musique ou la divinité de l’artiste, mais le libretto me crispa, quelle action ! et quels vers ! (Dieu que la musique est belle, pure et forte et vierge et sauvage, forgée comme un fer de lance.) Et je me disais sans cesse : quand donc est-ce qu’on chantera des vers qui soient des vers, quand donc est-ce qu’on écrira des cavatines et des duos dignes de s’étaler dans les anthologies entre les sonnets et les tierces rimes, et qui nous donnera des Quinault qui soient des Heredia et des Mallarmé ! Qui donc surtout le premier, saura rythmer un chant si juste, que le compositeur n’ait plus qu’à le transcrire et à l’orchestrer, comme en sous-ordre ; fera des poèmes si définitifs que la musique sur chacun des chants n’ait plus qu’une apparence d’accompagnement servile et discret, et que l’œuvre puisse dûment, et orgueilleusement s’intituler drame lyrique, avec musique de scène ?

Et ce soir, vingt-quatre heures après, comme je revenais transi dans mon long manteau sur une impériale de tramway, la tête encore souillée des inepties que je venais d’entendre dans une réunion de la Plume, — le sujet (car c’est toujours le sujet, quand il se lève) s’est levé.

J’écrirai le poème de Phèdre, pour Reyer et pour Rose Caron. Le rôle d’Aricie, qui est non seulement inutile, mais nuisible, puisqu’il rend Hippolyte ridicule, sera supprimé ; je rétablirai dans sa hauteur le héros vierge d’Euripide.

Et la rivale de Phèdre, que je ferai chanter et paraître, ce sera Diane. De là, un second acte merveilleux devant le temple, avec grande figuration, prêtres, etc., pour poser le caractère. Puis, second acte où Phèdre paraît comme il sied, et la grande scène qui sera unique de beauté. Troisième acte, rentrée de Thésée, motif de marche, chant de triomphe, etc. Puis toutes les scènes dramatiques, apparitions de Diane, lutte d’Hippolyte, et enfin mort d’Hippolyte sur la scène par un changement à vue, au lieu de l’impossible récit de Théramène. Nouveaux motifs d’orchestre dans l’apparition du monstre. Mort de Phèdre, fin.

Oh ! tout cela ! tout cela !

Je suis fou de joie.


Jeudi, 23 octobre 90, 5 h. 1/2.

Les cahiers d’André W. — Gide va me lire son œuvre. Je note mes impressions. Avant la lecture, curiosité hésitante ; j’ai grande confiance, entière confiance, et cependant je ne sais que penser, parce qu’il m’est impossible de me faire une idée, même vague, même lointaine, de ce que cela peut être. Malgré de longues et réitérées explications je n’y vois rien ; c’est pour cela que ma curiosité ne sait qu’espérer.

Début merveilleusement étrange. Décidément, c’est bien. Dieu ! que je suis heureux ! J’ai le sentiment que cela va être admirable.

6 h. moins 10. — C’est bien plus écrit que je n’espérais.

Beaucoup de citations : très bien ! c’est là que le caractère se colore et se barde.

Citation du 10 juin 86. T. B.

« Je voyais ton tablier clair dans les longs corridors. »

Page 21. T. B.

6 h. — Il y a des choses moins bien ; quelques mauvaises lamartineries (page 22).

Le lever du soleil tout à fait bien.

Chez Gide :

8 h. ½.
page 30 à relire, excellente.
8 h. 55.
page 32 à brûler. Inintelligente et injuste.
9 h. 5.
page 35. Rêve merveilleux.
9 h. ¼.
page 41. Très bien écrit ; très rythmique.
9 h. 45.
« Ils ne sauront jamais s’ils n’ont pas eu
la vie éternelle. » (p. 61).
« Et pour me regarder, tes yeux
s’abaissent. » (p. 62.)
9 h. 55.
« Entends, ma chère. » (p. 65).
10 h. 25.
« Ma langue si fluide encore et comme
illimitée. » … je n’en écris que les
débris (p. 80).
10 h. 50.
« Mais n’allons pas jusqu’au baiser, de
peur que l’amour nous distraye. » (p. 83).
11 h. 5.
p. 88. « Subtilités. » T. B.
11 h. 35.
« L’âme évolue. » (p. 104.)
11 h. 55.
p. 115. « Se rejoignaient au-dessus. »

25 octobre 1890.

Je suis retourné hier soir chez Gide pour entendre la seconde partie des « Cahiers ». C’est superbe. Je le dis sans faux enthousiasme, sans emballement aveugle, en pleine sûreté d’idée et de jugement ; c’est un chef-d’œuvre. Cela peut avoir un succès énorme comme René, ou tomber à plat comme Dominique, mais qu’importe ? Mon opinion restera immuable.

Dans le premier cahier, ce qui est tout à fait supérieur, c’est le caractère féminin. C’est un type absolument créé, et qui a une vie étonnante. Mais ce qui me paraît absolument déplorable, ce sont les sentiments qu’il inspire à André. Il y a vers le milieu des passages navrants. La dernière page, heureusement, est exquise.

Le second cahier, qui commence très habilement par un paquet de philosophie destiné à reculer complètement dans l’ombre les scènes doubles du premier, s’élève subitement, à la mort de M., et toute la fin est extraordinaire.

Je suis bien heureux, heureux comme pour moi.


Mardi, 28 octobre.

Ce soir, chez Mallarmé, on parlait de la Princesse Maleine, le drame nouveau qui vient de faire connaître Maeterlinck aux gens du monde — dont je suis en cette occasion. Bernard Lazare faisait remarquer que la grande originalité de ce théâtre consistait à ne pas créer de caractères, mais à donner l’idée d’un milieu. Et Mallarmé a repris ceci en l’exprimant de cette manière, textuellement : « Ce sont des mots à côté, tous déviés un peu, qui par leur rencontre font entrer un spectre. C’est comme dans Villiers : l’Annonciateur : son ange est ainsi : il naît dans le recul des mots. »

Je crois n’avoir jamais entendu improviser phrase plus littéraire et plus dense. C’est une double image inexprimée. Cet homme est étonnant.

Pour la première fois, je l’ai entendu dire du mal de quelqu’un : Lamartine. « Nous ne pouvons plus en lire, disait-il, parce qu’il faut en lire trois pages avant de trouver un vers. Mais il avait l’âme élevée… C’est une des grandes attitudes humaines. »


30 octobre.

Il y a trois mois, en recevant pour la Revue d’Aujourd’hui, mon Effloraison, Darzens me dit, ou à peu près :

« C’est très bien… c’est très bien !… La prochaine fois, donnez-moi donc de la prose. »

C’est un mot. Mais c’était dit sans méchanceté, et j’en ai ri dans la rue. « Il demande de ma prose ? Il en aura ! »

Rentré chez moi, je me suis mis à ma table et j’ai écrit tout d’une traite un article de critique artistique (?) surtout architecturale (oh ! Heubès !) sur le « Naturalisme survivant ». Je signais Claude Moreau. Mais, hélas ! la revue tombe et mon article me reste.

Deux mois après, rentré de Savoie je le regarde, — qu’en faire ? Le donner ailleurs, parbleu ! Mais à qui ? Art et Critique ? pourquoi pas !

Néanmoins, j’ai attendu encore un mois, par peur d’un refus, comme s’il devait s’améliorer en vieillissant ! Enfin, le 21 octobre, j’entre timidement, — oh ! si timidement ! — dans le bureau de la revue, où séchait sur sa chaise un certain Georges Roussel, secrétaire. Je lui tends mon manuscrit qui tremblait dans ma main, et je balbutie : « Article… si vous voulez… pour la revue… » Et lui, presque aussi timide que moi, bégaye : « Heuh… certainement… nous l’examinerons… Nous… nous verrons ce que c’est… sera inséré. » Mais j’étais déjà dans la rue.

Et comme ils ne sont pas tendres, rue des Cannettes, comme ils répondent, dans un petit courrier, aux jeunes filles de renoncer à la littérature pour s’essayer à la couture ou à la repopulation, — et aux jeunes critiques : « Non, nous ne sommes pas ennemis d’une douce gaieté, mais votre article dépasse les bornes », — je m’attendais tranquillement à lire dans le courrier suivant : « On ne vaticine pas dans Art et Critique, allez porter votre article au Lotus Bleu. »

J’ouvre le numéro deux jours plus tard : rien au courrier. « Ils ne l’ont même pas lu ! » Et je feuillette le reste distraitement, quand mes yeux tombent au bas du premier article sur ces lignes éblouissantes : « Lire dans le prochain numéro : Le Naturalisme survivant, par Claude Moreau !! »

Comme article de tête !!! Reçu, haut la main, en première page.

Et sans recommandation ! inconnu de tout le monde. Et dans une revue sérieuse, « dont Sarcey parlait ». Ça, c’était un succès.

Je suis allé aujourd’hui demander les épreuves à Jullien que je ne connaissais pas. L’imprimeur me l’a montré. Et comme je le remerciais de m’avoir fait si belle place il m’a dit :

« Mais pas du tout, Monsieur, c’est parce qu’il est très bien, votre article. »

Je l’ai lu dans le bureau, il n’y avait pas de fautes. Quand j’ai salué Jullien en m’en allant, il m’a répété en s’inclinant et en écartant les bras :

« Maintenant, vous savez : quand vous aurez quelque chose à nous donner, nous sommes tout à votre disposition. »

C’est moi ? moi ? ?


31 octobre.

Wagner à l’Opéra !

Oui, Wagner ! tout un tableau de Lohengrin, avec les décors, les costumes, les chœurs, et, Vergnet et Rose Caron !

C’est donc tous les jours fête, pour moi ? Ah ! quelle surprise !

J’étais allé hier soir à la représentation de retraite de Dumaine, attiré surtout à l’Opéra par l’annonce que Mounet-Sully jouerait Karloo dans Patrie, et le nom de cet homme est pour moi d’un tel éblouissement que je n’avais pas vu sur l’affiche Melba, Subra, Mauri, Judic, et d’autres.

On venait de jouer deux actes d’Hamlet, l’acte du spectre et l’acte de la folie, et je rentrais en salle pour écouter le numéro suivant du programme : « Intermède : Duo de Lohengrin, par Nuitter et Wagner ».

Et ma joie d’entendre enfin de la vraie musique, dans le merveilleux temple de Garnier, se tempérait à l’idée qu’on allait jouer un morceau tronqué, mutilé, sans vie, comme dans un concert…

Mais tout à coup l’accord de ré, le trille furieux, la gamme de violons… Dieu ! c’est la marche triomphale ! Ah ! à la bonne heure ! Et les trombones éclatent, tonnent, bondissent… Hélas ! pourquoi tout à l’heure le rideau va-t-il se lever sur un habit noir et une robe de bal !

Mais non. À mesure que le rideau se lève, on distingue un lit de repos, des murs à fresques, une porte ouverte, et des enfants qui entrent, porteurs de torches et chantant le chœur des noces…

Oh ! quelle merveilleuse Elsa que Rose Caron ! Elle a des moments d’inspiration divine ; et comme dans Sigurd elle prenait une voix de l’autre monde pour dire : « la Walkyrie !… » de même hier elle a eu des inflexions visionnaires pour exprimer « l’exta… se des élus ».

Mais où elle était admirable surtout, c’est à la fin… Qui marchera comme elle, de son lit vers la porte, ayant tant de remords sur son front, que les trombones rappelant le secret juré semblent évoqués par elle-même !

Le quart de la salle a applaudi frénétiquement et a fait relever le rideau trois fois. Le reste s’est tu ; c’est ce que les imbéciles ont de mieux à faire.

Quant à moi, j’étais tellement excité, excité de joie et d’énervement, que j’ai quitté la salle et j’ai marché dans Paris jusqu’au Louvre, le long de l’avenue de l’Opéra aller et retour. Et je ne suis pas encore calmé.


9 novembre.

La Princesse Maleine est une légende étrange et merveilleuse. Elle a des transparences d’eau nocturne, des ombres de forêt profonde, des teintes effacées et uniformes derrière lesquelles on prévoit des roulements de tonnerre lointain. J’aurais aimé la lire complètement, délaissé dans une chambre vêtue de tentures tombantes, sans entrevoir l’ombre d’une forme, sans entendre l’écho d’un son. Pas la nuit, pourtant, à cause des lumières ; mais dans une aube indéfinissable, plus grise que l’aurore, plus terne que le crépuscule, lueur affaiblie et tamisée loin de moi dans une atmosphère mystérieuse. La voix qui parlait en moi-même quand je lisais tout bas, restait lente et monotone, sans intention de psalmodie, mais comme éteinte et lassée par d’intarissables tristesses. La moindre inflexion m’aurait blessé comme une dissonance cruelle.


12 novembre 1890.

Gide change beaucoup. Change-t-il réellement ? Ou me suis-je mépris autrefois ? Je ne sais. Mais je l’ai bien mal connu s’il était ainsi. Depuis un an je n’ai pas passé un quart d’heure avec lui sans qu’il m’ait dit une chose blessante. Avec tout autre ami je l’aurais pris différemment, et je ne me serais pas entêté à multiplier des visites d’où je ne sortais jamais heureux. Mais le souvenir de son nom ne me venait jamais à l’esprit sans y rappeler les meilleurs moments de ma vie d’autrefois, et mes yeux, qui n’avaient pas changé, le regardaient toujours tel qu’ils l’avaient vu. Je ne pouvais croire ce que j’entendais, ce que je voyais : je ne voulais pas m’y habituer, et je mettais sur le compte de préoccupations passagères un état d’esprit qui ne variait plus. À la fin pourtant, je n’y pouvais plus tenir et j’étais tellement exaspéré par sa manière d’être vis-à-vis de moi, que je l’ai supplié de ne plus m’écrire, et pendant deux mois et demi nous avons cessé toutes relations ; j’étais parti pour la Savoie, occupé d’autres choses, attiré par la Chartreuse, hanté par « la Vierge », évoluant vaguement. Quand je songeais à lui, j’évitais de troubler les souvenirs anciens par le rappel d’attitudes plus récentes ; et j’étais arrivé à me convaincre que je le calomniais. Les jours passaient cependant, sans que le désir me prît de lui écrire ou de lui parler.

Nous nous sommes revus. Et dès le premier jour, je crois, il a repris pour me parler le même ton d’hypocrisie dédaigneuse qui m’avait révolté l’hiver dernier. Jamais de laisser-aller, jamais d’oubli, jamais d’amitié. Seul avec moi, il ne parlait plus qu’avec les réserves et les poses d’un journaliste célèbre qui se sent écouté dans un salon par quarante reporters prêts à noter ses mots. Quand il me demandait mon avis, c’était pour me prendre en faute, et relever mes théories avec un sourire en dessous. Une fois, pourtant, il fut aimable ; c’était ici même, dans ce cabinet, il me lisait son André Walter, et comme au bout de pages je lui disais que c’était très bien, il s’est précipité sur moi et, avec effusion, me serrant les deux mains : « Ah !… Ce bon Louis !… brave type !… ah !… » Et j’ai été pris d’une telle tristesse qu’il l’a vue peut-être. Ainsi, voilà donc ce qu’il lui fallait ! des flatteries ? un compliment banal ? c’est à cela que son amitié se reprenait ? Et tant de soirées passées l’un près de l’autre à parler des choses très chères, tant de plaisirs mis en commun, tant de projets formés ensemble, il n’y avait plus rien de tout cela ?

Désormais serait-il donc ainsi ? Tourmenté du désir d’imiter Flaubert, d’imiter Gautier, dans leur vie, dans leur démarche, dans leurs habitudes, ne le verrais-je plus jamais être lui-même, et me parler sans se préoccuper de ce que la postérité dirait de nos relations ? Ah ! quelle pitié que cet orgueil anticipé ! Envers le public, quelle grandeur, quand on est Flaubert ; mais pour un ami, quelle dérision ! Je voudrais que Gide relise ses lettres à Bouilhet ; et qu’il voie si cela ressemble à notre correspondance.

Et peu à peu, la teinte dominante de son caractère m’apparaissait : l’Égoïsme. Lui, rien que lui. Tout ce qui ne se rapportait pas à lui était indifférent. Je n’avais pas souvenir d’un service rendu par lui dans le seul but de m’être utile, ni d’une attention à mon égard dans le seul but de me faire plaisir. Je me disais que si je n’étais rien, si je n’avais pas eu l’ombre d’avenir, il m’aurait regardé quelque temps, puis il aurait passé, comme il va faire pour Bérard, comme il a fait pour d’autres. Il ne songeait qu’à tirer profit de notre amitié, qu’à l’attirer tout entière à lui. Rien ne pouvait le retenir quand il n’avait plus besoin de moi. Et de petits faits me revenaient en mémoire — même si j’avais oublié son refus de m’accompagner dans le Midi. Dernièrement, il était venu me trouver à dix heures du matin ; nous avions travaillé ensemble à la révision de son manuscrit, corrigé, annoté, paginé ; et quand, à quatre heures et demie du soir, après avoir parlé de lui pendant six heures et demie sans arrêt, j’avais voulu lui jouer six mesures au milieu d’un chœur du Roi d’Ys et lui demander ce qu’il en pensait : ah ! non. Il était pressé ; à un autre jour. — Je cite cela, je ne sais pourquoi ; toutes les fois que je l’ai vu, depuis un an, il m’a fait quelque chose de semblable.

D’un autre, cela ne me ferait rien. Je le quitterais. Mais lui ! je me sens encore trop intime pour me fâcher ; et je m’afflige les yeux sur lui…

Et comme je l’ai beaucoup aimé, j’attends qu’il me revienne.

Mais tel qu’il est, je ne peux plus le voir. Il est venu ce matin m’apporter les épreuves de son volume et je ne les lui ai point demandées. Il les corrigera seul. Quant à la préface, il la fera aussi. Tout cela m’indiffère et me désintéresse.


Le lendemain.

Quand on est très heureux, on n’a envie de rien écrire. Le malentendu est dissipé. Nous sommes amis, plus amis qu’avant, plus amis que jamais…

Et c’est tout, je ne dirai rien de plus.


25 novembre.

Henri de Régnier m’écrit une longue lettre très bienveillante sur les Trois quinzaines que je lui ai envoyées. J’ai lu, relu, appris ses quatre pages, les premiers éloges vrais que j’aie reçus d’un vrai poète. Si je deviens jamais ce qu’il est, je serai comme lui indulgent aux jeunes. Des lettres comme celle-là ne coûtent guère et ce sont de vraies joies pour ceux qui les ouvrent.

Aujourd’hui paraît la Gloire du Verbe, le premier volume de Quillard.


Jeudi, 27 novembre, 9 h. 1/2 soir.

Félicien Rops — Dieu ! que je m’emballe vite ! — est le plus étonnant artiste d’aujourd’hui. Aucun, fût-il Besnard, fût-il Moreau, ne l’atteint. J’ai vu aujourd’hui chez Bailly plus de cent eaux-fortes signées de lui :

l’Incantation, la Pudeur de Sodome, le Bonheur dans le crime, la Postface, l’Akédysseril, la Femme aux masques, à Séville, la Femme au trapèze, l’Oliverana, le Semeur, l’In lombis diaboli virtus, et surtout l’extraordinaire « Péché mortel » que j’aurai, que je veux avoir.

J’ai acheté là l’exemplaire de Cladel du Psautier de l’amie, et les Flaireurs de Van Lerberghe.

C’est par Bailly sans doute que Rops me fera mon frontispice.

Il a neigé toute la journée.

Le dernier jour de mes dix-neuf ans aura eu une joie : Heredia m’écrit, et m’envoie en autographe le sonnet sur les Amours de Ronsard.

J’ai d’abord eu Mallarmé, puis Darzens, puis Régnier ; cette fois, c’est Heredia. Cette année peut-être je connaîtrai Leconte de Lisle. Le reste viendra comme il pourra, sans que je m’en inquiète. Et ma vie sera bien ainsi. Puis viendront les peintres, Rops, Moreau, Rodin ; les musiciens, Massenet, Reyer, et le jeune que j’attends. Que m’importeraient les autres ?

Oh ! la vie dans un très petit cercle de grands hommes.

Heredia m’a écrit une lettre bonne.


28 décembre, 5 h. 1/2.

Henri de Régnier est non seulement un grand poète, mais — et de jour en jour je le vois davantage, — c’est évidemment le poète attendu.

Mon admiration pour lui grandit de telle manière et prend de telles proportions que je m’en effraie et que je m’arrête parfois devant des comparaisons peut-être blasphématoires. Après lui avoir — faut-il l’avouer ? — préféré… Darzens ! puis après lui avoir donné définitivement le premier rang parmi les poètes nouveaux, voici que je l’ai mis de pair avec Mallarmé et Verlaine, puis bientôt au-dessus d’eux, à la tête de la poésie contemporaine ; et hier sans doute je dépassais les bornes, car je me demandais si, après Hugo, il ne faisait la haute figure de Shelley après Shakespeare ; et aujourd’hui sans doute je suis fou, car je le vois après le même Hugo comme un jeune Wagner après Beethoven…

Et je goûte depuis peu la jouissance exquise d’être presque seul à le juger à son rang. Nul ne le connaît ; nul ne l’aime. Voici dix mois déjà que les Poèmes anciens sont parus, et la foule ignore son nom comme s’il n’était pas né, et les gens de lettres n’ont pas lu plus de vers de lui que de moi, tandis que Jean Aicard, Paul Déroulède, Jean Rameau sont des noms qui courent les rues.

J’assiste seul à l’éclosion d’un génie qui feint de s’ignorer, et qui a une telle modestie, avec une telle horreur de la réclame, qu’il se nomme encore disciple, alors que de longue date il est maître.

Autour de lui, d’autres arrivent ; voici que Moréas vient de percer. Le Pèlerin Passionné est paru il y a huit jours, précédé d’une réclame de France dans le Temps et suivi d’un dithyrambe de Maurice Barrès dans le Figaro. Pour Barrès, c’est le poète et le Poème Insensé ! Je donnerais tous les Moréas de la terre et tous leurs Pèlerins pour dix vers du Fol Automne ou pour le Sonnet à l’étrangère « Étrangère ! fatale enfant ! espoir des fées ! »[4].

Il ne reste pas ce qu’il était. De jour en jour, il se perfectionne ; d’heure en heure il grandit. Voici un nouveau Régnier qui naît ; plus vague, plus brumeux, plus triste, comparable aux poètes anglais modernes, mais combien personnel cependant. Il a récité chez Heredia, il y a quinze jours, au premier samedi où il m’a conduit, des vers étonnants. D’abord, un sonnet sur un tombeau devant une forêt ; puis des vers polymorphes : « C’est l’espoir ». Heredia exultait d’enthousiasme. Enfin, dans la Wallonie de novembre, parue en retard ce mois-ci, il a inséré des vers merveilleux.

Quelle joie d’être le contemporain d’un tel homme. Je crois que je me consolerais de ne rien écrire à la pensée que je pourrai lire ses œuvres.


théorie du sonnet

Définition. — Le sonnet est un poème de 14 vers divisé en deux, ou trois strophes.


A) Sonnet biscindé : se compose d’un huitain régulier, et d’une strophe de six vers.

Ex. : Heredia, Ronsard, Sully-Prudhomme.

B) Sonnet triscindé : se compose de deux quatrains, et d’une strophe de six vers.

Ex. : Maynard, Baudelaire.

Remarque. — La « strophe capitale » est la première dans le sonnet biscindé, — et la dernière dans le sonnet triscindé.

But. — Le sonnet a pour but le développement d’une image. Il doit donc : 1° décrire une impression reçue ; 2° en tirer une expression métaphorique.

Remarque fondamentale. — L’ordre de ces opérations est indifférent.

D’où la règle :

Règle. — L’expression métaphorique doit s’énoncer dans la strophe capitale.

Corollaire : Le sonnet doit donc être biscindé quand l’ordre est inverse, et triscindé quand l’ordre est direct (date de huit jours déjà).


29 décembre, minuit 1/2.

L’aurais-je cru, que ceci m’arriverait ? et qu’un jour, « ces débauches qu’on fait à la fin malgré soi, comme de hideuses besognes », se changeraient en une partie joyeuse et heureuse et gaie, dans les bras d’une adorable fille, fraîche à en être fou, jolie à en rire rien qu’à la regarder ?

Je ne l’avais pas vue, d’abord, et j’étais triste sur mon fauteuil, prêt à prendre au hasard, comme on prend dans un chalet à un sou la première cabine venue, et j’avais la gravité sourde qu’ont les animaux dans ces circonstances où le corps est souverain maître, — quand je l’ai vue (et je la vois encore), appuyée sur la cheminée, dans un petit péplos rose à forme grecque où elle était toute rose elle-même, debout sur une jambe, un pied sur la pointe. Elle avait l’air jeune, je lui ai fait signe. Et je ne sais pourquoi, dès que j’ai été seul devant elle, je lui ai dit que je la trouvais jolie, moi qui ne dis jamais ces choses-là, — et que je l’aimais mieux que les autres, et que je reviendrais avec elle. Est-ce pour cela, mais elle est restée si longtemps, si longtemps ! et elle avait l’air d’être bien, et contente. Cela se voyait à cette nuance qu’elle ne se souciait pas de me faire plaisir à moi, mais qu’elle avait cure de se soûler de moi, et la nouveauté m’en charmait, intimement.

Mais l’instant est venu où tout cela cesserait, — ainsi le croyais-je, du moins. Oh ! que non. Au bouleversement de tout son être, j’ai connu que je lui plaisais. J’ai senti sur sa joue des chaleurs cramoisies, et son souffle précipité, brûlant, suffoquant, a frôlé la mienne comme un râle de souffrance profonde. Et tandis que je la regardais, que je la sentais se tordre, j’étais bien un peu humilié de voir toute cette rage déchaînée, tandis que j’étais si calme, d’entendre ces mots sans suite, entrecoupés, fous, tandis que j’étais si dans mon bon sens, car la jouissance virile est digne, — mais aussi j’étais fier de me sentir une seconde tout-puissant, fier d’avoir conscience qu’une âme tumultueuse était liée à moi, rivée à mon corps, esclave de ma force ; j’avais la même joie féroce et bestiale que devaient avoir les tortionnaires de tenir le fer rouge et voir la chair fumer, je prolongeais le supplice indicible et doux, je me repaissais d’affolement, j’écrasais lentement le faible corps entre mon torse et mes bras noués, sûr qu’à cet instant toute douleur s’extasierait, et je souriais vaguement, songeant aux vers de Lucrèce, tandis qu’elle me mordait tout le menton, avec des plaintes, des plaintes, des plaintes…

Et quand ce fut fini, quand elle resta longtemps sur le dos, essoufflée et lasse, je regardais ses yeux qui s’étaient cernés et qui brillaient comme une flamme sur l’eau. Elle était presque honteuse de s’être à ce point livrée[5].


26 janvier 91, 1 h. matin.
Thermidor. — J’ai failli être écharpé ce soir à la deuxième de Thermidor, drame idiot, plat, vulgaire et totalement ridicule de Victorien Sardou. C’est un absurde et odieux pamphlet, d’une partialité absolument révoltante, contre les hommes de 93 ; Coquelin y débite trois heures durant, de sa voix nasillarde et oratoire, des déclamations sur la Terreur qui ont paru tellement enfantines et tellement abominables qu’à la première tirade des protestations partent des troisièmes loges, aussitôt suivies de coups de sifflets. L’orchestre s’indigne noblement et applaudit pour consoler Coquelin ; mais les sifflets continuent, et l’attitude du rez-de-chaussée unanimement scandalisé me paraît si grotesque que, pour rompre avec ces gens-là, je tire une clef de ma poche et je lance un coup de sifflet strident qui vibre dans toute la salle. Mais j’étais au parterre, au milieu de la claque, et la claque aussitôt avec un zèle sublime m’apostrophe, me bouscule, tout l’orchestre est debout : « À la porte ! à la porte le siffleur ! Canaille ! Canaille ! Misérable !… » On me passe de mains en mains jusqu’à la porte ; mais là je m’arrête, et très calme : « Je ne m’en irai pas. — Monsieur, dit le placeur, vous ne pouvez pas rester là (cris : Canaille ! canaille !). Sortez ou revenez à votre place. — C’est bien, je reviens ». Mais les injures continuaient et j’entendais des phrases superbes : « Parlez-vous français, Monsieur !!! » Je paierais pour connaître l’idéal Prudhomme qui m’a dit cela. Au fond, je m’amusais beaucoup, j’étais absolument le point de mire de la salle, et pour un motif que je jugeais très louable, ce qui ne pouvait que m’être très agréable ; de plus, tous les poings, toutes les cannes étaient tendus vers moi, ce qui ajoutait à l’intérêt un brin d’émotion et la perspective d’un assommage possible ; c’était très intéressant.

Quand je suis monté au foyer à l’entr’acte, on ne parlait que de moi, en exagérant naturellement l’incident : « Avez-vous vu ce jeune homme, comme ils l’ont roué de coups ? » Et devant une loge, des jeunes filles avec leur mère : « Oh ! ce pauvre jeune homme, ils étaient tous à l’injurier… mais c’est qu’il n’était pas mal, l’as-tu vu ? aussi, pourquoi sifflait-il. » D’autres me reconnaissaient : « Tenez, tenez, voilà le jeune homme qui sifflait ! celui-là qui passe. » Enfin, un monsieur m’aborde : « Vous faisiez joliment bien de siffler, Monsieur ! tous ces messieurs le disaient bien, ils n’ont pas le droit de vous en empêcher. Et puis, il faut un certain courage. Ah ! je ne suis pas pour la terreur rouge, certes non ! certes non ! mais tous ceux-là qui applaudissent, si on leur mettait sous les yeux la terreur blanche, ah ! il faudrait les voir, etc., etc ». Je riais en moi-même à me tenir les côtes.

Et ce n’était pas fini ! Au second acte, les sifflets ont redoublé, et au troisième, pendant une nouvelle tirade de Coquelin, ils ont repris avec une telle force de tous les points des hautes loges, que les acteurs se sont interrompus dix minutes, comme pendant un tumulte assourdissant ; cette fois, c’était Lissagaray qui était en scène, debout aux troisièmes avant-scène, et au milieu du tapage effroyable qui montait de l’orchestre à l’amphithéâtre, cris, bravos, sifflets, hurlements, injures, grossièretés, applaudissements, huées, Lissagaray haranguait la salle. Il finit par jeter son sifflet aux acteurs en criant : « Vive la République ! » C’était tellement drôle que, malgré toute ma bonne volonté, je ne pouvais pas garder mon sérieux. À l’entr’acte, j’aperçois Clemenceau aux fenêtres supérieures du foyer, et qui disait : « Si j’ai jamais rien entendu de plus bête, de plus bête que cette pièce…! »

Moi non plus.

Le même soir, je termine, sans brouillon ni rature, un poème de 90 vers (La Prière de sainte Thérèse), commencé un soir d’octobre.


Le 21 février 91.

Le premier numéro de la Conque est sous presse.

Je veux cette revue comme une sorte de très jeune anthologie des poètes inédits, présentés et soutenus par les grands poètes de ce temps.

Jusqu’à présent, tout marche tellement bien que je puis à peine le croire. Leconte de Lisle, Mallarmé, Heredia, Régnier, Dierx, Griffin, Maeterlinck, Verlaine, Moréas, Morice, les seuls à qui j’aie demandé des vers, ont aussitôt accepté. Je suis toujours étonné que les gens soient si aimables avec moi. Chaque nouvelle preuve d’intérêt me stupéfie, manque d’habitude au lycée.

Le seul point noir, ce sont les vrais rédacteurs, les jeunes, qui manquent un peu. J’espère qu’ils viendront.


1er mars.

Cette fois, l’heure est venue.

C’est la phtisie.

Depuis cinq ans je l’attendais. Serait-ce à dix-huit ans, à vingt-sept, à trente-deux ? C’est à vingt.

Vraiment, c’est trop tôt. Sans plaintes stupides, sans puérils regrets, j’ai le droit de le dire. C’est trop tôt.

J’ai si peu vécu ! si peu, si peu, si peu ! Tant de choses encore que je ne connais pas ! que je n’aurai jamais connues.

Et surtout mourir sans avoir rien fait. Mourir sans pouvoir se dire à soi-même qu’on a eu un moment d’orgueil légitime. Et sans avoir rien commencé dans la belle vie espérée.

C’était bien la peine « d’avoir quelque chose là » !

  1. Je ne m’étais nullement trompé, c’est Darzens qui ne s’est pas connu. Il y avait en lui un germe de grand poète et il ne s’en est pas vanté. — 1918.
  2. J’ai vu cent fois Mounet-Sully. Pendant un quart de siècle, où les spectacles m’ont si peu tenté, je suis allé au théâtre plus souvent pour Mounet que pour tous les autres ensemble — et jamais ne l’ai vu plus beau que ce jour-là. — Cela, et la première reprise d’Œdipe, cela passe tout dans mes souvenirs.
  3. Sur ces mots dits tout bas : « Quand je serais bourreau ».
  4. Comment ai-je pu écrire cela de Moréas ? et de Régnier ?
  5. J’ai revu Marcelle en 1891, 1892 et 1893. Un jour, après une semaine, comme je sonnais chez elle, on m’a dit brutalement : Nous l’avons enterrée hier. Insomnie atroce, la nuit suivante. (Née à Paris, XVe, le 22 sept. 1869. Morte le 1er novembre 1893, à 24 ans.)