Louÿs, Journal intime, 1887 – 1888, 1887

Slatkine reprints (p. 35-144).
1888  ►

Le mardi 21 juin 1887, j’ai acheté. la Légende des Siècles, complète (les trois séries). Je ne connaissais que les pièces de 1859.
Mon « besoin féroce » d’écrire — et ma vocation — datent de là.
18 décembre 1918.

Vendredi, 24 juin 1887, 9 heures du soir[1].

Je vais donc écrire mon journal !

Pourquoi ?

À quoi bon ?

Eh ! Mon Dieu !… Pour bien des raisons. Il me passe maintenant par la tête toutes sortes d’idées, de réflexions que je n’avais jamais eues avant, et que j’éprouve un besoin féroce de coucher sur le papier[2]. Il me semble que cela me fera plaisir plus tard, quand je serai vieux, que j’aurai trente-cinq ans[3], une femme assommante, six enfants sur les genoux, de la barbe au menton et un rond de cuir sous… moi, de relire les pensées baroques que j’avais à seize ans. Vous serez alors, Monsieur, un petit employé de ministère, bien timide, bien fier de votre titre de sous-chef adjoint et de votre ventre respectable[4]. Vous serez Monsieur Louis gros comme le bras, et vous regarderez[5] du haut de votre grandeur vos divagations de potache. Eh bien ! Monsieur, ne soyez pas si fier[6] ; sachez que vous ne retrouverez peut-être jamais dans votre vie les moments d’enthousiasme de vos seize ans. Enthousiasme irraisonné, je le veux bien, enthousiasme à propos de tout, sans règl et sans mesure, je vous l’accorde, mais agréable tout de même comme tous les enthousiasmes. Sachez, Monsieur, que vous n’aurez jamais de plus grands bonheurs que ceux de vos seize ans[7] ; jamais plus de fierté que le jour où votre coiffeur vous a gravement proposé de vous raser le menton, et où vous avez accepté, vous tenant à quatre pour ne pas rire. Sachez que vous ne retrouverez plus le sentiment que vous avez éprouvé le jour où, vous regardant dans les glaces du pâtissier, vous avez trouvé que vous deveniez jeune homme. Sachez que jamais vous n’aurez de joie plus complète que le jour où, revenant seul un dimanche soir dans un salon de bateau-mouche, vous avez vu, pendant tout le trajet, des yeux noirs de jeune fille obstinément fixés sur vous. Seize ans ! année où l’on fait tout pour la première fois, où tout vous semble nouveau parce qu’on regarde tout avec d’autres yeux, où pour la première fois on sent le printemps, où pour la première fois on regarde les jeunes filles, et où l’on reste éveillé le soir dans son lit en songeant bien longtemps, bien longtemps, et en faisant dans le lointain des projets d’avenir irréalisables[8]. Voilà ce que c’est que d’avoir seize ans, et ce n’est pas seulement un âge chanté par les poètes ; et je suis bien aise de le noter à la première page de mon journal, pour vous le rappeler plus tard, Monsieur le sous-chef adjoint[9], et ne pas dire comme tout le monde dit maintenant : « Ah ! bast ! seize ans ! potacherie ! potacherie ! On n’est heureux qu’à dix-huit ans. » Et vous la regretterez plus tard, Monsieur, cette potacherie, je le crois bien[10].

Maintenant, assez de prosopopée, quittons les nuages et passons tout prosaïquement[11] à ce que j’ai fait aujourd’hui.

Eh bien ! ma journée s’est passée à peu de choses près comme les précédentes et comme se passeront probablement les suivantes. C’est pourquoi ce journal sera surtout un recueil d’impressions bien plus qu’un recueil d’événements d’ici à ce que j’aie l’âge d’homme.

Ce matin, cours de M. Bémont sur les guerres de religion. Il démontre que la cour de France est irresponsable de la Saint-Barthélemy et que c’est le peuple[12] qui l’a faite. Après tout, c’est possible, mais j’ai des doutes, car M. Bémont a toujours la manie de dire le contraire de ce qui est admis généralement[13]. C’est la mode comme cela maintenant chez les historiens de la nouvelle école.

Après le déjeuner chez Védel, j’ai été lire au Luxembourg quelques pièces de la Légende des Siècles[14] que je me suis achetée mardi soir (les 3 séries). J’avais derrière moi un tube d’arrosage, qui a eu la mauvaise inspiration de m’asperger le cou de temps en temps. Je n’ai pourtant aucune végétation à y faire pousser[15]. Cela ne m’a pas empêché de lire et d’admirer l’Épopée du Ver et la Vision du Dante, deux pièces superbes, surtout la première[16].

Après-midi, classe de Marchand. Contre notre habitude nous n’avons pas fait trop de chahut. Nous nous sommes contentés de chanter en chœur :


C’est Boulang’ ! Boulang’ ! Boulang’ !
C’est Boulanger qu’il nous faut
    Oh !
    Oh !
    Oh !
    Oh !


Après tout, cela n’a rien que de très inoffensif[17]. Cela vaut mieux que d’asperger le tableau avec une seringue comme l’a fait Goury dernièrement.

À quatre heures, je suis retourné au Luxembourg, faire le beau à la musique de la Garde Républicaine. Avec mon gilet clair, mon pantalon à la mode et ma rose à la boutonnière, j’avais un petit air dans l’train qui faisait plaisir[18].

J’écris ce premier journal au bureau de Georges. Il vient de partir pour son comité de législation étrangère où il n’était pas allé depuis quatre ans.


Samedi, 25 juin, 5 heures.

Dieu ! quelle chaleur ! On ne fait plus rien en classe. Les professeurs disent des bêtises et les élèves ne les écoutent pas. En classe on se couche sur les dictionnaires ; dans la cour on s’entasse sur les bancs. Tout le monde s’éponge, tout le monde bâille, tout le monde s’étire, tout le monde geint. Plus de conversations : l’incendie de l’Opéra-Comique, l’enlèvement de Mercédès de Campos, tout cela c’est bien fini. La chaleur, toujours la chaleur et encore la chaleur. On ne pense plus qu’à cela. C’est abrutissant.

Entre midi et deux heures, pour me secouer, je suis allé m’étendre sur un banc au Luxembourg, et j’ai lu du Victor Hugo. Toujours la Légende des Siècles.

Quel drôle de corps que ce Victor Hugo ! Je viens de lire pour la première fois Ratbert. Eh bien ! il n’y a pas à dire : l’intérêt est absolument nul, les vers sont mauvais, sauf les premiers[19], et c’est cent fois trop long. Et puis, tout à coup, au milieu de ce fatras[20], on tombe sur cinquante vers qui sont de toute beauté : les plaintes du marquis, et la pièce reprend, insignifiante comme devant[21]. Mais ces cinquante-là ne m’ont pas fait regretter d’avoir lu tout ce qui précédait.

À propos, que vais-je lire maintenant ? J’ai lu le mois dernier Numa Roumestan, l’Innocent (de Pouvillon) et Quatre-vingt-treize. Mais tout cela est fini. Vais-je commencer Paul et Virginie ? Peut-être bien[22].


Dimanche, 26 juin, 9 h. 1/2.

Paris est ravissant en ce moment. Je reviens du Bois, et enthousiasmé. Les feuilles sont toutes vertes, l’air est bleu, le sable arrosé a une odeur de mer[23], les toilettes sont neuves, les femmes sont jolies, et tout le monde est de bonne humeur.

Nous sommes partis, Georges et moi, à trois heures, et nous avons été prendre l’hirondelle pour Suresnes. Dieu ! que ce bateau m’agace ! Rien que des épiciers, de gros hommes qui viennent étaler leurs bedaines et leurs breloques, et leur gros rire, et leur air commun. Pas une figure distinguée, pas une jolie femme, rien qui puisse arrêter la vue. Écœuré, on veut regarder le paysage. Ah bien oui ! Les quais de Javel avec leurs tas de sable, les petits cafés-concerts d’Auteuil avec leurs musiques criardes, voilà toute la rive. Et sur la Seine, des cocottes en yacht, avec des poses de couturières. Quelle traversée !

Quant au Bois, le dimanche, il n’y a qu’une avenue de jolie, c’est l’allée des Acacias. Quelques beaux landaus, quelques belles toilettes, et çà et là une jolie femme, c’est bien suffisant. Mais impossible de s’aventurer dans le reste du Bois, impossible de s’isoler même pour des raisons particulières. Pas une pelouse qui n’ait sa famille d’employés jouant au ballon, pas une clairière qui n’ait un déjeuner sur l’herbe, pas un buisson qui n’abrite son couple d’amoureux. C’est curieux, après tout. Quelques-uns même se livrent à des occupations plus intimes : un commis avait la tête appuyée sur les genoux de sa fille qui lui cherchait ses poux. Touchante sollicitude ! Les singes du Jardin des Plantes ne se conduisent pas autrement.

Et puis des plaisanteries partout. Et fines, et délicates ! Un petit employé de magasin donne le fouet à une de ses amies : « Vous savez, dit-elle, il y a des ressorts. » Puis, comme si on n’avait pas compris : « Il y a des ressorts ! Il y a des ressorts ! » Et elle le répète six fois en riant aux éclats de son bon mot. Ah ! j’en avais assez, et, si le Bois n’était pas si joli, je ne sortirais jamais des grandes allées. La gaieté du peuple m’est fastidieuse, comme on dit dans le Postillon de Longjumeau.


Lundi, 27 juin, 4 h. 1/2.

Eh bien oui ! Pourquoi me le nierais-je à moi-même ? L’idée d’écrire mon journal ne m’est pas venue spontanément[24]. Le journal de Marie Baskhirtseff[25] vient de paraître, et Georges l’a acheté mercredi dernier. Tous ces jours-ci, il m’en a lu des extraits, et je dois dire que cela m’a absolument emballé. Aussi l’effet ne s’en est pas fait attendre. Le soir même, j’ai pris la résolution de faire comme elle, d’écrire mon journal. Faire comme elle, mon Dieu ! j’en suis bien incapable. À treize ou quatorze ans, elle écrivait mieux que je n’écrirai peut-être jamais. Mais je veux, comme elle, noter au jour le jour mes impressions et mes réflexions ; je veux, comme elle, le faire sincèrement. Je n’espère pas atteindre la profondeur de ses pensées, mais certes j’espère en dépasser l’élévation, et je suis bien certain, quoique je note ici tout ce que je pense, de n’avoir jamais à y noter des sentiments comme ceux qu’elle avait vis-à-vis de ses parents. Il est déjà bien extraordinaire qu’elle ait éprouvé ces sentiments, dans des moments de colère et de grande agitation, mais ce qui est honteux[26], selon moi, c’est d’avoir eu le cynisme de les écrire à tête reposée, après réflexion, et de livrer ainsi à l’appréciation d’un public indifférent de pareils jugements sur son père, sa mère et toute sa famille.

Ce que je trouve d’étonnant en elle, c’est la vérité avec laquelle elle a su rendre ses sentiments. Nous la voyons. Nous la connaissons, après avoir lu dix pages de son journal, comme si nous avions vécu dix ans avec elle. Et sous ce rapport-là elle sera toujours[27] pour moi un modèle, un idéal lointain, inaccessible, mais vers lequel je tendrai toujours[28].

Et puis, il y a encore un autre point de ressemblance entre elle et moi. La pauvre fille est morte poitrinaire, et Dieu lui a refusé la suprême consolation qu’il donne aux phtisiques : l’ignorance de leur mal et l’espérance de leur guérison. Et moi aussi je mourrai poitrinaire, et, comme elle, je l’aurai su avant même que la maladie n’éclate, quand mes poumons ne la contenaient qu’en germe. Oui, je mourrai de cela, peut-être cette année, peut-être dans deux ans, peut-être beaucoup plus tard, à vingt-cinq ou trente ans, mais j’en mourrai, je le sais, c’est une maladie qui ne pardonne pas. Je mourrai en pleine jeunesse, avant d’avoir atteint l’âge d’homme, avant d’avoir connu les fatigues de la vie, avant d’avoir vu aucune de mes ambitions se réaliser. Heureux ceux qui meurent jeunes, disaient les anciens. Est-ce vrai ? Je n’en saurai jamais rien.


Mercredi, 29 juin

Georges m’a parlé religion hier soir. C’est la première fois que nous en causons un peu longuement. Aussi j’ai noté hier soir sur un morceau de papier ce qu’il m’avait dit de plus important, et je vais le développer sur mon journal.

Georges avait d’abord parlé quelque temps sur son thème favori, qui est que le goût, en somme, n’existe pas, que tout est une question de mode, que la masse du public se guide sur l’opinion d’un petit nombre d’hommes de talent qui inspirent leur goût à toute leur génération. Et là-dessus je suis absolument de son avis. La Damnation de Faust n’était pas moins belle en 1846 que maintenant. En 1846, elle est tombée à la première. En 1887, on en bisse tous les morceaux. Ronsard, au XVIe siècle, était porté aux nues ; au XVIIe, il était relégué au sixième dessous. Au XVIIIe, il était oublié. Puis vint le XIXe siècle, qui en fit le premier des poètes érotiques français. Il n’a pourtant pas changé.

« Maintenant, me dit Georges, on est dans le naturalisme à outrance. Mais tu vois déjà dans les journaux un mouvement se produire en sens contraire, et il est probable que nous allons avoir une école tout idéaliste[29]. »

Puis Georges me cita le verset célèbre de la Bible : « Creavit mundum et tradidit eum disputationibus hominum. » Et c’est là-dessus que la conversation s’engagea.

« La Bible, me dit Georges, est un livre admirable, mais je comprends cependant que les catholiques n’en recommandent pas la lecture, car cela peut être un livre dangereux si on prend tout au pied de la lettre. S’il y a peu de livres qui aient fait commettre plus de belles actions, il y en a peu aussi qui aient fait commettre autant de bêtises. Le Dieu de la Bible n’est pas une grande conception. C’est un Dieu vengeur, s’immisçant dans toutes les affaires de la vie, un Dieu avec des passions tout humaines. Cependant, avec ce Dieu comme but de leurs écrits, certains des auteurs de la Bible ont pu faire des choses admirables. Rien n’est beau comme le livre de Job, les prophéties d’Isaïe, le Cantique des Cantiques.

« Mais le Dieu de l’Évangile est bien supérieur, et l’Évangile est une des meilleures lectures que je puisse te recommander. C’est un Dieu à idées infiniment plus larges, plus grandes, plus élevées, dans le Sermon sur la montagne, par exemple. »

Et j’étais enchanté que Georges me dise cela, car c’est absolument mon avis. Je me souviendrai toujours du jour où j’ai lu ce Sermon à la messe des Carmes et de l’admiration qu’il a provoquée chez moi. Je parlai alors de l’Imitation, en disant que cela me paraissait inférieur.

« C’est que tu ne la comprends pas, me dit Georges, et c’est bien heureux. Mon Dieu ! que deviendrais-tu si tu la comprenais à seize ans ? L’Imitation est un livre de vieux, un livre de désespéré, de désillusionné. Pour le comprendre, il faut avoir souffert tout ce qu’il dit ou sentir que l’on est peut-être à la veille d’éprouver les mêmes tortures. C’est un livre affreux, et c’est un crime que de le mettre entre les mains de jeunes filles de seize ans. Mais il y a de temps en temps des passages admirables et très profonds. Ah ! celui qui a écrit ce livre a dû être bien malheureux. »

Là, je restai quelques instants sans rien dire, et je repris bientôt la conversation en la mettant sur le terrain politique, et là-dessus Georges s’enflamma.

« Pourquoi, lui disais-je, cherche-t-on maintenant à renverser et à chasser de plus en plus cette religion qui a sa base sur de si beaux enseignements ?

— C’est pour le bien des hommes, répondit-il, et pour faire respecter justement la plupart de ces enseignements que les catholiques méconnaissent. On a renversé cette religion pour établir l’égalité que l’Évangile enseigne et que les prêtres n’ont jamais pratiquée, pour rendre heureux ceux que le sort a fait naître dans les basses classes, pour les secourir en général, de façon à mieux les soulager, sans leur donner l’aumône au coin d’une rue, sans les humilier, pour faire soigner ces malheureux gratuitement par les plus grands médecins de France, sans les entasser à quinze dans un même lit comme avant la Révolution. C’est la Révolution qui a fait toutes ces réformes. Après dix-huit siècles, la religion catholique n’avait pas su encore pratiquer la charité, et il a fallu qu’on la détrônât pour que la charité pût exister. C’est la différence qu’il y a entre les mots et les actions… entre les mots et les actions. » Et il le répéta plusieurs fois.

Jeudi, 30 juin.

Été au Salon pour la fermeture. À retenir :

Lhermitte. — Fenaison.

Henner. — Hérodiade.

Lefebvre. — Portraits d’enfants.

Duez. — Le Soir.

Besnard. — Le Soir de la vie.

Girardot. — Ruth et Booz.

Chaplin, — Dans les rêves.

Fourié. — Noce à Yport.


Dimanche, 3 juillet.

Georges a déjeuné hier au café d’Orsay, en même temps que Daudet et tout près de lui.

Daudet y déjeunait avec son éditeur, Lemerre. Pendant tout le déjeuner ils ont causé bouquins, ce qui a beaucoup intéressé Georges. Daudet se demandait s’il n’allait pas faire un troisième Tartarin. Pourquoi faire, bon Dieu ! Il n’en a donc pas assez de deux !

Au bout de quelques instants, son fils Léon (dix-sept ans) est venu le retrouver pour lui demander différentes petites choses. Son père lui parle, comme Georges à moi, moitié sérieux, moitié blaguant.

« Voyons. Tu vas acheter un chapeau. Sauras-tu ? Je parie que tu ne sauras pas.

— Oh ! papa. Mais si. Certainement.

— Oui, tu vas m’arriver avec un casque. Je te vois d’ici.

— Mais, papa, je saurai bien. Ce n’est pas difficile. »

Et cela continuait ainsi, le père parlant tout haut au milieu de ce restaurant plein de monde, et le fils de plus en plus embarrassé et rougissant.

Enfin il s’en alla. Au bout de dix minutes il revint.

« Voyons ! Qu’est-ce que tu veux encore ?

— J’ai oublié mes paquets.

— Oh ! tes paquets ! tes paquets ! J’aurais bien pu te les apporter. Ce n’était pas la peine de revenir.

— Qu’est-ce qu’il y a dans tes paquets, Léon ? demande Lemerre.

— Oh ! rien… rien d’important… de petits objets.

— Moi, je vais vous le dire, interrompit Daudet. Dans l’un, il y a son rasoir et son blaireau… (Léon Daudet a de la barbe comme moi, à peu près)… et puis dans l’autre il y a sa barbe. »


Lundi, 4 juillet 1887, 4 heures 1/2.

Été hier soir aux Français. Messieurs les sociétaires sont tous en vacances et il n’y avait guère que des doublures. J’y suis tout de même allé avec Georges pour connaître les nouveaux.

Le lever du rideau était Socrate et sa femme, de Banville. Silvain jouait Socrate, et ma foi très bien. Il y a deux Socrates dans cette comédie : le Socrate philosophe, quand il est avec ses amis, et le Socrate mari, avec sa femme. Ce sont deux hommes différents, et Silvain jouait également bien l’un et l’autre. Il se faisait des airs bonasses, souriants, résignés, dans ses scènes de ménage, à mourir de rire. Kolb jouait Xanthippe, assez bien. Le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé. Frémaux, actrice aux Français ! Mais Louise jouerait mieux qu’elle, ma parole ! Pour le plaisir des yeux on avait exhibé Persoons au premier rang, tout près de la rampe, pour qu’on pût admirer ses beaux cheveux, son charmant visage et ses jolis bras. Elle n’avait qu’une phrase à dire, et c’est bien heureux !

Seconde pièce : le Luthier de Crémone. C’était là dedans qu’était le great attraction, le clou de la soirée : Thiron. Il n’a malheureusement qu’un rôle épisodique, mais il n’est pas possible de jouer Maître Ferrari avec plus de jovialité, de rondeur et de fatuité. C’était du reste un rôle fait pour lui : Maître Ferrari est ivre tout le temps.

Ce n’est pas Thiron cependant qui m’a fait le plus de plaisir hier soir. C’est un jeune acteur, maigre, fluet, petit, mais qui n’en a pas moins un talent bien remarquable : c’est Le Bargy. C’est peut-être parce que je vais peu au théâtre, parce que je n’ai jamais vu Coquelin, parce que je n’ai entendu Got et Thiron que dans des rôles peu importants, mais je suis sûr que jamais acteur ne m’a donné une telle impression de vérité.

Le Bargy jouait Filippo. Il a su donner à sa physionomie, à sa voix, à ses gestes, une telle expression de tristesse pendant toute la durée de la pièce ; il a eu de telles trouvailles de regards, d’attitudes, et un maintien si profondément et si vraiment mélancolique, que je me serais cru plutôt en face d’un Coquelin ou d’un Mounet-Sully, que d’un jeune homme de vingt-quatre ans, à peine sorti du collège, mais déjà artiste jusqu’au bout des ongles.

Chaque mouvement, chaque regard était mesuré, calculé, étudié par avance, avec un soin, un talent ! C’était admirable.

La jeune première était Durand. J’aime mieux ne pas en parler.

La pièce principale était Tartufe. Là, rien de saillant. Laugier jouait bien, très bien même son rôle d’Orgon.

Mais après Le Bargy !

Prudhon jouait Valère. Cristi ! Quel homme agaçant, et laid, et bête, et fat ! Comment diable Marianne peut-elle s’amouracher d’un homme comme Prudhon ?

Marianne était mal interprétée aussi du reste : par Durand, deuxième édition. Tartufe : Silvain. Convenable, mais rien de plus.

Céline Montaland jouait avec beaucoup d’esprit le rôle de Dorine, en le modernisant beaucoup, du reste.

Il me semble que j’entends encore Thiron dire avec son gros sourire :

Vraiment, je n’étais pas joli, joli… Pas mal ; mais, comme on dit, la beauté chiffonnée.


Mercredi, 6 juin.

Du temps où j’étais huitième, neuvième et même vingt-deuxième en Récitation, je n’avais pas de mots assez méprisants et assez dédaigneux pour les « crétins » qui s’abrutissaient à repasser cette composition, « qui ne servait à rien ». Les imbéciles ! Qu’est-ce que cela me ferait d’être premier en Récitation !

Aujourd’hui, je suis sur le point de l’être, et j’ai tout à fait changé d’avis.


Je relis ce que je viens d’écrire et je m’aperçois que ce n’est pas neuf du tout. La Fontaine l’avait dit avant moi, dans le Renard et les Raisins.

Mais, après tout, qu’est-ce qu’il y a de neuf[30] ?

Je défie bien n’importe qui d’émettre une pensée quelconque sans qu’un pion vienne lui opposer un Sanscrit ou Arabe qui l’aurait dit avant lui, ou plutôt qui aurait émis une pensée analogue.


Dis-je une pensée assez belle ?
L’Antiquité, toute en cervelle,
Prétend l’avoir dite avant moi.
C’est une plaisante donzelle !
Que ne venait-elle après moi !
J’aurais dit la chose avant elle.


D’Aceilly avait bien raison. En somme, j’ai autant de mérite que La Fontaine, puisque j’ai eu cette pensée sans me souvenir qu’il l’avait déjà exprimée.

C’est cela qui fait le mérite, et c’est justement parce qu’il y a des gens actuellement, Richepin et Cie, pour ne pas les nommer, qui prétendent n’écrire que des choses neuves, c’est pour cela que ces poètes en sont réduits à n’écrire que des divagations alambiquées et insensées, qui donneraient raison à tous les pessimistes du monde en matière littéraire.

Et c’est pour cela que tout ce que j’ai écrit aujourd’hui dans ce journal est stupide ; car ce n’est pas la nouveauté qui fait la beauté ou la profondeur d’une pensée, c’est la manière dont elle est exprimée.

Si un pion quelconque, La Harpe, ou Nisard, avait conçu les pensées qu’on trouve dans Pascal, personne aujourd’hui ne s’en souviendrait. Mais elles dureront éternellement, car c’est le plus grand des écrivains français qui leur a donné une forme, une vie.

Si un Allemand ou un Anglais imitait en prose les poésies de Musset, elles n’auraient pas le sens commun. Et ainsi de suite.

Du reste, c’est l’évidence même, et je suis bien sot de m’escrimer à prouver cela.


Lundi, 11 juillet.

Il y a deux mois, j’étais socialiste enthousiaste. Deux mois avant, j’étais nihiliste en lisant Terres vierges. Et maintenant me voilà royaliste.

Admirable constance d’opinion. Je dois avouer tout de même que mon dernier changement est infiniment moins noble et moins désintéressé que les deux premiers. Pour être franc, je dirai même qu’il ne l’est pas du tout.

Voici :

J’ai été hier à Versailles. J’ai visité d’abord la Galerie des Portraits, puis celle des Batailles, qui m’avait un peu dépaysé, et enfin les jardins et Trianon, qui m’ont remis en plein XVIIIe siècle.

Pendant tout le temps, j’étais comme dans un rêve : au milieu des apprêts des plus prosaïques pour la fête du 14 juillet, au milieu des concierges qui bavardaient et des enfants qui faisaient pipi, je me suis figuré tout un monde imaginaire, toute la vie du XVIIIe siècle. Les allées se peuplaient de beaux cavaliers en culotte courte-et en perruque à queue, de jolies femmes poudrées, troussées, décolletées, en poupée Watteau. Il faisait nuit, les bosquets étaient pleins de monde, et des rires chauds, sonores, éclataient comme des cris d’oiseaux ; des ombres passaient dans les allées ; de temps à autre, une jeune fille seule passait lentement, la tête penchée, le corps droit dans son corsage, arrachant machinalement les feuilles tendres des marronniers.

Et voilà qu’il me vint une envie folle de rajeunir de cent cinquante ans et de vivre ma jeunesse dans cette cour de France, si charmante et si gaie. Voilà que toute cette vie m’apparut comme le plus séduisant de tous les rêves, comme un paradis à la Watteau. Voilà qu’une tristesse profonde m’envahit en songeant que tout cela était fini, bien fini, et qu’il m’entra dans l’âme une haine inexprimable contre ceux qui l’avaient détruit.

Oh ! je sais bien qu’il y a mille raisons contre cette opinion ; que le bonheur de deux cents personnes causait le malheur de vingt millions, que la France était partout vaincue, que le peuple…

Non ! je ne veux rien entendre. Il n’y a jamais eu, depuis que le monde est monde, de bonheur pareil à celui de vivre de quinze à trente ans à la cour de Louis XV, quand on avait un grand nom, de la fortune et de la beauté.

Cette cour est morte, morte à jamais. Qui l’a tuée ?

Les Républicains.

Regardez-les, maintenant, ces jeunes gens des grandes familles de France, ces petits-fils de ces beaux marquis en bas de soie et en cheveux poudrés, qui passaient si galamment leurs soirées avec les belles dames de la cour. Que font-ils, le soir venu ?

Ah ! Ils vont aux Ambassadeurs, à l’Horloge, au Jardin de Paris[31]. Leurs grands-pères voyaient danser la pavane à Mlles de Mailly. Eux ils vont voir danser Grille-d’Égout, la Goulue, la Torpille, la Belle Fernande, Berthe, la Sauterelle. Voilà.

Les marquis Louis XV passaient leurs nuits avec leurs belles sur les pelouses de Trianon. Leurs descendants les passent dans les cafés-concerts de la banlieue, avec des filles achetées.

Oui, ils sont copurchics, ils marchent avec galbe, sourient avec pschutt, ils sont « dans l’train ».

Ah ! Mirabeau !


Lundi, 18 juillet.

Je viens de lire quatre romans : la Chronique de Charles IX, de Mérimée, Paul et Virginie, Chiffon, d’Assolant, et la Princesse Oghéroff, d’Henry Gréville.

Le premier a vieilli. Mais c’est très joliment écrit, et il y a quelques belles scènes. Je l’avais déjà lu autrefois, il y a deux ans, mais je n’y avais rien compris, et depuis j’avais tout oublié. En somme, c’est un joli roman. Cela ne vaut pas Mateo Falcone, à beaucoup près, mais il faut dire aussi que Mérimée débutait alors.

Quant à Paul et Virginie, si l’on ne regarde que les belles pensées que ce roman contient, c’est certainement un livre très remarquable. Mais, si l’on veut y chercher un roman, c’est pitoyable. Les caractères ne sont pas tracés. Nous ne connaissons aucun des personnages : ils sont tous uniformément parfaits. Mme de la Tour, Marguerite, Paul, Virginie, tout cela c’est une collection de petits saints, qui n’ont pas l’ombre d’un défaut et qui ont tous les mêmes qualités. Il n’y en a pas un qui ait un trait particulier, le distinguant des autres. C’est d’un patriarcal et d’un candide absolument invraisemblable. C’est un lot de statues en cire pour églises, et voilà tout. Il n’y a que Bouguereau qui pourrait illustrer ce roman. Il est aussi faux et aussi peu vivant dans ses tableaux que tous ces gens-là.

Il ne faut pas cependant être trop injuste. Il y a une page dans Paul et Virginie qui m’a tout à fait emballé, et je me demande la permission de la transcrire ici (c’est Paul qui parle à Virginie) :

« Lorsque je suis fatigué, ta vue me délasse. Quand, du haut de la montagne, je t’aperçois au fond de ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers comme un bouton de rose. Si tu marches vers la maison de nos mères, la perdrix qui court avec ses petits a un corsage moins beau et une démarche moins légère. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n’ai pas besoin de te voir pour te retrouver ; quelque chose de toi, que je ne puis te dire, reste pour moi dans l’air où tu passes, sur l’herbe où tu t’assieds. Lorsque je t’approche, tu ravis tous mes sens. L’azur du ciel est moins beau que le bleu de tes yeux ; le chant des bengalis, moins doux que le son de ta voix. Si je te touche seulement du bout du doigt, tout mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour où nous passâmes à travers les cailloux roulants de la rivière des Trois-Mamelles. En arrivant sur ses bords, j’étais déjà bien fatigué ; mais, quand je t’eus prise sur mon dos, il me semblait que j’avais des ailes comme un oiseau. Dis-moi par quel charme tu as pu m’enchanter. Est-ce par ton esprit ? mais nos mères en ont plus que nous deux. Est-ce par tes caresses ? mais elles m’embrassent plus souvent que toi. Je crois que c’est par ta bonté. Je n’oublierai jamais que tu as marché nu-pieds jusqu’à la Rivière Noire, pour demander la grâce d’une pauvre esclave fugitive. Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citronnier, que j’ai cueillie dans la forêt ; tu la mettras, la nuit, près de ton lit. Mange ce rayon de miel ; je l’ai pris pour toi au haut d’un rocher. Mais, auparavant, repose-toi sur mon sein et je serai délassé. »

N’est-ce pas ravissant ? Ah ! si tout était comme cela !

J’ai été trop dur tout à l’heure. D’autres passages me reviennent en mémoire qui valent bien celui-là. Entre autres, le dialogue entre Paul et le vieillard, qui est de toute beauté. Mais il faut dire aussi que c’est absolument en dehors du roman et que cela fait partie des grandes tirades dont j’avais parlé plus haut.

J’en ai trop dit sur Paul et Virginie. Reposons-nous un peu en parlant d’un autre roman moins sévère et moins compassé que Paul et même que Virginie, mais plus vrai au fond, malgré la forme de conte que son auteur a adoptée. Je veux parler de Chiffon.

Eh bien ! Chiffon, n’en déplaise à Bernardin de Saint-Pierre, c’est ravissant. C’est joli… joli comme une comédie de Musset. Et, au fait, quand j’y réfléchis, c’est un peu le même genre d’esprit, fin, enjoué, et profond. Avec cela, un tout petit brin de malice et d’enfantillage, qui ne gâte rien. Chiffon, Coco, Tournapoint, le roi, en voilà des personnages ; ce sont des gens qu’on connaît, qu’on voit, qu’on sent, qui ne posent pas pour la vertu ni pour la sainte nitoucherie, mais que j’aime fichtrement mieux que ceux de Bernardin.

Elle est à croquer, cette petite Chiffon ! Et le bon Coco ! Ah ! je n’en finirais point.

De la Princesse Oghéroff, je n’en dirai qu’un mot, c’est que c’est banal et ordinaire. Pas mauvais, oh non ! mais pas bon non plus.

Ah ! voilà que j’oublie le plus important. Je m’étends six pages à faire du mauvais journalisme, et j’oublie que mes vœux d’avant-hier vont se réaliser : je pars pour le Tréport le 1er août, avec mon oncle, ma tante… et T… Je vais rester quinze jours avec elle du matin jusqu’au soir. Je vivrai de sa vie. Je causerai avec elle quand je voudrai, et j’irai faire de petites promenades sur la plage, le soir, seul avec elle.

Et moi qui pestais contre mon mauvais sort !

Oh ! ce n’est pas que ce soit une perfection dans aucun sens que ma cousine T… Pour jolie, elle ne l’est pas[32]. Son intelligence et son esprit, tout en étant très développés et bien au-dessus des miens, ne sont pas encore pour cela bien remarquables. Elle est incapable de soutenir une conversation un peu sérieuse. Elle n’est pas…

Ah ! qu’importe ! Elle est femme ! et très femme même, et c’est cela qui m’attire, moi qui suis sevré de la gent féminine dix mois de l’année et qui ne vois pas un chat pendant les deux mois de vacances.

On n’a pas seize ans pour rien, que diable ! Et quand, après dix mois passés au milieu d’un tas de petits idiots de collégiens, on se trouve sur le point de passer quinze jours avec une belle cousine, bien développée, et quelque peu… comme ça !… on a bien le droit d’en être heureux et de le dire, mille pétards !


Mardi, 19 juillet 1887.

J’ai fait connaissance aujourd’hui avec le bistouri. C’était la première fois de ma vie. Je n’avais jusqu’à présent eu d’autres opérations que celles de mes dents.

Du reste l’opération d’aujourd’hui n’a eu rien de grave ni de douloureux : un clou à percer. Je ne l’ai pas senti. Mais cela ne fait rien, c’est un commencement. J’avais une jolie venette en allant chez Landouzy.

Deux examens de fin d’année aujourd’hui : 16 en histoire, où l’on m’a interrogé sur la Pragmatique Sanction, le Concordat et les Médicis, et 10 en mathématiques, où je n’ai pas ouvert la bouche, si ce n’est pour dire des bêtises tout le temps. Voilà de l’indulgence ou je ne m’y connais pas.

À quand le Tréport ?

Dans douze jours !

Oh ! je voudrais déjà y être[33].


Samedi, 23 juillet 1887.

Je me suis presque brouillé avec Glatron aujourd’hui. Au moins pour toutes les vacances.

Cela m’ennuie.

Ce n’est pas qu’il soit bien amusant, ni même bien bon garçon, mais, c’est égal, ça m’ennuie tout de même.

Voilà comment c’est arrivé. À la fin d’une classe, je ne sais quelle plaisanterie je lui fais, et, en réponse, il me tend sa carte, par plaisanterie aussi. Je la prends, je la mets dans mon portefeuille en disant : « C’est bien. Je vais l’envoyer à Cerny avec quelque chose dessus. » Alors Glatron s’est mis à rager, mais à rager !… comme je rageai moi-même le jour où je me battis avec Lenoble, ce qui me valut, par parenthèse, une jaunisse. Glatron m’est tombé dessus à pieds et à poings, tapant principalement à la tête, et moi, avec la modestie qui me caractérise, je dirai franchement que je me suis défendu avec vaillance en pochant l’œil de mon adversaire, en évitant les crocs-en-jambe et en restant maître de l’objet en litige, la fameuse carte.

J’ai souvent remarqué cela, il n’y a rien de tel que les gens calmes pour bien se mettre en colère.

Nous ne nous sommes plus reparlé de la journée.

Ah ! que c’est bête, tout ça ! N’y pensons plus.

Aurai-je une mention ? Irai-je au Tréport ? That is the question, et non pas je ne sais quelle brouille éphémère, sans importance. Or je crois que j’aurai une mention, et je suis presque sûr d’aller au Tréport.

Oh ! la mer ! la mer ! je vais donc la voir enfin, elle que je n’ai pas vue depuis onze années. Je vais donc voir l’Océan, the dark and blue Ocean, le voir du matin au soir, me pénétrer de son odeur et de sa beauté, et rester des heures entières couché à plat ventre sur les falaises à regarder la mer sans limites et le soleil dans les vagues.

Je vais donc voir aussi ce high life que je connais si peu, et cette vie de plage que je ne connais pas du tout.

Et tout cela avec T… Je ne sais vraiment ce qui me fait le plus de plaisir des trois. Une seule chose m’ennuie, c’est de les avoir à la fois. Je voudrais bien l’Océan sans T…, ou T…, sans l’Océan. Mais, si je les vois ensemble, il y aura nécessairement l’un des deux que je serai obligé de laisser de côté, et je crois bien que ce sera l’Océan.

À moins cependant qu’on ne me lance dans le « Higguelifle », auquel cas je ne verrais aucun des deux, et où je m’ennuierais à mourir.

Étant là avec un tas de petits freluquets que je ne connais pas et de grandes jeunes filles qui me feront rentrer sous terre, je ferai des impairs, je serai mal à l’aise, je serai timide, je bégaierai, enfin je serai gauche au possible.

Mais cela ne sera pas ; j’espère bien qu’on nous laissera un peu plus de liberté et de solitude.

Avec ce que T… m’a dit des habitudes des plages et la confiance que ma tante a en moi, j’espère bien que je pourrai être souvent seul avec T… Et, quand on a seize ans, c’est agréable d’être souvent seul avec une jeune fille de dix-neuf ans quand cette jeune fille est votre cousine, et surtout quand elle-est un peu… un peu ça, enfin.

Et ma cousine T…, l’est joliment, sans qu’il en paraisse, et malgré les romans de Mme de Ségur dont se composent ses lectures.


Mercredi, 27 juillet.

Seigneur ! préservez-moi de la tentation !

J’ai été tenté aujourd’hui. Si je parlais comme un livre de messe, je dirais que c’est par l’esprit du mal, mais, comme je ne suis pas Mgr ***, je dirai simplement que c’est par la chair de mes seize ans, l’occasion, l’herbe tendre, et j’ai su résister.

Voilà l’histoire tout au long. Brocchi m’avait souvent raconté une foule d’histoires, me disant qu’il fréquentait les brasseries à femmes, et nombre d’autres choses, que je prenais pour autant de mensonges ; mais aujourd’hui, en revenant de la Sorbonne, il me fait passer comme par hasard par la rue Champollion, et, en passant devant «la Chouette », une femme assise sur la porte lui crie : « Tiens, Brocchi ! Viens donc ! Tu paies un bock, n’est-ce pas ? » Et, comme je marchais toujours : « Entre donc aussi, toi, là-bas ! Psst ! Psst ! » m’a-t-elle crié. Brocchi aussi, mais j’ai bravement continué mon chemin.

Eh bien ! comme je ne me parle ici qu’à moi-même, je puis dire, sans fausse modestie, que j’ai bien agi ; car, dans cette rue détournée et toujours déserte, personne n’aurait pu me voir.

Mais, après tout, quoique sur le moment même la tentation ait été forte, j’avoue qu’il ne m’en a pas coûté beaucoup. Je n’ai fait que mon devoir, mon simple devoir, en n’abusant pas de la confiance que Georges a en moi. Et, quant à moi, elles me dégoûtent, ces filles payées.


Jeudi 28.
J’ai ma mention ! Mais je ne suis que septième.

Vendredi, 29 juillet.

Je quitte Paris ce matin à 8 h. 30. Georges vient à la gare avec moi, et notre voiture traverse cet interminable boulevard Sébastopol encombré de poissardes et de petites voitures.

Puis trois heures de wagon ! Mince de scie !


Car que faire en wagon, à moins, de s’em… bêter ?

Enfin je m’occupe de différentes manières. Je regarde ma voisine : elle est laide. Elle ne vaut même pas la peine que je lui fasse du pied sous sa robe. Je regarde mon voisin d’en face : c’est un vieux gâteux. Mon voisin d’à côté : c’est un pauvre jeune homme poitrinaire. Le paysage ? Il est banal. Mon journal ? Il est ennuyeux.

Mais, sacredié ! il faut pourtant que je m’occupe !

Je récite mon alphabet. Cela m’ennuie. Je compte jusqu’à cent : je m’arrête à onze.

Alors je me récite des vers. La ballade du Désespéré, Rolla, Stella, tout y passe, même Bossuet.

Mais au bout d’une heure je suis au bout de mon rouleau. Que faire ?

Alors je chante — tout bas, en moi-même — les airs que je connais. Le duo de Lohengrin, la marche des Drapeaux, les Diamants de la Couronne, l’Invocation du Faust de Berlioz, tout cela forme un petit pot pourri assez curieux.

Enfin me voilà arrivé ! Je saute dans une voiture : « À Dizy, chez M. Louis ! » Et la rosse me conduit at home.

« Comment va papa ? dis-je à Alfred.

— Heu ! pas trop bien aujourd’hui. »

J’entre dans la salle à manger ; tout le monde est à table.

Papa ne me dit pas un mot. « Bonjour », et puis c’est tout.

J’attribue cela d’abord à son indisposition. J’entame la conversation : papa reste muet. Il doit y avoir quelque chose.

Enfin, quand tous les enfants sont partis avec Lucie, j’entame le point délicat : « Tu as reçu ma dépêche hier soir, papa ?

— Oui, mon enfant. Tu as un joli rang ! Cela me fait bien plaisir ! »

Voilà donc ce qu’il y avait ! Et papa continue :

« Septième ! Le dernier des mentionnés ! »

J’essaye en vain de rabibocher cela, de lui démontrer par a + b que je suis, après Givierge, un des deux ou trois meilleurs élèves de la classe, ce dont, toute modestie à part, je suis convaincu. Je lui explique la part stupide qu’on donne à la conduite à l’école. Mais il ne veut rien entendre. Il faudrait Georges pour le persuader. Ô Georges, que n’es-tu pas là !

Après le déjeuner, toute la famille part pour Épernay, sauf papa. Série de visites. Après trois heures de wagon, trois heures de visites, et, entre les deux, une semonce paternelle ! Jolie journée !

Première visite : à M. W.

« Eh bien, me dit-il dès qu’il me voit, c’est pour que je te félicite que tu viens me voir ?

— Comment, Monsieur ?

— Mais oui ! Je viens de voir dans le journal : « Pierre Louis, mention très bien. »

(Ah ! j’aime mieux cela ! Et je me disais en moi-même : « Ce Monsieur W… est vraiment un homme charmant. » Cependant je me récrie :)

« Bien seulement, Monsieur.

— Non, non, non, tu es trop modeste. J’ai vu très bien. »

Ah !

Mme François vient interrompre cette conversation vraiment bien agréable.

Fichue, Mme François ! Déjà presque vieille femme.

Et son mari ! Il a été d’un gaga aujourd’hui ! Il est possible qu’il soit toujours comme cela, après tout, mais c’était la première fois que je le voyais autant.

Et les visites continuent. Mme C. :

« Tiens ! c’est toi, mon Pierre ! On peut encore t’embrasser, n’est-ce pas ? »

Et elle me lave les deux joues.

Et ma tante !

Et T…

(Pas aimable aujourd’hui, T…)


Dimanche, 31 juillet. Dizy, 10 h. du soir.

Je viens de faire avec T…, une promenade au fond du jardin, de huit heures et demie à neuf heures.

Et nous avons causé, causé, causé ! Je ne sais plus trop ce qu’elle m’a dit maintenant, mais je l’écoutais parler, c’était tout ce qu’il me fallait.

Elle était très drôle, ce soir, et tapait sur tout le monde, avec un entrain, une méchanceté ! Et sur la petite Claire, et sur ce fat d’H…, et sur la grosse Mme Adrien.

« Tu sais, Pierre, j’étais furieuse ce matin, d’une humeur à tout casser. Figure-toi que Mme Adrien m’a vue causer avec H…, sur le pas de sa porte. Je me suis dit : « Voilà. Elle va aller raconter partout que je suis au mieux avec lui, que je le recherche, et patati, et patata. » Ça n’a pas manqué : deux minutes après elle voyait maman et lui racontait : « Quel âge a-t-il, H… ? Vingt et un ans ? Très bien ! Et puis avec ça joli garçon ! Ça ferait joliment l’affaire de votre fille. » Mais il n’y a pas de danger que je l’épouse.

(Heu ! je n’en suis pas bien sûr, moi.)

« Ah ! si tu l’avais vu, l’autre jour, aux régates : il avait un pantalon en tartan écossais tout serré dans le bas, et puis qui bouffait au genou en faisant la vis ; et puis il se campait, les jambes écartées, comme ça, les coudes levés, en braquant sa lorgnette sur moi. Et son grand chapeau gris qui s’en allait derrière ! »

Et T… écartait les jambes, écartait les coudes, cambrait le corsage, et avançait la tête. C’était à mourir de rire.


Dizy, mardi 3 août.

Non, jamais je n’ai autant ri en lisant qu’aujourd’hui.

J’étais à la bibliothèque d’Épernay. J’avais demandé la Légende des Siècles, et je lisais. Ben, il n’y a pas à dire, ça n’a rien de folichon, la Légende des Siècles. Ce n’est pas pour en dire du mal : je trouve cela admirable. Mais au bout d’une demi-heure, vrai, là, on en a assez.

Quand j’ai eu lu pour la sixième fois l’Épopée du Ver, je me suis levé, et je suis allé vers la planche aux romans.

Je tombe sur Petit Bob.

Tiens, Petit Bob ? Georges m’en a parlé. Il paraît que c’est très drôle. Voyons un peu.

J’ouvre. Chapitre X. Bob à l’Exposition.

Bob (regardant les oiseaux empaillés). — Oh ! M’sieu l’abbé, ces oiseaux, est-ce qui courent, est-ce qui volent, est-ce qui chantent, est-ce qui… est-ce qui font des petits ?

L’abbé. — !!!…

Bob. — Dites donc, M’sieu l’abbé, c’est-y plus difficile de faire des p’tits ou d’chanter ?

Là-dessus, me voilà parti d’un fou rire.

Et je continue le chapitre jusqu’au bout, et je reprends le commencement du chapitre, puis le commencement du livre, et je lis, je lis…

Je m’étais mis debout contre la rangée de livres, tournant le dos à M. Bran pour pouvoir lire à mon aise, et prêt à remettre le bouquin à mon aise au premier bruit de pas, car j’aurais été fort peu flatté que mon oncle Edmond ou Charles Dubois me vissent lire du Gyp.

À chaque instant, un passage délirant me faisait éclater. J’avais mis mon mouchoir dans ma bouche, je me mordais les lèvres, je me pinçais, mais rien n’y faisait, et j’étais continuellement obligé de m’arrêter ; je ne pouvais plus y tenir.

En sortant de là, je suis allé m’acheter de la crème Simon, comme m’a dit T…, pour faire passer mes boutons, car je suis vraiment trop laid, et T…, ne m’embrasse plus.

En rentrant ici, je me suis rasé pour la première fois moi-même avec le rasoir mécanique que papa m’a donné, et son blaireau et sa crème d’amandes. Puis je me suis mis de la crème Simon sur le menton et sur les joues. Mes joues sont maintenant douces comme une peau de jeune fille et exhalent une odeur de jolie femme qui m’y fait penser.

Oh ! je sais bien ! je deviens coquet, je pense de plus en plus à ma toilette, à la mode, à l’avis des femmes, et j’en viens à me farder la peau comme une femme.

Eh bien, après ?

Quand serai-je coquet, si ce n’est pas maintenant ? Quand penserai-je à ma toilette, si ce n’est pas à seize ans ? Quand enfin penserai-je à m’adoucir les joues, sinon aujourd’hui ? Ce n’est pas quand je serai barbu comme un sapeur, n’est-ce pas ?

Tant que je n’aurai que ces petites fantaisies, je n’aurai rien à me reprocher. J’aime mieux dépenser trente sous à un flacon de crème que cinq francs auprès d’une fille, comme font tant de mes camarades.

Non, mon seul désir aujourd’hui, c’est de passer le plus agréablement possible mes quinze jours au Tréport. Et pour cela, je veux faire tout mon possible pour faire plaisir à T…, afin qu’elle me le rende, et je veux lui présenter à embrasser des joues fraîches et roses, et non pas des joues toutes bourgeonnées et rougeaudes.


Le Tréport, 9 août 1887, mardi.

Je suis au Tréport.

Ainsi ce n’était donc pas un rêve, un projet. Cela s’est fait, et je vais passer quinze jours au bord de la mer, et dans le monde, et avec T…

Mais commençons par le commencement.

J’écris cette véridique et intéressante relation, de mon lit, à dix heures du soir, en tenant ma bougie de la main gauche.

Le voyage a été horriblement long (neuf heures), terriblement ennuyeux, et chaud, mais chaud !

Neuf heures de trajet en seconde le 9 août, par une température du Sénégal, cela peut bien compter pour quinze ans de purgatoire. Et le train allait de moins en moins vite. À la fin, d’Abbeville au Tréport, j’avais la tentation de descendre du train et de suivre à pied, comme on suit une voiture sur une côte. Et sans plaisanterie je l’aurais fait.

Enfin nous arrivons. Ma tante et T…, qui étaient parties hier en avance, viennent à la gare. Pas d’appartement. Nous nous reposons, T… et moi, dans l’appartement de M. B… pendant que mon oncle et ma tante vont cherchant un gîte. M. B… nous fait bientôt grâce de la contemplation de son appendice nasal, qu’il a fort développé et fort biscornu, et T… me nomme alors tous les passants en me racontant tous les cancans de plage. Mlle C… quinze ans, fille d’un conseiller municipal de Paris, tout ce qu’il y a de moins bien. Fait un traité sur le divorce… ou quelque chose de pis, me dit T… (hum ! hum !). MM. de F…, qui mettent des maillots roses avec leurs armes dessus.

— Tiens, voilà l’école mixte de la falaise. Les garçons, les filles, tout ça travaille ensemble, se baigne ensemble, couche ensemble (sic). Oh ! c’est charmant. — Jeanne B…, qui lit tous les mauvais romans qu’elle peut chiper, a vu à Paris les Mousquetaires au couvent, les Petits Mousquetaires, Mam’zelle Nitouche, le Bonheur conjugal, etc.

Mon oncle interrompt cette intéressante conversation en nous disant qu’il a loué un appartement, 17, rue des Pêcheurs, 350 francs. Nous y allons.

Qu’on se figure un perchoir à perroquet, avec deux chambres de trois mètres carrés à chaque étage et un escalier de bois impossible les reliant entre elles. Pas de cheminées. De l’air : à peine. Mais un petit coin de mer vu du côté de la rue.

T… arrive avec moi et dispose les chambres à sa manière : papa et maman au premier ; T… et moi au second, et les bonnes en haut.

Malheureusement, mon oncle revient et n’a pas les mêmes idées. Il entend que T… couche au premier près de ma tante, et lui au second auprès de moi.

« Oh ! papa, fait T… furieuse, mais pourquoi cela ? (Puis plus doucement :) Je ne veux pas te laisser monter les deux étages. » (Farceuse, va ! )

Alors mon oncle explique qu’il veut avoir la vue sur la mer. T… insiste. Peine perdue. T… dit tout bas à ma tante quelques mots que je n’entends pas.

« Oh ! quelle idée, fait ma tante. Mais ce n’est pas du tout cela ! »

(Moi je le crois bien que c’est « pour cela ». Ô Georges, aurais-tu raison ?)

Après le dîner nous sortons sur la plage. Nous regardons danser au Casino, puis, en remontant vers le port, nous rencontrons Jeanne B… et ses parents. Elle ne dit que quelques mots à T…, mais ça suffit.

Oh ! Quelle cocotte ! Décidément, elle a raté sa vocation.

Non, c’est vrai. Je la rencontrerais sur le Boul’Mich’ à dix heures du soir que…

Bonsoir ! Je souffle ma bougie, parce que je vais dire des bêtises.


Mercredi, 10 août.

Seconde journée au Tréport.

Mon oncle a pris pour moi un abonnement au Casino pour un mois. J’en ai déjà profité aujourd’hui. Je suis allé deux fois à la salle de lecture lire des journaux assommants, rien que pour jouir de mon privilège, et je suis allé le soir à une séance musico-théâtrale, où Tanesi chantait et où Persoons et Prudhon ont joué le Legs et Il faut qu’une porte, aussi mal qu’il est possible. J’ai entendu aussi à cette soirée pour la première fois l’ouverture de Guillaume Tell. Cela me paraît beau, mais j’aurais besoin de le réentendre.

À deux heures, mon oncle m’a emmené faire une promenade en mer, et je n’ai pas été malade. C’est la première fois que je vais en mer depuis Jersey.

Invité pour dimanche à un grand bal chez Mme Morel (!). Et moi qui ne sais pas danser ! Enfin, on essaiera de s’arranger. T… et cette cocotte de J. B… se dévoueront pour m’apprendre polka, valse, mazurka, quadrille et cotillon en deux leçons.

C’est égal, je vais faire des gaffes.


Jeudi, 11 août.

Le grand, le seul événement de la journée, le voici :

Ce matin, à dix heures et demie, une dame assez jolie, trente ans à peu près, traverse la plage pleine de monde pour aller pêcher aux crevettes, en maillot rose collant, en gants gris perle (!) et en béret blanc. Aussitôt toute la plage est en joie. Les petits gommeux, charmés d’une distraction, s’élancent sur son passage et font cercle autour d’elle ; les mamans prudes, tout en criant beaucoup, suivent leurs fils pour voir le scandale ; les jeunes filles se mêlent aux premiers rangs, et bientôt tout le monde a quitté sa place et cent cinquante personnes font cercle, en riant tout bas, en murmurant tout haut, et chacun faisant ses réflexions. Quelle inconvenance ! Peut-on se mettre dans un pareil costume ! Mais qui est-ce ? Savez-vous qui c’est ? — Et la dame continue la pêche sans s’apercevoir que son maillot a craqué et qu’un bout de chemise passe. Alors tous les jeunes gens se mettent à fredonner en chœur sur l’air de Boulange : « Ah ! ça passe, ça passe, ça passe. Ah ! ça passe par la fente. »

C’étaient les jeunes filles qui étaient contentes.

Un quart d’heure après, la même dame revient en costume de bain blanc et transparent ! Mais qui est-ce ?

On l’a su le soir : c’est une actrice des Variétés. Je ne sais pas son nom.

J’ai passé ma soirée au Casino. Je n’ai pas dansé et je m’y suis ennuyé à périr. Je prendrai demain ma première leçon de danse avec Mme Gendron.


Vendredi, 12 août.

Aujourd’hui, mon premier bain de mer. C’est bien agréable, et l’eau est bien bonne.

Aujourd’hui, ma première leçon de danse. C’est bien ennuyeux et les danseuses sont bien laides.


Samedi, 13 août.

Aujourd’hui, j’ai dansé pour la première fois, au Casino. J’ai polké deux fois, d’abord avec Jeanne B…, puis avec T… Je suis dans une joie incroyable. Je ne comptais pas danser en sortant d’ici, mais Jeanne B…, voyant que son père dansait avec T…, pour la première fois, lui aussi, elle m’a invité. J’ai d’abord refusé, je n’avais pas de gants. Mais mon oncle m’a prêté les siens, des gants trop larges, en Suède brun, que je me rappellerai toujours comme souvenir de ma première danse, et nous sommes bravement partis.

Mais, pour T…, je suis revenu à la maison chercher mes gants, et elle m’a accordé la seconde polka.

Il faut dire aussi que je ne danse guère bien encore, je ne me le dissimule pas, et même, si je voulais me le dissimuler, je ne le pourrais pas, car T… me le répète toute la journée. Elle prétend qu’elle est plus fatiguée quand elle a dansé une foi avec moi que quand elle a passé toute une soirée au Casino.

Oh ! demain ! la soirée chez Mme Morel.


Lundi, 15 août.

Eh bien, la soirée chez Mme Morel, prttt !

Je ne connais pas d’ennui comparable à celui qu’on éprouve quand on a fait la bêtise d’aller au bal sans savoir danser, et qu’on reste six heures de suite sans faire un mouvement, assis, sur une banquette, souffrant de la chaleur, de la poussière, du manque d’air, et surtout de la rage de voir vingt personnes s’amuser quand soi-même on se morfond sur place.

Voilà pourtant ce qui m’est arrivé hier.

J’ai dansé en tout une polka, et un quadrille avec T… La polka a été ordinaire, mais, pendant le quadrille, je me suis réellement bien amusé. Nous l’avons dansé à dix au lieu de huit, sans tenir compte d’aucune règle, sans mesure, mais en riant comme des fous. Ma voisine d’en face était la ravissante Mlle Wanda.

Et puis ç’a été fini pour la soirée. Le cotillon a duré trois heures et demie ! Et pendant ce temps, Oh !

À trois heures du matin, souper… Au bout d’un quart d’heure de table, tous les jeunes gens étaient gris. Ils se sont mis à chanter tout haut, puis à tue-tête, d’abord Frère Jacques, puis le Bi du bout du banc et d’autres chansons du même genre. Puis on en vint aux chansons politiques, Boulange, etc., et enfin aux chansons de brasserie. On a même été un peu loin. Les chansons de Célestine, ma cousine, et de Thérèse, Thérèse, mets-toi donc à ton aise, n’étaient pas faites pour des oreilles de jeunes filles.

Enfin nous sommes partis à quatre heures du matin, en plein jour, et rentrés à travers le Tréport endormi, ce qui était des plus curieux.

Mais le plus charmant souvenir qui me restera de cette soirée, c’est la Prière à sainte Catherine, dite par Mlle Wanda.


Dimanche, 21 août.

Je suis heureux, heureux, heureux. Tout me va, tout me réussit.

Aujourd’hui enfin, j’ai pu danser sérieusement. J’ai dansé huit fois sur douze : les deux polkas, les trois quadrilles et trois valses dont une avec Mlle Lucie Neuberger, que tout le monde se dispute.

Si j’ai réussi à danser tant que cela, c’est que j’ai abandonné ma chimère de faire danser de grandes jeunes filles et que je me suis rabattu sur mes petites camarades du cours de danse, dont quelques-unes (entre autres Mlle Lucie) sont très gentilles.

Oh ! la valse, quelle belle chose, mon Dieu !

Je dis donc que tout me réussit : en effet, hier et avant-hier, je vais faire une promenade en mer et sans le moindre malaise.

Ma tante m’a demandé de rester jusqu’à la fin du mois et Georges veut bien.

Et j’ai encore huit jours à voir T…

Je l’ai déchaussée aujourd’hui, ma parole, oui, déchaussée. Et c’est elle qui me l’a demandé. Et, deux minutes avant, elle s’était coiffée devant moi. Et, deux minutes après, elle m’a demandé de lui arranger son pouf qui s’en allait. Et j’étais occupé à cette délicate opération quand ma tante est arrivée, déclarant, sans se fâcher d’ailleurs, qu’elle le finirait à ma place.

Elle va bien, ma cousine.


Dizy, mardi, 20 septembre 1887.

Je te retrouve donc enfin, mon cher cahier, depuis si longtemps délaissé. Que de choses se sont passées depuis un mois ! Jamais je ne pourrai tout dire.

Je suis resté au Tréport bien plus longtemps que je ne pensais. Jusqu’au mardi 6 septembre.

J’ai continué à m’amuser le soir, comme je le dis dans mon dernier journal, et j’ai commencé à m’amuser dans la journée. Tout cela, parce que j’ai trouvé des amis. J’ai passé presque tout mon temps avec Maurice et Lucien Courtois, Lucien Goldschmidt, Rudi Hertz, Lucie Neuberger, Jenny Hertz, — et Mariquita Alvarez.

Nous étions toujours ensemble pour les parties et pour les quadrilles, et, quoiqu’ils fussent plus jeunes que moi de trois ou quatre ans, je m’amusais.

Des petites filles avec qui je dansais, une seule sera jolie plus tard, c’est Jenny Hertz, mais une seule est intéressante, c’est Mariquita Alvarez.

Mariquita Alvarez est une petite fille de onze ans qui, sous tous les rapports, a l’air d’une jeune fille de seize ans qui serait très avancée. Elle valse… comme son frère : je ne peux pas dire mieux. Des jeunes gens de vingt ans se la disputaient. Et elle a un esprit, une vivacité, une précocité en toutes choses, — renversants. Pas jolie, mais quelle fille !

Je me rappellerai toujours, je crois, notre partie à la guinguette du Mont-Huon avec Mariquita, Marguerite Boutroux, et mes amis et amies nommés plus haut.

Nous sommes revenus tous, bras dessus, bras dessous, au triple galop, à travers tout le Tréport, en hurlant : « En r’venant d’Suresnes », et « Célestine, ma cousine », etc… Mariquita était inouïe.

Je voudrais bien parler aussi de Lucien Goldschmidt, mais je n’ai pas le temps.

Je voudrais bien dire aussi comment, la veille de mon départ, j’ai abordé Renelle, le premier violon de l’orchestre du Tréport, pour le féliciter de sa Rêverie et de sa Canzonetta, comment il m’a promis de me les copier et de me les envoyer ici. Peut-être prendrai-je des leçons avec lui cet hiver.

Mais je ne veux rien raconter.

Ah ! cependant, et les succès de T… au Casino ? Succès fou grâce à sa taille charmante, « la plus jolie du Tréport », disait fort justement le colonel Fiaux.

Et les fortes mers de la fin du mois ? Je ne peux pourtant pas n’en rien dire. C’était superbe, merveilleux.

Nous avons déménagé le 1er septembre pour venir habiter quai du Port, n° 19, au-dessus d’un pharmacien.

Enfin, je suis parti navré, désespéré de quitter le Tréport, le mardi 5 septembre 1887, à six heures du matin.

Finie la joie, fini le plaisir, fini l’été. En route pour six mois d’hiver et d’embêtement.

Je suis triste, ennuyé, abêti. Je ne fais rien. Glatron vient de venir avec Marcel. Ils sont partis aujourd’hui, et me voilà de nouveau seul. Le temps est triste, les feuilles jaunies, la pluie lugubre, et le ciel aussi, et moi bien plus.

Mais, je vais bien, je grandis, je prends des forces, je le sens. Je pèse soixante kilos juste. Je ne peux toujours pas savoir si je suis joli garçon ! Il y a des moments où je me trouve hideux, et d’autres où je me trouve moins mal. Où est la vérité ? On me dit que je suis bien. Dois-je le croire ? Ah ! peu importe après tout !

Une chose seulement m’effraie, m’épouvante même : suis-je… suis-je… bête ?

Oh non ! ce serait trop affreux !


Morceaux de Musique

entendus pour la première fois au Casino du Tréport, et que j’ai trouvés jolis :

Mendelssohn. Chant du Printemps.
Schumann. Chant du soir.
Bizet. L’Arlésienne (1re suite).
Massenet. Le dernier sommeil de la Vierge.
Gounod. Ballet de Faust.
 Entr’acte de la Colombe.
  »  de Philémon et Baucis.
Dancla. Rêverie.
Massenet. Souvenez-vous (dans l’église).
Saint-Saëns. — Pavane d’Étienne Marcel.
Massenet. — Sévillane de Don César.
Mendelssohn. — Ouverture de la Grotte de Fingal.
Rossini. — Ouverture de Guillaume Tell.
Massenet. — « Pleurez, mes yeux » (Le Cid).
Rossini. — La Romance du Saule.
Saint-Saëns. L’Attente (poésie de Victor Hugo).
Meyerbeer. — Marche du Prophète.
Renelle. Canzonetta.
A. Thomas. Raymond, ouverture.
Rossini. — Ouverture de l’Italienne à Alger.
Weber. — Ouverture d’Obéron.
Wagner. Marche de Tannhäuser (je ne l’ai pas comprise,
 mais je manque de confiance).
Chopin. Marche funèbre.
Renelle. Rêverie.
A. Thomas. — Ouverture du Roman d’Elvire.
E. Guiraud. — Mélodrame de Piccolino.

Strauss. Le Papillon de nuit (valse).
Haydn. — Andante de la Surprise.
Estudiantina (valse).
Mozart. — Ouverture de Don Juan.
Desormes. En r’venant de la r’vue (polka).
Mozart. — Ouverture des Noces de Figaro.
Auber. — Ouverture de la Muette.
Brerisled. Rêve après le bal.
P. Gillet. Loin du bal.
Portemann. — Entr’acte de Macbeth (4e acte).
Durand. Chacone.
Raff. Cavatine.

Vendredi, 23 septembre 87.

Georges est arrivé avant-hier soir, et me voici tout transformé. Dès qu’il est là, je suis tout autre. Ma gaieté, ma paresse, mes plaisanteries, tout cela s’en va pour faire place à une perpétuelle admiration.

Quand je le vois, il me semble que la suprême distinction, la suprême intelligence, et la suprême honte (pour moi) soient devant mes yeux. Tout ce qu’il fait, je le trouve bien ; tout ce qu’il dit, je le trouve habile. C’est plus que de l’admiration : c’est de l’ébahissement. Ma tante Mougeot devait regarder maman de la même façon.

Je l’aime beaucoup, mon frère. Je puis même dire que c’est la personne que j’aime le plus au monde, en ce moment. Et pourtant… je ne l’aime pas comme j’aimais Paul. Je ne l’aime pas comme on aime son frère : je le sens trop au-dessus de moi. Je l’aime énormément, mais comme une personne à qui l’on doit tout et dont on se sent adoré.

L’affection, l’amour que j’ai pour lui est presque tout entier composé de reconnaissance et de réciprocité. Je l’admire trop pour l’aimer comme Paul.


Paris, 15 octobre 1887, 7 h. du soir.

Que je suis paresseux ! Voilà encore près d’un mois que je n’ai écrit une ligne ici. Et j’ai cependant tant de choses à dire !

J’ai lu les Misérables !

Je note cela comme un événement : j’ai commencé l’épopée sublime le dimanche 11 septembre et je l’ai finie le dimanche 2 octobre.

Ici, je m’arrête. Je cherche des expressions, aucune ne me satisfait, toutes sont trop faibles.

Je ne peux pas encore comprendre Homère ni Eschyle ; je n’ai rien lu d’Isaïe ni de Shakespeare, ou presque rien, mais j’atteste ici que rien ne peut être plus beau parmi les œuvres des hommes.

J’atteste que rien dans l’Iliade ne peut être aussi beau que la bataille de Waterloo, et qu’Achille et qu’Hector ne sont que des femmelettes à côté d’Enjolras et de ses lieutenants, et je donnerais toutes les femmes d’Homère pour l’admirable Éponine de Victor Hugo.

On parle des remords d’Oreste. Eschyle aurait-il fait « la Tempête sous un crâne » ? Aurait-il fait si beau ? Aurait-il fait si vrai ?

Qu’est-ce que la mort d’Achille à côté de celle de Gavroche ?

Et, plus près de nous, chez nous, en France, dans quel prétendu chef-d’œuvre trouve-t-on un prêtre comme Mgr Myriel ? Dans quel Atala ? Dans quel Jocelyn ?

Où trouve-t-on, dans le roman ou dans la réalité, un Ménélas, un « vieil Horace », un Montyon ou un saint Vincent de Paul qui aille à la cheville du demi-dieu Jean Valjean ?

Et pourtant cela est « vrai ». Cet homme pourrait avoir vécu. Ce n’est point un géant fabuleux, parent des Burgraves, il a existé. Tel est l’art inouï du plus grand des hommes.

Oh ! le chemin creux d’Ohain ! Oh ! le plateau de Mont-Saint-Jean ! Et le dernier bataillon de la garde luttant, Cambronne en tête, le soir de la bataille.

Et la barricade surtout ! Quelle épopée !

Je voudrais tout citer.

Voyons ! dans quel chef-d’œuvre de l’esprit humain trouve-t-on un dévouement maternel aussi beau que celui de Fantine ? La mort n’est rien à côté de ce qu’elle fait. Rien !

Je répète toujours la même chose, mais aussi c’est toujours la même chose : c’est gigantesque ! d’un bout à l’autre !

Cosette dans la forêt ! Cosette au couvent ! La mort de Javert ! La mort de Gavroche ! La mort d’Eponine ! La mort d’Enjolras ! Autant de chefs-d’œuvre.

J’ai lu la dernière partie du dernier volume, au fond du jardin, assis sur le banc vert en face de la serre. Quand j’ai lu le passage où Jean Valjean, éconduit, revient chaque jour voir les fenêtres de Cosette, d’en bas, et chaque jour ses forces diminuant, raccourcit chaque jour son chemin jusqu’à ne plus aller qu’en bas de sa maison à lui, les larmes me sont venues aux yeux. Je les ai rentrées. C’est bête de pleurer pour un roman !

Quand j’ai vu Jean Valjean sentant venir la mort écrire cette lettre incohérente à sa chère Cosette, et ne, pouvant achever : « C’est fini !… Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je ne la verrai plus », j’ai pleuré et je me suis promené de long en large dans l’allée de la palissade, n’essayant plus de cacher les larmes que je sentais venir…

Enfin, quand j’ai lu ces adieux sublimes de Jean Valjean (ô Homère, pitié !) j’ai pleuré, pleuré, pleuré comme un enfant, songeant à Paul et à bien des choses. Je ne pleure plus jamais ; je n’avais pas pleuré ainsi depuis un an peut-être. Ayant fini le volume, je l’ai refermé et je suis remonté dans ma chambre où j’ai sangloté dans mon édredon, la tête dans mes mains, à genoux, heureux de pouvoir pleurer en pensant à mon pauvre frère et à ma pauvre maman.

« Elle s’appelait Fantine. Rappelle-toi ce nom : Fantine. Mets-toi à genoux toutes les fois que tu le prononceras. Elle a bien souffert. Et t’a bien aimée. »

Oh ! maman, maman ! ma pauvre maman ! Tout cela s’appliquait si bien à elle ! Elle a bien souffert. Et t’a bien aimée. Tu me l’as dit tant de fois.

Enfin, j’ai lavé mes yeux et je suis descendu. Élise me rencontre : « Tu as pleuré ? Pourquoi ? Monsieur Louis t’a grondé ? » Je fais signe que non. « Tu as pensé à Paul ? » Et la pauvre fille sanglote, elle aussi, sur la rampe de l’escalier. Elle me raconte pour la vingtième fois les détails de la mort de Paul : « Il est dix heures, c’est fini. Ils ne viendront plus, je ne les verrai plus ! » Pauvre frère ! Il nous aimait tant ! Et moi ! Je l’idolâtrais ! J’aurais donné vingt ans de ma vie pour pouvoir lui dire adieu ! Et dire que cela a été impossible ! Que tout le monde lui a dit adieu, jusqu’au jardinier, et que moi, son frère, je n’ai pas pu embrasser une dernière fois celui que j’aimerais plus que tout au monde. Mon pauvre frère ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! faites que je meure comme lui !

Dimanche, 23 octobre 1887.

Je reviens du Concert Colonne.


programme
  Massenet, Ouverture de Phèdre.
  E. Grieg, le Printemps.
  Beethoven, Symphonie en fa (8e).
  Bizet, l’Arlésienne.
   Marche des Rois Mages
Minuetto.
Entr’acte du 3e acte.
Adagietto.
Carillon.
  Saint-Saëns, Danse macabre.

Je mets l’Arlésienne au rang des plus belles choses que j’aie jamais entendues. La marche et le carillon sont des airs superbes, le minuetto et l’adagietto ont une finesse, un esprit que je ne puis comparer qu’aux plus jolis airs d’Haydn, et encore ! quant à l’entr’acte, c’est grandiose comme du Wagner.

J’étais placé au deuxième amphithéâtre. Après chacun des trois premiers morceaux de l’Arlésienne, il y a eu chez mes voisins les étudiants une explosion d’enthousiasme, de cris, de hurlements de joie, bravo, bravo, aho, aho, bis, bis, comme je n’en avais jamais vu. Tout le monde s’était levé, frappait des mains, des pieds, de la canne, vive Colonne, bravo Colonne, bis, bis !!

Colonne a résisté pour le premier morceau, mais il a été contraint de céder pour le second et le troisième.

Dieu, que c’est beau, que c’est beau ! Si ce pauvre Bizet pouvait voir cela.

Je ne dirai rien des autres pièces du concert, c’est tellement au-dessous de l’Arlésienne.

L’ouverture de Phèdre, cependant, est très belle.

Le Printemps est un joli thème, mais un peu monotone, très joli pourtant.

On a bissé l’allegretto scherzando de la symphonie.

La Danse macabre est très curieuse. Dans son genre elle est même admirable. Mais je comprends qu’on puisse ne pas aimer cela. Cela n’a fait du reste aucun effet ; je ne connais guère que la chevauchée de Walkür qu’on pourrait jouer avec effet après l’Arlésienne.

Et pourtant l’orchestre n’est guère bon. Cela n’approche pas de Lamoureux.

P.-S. Je vois dans les journaux que l’empereur du Brésil y assistait. Et moi qui ne l’ai pas vu.


Lundi, 24 octobre 87.

« C’t’espèce d’hugolâtre qui s’appelle Louis ! »

programme des concerts
que j’ai entendus jusqu’ici.

J’ai conservé tous les programmes des concerts que j’ai entendus depuis que je joue du violon, c’est-à-dire depuis que je puis comprendre la musique. Je vais les reproduire ici.

Mais, auparavant, voici les morceaux que je me rappelle avoir entendus quand j’étais petit.

 Beethoven, Symphonie héroïque.
Symphonie pastorale.
Symphonie en ut majeur.
Symphonie avec Chœurs.
 Wagner, Tristan et Yseult, 1er acte.
Maîtres Chanteurs (avec Georges).
 Gounod, Le Soir, chanté par Faure.

Voici deux anciens programmes que j’ai retrouvés :

1883. (Entendu à Pasdeloup avec Paul.)

 Beethoven, Symphonie en ut mineur.
 Wagner, Lohengrin, 1er acte.
 Beethoven, Sérénade.
 Wagner, Tannhäuser, 3e acte.

Et c’est tout. C’est le plus beau concert que j’aie entendu de ma vie.


1er février 1885. Lamoureux (avec Élisabeth.)
 Beethoven, Symphonie pastorale.

 Grieg, Concerto en la pour piano, joué par Diémer.
 Saint-Saëns, Air de Samson et Dalila, chanté par Mme Brunet-Lafleur.
 Vincent d’Indy, Sauge fleurie.
 Haydn, Air de l’Orféo. Chantés par Mme Brunet-Lafleur.
 Lotti, Pur dicesti.
 Wagner, Fragments des Maîtres Chanteurs.

Je retins de ce concert, outre la Symphonie, l’air de l’Orféo, qui est délicieux, et la marche des corporations des Maîtres Chanteurs.

Mais les concerts sérieux ne commencent qu’avec le suivant :


Concert Lamoureux
28 nov. 1886.
 Chabrier, Ouverture de Gwendoline.
 Wagner, Siegfried Idyll.
 Beethoven, Symphonie pastorale.
 Wagner, Ouverture du Tannhäuser.
 Saint-Saëns, Le Rouet d’Omphale.
 Wagner, Chevauchée des Walkyries.

Je n’ai pas besoin de dire que jamais aucun concert ne m’avait fait autant de plaisir que celui-ci. J’ai rarement vu un aussi beau programme.

Le premier morceau est assez beau, mais je ne l’ai pas compris.

La pastorale m’a transporté.

Quant à l’ouverture du Tannhäuser, je puis dire qu’aucun morceau ne m’a fait une impression pareille. Je ne crois pas qu’on puisse jamais dépasser cela en musique.

Le Rouet a un beau thème qui revient dans tout le morceau et donne une grande allure à toute la partition.

La fin de la chevauchée est une merveille. Quel mouvement !


Concert Colonne
5 décembre 1886.

Max Bruch, Prélude de Lorelli (1re audition).
Schumann, Première Symphonie (si bémol).
1. Introduction et Allegro.
2. Larghetto et scherzo.
**3. Allegretto animato et grazioso (charmant).
Bach, Cinquième concerto.
Piano : Diémer.
Flûte : Cantié.
Violon : Rémy.
Massenet, Scènes alsaciennes.
1. Dimanche matin.
2. Au Cabaret.
3. Sous les tilleuls violoncelle, Mariotti.
clarinette, Bourmy.

4. Dimanche soir.

 Couperin, la Favorite. Diémer
 Rameau, le Rappel des oiseaux. Diémer
 Liszt, 11e Rapsodie hongroise.
 Beethoven, Ouverture de Léonore.

Le plus joli morceau de ce concert était la troisième scène alsacienne, un admirable duo pour violoncelle et clarinette, un des plus charmants morceaux que j’aie entendus de ma vie.

Le Concerto de Bach est délicieux.

Le Rappel des oiseaux est un très gracieux morceau.

La Rapsodie n’est qu’un tour de force, joli d’ailleurs et admirablement joué.


Concert Colonne
13 décembre 1886.

 Mozart, Ouverture de la Flûte enchantée.
 Schubert, Symphonie en ut.
  1. Introduction et allegro.
2. Andante.
3. Scherzo.
4. Finale.
 Bach, 5me Concerto (comme au dernier concert).
 Berlioz, Ballet des Troyens.
 Haendel, Chacone en sol majeur, Diémer.
 Massenet, Scènes alsaciennes.
  1. Dimanche matin. 3. Sous les tilleuls.
2. Au Cabaret.     4. Dimanche soir.

Ce concert est presque le même que le précédent. Je n’y étais retourné que pour le n° 3 des Scènes alsaciennes. On l’a bissé, les deux fois. L’ouverture de Mozart ne m’a pas frappé.

La symphonie de Schubert est belle. Le ballet est extraordinairement mouvementé et dansant.


Mercredi, 26 oct. 87.

Aujourd’hui j’ai demandé à Georges de me faire une liste des vingt volumes dont il composerait une bibliothèque si on lui interdisait d’en prendre davantage et s’il ne pouvait pas en regarder d’autres. Il m’a donné la liste de la page suivante. Puis, comme je lui demandais lequel de ceux-là il choisirait si on ne lui en laissait qu’un, et qu’il dût rester enfermé éternellement avec, il m’a nommé Shakespeare. — Et si non te retirait Shakespeare ? — Je prendrais Saint-Simon — Si on te retirait Saint-Simon ? — Je prendrais Montaigne, puis Hugo, etc.

Voilà dans quel ordre il me dicta sa liste :


Bibliothèque de vingt volumes
Liste de Georges

 I Shakespeare.
 II Saint-Simon.
 III Montaigne.

 IV Victor Hugo (Légende des Siècles et Théâtre).
 V Musset (Poésies et Théâtre).
 VI Voltaire (Contes et Correspondance).
 VII Cardinal de Retz.
 VIII Molière.
 IX Gœthe (Faust).
 X Montesquieu (Esprit des Lois et Lettres persanes)
 XI Aristote (Politique).
 XII Pascal (Pensées).
 XIII Lucrèce.
 XIV La Fontaine (Fables).
 XV La Rochefoucauld.
 XVI Renan (Souvenirs d’enfance et de jeunesse).
 XVII Tolstoï (Anna Karénine).
 XVIII Racine (Andromaque).
 XIX Shelley.
 XX Schiller (Wallenstein).

Le premier qu’il m’a nommé avant de les ranger par ordre a été Musset. Il n’a jamais voulu mettre Byron.


Mes opinions et mes idées
le 26 octobre 1887.

Si l’on me posait les questions suivantes, j’y répondrais ainsi :

Quelle est votre religion ?

Celle de Victor Hugo en tous points.
Quelle est la perfection chez l’homme ?
La distinction et l’honnêteté.
Quelle est la perfection chez la femme ?
La tendresse et la beauté.
Quel est le comble du bonheur physique ?
L’amour des sens (du moins, je le crois, n’en ayant pas d’expérience).
Quel est le comble du bonheur moral ?
L’amour platonique.
Un homme doit-il se marier ?
Incontestablement.
À quel âge vous marierez-vous ?
À vingt-six ans.
Quel âge aura votre femme ?
Elle sera le plus jeune possible, seize, dix-sept, dix-huit ans. Une enfant. Mon Dieu ! puissiez-vous réaliser mon rêve !
Combien désireriez-vous avoir d’enfants ?
Cinq. Trois filles et deux garçons.
10° Quelle est votre opinion politique ?
Si je n’écoutais que ma conscience, je serais socialiste. Mais les conséquences de la révolution sociale me terrifient. Aussi, je suis républicain modéré.
11° Quelle est la seule profession désirable ?
La diplomatie. Je serai diplomate, et je deviendrai ambassadeur, parce que je le veux, — et je sens que je le peux.

12° Quel est le plus grand malheur puisse vous arriver ?
Voir Georges mourir avant moi.
13° Dans l’histoire tout entière, quel est l’homme que vous admirez le plus ?
Victor Hugo, le plus grand écrivain de tous les temps et de tous les pays.
14° Et quel est celui que vous aimez-le mieux ?
Jésus-Christ ! Le plus grand homme de tous les temps et de tous les pays.
15° Dans l’histoire tout entière, quelle est la femme que vous admirez le plus ?
Marie-Madeleine.
16° Et quelle est celle que vous aimez le mieux ?
Ma future maîtresse, qui deviendra ma femme si Dieu y consent.
17° Quelle est la plus belle langue ?
Le français.
18° Quel est le poète que vous aimez le mieux ?
Alfred de Musset.
19° Quel est celui que vous admirez le plus ?
Victor Hugo[34].
20° Après ces deux génies, quels sont vos poètes préférés ?
Molière, Leconte de Lisle, Ronsard.
21° Quelles sont les pièces de vers que vous préférez ?

Alfred de Musset : Rolla, Nuit de Mai. Victor Hugo : l’Expiation, À Villequier, Booz endormi, Tristesse d’Olympio.
Leconte de Lisle : Kaïn.
Ronsard : « Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle. »
« Que dites-vous que pensez-vous, mignonne ?»
L’Odelette à la rose.
22° Quels sont les prosateurs français que vous admirez le plus ?
Pascal, Renan, Flaubert.
23° Quel est le prosateur français que vous aimez le mieux ?
Musset.
24° Quels sont les morceaux de prose que vous préférez ?
Bossuet : Oraison funèbre de Madame.
Pascal : l’Infini.
Victor Hugo : Waterloo (les Misérables).
Renan : la Petite Noémi. Préfaces.
Flaubert : Invocation à la Lune (Salammbô).
Mérimée : Mateo Falcone.
25° Quels sont les romans que vous admirez le plus ? »
Victor Hugo : les Misérables.
Flaubert : Salammbô.
Tourguenieff : Terres Vierges.
Chateaubriand : Atala.
26° Quels sont ceux (outre les précédents)

qui vous ont fait le plus de plaisir à lire ?
E. Pouvillon : Césette.
A. Assollant : Chiffon.
L. Halévy : Criquette.
27° Quelles sont les pièces de théâtre que vous admirez ?
Les Burgraves, le Cid.
28° Quelles sont celles que vous aimez ?
Hernani, Fantasia, et presque tous les proverbes de Musset.
29° Comment composeriez-vous une bibliothèque de vingt volumes ?
reliées en
Victor Hugo, Poésies complètes 3 vol.
A. de Musset, Œuvres 1 vol.
Leconte de Lisle, Poésies 1 vol.
Ronsard, Poésies 1 vol.
La Fontaine, Œuvres 1 vol.
Victor Hugo, Théâtre 1 vol.
Corneille, Œuvres 1 vol.
Molière, Théâtre 1 vol.
Labiche, Chefs-d’œuvre 1 vol.
La Bible 1 vol.
Renan, Vie de Jésus 1 vol.
Pascal, Pensées 1 vol.
Flaubert, Salammbô 1 vol.
Byron, Œuvres 1 vol.
Shakespeare, Œuvres 1 vol.
Mistral, Mireille 1 vol.

Wagner, Tannhäuser et Lohengrin 1 vol.
Berlioz, Damnation de Faust
Gounod, Faust
1 vol.

Total : 20 vol.
30° Quels sont les héros de roman que vous admirez le plus ?
Jean Valjean, Athos.
31° Quels sont ceux que vous aimez le mieux ?
Jean Frollo, Chicot.
32° Quelles sont les héroïnes de roman que vous admirez ?
Fantine, Colomba, Marianne.
33° Quelles sont celles que vous aimez ?
Presque toutes. Je cite au hasard : la Esmeralda, Amy Robsart, Sibylle, Bettina, Césette, Criquette, Chiffon, Diane de Meridor, Salammbô.
Tout cela sans aucun ordre, et pêle-mêle.
34° Quels sont les héros de théâtre que vous admirez ?
Le Cid, Job.
35° Ceux que vous aimez ?
Hernani.
36° Quelles sont les héroïnes de théâtre que vous admirez ?
Doña Sol, Guanhumara, Camille, Hermione, La Tisbé.
37° Quelle est celle que vous aimez le mieux ?
Blanche (le Roi s’amuse).

38° Quels sont vos poètes étrangers favoris[35] ?
Byron, Mistral, Swinburne[36].
39° Quels sont les morceaux étrangers que vous préférez ?
Isaïe, son livre entier[37].
Jésus-Christ, Sermon sur la montagne.
Eschyle, Invocation de Prométhée.
Virgile, Descente aux enfers.
Et, dans un autre genre :
Byron, ’T is sweet.
Mistral, Chanson de Magali.
40° Quel est l’art que vous préférez ?
La musique.
41° Quels sont les instruments de musique que vous préférez ?
Violon, violoncelle, clarinette.
42° D’après vous, quels sont les plus grands musiciens ?
Wagner et Beethoven, deux Allemands, malheureusement !
43° Après ceux-là ?
Les musiciens de l’école française actuelle.
Par ordre : Massenet, Berlioz, Gounod, Bizet. — Schumann aussi.

Je ne connais pas les maîtres italiens, ou très peu.
44° Quel est le morceau de musique qui vous a fait la plus grande impression à l’orchestre ?
L’ouverture du Tannhäuser.
45° Ensuite ?
Massenet, Sous les Tilleuls (3me scène alsacienne).
Bizet, Nocturne des Pêcheurs de perles.
Gounod, Ballet de Faust (N° 6, Vénus et Astarté).
(Noter que je n’ai jamais été à l’Opéra.)
Schumann, Chant du soir.
Mendelssohn, Chant du printemps.
Berlioz, Invocation à la Nature.
Hérold, « Rendez-moi ma patrie. »
Berlioz, Apothéose de Marguerite.
Beethoven, Symphonies pastorale et en la.
46° Quels sont les peintres que vous préférez ?
Prud’hon, Watteau, Henner et en général les peintres de l’école française. Je ne comprends pas les Italiens. (Noter que je ne connais que le Louvre.)
47° Quels sont vos tableaux favoris ?
Watteau, L’Inconstant, Le Départ pour Cythère.
Prud’hon, Assomption.
Henner, Hérodiade.
Greuze, La Cruche cassée

Gérard Dov, La Femme hydropique.
Titien, La Bella di Tiziano.
Regnault, Le Général Prim.
Millet, Les Glaneuses.
48° Quel est le plus grand sculpteur à votre avis ?
Michel-Ange.
49° Quelles sont les statues que vous préférez ?
Michel-Ange, Le Tombeau des Médicis.
(tout entier).
X***, Victoire de Samothrace.
Jean Goujon, La Diane au Cerf.
Bartholdi, Le Lion de Belfort.
50° Enfin, quelle est votre occupation favorite ?
Jouer du violon ou lire de beaux vers.

Lundi, 31 octobre 87.

J’ai été hier au concert ; Programme :


Concert Colonne
30 octobre 1887.

 Mozart, Ouverture de Don Juan.
 Berlioz, Symphonie fantastique.
   *1. Rêverie. Passions.
   *2. Un Bal.
   *3. Scène aux champs.
 **4. Marche au supplice (bissé).
    5. Sabbat.

Bizet, l’Arlésienne.
   *1. Prélude.
   *2. Minuetto (bissé).
  **3. Entr’acte du 3e acte (bissé).
   *4. Adagietto.
   *5. Carillon.
Lalo, Rapsodie norvégienne.

Quelle belle chose, mon Dieu, que la musique ! Je ne crois pas avoir jamais entendu un concert qui m’a fait autant de plaisir que celui-ci. Je sais bien que je dis cela toutes les fois[38]. Mais quel beau programme, aussi ! Je dis tout de suite que je n’ai compris, ni l’ouverture de Don Juan, ni la Rapsodie. À une autre fois.

La Symphonie fantastique est, d’après Renelle, le chef-d’œuvre de Berlioz. Je crois, ma foi, qu’il a raison. Ce n’est pas au-dessus de la Damnation, mais c’est bien aussi beau. Le premier morceau est merveilleux. Le thème, l’« idée fixe », est une des plus suaves et des plus gracieuses mélodies que je connaisse. Le Bal est d’un entrain, d’un vif, c’est inouï. La Scène aux champs est aussi jolie, presque, que la Pastorale de Beethoven. Quant à la Marche au supplice, je n’en dirai rien, car j’ai besoin de toutes mes expressions pour l’Arlésienne qui va venir. C’est sublime, tout simplement.

Je mets cependant au-dessus de tout cela l’entr’acte de l’Arlésienne. Je ne connais rien de plus grandiose que cela, à part l’ouverture du Tannhäuser, bien entendu.

Avec cela, l’adagietto et la seconde partie du prélude sont autant de chefs-d’œuvre. Le minuetto aussi, du reste, et le carillon, et tout !

J’ai rencontré M. Cart au concert pendant l’entr’acte, sur le balcon encombré de matériaux. Ô commission d’incendie, que tu es rasante !

Nous avons d’abord causé boîte, puis musique. M. Cart, comme tous les gens de goût, trouve que le Faust de Gounod n’est pas à comparer à celui de Berlioz. Il me cite l’Invocation à la nature et, dans la Symphonie, la Marche au supplice.

Rencontré aussi Tausserat et Brocchi.

En sortant, été prendre des nouvelles de Glatron, un peu souffrant, puis, promené de l’autre côté de l’eau. Première fois vu clair de lune sur la Seine. Ciel presque sans nuages, nuit presque complète, spectacle merveilleux. Je suis resté bien dix minutes Sur le pont des Saints-Pères à regarder la Cité noire sur le ciel de plomb, et la lune au-dessus, « hostie énorme ».

Je ferai une croix dans mon calendrier, à la date du 30 octobre.

Georges m’a lu hier soir pour la première fois du Heine.

Avant, jamais je n’avais éprouvé aucun plaisir à lire de l’allemand, si ce n’est peut-être avant-hier en lisant Mignon.

Hier, ç’a été un ravissement, d’un bout à l’autre, comme pour du Byron. — j’allais dire comme pour du Musset (blasphème).

Georges m’a lu d’abord les Grenadiers : der Kaiser, der Kaiser gefangen !

Puis le Sapin sur la montagne, et Lorelei, et « so rein, so schôn, so hold », et la Conversation sur l’amour : (Ach ! Wie so ?) et Tout cela m’est déjà arrivé une fois, et Le Bon Dieu : « So lieb, ich bin der liebe Gott ! » et cela vous brise « das Herz entzwei », et surtout. : « so welk’ ich und sterbe. »

Et bien d’autres.

Il semble que ce ne soit plus de l’allemand. Heine en a fait une langue douce, aimante, spirituelle.

Dieu, que c’est joli !


Samedi, 12 novembre 1887.

Je viens de passer un examen de latin, interrogé par… Michel Bréal ! Excusez du peu !

Vrai succès, du reste. Bréal m’a félicité, Chu m’a félicité, l’oiseau m’a félicité, le métèque me félicitera, j’en suis aussi sûr que si c’était fait. Note 17.

Michel Bréal est un petit homme voûté, calme, une petite chouette. Des sourcils de hibou, des yeux de chat-huant, un nez de faucon, et puis une grande bouche juste sur le menton, bouche qui n’a pas d’égale chez les mammifères de son espèce, une bouche de carpe. Ses yeux ne bougent pas. Jamais les paupières ne s’abaissent ; quand il parle, son menton se déplace lentement comme un poisson rouge qui respire, et, par-dessus le marché, une tête qui n’en finit plus par derrière, à peu près comme la mienne[39].

Il a l’air intelligent, pourtant.


Dimanche, 13 novembre 1887.

J’arrive de chez Lamoureux, 3me concert. C’est la première fois de cette année-ci. Le programme était superbe.


Concert Lamoureux
13 novembre 1887.

programme
Mendelssohn, Symphonie italienne.
  a. Allegro vivace.
*b. Andante con moto.
 c. Con moto moderato.
 d. Saltarello presto.

Beethoven, * Prométhée (fragment).
Schumann, Manfred (fragments symphoniques).
   a. Ouverture.
   b. Ranz des vaches.
   c. Entr’acte.
* d. Apparition de la Fée des Alpes.
Emm. Chabrier, * España.
Saint-Saëns, * le Rouet d’Omphale.
R. Wagner, *** Ouverture de Tannhâuser.

Je n’ai pas besoin de dire pour quel morceau je suis allé à ce concert. N’y aurait-il eu que celui-là, que j’y serais allé quand même. Mais commençons par…


Lundi, 21 novembre 1887.

Hier soir, Jacques a dîné ici. Après, il m’a emmené, soi-disant pour aller voir jouer l’Abbé Constantin, mais en réalité pour aller au Palais-Royal voir la revue de Wolff, le Club des Pannés.

Comme toute revue, le Club des Pannés n’a ni queue ni tête. Dailly traverse l’orchestre et essaye de prendre place au fauteuil du chef d’orchestre ; celui-ci se débat, et ils finissent par conduire ensemble. « Vieux débris », l’appelle Dailly. « Mesdames, je vais d’abord vous offrir mon plus gracieux sourire… Tout le monde en a eu ?… Allons, bien. Messieurs, à nos instruments. Une mesure pour rien. Vous commencerez quand vous voudrez. (Explosion de rires.) Allons, un peu d’ensemble, n’est-ce pas ?… autant que possible. (La salle se tord.) Du reste, pourvu qu’on se rattrape au point d’orgue ! »

Au milieu du morceau, le rideau se lève et la commère entre. « Mais vous venez trop tôt, mon amie ! Y a encore vingt-quatre mesures. », La commère, c’est le théâtre du Palais-Royal (Mlle Bonnet, laide et joue mal). Elle chante un couplet : « Je suis le Palais-Royal, Messieurs. Non pas celui de l’année dernière, mais le nouveau, celui de cette année. On m’a éclairé à l’électricité. On m’a mis des balcons extérieurs… — Oui, très extérieurs même, interrompt Dailly. Ils ne sont même pas mal du tout, les balcons… — On m’a pratiqué de nouvelles issues par devant… (Oh !… Oh !… dans la salle.) Enfin, je suis remis à neuf, je suis un nouveau théâtre. » Puis les phrases d’usage sur le compère et la commère, et le décor change : la place de l’Opéra. Tous les camelots, hommes-sandwiches, hommes-poêles, hommes-oranges assiègent le compère et la commère de leurs réclames et de leurs papiers. Puis ils se retirent et arrive un marmiton.

Le marmiton, c’est Lavigne. Dès qu’elle entre, toute la salle éclate. C’est le marmiton qui crie : « Vive Boulange », qui « fait des manifestations », qui « renverse Loguengrin ». — « Mais pourquoi fais-tu ça ? Qu’est-ce qu’il y a dans cette pièce-là ? — Moi ? j’sais pas c’que c’est, hé, hé… » Elle aperçoit la commère et lui fait de l’œil de la façon la plus désopilante. Les bras ballants, elle écarte les mains, fléchit un genou, et fait une frimousse qui fait pâmer tout le monde. « À bas Loguengrin, guengrin, guengrin, » chante-t-elle. On la bisse, on la rappelle. Une ovation.

Le défilé continue : les personnages du roman du Petit Journal, admirablement grimés d’après les gravures qui salissent tous les murs de Paris ; un tzigane, du Bois de Boulogne ; le roman moderne, une actrice en maillot collant, et d’un décolleté ! Un paysan (Milher) vient dire avec beaucoup de talent des couplets assez bien tournés sur la Terre ; puis, une actrice, dans un costume très séduisant, et très joliment dessiné, ma foi ! par Bianchini, accourt : « C’est insupportable ! Voilà qu’on vient encore de me changer de nom ! — J’devine qui vous êtes, dit Dailly : une rue d’Paris ? — Non. — Quoi, alors ? (Ici l’actrice baisse les yeux et est censée rougir. Puis elle emploie une périphrase qui est censée être convenable, pour expliquer sa profession.) — Ah ! une cocotte ? crie Dailly. — Non, on nous appelle des actives à présent. » Et elle chante un couplet où elle énumère tous ses noms, grisette, cocotte, horizontale, momentanée, et quinze autres. Enfin, elle appelle ses sœurs, nommées pompeusement par Wolff « bataillon de Cythère », et ces demoiselles chantent en chœur et en soli des masses de couplets grivois plus ou moins bêtes et plus ou moins grossiers. Une des plus jolies, car il y en avait de très jolies, menace de faire une grève à l’Exposition. « Je t’inflige un mois de cabinet particulier, lui dit Dailly. — Pas avec toi, dit-elle tout bas, en dehors du rôle. » Toutes se mettent à rire.

Après viennent un berger et une bergère Louis XV, représentant des produits de Sèvres. Le petit berger est une bien jolie fille (Elven), « Je suis en pâte tendre », dit-elle. Dailly lui met la main sur la poitrine. « Eh bien ! veux-tu finir. » s’écrie la commère. — « J’mets la main à la pâte, voyons ! »

Je crois que c’est tout pour le premier acte.

Le second débute par une tirade d’un vieux facteur, assommante, sur l’Hôtel des Postes, dont le décor représente la façade.

Mais, tout à coup, apparaît une fillette de douze ans, en écolière. Tout le monde reconnaît Lavigne, et on éclate de rire avant qu’elle ait dit un mot.

C’est une écolière de Saint-Ouen. « C’est rien chouette, allez, là-bas ! J’fais rien, moi, par principe, pas’que si j’travaillais, j’s’rais étiolée à vingt ans, et j’veux pas êt’étiolée. Ça n’empêche que j’suis la première ed’ma classe… J’ai eu tous les prix. Et pis des prix chics, allez, j’vous dis qu’ça. Fini Berquin, fini Florian. D’vinez c’que j’ai eu, moi (et elle se tape la poitrine) : la Rosière de Nanterre, et la Fille aux trois jupons, de M. Paul de Kock. Pis, c’est là que j’en ai appris des choses, là… Aussi (les mains dans ses poches de tablier) quand on dit des choses rigolo, au dessert, on m’fait pu en aller !… Oh ! d’abord on sait qu’ça s’rait inutile. À preuve que y a huit jours, quand ma tante s’est mariée, c’est moi qu’on a chargée d’y dire les conseils d’usage… c’est bien mieux comme ça… Pis c’est des livres patriotiques, allez. C’est ça qui fait accroître la population… J’ai d’jà même des petites amies… »

Là-dessus, elle chante un couplet impayable sur Saint-Ouen, qu’on bisse naturellement, en se tenant les côtes.

Tout cela n’est pas très drôle, mais, dit par elle, c’est à rire aux éclats en pleine salle. Elle a une manière de creuser la poitrine et d’avancer le ventre, de faire des yeux en boules de loto et de proéminer la mâchoire… J’en ris tout seul en écrivant cela. Et des mouvements de jambe !

Aussi je passe sur tout le reste, les yachts, les ombres chinoises de Caran d’Ache (impayables), la fête du soleil, les diamants de la couronne, tout l’acte des théâtres, qui est raté du reste, Coquelin et son frère, etc., etc. Je ne fais que citer les deux plus jolies filles : Elven et Berthou, pour arriver tout de suite à la dernière scène, le clou de la soirée : un pas de deux, dansé par Lavigne, imitant la Cornalba, et par… Dailly !

Lavigne est plus drôle encore ici que dans les deux premiers actes, et pourtant cela semble impossible. Elle danse avec des poses, des mouvements, une gravité imperturbable, les yeux baissés, le corsage droit… Il n’est pas possible d’être plus amusante. Dailly aussi est bien drôle, mais on ne le regarde pas.

En résumé, à retenir : Lavigne dans les trois rôles, et c’est tout. Mais c’est assez !

Parmi les acteurs, Dailly et Milher, Manoru aussi si l’on veut. Puis deux jolies filles : Berthou[40] et Elven.


Dimanche, 27 novembre 1887.

6e Concert Colonne
 Krauss.
 Mendelssohn, Ouverture de Ruy Blas.
 Schumann, le Paradis et la Péri (2° partie).
La Péri, Krauss.
Un récitant, Vergnet.
Soprani : Mlle Agussol.
               Mlle Deloru.

  Contralti : Mme Durand-Ulbach.
                Mlle Baldo.
  Ténor, M. Séraux.
  Basse, Dimitri.

centenaire de la mort de gluck
 Gluck, Iphigénie en Aulide.
1. Ouverture.
2. Gavotte.
 Gluck, Armide.
1. Duo de la Haine (Krauss et Auguez).
2. Air du sommeil (Vergnet).
 Gluck, Iphigénie en Tauride.
Ballet des Scythes.
 Gluck, Orphée.
Scène des Champs-Élysées (flûte, Cantié)
 Gluck, Alceste, le tableau du 2e acte.
Alceste, Krauss.
Le grand-prêtre, Auguez.
L’Oracle, Dimitri.

Je n’ai pas aimé Ruy Blas, sauf un air de violoncelles qui est joli.

Le Paradis et la Péri est absolument ravissant, et d’un bout à l’autre. L’air « Ah ! laissez-moi puiser la fièvre » est admirable.

Trop de Gluck à la fois.

Cependant, deux morceaux absolument hors de pair : la gavotte et Orphée.

Puis, très joli aussi l’air du sommeil et le ballet des Scythes.

Mais l’ouverture est bien ennuyeuse et Alceste est joliment vieillie.

C’était la première fois que je voyais Krauss. Elle ne m’a pas produit beaucoup d’effet. On dit du reste qu’elle baisse.


4 décembre 87.

Je m’ennuie. J’ai la migraine. Le temps est triste et je ne fais rien. Demain, composition en histoire. Je ne la prépare pas. J’ai trop mal à la tête.

Sadi-Carnot est élu. On a beau dire, ce n’est pas un Ferry. Ce n’est pas tout d’être petit-fils de son grand-père. Il faudrait aussi avoir fait quelque chose soi-même. Et, en somme, il n’a rien fait. Tandis que l’autre, le grand, le seul, nous a donné la Tunisie et la gratuité de l’enseignement.

Et puis le vieux Grévy n’était déjà pas un président hilare. Sadi sera funèbre.

Mais quelle idée ont-ils eue de nommer cet être-là quand Ferry tenait la tête avec plus de 200 voix, quand Freycinet était honteusement battu avec 79 voix !

Enfin, nous verrons ce qu’il va être. Il se peut qu’il soit très bon, après tout. Mais c’est l’inconnu.

Hier, manifestation ferryste à l’école. Sur les 21 élèves, 18 étaient pour Ferry, 2 pour Freycinet (Glatron et Brocchi) et 1 pour Sadi (Perriquet). Si Ferry avait pu avoir une pareille majorité à la Chambre !

Naville et moi conduisions le monôme.

Et le soir, quelle fièvre aux nouvelles !


10 décembre 87.

10 décembre !

Mon Dieu ! Je n’ai déjà plus seize ans ! Comme cela me vieillit. Et j’aurai passé les deux plus beaux âges de la vie, quinze ans, seize ans, comme tout le monde, dans une boîte, sur un Plutarque et sur une algèbre.

Oh ! pourquoi coffrer ainsi les enfants ? Pourquoi leur faire passer les plus beaux jours de leur existence loin de la nature, loin des forêts et loin du bonheur, loin des jeunes filles ?

— Pourquoi ne leur montrer que des choses ennuyeuses à eux qui sont altérés de poésie ? Pourquoi les empiffrer de Boileau, quand ils ne rêvent que du Musset ? Pourquoi ne nous parler que de Nestor et d’Anchise, à nous qu’un regard de jeune fille rend fous pour toute une journée ?

Ah ! vous serez bien avancés quand vous leur aurez appris les trois unités, et la loi de Mariotte, quand vous leur aurez alourdi la tête avec du Platon, creusé la poitrine sous le poids des mathématiques, et voûté l’échine avec vos pensums ! Vous serez bien avancés quand vous en aurez fait des énervée, des rachitiques, des poitrinaires, et qu’au sortir de vos fours à hommes ils s’apercevront que le plus beau temps de leur jeunesse est passé pour l’éternité.

Vous croyez donc que cela reviendra, et qu’on peut perdre impunément dix ans de sa vie ? Vous croyez donc que ces malheureux pourront plus tard revivre tout le bonheur que vous leur enlevez ? Vous croyez donc qu’on a deux fois seize ans ? Et vous, quand vous lisez ces vers admirables :


Quinze ans ! l’âge où la femme au sortir de l’enfance
Sortit des mains de Dieu si blanche d’innocence,
  etc…

vous ne sentez donc pas quelque chose vous dit : je n’ai pas eu quinze ans, moi ! Et vous ne sentez donc pas que c’est un crime de faire que ceux que vous élevez ressentent un jour ce regret atroce, navrant, désespéré, mais inutile, devant le temps qui passe inexorablement ?

Et — surtout ! — pourquoi parquer les jeunes gens par sexe ? pourquoi séparer ceux qui demandent à être réunis ? pourquoi, enfin, forcer les hommes ici-bas à ne connaître la jeune fille qu’après avoir vu la cocotte ?

Oh ! mon Dieu ! comme le monde était bien fait et comme les hommes l’ont arrangé ! Dieu avait mis en présence le jeune homme et la jeune fille pour être toujours ensemble et s’aimer du matin au soir et du soir au matin. Il les avait faits de telle sorte qu’un regard de l’un des deux fait le bonheur de l’autre, qu’il donnerait dix ans de sa vie pour une mèche de cheveux et sa vie tout entière pour un seul baiser. Cela était si bien, si beau, si idéal ! qu’il semblait qu’il n’y eût qu’à le laisser ainsi et faire perpétuellement la félicité du genre humain par l’éternel commerce de la jeunesse entre elle. Eh bien ! on a éprouvé le besoin de déranger cela. On a dit : Ces enfants s’aiment, cela ne peut pas durer ainsi. Il faut changer cela. — Et on les a mis l’un bien loin de l’autre, chacun dans un dortoir malsain et triste, et on les a faits tous les deux phtisiques, l’un par abus de Boileau, l’autre par abus de chapelet ou d’Imitation. On n’a laissé à la jeune fille que les livres qui peuvent lui fausser le jugement ou lui laisser l’esprit vide. On lui retire Musset, on lui retire Hugo, mais on lui laisse Feuillet et Mme de Ségur, et Mlle de Martignat, et Jules Girardin. Et c’est seulement quand on l’a mariée à un grand dadais éreinté, qu’elle n’aime pas, qu’elle ne connaît pas, qu’on lui dit : Maintenant, lis ce que tu voudras. Et, naturellement, qu’est-ce qu’elle prend ? Zola et Maupassant. C’est inévitable.

Et je serais si heureux, mon Dieu, si j’avais une jeune fille de mon âge avec qui vivre, une jeune fille à adorer, une maîtresse enfin, puisque c’est le mot, mais ce n’est pas le mot que je voudrais. Celle que je rêve est trop douce, trop aimante pour ce nom grossier. Je voudrais passer ma vie pendu à son cou, ma tête sur son sein, mes lèvres sur sa joue, et ses cheveux dans mes yeux. Je voudrais n’avoir d’autre souci que de l’aimer davantage encore, et de le lui dire encore plus souvent. Je lirais Ronsard, Musset, Byron, du Bellay. Je ferais des vers, moi aussi. Pourquoi pas ? Et je les lui lirais. Et je…

Mon Dieu ! Mon Dieu ! que j’ai envie de pleurer !


Lundi soir, 12 décembre.

J’ai été hier encore au Palais-Royal, en matinée. On jouait Tricoche et Cacolet. Je m’étais cassé le nez auparavant aux Français après une heure de queue. Et aux Français on jouait Il faut qu’une porte, On ne badine pas, Un Caprice, la Nuit d’Octobre et un à-propos avec Bartet, Reichenherg, Baretta, Mounet-Sully, Thiron, Barré, Albert Lambert et Le Bargy ! Et j’ai raté cela !

Enfin ! Au Palais-Royal je me suis beaucoup amusé. Daubray jouait le duc Émile ; Milher, Tricoche ; et Calvin, Cacolet. Le second acte m’a paru le plus drôle. Mais rien au monde n’est plus amusant que Milher en juif et Calvin en voyou. Une jolie fille aussi, Mlle Clem, jouait Georgette. Les autres femmes, pitoyables comme jeu.

*

Je suis triste quand je pense que j’ai dix-sept ans et que je ne sais pas ce que c’est que l’amour ; je deviens morne quand je pense que je ne le saurai probablement jamais[41], puisque notre société a si bien su s’organiser que, l’amour étant la seule chose de bien qu’elle eût conservée, elle a jugé bon de le rendre impossible ou peu s’en faut. Et je deviens tout à fait sombre quand je pense que ma vie va se passer ainsi d’après un programme si peu attrayant, que je donnerai à une fille perdue ma virginité dans un ou deux ans, que je continuerai jusqu’à mon mariage ce sale métier[42], et que j’épouserai une femme laide probablement (il y en a si peu de jolies), une femme que je ne connaîtrai pas, que je n’aimerai pas[43] et qui me trompera[44].

Et cela sans rencontrer sur mon chemin une femme, une seule, qui fasse attention à moi, qui daigne me sourire autrement que par politesse, qui me presse la main comme une amante et non comme une amie, sans rencontrer une femme qui m’aime, moi qui les aime tant[45] !

Je me trompe. Une petite fille, presque une jeune fille, plus tard une femme, m’aime et m’aime beaucoup, j’en suis convaincu. C’est une passionnette, comme dit Goncourt[46]. Cela m’étonnerait si cette passionnette ne grandissait pas jusqu’à devenir une passion vraie, quand l’enfant sera devenue femme.

Et moi aussi je l’aime, ma petite Jeanne ; je l’aime beaucoup. Je l’aime d’abord parce que je me sens aimé, ensuite parce qu’elle est on ne peut plus affectueuse, et bonne, et charmante pour moi, enfin, il faut bien l’avouer, je l’aime parce qu’elle est jolie.

Elle a tout pour elle, Jeannette, un caractère charmant, une intelligence très développée, et surtout elle a la beauté.

Lorsqu’une femme à la beauté, à la grâce, joint la bonté, n’est-on pas en droit de dire que c’est une perfection ? Et lorsqu’une jeune fille comme celle-là-vous aime, n’est-on pas en droit d’avoir le cœur gonflé d’orgueil et de bonheur et de le dire à son journal ?

Eh bien, oui ! je l’aime ! Et je prévois que dans trois ans d’ici[47], quand j’aurai quitté le collège et que je la reverrai à quinze ans avec toute la beauté qu’elle promet d’avoir, quand au lieu d’une enfant, d’une pensionnaire, j’aurai une femme devant moi, une jeune fille grande, aux yeux profonds, aux cheveux superbes, à la figure resplendissante, quand ma Jeannette ainsi transfigurée m’aimera, me le laissera voir, frissonnera à mon approche, ô mon Dieu, mon Dieu ! quel brasier j’aurai dans le cœur !

Oh ! quelle joie j’aurai ce jour-là[48], quand mon rêve se sera réalisé, quand j’aurai une jeune fille ! à adorer, jolie, bonne, et qui m’aimera. Mon Dieu que je serai heureux !

Et plus tard… qui sait ? Si je l’épousais ? Elle a cinq ans de moins que moi, elle m’aime, je l’aime, eh bien, pourquoi pas ?

Et peut-être rien de tout cela. Peut-être mourra-t-elle, la pauvre chérie. Peut-être sera-ce moi qui m’en irai trop tôt…

…peut-être aussi relirai-je ces lignes plus tard, bien plus tard, dans dix ans d’ici[49], marié, la tenant sur mes genoux et l’aimant comme un fou, et rirons-nous ensemble, avec un petit brin de larmes dans les yeux, de tous ces rêves d’enfant qui me rendent si heureux…

… un bon baiser, ma chérie, je te l’envoie, et je t’aime bien, tu sais[50].


Vendredi, 23 décembre 87.

Depuis quinze jours, deux événements : Th… a passé huit jours, ici ; et j’ai été entendre Marie-Magdeleine.

Je commence par Marie-Magdeleine, car c’est évidemment ce qui me laissera le plus de souvenirs plus tard[51]. Voici le programme :


Concert Colonne
18 décembre 1887.
Marie-Magdeleine de Massenet.
Meryem. — Krauss.
Marthe. — Durand-Ulbach**
Jésus. — Vergnet****
Judas. — Lollain.

Je n’ai qu’un mot à dire : c’est sublime.

Mais, naturellement, l’auteur n’a eu aucun succès. Ce n’était que Massenet…

Il y avait dans la salle une nuée de petits pianistes, de petites dindes qui ne savent pas distinguer une valse de Métra d’un air de Wagner, qui préfèrent souvent le premier au second, et qui, en tous cas, n’abîmeraient pas pour rien au monde leurs gants de peau en applaudissant.

Je n’ai jamais vu un pareil four depuis que je vais au concert. Et quand je pense que j’ai vu bisser España !

Je n’analyse pas les morceaux : ma tante Marie m’a donné le soir même la partition pour mes étrennes, et je pourrai toujours m’y reporter. Je dirai seulement que ce qui m’a fait le plus d’impression à l’audition, c’est le premier tableau du troisième acte, et chez moi, sur la partition, c’est le second tableau du même acte. — Je mets à part le premier chœur, qui est une merveille de poésie, et le second, qui est un chef-d’œuvre de grâce et d’esprit. — Mais de tout cela, ce qu’il y a de plus beau sans contredit, c’est la scène du tombeau.

Et maintenant, à mademoiselle ma cousine.

Mademoiselle ma cousine est une petite cocotte[52]. Ce n’est pas un reproche que je lui fais, c’est un trait que je constate. Elle se conduit envers moi absolument comme ferait une de ces demoiselles. Ce sont des agaceries continuelles, de petits coups de genou sous la table, une manière particulière de vous embrasser, la manie de se pendre à mon cou ou sur mes épaules quand nous regardons quelque chose ensemble, le soin qu’elle prend, dans cette position, de me frôler la joue avec ses petits cheveux, enfin le souci de plaire, continuel, incessant[53].

Et, comme je ne suis pas joli garçon, que je ne suis pas spirituel et que je n’ai rien du tout de séduisant dans toute ma personne[54], il m’est impossible, avec la meilleure volonté du monde, de me figurer qu’elle a un penchant particulièrement tendre ou affectueux pour moi, et je suis par conséquent amené à déduire de là qu’elle agit de même avec tout le monde, et c’est ce que j’appelle se conduire comme une petite cocotte[55].

Ce n’est pas du reste que je m’en plaigne, bien au contraire, et plus elle marchera dans cette voie, plus j’en serai content pour ma part. Je suis charmé d’avoir en elle une jolie fille pas bégueule, qui vous touche, ce qui est fort agréable, et qui vous embrasse, ce qui l’est encore plus, à qui on puisse faire… bien des choses sans qu’elle se fâche, même en apparence, enfin, qui s’arrange toujours de manière à ce qu’on puisse tout oser avec elle, avec la plus grande facilité, la certitude de lui être agréable[56].

T… part ce soir pour Épernay. Elle sautera le réveillon chez Mme de Venoge.

Enfin, moi-même, je serai demain soir en vacances.

À l’école, cela ne va pas trop mal depuis quelque temps :

1er en français, 12.

1er en latin (récit), 20.

2e en géographie, 13.

6e en français (récit), 15.

1er en anglais, 18, et très probablement aussi premier en sciences[57].

Eh bien ! tout est pour le mieux dans le meilleur des Pierrots possible[58].

Rouen. Nuit de Noël 87. De mon lit.

Nuit de Noël ! Le Réveillon ! Ah ! que je rage d’avoir dix-sept ans. Tant d’autres s’amusent à cette heure-ci ! Et devant mes yeux m’apparaissent toutes les petites chambres du bon Paris avec leur table servie, le gaz éteint, et leurs chauds canapés avec des corps roses de jeunes filles, les joues rouges et les lèvres en feu, couchées à plat sur leurs beaux cheveux de Parisiennes.

Tout cela n’a rien de mal, mon Dieu ! Dieu a créé la femme comme elle est, éblouissante et divine, pour servir de plaisir à l’homme. Tous les trésors de son corps ne sont pas faits pour rester éternellement emprisonnés dans son corset. Les Africaines et les Mauresques se mettent à l’aise, et qui songe à les blâmer ?

Ou plutôt l’homme civilisé s’est tissé des vêtements pour mieux jouir de la nudité, comme a dit Sully Prudhomme. C’est un raffinement, et le plus grand de tous, puisqu’il décuple la volupté en paraissant sacrifier à la pudeur.

Tout cet exorde plus ou moins gauche est pour dire que je suis jeune, que j’ai dix-sept ans, que je suis vierge et que ça ne peut pas durer comme ça. Ce n’est pas à soixante-dix ans que je retrouverai mes ardeurs d’aujourd’hui. En sacrifiant à de vains préjugés, je perds un temps que je ne retrouverai plus et les plus beaux jours de la plus belle jeunesse. J’ai résisté au printemps de mes seize ans. Je ne résisterai pas à celui de mes dix-sept ans, et je jure Dieu que le mois de mai ne se passera pas sans que…[59]

… Oh ! la première nuit et la première femme !


Rouen, 25 décembre 87, 1 heure du matin,
de mon lit.

Socialisme.

Ce soir, j’ai beaucoup causé avec Jacques, et de choses sérieuses. Il est de mon avis sur presque tout : 1° Il est fou de la Damnation et a pitié du Faust de Gounod. 2° Il est enthousiaste des Travailleurs de la Mer et des Misérables. 3° Il est ferryste, etc., etc… Mais il n’aime pas Musset (ceci, je le comprends encore), et il hait et il méprise les socialistes.

Voilà comment nous avons parlé politique. Nous venions de lire du Heine dans mon petit volume rouge, et nous parlions Victor Hugo. Jacques émettait l’opinion si répandue et si absurde qu’Hugo aurait dû mourir vingt ans plus tôt… « En outre, ajoutait-il, dans les dernières années de sa vie on lui a prêté des idées socialistes, qu’il n’a jamais eues. — Ah ! pardon ! Hugo était bien socialiste, et c’est une raison de plus pour l’admirer. — Comment ? — Oh ! ne parlons pas politique, nous nous battrons. — Alors, tu es socialiste ? continue Jacques sans m’écouter… Et nous avons parlé ainsi, deux heures durant. Je répétais à Jacques : « La révolution sociale sera une chose terrible, mais rien n’est plus juste que la doctrine qu’elle fera triompher. Pour moi, personnellement, je suis républicain modéré et ferryste, mais je ne puis m’empêcher de reconnaître que l’inégalité des hommes est une chose révoltante, qu’on peut supprimer en très grande partie. La révolution sociale sera le plus beau mouvement qui ait jamais enflammé le cœur des hommes ! Je compte bien, quand je serai étudiant, faire de la doctrine socialiste une propagande incessante, croyant ainsi agir noblement pour le bien du peuple et des malheureux. »

Jacques écumait.

Je lui ai signé un papier ainsi conçu :

« En 1900, la révolution sociale sera imminente. Vingt ans après, ce sera un fait accompli. »

Aujourd’hui, visité Rouen avec Jacques et Émile Chardon.

Rouen est une ville de province avec des allures parisiennes : la rue de la Paix peuplée par des Normands. Trois très belles voies : la rue Jeanne-d’Arc, la rue Thiers et la rue de la République ; de beaux magasins, tramways, lumière électrique, deux théâtres, trois gares, un grand port, de beaux quais, des femmes élégantes, jusqu’à des cocottes, mais province, province[60].


Sans date utile.

Toutes les fois que je vois un dessin et que je m’écrie : « Dieu, que c’est gracieux ! » on me répond : « C’est du Prud’hon. »

Toutes les fois que j’entends un morceau de musique et que je dis : « Mais c’est ravissant ! Mon Dieu, que c’est joli ! » on me répond : « C’est du Massenet. »

Toutes les fois que je lis une poésie et que je fais une réflexion analogue, on me répond : « C’est du Victor Hugo. »

Telle est ma trinité ; Telle elle devrait être pour tous les hommes, avec Jésus planant au-dessus de tout.


Dizy, 27 décembre 87.

Hier après-midi, j’ai visité très vite et tout courant les grands édifices de Rouen : 1° Saint-Ouen. Rien à dire. Église régulière et embêtante. Beau style peut-être, mais trop régulier, pas assez original. 2e Saint-Maclou. Très curieuse église, d’une forme unique : croix de Saint-André sans tours, avec une grande flèche au-dessus du chœur, et les trois portails en demi-cercle. C’est un peu gauche, mais vraiment pas laid. Ensuite, Edmond m’a conduit au Palais de Justice, mais il était pressé, et il n’a eu que le temps de me montrer les deux salles d’entrée, et à peine la façade. C’est admirable et j’aurais bien voulu rester plus longtemps.

Enfin, la cathédrale est merveilleuse. Le portail surtout. Je ne sais pas comment cela se fait, les tours sont absolument différentes, elles sont flanquées n’importe où, n’importe comment, avec une façade entre les deux, sans aucun rapport avec le reste. Tout cela est absolument disparate, sans style, sans unité, sans art, et cela fait un ensemble qui est de toute beauté.

Je suis monté dans la flèche : quarante sous qu’a payés Lucie. Mon guide était Mme Pottier, « avec deux t, m’a-t-elle dit, tout le monde vous parlera de moi, mon bon monsieur, tous les ceusses qu’ont monté là-haut me connaissent à cause de mes capacités. Soixante-neuf ans et trois jours. Voilà vingt ans que je suis ici, monsieur, et on me met à la porte le 8 janvier, et j’ai jamais eu un reproche à me faire, etc., etc., etc. » Quel caquet mon bon Dieu, pendant une heure ! Quand elle m’a fait pénétrer avec elle dans l’affreux couloir, entièrement noir et muet, qui mène à la flèche, j’avoue que je n’étais pas très rassuré. Lucie non plus ; elle l’a dit à Jacques en rentrant. « Cette vieille femme avait l’air si méchant. — T’aurais mieux aimé qu’il entre là dedans avec une jeune fille ? lui a dit Jacques. — Oh ! mon Dieu oui ! »

Et moi donc ! Il y avait là un petit escalier bien noir, bien muet, bien étroit, bien désert, où on aurait pu faire toutes sortes de gaillardises avec une fille pas trop pimbêche. Mais celle-là me faisait frémir.

Très belle flèche et vue superbe, du premier étage. D’en haut, on ne voit pas assez net.

En somme, ascension très curieuse. 817 marches.

Je suis parti de Rouen ce matin à huit heures et demie. Premier voyage sans incident avec un monsieur causeur et tannant qui m’a offert très complaisamment la moitié de sa couverture. Froid de loup ; les vitres gèlent à mesure qu’on les essuie. Il a gelé blanc pendant la nuit. À perte de vue la terre est sèche et les herbes sont blanches. L’horizon est gris et le ciel aussi. Le soleil n’existe pas.

Trouvé Georges à la gare Saint-Lazare. Il a vu papa avant-hier accompagnant M. Landouzy à Dizy.

Le second trajet a été plus drôle. J’ai été seul presque tout le temps, de sorte que j’ai pris mon violon, j’ai déballé Marie-Magdeleine et je me suis mis à jouer ni plus ni moins que dans ma chambre. Rien n’était plus amusant.


Vendredi, 30 décembre 87.

Deux journées à raconter, et quelles journées !

Mercredi matin j’ai lu Micheline et je me suis levé tard. Après le déjeuner, je suis allé à Épernay. J’ai mis à la poste une lettre pour Georges et je vais chez ma tante. Elle rafistole une robe de bal n° 2 pour T… La soirée François ne devait être qu’une petite sauterie ; on devait venir en robe montante et s’en aller de bonne heure. Tout est changé : c’est un vrai bal qui durera jusqu’à cinq heures du matin, avec cotillon et souper. Tous les hommes seront en habit, toutes les dames seront décolletées.

Me voici désolé. Et moi qui n’ai pas d’habit. Moi qui n’ai même pas de pantalon noir ! Moi qui ne sais pas danser ! Moi qui ne peux pas inviter parce que je bégaye ! Dans quel pétrin vais-je me fourrer ! Quelle nuit je vais passer si je m’en vais là-bas !

Je sors tout triste de la chambre de T…, mais sur l’escalier il me vient une envie furieuse de remonter et de dire à ma tante que je ne peux pas aller au bal.

C’est décidé. J’irai. Mais que va-t-il m’arriver ?

J’accompagne Marguerite jusqu’à la porte de Mme F…, et maintenant que faire ? Il est trois heures vingt. Jacques arrive à quatre heures. Je vais à la gare en me promenant et je lis le Figaro en attendant.

Jacques est arrivé. Il court chez ma tante, trouve le temps de dire trente-six bêtises et se sauve en sapin à Dizy. Je le quitte pour aller acheter des gants avec Marguerite, puis je me fais tondre et raser. Enfin, je vais chez marraine, très souffrante aujourd’hui. Jacques m’y rejoint et nous partons ensemble.

Le dîner se passe sans incident et à neuf heures et demie nous partons.

Je suis plus inquiet que jamais. T… n’a pas le temps de me parler du cotillon. Donc, je ne le danserai pas. Donc, je m’ennuierai. Et mon pantalon, mon pantalon ! Il me semble qu’on ne va voir que ça.

Nous arrivons. On danse déjà.

J’aperçois Jeanne B… au fond, mais je commence par saluer Mme F…, M. F… et M. W… Henri et Georges viennent me serrer la main : « Ah ! voilà Pierre ! C’est bien d’être venu ! »

T… s’installe en parlant tout haut, comme elle fait toujours.

Bientôt arrivent Alice Couttoleuc, Mlle Gueldermann, d’Ay, etc. La danse recommence, mais je ne me risque pas encore. J’ai si peur de faire des gaffes. Je me suis avancé, cependant, vers Jeanne B… et Alice Couttoleuc, et j’ai causé quelques instants avec elles, mais sans oser les inviter. Enfin, je prends un grand parti : je m’avance vers une Anglaise qui était venue avec ses deux sœurs passer huit jours chez M. François… et j’invite pour une polka. Elle accepte et nous partons. Cela n’a pas été trop mal ; mais déjà le piano s’arrête et une valse commence bientôt, pendant laquelle je m’appuie contre un buffet, gauche et ennuyé, enviant le bonheur de tous ces imbéciles à qui leurs parents ont appris à valser. Après la valse, le piano joue les premières mesures d’un quadrille et s’arrête. Je me décide à m’approcher de Jeanne B…, et avant que j’aie dit un mot : « Oui, oui », s’écrie-t-elle, et elle se jette à mon bras. « Et puis, vous savez, nous danserons une polka tout à l’heure. »

En effet, je danse une polka avec elle ; j’en danse une avec T…, un lanciers avec l’Anglaise n° 2, un quadrille avec l’Anglaise n° 3, mais pendant la polka avec Jeanne B…, que j’ai dansée tout à fait à la fin, elle me dit : « Dites donc, Alice Coutolleuc se froisse de ce que vous ne l’invitez pas. » Et moi qui n’osais pas ! Je me jette vers la chaise d’Alice et je retiens un lanciers, que je danse en effet avec elle.

Il est déjà très tard, deux heures et demie. On a valsé si souvent que le bal dure toujours. Pendant les valses je fais tapisserie, et c’est un métier bien rasant. Une fois, cependant, Marguerite veut me prendre et fait quelques mesures avec moi : « Cela ne va pas trop mal », me dit Charles. T… se dévoue aussi et me fait un peu tourner. Cela va beaucoup mieux. Alors je me hasarde à inviter une Anglaise n° 3 pour une valse, mais cela ne va plus du tout. La pauvre fille ne valse qu’à deux temps, et moi qu’à trois. Cela n’empêche que nous valsons jusqu’à la fin. Dix minutes auparavant je l’avais invitée pour le cotillon. Il faut avouer que j’ai eu un fameux toupet, puisque je ne savais pas du tout le danser, mais Charles m’avait dit de ne pas avoir peur, qu’il se mettrait à côté de moi.

À trois heures, le cotillon commence. Charles a invité Jeanne B… et se place comme il me l’avait dit, avant moi. Eh bien ! le cotillon a très bien été. Il a été très gai, très bien mené, et je me suis vraiment beaucoup amusé. Aux figures de concours, j’ai été choisi une fois par Jeanne B…, une fois (sur sept danseurs) par ; Mlle Gueldermann, qui ne me connaissait ni d’Ève, ni d’Adam, et deux fois de suite par Alice Coutolleuc. Mes deux figures de hasard se sont trouvées correspondre à celles de Mlle Catala, ce qui m’a fait un plaisir extrême.

Enfin, pour mes figures de choix, j’ai décoré une fois ma danseuse, une fois Jeanne B…, deux fois Marguerite, deux fois Alice Coutolleuc, et Mlle Catala quatre ou cinq fois. Le cotillon était conduit par Henri François, et pour la première fois par T…

Claire Catala est une charmante fille, très gaie, très en train, et en même temps très simple ; peut-être un peu en l’air, un peu lancée même, mais ce n’est pas un mal. Malheureusement, je suis si timide et j’ai si peu l’habitude du monde que je n’ai pu causer avec elle comme je l’aurais voulu, mais malgré cela elle m’a laissé le plus agréable et le plus charmant souvenir.

Le cotillon s’est terminé à cinq heures, mais aussitôt après T… s’est mise au piano et a joué une valse interminable pendant laquelle Claire Catala et Jacques ont dansé comme des enragés la valse et le boston. Aussitôt alors est revenu le pianiste, qui a joué très gracieusement, pendant une demi-heure encore, une polka et une valse. Enfin un dernier souper un peu consistant a réuni les derniers traînards parmi lesquels T… était la seule jeune fille qui fût restée, en dehors de Claire Catala et des Anglaises qui couchaient chez M. François.

Il était sept heures du matin quand nous sommes rentrés.

Je n’ai pas pu dormir une minute, naturellement, comme toutes les fois que je vais au bal. Je couchais, chez ma tante ainsi que Jacques. On m’avait donné la chambre verte et à lui la chambre blanche. Le matin, à onze heures, je suis monté chez lui. Il n’était pas levé, et lui qui pose toujours pour la pruderie et pour la piété, il m’a fait un cours de morale pour me dire qu’il était scandalisé de la manière dont on se décolletait à Épernay. Il avait trouvé Marguerite inconvenante, Jeanne B… indécente ; T… dégoûtante. Le fait est que T… descendait bien bas. Mais où est le mal, puisque cela se fait ? Voilà la grande raison[61]. Pourquoi montre-t-on au bal les jeunes filles toutes nues jusqu’à la naissance des seins, et s’arrête-t-on là ? Pourquoi montre-t-on ses bras tout nus jusqu’à l’épaule, et paraîtrait-on très inconvenant si l’on montrait ses mollets même recouverts d’un bas ? Et les bains de mer, donc !

Tout cela a des règles incompréhensibles, stupides, mais que tout le monde admet. Cela se fait, et voilà tout. Dans dix ans, cela ne sera plus, mais on fera autre chose[62].

La mode de se décolleter est très inconvenante, c’est vrai, mais elle existe et je ne vois vraiment pas en quoi nous devrions nous en plaindre. Je ne trouve pas cela désagréable du tout et j’ai été charmé, je l’avoue naïvement, de connaître T… un peu plus bas que le bout du menton. À un certain moment, T… était assise, seule dans la salle à manger ; elle me parlait, et, comme naturellement elle me disait du mal de quelqu’un, je me penchais l’oreille sur sa bouche, et dans cette position… piquante, je plongeais sur un tas de choses merveilleuses[63]. Ce n’est certainement pas à ce moment que j’aurais débiné les robes décolletées. Ce n’est pas non plus à six heures et demie, quand, après avoir ôté mes gants, j’ai aidé T… à mettre sa sortie de bal, en mettant le bout de mes doigts dans la manche et en lui frôlant le bras, du poignet à l’épaule.

  1. Pages annotées en 1918.
  2. On ne dit pas ça. On dit : écrire.
  3. Innocent ! Tu seras plus jeune à 43 ans qu’à 16 et jusqu’au printemps de 1914 tu plaindras les autres printemps.
  4. Penses-tu, sale gosse !
  5. Je regarderai avec pitié ce petit Eliacin qui a un « besoin féroce d’écrire » en juin 1887 et qui, jusqu’à la fin de l’année, ignorera sa vocation.
  6. Oh ! non ! je ne suis pas fier de toi.
  7. Pauvre petit ! tu verras ça plus tard, à la Grande-Chartreuse, à Penmarch et l’été du Sahara, et Chrysis sur le Phare, et la saveur de la mort en ta vingt-septième année, au premier jour des vingt-sept mois incomparables, — et le Sphinx et les trois Apogées.
  8. Ne me raconte pas ces tristesses-là, mon petit. À l’âge de sept ans tu as tout appris avec ta première amante qui avait huit ans, et qui trouva d’instinct, comme Blaise Pascal, les douze propositions d’Euclide.
  9. Sous-chef toi-même. Je te prie de te taire. J’ai été respectueusement l’élève des maîtres, mais jamais le sous-chef d’un chef.
  10. !! Ta bouche, bébé !
  11. Et puis je te défends de manquer de respect au langage de Dieu qui est la prose : « Sum qui sum ».
  12. Bravo pour le peuple !
  13. Tu verras plus tard, mon petit, avec quel plaisir on prend le contrepied de la bêtise humaine.
  14. Ça, c’est bien, continue.
  15. Giglio, sois sérieux !
  16. Surtout la seconde. 12 mai ( 1888 ? ) Oui, surtout la seconde (1918).
  17. Immortel attentat, dont Goury, Dietz et moi, nous partageâmes le forfait.
  18. Pauvre gosse ! Ah ! oui, tu as seize ans. Si les femmes ne t’ont pas dit un mot, c’est la faute de la rose. Ton moyen de séduction n’était pas heureux.
  19. Peut-on ! Et le début, qui est étourdissant !
  20. Oh !
  21. À quelle heure te couche-t-on, mon petit Pierre ?
  22. Tu ferais mieux de relire le début de Ratbert. En 1890, à la Grande-Chartreuse, tu en parleras sur un autre ton.
  23. Pas mal, mon gosse. « L’air est bleu », c’est même très bien. Tu commences à m’intéresser.
  24. Mardi 21 juin La Légende des Siècles (complète). Mercredi 22, Journal de M. B.
  25. L’influence de M. B. ne peut m’avoir atteint. Je n’ai jamais relu cela depuis 1887, et je n’ai pas ce livre-là dans ma bibliothèque. Le document était très curieux, mais trop connu et dévoré par tout le monde. Livre banalisateur entre tous. Mais les trois séries de La Légende des Siècles, qui les a lues ? Depuis trente et un ans je n’ai rencontré personne qui les connaisse en entier. Pas un poète sur cent ne sait que dans le « Groupe des Idylles » la treizième pièce est une merveille. Mon premier roman est né de cette pièce-là, et pas un critique ne l’a dit.
  26. Oui. Et autant Baudelaire avait plus de talent, autant le début des Fleurs du Mal me dégoûte encore davantage.
  27. Erreur. Je ne pourrais plus en citer qu’une ligne, c’est la réponse de la mère : « Le Colisée ? Mais tu l’as déjà vu. »
  28. Tu es terriblement hyperbolique, mon petit P. L., et c’est insupportable.
  29. Prédiction juste.
  30. Ce qu’il y a de neuf ? C’est avant tout la place du mot.
  31. Au fond, c’est tout à fait la même chose. 10 août.
  32. J’ai eu tort d’écrire cela. T… est très gentille de figure et très spirituelle. 31 juillet.
    Et moi-même, je ne suis pas si bête que je le dis, après tout. 23 décembre.
  33. J’y suis ! 10 août. Je n’y suis plus ! 1er août 88.
  34. Tout ce qui suit est absurde. Je n’avais rien lu.
  35. Je ne connaissais ni Gœthe ni Dante
  36. Quand j’ai écrit cela, je n’en avais pas lu six vers ! 2 sept. 88.
  37. Je n’en ai certainement pas lu dix lignes à l’heure qu’il est. Id.
  38. Oui.
  39. Quel sale gosse était Giglio à seize ans ! 1918.
  40. Berthou se marie (3 mars 88). Zut !
  41. Si j’ai écrit cela, c’est qu’on ne m’avait jamais dit le contraire.
  42. Ainsi, à dix-sept ans, je ne savais pas qu’à sept ans j’avais tout appris ? avec une jeune personne qui en avait huit ? et qui avait instinctivement tous les vices, alors que par instinct aussi la plupart des femmes n’en ont aucun ? 1918.
  43. Oui, mais ce n’est pas une raison pour que je me sacrifie aux laides.
  44. Mais non ! Quelle idée ?
  45. Mais, mon pauvre gosse, tu es maboul ! Tu auras cent fois trop de femmes dans ta vie ! Et ton chagrin sera d’être aimé par celles que tu n’aimeras pas. Quant à celles que tu aimeras, aucune d'elles ne te dira non.
  46. Qu’est-ce que Goncourt vient f. ici ?
  47. Fév. 90. Elle est encore bien enfant, la pauvre petite, mais je n’ai pas changé de sentiments pour elle, et, tout gauche que ce soit, je suis heureux d’avoir écrit cela à ce moment-là.
  48. Singulier emballement sur ma propre pensée.
  49. Dix ans après, nous ne sommes mariés ni l’un ni l’autre. Et que de choses se sont passées ! Toute une vie, pendant ces dix ans… Pauvre petite chérie à qui je ne pense plus. 20 décembre 97.
  50. Ça, c’est gentil, et je ne le sentais pas si bien il y a vingt ans. 1918.
  51. Voilà qui est très intéressant. C’est pour la première fois le sujet d’Aphrodite : préférer l’idée à la réalité. 1918.
  52. Eh bien !
  53. Et je ne pouvais comprendre que tout cela signifiait seulement : « Dis-moi que tu m’aimes.» Ce mot-là, que je n’ai jamais dit, c’était « Sésame ».
  54. Mais veux-tu te taire, sale gosse !
  55. Et en 1918 c’est ce que j’appelle faire de la psychologie comme un serin adolescent.
  56. Elle avait vingt ans, j’en avais dix-sept, et je ne comprends pas très bien comment elle gardait, à vingt ans, une façon si maladroite de se compromettre.
  57. Oui.
  58. Comment ! sale gosse ! tu avais déjà lu Candide ?
  59. Eh bien, le mois de mai s’est tout de même passé sans que…
  60. C’est après avoir écrit cela que j’ai feuilleté la Mer, de Richepin, que Jacques m’avait prêtée. C’était la première fois que j’en lisais. Dès que j’ai lu le premier vers, je n’ai plus lâché le volume et il était trois heures du matin quand j’ai soufflé ma bougie, après le dernier mot des Litanies de la Mer, en me disant que Richepin était un des plus grands poètes du monde. 12 mai.
    Ah ! Ah ! Ah ! Fév. 90.
  61. Je n’avais pas relu ce passage quand j’ai écrit mon Plaidoyer pour la liberté morale. Voilà donc un point sur lequel je n’ai pas changé d’avis. J’en suis étonné. Déc. 97.
  62. Dix ans ! Cela m’apparaissait comme l’extrême lointain. Quand je pense que si j’ai jamais une influence sur l’état moral de mes contemporains, ce ne sera guère qu’après ma mort ! Déc. 97.
  63. Tout cela est idiot, mais il est inutile d’insister sur la niaiserie de tout ce journal. Si je le relisais d’un bout à l’autre, j’y trouverais encore des centaines de notes utiles, et cela suffit bien. Déc. 97.