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Revue des Deux Mondes tome 71, 1885
Auguste Filon

Lord Tennyson


Il y a plus de vingt ans que M. ‘laine et M. Emile Montégut, avec l’autorité qui leur appartient, ont fait connaître Alfred Tennyson aux lecteurs de cette Revue. Depuis lors, l’œuvre du poète anglais a doublé d’étendue. Grâce à des remaniemens successifs et à d’incessantes retouches, la partie ancienne a changé d’aspect. L’écrivain s’est engagé dans des voies nouvelles ; on a découvert un second, ou plutôt un troisième Tennyson, et les relations de l’auteur avec la critique et le public ont été profondément modifiées par cette découverte. Récemment il a reçu la plus haute consécration dont disposent, en Angleterre, les pouvoirs publics : il s’est assis dans la chambre des lords, en attendant qu’il aille reposer à Westminster. Déjà il savoure, par avance, les honneurs un peu monotones de l’immortalité et se sent chaque jour devenir dieu. Le culte de Tennyson est organisé ; il a ses rites, ses initiés, ses légendes ; il a même ses sceptiques et ses athées, dont les manifestations varient du sourire à l’insulte. En sorte qu’il ne lui manque rien de ce qui constitue aujourd’hui un dieu, pas même d’être blasphémé.

Une légion de commentateurs a commencé de se distribuer ses œuvres. Quelques-uns cherchent le système poétique ; les plus nombreux dégagent le dogme et la leçon morale ; d’autres font leur étude de ce qui est obscur, et leurs délices de ce qui est inintelligible. Dans le lointain, on entend un pas pesant ; ce sont les Allemands qui s’approchent. Mais la proie est vivante : l’heure du scoliaste teuton n’a pas encore sonné. En France, Tennyson est étudié comme un classique, et le conseil de l’instruction publique a, par une sélection judicieuse, inscrit sur nos programmes Enoch Arden et les Idylles du roi. Le moment nous semble venu d’offrir au public une vue d’ensemble, et comme un fil conducteur à travers cette œuvre touffue, mystérieuse, variée d’aspects, d’un accès difficile aux étrangers.

La nouvelle méthode critique veut qu’on s’abandonne à l’écrivain au lieu de le juger, qu’on s’en pénètre, qu’on s’en imprègne, qu’on s’en grise ; puis que l’on lasse, par un choix de mots puissans et capiteux, partager cette ivresse au lecteur. Cette critique turbulente et passionnée n’aurait ici rien à faire. On ne s’enivre pas de Tennyson, on le déguste. Pour l’entendre, il faut faire appel aux facultés les plus délicates ; il faut le sentir dans les conditions où il a écrit : dans la solitude, dans le calme, dans l’oubli ou le dédain des vulgarités, dans le silence des ambitions et des appétits, dans la paisible plénitude de la puissance intellectuelle. Débarrassée du lest qui l’alourdit, l’intelligence s’élève peu à peu avec le poète vers les régions supérieures de l’art. Là, elle se baigne dans l’air libre des hauteurs, et, comme sur une cime, voit se dérouler au-dessous d’elle le monde des idées.


I

Ce siècle avait neuf ans. L’Angleterre était riche en poètes, mais elle ignorait une partie de sa richesse. Crabbe, dans sa petite paroisse de l’est, allumait le fou avec ses manuscrits de jeunesse. A l’autre bout du royaume, Wordsworth, enfermé dans sa maison par l’hiver, écrivait lentement l’Excursion, et rêvait aux moyens de retremper la poésie dans ses sources. Coleridge lisait Goethe et s’enveloppait d’un nuage d’opium. Southey, médiocre et laborieux, entassait, pour nourrir sa famille, les histoires sur les épopées. Thomas Moore se débattait contre des responsabilités pécuniaires, au milieu desquelles il oubliait un peu la muse lyrique et la patrie irlandaise. Campbell, en qui finissait l’école classique, cherchait, sans le trouver, un pendant à l’Ode sur la bataille de Hohenlinden. Rogers, banquier et poète, donnait à dîner. Savage Landor courait le monde, se faisant partout des querelles et fondant des « prix de régicide. » Charles Lamb griffonnait les Essais d’Elia sur un pupitre de la compagnie des Indes. Keats broyait des drogues chez un apothicaire, tout en dévorant un volume de Spenser. Shelley sortait d’Eton, et se préparait à étonner l’université de ses froides audaces. L’Angleterre était tentée de prendre pour un Homère, — le mot est de George IV, — le greffier de la cour des sessions d’Edimbourg, qui venait de publier le Lui du dentier ménestrel et Marmion. Mais cette année même paraissaient les Heures de paresse : c’était le premier volume de vers d’un jeune homme inconnu, de lord Byron, qui allait, dans Childe Harold, devenir l’interprète de la haine nationale contre Napoléon. C’est à ce moment que naissait Alfred Tennyson, le second des sept fils qui vinrent successivement peupler le presbytère du docteur Tennyson dans le petit village de Somersby, où l’on comptait alors moins de cent habitans.

Lorsque, vingt ans plus tard, Charles et Alfred Tennyson entrèrent à l’université, les choses avaient bien changé de face. La génération poétique qui avait commencé avec le siècle, s’était, pour ainsi dire, dévorée elle-même. Les plus jeunes et les plus grands étaient prématurément tombés ; les autres approchaient du terme, ou devaient se survivre obscurément, laissant le champ libre à une nouvelle race intellectuelle. La guerre était finie, les peuples s’embrassaient, l’activité se tournait vers le progrès social. En Angleterre, l’émancipation des catholiques et la réforme parlementaire étaient dans l’air ; partout des sociétés se fondaient pour la libre discussion et l’examen des problèmes politiques.

A Cambridge, Alfred et Charles, obéissant à ces affinités qui se font jour si rapidement dans les grandes réunions de jeunes gens, firent partie d’un petit cénacle où l’on dédaignait les amusemens traditionnels de la vie universitaire, les grossières escapades et les nuits passées à boire. Là, se rencontraient Merivale, Monckton-Milnes, Trench, Henry Alford. Tous devaient tenir une plume, marquer leur place dans l’état, dans l’église ou dans les lettres. On se réunissait chez l’un d’eux ; dans une modeste chambre d’étudiant ou sur le gazon des pelouses académiques, on agitait sans se lasser les questions de la vie et de la mort, l’avenir des âmes aussi bien que celui des sociétés. Souvent, on jouait, entre soi, des fragmens de Shakspeare. Un grand garçon, d’humeur vagabonde et joyeuse, alors activement occupé à gaspiller son patrimoine, venait parfois se joindre au groupe : on l’appelait Thackeray. Mais l’âme du petit cercle était Arthur Hallam, le fils du vénérable historien. Nature ardente et fine, rigoureuse et tendre, sous une enveloppe attrayante et avec des dehors presque féminins, le jeune Hallam exerçait sur ses compagnons un ascendant étrange, fait de charme et d’autorité.

Les sept fils que Mrs Tennyson avait mis au monde ont fait des vers : un seul fut poète. Au début, il était malaisé de distinguer la vocation durable de ce qui n’est, la plupart du temps, qu’une floraison printanière de l’imagination. Même avant d’entrer à l’université, Alfred avait publié, conjointement avec son frère Charles, chez un petit imprimeur de province, un modeste volume auquel personne ne prit garde. Il n’en fut pas de même du poème intitulé Tombouctou. L’université le couronna, bien qu’il s’écartât des formes classiques, et l’Athenœum, rendant compte à ses lecteurs de cette production juvénile, y vit « la promesse d’un grand poète. » Lorsque parurent successivement, de 1830 à 1833, les Ballades lyriques, les Poèmes et le Conte d’amour [1], le petit cénacle, un peu agrandi, se transforma en une société de propagande et d’admiration pour prôner son poète. Arthur Hallam publia, dans l’English-man’s Magazine, un article que Christopher North baptisa ironiquement « un Essai sur le génie de M. Tennyson. »

Ni les éloges d’Hallam, ni les moqueries de Christopher North ne donnèrent l’éveil au grand public, qui demeurait encore indifférent. L’originalité poétique n’apparaissait pas encore clairement dans ces premiers essais. On y retrouvait successivement un emprunt à toutes les écoles, un écho de toutes les doctrines, un reflet de tous les poètes, Shelley excepté. Si la Dame de Shalott et les Mangeurs de lotus rappelaient la manière vague et rêveuse de Coleridge, la Fille du meunier était l’idylle anglaise, suivant la formule nouvelle de Wordsworth, l’amour pur et durable, intimement lié aux beautés douces et tranquilles du paysage qui lui sert de cadre. Fatima, c’était l’Orient de Moore et de Southey, avec sa fièvre voluptueuse et ses féeriques éblouissemens. L’idéal grec palpitait dans Œnone, non plus tel que l’offraient les universités, imposant et sévère sous ses draperies rigides aux plis immuables, mais ranimé par le sens érudit et fin de Savage Landor, réchauffé par le panthéisme ardent et ingénu de Keats. La note de Byron, qui aurait dû dominer toutes les autres, ne se faisait guère entendre, à moins qu’on n’attribue à son influence les pièces qui terminaient le volume de 1832, et où s’épanchait un libéralisme fougueux autant qu’indéterminé.

Des figures féminines, moitié réelles, moitié imaginaires, voltigent autour du jeune homme. C’est Claribel, c’est Oriana, c’est Madeline, c’est Eléonore, chœur de sylphides, qui le rafraîchissent du vent de leurs ailes et de leurs robes blanches. Une d’elles l’effleure : il s’aperçoit que la sylphide est une jeune fille. Les yeux rivés à ses traits adorés, il marche comme dans un rêve ; une flamme circule lentement dans ses veines. Vient-elle à prononcer son nom, il ne respire plus, sa langue s’embarrasse, sa vie s’arrête, et il lui semble ; qu’il va mourir de bonheur. Qu’est-ce autre chose, sinon l’émoi d’un organisme vierge à l’approche de la femme ? Même extase sur le sein de la nature dans le Conte d’amour. Tennyson avait dix-neuf ans lorsqu’il écrivit ce petit poème. A cet âge, que sait-on des passions ? En revanche, la jeunesse des organes fait de toutes les sensations une jouissance, de tous les contacts une caresse. Sensualisme innocent pour lequel le murmure d’une source, la tiédeur d’une nuit d’été, la fraîcheur de l’eau, le bruissement des mille existences qui rampent dans l’herbe ou sautillent dans les buissons, le plaisir de bondir dans les prairies ou de sommeiller dans les lieux déserts, deviennent tour à tour des causes d’exaltation ou de recueillement, d’attendrissement ou de joie. Quoi d’étonnant si, dans le Conte d’amour, les personnages pensent à peine, parlent peu, agissent moins encore, tandis qu’autour d’eux la nature déborde de vie et palpite de tendresse ! Camille et Julien se taisent, mais « le vent parle d’amour à la cascade, qui lui répond par le doux frémissement de ses eaux frissonnantes. Par instans, le vent paraît défaillir de volupté, puis il se ranime pour jeter un appel encore plus passionné… »

Ainsi, devant la femme comme devant la nature, c’est l’effacement, l’oubli, l’anéantissement délicieux de la personne humaine. Musique des mots, faculté de traduire les idées par des images, sentiment de la beauté qu’il ne sépare jamais de l’élégance, le poète possède déjà tous ses dons ; il ne se possède pas encore lui-même. Dans ces œuvres juvéniles de Tennyson, ce qu’on cherche et ce qu’on ne trouve pas, c’est Tennyson. L’instrument poétique est prêt : où est l’âme qui le fera vibrer ?

Songez qu’à cette époque, les poètes avaient cessé d’être modestes. Il était bien loin le temps où un madrigal glissé dans un bouquet, un quatrain heureux, inséré dans l’Almanach des Muses, suffisait à la réputation d’un homme, parfois à sa fortune académique. Les poètes parlaient maintenant de leur « fonction, » et même de leur « mission ; » ils se donnaient des noms augustes ; ils se parlaient à eux-mêmes avec une solennité biblique pour donner l’exemple aux autres. Par une prétention renouvelée d’Orphée et d’Amphion, ils entendaient que la société moderne se rebâtit en cadence, au bruit de leurs chants. Le bon sens du jeune Anglais répudiait ces exagérations ; mais, s’il n’aspirait pas à devenir un apôtre, ni un pasteur d’hommes, il ne se contentait plus d’être un virtuose, un joueur de flûte. Moins sincère, il se serait mis à la remorque d’une secte ou d’un parti ; il aurait pris pour piédestal une des philosophies qui se partagent le monde. Mais il avait la rare honnêteté de penser qu’avant de professer il faut comprendre, et qu’avant de pontifier il faut croire. Effrayé de se trouver si ondoyant et si divers, il travaillait à se saisir, à se concentrer, à s’enraciner dans une doctrine. Aussi se rapprochait-il de ce séduisant ami de sa jeunesse qui avait flotté comme lui, et qui, avant lui, avait jeté l’ancre. Chaque jour le spiritualisme d’Arthur Hallam devenait plus brûlant et plus affirmatif. Comme le héros de ce petit poème mystique que Tennyson devait écrire trente ans plus tard, il devait à sa pureté morale la nette vision du monde métaphysique. La vérité qui se dérobe à tant d’hommes, qui se montre à quelques-uns confuse et voilée, lui apparaissait rayonnante d’évidence, éblouissante de clarté. Tennyson s’éclairait de ce reflet, s’échauffait à ce foyer. Hallam pensait en Tennyson ; il semblait user des facultés poétiques de son ami comme si elles eussent été siennes. Un coup de foudre vint briser cette amitié. Dans l’automne de 1833, on apprit tout à coup qu’Arthur Hallam, saisi d’un mal que les médecins n’avaient pu vaincre, avait succombé à Vienne en quelques jours.


II

Le poète écrivit sa douleur ; pour employer un mot aujourd’hui suranné, il la chanta. S’il y a des deuils muets, qui ne trouvent ni voix ni larmes, ce n’est pas celui-là. L’ami, séparé de son ami, n’est pas atteint dans ses parties vitales. Ses facultés sont surexcitées et non détruites par le chagrin. Ne soyons pas surpris s’il trouve des mots pour se plaindre, et si sa plainte le console. D’abord, c’est la stupeur, le morne abattement, ou la révolte de l’esprit, qui refuse de croire à la catastrophe. Cependant le corps d’Arthur Hallam est ramené par mer au lieu de son dernier repos. Lent et funèbre voyage au cours duquel la pensée de son ami le veille assidûment lugubre ou apaisée suivant que la mer gronde ou sourit. Enfin, le navire a rendu son triste fardeau ; le 3 janvier 1834, le jeune Hallam est couché sous les dalles de la petite église de Clivedon, où son sommeil sera bercé par le bruit lointain des marées qui montent et descendent le large estuaire de la Wye.

Et puis les jours, les semaines, les mois s’écoulent ; l’année ramène des dates chéries qui réveillent certains souvenirs. A Noël dans le petit cercle de famille, l’absence du mort est cruellement sentie ; sa gaîté et sa grâce manquent à la fête ; la vue de sa place vide fait monter des pleurs aux yeux. Douze mois se passent* Noël revient une seconde fois… puis une troisième. Les visages ont repris leur sourire, la fête son aspect accoutumé. Hélas ! « Le regret lui aussi, peut-il mourir ? » Seul, le poète reste fidèle. Aussi bien il ne lui est pas possible d’oublier. Comme autrefois il ne pouvait vivre sans son ami, à présent il ne peut vivre sans sa douleur. « Elle lui est nécessaire ; elle est la moitié de sa vie, » peut-être la meilleure. Elle prend toutes les formes ; elle se confond « avec chaque battement de la vague, avec chaque tressaillement du vent. » Au printemps, elle « devient la violette d’avril ; elle bourgeonne et fleurit avec tout le reste ; » puis, « elle se colore des feux de l’été » elle reflète les majestueuses tristesses de l’hiver. Quelquefois elle se déride et se pare ; elle a les coquetteries virginales d’une fiancée.

L’imagination du poète le conduit souvent vers cette longue rue de Londres, monotone et maussade, vers cette noire maison dont il n’a jamais secoué le marteau sans émotion. Plus volontiers, elle retourne vers cette résidence de campagne, vers ces pelouses sur lesquelles, dans les beaux soirs, Arthur Hallam se couchait pour lire Dante avec son ami. Lorsque la lune effleure les rideaux de son lit, il sait que ce rayon de lune « fait comme une gloire sur le mur au-dessus de sa tombe… Une flamme d’argent glisse lentement sur le marbre, éclairant l’une après l’autre les lettres de son nom, » et la date fatale… Fatigués de cette obsession, les yeux du poète se ferment enfin, et lorsqu’il s’éveille, il sait encore qu’à travers la brume qui pèse sur les champs et la mer, la première clarté de l’aube vient se poser sur la tablette de marbre et la fait luire dans la pénombre de l’église endormie.

Ces chants sont courts : ils n’ont que la mesure d’une pensée ou d’un sentiment. Le poète les compare à « un vol d’hirondelles, qui prennent leur essor, après avoir trempé le bout de leurs ailes dans une rosée de larmes. » Ces feuilles volantes, jetées les unes sur les autres, comme des pelletées de terre bénie sur le cercueil du mort aimé s’accumulaient dans un tiroir secret. Au bout de dix ans, il y en avait un monceau. Sur la première, en guise de titre et de frontispice, Tennyson écrivit les mots qui forment l’inscription tombale de Clivedon :

IN MEMORIAM
A. H. H.
OBIIT ANNO MDCCCXXXIII.

Un monceau de feuilles noircies n’est pas toujours un livre : essayons d’expliquer pourquoi In Memoriam en est un. Deux choses font un livre : l’ordre et l’unité. L’ordre fait défaut ; quant à l’unité, où la chercherons-nous ? Sera-ce cette jeune et attrayante figure d’Hallam, que nous sommes, en ouvrant le volume, désireux de connaître et disposés à aimer ? Cette curiosité n’est pas seulement frustrée, elle est châtiée par le poète. Loin de nous montrer son ami, il nous le cache. Après avoir lu cent pages, nous savons qu’il avait les yeux bleus, qu’il étudiait les lois, qu’il devait épouser une parente de l’auteur, qu’il avait voyagé avec lui sur le Rhin, qu’il se couchait sur l’herbe pour lire la Divine Comédie, enfin, qu’il habitait, à Londres, une maison noire. Ce n’est pas sur de tels détails que notre sensibilité peut s’émouvoir. En conclura-t-on que Tennyson n’a pas su, lui, le maître artiste, tracer une esquisse touchante d’une figure si bien connue et trop présente ? La vérité est qu’il a cherché bien moins à peindre qu’à idéaliser son ami, bien moins à fixer sa physionomie terrestre qu’à deviner sa physionomie céleste. Lorsque, vers la fin d’In Memoriam, il trace un portrait moral du jeune Hallam, lorsqu’il nous représente « cette richesse de cœur qui s’épanche en paroles abondantes, coulant d’une source intime et jamais tarie, ce regard clair, pénétrant, qui a sondé tous les détours, tous les sentiers de la pensée, cette force séraphique pour prendre corps à corps et terrasser le doute ; cette brûlante logique qui, dans sa course impétueuse, laisse derrière elle ses auditeurs ; cette haute nature éprise du bien, avec une touche d’austérité et d’ascétique mélancolie,.. cette passion de la liberté… enfin cette virilité et cette grâce féminine… » nous ne nous sentons pas capables de réaliser tant d’abstractions ; nous ne sommes pas devant un homme, mais devant un agrégat de facultés, devant une pyramide de vertus.

Si l’intérêt d’In Memoriam n’est pas dans l’évocation d’un être humain par le souvenir, si l’auteur n’a pas voulu, au-dessus du corps périssable d’Hallam, ciseler sa statue immortelle, qu’a-t-il voulu ? Faut-il, — avec le docteur Tainsh, le docteur Robertson, M. Genung, et beaucoup d’autres critiques, membres, pour la plupart, de l’église d’Angleterre, — faut-il voir dans cette réunion de poèmes une démonstration de l’immortalité de l’âme ?

Ces mots : démonstration de l’immortalité, qui paraissent tout simples à des clergymen, et qui assimilent le dogme de la vie future à un théorème de Legendre, nous ont toujours profondément inquiété. Dès le collège, nous sentions une sueur froide lorsqu’on se préparait à nous « dicter » une « preuve » de l’existence de Dieu ou de la spiritualité de l’âme. Si la preuve, pensions-nous, allait se trouver insuffisante ou ridicule ? Si nous perdions d’un coup ce fameux pari, plein d’angoisse, dont parle Pascal, et dont notre bonheur est l’enjeu ? .. Heureusement, Tennyson ne « démontre » pas. In Memoriam n’est pas encore ce pont jeté entre la terre et le ciel. sur lequel certaines églises rationalistes espèrent marcher du confort humain à, la béatitude céleste, bannières déployées, en chantant des cantiques. Nous l’avouerons, dussions-nous affliger les clergymen : nous doutons de la construction de ce pont encore plus que du tunnel sous la Manche. Mais là où la dialectique hésite, l’intuition passe ; le grand vide peut être franchi d’un bond ou d’un coup d’aile, comme il l’est par Tennyson.

Ce n’est pas une démonstration ; car la démonstration procède du doute à la certitude, tandis qu’ In Memoriam commence et finit par la foi. Mais, au début, c’est la foi tremblante, harcelée par l’inquiétude, obscurcie par l’ignorance. Finalement, c’est la foi lucide, assurée, triomphante. L’âme laissée sur la terre part à la recherche de l’âme qui l’a quittée : bien faible, d’abord, est la lueur qui éclaire sa route. Un carrefour se présente où se croisent deux chemins. Elle est placée entre la religion, qui dit oui, et la nature, qui dit non. Que de spectacles discordans dans le monde physique, qui semble si souvent en proie au mal et en lutte avec Dieu ! Surtout quel mépris de l’individu, partout et toujours sacrifié à l’espèce ! Cette espèce elle-même, la nature en a-t-elle tant de soin après tout ? Comptez les types disparus depuis que les temps ont commencé. L’homme ne serait-il pas un de ces types, destiné à disparaître dans une prochaine convulsion du globe ? Le poète ne veut pas le penser. Il veut croire « que nul ne marche ici-bas sans but, qu’aucune existence ne sera détruite, jetée au rebut ; » qu’après bien des erreurs, des souffrances et des crimes, un jour luira, encore lointain, où le bien succédera au mal, « où l’hiver se changera en printemps. » Et il ajoute, ressaisi par une mélancolique inquiétude : « Voilà mon rêve, mais que suis-je moi-même ? Un petit enfant que la nuit fait pleurer et que fait aussi pleurer la lumière, un enfant qui n’a qu’un cri pour langage ! »

Ce n’est pas, on le voit, une chaîne d’argumens et de réfutations ; ce sont des aspirations et des craintes qui se chassent et s’entrechoquent comme les rayons et les ombres. L’âme pense ou prie, raisonne ou devine ; pareille à ces animaux qui appartiennent à deux élémens et se servent tantôt de leurs pieds, tantôt de leurs ailes, tour à tour elle rampe dans les ténèbres et dans les ronces, puis elle plane dans l’immensité vertigineuse.

C’est ainsi qu’elle réussit à rentrer en communication avec son guide spirituel. Sans doute il ne redeviendra jamais visible aux yeux du corps. « Le temps est passé où les esprits hantaient les murs en ruines et les chambres désertes des vieux châteaux. » Maintenant ils hantent la mémoire et la conscience de ceux qui les ont aimés ; mais il faut que cette mémoire soit limpide comme un ciel sans nuage, il faut que cette conscience soit paisible comme une mer au repos. Alors « pourquoi l’âme ne se manifesterait-elle pas à l’âme ? Pourquoi l’esprit ne parlerait-il pas à l’esprit ? » Un soir qu’il est demeuré seul après les entretiens de la famille, et qu’il est saisi d’un ardent désir de renouer l’amitié brisée, il lui semble qu’un autre esprit envahit le sien, que ses facultés se doublent. Il voit ce qu’il n’a jamais vu ; il sent ce qu’il n’avait jamais senti ; il aperçoit des vérités qui n’ont point d’expression dans les langues humaines. Dès lors le deuil est fini, la douleur n’a plus d’objet. Une nouvelle possession commence, que rien, désormais, ne pourra interrompre ni détruire. C’est dans son propre être que Tennyson a ressuscité son ami ; il le porte eu soi ; il sera, à l‘avenir, Alfred Tennyson et Arthur Hallam. Il n’a plus de raison pour se cacher et se taire, et, afin de mieux marquer le retour du poète à la vie, le long hymne funèbre se termine par un chant nuptial.

On pensera peut-être que nous prenons au sérieux un mensonge poétique. Nous répondrons que ce tête-à-tête avec un mort a duré dix ans. Dix ans pendant lesquels le public n’a rien lu de Tennyson, n’a même pas entendu prononcer son nom ! Dix ans pendant lesquels il n’a seulement pas songé à réimprimer l’édition épuisée de ses premières œuvres ! Donne-t-on dix années de sa jeunesse à une simple fiction littéraire ? Toute existence a sa crise : la perte d’Arthur Hallam a marqué cette crise dans la carrière du poète que nous étudions. Chose singulière : elle coïncide avec une crise analogue dans la vie nationale. C’est le moment où Carlyle, sorti, lui aussi, d’une profonde retraite, arrive à Londres avec le manuscrit du Sartor resartus. Dickens, dans Pickwick et dans Olivier Twist, cingle l’hypocrisie et la vanité, dénonce les abus, pendant que John Bright et Daniel O’Connell font la guerre aux monopoles. Avec Cobden, une ère nouvelle commence dans l’histoire de l’industrie. Le docteur Newman et le docteur Pusey stimulent les âmes croyantes, tandis que, à l’autre pôle de la pensée religieuse, Maurice et Thomas Arnold essaient d’entraîner l’église d’Angleterre dans les voies du progrès humain. Alors se répandent dans les foules les Traités pour le temps, qui traduisent, sous une forme populaire, les tendances du « mouvement d’Oxford. » Rien de plus fécond que ces dix années qui s’écoulent entre le vote du bill de réforme et le rappel des Corn-Laws. Le caractère général de l’époque est facile à définir en deux mots : il est libéral et spiritualiste. C’est précisément dans le même sens que s’était dirigée l’évolution particulière de Tennyson. Perdu dans son deuil privé, oublié de tous, méditant à l’écart sur une tombe, il était resté à l’unisson avec l’âme de son pays. Aussi, dès qu’il reparut devant le public en 1842, fut-il immédiatement reconnu et salué comme le grand poète de l’Angleterre.


III

Le recueil de 1842 contenait les meilleures pièces parues dans les publications précédentes, celles qui avaient semblé à Tennyson dignes d’être sauvées de l’oubli. Il les avait retouchées en diverses façons, soit pour obéir à un goût de plus en plus délicat ou pour les mettre en harmonie avec son nouvel état d’esprit. Les morceaux néogrecs restaient pour le régal de quelques raffinés ; car l’hellénisme, en Angleterre, ne sera jamais qu’un accident, une mode, un caprice. Bien autrement spontané, bien autrement large est le courant qui entraîne la pensée des Anglais vers le moyen âge, leur véritable antiquité : c’est là que le génie saxon se retrempe comme en une source intarissable et profonde. Cette puissance d’évoquer le monde gothique, avec tout son charme d’étrangeté lointaine, n’avait encore pu que s’annoncer chez Tennyson par quelques esquisses : elle se révélait par un chef-d’œuvre, la Mort d’Arthur, Nous retrouverons bientôt ce morceau à sa place définitive parmi les Idylles du roi.

Le dialogue des Deux Voix, où l’auteur a condensé avec une énergie singulière, mais sans ordre et sans conclusion, ce qui peut être dit pour ou contre la vie, représente, dans le recueil de 1842, la métaphysique religieuse. Dans saint Siméon Stylite, ce grand pécheur et ce grand saint, qui craint d’être damné, mais ne s’étonne pas de faire des miracles, le mysticisme du Nord raillait avec plus de vigueur que de justesse le mysticisme du Midi sans s’apercevoir que, dans ce mélange d’humilité incompréhensible et d’incommensurable orgueil, il eût été encore plus facile de reconnaître le puritain anglais que l’ascète oriental. Mais si ces pièces ne pouvaient plaire qu’à un petit nombre, combien de cœurs devaient être doucement émus par la touchante histoire de Dora ! Combien d’imaginations séduites par les vers frais et charmans du Chêne qui parle ! Avec plus de rectitude morale, avec une délicatesse de sentimens bien supérieure, Dora nous rappelle l’idylle trop vantée de Ruth et Noémi. Comme dans la Bible, nous sommes mêlés aux moissonneurs, nous respirons l’odeur de la terre. Un fils qui ne cède pas, un père qui ne pardonne point, deux orgueils qui se brisent l’un contre l’autre, sont des caractères vraiment anglais. L’humble héroïsme, l’abnégation angélique de deux femmes pansent ces blessures ; le sourire d’un petit enfant fond en pleurs un cœur irrité que rien n’a pu fléchir. C’est un roman concentré en quelques pages. On aimerait à voir une femme telle que l’auteur de Queechy ou l’auteur de Jane Eyre le développer, l’embellir de ses pures, fantaisies. Tel qu’il est, dans sa brièveté austère, il a le privilège des choses excellentes, qui est de faire penser beaucoup et beaucoup sentir. Dora et Mary ont, toutes deux, aimé le pauvre William. Mary était sa femme ; elle a pu l’aimer sans mystère, elle peut le pleurer sans honte. Dora cache ses larmes comme elle a caché son amour ; nous ne le connaissons nous-mêmes que pour l’avoir deviné. Lequel de ces deux amours restera fidèle jusqu’à la mort ? Mary, au bout de quelques années, reprendra un autre compagnon ; Dora mourra fille. Comme elle a aimé la première, elle aimera aussi la dernière. Par ce seul trait, le poète nous fait comprendre qu’il y a deux amours sur la terre : l’un qui reçoit, l’autre qui donne ; l’un qui s’alimente par les caresses d’un être vivant, l’autre pour qui les absens et les morts sont toujours présens ; l’un, pour qui cette courte vie est trop longue ; l’autre, qui, des rêves d’enfance aux regrets suprêmes, embrasse l’existence entière et défie la tombe.

Le Chêne qui parle nous transporte parmi les vieilles futaies d’un parc entrecoupé de larges clairières. Ce chêne a cinq siècles ; il a vu bien des orages, bien des guerres, bien des rendez-vous. Peut-être a-t-il, dans ses cavités, donné refuge à des proscrits ; sous ses frondaisons vénérables il a abrité plusieurs générations de Rosamondes, d’Alices, de Margarets. Un amoureux l’interroge : « Qu’a fait hier ma bien-aimée ? — Elle est venue rêver à mon ombre, et, sûre de n’être point vue, elle a imprimé, en rougissant, ses lèvres sur les lettres de son propre nom, gravées par toi dans mon écorce ; elle a cherché à m’entourer de ses bras : — « Que ne suis-je élancé comme ce jeune bouleau, mon voisin, pour que ses mains puissent se nouer autour de mon tronc ! .. Trois fois heureux celui qui peut caresser le flot embaumé de ses cheveux, sentir le moelleux contact de cette main vierge ! .. Je ne suis qu’un bois dur, et, pourtant, sous ma rugueuse enveloppe, j’ai senti jusque dans mes anneaux les plus intimes passer un obscur sentiment de plaisir, comme ces vagues mouvemens qui, à chaque printemps, me rappellent encore la révolution de l’année. » — Puis, la jeune fille s’est endormie à ses pieds. Pour bercer ses rêves, il a confondu, avec le bruissement infini de son feuillage, je ne sais quelles bouffées de musique venues de la ville en fête ; il a noyé d’ombre son corps charmant, laissant tomber tantôt une goutte de soleil sur son cou, tantôt une goutte de rosée sur sa blanche poitrine.

On sent encore ici le sensualisme naïf et tendre du Conte d’amour. Dans Locksley-Hall vibre, avec une poésie moins efféminée, une note plus personnelle. Une jeune fille, — celle peut-être que nous venons de voir au pied du chêne merveilleux, — oublie son premier amour pour faire un mariage de vanité, et c’est l’amant trahi qui se charge de l’épithalame : « Jour par jour, tu descendras à son niveau ; ce qu’il y a eu en toi de délicat se fera grossier pour s’assimiler à son limon ; et quand sa passion aura dépensé sa première force, il t’estimera un peu plus que son chien, il t’aimera un peu mieux que son cheval. Qu’y a-t-il ? Ses yeux sont pesans. Ne demande pas si c’est le vin qui les rend vitreux. Va à lui : c’est ton devoir. Embrasse-le ; prends sa main dans la tienne. Peut-être que mylord est las, qu’il a le cerveau fatigué ? .. Amuse-le de tes fantaisies les plus légères, caresse-le de tes pensées les plus délicates. Il te répondra… oh ! des choses faciles à comprendre… Mieux vaudrait que tu fusses morte devant moi, quand j’aurais dû te tuer de ma main ! » Dix ans, vingt ans plus tard, le poète retrouvera dans Maud, dans Aylmer-field, ce même accent de colère, cette même âpreté vengeresse où l’on devine un altier et profond ressentiment de jeunesse, tardivement pacifié par les dédains de la maturité. Ce sera encore la lutte de l’amour contre l’orgueil. Quelles figures vraies que les parens de la jeune fille dans Aylmer-field ! Mylady, une rose séchée, une « beauté passée, » du temps où l’on allait danser à Àlmacks, féroce sous sa langueur prétentieuse, quelque chose de plat et d’insipide comme la dame de carreau ; le baronnet, un homme charmant tant qu’on lui obéit : effleurez-le dans son amour-propre, et vous retrouverez le toucheur de bœufs normand, dont huit cents ans de noblesse, c’est-à-dire de paresse, ont épaissi le sang. Le poète les poursuit, les punit ; après eux, il en veut encore à la maison elle-même, aux grands arbres qui faisaient sa gloire. Il veut que tout soit détruit, que la charrue y passe, que le limaçon, la taupe, le mulot et jusqu’au ver immonde, que tous les humbles hôtes de la solitude creusent leur trou là où l’homme orgueilleux a tenu sa cour.

Maud est le journal d’une passion, un drame autobiographique et subjectif. Qu’un romancier traite en prose un sujet analogue, vous lui demanderez une suite de scènes ; vous ne devez attendre d’un poète, et vous n’obtenez de Tennyson qu’une série, ou, pour mieux dire, une gamme d’impressions par lesquelles passe le héros du poème. Misanthropie amère et intraitable, qui se fond peu à peu devant l’amour ; joie d’aimer, étonnement d’être aimé. Ici se place la catastrophe : le héros tue en duel le frère de Maud, qui l’a provoqué ; ce mort sera, entre elle et lui, un obstacle infranchissable. Fuite et folie du jeune homme ; cette folie change d’aspects : au milieu de la nature, c’est comme une lassitude infinie qui alterne avec une activité machinale et puérile ; à Londres, dans le tumulte des passions et des affaires, c’est un transport continu, c’est le paroxysme aigu du désespoir. Maud n’est plus ; que deviendra celui qu’elle a aimé ? A ce moment, éclate la guerre de Crimée. C’est le salut de l’Angleterre, corrompue par l’égoïsme de la paix ; ce sera aussi le salut de cette âme blessée qui ne veut pas vivre et ne peut pas mourir. Le jeune homme endosse l’uniforme et part pour l’Orient : comme le premier chant du coq, le premier appel du clairon met en fuite les fantômes dont il est obsédé. La guerre de Crimée, entreprise par les puissances occidentales pour guérir « l’homme malade, » réussit du moins à guérir le héros de Tennyson. L’enthousiasme belliqueux, alors débordant, accepte sans sourciller cette cure inattendue. C’est la religion qui dit le dernier mot dans Aylmer-field, c’est le patriotisme qui fournit la conclusion de Maud. L’école byronienne meurt réconciliée avec l’église et avec la société. Père de famille et poète d’état, Tennyson la scelle dans sa tombe en cousant à Manfred un épilogue digne de la Morale en action. Les dix années de 1832 à 1842 avaient été des années de recueillement et d’oubli ; les dix années qui suivent sont, au contraire, des années d’activité et de gloire. La suprématie poétique de Tennyson est acceptée sans conteste par les Anglais et les Américains. Une grossière parodie, les Ballades du bon Gauthier, ajoute à sa popularité. Dans le Nouveau Timon, Bulwer appelle « miss Tennyson, » l’auteur de Locksley Hall. Miss Tennyson riposte, dans le Punch, par un vigoureux morceau, où il est question de « certain lion auquel on met des papillotes tous les soirs, » et le lion à crinière frisée s’enfuit dans son antre. Le vieux Wordsworth vient à Londres en 1845 et s’incline devant » le plus grand des poètes anglais vivans. » C’était couronner à l’avance son successeur. A sa. mort, en 1850, l’acclamation publique ratifie l’acte du gouvernement qui transfère à Tennyson le laurier et la pension. Cette même année voit le mariage de Tennyson avec miss Emily Sellwood : et son installation dans le domaine de Farringford, qu’il venait d’acheter.

Farringford [2] est situé à l’extrémité occidentale de l’île de Wight, près de ces fameux rochers des Aiguilles, dont le phare garde l’entrée du Soient. Une maison en pierres grises, gaie d’aspect ; des pelouses au gazon dru, toutes blanches de pâquerettes à la fin d’avril ; à droite et à gauche, des bouquets de pins, qui brisent la rage des grands vents d’hiver ; derrière la maison, un bois, et, plus haut, la falaise de craie ; Un chemin étroit, rapide, vertigineux, qui suit docilement les dentelures du cliff, conduit au sommet. Autour de la pointe, tournoient les grands oiseaux qui, les ailes étendues, dorment dans la tempête. D’un côté, l’œil se repose sur les masses lointaines et sombres de la Forêt-Neuve, — vieille aujourd’hui de huit siècles ; de l’autre côté, la mer blanchissante ronge un écueil. De temps à autre, passe à l’horizon un navire de guerre venant de Spithead ; il traverse lentement les zones alternatives de lumière et d’ombre. Comme Bedivir suit des yeux la barque magique qui emporte Arthur ; le regard du poète accompagne dans sa route le noble vaisseau jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une tache brune et disparaisse derrière l’immensité étincelante. Vers le soir, — à l’heure où les boutiques s’illuminent, où les théâtres flamboient, où le gaz commence à ruisseler dans les rues de Londres, — il observe la lente décoloration du ciel et voit s’allumer une à une toutes les étoiles :

… far from noise and smoke of town,
I watch the twilight falling brown.

On n’oublie jamais que la mer est là. Quand on ne la voit pas, on sent, du moins, son souffle large et frais ; jour et nuit, on entend sa voix. Voisinage austère qui chasse les idées mesquines, donne à la pensée quelque chose de triste et de fort. A la longue, l’intimité s’établit entre le poète et la mer : elle lui parle, il la comprend. Toujours semblable à elle-même, telle qu’au jour où sa première vague déferlait sur un rivage vierge, elle est le témoin, éternellement jeune, des plus anciennes choses, et nul n’a pu imprimer sur sa face le sceau de la vulgarité moderne. C’est près d’elle qu’il faut se réfugier ; c’est près d’elle qu’on se fait une âme enfantine, un esprit antique, pour ressusciter l’idéal des sociétés disparues.


IV

Ne plus se répandre à la fois sur tous les sentiers de l’art, ne plus se gaspiller en « petits chefs-d’œuvre, » construire enfin son « monument, » quelque chose de sévère et de vaste, dont les lignes saisiraient l’imagination et au faite duquel brillerait une grande pensée philosophique et chrétienne : tel était le rêve de Tennyson alors au milieu de la vie et dans la plénitude du talent.

Déjà cette ambition avait, en 1847, donné naissance à la Princesse. Mais le succès n’avait pas répondu à l’attente de l’auteur. Dans le prologue de ce poème, on voit une jeune fille jeter en riant son écharpe autour du cou d’une statue gothique, qui représente un vieux chevalier. Cette écharpe de gaze rose sur ce bonhomme de pierre fruste, c’est une légère faute de goût ; le poète en commettait une semblable, mais beaucoup plus grave, lorsqu’il parait des vives couleurs de la poésie et qu’il habillait de formes archaïques le plus prosaïque et le plus contemporain de tous les sujets : l’émancipation de la femme par l’égalité d’instruction avec l’homme. Tennyson avait eu beau broder sa fable ingrate de détails exquis, il avait eu beau indiquer la véritable solution du problème dans des vers délicieux de raison, d’éloquence et de grâce : le public, qui ne tient compte ni du labeur ni du talent dépensé, et ne sait gré à personne des tours de force inutiles, s’écartait sans savoir pourquoi. Depuis, il n’est jamais revenu à la Princesse. En choisissant pour sujet le cycle d’Arthur, Tennyson mettait le pied sur un terrain qui devait le porter. Il suivait l’indication que le public lui avait donnée en plaçant hors de pair, par son accueil enthousiaste, le fragment paru en 1842.

Nous avons vu In memoriam formé par un amoncellement de feuilles volantes. Le Conte d’amour a été repris et achevé après un quart de siècle. Maud est composé de trois morceaux écrits à des dates différentes et dans des états psychologiques tout opposés. Les Idylles du roi, plus qu’aucune autre œuvre de Tennyson, sont nées d’inspirations distinctes, laborieusement soudées l’une à l’autre par un effort qui demeure trop visible. Ainsi s’est construite plus d’une résidence royale. Tantôt ajoutant une aile, tantôt exhaussant un étage, Tennyson a transformé un pavillon de chasse en un château, ou plutôt, — comme il a été dit de Fontainebleau, — en un rendez-vous de palais, d’âge et de style différens. Trente-six ans s’écoulent, si nous comptons bien, entre le moment où le poète écrit la Mort d’Arthur, et celui où il livre au public le Dernier Tournoi. En 1870, l’œuvre étant presque complète, un vieil ami de Tennyson, le doyen Alford, se charge d’expliquer aux lecteurs [3] le plan général du poème et l’ordre dans lequel doivent être lues les Idylles. De ce jour date une controverse qui dure encore : les uns acceptent, les autres refusent d’admettre les Idylles du roi parmi les épopées.

Non, Dieu merci ! ce n’est pas une épopée. L’épopée suivait son héros partout où il passait, sans rien abréger, sans rien omettre, sans oublier un seul trait du monde homérique ou chevaleresque qui se déployait sur sa route. Le soir, elle conduisait le cheval à l’écurie, retirait au chevalier chaque pièce de son armure, couchait soigneusement le soleil dans la mer pour le réveiller le lendemain matin au-delà de la montagne. Elle respectait le cours lent des heures, dénombrait les armées jusqu’au dernier homme, répétait mot à mot les discours tels qu’on les avait prononcés. La civilisation moderne est sortie de l’enfance, et, en attendant qu’elle y retombe, il faut lui offrir autre chose que les poétiques rabâchages de l’épopée. Nous voulons, d’une figure, ses traits caractéristiques ; d’une vie, ses momens héroïques. Nous ne jouissons du sentiment et de l’idée que sous une forme condensée, de même qu’on respire plusieurs champs de roses dans un flacon d’essence. Au lieu de récits, nous demandons des scènes épiques, sans lien narratif, sans autre rapport entre elles qu’une relation d’harmonie et de convenance aisément perçue par notre esprit. Tels sont les tableaux ou Idylles de Tennyson. La première impression est charmante ; mais ii s’y mêle une vague inquiétude. Quel est ce nouveau pays, tant de fois entrevu en songe, jamais rencontré dans l’histoire ? Nous apercevons de vieilles villes étranges, aux pignons pressés, aux murs hérissés de mystérieuses botes ; des châteaux dont les tourelles se confondent avec la roche qui les porte sur sa dent la plus aiguë ; des armures argentées par un rayon de lune ; des jeunes filles, délicieusement belles, aux tresses d’or et aux yeux violets, qui galopent ; à travers les bois, sur des chevaux blancs comme le lait. Les figures qui nous entourent ont quelque chose de bizarre, d’imposant, de surhumain. Hommes et choses ne nous apparaissent pas comme s’ils étaient directement perçus, mais plutôt comme s’ils se reflétaient dans un lac profond. Le léger frisson de l’eau fait trembler les contours et donne aux traits une sorte de fluctuation. Au-delà de l’image transparente, on distingue le fond, un lit de sable brillant, une verdure éclatante, et cet abîme nous attire !

Quels êtres voyons-nous ? Des hommes ou des fantômes ? Par momens leur étreinte est une étreinte humaine ; nous croyons voir un sang chaud, vivant, monter de leur cœur à leurs joues. Puis ils se dérobent, fuient dans le passé jusqu’au-delà des limites de l’histoire. Certains traits semblent préciser une date, caractériser une race. Le sentiment de docilité protectrice dont les deux frères d’Elaine entourent leur sœur conviendrait bien à deux English boys revenus pour passer à la maison les vacances de l’université. Quand nous entrons dans le manoir où le père d’Enide donne l’hospitalité à Gérain, nous reconnaissons la bonhomie d’un pauvre squire de campagne ; quand la jeune fille desselle le cheval de l’hôte, fait et sert le dîner de ses mains délicates, quand elle s’inquiète, avec sa mère, du costume qu’elle mettra pour paraître à la cour, nous assistons au côté patriarcal de la vie féodale. Toutes les nuances sont observées. On ne parle pas, on ne s’habille pas, on ne dîne point de même à la cour du roi Arthur et dans le petit château du sire d’Astolat. Une réconfortante odeur de rôti s’échappe des cuisines royales auxquelles préside sir Kay, et achève de nous persuader que nous n’avons pas affaire à des ombres. Nous croyons avoir pris pied dans la réalité. Puis, le poète nous emporte, à la suite de sir Galahad, de Lancelot et de Parsival, dans la fantastique recherche du Saint-GraaL La nature se transforme à chaque pas ; la mer, la terre, le ciel, tout est plein de dangers, d’enchantemens, de bruits prophétiques, d’apparitions terribles ; au lieu des spectacles et des contacts auxquels nous sommes habitués, nous ne touchons que l’impalpable, nous ne voyons plus que l’invisible. Comme le pauvre moine auquel on raconte toutes ces belle choses, nous ouvrons de grands yeux et nous perdons de vue l’auteur, avec ses Héros, dans un nuage de symbolisme. Volontiers nous répéterions le jugement de Merlin sur Arthur :

Front overfineness unintelligible.

Faisons cependant un effort ; habituons-nous à vivre un moment entre l’allégorie et la réalité, avec ces êtres doubles qui sont tour à tour des héros de roman et des emblèmes philosophiques. C’est dans cet esprit qu’il faut franchir la merveilleuse porte de Caërléon, dont chaque sculpture est une énigme, et pénétrer dans cette grande salle où Arthur tantôt disserte et tantôt festoie avec ses chevaliers.

Sa naissance est un mystère. D’origine divine, suivant les uns, il n’est même pas, suivant les autres, l’enfant de son père. Longtemps combattu, il s’est fait accepter par ses bienfaits et par ses hauts faits. Il a formé le projet de rendre au bien ce monde que le mal a envahi. Et comment ? Par l’ascendant de l’exemple et par la force de l’épée. Il veut « toutes les femmes pures, tous les hommes loyaux et sincères. » Lorsqu’il fonde sa Table-Ronde, voici l’idéal qu’il propose à ses chevaliers : « Abattre l’idolâtrie, soutenir le Christ ; chevaucher partout en redressant les torts ; ne jamais dire, ne jamais écouter la calomnie, mener une vie chaste, aimer une vierge, et n’en aimer qu’une ; » car c’est cet amour « qui inspire les grandes pensées et les douces paroles : de lui découlent courtoisie, passion de la gloire, amour de la vérité, et tout ce qui fait l’homme. » Les instrumens de cette grande œuvre seront, avec Arthur, sa compagne, sa reine, la belle Guinèvre, puis ses chevaliers, Lancelot, Tristan, Gérain, Parsival, Galahad, Pelleas, Bedivir, Gavain, Modred, apôtres armés de ce messie en cuirasse. Merlin représente la science humaine, et la met au service du pieux roi. Un délire d’optimisme transporte les âmes : une ère nouvelle commence pour le monde.

A quelle déception aboutit ce beau rêve ? Qu’advient-il de cette vertueuse troupe et de son chef ? Ceux qui sont réellement purs, le ciel les reprend à la terre ; les passions humaines revendiquent ceux en qui le mal l’emporte sur le bien. Galahad se perd dans l’extase, Parsival échange sa cette de mailles contre un froc ; Gérain s’épuise en soupçons jaloux ; Pelleas consume sa jeunesse aux pieds d’une idole sans pitié ; Lancelot et Tristan aiment la femme d’un autre, Gavain aime toutes les femmes, et Modred, le Judas de la Table-Ronde, conspire dans l’ombre la perte de son maître.

Merlin a succombé, lui aussi. La séduction du vieillard est la page la plus hardie des Idylles. Ce grand sujet n’a été traité jusqu’ici qu’en farce grossière ou en photographie libidineuse. Goethe, avant de jeter Marguerite dans les bras de Faust, rend la jeunesse au docteur. Le chaste Tennyson a osé nous montrer Viviane, en robe collante de satin blanc, assise sur les genoux de Merlin, et plongeant ses bras roses dans la barbe neigeuse de l’enchanteur. Cette fois, Faust a gardé ses quatre-vingts ans, et Méphisto est entré dans le corps de Marguerite. Tantôt Viviane est une femme du monde buvant les paroles d’un professeur célèbre, tantôt une fille entretenue caressant « son vieux. » Ne croyez pas que Merlin cède à un vulgaire accès de sensualité. Viviane est son élève, son sujet, son monstre favori. Il la connaît si bien ! Il se croit si sûr de la dominer ! Il éprouve pour elle des alternatives de dégoût et de complaisance ; et c’est au moment où il vient de déchiffrer sa perversité qu’il devient sa victime. Elle obtient de lui, sans les comprendre, les paroles magiques, et le premier usage qu’elle fait de cette puissance est de transformer en une léthargie éternelle le sommeil dans lequel est tombé le vieillard, après son ivresse passagère. Légère, triomphante, elle s’échappe en murmurant : « L’imbécile ! » Et l’écho du bois répète, après elle : « Imbécile ! » Lorsque l’homme a vaincu la femme, il l’oublie ; lorsque la femme a vaincu l’homme, elle le méprise.

Une douleur bien plus amère pour Arthur est la chute de Guinèvre et de Lancelot. Cette vieille histoire, qui a passé par tant de mains, d’Eschyle à Dumas fils, a rarement été traitée avec plus de vigueur et de franchise par un Anglais. A nos yeux, l’excuse de Guinèvre, c’est qu’elle a donné son cœur à Lancelot avant de donner sa main à Arthur. Mais elle ne cherche pas un instant à se justifier ; elle a le courage de l’adultère. Lorsque Lancelot, dans un de ces élans de repentir un peu niais auxquels certains hommes se laissent aller dans les entr’actes de la faute, lui rappelle les vertus de son mari, avec quelle ironie elle répond : « Arthur ! cet enfant vertueux, sans force pour dominer une femme ! .. Arthur, cette perfection vivante, ce roi sans défauts, ce soleil sans tache ! Mais est-ce qu’on peut regarder le soleil ? N’est-ce pas avoir tous les défauts que n’en avoir aucun ? Celui qui m’aime doit avoir en lui quelque élément terrestre… C’est à toi que j’appartiens, non à lui. » Elle veut que Lancelot gagne encore une fois le prix du tournoi. « Par ce baiser, dit-elle, tu vaincras ! »

A ce moment, la destinée place sur le chemin de Lancelot cet amour vierge, sans lequel, suivant Arthur, il n’est point de vraie joie ni de réelle grandeur. C’est Élaine, si blanche et si pure qu’on l’a surnommée le Lys d’Astolat. « Le baiser d’un de ses frères suffit à colorer ses joues pâles. » Lancelot a « deux fois son âge et plus ; » une large cicatrice sillonne sa joue bronzée, et son visage, prématurément vieilli, porte la trace « de ce grand et coupable amour qu’il porte à la reine. » N’importe ! Elle l’aime, et pour jamais, dès qu’elle l’a aperçu. Les hommes du grand monde, qui ont vécu dans une atmosphère de passion élégante, ont une certaine manière mélancolique de regarder les jeunes filles, une certaine façon pénétrante de laisser tomber un compliment sans conséquence. Elaine est prise à cet attrait, n’étant, après tout, qu’une pensionnaire et une provinciale idéalisée par la poésie. Un moment elle s’abuse, parce que Lancelot, pour n’être pas reconnu, a porté ses couleurs dans le tournoi. Elle est enfin détrompée, et il ne lui reste plus qu’à exhaler sa vie dans un dernier chant.

Lancelot apporte à sa royale maîtresse le diamant inestimable, prix du tournoi. La reine le refuse et le pose froidement sur la table : « Ce diamant n’est pas pour moi, dit-elle ; il appartient à cette jeune fille sous les couleurs de laquelle vous avez combattu. » Puis, tout à coup, sous la reine offensée reparaît la femme jalouse. « Elle ne l’aura pas ! » crie-t-elle, et, en même temps, elle jette le diamant par la fenêtre ouverte. Au moment où il tombe dans la rivière, une barque y passe lentement, une barque tendue de noir, conduite par un vieillard muet, « semblable à ces rudes figures taillées dans le roc. » Sur les draperies sombres repose la vierge d’Astolat, vêtue de blanc et enveloppée de ses cheveux blonds. La mort l’a faite plus pâle, mais l’a laissée aussi belle. Dans la main droite elle tient un lis et dans la main gauche une lettre pour Lancelot. La morte vient dire adieu à celui qui s’est enfui sans prendre congé d’elle.

L’utopie chevaleresque touche à sa fin. Le paradis créé par Arthur se remplit de désordre ; les passions recommencent à ravager la terre, en même temps que les fauves sortent des bois. Pendant qu’Arthur est allé combattre les révoltés, Guinèvre et Lancelot ont résolu de se séparer. Mais ils ont voulu se voir une dernière fois. « La main dans la main, le regard rivé au regard, ils sont assis sur le bord de sa couche, bégayant, l’œil fixe : c’était leur dernière heure d’amour, leur adieu désespéré… » La trahison, sous les traits de Modred, épie cette suprême entrevue ; bientôt leur honte est publique. Quand Arthur revient, il est seul, et c’est la nuit. Aucune lumière n’éclaire la chambre nuptiale ; tout est silencieux, triste et mort. Le prince pousse du pied une ombre qui gémit, couchée sur le seuil : c’est Dagonet, le fou du roi. « Pourquoi pleures-tu ? — Je pleure, ô mon roi, parce que je ne te ferai plus jamais sourire ! »

Guinèvre s’est réfugiée dans un couvent, où nul ne la connaît. Elle pleure, elle essaie de prier, songeant tantôt aux vertus d’Arthur et tantôt aux caresses de Lancelot, tandis qu’autour d’elle les nonnes babillent et se signent au nom de la reine adultère. Mais le roi a su la découvrir, il paraît dans la cellule, et elle tombe prosternée devant lui. Vient-il exécuter la sentence de mort que, dans le premier moment de désespoir, il a portée contre elle ? Vient-il, tout au moins, lui reprocher son crime et la maudire ? Non, il vient lui pardonner, avant de marcher à sa dernière bataille. Quoi qu’il arrive, il ne verra plus cette royale beauté, ces cheveux d’or, autrefois son orgueil, ces beaux cheveux, avec lesquels il aimait à jouer, « lorsque ne savait pas ! .. » Comment lui dire adieu ? Peut-il toucher ses lèvres ? Elles ne sont pas, elles n’ont jamais été à lui. Peut-il toucher sa main ? Mais cette main, c’est encore de la chair, et sa propre chair pourrait tressaillir à ce contact, car il l’aime encore ! Cet amour n’aura plus de satisfaction sur la terre ; mais pourquoi, dans une vie nouvelle, ne retrouverait-il pas sa Guinèvre, purifiée par le pardon divin ? « Oh ! je t’en prie, laisse-moi cette dernière espérance ! Et maintenant, il faut que je parte. J’entends, dans la nuit, la trompette qui sonne ; ils appellent leur roi… » Toujours muette, toujours couchée à ses pieds, la face contre terre, elle sent comme un souille errer sur son cou ; dans les ténèbres, au-dessus de sa tête courbée, elle sent des mains qui s’agitent pour bénir. Il est parti. Pâle, elle se dresse, elle écoute jusqu’à ce que le bruit des talons de fer se soit éteint dans l’éloignement.

Le voici, le lugubre champ de bataille, où l’âme livre sa dernière lutte avant d’entrer dans l’inconnu. Un brouillard symbolique, image des doutes qui pèsent sur notre destinée, enveloppe les combattans. Au-dessus d’eux planent les ombres des guerriers disparus : ce sont les souvenirs de toute une vie réveillés par l’approche du moment suprême. Les uns meurent en blasphémant, les autres tombent en invoquant le Christ. Vers le soir, il se fait un grand silence ; la marée monte, envahit le champ de bataille, léchant les faces blêmes et jouant avec les cimiers vides. Il n’y a plus que deux êtres vivans sur l’immense plaine : Arthur et son chevalier, Bedivir. Le fidèle serviteur a transporté son maître dans une chapelle voisine ; mais l’heure des secours humains est passée. Une barque s’approche du rivage pour recueillir le glorieux blessé. Trois reines l’y reçoivent ; ce sont les mêmes qui ont présidé à son couronnement : reconnaissez en elles les grandes vertus chrétiennes. « Adieu, dit Arthur à Bedivir ; je vais loin d’ici avec celles que tu vois, — du moins, je le crois, car un doute obscurcit encore mon esprit. Je vais dans la vallée d’Avilion, où ne tombe jamais ni grêle, ni pluie, ni neige, où le vent ne souffle jamais en tempête ; heureuse vallée aux grasses prairies, aux rians vergers, aux retraites ombreuses ; les flots tièdes et calmes lui font une ceinture. C’est là que je guérirai ma terrible blessure. » Le navire s’éloigne ; Bedivir le suit des yeux, montant de roc en roc, d’assise en assise, jusqu’au sommet du promontoire. Toujours diminuant, le petit point finit par s’engloutir dans la lumière, et Bedivir croit entendre, par-delà les limites de ce monde, une rumeur vague comme la voix lointaine d’une grande cité qui salue d’un seul cri le retour de son roi triomphant.

Ainsi disparaît, dans une sorte de mystérieuse apothéose, celui que la légende appelle « la fleur des rois. » L’époque chevaleresque a eu, comme toutes les autres, son idéal. Nous en trouvons les traits épars dans Alfred, dans Godelroy de Bouillon, dans saint Louis, dans saint Bernard, dans Gaston de Foix et dans Bayard : nul ne l’a pleinement réalisé dans l’histoire. C’est Arthur qui devait en être la personnification la plus haute, dans la littérature et dans l’art. Mais l’expression a manqué à l’âge gothique, — âge de bégaiement et d’enfance, — pour traduire ses rêves. Arthur est demeuré une ébauche, vingt fois reprise, jamais achevée. Tennyson a ramassé, au point où ils l’avaient laissée, l’œuvre des moines armoricains et des chroniqueurs gallois ; il a poli l’image fruste, lui a donné ce fini, cette élégance, cette splendeur artistique qui est la marque de notre temps ; il en a fait l’apogée imaginaire d’une civilisation qui n’a jamais vécu, et qui peut se résumer ainsi : le culte de la femme, la force au service du droit, la pensée s’élançant vers Dieu sur les ailes de la prière.

Puis, comme une toile de fond qui se love après les autres, dans le tableau final d’une féerie, et dont l’éblouissement suprême efface toutes les magnificences qui précèdent, derrière cette première allégorie, on en découvre une plus haute. Arthur n’est pas seulement l’idéal d’une société, c’est l’âme supérieure de l’humanité. Ses luttes sont les combats de l’esprit contre la chair. Battue en brèche de toutes parts, vaincue en apparence, lame triomphe enfin ; elle entre majestueusement et pour jamais dans le repos et dans la gloire. Ainsi comprises, les Idylles du roi seront pour l’élite ce que le Voyage du pèlerin a été pour les foules : l’évangile poétique du penseur et de l’artiste.


V

Redescendons de ces hauteurs. Le poète lui-même semble las de vivre avec des ombres surhumaines. Pour nourrir et retremper son talent, il rentre dans la vie réelle par ce qu’elle a de plus robuste et de plus sain : les paysans et les marins. Il les a observés, comme il faut les observer, en vivant au milieu d’eux. Il connaît toutes leurs façons de raisonner, de sentir, de conter ; il possède à fond leur grammaire incorrecte et hardie, leur langue, qui suit de plus près que la nôtre les contours du sentiment et de l’idée ; il descend jusqu’au patois, qu’il manie avec adresse. Ainsi, avec des élémens très simples, qui semblent au-dessous de la prose, il fait de la poésie. Les compatriotes de Tennyson admirent peu les poèmes de ce groupe, soit parce que le don de peindre la vie populaire est commun chez eux, soit, plutôt, parce que leurs facultés critiques ne vont pas jusqu’à apprécier l’art qui se cache. Nous n’hésitons pas, quant à nous, à placer au premier rang, parmi les poèmes de Tennyson, Enoch Arden et la Grand’mère.

Qui de nous n’a eu sous les yeux, dans son enfance, une aïeule, indifférente aux figures prochaines, réfractaire aux émotions nouvelles, mais que raniment et attendrissent, pour un moment, des souvenirs âgés de trois quarts de siècle ? Telle est la « grand’mère » de lord Tennyson. Elle ne veut ou ne peut s’affliger. « Je sais bien, le prédicateur dit comme ça que nos péchés devraient nous rendre tristes ; mais mon temps, à moi, est un temps de repos. » Repliée sur elle-même, elle rêve tout éveillée, elle s’entretient avec des fantômes, non pas avec ces fantômes lugubres et désespérés qui hantent les insomnies de la jeunesse, mais avec des fantômes familiers, placides, bienveillans, qui vont et viennent doucement autour d’elle. « Je suis assise, le soir, dans la ferme de mon père. Les voisins viennent rire, bavarder : je ris et je bavarde avec eux… Oui, quelquefois je me surprends à rire de choses qui se sont passées il y a bien longtemps. » Elle entend sur le plancher un bruit de sabots d’enfant : c’est sa petite Annie, qui est morte à deux ans. Elle entend ses grands fils « qui chantent à leurs bêtes, » tout en labourant ; « parfois ils viennent jusqu’à la porte, ils sont là qui tournent autour de mon lit. » Elle parle encore de l’enfant mort-né qu’elle a eu avant les autres ; elle revoit la petite figure irritée : « Pauvre enfant, bien sûr ! il voulait vivre, il s’était débattu ! » Mais quand on vient lui annoncer la mort de William, l’aîné et le dernier vivant de ses enfans, elle ne trouve qu’un mot : « Vraiment ! Willy est mort ? » Pourtant Willy, comme elle le dit elle-même, c’était son orgueil, son trésor. Mais ce n’est ni de l’homme fait ni du vieillard qu’elle se souvient, c’est du baby. « Ferme comme un roc ! En voilà une jambe, a dit le docteur, pour un enfant de huit jours ! Et il m’a juré qu’on ne trouverait pas -son pareil dans vingt paroisses à la ronde. » Une explosion rétrospective d’orgueil maternel, voilà tout ce que lui inspire la triste nouvelle. Et, avec une pointe de radotage, elle répète d’un air pensif : « Comme ça, Willy est mort ? »

Pourquoi n’y a-t-il plus de larmes dans les yeux des vieillards ? Serait-ce qu’un instinct secret, l’égoïsme souverain de la nature, les avertit d’économiser leurs forces pour vivre ce faible reste de vie qui leur est laissé ? Ou faut-il croire qu’avant de cesser tout à fait, la vie affective se ralentit comme la vie animale et la vie pensante ? Sans l’exprimer, Tennyson laisse un moment peser sur notre esprit ce pénible dilemme : « Tu me trouves bien froide ? dit la grand’mère à sa petite-fille qui l’écoute. Mais, réfléchis : Willy demeurait si loin ! Maintenant, il est tout près ; comment veux-tu que je pleure pour Willy ? Il est parti pour une heure, pour une minute ! .. Moi aussi, dans une minute je partirai… Est-ce que j’ai le temps de m’affliger ? » Comme toujours, chez lord Tennyson, la conclusion console et rassérène. Un souffle chrétien chasse le doute, comme un brouillard d’été, et découvre le ciel.

Enoch Arden nous conduit au milieu de l’Angleterre d’il y a cent ans. Nous sommes dans un petit village maritime, au fond d’une anse obscure. Trois enfans courent sur le sable : la jolie petite Annie, Philippe Ray, le fils du riche meunier, Enoch Arden, le petit pêcheur. On joue au ménage : Annie est tour à tour la « petite femme » de Philippe et celle d’Enoch. Quand les garçons se disputent, Annie les met d’accord en disant : Je serai votre « petite femme » à tous deux. Et ce mot contient en germe le drame qui va suivre. Tous trois grandissent : les deux jeunes gens aiment la jeune fille. Annie est plus douce et plus familière avec Philippe ; pourtant c’est à Enoch qu’elle a donné son cœur. Un soir, « un soir doré d’automne, » ils sont assis l’un près de l’autre sur le haut de la colline, au-dessus du bois de noisetiers. Enoch a parlé, Annie s’est promise. Philippe a tout deviné ; il n’a eu qu’à jeter un regard sur ces yeux clairs, « sur cette large figure brune, où l’amour brûle comme une pure flamme sur un autel. » Il emporte « sa vie blessée dans le creux des bois ; » et là, inaperçu de tous, il a « son heure sombre. »

Il y a sept ans qu’Annie est la femme d’Enoch. Trois enfans sont venus l’un après l’autre, le dernier chétif et souffrant. Pour les faire plus riches, Enoch imagine de s’engager comme timonier sur un navire qui va en Chine. Annie essaie de le dissuader, mais la résolution d’Enoch est prise. Il vend son bateau, et, avec le produit, monte une petite boutique qui fera vivre Annie et les enfans pendant son absence. Tout le jour, il charpente, scie, cloue, ajuste les rayons, dispose les marchandises. Annie écoute ce bruit : il lui semble qu’on dresse son propre échafaud. Cependant, l’heure de l’adieu est venue. Le pauvre petit enfant malade a une des dernières pensées d’Enoch. Ne sont-ce pas ceux-là qu’on aime le plus ? « Garde-moi le foyer propre et le feu clair, dit-il à sa femme, car je reviendrai, je reviendrai avant que tu le saches seulement. Ne crains point, ou, si tu crains, mets tes craintes aux pieds de Dieu. Il est le maitre de la mer, puisque c’est lui qui l’a faite. »

Enoch est parti. Annie est triste ; sa boutique ne prospère pas. Elle ne sait ni tricher ni surfaire ; elle ignore les roueries du petit commerce. L’enfant infirme, après avoir longtemps langui, s’éteint tout à coup : douleur profonde d’Annie. C’est ici que reparait Philippe. « Laissez-moi, dit-il, mettre les enfans à l’école et payer leur livres ; Enoch me rendra l’argent quand il reviendra. » Voilà comment Annie devient l’obligée de celui qu’elle a tant fait souffrir. Les enfans vont à l’école, et, en grandissant, prennent l’habitude d’appeler Philippe papa. Il y a dix ans qu’Enoch a quitté les siens, et jamais il n’a donné de ses nouvelles. C’est le printemps ; on entend les enfans courir et s’appeler dans le bois de noisetiers, avec de grands cris et des craquemens de branches cassées. Au sommet de la colline, Annie est assise avec Philippe comme autrefois avec Enoch, et, comme Enoch, Philippe parle, il se déclare. Il est si bon, Philippe, si patient, si dévoué ! Comment répondre par un refus cruel à son humble prière ? Dans un an ; oui, dans un an, s’il n’est pas revenu, elle sera la femme de Philippe… Les douze mois sont écoulés ; les arbres ont de nouvelles feuilles, et les enfans jouent dans le bois. Quoi ! déjà ? Annie frissonne, implore un nouveau délai. Encore un mois ! Avec un soupir, Philippe accorde le délai ; et voici que le mois suprême touche à sa fin. Annie ouvre au hasard la bible pour y trouver un conseil ; son doigt s’arrête sur ces mots : sous un palmier… Hélas ! l’oracle n’a point de sens. Mais, la nuit suivante, elle voit en rêve Enoch assis sous un palmier ; une sérénité solennelle rayonne sur ses traits. Plus de doute : il est parmi les élus, jouissant de la paix et revêtu de gloire. La main de la veuve tombe dans la main de son bienfaiteur. Pourtant, la pauvre âme est encore en proie à d’indicibles angoisses. Ouvre-t-elle une porte, sa main tremble à toucher le loquet, comme si derrière cette porte elle allait voir surgir l’homme qu’elle a aimé. Mais il lui naît un enfant, qui, en venant au monde, chasse toutes ces terreurs.

Cependant, qu’est devenu Enoch ? Le vaisseau qui le portait, la Bonne-Fortune, a péri. Avec un autre matelot et un mousse, Enoch a été jeté sur un îlot inconnu des mers australes. L’un après l’autre, il voit mourir ses deux compagnons et reste seul au milieu de cette nature tropicale dont la splendeur l’accable, dont la fécondité semble une ironie. Un jour, assis sous un palmier, il entend dans le lointain les cloches de sa paroisse qui sonnent pour un mariage. Après bien des années, un navire le recueille et le ramène en Angleterre. Il arrive dans son village ; nul ne connaît ce vieillard aux cheveux gris, à la peau noircie par le soleil austral, à la taille prématurément courbée, et qui « parait avoir un pied de moins que l’Enoch d’autrefois. » Sa maison est déserte et close ; un écriteau indique qu’elle est à vendre. Bientôt il sait tout.

La nuit est venue ; Enoch se glisse dans le jardin du moulin. Caché derrière un grand arbre, ses yeux s’attachent à la vitre du petit parloir, qu’illumine une clarté douce. Spectacle charmant pour tout autre regard que le sien ! D’un côté du foyer, Philippe fait sauter sur ses genoux son enfant à lui, qui est aussi son enfant à elle. Près de lui, une jeune fille aux cheveux blonds, une seconde Annie, aussi belle, aussi pure que la première à dix-huit ans. De l’autre côté du foyer, la’ mère sourit à son fils. Enoch, l’homme fort, sent son cœur se briser, ses membres défaillir. Comme un voleur, il se retire, tâtant les murs, prenant une peine infinie pour que le galet dont l’allée est sablée ne grince pas sous ses souliers, pour que la porte ne crie pas sur ses gonds en se refermant. Une fois dehors, il se prosterne et prie. Que demande-t-il ? La force de se taire.

En effet, il vit, sans se faire reconnaître, non loin des siens ; il vit du travail de ses mains, mais, cette fois, sans espérance, sans courage : car ce n’est plus pour eux qu’il travaille. Le coup a été trop rude ; ses forces déclinent ; il va mourir. Il parle à la vieille femme chez laquelle il demeure : « Jurez, dit-il, sur le livre, que vous ne révélerez point mon secret avant que je sois parti. » — Elle jure. Alors, il se découvre à elle. Après sa mort, elle amènera les enfans, « afin qu’ils aient au moins connu pendant un instant la figure de leur père. » Elle remettra à Annie une boucle de cheveux, coupés autrefois sur le front du petit enfant malade : « Moi, dit-il, je n’en ai plus besoin, puisque je vais le voir. Pour elle, ce sera un signe que j’étais bien lui, et que je ne lui en veux pas. » — A partir de ce moment, il est tranquille : dans trois jours, elle saura combien elle était aimée. La troisième nuit, l’océan élève sa voix plus forte, plus profonde : « Une voile ! une voile ! crie Enoch ; je suis sauvé ! » — Et il meurt.

« Mon livre, a dit orgueilleusement M ; Zola, est le premier qui ait vraiment l’odeur du peuple. » Nous pensons que M. Zola a raison. Mais si le peuple a son odeur, il a quelquefois son parfum. C’est ce parfum que l’on respire dans des livres comme Geneviève et comme Enoch Arden.

A mesure que le poète vieillit, il semble perdre le « don de l’indéterminé, » qu’Edgar Poe admirait comme sa faculté la plus rare ; en revanche, ses peintures prennent plus de précision et de solidité. Au lieu d’ombres qui se meuvent dans la brume, il nous offre des caractères qui agissent en pleine lumière. Quitte envers la muse épique, il se laisse tenter par le drame. Cette dernière partie de l’œuvre se compose de cinq pièces. Le Faucon a été représenté, en 1879, au Princess Theatre ; la Coupe, jouée ; en 1881, au Lyceum, n’a obtenu, malgré le talent d’Irving et d’Ellen ‘ferry, qu’un succès d’estime. Nous ne croyons pas nécessaire de parler du premier de ces ouvrages, qui n’est qu’une gracieuse fantaisie de couleur exotique, et nous préférons nous taire sur le second, qui nous montrerait trop tristement ce que devient un poète sur le lit de Procuste des exigences scéniques. S’il y a un auteur dramatique en Tennyson, il faut le chercher dans son « théâtre impossible, » dans ses trois drames non joués : Becket, Harold et la Heine Marie.

Voici le système dramatique de lord Tennyson : mettre en scène et développer simultanément l’histoire d’un grand événement national et celle d’une passion individuelle ; entre-croiser ces deux intrigues, les enrouler l’une autour de l’autre, de façon que tantôt la politique gouverne l’amour et tantôt l’amour entraîne la politique, et les faire converger vers la catastrophe commune. Système excellent lorsque les deux élémens du drame s’amalgament naturellement ; système détestable lorsque le rapprochement est artificiel. La Reine Marie se trouve dans le premier cas ; Harold et Becket, dans le second.

Dans la Reine Marie, un double problème se pose. Marie réussira-t-elle à épouser Philippe d’Espagne et à se faire aimer de lui ? L’Angleterre croira-t-elle ou ne croira-t-elle pas à la « présence réelle ? » Si l’on songe à la prodigieuse complexité des opinions, des intérêts et des passions qu’un tel sujet met en jeu, et qui s’entrechoquent comme des épaves dans une eau trouble, s’étonnera-t-on que l’auteur n’ait pu maîtriser tant d’élémens divers et qu’il ait construit une véritable tour de Babel ? Cardinaux romains et docteurs calvinistes, courtisans espagnols et diplomates wallons, seigneurs grands et petits, mendians, aldermen, bourgeois, soldats, paysans, prélats et poissardes : ce n’était pas trop d’un Shakspeare pour mettre tout ce monde en branle et lui donner la parole.

Lord Tennyson n’a fait mourir aucun de ses personnages sur la scène. Néanmoins, la mort étant un facteur d’émotion dont il ne pouvait se priver, il a eu recours à des récits, moyen médiocre et auquel on ne peut revenir deux fois. Il serait plus difficile encore de justifier ces longs commentaires sur les événemens, mis dans la bouche d’obscurs comparses, qu’on prendrait pour des spectateurs égarés sur la scène. Retranchez les hors-d’œuvre historiques et théologiques, les dissertations morales, les sermons, les discours, les séances du parlement, du conseil de ville et du conseil privé, que restera-t-il ? Trois caractères, Elisabeth, Philippe et Marie.

Elisabeth demeure, sinon au second plan, du moins un peu en arrière du premier. Ce n’est qu’une esquisse, mais les contours en sont fermement tracés. Bel esprit, orgueil, malice et coquetterie, tous les traits du caractère s’y trouvent ; mais, avertie par le sort de Jane Grey et rusée comme on l’est quand on joue sa tête, elle s’enveloppe de réticences, s’arme de raillerie, cache ses qualités comme ses défauts, contient son énergique vitalité. Un je ne sais quoi de jeune, de hardi et d’heureux éclate, malgré elle et fait sentir qu’elle régnera. Sa sœur offre avec elle un contraste complet : infortunée créature dans le sein de laquelle se continue la lutte de Henry VIII et de Catherine d’Aragon, de l’orgueil anglais et du mysticisme espagnol. Chaque jour, le divorce recommence entre deux natures ennemies, et ce cœur, qui en est le théâtre, est déchiré. S’agit-il de faire tête à l’émeute qui gronde autour de son palais, elle se montre sur une galerie extérieure où les projectiles peuvent l’atteindre : — « Je suis la fille de Harry, je suis une Tudor : je n’ai pas peur. Les gardes sont repoussés, acculés dans les coins comme des lapins dans leurs trous. Beaux soldats, vraiment ! Honte sur eux ! .. » — La reconnaîtriez-vous lorsqu’elle s’abaisse avec délices, lorsqu’elle s’enivre d’humilité devant cet adolescent sinistre qu’elle appelle « son maître et son roi ? »

On suit avec une émotion croissante ce struggle for love, cette fureur d’être aimée, ce désespoir de ne l’être pas. Marie a son heure de triomphe lorsqu’elle se croit mère. Comme Philippe va l’aimer ! Plus de ces froides manières qui la paralysent, la rendent honteuse ! Elle ne se réjouit pas, elle chante, elle prophétise comme ferait la mère de Samuel ou de Gédéon. Ce fils qui a remué vaguement dans ses entrailles, c’est celui qui la vengera de tous ses ennemis ; c’est son étoile qui se lève, et, devant cette étoile, les ombres de Luther et de Zuingli s’évanouissent dans l’enfer. C’est le grand défenseur de la foi, le futur maître du monde, « c’est le roi qui est là ! » — Elle se précipite vers Philippe qui entre avec le duc d’Albe : « Philippe ! bonne nouvelle ! Une nouvelle qui nous rendra heureux, nous et tous nos royaumes ! » Et Philippe, sans l’entendre, se tourne vers son lieutenant.

A ces explosions amoureuses le jeune homme n’oppose qu’une politesse respectueuse et glacée… La politesse ! le respect ! Quels outrages pour une femme qui aime ! La galanterie compassée de Philippe sert de masque à ses répugnances physiques ; c’est le rempart dont il se couvre pour se défendre contre des approches qui le dégoûtent : — « As-tu remarqué, Feria, dit-il à son confident, — viens plus près de mon oreille, — as-tu remarqué que la reine, notre épouse, paraît deux fois plus âgée depuis qu’elle a perdu l’espoir de nous donner un fils ? — Sire, répond Feria, si Votre Majesté l’a remarqué, je l’ai remarqué aussi. — Et n’as-tu pas remarqué pareillement Elisabeth ? Combien elle est belle et royale ? Une véritable reine ! — Sire, répond encore Feria, que. Votre Majesté me permette d’employer le même langage : si vous l’avez remarquée, je l’ai remarquée aussi… » Parallèle d’autant plus significatif qu’un instant plus tôt Philippe a obligé la reine à reconnaître Elisabeth pour son héritière !

Cependant les illusions tombent une à une. Philippe est un roc, et, sur ce roc, — elle le dit elle-même, — Marie s’est brisée. Calais est pris et ce coup retentit douloureusement dans son cœur. Elle s’interroge, elle s’accuse : peut-être n’a-t-elle pas versé assez de sang ? Peut-être n’a-t-elle pas brûlé assez d’hérétiques ? Ou Dieu la punit-il d’avoir désobéi au saint-siège pour plaire à Philippe ? Tout le monde la déteste. Elle lit cette haine dans les papiers anonymes qui se trouvent sous ses pas ; elle la lit dans les yeux de ses sujets ; elle la respire dans l’air comme un poison. Elle est près de se haïr elle-même. Elle ne veut plus qu’on la pare ; elle ne veut même pas qu’on relève ses cheveux : à quoi bon dissimuler, sur ses tempes, « l’aube grise d’une vieillesse qui ne viendra pas ? » Pourtant, elle a un dernier accès de coquetterie lorsqu’on lui annonce Feria : car Feria, c’est l’envoyé de Philippe. Apporte-t-il une lettre ? Non, point de lettre. Annonce-t-il, du moins, la venue de son maître ? — Le roi viendra… plus tard. — Plus tard ! Il ne viendra jamais ! s’écrie Marie irritée… Va-t’en : ta mission n’est pas auprès de moi, mais auprès d’Elisabeth. — Et que dirai-je à la princesse, reprend paisiblement Feria ? que lui dirai-je de la part de Votre Grâce ? — Dis-lui qu’elle vienne me fermer les yeux, qu’elle prenne ma couronne et qu’elle danse sur ma tombe ! »

Elle demande alors un couteau à l’une de ses suivantes. La jeune fille hésite : « Sotte ! crois-tu que je veuille mettre mon âme en péril en tuant mon corps ? » Puis elle se tourne vers le portrait du roi d’Espagne : « Je ne veux pas, dit-elle, qu’il me regarde ainsi ; je ne veux pas qu’il me voie dans mon désespoir, vieille, misérable, malade, incapable d’être mère ! » D’un coup de couteau elle crève la toile, et s’écrie en sanglotant : « O Dieu ! mon Philippe ! J’ai tué mon Philippe ! » — A ce moment, on entend le peuple crier au dehors : « Vive Elisabeth ! »

Harold, au jugement de certains critiques, est mieux conduit que la Reine Marie, et je ne serais pas surpris d’apprendre qu’ils étendent cet éloge au drame de Racket. En effet, ces pièces sont plus régulières et moins confuses. Elles ressemblent davantage à nos défuntes tragédies : on y trouve des confidens, des monologues, des a parte, dans le goût de Lemierre et de Luce de Lancival. La populace n’a plus la parole, et les dialogues poissards, imités de Shakspeare, ont disparu. Les héros meurent eux-mêmes sur le théâtre et non par procuration. Ces qualités négatives nous laissent froid. Que-nous fait l’unité de ton là où manquent l’unité d’intérêt et l’unité d’action ? Des deux sujets qui s’entre-croisent dans Harold, un seul, lutte des Saxons contre les Normands, renferme des élémens d’émotion. La partie romanesque, empruntée à un mauvais roman de lord Lytton, le double amour d’Edith et d’Aldwyth pour Harold, demeure absolument insipide. Dans Becket, le drame est doublement manqué. Nous ne nous intéressons ni à la rivalité d’Eléonore de Guienne et de Rosemonde, ni à celle du roi et de l’archevêque. Éléonore et Rosemonde sont deux portraits en contraste plutôt que deux caractères aux prises. Dans la querelle de Henry avec son ancien favori, lord Tennyson n’a pas voulu prendre parti, il n’a pas su être injuste et passionné. Le roi empiète sur le spirituel, l’évêque empiète sur le temporel ; le roi croit défendre son droit, l’évêque croit faire son devoir. Cette impartialité nous charme dans M. Freeman, historien de la conquête normande ; mais c’est le dernier mérite que nous voudrions louer chez Tennyson, auteur dramatique. Donnez ce sujet à Shakspeare : quel Henry et quel Becket nous aurions eu ! Le roi devenait un tyran ou un héros ; l’archevêque, le plus glorieux des martyrs ou le plus vil des charlatans, suivant que le préjugé protestant ou le préjugé saxon enflammait l’âme du poète. Au lieu de faire naître Thomas de parens normands, prosaïquement établis dans une boutique de Londres, il acceptait avec enthousiasme la légende qui lui donne pour père un chevalier anglais, pour mère une princesse orientale, et il en faisait l’indomptable champion de la race vaincue. Puis, de ses puissantes mains, l’ignorant de génie bâtissait son drame robuste sur une monstruosité historique.

On trouve encore dans Harold des scènes touchantes, de poétiques tableaux : plus rien de tel dans Becket. Vous êtes entré, ô poète, dans l’âge auguste de la sérénité et du repos. Comme le disait à Bavard Taylor un de vos compatriotes, vous êtes vraiment le plus sage des hommes, the wisest of men. Votre calme raison, mûrie par l’âge, éclairée par l’histoire, juge ces époques lointaines que, jeune, vous évoquiez par l’imagination. Mais, — laissez-nous le dire avec une respectueuse tristesse, — dans votre jardin, glacé par l’hiver, il y a des fleurs qui ne fleuriront plus !


VI

Nathaniel Hawthorne, rencontrant Tennyson, en 1857, dans les salles de l’exposition de Manchester, essayait en vain de définir son impression. « Tout ce que je puis vous dire, écrivait-il à un ami, c’est qu’il n’a pas l’air anglais et qu’il n’a pas davantage l’air américain. » Ce mot nous a frappé et nous revient en mémoire au moment où nous voudrions caractériser en quelques traits la physiomomie littéraire de lord Tennyson. Nous sommes tenté d’appliquer au talent ce qui a été dit de l’homme. Certes, il a les dons et les défauts de sa race. Il est Anglais lorsqu’il aime les champs et la mer ; il est Anglais par le mépris du Celte, par la haine de Rome, Anglais par le patriotisme et l’orgueil. Mais il ne sera jamais, croyons-nous, considéré par les futurs historiens de la littérature comme un représentant du génie saxon au même titre que Shakspeare ou Dickens. Le goût, chez ses compatriotes, n’est qu’un dégoût. Nous ne faisons pas fi de cette disposition morale ; l’aversion de ce qui est malpropre et malsain est toujours une sauvegarde et souvent une inspiration. Mais il faut reconnaître quelque chose de plus chez lord Tennyson : le choix des élémens, l’art de composer, la science des proportions et, par-dessus tout, le sentiment exquis de la forme et du son. Une retouche est un effort artistique ; une rature, — n’en déplaise à ceux qui se vantent de se répandre sur le papier comme un torrent, — est un symptôme d’intelligence. Que de ratures et de retouches dans Tennyson ! Nous pourrions le faire voir, par exemple, refaisant trois fois, dans trois éditions consécutives, tel passage de la Princesse où il s’agit simplement de nous montrer quelques hommes qui se laissent glisser du haut d’un rempart comme des araignées suspendues au bout de leur fil. Ce scrupule honore l’écrivain. La fonte se coule d’un jet et n’a point de valeur ; il faut mille coups de marteau pour donner à l’objet forgé sa forme et son prix.

Quant à l’harmonie des mots, Tennyson la possède, non en parnassien, non en virtuose de la césure et de la rime, mais d’instinct, de génie. Il imite tout avec son vers : le hennissement et le galop du cheval, la détente sèche des cordes de la guitare, l’éclat déchirant du clairon, la vibration, joyeuse ou traînante, des cloches, l’écho qui se perd en diminuant, le grincement de la lame qui s’abat sur la grève en mâchant les galets, tous les bruits de la nature vivante, depuis le grondement du tonnerre jusqu’au susurrement de la cigale. Dans ses jeux, il ploie à son usage l’allitération des vieux Saxons en même temps qu’il emprunte à la prosodie des Grecs ses flexions savantes. Tantôt il donne de la richesse et de l’ampleur à son chant par des mots composés qu’il assemble ou disjoint à volonté ; tantôt il forme des gammes veloutées de monosyllabes, merveilleusement ajustés. Nos professeurs recommandaient à notre admiration le vers fameux :

Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Qu’auraient-ils dit si on leur avait appris qu’une des stances les plus mélodieuses d’In Memoriam ne compte, en huit vers, que deux mots dissyllabes et cinquante-huit mots d’une seule syllabe sans que l’oreille cesse d’être caressée ? Quelquefois le sens de ces vers si doux est à demi flottant. Que nous importe ? Une mauvaise honte nous empêcherait-elle d’avouer que, dans la poésie comme dans la musique, le charme, souvent, est en raison inverse de la précision ? Tennyson, ainsi que Mendelssohn, a ses « romances sans paroles, » où les mots ne sont pas des signes intellectuels, mais des notes de musique. C’est avec ces modulations, délicieuses et vagues, que trois ou quatre générations de jeunes gens et de jeunes filles ont déjà bercé leur rêverie.

Si nous admirons le grand artiste, nous réservons le meilleur de notre sympathie au penseur sincère. La sincérité littéraire ! qui s’en soucie aujourd’hui ? En critique, pour servir sa coterie ou desservir son voisin, on demeure toujours en-deçà ou au-delà ; dans le roman, on se gonfle, on se surmène pour singer la passion ; dans l’histoire, on raconte le passé en songeant au présent, souvent au lendemain. Nous ne parlons pas de l’éloquence politique : elle vit de mensonge. Recherche forcenée du neuf, besoin de réclame, esprit de système, esprit de parti, servilité scolastique ou peur de la canaille : nous ne nous chargeons pas de dire laquelle de ces causes a le plus contribué à préparer le règne du mensonge, mais nous constatons que, depuis Diderot, presque tous nos grands écrivains ont été en même temps de grands menteurs. Dire ce qu’on a senti tout seul, ce qu’on a pensé soi-même, et rien de plus : l’auteur qui prendrait au sérieux cette règle si vulgaire ferait une révolution dans la littérature comme Descartes en a fait une dans la philosophie. C’est pourquoi nous aimons la sincérité de lord Tennyson. C’est elle qui fait la valeur morale de son œuvre, l’identité de son talent au milieu de transformations multiples ; c’est par elle qu’après beaucoup d’imitations et d’essais, il a conquis son originalité.

Maintenant que l’étude des littératures a pris rang dans notre enseignement public, nous aimerions à entendre un professeur, du haut d’une chaire de Sorbonne, éclairant de son commentaire l’œuvre si variée du poète anglais et s’arrêtant aux points culminans qui la dominent. Par une analyse patiente, il dégagerait de ses nuages mystiques la chevaleresque figure du prince idéal, véritable « missionnaire de l’infini, » qui apparaît, l’épée dans une main et l’évangile dans l’autre, et qui sauvera peut-être les sociétés modernes par le dévoûment et par l’exemple. Puis, méditant avec Tennyson devant la tombe solitaire de son ami, il montrerait le poète cherchant la vie dans la mort et la vérité dans l’amour. Des lueurs en jailliraient qui illumineraient, dans les ténèbres où elle se débat, une jeunesse stérile, dévorée par le pessimisme, et lui donneraient peut-être, avec le courage de vivre, la force de créer.


AUGUSTIN FILON.


  1. Littéralement le Récit de l’amant.
  2. Nous empruntons cette description à l’écrivain américain Bayard Taylor, qui visita Farringford en 1857, et au poète lui-même daim ses stances au docteur Maurice.
  3. Contemporary Review, janvier 1870.