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Revue des Deux Mondes3e période, tome 40 (p. 829-855).

Life and Letters of Gilbert Elliot, first earl of Minto, from 1807 to 1814 ; London, 1880.


Avant d’offrir aux lecteurs de la Revue la suite d’une biographie dont les commencemens ont déjà passé sous leurs yeux, peut-être n’est-il pas inutile de leur rappeler le personnage avec lequel une précédente étude leur a fait faire connaissance, mais qui risque d’être un peu effacé de leur mémoire. Dans un premier travail [1], nous avons esquissé la vie politique et mondaine de sir Gilbert Elliot, plus tard lord Minto, jusqu’au moment où l’ancien vice-roi de la Corse pendant la domination anglaise allait, comme gouverneur-général des Indes, s’exiler de son pays. Là s’arrêtaient les premiers volumes édités par sa petite-nièce, lady Minto, qui, s’étant donné la tâche de rassembler les documens nécessaires pour une œuvre véritablement intéressante, vient de la terminer aujourd’hui par la publication d’un dernier volume.

Ce volume, qui comprend les sept années pendant lesquelles lord Minto se consacra tout entier à ses hautes fonctions, conduit nécessairement la pensée à des rapprochemens fréquens entre la situation des Indes à l’époque où l’Angleterre avait encore tant de luttes à soutenir pour y affermir sa domination et les circonstances présentes au milieu desquelles, après plus d’un siècle d’occupation, il semble que sa politique n’ait pas cessé de se heurter contre les mêmes obstacles. Bien que les Anglais puissent aujourd’hui parler en maîtres et faire partout reconnaître leur droit de propriété ou de suzeraineté sur le sol indien, leurs magnifiques établissemens ne laissent pas que de leur coûter aussi cher que s’il s’agissait de colonies nouvellement fondées. Dix années ne s’écoulent pas sans que des révoltes partielles ensanglantent quelque contrée de l’Hindoustan. On voit rarement un traité passé avec des voisins ambitieux recevoir son exécution sans qu’il faille recourir aux armes pour l’imposer. La trahison a enveloppé, dès le début, les Anglo-Indiens et les enveloppe encore de tous côtés. Quand on étudie l’histoire de toutes ces rébellions qui ont armé les peuples indigènes contre la domination anglaise, on reste frappé d’y trouver les mêmes causes ramenant toujours les mêmes effets. Qui n’a présent à la mémoire ce cycle de combats et de massacres marqué tous les dix ans, de 1827 à 1867, par des dates néfastes comme par autant de jalons sinistres, et dont la désastreuse campagne de l’Afghanistan renouvelle aujourd’hui les sanglans épisodes ? Lord Minto n’eut pas à triompher d’une de ces formidables insurrections, mais d’autres événemens aussi importans, dans lesquels sa responsabilité a été engagée, méritent d’attirer l’attention de l’histoire.

Ce fut en 1806, après la mort de Pitt, dont il avait appuyé le cabinet de toute son autorité morale, et au moment où, nommé président du conseil des Indes, il s’attendait à faire bientôt partie du ministère présidé par Fox (ministère appelé de tous les talens), qu’une circonstance fortuite vint ouvrir devant lord Minto une carrière inattendue. Le gouvernement des Indes était vacant depuis plusieurs mois, et Fox avait songé à y appeler lord Lauderdale. Ce choix ayant toutefois rencontré la plus- vive opposition de la part du conseil des directeurs de la Compagnie des Indes, lord Grenville, premier ministre, négocia à la fois le refus de lord Lauderdale et l’acceptation de lord Minto, afin d’éviter un dangereux conflit, sans d’ailleurs consulter Fox dont il ne voulait pas troubler les derniers momens. Lord Minto résista d’abord. Il regardait comme un sacrifice au-dessus de ses forces, à l’âge de cinquante-six ans qu’il venait d’atteindre, de quitter sa famille et son pays. Sur les pressantes instances des amis qu’il comptait dans le ministère, il s’y décida cependant, et, quelques mois plus tard, après avoir assisté au mariage de son fils aîné, il quittait l’Angleterre, laissant derrière lui lady Minto, dont la santé n’aurait pas supporté un aussi long voyage. Ce pénible éloignement du foyer domestique, cette absence prolongée loin de la patrie et de tant d’intérêts qui avaient fait jusqu’alors le charme de sa vie, ne pouvaient que coûter beaucoup à lord Minto, dont nous ayons déjà fait connaître les sentimens de famille et l’esprit ouvert à toutes les nobles influences ; mais le devoir avait parlé, il obéissait à sa voix et c’est alors qu’il écrivait ces mots que nous citons de nouveau parce qu’ils le peignent tout entier : « Je ne céderai pas aux sentimens douloureux que j’éprouve. J’irai en avant aussi bravement et aussi virilement que je le pourrai. »
I

Lord Minto quittait l’Angleterre au mois de février 1807, sur la frégate la Modeste, commandée par George Elliot, son second fils, et il débarquait à Madras après une navigation de quatre mois, ce qui passait alors pour une courte traversée. Avant de se rendre à Calcutta, résidence du gouverneur général, il s’était proposé de séjourner près d’un mois à Madras, afin d’y avoir plus de loisir pour prendre une connaissance préalable des affaires et de se mettre en mesure d’accomplir dignement la tâche qui allait lui incomber.

Essayons tout d’abord de nous représenter ce qu’étaient les Indes au moment où lord Minto allait prendre la direction générale du vaste empire soumis aux lois du gouvernement britannique. Le mécanisme des différens pouvoirs qui le régissait était passablement compliqué. Les autorités civiles et militaires, formant deux fractions à la fois distinctes par leur composition et confondues dans leurs attributions, étaient loin de vivre en parfait accord. Ce n’était pas une mince besogne que de les concilier. Il fallait traiter tantôt avec les Hindous et tantôt avec les mahométans, si nombreux aux Indes. Il importait d’entretenir des relations amicales avec les souverains alliés qui régnaient sur des territoires immenses, quelques-uns tributaires de l’Angleterre, et versant des impôts considérables dans ses caisses, d’autres recevant d’elle des secours en armes et en argent ; enfin, le gouvernement britannique, dans un intérêt commun, devait maintenir la balance égale entre ses pouvoirs et ceux de la puissante compagnie des Indes, l’honorable compagnie, ainsi qu’on la désignait alors, le plus immense et le plus florissant comptoir de commerce qui fut jamais. A ces considérations s’ajoutait le devoir, particulièrement recommandé à lord Minto, de remettre de l’ordre dans les finances obérées. Il remplaçait lord Cornwallis, qui, durant sa courte gestion, n’avait pas eu le temps de combler les vides que les vastes entreprises de lord Wellesley, son prédécesseur, avaient laissés dans les caisses de l’état, et c’était à la prudence du nouvel administrateur qu’il appartenait de continuer cette œuvre de réparation.

On peut se rendre compte, jusqu’à un certain point, de ce que coûtent les guerres en Europe. On peut évaluer, presque à l’avance, les frais énormes qu’entraînent les grands mouvemens des armées ; mais, dans les contrées lointaines où ces mouvemens rencontrent le plus souvent des difficultés inattendues, les chiffres prennent des proportions qui échappent à tout calcul. C’est par centaines de millions qu’au dire des plus optimistes se solderont les frais de la campagne que soutiennent actuellement les Anglais dans l’Afghanistan. Déjà le gouvernement des Indes semble hésiter à présenter à la fois le chiffre colossal des sommes dépensées jusqu’au règlement du budget de la guerre au mois de mars dernier, et celui des millions en plus qu’il lui faut demander pour mener à bonne fin ce qui n’était, à l’origine, qu’une expédition destinée, selon quelques-uns, à soutenir un droit politique. Aujourd’hui encore, une lutte obstinée retient les forces de l’armée anglaise cernées, en quelque sorte, dans une contrée livrée à l’anarchie, et le plus grand intérêt de l’Angleterre, après avoir englouti tant d’argent et tant d’hommes dans l’âpre sol de l’Afghanistan, serait d’en retirer ses troupes au plus vite. Si les chiffres ont leur éloquence, ils ont aussi leur tristesse. Combien de luttes sanglantes, d’efforts oppressifs, de sombres tragédies ne représentent-ils pas quand ils s’offrent à nous, même comme le bilan des conquêtes !

Plus d’une fois déjà, la Compagnie des Indes s’était, au point de vue de ses intérêts matériels, justement inquiétée des brèches considérables que les entreprises militaires du gouvernement avaient creusées dansées trésors. Sur ses injonctions, le cabinet de Saint-James s’était vu contraint de rappeler le marquis Wellesley, dont l’administration, plus brillante qu’économique, avait si largement étendu les domaines de la métropole. Le prédécesseur de lord Minto, poursuivant avec succès de grands desseins, avait réussi à amener la chute du royaume de Mysore et le démembrement de l’empire des Mahrattes, et à créer définitivement ce grand empire de l’Inde anglaise, tel qu’il existe aujourd’hui, depuis le cap Comorin jusqu’au Sutledje. Une si grande œuvre ne s’était pas toutefois accomplie sans avoir laissé après elle des troubles intérieurs dont la domination nouvelle devait longtemps encore ressentir l’ébranlement.

Les instructions emportées par lord Minto lui recommandaient par-dessus tout la conciliation et le maintien de la politique de non-intervention, si fortement réclamée par les directeurs de l’honorable compagnie des Indes. Elles s’accordaient, en ce point, avec son esprit sage et naturellement animé des sentimens les plus généreux envers les populations indigènes. Il était en politique l’élève de Burke et son meilleur ami. Il avait siégé à ses côtés lors de ces magnifiques débats parlementaires où le grand orateur avait défendu la cause de l’humanité contre le système rigoureux par lequel le gouvernement anglais croyait bon alors de consolider sa puissance aux Indes. Lord Minto se souvenait encore de ces accens pleins d’une émotion communicative avec lesquels Burke avait reproché au ministère de n’avoir pas suffisamment protégé les princes indiens contre « cette compagnie de marchands, — ainsi disait-il, — qui ne considéraient les intérêts des peuples qu’au point de vue de leurs intérêts mercantiles. » L’éloquence de Burke s’appuyait sur des faits trop réels pour n’avoir pas exercé une action puissante sur ceux qui l’écoutaient, et, finalement, c’est au grand orateur que revient l’honneur d’avoir, le premier, éveillé dans le cœur de ses compatriotes le sentiment de leurs devoirs envers les nations, conquises. Ces principes éternels de justice et d’humanité devaient inspirer tous les actes de l’administration de lord Minto ; chaque page de sa correspondance officielle ou privée en porte le témoignage, et l’on verra plus tard par quel effort de sa volonté il parvint à les concilier avec les intérêts de l’état.

Lord Minto, dès qu’il eut posé le pied sur le rivage indien, se trouva comme débordé par les occupations de toute nature qui l’assaillirent à son arrivée, et c’est à peine s’il eut, à partir de ce moment, le loisir de rendre compte aux siens de ses propres impressions. Avant de le suivre dans le mouvement des affaires auxquelles il allait se donner tout entier, pourquoi nous interdirions-nous de jeter un coup d’œil sur le pays étrange dont la singularité le frappa dès le premier abord, alors que l’habitude n’en avait pas encore émoussé, pour lui, les traits les plus saillans ? Nous croyons d’ailleurs que, pour un Anglais, l’extrême Orient ne laisse pas de perdre quelque chose de son originalité par la fréquence des relations établies entre la mère patrie et ses lointaines possessions. Aux yeux du trafiquant ou de l’économiste qui vont en étudier les ressources, l’Inde ne doit pas apparaître avec la couleur locale, bizarre ou grandiose, qu’elle revêt pour un spectateur désintéressé. Pour nous, ces mêmes pays, entrevus dans un lointain mystérieux, restent le domaine des féeries dont notre enfance a été bercée. Bagdad, Candahar, Cachemyre demeurent toujours des noms magiques, évoquant les souvenirs des Mille et une Nuits, dont le merveilleux nous donne peut-être une idée plus juste des mœurs orientales que ne le font les récits des plus graves historiens. N’est-ce pas, en effet, un monde tout à la fois fantastique et réel que ce berceau de l’humanité devenu peu à peu tellement étranger aux races qui en sont sorties qu’il n’existe plus la moindre affinité entre elles et les peuples primitivement implantés sur ce sol antique ? Impénétrables à l’Européen, sinon par les travaux des savans, ces nations asiatiques parlent du moins à notre imagination un langage qu’elle peut comprendre à l’aide des fictions qui, au milieu des éblouissemens du surnaturel, nous retracent les scènes colorées et vivantes de l’existence ordinaire. De ce milieu se dégage l’esprit même des races orientales et il apparaît alors aussi clairement à notre intelligence que si le pouvoir du génie esclave de la lampe nous transportait au sein de l’antique Orient. Cependant, il y a plaisir encore à écouter de simples récits empreints du caractère propre à chaque voyageur et qui, donnent, pour ainsi parler, un corps à cette vague intuition. Quelques détails pittoresques, que nous allons détacher des premières lettres de lord Minto, nous représentent, dans toute leur vérité, certaines scènes de mœurs locales dans lesquelles le narrateur, contraint lui-même de figurer, se plaint avec bonne grâce et une pointe d’humour des honneurs imposés par sa position officielle.

Je ne vous ai rien dit encore, écrit-il, de mon nabab du Carnatic, quoiqu’il ne se passe pas un jour que je ne reçoive de lui quelque message : le matin, pour s’informer si j’ai bien dormi, et dans la journée, pour m’envoyer quelque présent de fruits ou de fleurs. Il insiste pour que je reçoive ses messagers armés de grandes baguettes d’argent, et pour qu’ils lui rapportent directement mes complimens, ce qui ne laisse pas que de m’importuner. Après ma première visite, il m’a envoyé un dîner d’au moins cinquante plats, portés chacun sur la tête d’un noir serviteur. Ce festin a été placé à terre dans la galerie où j’ai dû venir pour admirer les riches étoffes brodées dont les plats étaient recouverts et la belle confection des mets qu’elles voilaient et qui ont été dévorés ensuite par les soldats de la garde de sir William. C’est une coutume orientale de faire ce présent d’un dîner complet. Ce nabab est un personnage d’une trentaine d’années, assez corpulent et porteur d’une barbe très noire. A ma première visite, il m’embrassa plusieurs fois, me disant à chaque accolade : « Comment vous portez-vous, gouverneur-général ? » Ce qui était très à propos en me recevant, mais beaucoup moins lorsqu’en sortant il renouvela quatre fois ses embrassades en répétant chaque fois : « Comment vous portez-vous, gouverneur-général ? » Durant la réception, il s’assit sur un sopha, dans la salle du musnud ou trône, ayant à sa gauche sir William et moi à sa droite. Alors notre interprète dut transmettre de l’un à l’autre l’expression réciproque de notre joie de nous trouver tous en si bonne santé, et le nabab rendit à Dieu des actions de grâces à propos de la santé du roi, de la reine, du prince de Galles, de tous les princes et princesses de la famille royale, du conseil des directeurs, des membres de la chambre des lords et de la chambre des communes, quand je l’eus assuré que je les avais tous laissés dans l’état le plus florissant… A près que ces graves questions et d’autres de même importance eurent été traitées entre nous et que vint le pénible moment du départ, son altesse jeta quelques gouttes d’essence de roses sur mon mouchoir et répandit de l’eau de roses à flots sur mon habit de cérémonie, tout en disant qu’elle savait bien qu’elle le tachait, — mais qu’est-ce qu’une tache à un habit, auprès des effusions de l’amitié ? Ensuite, le nabab entoura mon cou d’une guirlande de fleurs et me remit entre les mains deux roses et un paquet de bétel…

Ce dernier trait nous remet en mémoire la scène qui, trois quarts de siècle plus tard, s’est passée au même lieu et avec le même cérémonial, lorsque s’est agi pour les princes indiens de recevoir, en 1876, l’héritier de l’empire des Indes. Au milieu des fêtes dont les descriptions semblent tenir du rêve, les coutumes traditionnelles furent conservées dans leur gracieuse naïveté, et une jeune fille de la secte des parsis vint enguirlander le prince de Galles comme l’avait été lord Minto soixante-dix ans auparavant. La politesse orientale, sous ses formes puériles ou pompeuses, avec l’accompagnement de tant de fleurs, de tant de parfums, de tant de présens, de si nombreux serviteurs, est, en quelque sorte, née des conditions physiques du climat et du sol. Le luxe des complimens et la profusion des métaphores semblent répondre au luxe de la terre et à la profusion de ses dons. Le soleil, principe de vie et de mort en ces climats excessifs, exalte ou énerve tour à tour les êtres qui respirent son atmosphère de feu, et, depuis la bayadère alanguie dans le voluptueux vertige de la danse sacrée jusqu’au fanatique qui se fait écraser sous les roues du char d’une monstrueuse idole, depuis le nabab qui vit entouré de ce luxe qu’on ne peut mieux dépeindre qu’en lui donnant le nom d’asiatique jusqu’aux malheureux qui, dans les années de sécheresse, meurent par milliers faute d’une poignée de riz, tous, sous ce ciel ardent, concourent à l’harmonie générale et par la violence même des contrastes donnent son caractère à cette nature exubérante.

Ce fut de la famine, de ce fléau terrible si fréquent aux Indes, que lord Minto fut d’abord témoin à son arrivée à Madras. La stérilité des récoltes n’en est pas toujours l’unique cause, il faut aussi accuser l’incurie naturelle aux populations indigènes. Vivant en état de servage et ne possédant rien en propre, celles qui habitent la campagne ne prennent pas la peine de chercher d’autres ressources quand la terre desséchée leur refuse une maigre nourriture et meurent alors de misère et de faim sous l’empire de ce fatalisme inerte qui n’est pas la résignation. Quant aux troupeaux d’êtres indolens qui encombrent les palais en remplissant les faciles sinécures de porte-pipes ou de porte-éventails, ils obéissent à la loi de leur nature insouciante ou rebelle au travail. On sait de quelle quantité de serviteurs inutiles il faut s’entourer quand on séjourne aux Indes. Il est vrai que leurs gages sont des plus minimes et que, pour la plupart, ils ne sont ni logés ni nourris chez leurs maîtres. Lord Minto, frappé comme tout étranger de ce détail des mœurs indiennes, raconte plaisamment ce qui lui arriva le premier soir de son arrivée à Calcutta :

Je fus, dit-il, escorté dans mon cabinet de toilette par quatorze individus en robes de mousseline blanche. Au premier moment, j’aurais pu espérer que parmi eux il se trouvait des dames ; mais, en m’apercevant qu’il y avait autant de turbans et de barbes noires que de robes blanches, je ne songeai plus qu’à me débarrasser de ces femmes de chambre barbues pour remettre à Tom, tout seul, le soin de ma personne. Du moins, dans cette pièce réservée, je retrouvais un peu de tranquillité, mais non une liberté complète, les portes restant ouvertes, les cloisons étant à peu près transparentes, et le devoir d’un certain nombre de ces individus consistant à ne pas me perdre de vue pour être tout prêt à me rendre les services que je pouvais requérir. Suis-je au lit, c’est la même chose. Un noir bataillon dort ou veille toute la nuit sur le plancher de mon corridor et un capitaine des gardes du corps fait sentinelle à la porte en distribuant ses cipayes dans toutes les pièces et sur tous les escaliers de la maison. Ceux-là m’adressent le salut militaire chaque fois que je passe, et trois ou quatre d’entre eux marchent devant moi en portant une masse d’armes… Peu à peu je m’affranchirai de cet esclavage insupportable, mais il en restera toujours assez pour m’ennuyer…

Afin de retrouver quelque liberté, lord Minto se rendait chaque jour à une maison de campagne ou bungalow située à Barrackpore, à quelques milles de Calcutta, sur les bords du Gange. Il fait de ce lieu une description ravissante. La nature, sous ce ciel ardent, a des coins d’ombre et de fraîcheur qui font penser au paradis terrestre, et c’est dans ces lieux charmans que la plupart des Européens établis aux Indes s’installent avec leur famille durant les grandes chaleurs. Ordinairement ils habitent, non le centre des grandes villes hindoues, où se trouve la population indigène, mais les faubourgs, devenus des villes, par suite de l’agglomération des étrangers. Autour de la vaste caserne où résident les troupes de l’armée royale, les négocians, les fonctionnaires, les rentiers viennent se grouper et forment ainsi la ville européenne avec les coutumes et le confort du home, à deux pas de la ville indoue qui a conservé ses mœurs et sa couleur locales. C’est ainsi qu’auprès de Calcutta Fort-William, siège du gouvernement, était la résidence du gouverneur général quand il ne se rendait pas à son bungalow pour y travailler ou s’y reposer plus à loisir.
II

Peu s’en fallut que lord Minto ne quittât les Indes ayant même d’être entré en fonctions, car il apprenait presque en débarquant la chute du ministère qui l’avait nommé, et, par le fait de la distance, il devait ignorer, durant de longs mois, si le nouveau ministère confirmerait ses pouvoirs. Il envoya à lord Grenville, l’ancien ministre, une démission facultative pour le cas où celui-ci jugerait à propos d’en faire usage, et, en attendant la décision du cabinet de Saint-James, se mit à l’œuvre comme s’il devait rester à son poste. Il y fut maintenu en effet par lord Castlereagh, le nouveau ministre des affaires étrangères.

On voit que la lenteur des communications ajoutait à la tâche d’un gouverneur-général des Indes de grandes difficultés qui n’existent plus aujourd’hui. Il lui fallait prendre sous sa responsabilité les décisions les plus importantes quand le temps ne permettait pas d’attendre huit ou dix mois pour agir. Bien que la constitution du grand état sur lequel s’étendait le bras de l’Angleterre fût réglée de telle sorte qu’il ne dût y avoir aucun arrêt dans son fonctionnement, il n’en arrivait pas moins que le conseil des Indes à Londres, le conseil des directeurs de l’honorable compagnie, les gouverneurs particuliers des trois présidences de Bombay, de Madras et de Calcutta ne marchaient pas toujours d’un commun accord sur toutes les questions qui touchaient à leurs intérêts respectifs, et l’on fut témoin de ce fait singulier d’agens accrédités simultanément à la cour de Perse par les gouvernemens rivaux de Londres et de Calcutta. Un incident de cette nature qui se produisit durant la gestion de lord Minto, et qui fit alors assez de bruit, ne peut être attribué qu’à la difficulté des communications entre l’Angleterre et les Indes ; une remarquable entente régna d’ailleurs tout le temps que dura son administration entre lui et les différens pouvoirs qui régissaient alors les provinces soumises à la domination de l’Angleterre.

A peine lord Minto prenait-il en main la direction des affaires, qu’une complication des plus graves venait attirer toute son attention vers la politique extérieure. Il ne s’agissait de rien moins que d’une invasion des Français se préparant, sous la conduite d’un autre Alexandre, à faire la conquête des Indes. Ce projet, le plus vaste qui pût entrer dans la tête d’un conquérant, n’était peut-être pas aussi impraticable qu’il le paraît au premier abord. Non-seulement lord Minto admettait que le succès de l’entreprise n’était pas impossible, mais il en discuta sérieusement les chances avec le comité directeur siégeant à Londres, et dans une des dépêches adressées à sir R. Dundas et qui attestent un véritable sens politique, nous relevons cette réflexion dont l’événement a prouvé la justesse : « Aussi longtemps, écrivait-il, que Napoléon sera engagé dans une guerre sur le continent, le projet de porter ses armes du côté de l’Orient restera inexécutable, mais, dès que la paix avec la Russie et les autres puissances européennes aura rendu ses forces militaires disponibles, elles pourront pénétrer en Perse et ce n’est pas là une entreprise qui dépassât la forte volonté et l’énergie du maître de la France. »

Sans attendre les ordres du ministère, lord Minto s’occupa immédiatement des mesures défensives à prendre. Elles étaient, naturellement, subordonnées au plan d’attaque que le lecteur a besoin de se rappeler afin de se rendre compte de la situation. Les Anglais croyaient savoir qu’en vertu d’un arrangement secret conclu à Tilsitt, une armée persane, forte de trente mille hommes et appuyée par un corps de cosaques, devait se réunir à Astrakan au printemps de 1808, traverser la province au nord de la Perse et soutenir les opérations d’une armée française qui, sous les ordres du général Menou, s’avancerait simultanément à travers les provinces turques, avec le consentement de la Porte. Pour fournir à l’approvisionnement de troupes aussi nombreuses, venant du nord et de l’est, le gouvernement français avait projeté de s’assurer d’un port à l’entrée du Golfe-Persique, correspondant avec l’île Maurice (alors île de France). Toutes ces mesures semblaient devoir concourir au succès d’un plan d’autant mieux combiné que le shah de Perse, tout disposé à s’y associer, venait d’accueillir favorablement une brillante ambassade française, tandis qu’il avait à peu près éconduit l’envoyé anglais venu pour sonder ses dispositions.

La situation isolée de l’Angleterre en Europe pouvait à ce moment donner quelques chances de succès à une entreprise contre sa puissance en Orient. Sauf la Suède, la Grande-Bretagne ne possédait plus une seule alliance sur le continent, et l’empereur Napoléon ne pouvait choisir un meilleur moment pour entrer en lutte avec son orgueilleuse rivale. Ce n’était à ses yeux qu’une juste représaille contre l’audace de l’Angleterre, qui, dans cette même année 1807, pour répondre au blocus continental si nuisible aux intérêts de. son commerce, n’avait pas hésité à bloquer le détroit du Sund, à attaquer les Danois nos alliés, à incendier leur flotte et à bombarder Copenhague. Le prétexte était donc au moins plausible et, bien qu’aventureuse, cette grande expédition avait l’approbation de quelques esprits politiques mis dans le secret et parmi lesquels il faut, dit-on, compter le prince de Talleyrand. Comment se représenter les conséquences, qu’auraient eues à cette distance le succès ou l’échec de nos armes ? Cependant la politique de L’empereur était destinée dès le début à rencontrer des obstacles inattendus. Lord Minto l’avait bien prévu, et à l’heure même où la France croyait pouvoir compter sur l’adhésion de la Turquie, il écrivait, à Londres : « L’opposition de l’Angleterre à la marche d’une armée française ne commencera pas aux rives de l’Indus, mais à celles du Bosphore. » C’est de là, en effet, que surgirent les difficultés. La Turquie, lésée par le traité de Tilsitt, se montra tout d’abord récalcitrante, et il eût fallu de manière ou ; d’autre vaincre sa résistance, si l’empereur, par un revirement soudain, n’eût renoncé au plan gigantesque qui avait plu à son imagination. Tournant ses armes d’un autre côté, il entamait cette campagne d’Espagne que M. de Talleyrand a justement appelée « une mauvaise guerre dans une mauvaise cause, » et l’Inde anglaise recouvrait sa sécurité après « une alarme si chaude. »

Ce dénoûment imprévu ne nous dispense pas de relater les dispositions que lord Minto avait dû prendre quand lui parvinrent les premières nouvelles de l’invasion projetée. Au corps d’armée qui devait pénétrer dans les Indes par la Perse, il avait jugé à propos d’opposer une barrière assez forte pour en arrêter les progrès, ce qui ne lui était possible qu’en s’assurant le concours des populations placées au nord-est de la frontière de l’Hindoustan. Quelques détails géographiques sont ici nécessaires.

Entre le Djumna, l’un des bras du Gange qui bornait l’Inde anglaise de ce côté, et le Sutledje, l’un des bras de l’Indus, le pays était occupé par des états indépendans appartenant à la nation religieuse et guerrière des Sikhs. au delà de l’Indus, le territoire connu sous le nom de Penjab était également occupé par les Sikhs, sous la domination de Runjeet-Singh, maharajah de Lahore, guerrier redoutable pour ses voisins et même pour les Anglais, car, après avoir rapidement augmenté son territoire des débris de celui des Mahrattes, il menaçait les possessions anglaises en s’avançant jusqu’à l’est du Sutledje. Lord Minto envoya auprès de ce prince un jeune diplomate de vingt-trois ans, Charles Metcalfe, dont il avait été à même d’apprécier déjà le mérite précoce et qui devait rencontrer le lion du Penjab, comme il s’intitulait lui-même, à Lahore, où il résidait d’ordinaire quand il ne tenait pas la campagne.

Une seconde ambassade était en même temps accréditée auprès du souverain de Caboul, en plein Afghanistan, au-delà et plus au nord du Penjab, celle-là sous la conduite de M. Mountstuart-Elphinstone, diplomate également distingué.

Il avait fallu des circonstances aussi pressantes que celles où il se trouvait pour décider lord Minto à faire pénétrer ses agens diplomatiques dans des contrées alors presque inconnues aux Anglais. Il s’exposait sûrement au blâme de son gouvernement s’il échouait dans une tentative aussi hardie ; mais, avec l’esprit d’initiative qui ne lui fit jamais défaut, et trouvant des hommes capables de le seconder, le gouverneur général ne se laissa pas arrêter par la simple prudence et n’hésita pas à accepter la responsabilité de ses actes en remettant aux deux ambassadeurs les instructions qui devaient servir de règle à leur conduite.

Metcalfe le premier quitta Delhi le 12 août 1808, à l’époque où la mousson souffle dans les Indes, alors que les grandes pluies détrempent le terrain en y formant de toutes parts des marécages et des fondrières. Ce fut après un voyage des plus pénibles et dans l’état de délabrement le plus complet que le jeune envoyé anglais se présenta avec sa suite au camp de Runjeet-Singh, établi sur les bords du Sutledje. Cette suite même était peu nombreuse, afin de ne pas éveiller la défiance du maharajah. Sachant toutefois qu’il fallait le prendre de haut avec les despotes indiens pour leur inspirer le respect, Charles Metcalfe reçut d’une manière assez dédaigneuse le premier ministre et l’escorte de deux mille hommes que Runjeet-Singh avait envoyée au-devant de lui, faisant ainsi comprendre que l’ambassadeur de la Grande-Bretagne s’attendait à la venue du souverain indien lui-même.

Dès sa première audience, Metcalfe put entrevoir les difficultés de sa mission. Le despote mit pour condition préalable à tout engagement de sa part que l’Angleterre l’aiderait dans ses entreprises contre les Sikhs indépendans, et comme l’ambassadeur ne paraissait pas disposé à répondre favorablement à cette ouverture, il fit aussitôt lever le camp à ses troupes et traversa la rivière pour aller attaquer les territoires qu’il convoitait. Alors commença pour le jeune envoyé, obligé de le suivre, une série de marches, de contre-marches, de mouvemens stratégiques dirigés contre des peuples placés, en vertu d’anciens traités, sous la protection du gouvernement britannique. N’était-ce point débuter par un déplorable aveu de son impuissance ? A force d’adresse et de persévérance, Metcalfe avait toutefois obtenu du rajah la promesse de s’opposer à la marche de l’invasion française lorsque lui parvint la nouvelle que l’empereur Napoléon renonçait définitivement à envahir les Indes. Prenant alors sa revanche, l’ambassadeur commença à poser à son tour ses conditions à Runjeet-Singh, lui déclarant, de la part de son gouvernement, qu’il eût désormais à se renfermer dans le royaume de Lahore sans attaquer des états alliés de l’Angleterre et ajoutant que, pour rendre la protection plus efficace, un poste militaire allait être placé sur les frontières du Penjab. Bien qu’au fond il désirât depuis longtemps faire alliance avec le gouvernement anglais, ces conditions étaient de nature à coûter beaucoup à l’orgueil de Runjeet-Singh, et il s’efforça de les éluder par d’habiles manœuvres. Cependant Metcalfe, à bout de patience, saisissant, au milieu des fêtes par lesquelles le maharajah se délassait des fatigues de ses dernières campagnes, le moment où ce dernier n’était qu’à moitié ivre, s’aventura à lui présenter de nouveau son ultimatum. « Le choc, dit-il dans ses dépêches, suffît pour le dégriser à l’instant. » Cette fois encore, pour toute réponse, le monarque indien ordonna les préparatifs du départ de sa cour, alors établie à Umritur, et rentra à Lahore. Plusieurs mois se passèrent ainsi dans des luttes incessantes pendant lesquelles l’ambassadeur ne voulut jamais céder, et le 25 avril 1809, il eut enfin l’honneur de vaincre l’obstination du despote en lui faisant signer ce traité qui avançait la frontière anglaise jusqu’au Sutledje. Bien que s’étant soumis avec tant de peine aux conditions qui lui étaient imposées, Runjeet-Singh les observa fidèlement jusqu’à sa mort, arrivée en 1839 ; mais, lié du côté des possessions anglaises, son ambition prit un autre cours, et l’on sait qu’à l’aide d’une armée disciplinée à l’européenne par un Français, le général Allard, il réunit le Penjab, le Cachemyre et l’Afghanistan en un seul royaume qui ne lui survécut pas.

Un intérêt autrement vif s’attache, à l’heure où nous sommes, à la mission confiée à Elphinstone, car elle forme en quelque sorte le prologue de ce grand drame de l’Afghanistan auquel nous assistons en simples spectateurs. Chose singulière ! ce fut sur une menace de la France que l’Angleterre s’ouvrit, pour la première fois, l’accès de cet Afghanistan dont elle avait jusque-là redouté de franchir les frontières. La crainte de nos armes avait suffi pour déterminer le gouvernement des Indes à tenter l’aventure et, depuis le jour où l’envoyé de lord Minto les a traversées pour la première fois avec des intentions pacifiques, ces contrées n’ont jamais cessé d’être le théâtre des luttes les plus sanglantes. Aujourd’hui comme alors, les tribus indépendantes qui occupent les montagnes montrent la même ardeur pour en défendre les passes dangereuses avec une vaillance sauvage, et leurs soulèvemens s’étendent ainsi qu’une traînée de feu au milieu de ces défilés où elles s’efforcent de retenir les troupes anglaises. A toute domination étrangère elles opposent invariablement une indomptable résistance encore fortifiée par les féroces inspirations du fanatisme religieux ; aujourd’hui. comme alors, l’état politique et moral du pays ressemble à ce qu’était l’état de l’Europe au XIIe siècle, et le pouvoir des despotes qui, le gouvernent est lui-même à chaque instant ébranlé par des révolutions militaires ou par des intrigues de palais. N’est-il pas singulier qu’après tant d’années d’efforts pour introduire la civilisation dans l’Afghanistan, après tant de combats, après avoir depuis trente années entouré ses frontières d’une ligne de postes militaires sur une longueur de plusieurs centaines de milles, les Anglais, par le seul fait d’avoir voulu établir un résident anglais à Caboul, se trouvent encore aux prises avec des difficultés non moins tragiques et dont le dénouaient est encore si incertain à l’heure où nous écrivons ?

M. Elphinstone, en quittant Delhi au mois d’octobre 1808, allait passer par les mêmes lieux, voir les mêmes spectacles et traverser presque les mêmes incidens que rencontre aujourd’hui la marche de l’armée anglaise, mais la sienne ne devait pas en être entravée parce qu’il pénétrait, pour ainsi dire, par surprise dans un pays qui ne s’était pas encore soulevé contre la domination étrangère. La cour de Caboul passait alors pour la plus civilisée de ces cours asiatiques. C’est en raison de cette suprématie que le gouverneur-général envoyait auprès de son souverain, Shah-Soujah, une mission plus nombreuse et plus brillante que celle qui avait à traiter avec le monarque guerrier de Lahore. L’ambassadeur et sa suite, contournant le Penjab, durent traverser une partie du désert qui s’étend entre Delhi et le cours de l’Indus. Ils gagnèrent ensuite Bikanir (l’ancienne Gathéri du temps d’Alexandre), ville aussi grande que Delhi, fortifiée par de hauts remparts au-dessus desquels s’élancent une foule de minarets et de coupoles qui attestent sa richesse. A partir de ce point, la mission entra sur le territoire de l’Afghanistan. Elle fit halte à Moultan, la ville sainte, d’où M. Elphinstone dépêcha à l’émir de Caboul, alors à Candahar, un messager porteur d’une lettre par laquelle il l’informait de son arrivée et lui demandait une escorte.

Cette notification fut reçue avec surprise et débattue en conseil par l’émir et ses ministres, mais les conjonctures où se trouvait alors le gouvernement de Caboul étaient assez pressantes pour l’engager à écouter les propositions de l’Angleterre, dans l’espoir de s’assurer une alliance utile contre les attaques des peuples voisins et contre les dangers d’une guerre intestine dont il était menacé. L’émir fit savoir à M. Elphinstone qu’il le recevrait à Peshawer, et la mission, traversant l’Indus, se remit en marche par des contrées où le souvenir des guerres d’Alexandre se confond encore à chaque pas avec les traditions locales. A cette antique célébrité l’histoire pourra ajouter les faits tristes et glorieux du temps présent. Le sol foulé par les premiers pas des envoyés de lord Minto s’est depuis couvert des tombes de ces héros ignorés, la fleur de l’armée anglaise, qui naguère guidaient dans ces lieux leurs bataillons décimés. Sous les vieux sycomores, à, l’ombre desquels se reposa un instant la suite de M. Elphinstone, près des belles sources du Kurrum, comme à Kohat, de sinistre mémoire, campent aujourd’hui les troupes anglaises, perpétuellement assaillies par les descendons de ces montagnards qui sont restés aussi unis qu’au premier jour dans leur haine pour l’étranger. Rien ne change sur cette terre immobile. La nature de ses habitans reste toujours semblable à elle-même comme la nature extérieure : c’est ainsi que la vallée fraîche et charmante traversée par M. Elphinstone pour se rendre à Peshawer nous est dépeinte encore dans des correspondances récentes comme offrant, sous un soleil brûlant, une image verdoyante des campagnes de la brumeuse Angleterre et de leur riche végétation.

Tandis que l’ambassade approchait de la belle et ancienne cité de Peshawer, un spectacle singulier l’attendait au passage. Perchés comme des oiseaux de proie sur les rochers, un nombre considérable de bandits armés, appartenant à la redoutable tribu des Khybéris, guettait l’arrivée des étrangers, dans la pensée, sans doute, de s’opposer à leur marche. Les Anglais ne jugèrent pas prudent de passer outre jusqu’à ce qu’un grand seigneur, député par l’émir pour les accompagner, eut été parlementer avec les montagnards. Revêtu d’un magnifique costume et d’une armure d’or, il s’avança seul au milieu de cette horde menaçante, croyant, sans doute, sa sécurité assez assurée par les mesures de rigueur de l’émir qui venait de faire mettre à mort tous les habitans de plusieurs villages ayant donné asile à ces brigands.

L’ambassade, qui avait mis plus de quatre mois pour parvenir à sa destination, fut reçue en grand appareil le 5 mars, par l’émir Shah-Soujah, homme jeune et de belle apparence. Il était assis sur un trône recouvert d’un drap d’or brodé de perles fines. Son vêtement étincelait d’émeraudes et de diamans parmi lesquels brillait le fameux kohinoor (montagne de lumière), qui appartient aujourd’hui à la reine Victoria.

L’envoyé anglais obtint fréquemment des entrevues particulières avec l’émir « dont les manières, dit-il, étaient celles d’un gentleman accompli. » Durant ces pourparlers arriva à M. Elphinstone, comme à M. Metcalfe, la nouvelle que la France avait abandonné le projet d’envahir les Indes, mais il n’en conclut pas moins le traité d’alliance, moyennant une somme exigée par l’émir et définitivement réduite à 3 lakhs de roupies (le lakh vaut 250,000 francs. ) Le souverain, qui venait d’étaler tant de richesses aux yeux de son peuple, n’en manquait pas moins d’argent pour solder les troupes qu’il lui fallait opposer à une armée considérable s’avançant sur Caboul, conduite par le rebelle Shah-Mohammed, son parent et son concurrent au trône. Ne croirait-on pas lire des bulletins par lesquels, l’année dernière, les Anglais annonçaient la marche de Mohammed-Jan contre Shere-Ali, attaquant Caboul à la tête de ses belliqueux montagnards ? Prévoyant le conflit, M. Elphinstone s’était hâté de se retirer et quittait Peshawer le 14 juin. Peu de jours après, l’émir Shah-Soujah, vaincu et détrôné, en était réduit à chercher un refuge dans la montagne.

Les deux missions dont nous venons de rendre compte, quoique leurs résultats fussent assez négatifs, eurent toutefois l’avantage de renseigner exactement le gouvernement anglais sur les dispositions et les mœurs des habitans de ces contrées avec lesquelles ils ne devaient plus cesser d’être en relation. Les voies étaient désormais ouvertes à cette politique anglaise si habile à profiter, avec la lenteur et la prudence dont elle possède le secret, de tout ce qui peut servir à étendre sa domination. Du côté de Lahore, le succès a répondu à ses efforts. Reste la question de l’Afghanistan, encore indécise et toujours ardue, mais que le temps se chargera de résoudre en démontrant de plus en plus aux populations récalcitrantes la supériorité des moyens d’action dont peuvent disposer aujourd’hui les races d’Europe. Ce ne sont pas les armes seules ni les ressources de la diplomatie qui sont destinées à triompher des résistances trop naturelles opposées aux envahisseurs par les peuples conquis. Ils ont affaire à cette force que la civilisation porte avec elle et dont elle semble être matériellement l’image. Les chemins de fer sont l’auxiliaire le plus puissant sur lequel les Anglais s’appuieront chaque jour davantage pour gouverner les Indes. L’immense réseau des voies ferrées correspond déjà dans l’Hindoustan à tous les grands centres de population. Traversant le royaume d’Oude jusqu’aux premières pentes de l’Himalaya, la ligne ferrée part de Calcutta, se bifurque à Allahabad pour courir sur Delhi au nord-ouest, sur Bombay au sud-ouest, et, parcourant la magnifique vallée du Gange, va desservir Bénarès. On peut prévoir le moment où les chemins de fer qui, déjà, entourent Caboul, deviendront les promoteurs irrésistibles de la loi du progrès, contre laquelle nul effort de la barbarie ne pourra désormais prévaloir.


III

Somme toute, les deux premières années de l’administration de lord Minto furent relativement assez paisibles, si l’on peut appliquer ce mot à un état de choses où, pour maintenir la sécurité intérieure, il fallait fréquemment, sur différens points du territoire, envoyer des corps de troupes destinés tantôt à maîtriser des révoltes partielles, tantôt à faire la chasse à des bandes de dacoïts, sortes de brigands qui descendaient des frontières et jetaient la terreur dans tout le pays en attaquant aussi bien les indigènes que les Anglo-Indiens. Lord Minto, dans une de ses lettres, indique les causes de ce brigandage à main armée qu’il s’est constamment appliqué à réprimer :

Une bande de ces dacoïts, écrit-il, a dernièrement poussé l’audace jusqu’à s’approcher à 30 milles de Barrackpore. Ces voleurs se sont, de tout temps, impatronisés au Bengale et, en raison de l’impunité qu’ils y rencontrent, ils peuvent faire beaucoup plus de mal dans cette riche portion de l’Inde que dans les districts moins civilisés… En premier lieu, ils y sont attirés par les richesses du pays et par la mollesse naturelle de ses habitans, qu’un long état de paix a énervés jusqu’à la timidité, en second lieu, l’organisation défectueuse de la police et des tribunaux contribue à l’extension extraordinaire des crimes de toute sorte dans certaines provinces. Généralement, les magistrats principaux sont Anglais, mais leurs agens sont indigènes, et, le plus souvent, ces subalternes n’ont pas les moindres notions de justice et de probité… Il arrive donc, le plus souvent, que le magistrat chargé du maintien de l’ordre se flatte de l’avoir assuré dans sa juridiction et s’endort sur l’une et l’autre oreille, tandis que ses malheureux administrés sont attaqués dans leurs propres maisons, et que des bandes de brigands vont piller et brûler des villages entiers, dont ils torturent les habitans.

Je suis, dit-il dans une autre lettre, révolté de toutes les horreurs que commettent les dacoïts et honteux qu’il puisse se passer de tels faits sous l’œil même du gouvernement. Depuis quelques mois, l’objet principal de mes soins a été de mettre un terme à ces horreurs… Il a fallu faire un exemple sévère lors de l’arrestation de quelques-uns de ces brigands, et maintenant dans le Meddeah, qui était le foyer du mal, on n’entend pas dire qu’ils aient commis un seul crime, tandis que précédemment ils avaient en un mois massacré soixante-dix personnes. Neuf dacoïts ont été exécutés, et, grâce à l’impression produite par ce châtiment rigoureux, le courage est revenu aux victimes de ces misérables, qui ne craignent pas maintenant de les dénoncer, tandis qu’autrefois elles n’osaient même pas se plaindre.

Lord Minto étendait sa sollicitude à toutes les branches de l’administration ; mais certaines plaies sociales sont incurables en tout pays et, aux Indes plus qu’ailleurs, une sorte de férocité instinctive renouvellera toujours le brigandage sous différentes formes. Les dacoïts ne marchent plus en bandes aujourd’hui, mais ils opèrent isolément, et s’il n’est pas question des thugs dans la correspondance de lord Minto, c’est que la ténébreuse association des étrangleurs ne se forma dans la province du Deccan que durant la dernière année de son séjour aux Indes. Cette horde infâme, composée en grande partie de mahométans et agissant dans l’ombre à l’aide de moyens mystérieux, était d’autant plus redoutable que son principal mobile était le fanatisme religieux et politique. Après avoir trop longtemps répandu la terreur dans les provinces qu’elle infestait, elle a fini par en disparaître presque complètement.

Un autre objet de nature bien différente dut également attirer l’attention du gouverneur général. Dans un zèle de propagande, aussi louable qu’intempestif, des missionnaires protestans, sous la direction d’un certain Dr Carey, de la secte anabaptiste, s’étaient établis à Serampore. Là ils avaient fondé des écoles pour la jeunesse et une imprimerie d’où sortaient des traductions de la Bible dans tous les dialectes de l’Inde et un grand nombre de ces tracts ou opuscules religieux contenant des attaques violentes contre les croyances des Hindous et des musulmans. De plus, ces missionnaires se faisaient un devoir d’ajouter les paroles aux écrits en allant prêcher au milieu des populations indigènes, dont le gouvernement anglais s’était engagé à respecter les croyances. Le gouverneur-général se trouvait placé dans une position délicate, ayant aménager des intérêts aussi sacrés, et s’il réussit à s’en tirer d’une manière aussi loyale que prudente, ce ne fut pas sans exciter de grandes clameurs de la part du comité protestant de Londres, qui attaqua vivement ses décisions. Il s’était borné à défendre toute polémique et momentanément toute manifestation extérieure, sans interdire toutefois la publication des livres saints, à la condition qu’ils ne seraient accompagnés d’aucun commentaire. Un peu plus tard, sa tolérance s’étendit même, contre l’avis du conseil, jusqu’à permettre aux missionnaires de parcourir les provinces situées entre Agra et Delhi. Cet incident fit grand bruit, et, bien qu’approuvée secrètement par le ministère, la prudente conduite de lord Minto fut jugée assez diversement par la société anglaise.

Pendant le cours de l’année 1809, quelques troubles survenus parmi les tribus barbares qui occupaient encore les plateaux du Deccan soulevèrent la question de la politique de non-intervention que lord Minto s’était appliqué à pratiquer depuis qu’il occupait son poste. Le Deccan compte dans les présidences de Bombay et de Calcutta un certain nombre de provinces dont Aurungabad, la principale, est administrée par les Anglais pour le compte du nizam d’Hydérabad. Le protectorat de l’Angleterre rencontre rarement de l’opposition dans cette partie de la péninsule asiatique. Cette fois il était à craindre que la rébellion des tribus montagnardes ne s’étendît plus loin et ne détachât de l’alliance anglaise quelques-uns des états limitrophes. Le chef des insurgés, Emir-Khan, était un aventurier de la tribu des Pathans, bien connu par sa férocité, et l’on citait alors de lui un trait assez caractéristique pour mériter de trouver ici sa place :

Le plus ancien des princes du Rajpout, le rajah de Oudypoure, avait une fille si belle que, comme une autre Hélène, elle aurait brûlé le monde. Déjà le royaume était en feu par suite des guerres que se livraient les prétendans à la main de la princesse, lorsqu’un jour fatal, Émir-Khan suggéra à son père que la paix ne pourrait être rétablie que par la mort de la jeune fille. La terreur qu’inspirait Émir-Khan donnait du poids à ses paroles et elles ne furent que trop bien exécutées. La sœur aînée de l’infortunée princesse lui fut envoyée portant une coupe de poison et lui déclarant qu’il fallait faire, pour le salut de sa patrie, le sacrifice de sa propre vie. On raconte que cette charmante enfant de seize ans accepta un si cruel arrêt avec douceur et but le breuvage empoisonné en disant : « Voilà donc le mariage auquel j’étais destinée ! »

Cet épisode, si parfaitement calqué sur le sacrifice d’Iphigénie, semble une tradition des temps antiques consacrée par l’histoire. La singularité, c’est qu’il se passait en plein XIXe siècle, à quelques pas des possessions anglaises justement fières de leur civilisation. Toute l’histoire des Indes est semée de pareils contrastes. Celui-ci, s’est présenté sous notre plume à l’occasion de l’une de ces révoltes partielles contre lesquelles il eût été nécessaire de sévir fermement dès le début pour en arrêter les progrès. En désaccord sur ce point avec le cabinet anglais, lord Minto estimait qu’une politique plus ferme eût mieux servi à la fois les intérêts de son gouvernement et ceux des indigènes. Il revient souvent, dans ses dépêches, sur la position fâcheuse où le met l’obligation qu’on lui avait imposée de ne prendre que des demi-mesures contre les rebelles, pour qui cette sorte d’impunité devenait un encouragement. C’est au nom même de l’humanité qu’il voulait sévir pour défendre les Indiens opprimés contre leurs féroces vainqueurs.

Comme gouverneur-général, lord Minto entreprit de signaler sa gestion par des actes d’une inspiration libérale qui avait fait défaut à ses prédécesseurs. Il s’informait avec soin des détails minutieux concernant les indigènes aussi bien que les Anglais résidant aux Indes. La bonne administration de la justice était une de ses plus grandes préoccupations. Il se montrait plein de zèle pour les intérêts commerciaux et non moins attentif aux progrès de l’instruction publique trop négligée par suite des événemens politiques. Les célèbres collèges de Bénarès, de Tirhout et de Nuddea, où les savans hindous et mahométans avaient coutume d’aller s’instruire dans les sciences, profanes et sacrées, étaient à peine fréquentés. Un collège européen, fondé récemment par lord Wellesley à Fort-William pour l’enseignement des langues du pays aux Européens, déclinait sensiblement faute des fonds nécessaires à son entretien. Lord Minto, qui avait l’esprit cultivé, prit d’autorité le titre d’inspecteur des études et trouva le temps, au milieu de ses occupations si multiples, d’en exercer les fonctions. Il alla jusqu’à fournir aux dépenses sur ses ressources personnelles afin d’encourager les études. Il prit soin de faire enseigner à Fort-William non-seulement tous les idiomes de la péninsule indienne, mais encore ceux des îles et des provinces éloignées qui pouvaient passer un jour sous le joug de l’Angleterre. On comprend l’avantage que les Anglais devaient trouver à se familiariser ainsi avec les langues du pays. Dans les administrations comme dans les tribunaux, dans les comptoirs du commerce comme dans l’armée, ils arrivaient à se passer d’interprètes, et les officiers n’étaient que mieux obéis en commandant à leurs cipayes dans leur propre langue. Sous l’impulsion de lord Minto, les presses de Fort-William mirent en circulation les grammaires et les livres d’étude à l’effet de populariser l’instruction en dehors des collèges. Ce sont de telles mesures qui servent les intérêts bien entendus d’une grande nation, et si nous ne pouvons, faute d’espace, donner une idée des vues élevées exposées par lord Minto dans les rapports adressés à son ministre, nous voulons du moins indiquer à quel point la sollicitude de ce sage et noble esprit s’étendait à tous les besoins de ses administrés. Les rapports insérés dans le volume qui nous occupe ont souvent trait à ce que lord Minto appelle l’équilibre des pouvoirs, c’est-à-dire la balance égale et si difficile à établir entre les intérêts du gouvernement, représentés par le gouverneur général, et ceux de la compagnie des Indes. Dès lors, il regardait comme une des plus grandes entraves à la liberté du commerce le monopole dont cette compagnie jouissait depuis sa fondation. Ce fut sur son avis qu’en 1813 un nouveau bail passé avec ladite compagnie lui retira ce monopole, sauf en ce qui concernait son commerce avec la Chine. Le gouvernement anglais, lorsqu’il procédait ainsi, essayait déjà par degrés de se substituer à la compagnie, dont les pouvoirs politiques n’ont toutefois été abolis que depuis une vingtaine d’années. Outre ces soins accordés à l’administration intérieure, des faits d’un autre ordre obligèrent le gouverneur-général à déployer autant d’énergie que de décision. Des mesures rigoureuses qu’il dut prendre pour détruire la piraterie qui infestait les côtes du golfe Persique obtinrent un plein succès, mais il rencontra plus de difficultés à ramener dans les voies du devoir une partie de l’armée de Madras, qui venait de se révolter contre l’autorité civile. Ce n’était pas la première fois que de pareils soulèvemens avaient menacé la sécurité du gouvernement. A son arrivée aux Indes, lord Minto avait pu reconnaître les traces encore apparentes d’une rébellion à peine apaisée. Cette fois, les proportions en étaient beaucoup plus redoutables. Un corps de troupes indigènes, de trente mille hommes, commandé par des officiers anglais, s’avançait sur la présidence de Madras pour réclamer, les armes à la main, le rétablissement de certains privilèges qui venaient de leur être enlevés. Lord Minto se transporta de sa personne sur les lieux mêmes et ne demeura pas moins de huit mois à Madras pour se rendre compte de la situation, en laissant l’autorité apparente au gouverneur, sir George Barlow. « Jamais, écrivait-il une fois l’affaire terminée, jamais plus grand péril n’avait menacé l’empire britannique dans les Indes. » Après de longs pourparlers, le gouverneur-général réussit enfin à apaiser la mutinerie par la persuasion, et les officiers révoltés mirent bas les armes. Quelques-uns des plus compromis furent déférés à un conseil de guerre, qui usa d’indulgence. D’autres furent forcés de donner leur démission, et tout rentra dans l’ordre.


IV

Comment nous défendre contre une impression pénible au moment où notre sujet nous amène à parler des pas faits dans la voie des conquêtes, par la politique à la fois prévoyante et hardie de lord Minto ? Il est naturel que les chances de la guerre, quand elles font tomber aux mains de l’ennemi quelques portions de notre territoire, nous causent une douleur patriotique, mais un sentiment plus amer encore vient s’y joindre s’il nous arrive d’être traités en vaincus sans même avoir combattu. Les courtes lignes qu’on va lire et qui sont un exposé de la situation que le biographe de lord Minto résume avec sagacité, ne sont-elles pas faites pour éveiller en nous le sentiment d’une révolte impuissante ? « A mesure que la France étendait ses conquêtes en Europe, elle était condamnée à les perdre en Asie… L’île Bourbon et l’île de France, les Moluques et Java s’ajoutaient au nombre des colonies que possédait déjà la Grande-Bretagne. Les flottes françaises étaient chassées des mers indiennes, et l’Angleterre n’avait plus à craindre de rivales en Orient. »

Telle est la pénible vérité. Tandis que l’Angleterre s’agrandissait à nos dépens dans l’extrême Orient, la France s’agrandissait aux dépens de ses voisins, mais que devait-il nous rester plus tard de toutes nos conquêtes et que devions-nous recouvrer un jour de tant de biens perdus ? La tristesse de ces calculs, où les pertes excèdent les profits, n’est-elle pas encore aggravée quand l’imagination les évalue ? En pensant à cette île qui rappelait au marin voguant dans l’immensité de la mer des Indes, le doux nom de la France, ne croyons-nous pas voir flotter devant nos yeux la terre charmante dont les beautés n’ont pas été surfaites dans la ravissante création sortie de la plume d’un immortel romancier ? « C’est un véritable paradis, » nous disait un jour un de ses habitans qui aspirait au bonheur d’y retourner. Ce paradis, hélas ! nous n’y rentrerons jamais, car il est aux mains d’une nation trop bien avisée pour abandonner les conquêtes dont elle peut tirer si bon parti, et, quant aux autres points qu’elle nous a, plus tard, rétrocédés dans ces parages, elle s’est gardée d’y renoncer sans trouver ailleurs des compensations suffisantes.

La prise de nos colonies ne fut pas d’ailleurs le seul exploit de lord Minto. Il dirigea d’autres expéditions à travers la mer des Indes, et c’est lui rendre justice que de reconnaître qu’il savait à la fois concevoir de grands projets et, lors de leur exécution, payer de sa personne. L’expédition contre Java étant prête, le gouverneur général se mit à sa tête afin d’être à même de prendre, quand l’expédition aurait réussi, les mesures propres à assurer les intérêts de la colonie. Comme à son départ d’Angleterre, il s’embarqua sur la Modeste, que commandait encore son fils George, emmenant aussi comme secrétaire particulier un autre de ses fils, John Elliot. L’escadre comprenait quatre-vingt-un vaisseaux de toutes grandeurs, montés par douze mille hommes de troupes. Lord Minto, pour occuper les loisirs de cette longue navigation, emportait une cargaison de livres, dont il donne la liste dans une de ses lettres. Les classiques latins y dominent et, parmi eux, Cicéron, qui faisait sa lecture habituelle. Après avoir touché à Penang, l’escadre relâcha le 18 avril 1811, à Malacca, où étaient déjà cantonnées des troupes précédemment envoyées de Bengale et obligées de s’y refaire avant d’entreprendre la partie plus périlleuse de l’expédition. Le journal tenu par lord Minto ne laisse pas d’être intéressant par son côté pittoresque, et plus encore au point de vue de l’administrateur constamment préoccupé des grands intérêts qui lui sont confiés. Nous nous contentons, toutefois, de jeter avec lui un coup d’œil sur la riche presqu’île de Malacca, dont la population était encore presque entièrement composée de Hollandais, les uns de race pure, les autres déjà à demi Malais :

Sous notre gouvernement, écrit lord Minto, ils continuent à remplir les emplois principaux et particulièrement ceux qui appartiennent à la magistrature, parce que la capitulation a respecté la loi hollandaise… Les femmes âgées ont conservé le type néerlandais ; les jeunes sont des beautés très brunes qui dansent, flirtent et s’habillent comme nos Européennes. Il n’y a d’Anglais ici qu’un commandant et quelques officiers à la tête de la petite garnison, composée des cipayes du Bengale… J’ai donné la liberté à tous les esclaves qui appartenaient au gouvernement, en leur laissant la faculté de rester dans leur premier état s’ils le préfèrent… L’esclavage est ici la source de monstrueux abus. Un débiteur insolvable devient l’esclave de son créancier et toute sa famille avec lui si la somme est considérable. Un homme peut mettre comme enjeu d’un pari sa femme, ses enfans et lui-même… La famille d’un condamné tombe en esclavage… J’espère arriver à mettre une entrave à ces horreurs.

Un jour, un rajah de la côte de Balli imagina de faire cadeau à lord Minto de sept esclaves ; garçons et filles, dont le plus âgé n’avait que treize ans. Assez embarrassé de ce présent qu’il ne pouvait refuser, il prit soin de ces orphelins, et deux d’entre eux sont restés au service de sa famille. Une autre fois c’est un présent d’une nature peu différente qui lui est offert, ainsi qu’il le raconte en plaisantant :

Le sultan de Pontiana, dit-il, un chef puissant de l’île de Bornéo, vient de m’octroyer un esclave de plus… Ce personnage, l’esclave, est le vrai orang-outang, dont le nom, eh malais, signifie l’homme sauvage, et, de fait, il ressemble d’une manière effrayante à un homme, c’est-à-dire à un Malais… Bien des gens prétendent sérieusement que l’orang-outang est le premier père de la race malaise.

C’était vers l’année de la naissance de Darwin que lord Minto s’amusait à noter ces ressemblances fantaisistes. Aux types singuliers qui l’entouraient il convient d’ajouter ceux que renfermaient les cadres mêmes de l’armée des Indes et qu’un jeune musulman, nommé Abdulla, faisant alors partie de l’expédition, a rassemblés dans les pages naïves d’un ouvrage récemment publié en Angleterre. Voici comment il décrit les caractères de ces diverses races :

Il y avait là des Hindous et des musulmans venus de toutes parts. Les uns mangeaient comme des chiens, c’est-à-dire en lappant leur nourriture avec la langue ; d’autres, dès qu’ils s’apercevaient qu’on les regardait, jetaient de côté leur manger et s’élançaient avec fureur contre l’indiscret… J’en ai vu qui s’attachaient un fil serré autour de la ceinture avant le repas et ne cessaient de manger que quand le fil, trop tendu, venait à se rompre. Il y en avait qui prenaient du sable rouge et blanc, s’en barbouillaient la poitrine et en mettaient trois petites plaques sur leurs bras et leur front, puis se saluaient les uns les autres et s’en allaient tout courant se plonger dans la mer. Là, ils adoraient le soleil et, revenant à terre, ils se cachaient pour manger derrière de grandes toiles tendues comme des écrans. Si, par accident, ils étaient aperçus, ils jetaient aussitôt leur nourriture au loin et cassaient leur vaisselle… Quelques-uns consentaient à manger en public, mais ils se croyaient tenus à garder le silence… La variété des costumes n’était pas moins grande que celle des usages.

Il n’est question, dans ce récit d’un musulman, que des Hindous et de leurs rites bizarres, mais ne peut-on deviner, d’après cet aperçu, combien il était difficile de soumettre à des lois uniformes des êtres qui semblaient offrir la contre-partie complète des mœurs, des penchans et de la foi religieuse de nos populations européennes ? La justice et la vérité n’y auraient pas suffi si elles n’avaient été accompagnés de la force, mais la force elle-même, qui asservit les corps, ne soumet pas les âmes. Lors donc que des races si bien gardées contre toute influence étrangère sont obligées de la subir, on conçoit qu’elles conservent contre leurs vainqueurs un antagonisme de nature, tantôt passif, si le caractère des individus est d’une douceur relative, comme il arrive au Bengale, tantôt indomptable et féroce chez les tribus qui veulent encore lutter pour ne pas aliéner leur sauvage indépendance.

Ces difficultés attachées à toute colonisation n’existaient pas pour l’établissement des Anglais à Java, car lord Minto assure qu’ils étaient attendus avec impatience dans cette colonie hollandaise soumise momentanément à la France. L’escadre quitta Malacca le 18 juin et devait, avant d’aborder, naviguer encore six semaines, non sans quelque danger, au milieu d’un archipel d’îles pressées les unes contre les autres et souvent le long des côtes. Le vent et les courans contraires mirent souvent en péril une flotte si considérable qui devait circuler avec d’autant plus de précautions dans ces passes étroites qu’elles étaient, à cette époque, presque inconnues aux navigateurs anglais. Rien n’arrêtait la résolution de lord Minto, qui dit de lui-même, en cette occasion : « Le résultat a témoigné une fois de plus en faveur de cette vertu appelée généralement obstination, mais que l’on décore du nom plus poli de persévérance quand le succès la justifie. »

Le commodore chargé de diriger l’expédition, n’ayant pas le goût de s’exposer beaucoup lui-même, envoyait parfois, en avant la frégate qui portait le gouverneur-général. « Il sentait très sagement, écrit celui-ci, qu’il valait mieux que, moi, je fusse noyé à sa place, et, comme je suis, au fond, de son avis, j’ai accepté avec reconnaissance. » En approchant de l’île de Java, on apprit que trois navires français venaient d’y débarquer mille hommes de troupes. Les Anglais, de leur côté, opérèrent leur descente le 6 août, au village de Chillingching, dans la baie de Batavia, et l’attaque eut lieu le 26 du même mois, contre la forteresse de Cornelis, à une certaine distance de la ville, où les troupes françaises s’étaient concentrées. Disons simplement que la lutte fut acharnée et qu’après plusieurs brillans combats, le général français Janssens, qui commandait le fort, obligé de se rendre, fut fait prisonnier avec toute la garnison. L’île de Java, annexée à l’Angleterre et gouvernée dans les mêmes conditions que les autres possessions de l’Inde, ne fut rendue à la Hollande qu’au moment de la conclusion de la paix générale.

Lord Minto se plaît, dans ses dépêches, à faire l’éloge de la bravoure des Français et particulièrement de leur commandant, le général Janssens. Lorsque ce dernier partit comme prisonnier de guerre, le gouverneur-général eut soin de prier lady Minto de le traiter avec les plus grands égards. Jamais ces formes courtoises envers tous ceux qui l’approchaient ne lui firent défaut, et nous nous reprocherions d’avoir esquissé la biographie de lord Minto sans faire ressortir ses qualités attachantes, en même temps que nous avons essayé d’apprécier les actes qui ont fait honneur à sa fermeté, à son activité et à l’esprit de justice dont il ne s’est jamais départi.

Après avoir réglé l’administration de Java, qui a largement prospéré durant la courte domination de l’Angleterre, lord Minto se réembarqua pour retourner aux Indes. Dans les derniers temps de son séjour à Batavia, il avait reçu la triste nouvelle de la mort du plus jeune de ses fils, William Elliot, qui venait de succomber à une maladie de poitrine. A cette douleur si cruellement ressentie par son cœur. tout paternel, il faut ajouter la pénible surprise qu’éprouva lord Minto, lorsque, à son arrivée à Calcutta, il ouvrit les dépêches venues de Londres. Nulle mention n’y était faite des événemens considérables dont il pouvait justement s’attribuer l’honneur : la prise des îles Maurice et Bourbon et la répression de la sédition militaire. Un tel silence de la part du ministère lui était d’autant plus sensible qu’il avait conscience d’avoir, au prix de beaucoup de fatigues et de dangers, rendu tout récemment à son pays, par la prise de Java, un nouveau et plus signalé service. Il s’en plaint à lord Melville, et, malgré la modération du langage, on sent qu’il est profondément peiné de l’ingratitude du gouvernement. Voyant les choses de près, sa fille aînée essaie de lui expliquer ce désobligeant oubli par les divergences d’opinion qui régnaient entre les différens pouvoirs se partageant alors l’administration des Indes. Pour ne choquer personne, le ministère avait pris le parti du silence, c’est-à-dire de l’abstention, le refuge ordinaire des caractères faibles.

Ces dégoûts n’empêchèrent pas lord Minto de passer encore aux Indes deux années bien employées et peut-être même plus laborieuses que les précédentes, en raison des accroissemens de la puissance anglaise et de ses relations chaque jour plus étendues avec les établissemens indépendans de Nagpore, d’Oude et d’Hyderabad. Sa correspondance avec les siens devient moins régulière à cette époque. Il s’en excuse auprès d’eux en leur disant que d’habitude il leur écrivait dans la soirée quand tout le travail de la journée était terminé, mais, il 4’avoue à sa honte, il tombe endormi maintenant, dès qu’approche le soir, sur un sofa placé au frais sous la verandah : « Là, je sommeille, je rêve de Minto, et je ne suis plus capable, ainsi que je l’étais dans ma jeunesse, — c’est-à-dire il y a un an ou deux, — de m’asseoir à ma table entre chien et loup, pour vous écrire tout en faisant la chasse aux moustiques. Voilà la triste vérité ! »

Chez un homme si courageux cette dépression physique ne pouvait être que le symptôme d’un état moral assez mélancolique. Au milieu de tous ses travaux et de tous ses soucis, non moins préoccupé des intérêts de la chose publique que des soins réclamés par ses affaires personnelles, lord Minto a la nostalgie de la patrie et de la famille absentes. L’éloignement de tous les objets qui ont rempli sa vie a fini par lui devenir insupportable, et la séparation d’avec les êtres qui tiennent tant de place dans son cœur a pris à ses yeux le caractère de l’exil. Les revoir devient pour lui un besoin irrésistible. Il rêve de Minto ! C’est là que l’attendent tous les siens. Il compte les heures, les jours qui s’écouleront avant qu’il retrouve le home où toutes ses affections sont concentrées. Dans une de ses lettres, il raconte le roman qu’il se fait à lui-même durant ses veilles ; le voilà arrivé à telle station ; puis, à telle autre ; le temps est favorable, les chevaux marchent vite ; s’arrêtera-t-il chez des amis ? Non ! il ira tout droit pour arriver plus tôt…

Cependant il s’était promis de rester aux Indes six années complètes, temps au moins nécessaire pour mener à bien les projets d’amélioration qu’il avait conçus. Parvenu presque au terme qu’il s’était prescrit et satisfait de son œuvre, il avait enfin fixé le moment de son départ aux premiers jours de l’année 1814, lorsque, dans le courant de l’été de 1813, la nouvelle lui parvint qu’il était remplacé avant d’avoir donné sa démission. Ce n’est pas qu’il fût en disgrâce, mais le régent avait voulu donner à lord Moira, son ami particulier, une position largement rétribuée. Le titre de comte, qui accompagnait cette brusque notification, ne parut à personne une récompense suffisante pour en faire pardonner l’injustice. Lord Minto reçut des directeurs de la compagnie des Indes et de tous ceux qui l’avaient approché durant le cours de son administration des témoignages d’estime et de regret qui étaient de nature à lui faire oublier l’ingratitude du gouvernement anglais. Il dut, avant son départ, installer son successeur à sa place et s’achemina, plein d’espérance et en bonne santé, vers l’Angleterre, se promettant de jouir enfin d’un repos bien acquis à Minto, cette terre promise où, comme Moïse, il ne devait point lui être donné d’aborder. A Londres, joyeusement accueilli par ses enfans et ses amis, il avait prié sa femme, afin de donner plus de douceur à leur réunion, de l’attendre dans le château témoin de leur première affection, où devait s’écouler désormais le reste de leurs jours. Cependant, un refroidissement pris aux funérailles de lord Auckland, son beau-frère, devint bientôt une maladie si grave que, persistant à partir pour atteindre sa chère maison, lord Minto fut forcé de s’arrêter sur la route, dans une auberge. C’est là qu’il expirait avant même que l’épouse qui l’attendait impatiemment après sept années d’absence eût eu le temps d’arriver pour recevoir son dernier soupir.

Cette fin, qui clôt si brusquement la carrière d’un homme de bien, est un de ces mystères de la Providence qu’il ne nous est permis ni de comprendre ni de juger. S’il n’obtint pas la récompense que, suivant les prévisions humaines, une vie si bien employée méritait de rencontrer, dès ce bas monde, la seule qu’il ait, en effet, ambitionnée, celle d’un bonheur goûté parmi les joies de la famille au sein de la considération générale, lord Minto, devra, du moins, à la récente publication de sa petite-nièce l’honneur d’avoir été, après sa mort, apprécié à sa juste valeur par ses compatriotes. Il n’est aucun d’eux qui ne rende aujourd’hui justice aux facultés éminentes qu’il a déployées sur le vaste théâtre des Indes, et son administration y est encore regardée comme ayant été des plus heureuses pour ces lointaines contrées où tant d’intérêts réclament la direction d’une main habile, aussi prudente que ferme. Pour nous, Français, la mémoire de lord Minto, vice-roi de la Corse pendant l’occupation de cette île par les Anglais et gouverneur des Indes alors qu’une expédition, organisée par ses soins nous enlevait l’Ile de France et Bourbon, demeure au contraire associée à de pénibles souvenirs ; quelle qu’en soit l’amertume, nous nous en serions voulu s’ils nous avaient empêché de reconnaître, chez cet ancien adversaire, des qualités qui, parmi toutes les nations ayant gardé le souci de la vérité, ont toujours eu droit au respect et même aune généreuse sympathie.


C. DU PARQUET.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre 1874.