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Lionel Duvernoy/Une lettre anonyme/Chapitre V

V


À Monsieur Edgar T…

Edgard, accourez bien vite. Je l’ai vue enfin ; non en rêve, non en fumée, mais bien en chair et en os. J’ai entendu sa voix, qui m’a semblé la plus suave musique qui ait jamais retenti à mon oreille. J’ai senti sa petite main trembler dans la mienne, et j’ai cru devenir fou de bonheur. Elle était bien réellement là, ma Laure bien-aimée, dans ce berceau que je bénis, ce n’était pas un monstre, ni une vieille aux cheveux blancs ; non, c’était une charmante figure, une jeune fille dans toute sa fraîcheur et sa grâce. C’était, devinez ; je ne vous le donnerai pas en cent, je ne vous le donnerai pas en mille, ce style est passé, et je ne veux plus me souvenir du passé, le présent seul m’intéresse. Cette femme, je l’avais déjà vue, se peut-il que j’aie passé devant elle sans deviner quelle âme se cachait sous cette délicate enveloppe ? Je n’ai su que vous dire : elle a de fort beaux yeux noirs, un nez quelque peu fripon, une bouche moqueuse. Je viens de vous la nommer. Oui, c’était elle ; Alice de C. est mon inconnue, ma déesse, ma fée, ma fine mouche enfin, que je ne veux plus laisser s’envoler. Oh ! Edgard, le plus heureux moment que j’ai encore éprouvé fut hier soir lorsqu’entrant dans cette mystérieuse allée, où l’on m’avait donné rendez-vous, je l’aperçus sur un banc d’osier, timide et tremblante à mon approche ; elle n’avait osé se lever, mais me tendant la main elle murmura bien bas, tandis que son doux regard s’abaissait vers le sol pour voiler une larme :

— Gaston, pardonnez-moi.

Lui pardonner ! qu’avais-je à lui pardonner ? de m’avoir fait connaître une vie toute nouvelle ? de m’avoir révélé un bonheur qui sans elle aurait toujours été pour moi un mystère ?

N’était-ce pas à moi de lui demander pardon de l’avoir méconnue à ce point, de l’avoir fuie lorsque j’aurais dû le premier aller rendre hommage à tant d’esprit, de talents, de qualités réunis ? Aussi, vous concevez avec quelle humilité je m’accusai de tous mes torts, en lui demandant de ne pas me hair, d’avoir pitié de celui qui désormais ne pouvait plus vivre sans elle. Son silence, son trouble, son émotion, me montrèrent assez, tout ce que je devais espérer. Pour la première fois son regard rencontra le mien, je demeurai fasciné sous le charme de ses deux grands yeux noirs. Alors je sentis une main se poser sur mon épaule et une voix qui me fit tressaillir prononça ces paroles :

— Ah ! Gaston, je vous l’avais bien dit qu’il fallait vous départir de vos travers.

Je me détournai subitement, c’était ma mère.

Edgard, j’étais la victime d’une conspiration.

Comme un lâche, j’avais fui le danger et le danger avait couru après moi. Mais je ne lui en veux pas trop de m’avoir attrapé. Vous voyez j’avais raison lorsque je disais : ma mère n’est pas une personne à abandonner ce qu’elle a entrepris ; en cette occasion elle a réussi au-delà de ses espérances. Je suis devenu amoureux fou de ma petite Alice, et c’est bien le cas de dire : Ce que femme veut Dieu le veut.

Accourez vite, Edgard, je n’attends plus que vous pour accomplir l’acte solennel qui doit assurer mon bonheur.

GASTON.