L’Anarchie du 6 avril 1911 (p. 2-15).


LEUR PAIX

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L’hypothèse de la guerre préoccupe en ce moment les esprits. Déjà l’on évoque l’horreur des champs de bataille, les villages incendiés, les cadavres semés au long des routes, les régiments décimés, et dans les villes restées paisibles l’angoisse et la faim… À s’imaginer que le renouvellement de ces spectacles est possible, le vulgaire reste déconcerté et stupéfié. La guerre est belle, dans les contes de M. Ch. d’Esparbès et les romans du capitaine Danrit ; la guerre est glorieuse dans les manuels d’histoire ; en réalité elle est horrible et chacun le pressent. Les plus veules, en y songeant se hâtent de proclamer leur amour de la paix…

C’est l’universelle chanson. Insurrectionnels, syndicalistes, libertaires honnêtes, bourgeois radicaux et nationalistes, clament en chœur leur indéfectible fidélité à la Paix…

On est pacifiste. Tout le monde est pacifiste. Dans l’intérêt du progrès, de l’industrie, du Commerce et des Arts. Parce que la paix accroît la prospérité nationale. Et pour mille autres excellentes raisons. Car il est bien entendu que pas un de ces pacifistes n’ose dire franchement :

— Je suis ennemi de la guerre, parce que j’aime la vie, et tiens à ma vie.

C’est naturel. Au fond du pacifisme il n’y a ni volonté ni intelligence ; il n’y a que de la peur et de l’hypocrisie. Les sincères ont peur. Les autres, n’ayant d’autre souci que celui de leurs intérêts, le servent sans scrupule. Il nous est ainsi donné de contempler ce tableau paradoxal : tandis que se tiennent des congrès de la paix, leurs initiateurs font construire des cuirassés…

Mais ne nous attardons pas à refaire leur procès. Constatons simplement le grand nombre des amis de la paix. Ils sont légion, à demander que la paix se fasse dans le monde. Tolérance, entente, paix ! etc., etc. Homais et Tartempion ne vous parlent que de cela.

Et l’anarchiste que les grands mots ne subjuguent plus se demande alors :

— Est-elle vraiment si belle cette paix, leur paix ?



Nous en jouissons pour le moment. Nous pouvons donc l’examiner à loisir, l’apprécier, la savourer. Les Frédéric Passy, les Charles Richet, les Anatole France, nous en ont chanté les louanges sur des modes divers. Voilà pour la théorie. Hélas ! en ce bas monde, théorie et pratique font deux. La Paix, sur les images est une belle fille blonde au visage souriant, un peu bébête. On n’a garde de représenter derrière elle les Casernes, les Prisons, les Hôpitaux et les Maisons Closes qu’elle abrite.

Leur Paix !

Mais c’est l’ordre, l’ordre sanglant que Thiers réinstaura en fusillant les fédérés de la Commune, et que Clemenceau maintint avec le concours précieux des cuirassiers de Narbonne et des gendarmes de Draveil. La paix bourgeoise exige que l’on respecte les lois établies, que l’on subisse la faim et l’oppression ; et quand on transgresse ses volontés, elle ramène l’ordre à coups de knout, à coups de sabres et de fusils… La paix sociale fait condamner les ouvriers pour un mot ou un geste d’insoumission ; emprisonner les journalistes trop indépendants ; traquer sans répit les indociles et les réfractaires. Sous les balles pacifistes, des prolétaires sont tombés bien des fois. Et Ferrer. Et que de nôtres, en Russie ou au Japon, sont morts sur les potences pacifistes !

Cela s’appelle l’ordre « moral » ou politique.

Cela se complète par la paix économique. En d’autres termes : respect à la propriété, respect au patron, servilité devant le riche, honnêteté. Voici les usines où l’on tue des enfants, où l’on détruit des races par le surmenage et les maladies. Voici les quartiers pauvres des grandes villes, cités de puanteur où règnent en parfaite harmonie l’Alcoolisme, la Tuberculose et la Syphilis. Voici, à côté, les Palais de l’Argent, maître astucieux devant qui tout fléchit. Paix économique ! traduisez : prostitution, famine, dégénérescence…

Ah, nos excellents pacifistes ne manquent pas de toupet lorsqu’ils dressent sous nos yeux l’épouvantable bilan des guerres. Celles de Napoléon, enseignent-ils, coûta à l’Europe cinq millions de vies humaines. Nous voudrions bien savoir, nous, combien de vies sont sacrifiées tous les jours à leur paix ?

Qu’ils nous disent combien d’enfants sont tués dans les verreries et les tissages du Nord ? Combien d’ouvriers meurent assassinés par les maladies professionnelles, les privations — la misère ? Qu’ils essayent de nous dresser le bilan approximatif des bonheurs, des vies, des joies pacifiquement broyées par l’engrenage des institutions du Capitalisme Autoritaire !

Nous désirons juger leur paix en connaissance de cause !



Leur paix est meurtrière autant que les guerres. C’est une paix de mort. Il a fallu autant de sang et de sueurs, autant de chair humaine pour édifier les fortunes des Rodschild, des Bunau Varilla, des Pereire et Cie, que pour constituer les empires des conquérants les plus fous.

N’est-elle pas faite, d’ailleurs, de petites guerres hypocrites où les lâchetés se heurtent traîtreusement ?

Un contre tous, — tous contre un : ainsi se résume la sourde lutte des hommes entre eux. Contre chaque individu, toutes les brutalités et les forces sociales sont liguées. L’opinion publique le surveille, médisante. Ses semblables — ses concurrents — guettent la moindre de ses maladresses pour se jeter sur lui. Les lois l’enchaînent ; les plus forts le pressurent ; les plus faibles le haïssent. Guerre impitoyable entre salariés et patrons, entre marchands de camelotes allemands et français, entre Potin et Damoy, entre le politicien rouge et son adversaire. On médit, on calomnie, on accuse, à voix basse ; puis la Loi aveugle intervient et achève le vaincu. Cependant que les vainqueurs se congratulent doucereusement.

La guerre, choc des armées, assassinat en masse évident et brutal, est pire, sans doute ; mais la paix d’aujourd’hui est ignoble, absurde et criminelle.

Nous nous refusons à la guerre, parce que nous aimons profondément la vie. Pour la même raison nous ne voulons pas non plus de cette paix. D’un côté ou de l’autre nous nous trouvons toujours en présence de la mort, alors que toutes nos forces, nos aspirations, nos volontés, montent vers la vie !

Et c’est en son nom — et au nom de nos vies tout d’abord ! — que nous nous insurgeons contre le règne de l’hypocrisie pacifiste et de la brutalité guerrière. Nos existences seraient si belles n’était-ce la malfaisante sottise des dominateurs et des asservis !

C’est donc malgré eux que dès à présent nous voulons réaliser des vies belles. Que vers ce but tendent nos efforts de révoltés : vivre selon nos pensées, librement, intelligemment, fraternellement ; parmi nous du moins, instaurer une paix véritable qui nous rendra plus forts et plus heureux.

LE RÉTIF