Lettres politiques/01



LETTRES POLITIQUES.

No i.

J’hésite à vous écrire, monsieur, car j’ai vu, depuis peu de jours, le côté domestique des affaires, et je me sens peu de respect pour ces grands débats politiques, dont les principaux acteurs m’apparaissent, en déshabillé, malgré moi. J’ai beau me dire qu’il s’agit des destinées de la France, que ces petits leviers imperceptibles soulèvent les imposantes masses de la chambre des pairs et de la chambre des députés, et que le point d’appui tant cherché par le grand politique Archimède pour faire mouvoir le monde, celui sur lequel veulent se poser tous les partis, et d’où ils se chassent tour à tour, l’amour-propre, ce coin du cœur de l’homme, vaut la peine d’être examiné dans ses moindres replis ; je balance encore à vous montrer toute la petitesse de nos grandes choses, et à vous faire le récit des évènemens politiques de ces derniers jours, le microscope à la main. — Il est vrai qu’il ne s’agit pas des révolutions de quelques astres, et qu’un télescope me serait bien inutile, en vérité.

Un homme qui, du haut de la cime immense où le ciel l’a mis, ne juge pas avec moins de sagacité que s’il était placé aussi humblement que nous le sommes, nous autres, définissait le gouvernement constitutionnel : « Un état où toutes les intelligences d’un pays, au lieu d’être employées au salut commun, sont occupées à se combattre. » Nous n’avons pas le droit de parler ainsi, et les institutions qui nous ont dotés, avec la liberté, de tant de grands talens, et qui ont mis au jour, d’un côté du détroit, Pitt, Fox, Canning, et de l’autre, Benjamin Constant, Foy et Casimir Périer, doivent assurément nous rendre glorieux et nous êtres chères ; mais il est bien permis de se demander, dans un moment de rêverie et de loisir, ce que serait la France, s’il existait une puissance assez forte pour contraindre M. Guizot à tendre la main à M. Mauguin, à M. Odilon Barrot, à M. Berryer, et même à M. Thiers ! Quelle France que celle-là, et comme elle marcherait tout d’un pas, pour le bien de l’humanité, à la domination de l’Europe et du monde ! Dieu nous garde du despotisme qui rend compactes les nations, et qui les réunit d’une main souvent bien rude ; mais défendons-nous un peu de l’excès de liberté et d’indépendance qui disjoint les peuples et qui les éparpille ! Nous voilà montés bien haut, monsieur ; redescendons, s’il vous plaît, vers nos affaires d’état.

Il me semblait à moi, en voyant les choses tout en gros, et du haut d’une tribune de la chambre des députés où je vais quelquefois m’asseoir, que nous avions un ministère, un ministère de réaction, si vous voulez, ou d’ordre, si vous l’aimez mieux, privé de talent de tribune, selon les uns, doué d’une sage et silencieuse réserve, selon d’autres qui sont mieux informés peut-être, mais un ministère enfin, un ministère avec toutes ses qualités et ses attributions, avec un chef, — ou deux, avec un ministre des affaires étrangères qui parle pour le ministre de l’intérieur au besoin (et ce besoin vient souvent) ; avec un ministre de l’instruction publique qui, à son tour, ou plutôt hors de son tour, a de l’éloquence pour le ministre des affaires étrangères ; un ministère avec des amis nombreux qui le ruinent par leurs votes favorables, et des ennemis, assez nombreux aussi, quoique en minorité, qui le servent par leurs boules noires, ce qui fait qu’il vaudrait mieux pour lui compter quelques ennemis de plus ou quelques amis de moins. Enfin, tout considéré, c’était là, selon moi, un cabinet compact, fait pour durer et faire son chemin avec ses doctrines, pour peu que les doctrinaires aient des doctrines ; mais encore une fois, monsieur, je le voyais de loin.

Dans cette tribune de la chambre des députés, que je fréquente les jours de pluie, il vient des hommes qui ont été ministres ou qui le seront, ou qui ont mérité de l’être, des gens bien versés dans la partie secrète des affaires publiques, qui donnent là des nouvelles qu’on paierait au poids de l’or dans la tribune voisine, qui est la tribune des journalistes, si on avait de l’or dans la tribune des journalistes. Quant à moi, je m’étonne que des gens qui savent si bien les choses, les disent ainsi pour rien.

J’étais dans cette tribune pendant la discussion de l’affaire Conseil. Je ne voyais pas les ministres, qui tournent le dos au public, comme il est d’usage ; mais il me semblait qu’ils étaient impatiens d’expliquer cette scandaleuse affaire, qui a compromis tout le monde, même MM. les espions, quand mon voisin m’arrêta dans mes observations, et me fit remarquer, au banc ministériel, un certain mouvement d’épaules qu’il connaît depuis des années, dit-il, et qui dénote peu d’envie de parler. J’appris aussitôt ce qui en était, et bientôt ce qui s’en est suivi dans le ministère. Il faut reprendre la chose de plus loin.

Quand le ministère du 22 février s’écroula sous la question de l’intervention, M. Guizot était au château de Broglie, attendant, je ne dirai pas sans impatience, le pouvoir qui lui revient avec une sorte de régularité périodique. M. Molé lui proposa, par quelques intermédiaires bien connus, de s’associer à lui pour former un cabinet dont M. Molé se réservait la présidence. On sait que M. Guizot vint aussitôt à Paris et reprit le poste modeste qu’il avait déjà plusieurs fois occupé. Dès ce moment, M. Guizot et M. le comte Molé se sont trouvés vis-à-vis l’un de l’autre.

M. Guizot, monsieur, est un homme qui a été souvent méconnu. Tout au rebours de M. Molé qui a tant de dégoût pour le pouvoir, qu’il a retardé trois ans de le prendre de peur qu’il n’eut pas assez de chances pour le conserver, M. Guizot l’aime tant, lui (je parle du pouvoir et non de M. Molé), qu’il n’hésite jamais à s’en saisir dès qu’il le peut, et à entrer dans un ministère, n’importe comment. Il faudrait avoir soi-même bien peu d’élévation dans l’esprit pour ne pas reconnaître en M. Guizot un homme supérieur. Il n’a cherché dans l’exercice du pouvoir, il n’y a trouvé ni la richesse ni les honneurs, et cette justice, je me plais à la lui rendre, ainsi qu’à M. Thiers ; car dans quel pays de l’Europe trouver, je vous prie, deux hommes qui aient été si long-temps à la tête de l’administration, du gouvernement pour mieux dire, et qui se soient retirés comme eux sans hautes dignités, sans titres et sans de grandes et lucratives fonctions ? Mais M. Guizot se dédommage par le pouvoir seul. À le regarder tel qu’il est, comme un homme droit et désintéressé, on se laisse aller volontiers à l’idée du sage aux affaires, qui a médité vingt ans comme Hobbes, rêvé un état politique comme Bacon, et qui se remet chaque fois à l’œuvre, avec la patience de l’abeille, pour ajouter quelques cellules à sa monarchie ou à sa république, et la cimenter peu à peu. Mais non ; le désintéressement de M. Guizot va jusqu’à l’abandon de ses propres principes, il lui suffit d’être ministre ; alors il règne, mais il ne gouverne pas. Loin de là, il se laisse presque entièrement gouverner par d’autres ; il subit plusieurs maîtres, les uns d’en haut et les autres d’en bas, et tout son talent, toute l’activité de son esprit, tout ce qu’il y a dans cette tête d’intelligence, de force et de pensée, est employé à mettre d’accord ces deux influences, souvent si opposées. De là la faiblesse et la crainte qu’il éprouve dès qu’il s’agit de monter le second degré du pouvoir, et de se placer sans façon au faîte. C’est l’embarras d’Iccius : Quid volit et possit rerum concordia discors ?

Aussi, M. Guizot, qui entre si naturellement et avec si peu d’efforts dans un cabinet, ne se trouve bien à l’aise que dans son département de l’instruction publique. Son ambition s’arrête là. Il fut donc satisfait quand M. Molé lui proposa de reprendre son ancien portefeuille, et il se réserva seulement de placer un de ses adhérens au ministère de l’intérieur, et de le faire surveiller par un de ses intimes qu’il mit près de lui. M. de Gasparin fut chargé de garder le portefeuille de l’intérieur pour le compte de M. Guizot, et M. Rémusat, pour plus de sûreté, chargé de garder M. de Gasparin.

C’est que M. Guizot craint par-dessus tout le ministère de l’intérieur, qui est en effet, de toutes les tortures politiques, la plus poignante et la plus cruelle. On ne sait pas assez de quelle somme de courage et de résignation il faut être doué pour l’endurer. M. de Montalivet n’a pas eu trop de tout ce bel ensemble de dévouement, de prudence et de jeunesse qui le distingue, pour supporter si souvent ce fardeau, et pour s’offrir encore, quand il le faut, à le porter. M. Thiers, qui a combattu dans ce poste, pendant plusieurs années, les villes et les populations soulevées, les assauts virulens de l’opposition, y avait vu blanchir ses cheveux, et quand huit jours de repos lui étaient devenus nécessaires, il n’avait pas trouvé un de ses collègues qui voulut se charger des inquiétudes passagères de l’intérim. Eh quoi ! se disait-on, répondre de la tranquillité de la France, bien plus, de la tranquillité de Paris ! veiller d’un œil sur Lyon et de l’autre sur Strasbourg, commander aux préfets et obéir à la chambre ; avoir sur les bras les factions et la police, les prisons et les théâtres ; vivre, même rien que huit jours, sur ce sol brûlant où tout vous mine et vous dévore ! M. de Rigny, tous les ministres, et M. Guizot surtout, qui avait passé quelques mois dans ce supplice, en avaient reculé d’effroi, et ce ne fut qu’après de vifs reproches que M. Thiers trouva en M. de Broglie assez de générosité et de dévouement pour se décider à subir une semaine le poste si envié que M. Thiers occupait depuis trois années, et quelles années !

M. Guizot se flattait d’ailleurs, et avec une sorte de raison, on ne peut le nier, que le ministre de l’instruction publique, se nommant Guizot, serait le véritable président de ce ministère. C’était une belle perspective. Il se voyait la clé de voûte du nouvel édifice politique, et il se saisissait déjà en espérance de la position de M. Thiers dans le cabinet du 11 octobre, quand la volonté de M. Thiers et la menace de sa démission étaient une sorte de veto dans le conseil. Dans le ministère actuel, M. Guizot n’avait même pas besoin de parler et de s’opposer, il lui suffisait de se taire pour faire trembler le cabinet, qui se serait trouvé sans orateur et traîtreusement abandonné à l’éloquence de M. de Rosamel et de M. de Gasparin.

Peu de jours suffirent pour montrer à M. Guizot qu’il avait compté sans M. Molé, sans M. Royer-Collard, ce vieux roi de la doctrine, égorgé par l’ambition de M. Guizot, et qui apparaît à son ancien sujet comme le spectre de Banquo, chaque fois que M. Guizot vient prendre place à un banquet ministériel. Que d’efforts il a fallu à M. Guizot depuis la formation de ce ministère pour échapper à la dent de son vieux père Saturne, qui veut le dévorer, et dont il peut montrer quelques morsures !

Le combat se livrait, à la manière de l’Odyssée, sur le cadavre de M. de Gasparin, déjà mort, quoiqu’il se promène tout embaumé dans cette vallée de misère qu’on nomme le ministère de l’intérieur. Il s’agissait de cette affaire Conseil qui a fait dans le cabinet, et hors du cabinet, plus de ravages qu’on ne pense. M. Guizot, qui a laissé M. Molé et M. de Gasparin s’en tirer comme ils pouvaient à la chambre, avait eu la pensée de se charger, dans les bureaux, des explications que demandait la commission de la chambre des députés. M. Molé accepta d’abord avec reconnaissance la proposition de son collègue, mais la réflexion entra dans son cabinet avec M. Royer-Collard qui survint, et lui demanda s’il n’était pas président du conseil, et surtout ministre des affaires étrangères ? À ce titre, non-seulement il ne devait pas endurer que M. Guizot se présentât devant la commission pour expliquer l’affaire Conseil, mais il ne devait pas permettre que le ministre de l’intérieur l’accompagnât en cette circonstance. Il fallait aller seul, s’expliquer seul, et ne pas perdre une si belle occasion de montrer à la chambre que le président du conseil n’était ni le protégé ni le pupille de M. Guizot.

M. Royer-Collard, ce grand rieur sérieux, qui depuis six ans gouverne la chambre par son silence goguenard, et en fermant dédaigneusement sa main pleine de vérités qu’il ne laisse échapper que le soir, dans le cénacle respectueux de ses deux ou trois derniers fidèles, ne cessa dès ce moment de pousser M. Molé hors du cercle que croyait lui avoir tracé M. Guizot, et de le lancer à la tribune en lui persuadant que, loin de se laisser entraîner aujourd’hui par des discours éloquens et par des paroles fleuries, la chambre s’est décidée à adopter la manière du bonhomme Chrysale, à vivre de bonnes lois et non de beau langage. De qui M. Royer-Collard voulait-il s’amuser ces jours-là, de M. Molé, dont l’assurance à la tribune et la parole assez nette ont déconcerté ceux qui ne voulaient que rire de son embarras, sans intimider ceux qui avaient résolu de le combattre, ou de M. Guizot, qui s’est résigné d’assez bonne grâce, en apparence, à la suprématie si publiquement et si fréquemment exercée de son collègue ? Je l’ignore, et, certes, ce n’est pas M. Royer-Collard qui nous le dira.

Il vint encore à M. Molé d’autres auxiliaires que le président du conseil n’attendait pas. Quelques anciens amis de M. Thiers s’étaient formé certaines habitudes d’aversion contre les doctrinaires, et trouvaient que c’était une condition bien dure que de changer à la fois et si brusquement de haines et d’affections. Depuis long-temps, aussi, ils s’étaient accoutumés à la fréquentation du pouvoir et aux douceurs qui en résultent. Ceux-là se trouvaient très heureux de se rapprocher de M. Molé, en l’isolant du cabinet doctrinaire, et en le décorant du titre de membre égaré du centre gauche. À ce titre, M. le comte Molé recueille leurs votes et jouit de leurs suffrages.

Or, après que M. Royer-Collard, en haine de M. Guizot, eut décidé M. Molé à se rendre seul devant la commission de la chambre, pour expliquer l’affaire Conseil, et quand cette discussion eut frappé à mort feu M. de Gasparin, il fut grandement question de le remplacer. Le parti doctrinaire songea à M. de Rémusat ; mais certaines considérations qu’on ne m’a pas dites, et que par conséquent j’ignore, firent écarter ce choix. M. Guizot eut beau opposer ses répugnances, ses amis, ou plutôt ses tyrans domestiques (car il a les siens tout comme M. Molé), exigèrent despotiquement qu’il fît ce sacrifice à son parti. Il vint donc trouver un matin le président du conseil, et lui fit part de sa résolution ; à quoi M. Molé n’eut rien à objecter, et se montra aussi conciliant et facile qu’il l’avait été quand M. Guizot voulait bien se charger de tous les embarras de l’affaire Conseil.

Tout allait au mieux pour le parti, si M. Jacqueminot n’était survenu ce matin-là aussi mal à propos qu’avait fait, peu de jours auparavant, M. Royer-Collard, et n’avait remontré à M. Molé que c’était abandonner la présidence du conseil que de livrer ostensiblement le ministère de l’intérieur à M. Guizot, mutation qui devait introduire deux ou trois sous-doctrinaires dans le conseil et dans les environs, c’est-à-dire aux postes les plus élevés du ministère. Le centre gauche ou la fraction du parti Thiers qui voulait bien appuyer M. Molé, quoique collègue de M. Guizot, ne pouvait le soutenir uniquement parce qu’il faisait partie d’un cabinet doctrinaire. On récrimina, on gronda d’une manière moins doctorale que M. Royer-Collard, mais avec une certaine brusquerie militaire qui ne permettait guère de faux-fuyans, et on termina la mercuriale à peu près comme avait fait M. Royer-Collard, en disant qu’on ne pardonnerait à M. Molé sa participation dans le cabinet doctrinaire que sous la condition qu’il en ferait sortir un jour M. Guizot. Il fallut bien céder, et opposer encore un veto aux projets de son collègue. C’est ainsi, monsieur, que M. Guizot n’est pas devenu ministre de l’intérieur, et que M. de Gasparin a été ressuscité.

De son côté, M. Guizot subit, moins volontairement encore que M. Molé, deux ou trois influences qui le gouvernent presque despotiquement. Dans les bureaux, M. de Rémusat, esprit aimable et caractère facile, il est vrai ; dans la chambre, M. Piscatory et M. Duvergier de Hauranne forment la camarilla du ministre, et défendent son influence ainsi que son autorité contre M. Royer-Collard et M. Jacqueminot, représentés dans le cabinet par M. le comte Molé. Ainsi, quand M. Molé consentit à livrer le département de l’intérieur à M. Guizot, en exigeant seulement que M. de Fondras eût la direction générale de la police, cet article de la capitulation fut rejeté par les deux personnages que je viens de nommer, qui refusèrent leur adhésion à M. Guizot, en lui rappelant que M. de Fondras serait uniquement l’homme de M. Molé, dont il possède la confiance depuis long-temps.

Au sein même du conseil des ministres, à chaque instant l’autorité et la puissance de ces ministres invisibles, absens et irresponsables, se font sentir. À chaque mesure que l’on concerte, le président du conseil se réserve, par son hésitation, la faculté de ne prononcer qu’après avoir pris l’avis de son petit conseil privé ; pour le ministre de l’instruction publique, il annonce tout simplement qu’il en référera à ses amis de la chambre. C’est ainsi qu’un projet de loi exceptionnelle, pour suspendre indéfiniment la liberté individuelle, adopté par M. Molé, et par la plupart de ses collègues, s’est trouvé repoussé par M. Guizot, qui, s’étant consulté avec ses amis, apprit que la majorité ne l’accorderait que pour un an. La mesure ainsi réduite sembla trop faible à M. Guizot ; ce ne sont pas des armes si légères et si écourtées qu’il lui faut.

Il résulte de toutes ces choses que ce ministère ne sera pas aussi fatal qu’on le pense à la liberté, et par suite à la monarchie constitutionnelle, et que ses tiraillemens intérieurs l’empêcheront toujours de porter aux institutions les rudes coups que médite la doctrine. En un mot, M. Guizot n’y est pas le maître absolu, loin de là, il n’a pas même su prendre la place de M. Thiers qu’il convoitait dans ce cabinet créé tout exprès pour soustraire les chambres au joug de l’éloquence et des talens de tribune. Passez-moi, monsieur, une vieille et vulgaire comparaison, c’est encore ici l’histoire de Bertrand et Raton ; M. Guizot était venu couvrir M. Molé, le pair de France, le grand seigneur, de sa protection populaire et de son nom bourgeois, tant M. Guizot se faisait illusion sur sa situation politique ! Et voilà, au contraire que M. Molé s’est fait l’homme de la chambre, et qu’il dicte la loi dans le ministère au nom de sa force et de son influence, réelles ou non. En effet, quand une difficulté de conseil se présente, c’est M. Molé qui s’offre à l’aplanir et qui se rend au château, et quand se rencontre un embarras de tribune ou de bureau, c’est encore M. Molé qui court à la chambre, qui s’explique dans les couloirs ou qui prend la parole, à la grande mortification de M. Guizot. En un mot, c’est M. Molé qui s’est fait le ministre indispensable et non M. Guizot, c’est M. Molé qui met sa démission dans la balance, et menace de tout abîmer par sa retraite, comme faisait quelquefois M. Thiers du temps du 11 octobre, mais avec plus de motifs, et en se fondant sur un ascendant mieux reconnu dans les chambres et dans le conseil. Et ce qu’il y a de pire dans cette condition, c’est que M. Guizot avait déjà pris le rôle de M. Thiers dans les premiers jours du cabinet actuel, c’est que M. Guizot exerçait ce pouvoir avec plus de volonté et de caprice que n’avait jamais fait M. Thiers, et qu’il lui a fallu descendre de cette position pour subir à son tour les exigences de son collègue, on peut dire de son unique collègue.

Au château, M. Guizot n’est pas plus heureux contre M. Molé qu’il ne l’a été dans la chambre. Il est vrai que M. Guizot a fait de grands pas dans la vie de cour, et nous l’en félicitons. Plus le respect du trône grandira dans l’esprit des ministres du roi, plus les affaires entre la royauté et ses ministres seront faciles à faire ; mais M. Guizot a de vieilles habitudes que lui ont données le professorat et la vie bourgeoise, et il s’oublie quelquefois, tandis que M. Molé ne s’oublie jamais, et se présente toujours comme il ferait à la cour de Saint-Pétersbourg ou de Berlin : aussi a-t-il été convenu que M. Molé seul pourrait présenter à la chambre le projet d’apanage de M. le duc de Nemours et la loi qui concerne la dot de la reine des Belges.

Au sujet de la dot de la reine des Belges, M. Humann disait au roi, avec toute la bonhomie de l’orgueil financier : « Moi, sire, quand je marie une de mes filles, je lui donne un million. » M. Thiers disait mieux. Il disait : « Un roi des Français qui marie sa fille à son voisin le roi des Belges, doit lui donner plusieurs millions, que la France paiera avec joie, en lui faisant pour présent de noces quelques lignes d’un traité d’échange. » Et en effet, si M. Molé, qui est ministre des affaires étrangères, était venu présenter à la chambre ses deux projets de loi, en même temps qu’une loi belge sur la contrefaçon, la chambre eût reçu avec acclamation la demande du million, et l’eût peut-être trouvée très modeste, comme elle l’est en effet.

En ce lieu dont je vous parle, monsieur, c’est M. Molé qu’on aime et qu’on préfère ; mais que M. Molé ne s’y trompe pas : s’il ne prend ses mesures, M. Guizot pourra bien fermer la porte sur lui. M. Guizot a sur son rival des affaires étrangères un avantage que lui et les siens ne manqueront pas de faire sonner haut, comme un argument invincible, je veux dire l’éloquence de tribune ; et si le ministre de l’instruction publique en venait à élever la voix, comme il faisait il y a peu de jours, pour regretter M. Thiers et souhaiter une alliance nouvelle entre deux talens qui se complètent l’un l’autre, comme disait M. Guizot en de meilleurs temps ; s’il menaçait de planter dans la chambre le drapeau d’une quatrième opposition, la politesse incontestée de M. Molé et la faveur dont il jouit paraîtraient, je le crains, bien insuffisantes.

Chaque jour amène vers nous ce dénouement, monsieur, et s’il n’était si tard, si je n’étais si las de vous conter ces riens, je vous prouverais qu’il est plus inévitable et plus proche qu’on ne pense.


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