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Lettres particulières du roi Louis-Philippe et du prince de Talleyrand au ministère des Affaires étrangères - Guerre de la Belgique contre la Hollande (1831)


Lettres particulières
du
roi Louis-Philippe
et du
prince de Talleyrand
au ministre des Affaires étrangères

GUERRE DE LA HOLLANDE CONTRE LA BELGIQUE
1831



Si le congrès de Bruxelles avait élu, le 4 juin 1831, un Roi, il n’avait pas été en son pouvoir d’affermir, le même jour, le trône de ce Roi. Les grandes forces qui se préparaient à lutter ne laissaient pas aux diplomates de la Conférence de Londres l’espérance certaine de faire triompher, de nouveau, les intérêts de la France et de la Belgique.

Derrière la Hollande, les trois puissances du Nord, la Russie, l’Autriche et la Prusse pouvaient-elles se désintéresser du nouvel état politique consacré par la Conférence ? Elles témoignaient par des attitudes différentes, il est vrai, mais très résolues, leur hostilité. La Russie ne dissimulait pas un ardent mécontentement, alors que l’Autriche savait rester passive, et que la Prusse avait un rôle indiqué, son souverain étant le cousin du roi de Hollande. Toutes les trois ne croyaient-elles pas, en outre, que l’origine prétendue révolutionnaire du gouvernement de la France et de celui de la Belgique devait classer les trois cours du Nord en alliées naturelles ?

Enfin, l’Angleterre, qui avait fait un si loyal effort pour la cause de la France unie à la Belgique, n’était-elle pas, à tout instant, harcelée par sa presse qui lui rappelait que l’embouchure de l’Escaut, et Anvers ne devaient pas tomber sous la dépendance de la France[1] ?

La Conférence de Londres cessait de s’imposer. Unis au début de leur réunion, ceux qui la dirigeaient se sentaient irrésolus à la veille du conflit qui se préparait.

La plume avait terminé ses protocoles, et l’épée allait prétendre au dernier acte.

Le roi de Hollande qui avait accepté, parmi les délibérations de la Conférence de Londres, celles qui lui assuraient des avantages, repoussait énergique ment celles qui étaient favorables à la Belgique. Aux instances du baron de Vessenberg[2], envoyé à la Haye, par la Conférence, Guillaume répondit que, par les armes, il se réservait d’imposer ses conditions. Le 1er août, ses troupes prenaient l’offensive et il dénonçait l’armistice pour le 4.

Immédiatement, le maréchal Gérard s’avançait en Belgique, à la tête de 50 000 hommes. Les fils du roi Louis-Philippe, le Duc d’Orléans et le Duc de Nemours[3], étaient dans leurs rangs. Déjà, le roi Léopold avait mobilisé 25 000 soldats pleins de confiance, mais, hélas ! bien peu organisés.

Les premières rencontres des troupes hollandaises et des troupes belges ne devaient pas être favorables à ces dernières.

Peu habituées à la guerre, d’une discipline insuffisante, les divisions commandées par le nouveau Roi ne soutinrent pas le choc des Hollandais. Bientôt les troupes régulières se réduisirent à environ une dizaine de mille hommes, et le 12, malgré la vaillance du roi Léopold, ils ne purent se reformer que sous la protection des batteries de Louvain.

Le même jour, l’avant-garde des troupes françaises, sous la Conduite du jeune Duc d’Orléans, entrait à Bruxelles, aux cris de joie de la population. Le corps d’armée commandé par le maréchal Gérard passait la frontière et le représentant de la France près le roi de Hollande l’informait que si ses troupes ne rentraient pas sur leur territoire, ce serait l’armée française qu’elles auraient à combattre. Le roi Guillaume ier[4] transmit au roi Louis-Philippe l’avis qu’il cédait, mais il cédait devant la France seule, et ce fut l’Angleterre qui, par son représentant auprès du roi des Belges, imposa aux belligérans cette transaction bien pénible pour le roi Léopold. Cet acte fut jugé sévèrement.

Les lettres particulières du roi Louis-Philippe à son ministre des Affaires étrangères que nous allons faire passer sous les yeux de nos lecteurs, montreront avec quelle sagesse, et avec quel entrain, le Roi des Français conduisit ces délicates questions. Diplomate pendant tout le temps où la diplomatie pouvait seule agir pour la garantie de la paix générale, il se souvint, le jour où l’armée pouvait et devait agir, que sa vie passée rappelait à reprendre la conduite militaire des destinées de la France et de sa jeune voisine, la Belgique.

Nous laisserons se succéder toutes ces lettres pleines d’ardeur, sans les entrecouper d’autres souvenirs, ou de réflexions. L’émotion du Roi sera plus communicative et, avec lui, le lecteur comprendra qu’il ne pouvait y avoir, alors, aucune autre pensée que celle de la France et de sa grandeur[5].


J’attends le général Sebastiani avec une vive impatience pour arrêter et copier ma réponse autographe à Léopold ier. Je voulais aussi vous faire penser à faire une communication immédiate à M. de Fagel[6], combinée comme de raison sur la position où le roi de Hollande a jugé à propos de se placer. — Je le crois essentiel, et je vous remercie de nouveau de tout mon cœur. — L. P.


22 mars 1831.

Il est bien essentiel que vous informiés M. de Talleyrand que Mastricht est réellement débloqué, mais qu’il y a tout lieu de craindre des hostilités de la part des Hollandais, si les Puissances en conférence ne les prévenaient ou ne les réprimaient pas, et surtout si les bâtimens anglais en commettaient, l’incendie serait bien difficile à éviter. Il faut que M. de Talleyrand tonne sur cela pour y parer, et c’est le cas où ses grands talens et l’avantage de sa position à Londres doivent en préserver la France et l’Europe. Je vous écris à la hâte, mais mettés-le fortement sur ses gardes, car c’est lui qui doit en répondre. — L. P.


Jeudi à 5 heures, 24 mars 1831.

La tête de Belliard est en ébullition, et je m’en tourmente en ce sens que je crains qu’il ne pousse à la guerre par l’éternelle illusion de la croire inévitable. Je ne crois pas que les choses soient comme il les voit. Je désire que M. Perier voye ce qu’il mande plutôt que plutard, et je me hâte de vous renvoyer ces dépêches dans cette intention. Vous aurés les autres ce soir. — L. P.


Samedi soir, 2 avril 1831.

Voilà vos dépêches, mon cher Général, elles ne sont pas suaves. Mais j’espère toujours que les oracles de guerre en auront le démenti, et je vous remercie de vos efforts pour le leur donner. C’est le Luxembourg qui est à présent le véritable volcan. Si nous l’éteignons, tout est sauvé. — L. P.


Samedi soir, 2 avril 1831.

Là où il y a un pouvoir exécutif constitué à côté d’un pouvoir législatif, il serait hors des formes, hors des devoirs et des principes et des règles diplomatiques de s’adresser au pouvoir législatif, mais s’il y a à Bruxelles un Régent, ce Régent a des ministres et vous pouvés toujours vous adresser à eux sans blesser aucune bienséance et en toute régularité. D’ailleurs, on vous objectera que vous avés bien trouvé moyen de notifier votre non adhésion aux Protocoles des dettes, etc., et que par conséquent vous ne devés pas être plus embarrassé pour notifier votre adhésion à celui de la délimitation. Ainsi, je me bornerais à dire que vous n’avés pas compris pourquoi on vous demandait cette démarche, puisque vous aviés si hautement et si formellement déclaré tant à Londres qu’à Bruxelles quelles étaient les intentions de la France relativement au Luxembourg et à la délimitation sur la base de la possession réciproque de 1790, et que par conséquent il y avait même une sorte d’inconvenance à vous demander ce que vous aviés fait constamment.

Je voudrais aussi que vous pussiés dire que quoique nous ayions obtenu des Belges de dégager Mastricht et de se restreindre aux positions qu’ils occupaient le 21 novembre, cependant la liberté de la navigation de la Meuse à travers la Place n’a pas été rétablie, les bateaux liégeois ne peuvent pas descendre avec leurs fers et leurs charbons, et c’est le roi de Hollande qui n’exécute pas l’armistice qu’on reproche tant aux Belges de ne pas observer. — L. P.


Dimanche matin, 3 avril 1831.

Mes réflexions de la nuit m’ont porté à désirer qu’en même tems que vous écrives à Londres, vous fassiés ici une communication officielle à M. Lehon[7]pour son gouvernement, comme vous venés d’en faire une au comte Appony[8]dans laquelle vous présenteriés aux Belges le tableau véritable de leur situation, ce que les Traités antérieurs nous imposent, et les dangers qui les menacent, s’ils entreprennent de défendre le Luxembourg contre la Confédération germanique qui y fera marcher ses troupes, s’ils n’en retirent pas les leurs, combien il leur importe d’éviter toute collision avec les troupes hollandaises — et… enfin des conseils nécessaires pour nous à donner, et salutaires pour eux à recevoir.

Je crois que cela doit être simultané avec la communication faite à Londres. — L. P.


Dimanche soir, 3 avril 1831.

Il me semble que Belliard fait de son mieux pour empêcher la guerre de s’allumer en Belgique, mais il est sur un territoire bien ardent. — L. P.


Jeudi soir, 7 avril 1831.

L’attitude de la Belgique me déplaît et m’inquiète. J’ai vu lord Granville et je n’en suis pas plus rassuré. — L. P.


Ce lundi à 5 heures, 11 avril 1831.

Mon cher Général, je désire vous voir ce soir pour causer Belgique à fond avec vous et avec M. Perier à qui je viens de l’écrire aussi. Mon enrouement ne m’empêchera pas de vous bien développer mes idées à tous deux, quoiqu’il soit trop fort pour que je puisse aller au Salon, et encore moins au Bal de l’Opéra. Vous me trouvères donc quand vous voudrés, mais croyés moi, il faut voir clair dans ce que nous faisons, car l’affaire est sérieuse.

À ce soir. — L. P.


Ce mardi à 5 heures, 3 mai 1831.

J’ai lu vos dépêches, sauf celles de Rheinhard[9]qui ne pressent pas. Lises bien celle de Copenhague, et faites la lire à M. Perier. Il faut la méditer, je partage l’opinion de M. d’Eyragues[10], et la confidence Danoise mérite d’autant plus d’attention que, selon moi, elle est fortifiée par bien d’autres circonstances.

Il paraît clair que les contingens pour le Luxembourg vont être mis en mouvement sans qu’on attende notre assentiment. On dit déjà que celui de Danemark s’assemble à Altona et qu’il en repartira dans les premiers jours de mai. Ainsi tout cela sera sur le Rhin avant la fin du mois, et qui les payera ? Mon cher Général, ceci devient grave, et je suis pressé d’en parler avec M. Perier et vous. Tachés de venir me voir ce soir tous les deux, je ne sortirai pas de la soirée. Il faut faire tout ce que nous pouvons pour conjurer cet orage, et l’empêcher de se former. Cela vaudrait bien mieux que d’être exposé à ses éclats. — L. P.


Saint-Cloud, ce lundi matin, 9 mai 1831.

Le duc de Broglie est déjà invité à dîner pour aujourd’hui ; nous pourrons donc causer à notre aise, sans retarder sa réunion à sa famille.

Quant au Luxembourg, je partage décidément votre opinion qu’il est contraire aux intérêts de la France que le Roi des Belges, quel qu’il soit, fasse partie de la Confédération germanique. Nous devons donc nous y opposer ; mais l’arrangement à faire pour l’empêcher est difficile et délicat. D’abord, la forteresse de Luxembourg n’en sera pas détachée, quoique cela fût désirable, mais on ne peut guère y songer. Nous causerons de cela ce soir, ce qui, selon moi, ne doit pas vous empêcher d’écrire dès aujourd’hui à M. de Talleyrand, qu’il doit seconder l’acquisition à prix d’argent du duché de Luxembourg, qu’il doit tâcher que la Confédération germanique renonce à ce que l’acquéreur du Duché, quel qu’il soit, devienne membre de la Confédération, qu’il est prévenu que nous nous opposons à ce que le chef du gouvernement Belge soit membre de la Confédération, soit pour la Belgique, soit pour aucun autre Etat, que nous ne nous opposons pas, quoique nous voudrions que cela ne fût pas, à ce que la forteresse de Luxembourg reste dans l’état où l’ont placée les traités précédens, et enfin que, s’il faut une indemnité à la Confédération pour le pays du Luxembourg, M. de Talleyrand doit à cet égard s’efforcer que ce soit aussi une indemnité pécuniaire, sans aucune accession territoriale quelconque au territoire de la Confédération germanique. Il ne faut pas oublier que l’addition du Luxembourg à ce territoire a été faite en 1814 comme un don gratuit à la Confédération, sans aucun échange ni rétrocession, puisque le Duché de Nassau cédé par le Roi Guillaume au Roi de Prusse et dont il a été indemnisé par le Luxembourg, faisait déjà partie du territoire fédéral, tandis que le Luxembourg y a été ajouté uniquement pour que le Roi des Pays-Bas continuât à en être membre et à avoir son vote à la Diète.

À ce soir à six heures. — L. P.


Ce jeudi soir, 12 mai 1831.

Les dépêches que je vous renvoyé me font faire des réflexions assés tristes ; surtout celles relatives à la Belgique dont l’état réel me paraît mal compris à Londres. Je crains que tout cela ne se barbouille, mais, puisque nous nous verrons demain, je ne perdrai pas mon sommeil à vous écrire ce soir, et je vais me coucher.

Bonne nuit. — L. P.


Saint-Cloud, ce vendredi 27 mai 1831.

Je vous renvoyé, mon cher Général, celles de vos dépêches que j’ai déjà lues. Deux points me frappent, l’un la mauvaise rédaction de la partie du Protocole relative aux rapports du Luxembourg avec la Confédération germanique. M. de Talleyrand m’en console un peu par la manière dont il dit l’entendre mais il faut qu’il soit clairement et nettement expliqué que ces rapports ne sont autres que l’occupation de la forteresse sans siège ni vote à la Diète, ni contingent à fournir en aucun cas.

L’autre est la dépêche de M. de Saint-Aulaire[11]qui me frappe dans tous les sens. Je croirais bien fait d’envoyer M. de Langsdorf[12].

La lettre du duc de Mortemart me fait bien de la peine. — L. P.


Ce samedi soir, 4 juin 1831.

Je suis bien aise que M. de Talleyrand s’aperçoive que le Roi des Pays-Bas a toujours désiré la guerre, car c’est ce que j’ai cru depuis longtemps. C’est à l’Angleterre qu’il faut recommander de lui parler, car c’est elle et la Prusse qui y peuvent plus que nous.

Bonsoir. — L. P.


Ce mercredi soir, 3 août 1831 à minuit et demie.

Mon cher Général, avant de me coucher, je veux appeler votre attention sur un point que ma réflexion vient de me suggérer, c’est relativement à Anvers. L’heure de neuf heures du soir fixée pour la reprise des hostilités demain au soir, m’est extrêmement suspecte, et me paraît couvrir le dessein d’incendier la ville, ce qui est tout à fait au pouvoir du Roi de Hollande, puisque, l’armistice une fois rompu, Anvers sera soumis au feu de la citadelle et des vaisseaux de guerre hollandais qui sont dans l’Escaut.

Il me paraîtrait donc nécessaire pour agir dans l’esprit de ce qui a été résolu ce soir au Conseil que vous chargiés le général Belliard de faire sans délai au général Chassé[13]une communication semblable à celle que Polydore de la Rochefoucauld[14]va être chargé de faire au gouvernement Hollandais, et que nous puissions justifier à la France, à la Belgique et à l’Europe, d’une opposition formelle et d’une protestation solennelle contre l’incendie de la ville d’Anvers et de toutes les propriétés commerciales françaises, belges, anglaises, américaines et autres qui s’y trouvent déposées sous la foi d’un armistice conclu sous la médiation des cinq puissances et garanti par elles. Le Roi de Hollande doit être rendu responsable de ce désastre non provoqué par les Belges, s’il se permet de le faire commettre.

Ceci me paraît aussi important que pressé, et je crois qu’il faut expédier cette nuit, et le plutôt possible par courrier, l’ordre au général Belliard de faire cette démarche qui me paraît le corollaire nécessaire de ce que nous avons résolu ce soir au Conseil.

Je n’ai pas le temps d’en écrire en ce moment à votre Président, mais envoyés-lui ma lettre, je suis certain qu’il sera de cet avis.

Bonne nuit, mon cher général. — L. P.


Vendredi à 5 h. du soir, 5 août 1831.

… Je crois aussi, en réfléchissant à ce qui a été dit ce matin au Conseil, qu’il est juste, convenable et nécessaire de faire payer au Roi de Hollande sa ridicule campagne, et je persiste dans l’opinion qu’il faut demander la cession aux Belges de la Flandre Hollandaise.

Je ne pense pas que cela éprouvât autant de difficultés que vous semblés le croire, et s’il y a eu affaire à Gand, cela montrera combien cette position est nécessaire aux Belges. D’ailleurs, il pourrait y avoir une échappatoire aux difficultés dont je vous parlerai. Il faut que nous traitions cela à fond. Il serait affreux que les Belges perdissent, cela m’occupe fort, et il me tarde de vous en entretenir. Voyés si vous pouvés venir à neuf heures du soir.

On me dit que le bruit intérieur de l’ambassade anglaise est que l’Angleterre enverra l’Escadre.

On me dit que la consternation était grande à Bruxelles et dans toute cette partie de la Belgique, qu’il y a eu un premier combat où les Belges ont perdu deux canons.

N’avez-vous donc aucune nouvelle de cette Belgique ? — L. P.


Dimanche matin, 10 heures et demie, 7 août 1831.

Je vous renvoyé vos dépêches, mon cher Général.

Tant par ma conversation d’hier dont il me tarde de vous parler que par ma propre réflexion, je trouve que nous n’avons pas assez insisté dans notre note sur ce que c’est le Roi de Hollande qui a osé agir séparément, sans prévenir ni la Conférence, ni aucune puissance de sa reprise d’hostilités, tandis que nous, appelles pour éteindre le feu, nous n’avions d’autre option que celle de courir au secours ou de laisser tout brûler, et qu’en le faisant, nous demandons toujours assistance de nos alliés, conseil même à la Conférence, et que nous ne désirons autre qu’une prompte terminaison de toutes les négociations, afin que tout soit placé sur un pied définitif et que nous puissions rentrer chez nous et enfin désarmer.

Il paraît que le paquebot venant de Douvres à Calais vendredi soir a traversé l’escadre anglaise faisant voile vers l’Escaut. Si cela est vrai, quelle négligence de ne pas nous avoir transmis cette nouvelle par télégraphe !

M. Lehon demande à me voir, je le recevrai à midi. — L. P.


Mercredi matin, 17 août 1831.

Il me paraît clair que le gouvernement de la Haye a retardé notre courier pour avoir le tems de frotter les Belges. Ce sont les premières lettres de Maubourg[15]que j’attends avec impatience. — L. P.


Paris, ce samedi matin, 20 août 1831.

Mon cher Général, j’ai passé une partie de la nuit et toute la matinée à écrire à mon fils et au maréchal Gérard, mais je n’ai pu ni voulu lui rien dire de positif sur ce que je vous ai communiqué hier au soir, et dont il est urgent que vous veniés causer avec moi, afin que nous fassions adresser de nouveaux ordres par le ministre de la Guerre. Je vous attends avec impatience. C’est urgent.

J’ai vu lord Granville hier soir. — L. P.


Samedi à 10 heures du matin, 3 septembre 1831.

Je crois d’ailleurs que la lettre du Roi des Belges modifiera ce que vous déviés écrire à Bruxelles.

Les lettres du Roi des Belges, mon cher Général, sont telles que nous pouvons les désirer, rien ne saurait être plus satisfaisant, mais il me fait une demande spéciale relativement à Londres qui est tout à fait dans mon vœu et dans mon opinion dont il faut que je cause immédiatement avec vous. Il y ajoute des détails qu’il est bon que vous voyiés avant d’achever vos dépêches. Venés donc tout de suite chez moi, et vous y reviendrés ensuite à midi comme nous en sommes convenus hier au soir. — L. P.


À M. Perier, président du Conseil.


Samedi, 3 septembre 1831 à 3 heures du soir.

Je crois, mon cher président, qu’autant pour la vérité que pour l’apparence, et même pour les conséquences que les puissances pourraient en tirer dans leurs exigeances envers nous, il est essentiel de supprimer le premier mot Toute de l’article du général Sébastiani pour le Moniteur de demain, en sorte qu’il commencera par ces mots :

L’armée du Nord qui était entrée en Belgique, etc.

Au lieu de toute l’armée du Nord qui était… etc., car alors nous aurions l’air de tromper, puisqu’un peu plus bas nous établissons nous-mêmes que toute l’armée ne rentre pas, puisqu’il est dit qu’il en reste douze mille hommes et à cette occasion je vous ferai encore observer que dans ma copie le mot onze était substitué à celui de douze que vous ferés bien de faire rétablir si la même erreur était répétée dans la copie envoyée au Moniteur.

Je vous souhaite un bon voyage, et je vous l’envie. — L. P.


Ce mardi matin, 6 septembre 1831 à 8 heures du matin.

Si vous avés des nouvelles de Londres, mon cher Général, envoyés les moi, car ce silence ajouté à la lettre du Roi des Belges qui est du 3, et que je n’ai encore reçue qu’hier à six heures, m’inquiète et me tourmente. Je crains de mauvais patricotages, le discours où on aurait voulu voir d’autres troupes que les nôtres en Belgique, une dépêche du Roi de Hollande qui met Léopold hors des gonds, enfin tout ce que sa lettre me fait craindre, m’a réveillé de bonne heure, et plutôt que je n’aurais voulu vous faire éveiller. Vous devés avoir au moins des lettres de Bruxelles sur tout cela qui me tourmente, et me fait regretter de n’avoir pas écrit hier au soir par estafette au Roi Léopold, mais je ne voulais pas le faire avant de vous avoir entendu et consulté. À présent, il faut bien attendre après le Conseil, mais c’est urgent, et si vous avés des lettres soit de Bruxelles, soit de la Haye, soit de Londres, envoyés-les moi, pour que j’aye le tems de réfléchir avant le Conseil sur ce que nous avons à faire. Ce silence de Londres est de mauvais augure, et ce qui me passe, c’est que nous n’ayions rien du général Baudrand.

Je n’ai vu ni lord Granville[16], ni Werther[17]depuis assez longtemps, et je vois de la gravité dans tout ceci. Je voudrais que ma réponse au Roi Léopold pût partir de bonne heure, et je crains que cela ne presse. J’attends votre réponse avec impatience, mon cher Général. — L. P.


Ce vendredi matin, 9 septembre 1831.

Mon cher Général, je serai tourmenté pendant ma longue promenade, si je n’ai pas un mot de réponse de vous pour connaître votre opinion sur ce que je vous ai envoyé.

La réflexion me fait craindre qu’il ne soit trop fort et que mes allarmes ne m’ayent emporté trop loin, car je sens la nécessité de ne pas entraver la négociation, et de ne pas risquer de manquer le traité définitif par un excès de précaution. Tout cela me pèse et même m’agite. Ecrives moi un mot par le retour de l’officier. Je l’aurai avant que je ne parte ; et ma promenade serait trop lourde, si je ne l’avais pas. Mais en tout cas, vous n’expédierés pas le papier avant que nous ne nous soyions vus avec M. Perier.

Au revoir. — L. P.


La lettre du Roi des Belges est d’une haute importance, et je serais bien aise que vous vinssiés me voir le plutôt que vous pourrés. — L. P.

Dimanche à 3 heures, 11 septembre 1831.


Lundi matin, 12 septembre 1831.

Mon cher général, mon fils est en ce moment à Bruxelles ; il m’écrit hier de Mons qu’il partait dans une heure pour aller dîner chez le Roi Léopold.

Je regrette que ma lettre au Maréchal ne lui fût pas parvenue auparavant, mais j’espère que les détails que le Roi Léopold lui donnera sur l’état des choses, suffiront pour l’éclairer.

En attendant, je crois que vous ferés mieux de vous en tenir à votre premier avis avec M. Lehon et de le laisser faire.

Bonjour. — L. P.


Ce mercredi, 12 octobre 1831.

Je reçois, mon cher Général, une lettre du Roi des Belges, que je vous montrerai ce soir.

Je crains qu’il me refuse, et le motif est l’arrangement du Limbourg.

À ce soir. — L. P.

Il veut une modification de cette frontière sur la Meuse, et m’envoye une carte explicative que je n’entends pas bien. Nous verrons.


Ce lundi matin, 17 octobre 1831.

Je vous remercie, mon cher Général, de la lettre du Roi des Belges. C’est, dit-il, un petit morceau du Limbourg qui lui tient à cœur, et qu’il croit facile de faire obtenir à la Belgique. J’en doute, mais qu’il nous envoyé d’abord une carte intelligible, et ensuite des relevés de population, comme je les lui demandais encore hier. Dites le à M. Lehon. On ne peut pas plaider une cause sans en avoir le dossier.

Au reste, je crois que ma lettre d’hier lui fera sentir combien il est difficile, si ce n’est impossible, de rien obtenir pour la Belgique sur la rive droite de la Meuse au-dessous de Mastricht.

Mais avant tout, il faut savoir ce qu’il désire, et je ne le comprends pas encore. M. Lehon saurait peut-être l’expliquer. Quant à Rolduc, je ne sais si les mines sont en Belgique, mais la ville est prussienne.

Le Roi des Belges me demande d’obtenir une convention de neutralité spéciale pour la ville d’Anvers, tant que les Hollandais seront dans la citadelle.

Cela serait très juste, et il me semble qu’un Protocole devrait le prescrire. C’est un point à discuter, et je crains que le 25, il n’y ait d’autre hostilité hollandaise que l’incendie de cette malheureuse ville dont l’inquiétude n’est que trop fondée.

Le reste de la lettre est relatif au partage des dettes. Nous causerons de tout cela. Bonjour, mon cher Général.

Vous aurés aujourd’hui la réponse de M. de Talleyrand sur Arlon. J’en suis impatient. — L. P.


Ce mercredi matin, 19 octobre 1831.

Mon cher Général, ce qui me paraît bien essentiel, c’est de faire insérer dans les journaux des articles où les conditions du traité soient discutées habilement, car ils transcrivent toujours sans observation ceux des journaux belges où elles sont attaquées avec violence. M. Cabet[18]vient de publier une brochure dont un chapitre est intitulé :

La Guerre est inévitable.

Il choisit bien son moment ! Au reste, tout cela tombera devant la force de l’évidence ; mais il faut soutenir la discussion.

Bonjour. — L. P.


Ce jeudi matin, 27 octobre 1831.

Mon cher Général, je suis enchanté que la sagesse du Roi Léopold seconde aussi bien la nôtre et que les Belges se montrent aussi sages. En tout, cela va au mieux et je vous en félicite de tout mon cœur. — L. P.


Samedi soir, 5 novembre 1831.

Je suppose, mon cher Général, que vous n’avés eu aucune nouvelle, ni de Hollande, ni d’ailleurs, et je vous engage doublement à vous faire traduire un article du Times du 31, fort insultant pour la France qui y est représentée comme visant à avaler la Belgique comme l’huître de la fable de l’Huître et les Plaideurs, et qui ne l’est pas moins pour moi personnellement dont le thrône est qualifié de révolutionnaire. Ceci n’est pas extrait des correspondances, c’est le paragraphe du journaliste, dit leading paragraph.

C’est à l’occasion du refus du Roi de Hollande et des moyens de le faire consentir au traité.

Au reste, dans une autre partie de la même Gazette, il est dit sous la rubrique de Douvres le 28, que la flotte anglaise y a pris les pilotes assermentés, et qu’elle se rend devant l’Escaut. Si cela était vrai, aujourd’hui 5 novembre, vous en auriés reçu la nouvelle, soit de Londres, soit de Bruxelles, soit même de lord Granville.

Bonsoir, mon cher Général. — L. P.


Lundi matin à 10 heures et demie, 19 décembre 1831.

Mon cher Général, l’affaire se complique de plus en plus, et je le vois avec douleur, mais elle exige de nous toute la force que la France a droit d’attendre de son gouvernement dans une circonstance aussi grave. On veut conserver la fameuse tête de pont dont on nous a solennellement promis la destruction, et nous devons sommer tutti quanti de tenir leur parole, et il faudra bien qu’ils la tiennent.

Je vous renvoyé la dépêche de Belliard et je garde pour quand vous viendrés la lettre du Roi Léopold qui, tout en me priant de le croire un peu peiné de cette affaire des forteresses, m’annonce que déjà il a expédié à Londres à ses plénipotentiaires sa ratification du traité !!…

Bonjour, cher Général. — L. P.


Jeudi 15 mars 1832.

Mon cher Général, je crois qu’il faut réprimer vivement la sottise dont parle M. de Tallenay[19]de menacer la garnison d’Anvers de la passer au fil de l’épée, si la citadelle tirait sur la ville en cas d’attaque par les Belges.

C’est une absurde atrocité. J’en écrirai au Roi Léopold, il ne faut pas tolérer ces propos-là à Bruxelles. Quant au désir de rattraper un peu de gloire, c’est une autre sottise. Les Belges doivent renoncer absolument atout projet d’attaque sur Anvers. Ils doivent être guidés par la Conférence et attendre ce qu’elle décidera à cet égard. Je l’ai déjà écrit deux ou trois fois au Roi Léopold et je le lui répéterai très positivement. — L. P.

Je vous parlerai aussi de la nécessité de parler et faire parler à Bruxelles pour modérer et retenir en cas de refus du Roi de Hollande.


Mercredi à 6 heures, 28 mars 1832.

Je n’aime pas la réserve sur le Luxembourg. Nous ne devons pas tolérer que le Roi des Belges entre à aucun titre dans la Confédération germanique. Ce sont les expressions de mon discours aux Chambres, et il faut y tenir.

Cela s’arrangera. — L. P.


Mardi à 6 heures, 5 juin 1832.

Mon cher Général, nous avons désiré la Reine et moi faire une légère modification à la rédaction de l’article à insérer dans notre Moniteur sur le mariage de ma fille avec le Roi des Belges et je vous l’envoyé ci-jointe.

Je crois qu’il est essentiel que cet article y soit inséré demain, car le Moniteur Belge arrivé aujourd’hui en contient un sur cela qui sera sûrement demain dans tous les journaux. Ainsi il me paraît que notre Moniteur devra aussi répéter cet article en ajoutant en italiques (Moniteur Belge), et qu’il devra mettre notre article au-dessus et le tout dans la partie non officielle. — L. P.


Dimanche soir, 23 septembre 1832.

Mon cher Général, après avoir expédié mes lettres au Roi Léopold et à mon fils, j’ai reçu leurs réponses â mes premières communications. Ce sont les seules qui fussent arrivées. Ni le Roi, ni sir Robert Adair, n’avaient rien reçu de Londres, ni Latour Maubourg de vous, dans toute la journée du 21. Il n’y a donc aucune communication officielle, aussi ne devons-nous attendre aucune réponse officielle actuellement, et le Roi qui est agréablement surpris, craint à présent qu’on ne se ravise à la Haye et qu’on accepte, ce que je ne crains nullement en aucun sens.

Au reste, tout cela est trop long et compliqué pour s’expliquer avec précision dans un billet.

Je compte aller demain à Vincennes, et je serai à quatre heures aux Thuileries. Si vous aviés besoin de moi plutôt, écrives le moi.

Bonsoir, mon cher Général. — L. P.


Lundi soir, 24 septembre 1832.

… Ce qui est plus important et surtout plus pressant, c’est l’étonnante réponse du Roi des Pays-Bas qui me paraît un manifeste de guerre. Il me tarde de connaître l’impression que cette singulière production aura faite sur le gouvernement anglais et d’avoir les développemens que M. de Mareuil[20]nous fait espérer.

Je crois que vous ferés bien de voir demain matin lord Granville de qui vous en apprendrés plus en un quart d’heure de conversation que dans ce que vous recevrés de Londres. J’attends avec impatience le résultat de cette conversation, car je ne doute pas que lord Palmerston n’ait mis lord Granville complètement au fait de ses intentions et de ses projets. — L. P.


Paris, ce lundi 8 août 1831, à 4 heures du soir.

Après avoir fini mes lettres, mon cher Général, je veux vous parler de Venloo[21], et vous communiquer mes réflexions.

Il est vrai que Venloo est dans la limite de ce que la Hollande possédait en 1790, mais il l’est également que Venloo était compris par l’armistice que nous avions garanti, dans la ligne que les Belges devaient occuper, tout comme la citadelle d’Anvers, qui était hors de la possession hollandaise de 1790, se trouvait pourtant par l’effet du même armistice dans la ligne occupée par les Hollandais.

Aujourd’hui que les Hollandais sont ceux qui ont rompu l’armistice, je crois que nous avons le droit et que nous devons même leur interdire le siège de cette place, et, par conséquent, qu’il convient d’envoyer directement au Prince d’Orange un officier porteur d’une sommation pour qu’il ait à s’en abstenir jusqu’à ce que les cinq puissances réunies en conférence à Londres, ayent statué sur les mesures que leur dictera la rupture de l’armistice que le Roi de Hollande a jugé à propos de faire, sans se récorder avec elles, et même sans les consulter, et de les prévenir que s’il n’obtempère pas à cette sommation, l’armée française marche sur lui pour l’y contraindre.

Il faudrait en même tems donner connaissance de cette mesure au maréchal Gérard en lui ordonnant de marcher sur le champ dans cette direction, et avec l’ordre d’attaquer le Prince d’Orange, s’il le trouvait encore devant Venloo et de se retirer sur l’ancien territoire Belge, aussitôt que le prince d’Orange serait rentré dans la ligne que l’armistice avait attribuée aux Hollandais, et il faudrait aussi envoyer un courier à M. de Talleyrand pour qu’il informât le gouvernement anglais et la Conférence de ces dispositions.

Veuilles communiquer mon billet à notre Président à qui je n’écris pas parce que c’est la même chose. Il jugera s’il faut assembler le Conseil pour soumettre ces mesures à leurs délibérations dans le cas où vous les approuveriés tous les deux, ou si vous voulés auparavant en causer avec moi, je ne bouge pas de chez moi et vous m’y trouvères quand vous voudrés.

Le maréchal Soult vient de me prévenir qu’il expédiait dans deux heures un officier en courier à Maubeuge, et je crois qu’en tout cas, il faudrait écrire au maréchal Gérard pour lui expliquer le cas particulier où se trouve Venloo, et la ligne de conduite qu’il doit suivre à cet égard.

Au revoir, mon cher Général, vous avés été admirable avec M. Lehon, j’espère que vous avés écrit par son courier. Insistes bien sur le mystère que Léopold paraît avoir fait de tout cela au général Belliard, sur l’inconvenance, pour ne rien dire de plus, qu’il ne m’en ait pas écrit, sur celle de n’avoir pas répondu à ma lettre, par un mot de remerciement, de reconnaissance pour mon empressement à le secourir et à le reconnaître… Tout cela n’a pas de nom, et il faut le faire sentir, d’autant plus que c’est ce qui maintiendra notre attitude en France, et ce qui assurera notre opinion nationale dans cette importante circonstance. Je l’ai bien fait sentir au maréchal Gérard en lui recommandant pourtant de bien ménager le gouvernement et le Roi des Belges. — L. P.

Il est inconcevable que le Roi des Belges refuse de nommer des commissaires pour l’exécution des dix-huit articles que le Congrès et lui ont accepté. Il faudra pour en finir que nous parlions des grosses dents des deux côtés. Nous ne pouvons, ni ne devons souffrir que cette affaire de la Belgique se prolonge davantage. Il faut en finir à quelque prix que ce soit de part et d’autre. Le Prince d’Orange sera bientôt éconduit, mais alors il faudra que le Roi de Hollande et le Roi des Belges soient contraints de se donner la main, et qu’un traité définitif, garanti par l’Europe, enterre à jamais cette maudite question. C’est à M. de Talleyrand qu’il faut bien mander cela.


Lille, le 13 août 1831, à 6 heures du soir.
Le général Belliard au ministère des Affaires étrangères.
Bruxelles, le 13 à 6 heures du matin.

J’arrive de Nivelle[22], où j’ai instruit le maréchal Gérard de la position des deux armées hollandaise et belge. Ce maréchal se concentre et avance, et si les Hollandais résistent, ils recevront une bonne leçon.

Suivant les dispositions de la journée, le Duc d’Orléans avec le général Teste se porte par la forêt, à…

Nota. — La nuit a empêché que la fin de cette dépêche ne parvienne à Paris.


Mardi à 6 heures.

Il faut rappeler à Talleyrand que Maestricht et Venloo, Dalem, la moitié de Verviers[23], etc., dont le protocole du 20 janvier attribue la souveraineté à la Hollande faisaient partie des Provinces méridionales aussi bien que Le Luxembourg, doivent, d’après le principe admis par la Conférence, faire opérer une déduction au prorata de leur valeur dans la portion de la dette des Pays-Bas qui tombera à la charge de la Belgique.

Il faut l’écrire à M. de Talleyrand.

À ce soir. — L. P.


Je veux vous dire que je crois essentiel de bien établir que l’indépendance de la Belgique serait impossible, si l’Escaut n’était pas libre, que par conséquent il faut insister positivement pour que la Conférence maintienne le principe de la liberté de la navigation des fleuves et qu’il soit notifié au Roi des Pays-Bas que cette condition est de rigueur.

À ce soir. — L. P.


Samedi soir, 20 août 1831.

Je vais me coucher, mon cher Général, après avoir écrit longuement au maréchal Gérard une lettre qui partira demain à midi seulement.

Je vous préviens que je vais demain matin à dix heures et demie faire ma visite à Don Pedro, et que je ne serai de retour de Meudon qu’à une heure et demie, et je désire bien, comme vous n’avés pas de Chambre, que vous puissiés venir voir tout ce que j’ai écrit et me donner vos bons conseils sur ma réponse au Roi des Belges.

M. de Celles m’a dit ce soir qu’il croyait que les Hollandais évacuaient la citadelle d’Anvers.

On n’a pas traduit dans nos gazettes le rapport du Prince d’Orange au Roi son père sur ses opérations en Belgique. Il est pourtant dans toutes les Gazettes anglaises et fort curieux.

En tout, l’état actuel de la Belgique est fort allarmant, et j’ai bien besoin d’en causer avec vous, car je m’y perds.

Bonsoir. — L. P.

Dimanche soir, 21 août 1831.

Mon cher Général, je crois qu’il faut faire réfuter l’article principal du Times du 16 août. Il dit que la logique du Roi de Hollande dans la lettre de M. de Verstolk[24] à M. de Fagel[25] est sans réplique et que l’entrée de l’armée hollandaise en Belgique n’est pas une agression injuste, comme le dit la France, parce que la Conférence était liée au Roi de Hollande par des protocoles acceptés par lui, que si l’influence française a fait substituer à ces protocoles les dix-huit articles acceptés par les Belges et par leur Roi élu qui n’a pas pu jurer de maintenir à la Belgique un territoire qu’elle n’a pas, cela n’a pas pu porter atteinte aux droits du Roi de Hollande qui est, en fait et en droit, autorisé par les protocoles à entrer en Belgique comme l’Armée d’exécution de la Conférence, qualité que pour raisons évidentes (obvions reasons) la France, ni son armée ne peuvent jamais avoir, et que la Conférence ne peut jamais être tentée de lui confier.

Tout cela n’est sans doute qu’un tissu d’impudences et de faussetés bien facile à réfuter, et c’est ce qu’il faut faire ; car croyés moi, le meilleur moyen d’éviter d’être attaqué à coups de canon, c’est de riposter vigoureusement à coups d’argumens, tandis qu’on n’est encore attaqué que par des argumens.

Bonsoir, mon cher Général, j’ai convoqué le Conseil pour demain à onze heures. — L. P.

Le Times va jusqu’à dire que l’indépendance de la Belgique n’est pas reconnue et ne le sera qu’après le Traité définitif. Alors pourquoi a-t-on tiré le canon de Douvres à M. Vandeweyer et pourquoi a-t-il été reçu en audience publique par le Roi d’Angleterre comme ministre plénipotentiaire du Roi des Belges ?


Paris, mercredi matin, 24 août 1831.

Mon cher Général, le maréchal Gérard m’envoye une seconde lettre qu’il a reçue du Roi Léopold et dont je vous transmets une copie. Elle n’est pas bien importante, et la première ne nous est toujours pas parvenue. Veuilles la communiquer au président du Conseil.

Je vous communiquerai aussi à tous les deux, si vous pouvés venir me voir ce matin, ce que mon fils me mande des conversations qu’il a eues avec le Roi Léopold auquel il a fait une visite à Bruxelles. Elles sont assez importantes, et mon fils me paraît s’en être fort bien tiré. Vous en jugerés.

Je crois que Léopold envoyé à Londres le docteur Stocmar pour représenter qu’il lui est nécessaire de conserver en Belgique une partie de notre armée.

Le mouvement rétrograde de nos 20 000 hommes est en pleine exécution. Aujourd’hui, le Roi Léopold est à Tirlemont[26] pour une revue de nos troupes. Mon fils me mande qu’il est prêt à partir aussitôt après. Je lui ai dit qu’il suffisait qu’il arrivât à Paris lundi ou mardi.

Au revoir, mon cher Général. — L. P.


Paris, ce jeudi à 6 heures, 23 août 1831.

Je pense, mon cher Général, qu’il est bon que vous voyiés ce que mon fils me mande sur la position de M. de Maubourg et sur le progrès peu satisfaisant de la négociation des Places. Vous le trouverés ci-joint et vous me le rendrés après l’avoir fait lire à M. Perier, si vous en trouvés le tems. Je crois qu’il faudrait que j’en écrivisse au Roi des Belges, et que de votre côté vous écriviés à Maubourg une dépêche ostensible et un petit mot à Belliard pour le remettre en verve. Il faut pourtant attendre pour tout cela la réponse de Londres à votre proposition de donner des pouvoirs à sir Robert Adair.

Mais ce sur quoi je trouve qu’il ne faut pas attendre un instant, c’est pour tonner sur les inondations ordonnées par le Roi de Hollande en face des armistices de la Conférence des cinq puissances. Ces quinze pieds d’eau dans les villages, ces récoltes détruites, ce pays submergé, et Gand même menacé sont des actes exécrables et que les journaux devraient signaler à l’indignation publique. Mais ce sont vos dépêches qui doivent en parler, qui doivent réclamer une indemnité pour ces malheureux submergés et qui doivent déclarer que la Flandre hollandaise ne peut pas ne pas être cédée à la Belgique. On a beaucoup parlé des ravages de la Vendée, et jadis de l’incendie du Palatinat par Turenne, mais je trouve que cette inondation éclipse tout cela. Elle fait frémir.

Au reste, je suis bien aise de voir par la lettre de mon fils que ce qui paraissait le point le plus difficile, l’armée d’observation s’arrange tranquillement de ce côté-là, mais il faut en finir sur les Places. — L. P.


Lundi 29 août 1831, à 10 heures et demie du soir.

Voici, mon cher Général, l’original de cette Note belge que je trouve lumineuse.

Je suis tenté de dire à mon fils d’en envoyer une copie au général Baudrand[27], mais j’attendrai que vous me fassiés dire, ou que vous me disiés vous-même, si vous le trouvés à propos.

On me dit qu’il y a dans la Gazette de Hollande, qui est sous l’influence de M. de Verstolk, un article qui annonce tout simplement que l’armée hollandaise rentrera en Belgique, aussitôt que l’armée française en sera sortie.

Ce serait d’une impudence et en vérité d’une imprudence sans égale. Faites-le vérifier, et si cela est vrai, envoyés-le à M. de Talleyrand.

Je vous remets ci-joint un article qui est officiellement inséré dans cette Gazette et qui est déjà assez remarquable. — L. P.


Mercredi soir, 30 août 1831, à minuit.

Je n’ai pu lire les dépêches, mon cher Général, qu’en revenant de Neuilly, et je vous les renvoyé ; excepté quatre que je garde pour notre conversation demain à midi où il sera bon de les avoir pour les consulter au besoin. Vous les emporterés ensuite.

Je voudrais que vous nous apportassiés demain le traité de-Ryswick[28] pour l’examiner, et voir s’il convient comme l’indique M. de Talleyrand de le prendre pour type de celui que nous voulons conclure aujourd’hui.

J’avoue que tout ce que ma mémoire me fournit de renseignemens sur les parties contractantes et l’état de l’Europe à cette époque 1695, ne me met pas à portée de comprendre en quoi il serait applicable à notre situation actuelle ; mais peut-être qu’en le voyant, il sera pour nous le fiat lux.

Ce qui confond toutes mes idées sur cela, ou plutôt, ce qui me fait naître des soupçons, c’est que la Belgique (moins Liège) était alors Espagnole, et que la Hollande était sous le Stathoudérat du Prince d’Orange qui était en même tems roi d’Angleterre sous le nom de Guillaume III, et que c’est dans le Traité de Ryswick que Louis XIV fut forcé de le reconnaître dans la double capacité de Stathouder et de Roi d’Angleterre. Ma mémoire me dit que le Traité de Ryswick avait été désavantageux à la France, en dérogeant et en dénaturant les stipulations que Louis XIV avait faites dans le Traité de Nimègue 1678, dont tous les historiens se sont accordés à dire que Louis XIV avait dicté les conditions. Vous fériés bien de nous apporter aussi le Traité de Nimègue qu’il me semble que nous devons recommander à M. de Talleyrand de prendre pour type par préférence à celui de Ryswick. J’ai encore entendu tout à l’heure à Strasbourg les regrets que Louis XIV eût consenti à Ryswick à démolir le fort de l’isle française du Rhin entre Strasbourg et, Kehl dont j’ai visité l’emplacement et où est le tombeau de Desaix.

Vous ferés bien de dire à Belliard qu’il est contraire à l’usage de mettre seulement Prince en vedette, quand on écrit à un Prince Royal, comme le Prince d’Orange ; on doit mettre Monseigneur, c’est l’usage avec tous les Princes de race royale et le mot Prince tout court ne s’employe qu’envers les Princes par titre, tels par exemple que le Prince de Talleyrand ou le Prince Esterhazy ou le Prince de Lieven.

Les dépêches de Vienne méritent aussi de sérieuses réflexions. Elles démontrent la sagesse de notre système pacifique.

Bonsoir. — L. P.


Ce mardi matin à 10 heures, 6 septembre 1831.

Mon cher Général, je vous remercie de votre billet qui me satisfait assez, mais qui ne me laisse pas encore apercevoir ce que vous penserés de la lettre du Roi des Belges. Nous le verrons dans une heure.

En attendant, la dépêche de la Haye me paraît mauvaise et le refus de l’échange de la Citadelle d’Anvers contre Venloo démontre combien M. de Talleyrand a eu tort de signer sans que cela soit stipulé. Quant aux inondations, c’est épouvantable, Et les malheureux Belges devront donc supporter cela sans que le Roi de Hollande les indemnise !

Je m’empresse de vous rendre tout cela. Il faut donner note au Maréchal Soult de ces modèles, etc. que demande le Roi des Belges. Je vous embrasse. — L. P.


Ce mercredi matin, 7 septembre 1831.

Je préviens aussi M. Perier que M. de Brouckère qu’on désigne seulement comme Membre du Congrès Belge, mais que je crois être le ministre de la Guerre, vient d’arriver à Paris. Il vient probablement pour se concerter avec le maréchal Soult sur les officiers que nous prêtons à la Belgique, ce que vous saurés tout de suite par M. Lehon, et je pense que dans tous les cas, il serait bon que vous les vissiés plutôt que plutard, ce que j’ai aussi écrit à M. Perier. Vous savés que le Roi Léopold a confiance en lui.

Bonjour, mon cher Général. — L. P.


Jeudi à 6 heures et demie.

Le Maréchal[29] vient de m’apporter, mon cher Général, la dépêche qu’il a reçue du maréchal Gérard, et la fin m’a paru d’une telle importance que je l’ai fait copier et que je vous l’envoyé ci-joint. Je crois qu’il serait bon de l’envoyer sans délai à M. de Talleyrand, peut-être même d’en parler à lord Granville. Le maréchal Gérard me dit dans la lettre qu’il m’écrit qu’il apprend que sir Robert Adair qui avait reçu une lettre de lord Palmerston pour presser la retraite de l’armée française était tellement frappé de la nécessité d’en conserver une partie, qu’il écrivait à son gouvernement qu’il faudrait s’attendre à de grands malheurs en Belgique, s’il n’y restait pas une partie de notre armée jusqu’à ce qu’on eût pris des mesures tant pour prévenir une nouvelle attaque de la Hollande que pour prévenir même une guerre civile. Il paraît que tout est désorganisé dans ce malheureux pays. Mais demain, vous verés ma lettre, ou ce soir, si vous venés. — L. P.

Vous voyez même, que ce que craint le Roi Léopold n’est pas seulement notre évacuation complette, mais que nos troupes s’éloignent de la frontière Hollandaise. Je regrette que Gérard n’ait pas envoyé copie de la lettre du Roi. Cet état de choses ne peut durer, il faut que le Roi de Hollande signe au moins un traité avec le Roi des Belges, ou un armistice qui ne puisse être rompu qu’à trente ou quarante jours de notice.


Jeudi à 11 heures et demie du soir, 8 septembre 1831.

Mon cher Général, je crains qu’on n’ait fait une inconvenance. On a porté ma lettre pour le Roi des Belges aux Affaires étrangères et n’y ayant trouvé personne, on m’a rapporté ma lettre que j’ai dit de porter au bureau des Postes en ordonnant de l’expédier par estafette à Bruxelles. Ce n’est qu’au bout d’un moment que la réflexion m’a suggéré l’inconvenance d’écrire directement par estafette au Roi des Belges, sans double enveloppe à la personne compétente ; mais il n’était plus tems, ma lettre était partie. Elle arrivera à Bruxelles samedi de grand matin, on ira le réveiller pour une dépêche du Roi des Français !… Cela me désole, mais c’est sans remède.

Veuilles écrire demain au général Belliard pour qu’il en fasse des excuses.

Bonsoir. — L. P.

J’espère au moins que ma lettre arrivera sûrement, mais cela me tourmente. Il faut vous en assurer, et qu’on vous dise si elle est parvenue exactement, et comment elle a été remise.

Minuit et demie.

Ma lettre a été remise à M. Comte qui l’a fait partir sur le champ par une estafette. On dit que c’est ainsi que vous avés fait expédier ma lettre du 6 septembre, et qu’elle arrivera bien !… Dieu le veuille ! Je serais au désespoir qu’elle fût interceptée. Vous concevés que cela serait très fâcheux.


Neuilly, ce jeudi matin, 15 septembre 1831.

Je tombais de sommeil hier au soir, et je n’ai pu écrire au Roi des Belges, ni à mon fils, ni rien faire de plus que ma lettre au Pape.

Ce matin on vient de me lire un article du Constitutionnel en réponse à celui du Moniteur d’hier. Il me semble facile, mais nécessaire d’y faire une réplique soignée. M. Perier s’en occupera sans doute, mais veuilles faire relever que je n’ai jamais dit que le Luxembourg ne ferait pas partie de la Confédération germanique. J’ai dit que le Roi des Belges n’en ferait pas partie, ce qui est bien différent et d’autant plus nécessaire à distinguer que la ville de Luxembourg et son territoire doivent continuer à en faire partie. Il n’est pas plus question de faire le Prince d’Orange Grand-Duc de Luxembourg.

Au revoir au Conseil au Palais-Royal à 11 h. 1/2 d. m. tout à l’heure. — L. P.


Ce jeudi 15 septembre 1831 à 4 heures du soir.

Plus je lis les dépêches, mon cher Général, et plus j’hésite sur la convenance et l’efficacité des cordons sanitaires dont la dépense est énorme. Je désire en causer demain avec vous, M. d’Argout[30], M. Perier et le Maréchal. Dans tous les cas, j’inclinerais pour obtenir de la Prusse et des autres États qu’il fût établi sur le Rhin, mais je doute qu’on l’obtienne, et j’incline à le croire insoutenable et chimérique sur notre frontière continentale.

Nous n’avons pas pu parler au Conseil des demandes belges sur les militaires belges qui servent en France, etc. Il faudra pourtant décider tous ces points plutôt que plutard. — L. P.


Lundi matin, 19 septembre 1831.

En vous remerciant des dépêches, mon cher Général, je m’empresse de vous dire que mon fils est arrivé ce matin dans les meilleures dispositions que je pouvais désirer et sur tous les points.

Je reçois une lettre du Roi Léopold excellente comme toujours, mais pleine de vues judicieuses sur l’état de nos négociations à Londres que je suis impatient de vous montrer. La Hollande est toujours arrogante et menaçante et prépare, comme les Gazettes me le faisaient craindre, une forte attaque par la Flandre Zélandaise où ils accumulent des forces, et comme le séjour y est impossible longtemps aux mois de septembre et d’octobre, c’est par-là évidemment qu’ils veulent agir, et en fait, c’est le chemin le plus court sur Bruxelles.

Il faut nécessairement en écrire aujourd’hui même à M. de Talleyrand, et en parler à lord Granville que j’ai laissé très bien disposé sur ce point là. — L. P.


Ce lundi soir, 19 septembre 1831, à 10 heures et demie.

C’est de tout mon cœur, mon cher Général, que je vous félicite du beau et brillant succès que vous avés obtenu aujourd’hui. J’espère qu’il vous vengera des indignes attaques auxquelles vous avez été exposé. Soyés sûr que j’ai bien joui de votre triomphe. La Reine et ma sœur me demandent de vous le bien témoigner de leur part, et j’y joins du meilleur de mon cœur, l’assurance de ma vive et sincère amitié pour vous. — L. P.


Paris, ce jeudi matin, 22 septembre 1831.

J’ai bien remarqué hier matin, mon cher Général, que vous étiés souffrant et fatigué et je le regrette doublement en ce moment où il est urgent que vous écriviés toujours à M. de Talleyrand ce dont nous sommes convenus hier. La lettre du Roi Léopold m’en fait encore plus sentir l’urgence, et ce qui pourra y manquer, viendra une autre fois. Je suis occupé à lui répondre de mon mieux. Il est inquiet, et ce n’est pas sans cause. Je crains qu’on ne l’excite encore à prendre trop de confiance dans ses forces militaires, et nous ne saurions trop le prémunir contre cette tendance, dont les Hollandais tireraient encore plus de parti que la première fois. En tout, je pense que la guerre est en Belgique ou qu’elle n’est nulle part. Étouffons-la là, et malgré ce que mande M. Mortier, je crois qu’elle ne surgira nulle part. Je crois que l’air de Munich souffle de la guerre dans les yeux, mais les miens ne voyent rien de positif dans les points desquels M. Mortier tire ses inductions. — L. P.


Ce mercredi 28 septembre 1831.

La lecture des deux projets de Traité m’a fait faire diverses observations. Il est clair que chacun demande beaucoup pour avoir moins. Je ne parle pas de la demande belge d’avoir Venloo, mais de deux autres de leurs propositions, l’un d’admettre garnison étrangère dans Mastricht en le possédant, l’autre de posséder tout le Luxembourg même la forteresse en y admettant garnison germanique. Tout cela ne vaut rien.

Quant à la Hollande, outre tout ce que nous avons dit, il est remarquable qu’elle réclame des indemnités pour deux objets, l’un sur lequel l’équité paraît de son côté, mais qui regarde l’Angleterre, et qui sont les colonies cédées par la Hollande à l’Angleterre en considération de la réunion de la Belgique à la Hollande.

L’autre qui est que la Hollande prétend que la Belgique lui doit indemnité pour les cantons cédés par la France. Il est clair alors que l’indemnité la moins onéreuse à la Belgique serait de nous les rendre en nous chargeant peut-être d’une légère indemnité pécuniaire au Roi de Hollande.

Je vous recommande de ne pas perdre cela de vue, et il n’est peut-être pas impossible que ce biais ne donne le moyen d’entamer l’affaire et de la rendre productive à la France, Philippeville et Marienbourg y sera toujours d’un grand effet, malgré leur peu d’importance.

Nous en reparlerons. — L. P.


Ce mercredi soir, 11 octobre 1831.

Croyés moi, nous avons besoin de retourner souvent dans nos têtes et d’examiner ensemble le grand changement, le changement immense que la terminaison de l’affaire belge, la consolidation de la paix générale et le désarmement vont produire en Europe. C’est une ère nouvelle qui commence et nous ne saurions assez méditer le rôle nouveau qu’infailliblement nous allons être appelés à y jouer. Il nous faudrait beaucoup d’instrumens capables et j’en vois bien peu. N’importe, il faut tâcher de faire marcher notre équipage, c’est ce qui relèvera notre ministère et honorera mon règne. — L. P.


Jeudi 1er décembre 1831 à 2 heures et demie.

Je pense, et M. Perier, à qui je viens de montrer la lettre du maréchal Gérard, pense aussi, et il était même très pressé que je vous l’écrive, que je crois, et c’est bien son opinion, que tant que le Roi de Hollande n’a pas signé et que par conséquent l’armée est dans le cas d’agir d’un moment à l’autre, il est juste et convenable de lui allouer les vivres de rassemblement et que cette dépense très politique sera fort approuvée. Comme ils ont dû cesser au 1er de décembre, il est urgent de donner l’ordre de les continuer. — L. P.


Ce vendredi 2 décembre 1831 à 2 heures et demie.

Voici, mon cher Général, les États des Grades, croix, etc., promises par mon fils d’accord avec le Maréchal et que je vous envoyé à la hâte en vous priant de faire préparer dans le plus court délai les ordonnances conformes que je signerai de même à l’instant où vous me les transmettrés.

Il est essentiel que cela arrive aux troupes le plutôt possible et je voudrais bien que cela pût partir dès ce soir par une estafette ad hoc. — L. P.


Vendredi 9 décembre 1831.

Je vous remets, mon cher Général, la lettre officielle de part du Roi des Belges pour la mort de sa mère.

J’en ai reçu d’autres de lui fort importantes surtout sur l’affaire des forteresses qui ne me paraît pas en trop bon train, et pour laquelle vous aurés à agir, mais j’écris eh ce moment à M. Perier pour le prier de vous amener chez moi pour conférer ensemble sur le contenu de ces lettres.

Bonjour, mon cher général. — L. P.

Mon fils pense qu’il y aurait un inconvénient réel à faire partir le 25e à présent qu’il est arrivé à Paris. J’ai prié M. Perier de vous le dire, et même je désire le voir à ma revue de la Cour des Tuileries dimanche prochain.

Veuilles en donner l’ordre, ce régiment s’est admirablement conduit en Belgique.


Samedi à 2 heures, 11 décembre 1831.

Mon cher Général, en repassant, dans ma tête, la dépêche de M. de Talleyrand, je trouve qu’il ne parle pour les puissances que d’une perte de 40 millions pour les forteresses dont elles permettent la démolition, tandis qu’il compte, comme restant aux puissances, la valeur des forteresses conservées, c’est-à-dire 60 millions, d’où il résulte que le traité Gobelet a pour but de subroger le Roi des Belges au Roi des Pays-Bas pour la garde des forteresses érigées contre la France et de lui imposer l’obligation de conserver toutes celles dont les quatre puissances ne permettraient pas la démolition. Veuillés observer que ce traité étant postérieur à celui du 15 novembre qui établit l’indépendance et la neutralité de la Belgique, c’est un engagement nouveau que le Roi des Belges contracte avec les quatre puissances et qu’on ne peut l’annuller qu’en exigeant l’annullation du Traité.

Je crois que nous en avons le droit et le devoir, et que dans le nouveau, il faudra que l’abandon pour les puissances de tout droit ou prétention sur les forteresses dont la démolition n’est pas stipulée, soit clairement et formellement énoncé.

Bonjour, cher Général. — L. P.


Vendredi matin, 6 juillet 1832.

Mon cher Général, vous aurez peut-être reçu des nouvelles plus détaillées de Londres, on dit que la flotte anglaise a déjà fait voile pour l’Escaut. Il faudrait que M. de Rigny[31] pût y envoyer une frégatte immédiatement. — L. P.


Samedi soir, 7 juillet 1832.

Mon cher Général, vous avés encore la lettre du Pape pour ma fille dont vous avés dû faire faire une traduction pour elle. Elle est pressée de l’avoir, ainsi que la Reine, et elles désirent aussi voir la dispense. Veuilles aussi faire rechercher, si tout cela est dans la forme ordinaire, et comment on doit donner cours à la dispense envers l’autorité ecclésiastique, par qui, à qui, et comment elle doit être adressée.

La Reine est très impatiente d’être mise au fait de tout cela, et d’avoir des renseignemens positifs sur la marche à tenir. J’écris à M. Girod de venir demain en causer avec moi et si cela ne vous dérangeait pas, je sais que la Reine serait bien aise aussi d’en causer avec vous.

D’ailleurs, je pense que vous aurés demain une dépêche de M. de Marouil qui nous apprendra ce qui se sera passé à la Conférence de jeudi. La Reine a reçu une lettre du Roi Léopold qui est favorable au Traité et M. Lehon a la même opinion, sauf des modifications de détails, surtout sur les finances. — L. P.


Dimanche soir, 8 juillet 1832.

Il m’a été dit ce soir que la limite proposée par le Roi de Hollande n’est pas exactement la même que celle du Traité du 15 novembre : et que plusieurs villages et portions de territoire seraient enlevés à la Belgique, si elle était adoptée. — L. P.


Lundi soir, 9 juillet 1832.

Mon cher Général, j’ai remis à la Reine, qui vous en remercie, les récits du mariage de Henri IV et de Marguerite. Il faudrait retrouver ceux d’Antoine de Bourbon son père, qui était catholique, avec Jeanne d’Albret Reine de Navarre, qui était protestante, et de Charles ier Roi d’Angleterre avec Henriette-Marie fille de Henri IV et du Grand-Duc de Baden avec la Princesse Stéphanie.

M. Girod vous aura remis la petite note de la Reine. Vous y aurés ajouté qu’il y a eu messe pour Henri IV dans l’église de Notre-Dame, qu’il est entré dans l’église, qu’il a conduit sa Reine à l’autel, et que s’il n’a pas assisté à la messe, c’est qu’il ne l’a pas voulu, puisqu’il est rentré dans l’église après la messe pour rechercher sa Reine à l’autel, et la conduire au festin de l’Évêché.


Saint-Cloud, dimanche 22 juillet 1832.

Mon cher Général, en vous renvoyant vos dépêches, j’ajoute que M. Pasquier et M. de Sémonville m’ont dit hier qu’il était nécessaire de se procurer l’extrait mortuaire de la Princesse Charlotte pour procéder au mariage du Roi des Belges. Vous verres si c’est à M. Lehon qu’il faut s’adresser pour cela ou s’il ne serait pas plus sûr en même tems d’en charger M. de Mareuil qui se le procurera facilement à Londres.

La Reine et ma fille Louise désirent avoir une copie et une traduction du bref du Pape que vous leur aviés annoncées et qu’elles n’ont point encore.

Veuilles les leur faire expédier. Elles attendent avec impatience la nouvelle réponse du Pape. Quand croyés vous qu’on pourra l’avoir ?

Vous ne m’avés pas encore remis la copie du projet de contrat de mariage. Je voudrais l’avoir plutôt que plutard car il me paraît pressant de procéder à la signature, d’autant plus qu’il faut nécessairement que les ratifications en soient échangées avant la célébration. — L. P.


Saint-Cloud, lundi 23 juillet 1832.

Mille remerciemens, mon cher Général. N’oubliés pas que je n’ai pas encore vu le projet de contrat de mariage, et qu’il est nécessaire que nous le voyions avant que vous ne le signiés.

Je n’ai pas été aujourd’hui à Paris, afin d’écrire au Roi des Belges et au Roi de Naples, mais j’irai demain, et je convoquerai le Conseil pour trois heures. Je vois avec plaisir les dispositions où on est à Londres. Raison de plus pour terminer l’affaire Belge le plutôt possible.

Je crains toujours que les bêtises belges, et la mauvaise intention de quelques-uns de leurs agens, ne parvienne à brouiller les cartes. Il est bon d’en parler à lord Granville, et de faire tancer Goblet. Je crois aussi qu’il serait bon de faire partir Septime. Il faut qu’il vienne encore me parler avant son départ. Bonjour, cher Général. — L. P.


Mardi, 31 juillet 1832.

Il me reste encore, mon cher Général, quelques-unes de vos dépêches allemandes. Je vous renvoyé tout ce qui peut presser. Je suis peu content du ton de celle de Bruxelles, et je crois qu’il est bon de l’y dire, mais je n’écris rien avant de vous avoir vu. En vérité, je crains qu’ils ne veuillent, malgré les cinq puissances, refuser de traiter, tant qu’Anvers ne sera pas évacué. Il y a au fond de cela les Propagando-Républicains qui les poussent à la guerre avec la Hollande, et qui croyent tout brouiller avec un petit coup de canon sur Anvers. Il faut être sur nos gardes. Je vous prie de faire lire cette dépêche de Bruxelles à vos collègues. Quelle folie et quelle maladresse de s’engager dans cette fausse route !… Il sera bon que vous en écriviés à M. de Maubourg, en tâchant pourtant de ne pas lui gâter son début, ce qui serait facile. Je voudrais que ce fût M. de Tallenay qui continuât à en parler.

Bonjour, mon cher Général. — L. P.

LETTRES DU PRINCE DE TALLEYRAND


9 août.

Mon cher Général, mon opinion est que vous devés faire tous vos efforts pour empêcher qu’il ne vienne de notre côté trop d’idées d’amélioration au traité belge ; ces améliorations seraient bientôt des retards et des retards deviendraient des obstacles, — ce qu’il vous faut, c’est de fixer, c’est de prendre la position que la paix, malgré les mécontens, vous donnera, — la gloire de votre ministère n’est pas dans quelque chose de mieux ; elle est dans la paix. C’est là ce qui défendra toujours l’administration à laquelle vous appartenés, et qui vous placera comme vous devés l’être ; soyés en sûr, je vous dis, je vous répète cela avec la conviction d’un homme qui vous aime, qui s’est lié avec votre administration et qui est attaché au Roi de tout son cœur.

Mille amitiés. — Talleyrand.


4 septembre.

Mon cher Général, je fais tous mes efforts pour amener le ministère anglais à consentir au séjour prolongé d’une partie de nos troupes en Belgique, et je vois avec beaucoup de peine que je n’obtiendrai rien d’officiel à cet égard, ce qui fait que je persiste dans mon sistème de retraite lente. — Je vous prie d’observer que l’existence des deux ministères anglais et français se touche de bien près, car si le sistème de la guerre triomphait ici, il serait bien difficile qu’il ne triomphât pas chez nous, et alors !!! si au contraire vous pouviés faire prévaloir le sistème de lenteur chez nous, je tiendrai l’affaire de Belgique pour finir avant l’expiration du délai fatal. Ne nous dissimulons pas que tout ce que nous ferons ne sera que du provisoire, mais ce provisoire-là est nécessaire pour nous faire arriver tel jour, plus ou moins éloigné, à un définitif qui nous soit favorable, en attendant nous sommes arrivés à une paix qui nous donnera le tems de faire un désarmement général dans telle ou telle proportion ou bien d’être réellement préparé à faire la guerre avec grande probabilité de succès, — ces vingt lignes-là vous disent tout mon sistème qui certainement est le vôtre. Cette marche nous a réussi jusqu’à présent à travers une foule d’incidens hostiles : ne quittons donc pas cette route au moment où nous touchons au but.

Adieu, mille amitiés. — Talleyrand.

… Tous les efforts que je fais ici échouent contre l’amour-propre anglais qui ne permet pas au ministère de consentir à la démolition des places jusqu’à ce que les troupes soient retirées, cela leur paraît une exigence humiliante : j’ai essayé de tous moyens, vis-à-vis de cette susceptibilité, ceux qui m’avaient jusqu’à présent réussi sont sans effet.

Adieu, mille amitiés. — Talleyrand.


22 mai.

Mon cher Général, il me semble que l’affaire de la Belgique est placée mieux qu’elle ne l’a encore été.

Le protocole d’aujourd’huy vous ôte toute inquiétude sur l’entrée des troupes de la Confédération dans le Luxembourg : vous y verres bien des facilités données à l’acceptation du prince Léopold, et ces facilités là étoient indispensables. Lord Ponsomby croit qu’il réussira à persuader aux Belges d’accepter les propositions nouvelles qui leur sont faites, faites-moi le plaisir de dire au général Belliard de me tenir au courant de ce qui se fera à Bruxelles ; j’ai plus de confiance dans ses lettres que dans celles de lord Ponsomby. Les courriers de lord Ponsomby se chargeraient de ses lettres. Belliard étoit le meilleur choix que vous puissiés faire pour la Belgique. Les Hollandois se plaignent beaucoup, mais il faut avant tout finir cette question belge : une fois terminée, vous serés bien à votre aise pour le reste des affaires.

— Je crois qu’il faudra pour donner du poids au prince Léopold le laisser agir seul dès qu’il aura pris pied sur le territoire belge, on l’aidera ! mais l’action véritable doit venir de lui.

Adieu. Mille amitiés. — Talleyrand.


19. Londres.

Mon cher Général, il faut sortir convenablement pour le monde de cette affaire des forteresses. Voilà l’idée qui m’est venue après une conférence fort longue et fort vive avec lord Grey.

Il faudroit que la Belgique refusât à sa ratification, et alors on donneroit au traité une forme de préliminaires, de commencement d’exécution telle que l’indique ma dépêche d’aujourd’huy — ainsi on parleroit de la destruction de Mons, d’Ath[32] et de Menin, se réservant d’ordonner plus tard, suivant les convenances de la Belgique, la démolition d’autres places. Si nous parvenions à obtenir cela, il me semble qu’on seroit bien placé vis-à-vis des attaques parlementaires et de toutes les susceptibilités. L’article du Constitutionnel de M. Molé[33] lui ressemble parfaitement : cet ambitieux honteux qui dénigre quand il n’est pas en place, et qui se dégoûte quand il y est, — il a quelque esprit, mais il n’a ni force, ni suite, ni caractère, ni foi politique, pas un seul sentiment élevé n’est caché dans son âme, je rappelle là ce qu’en pensoit le duc de Richelieu et ce que mon expérience m’a appris. — Talleyrand.


19 août.

Je vous écris, mon cher Général, une bien longue dépêche aujourd’huy ; c’est le résultat positif de toutes les démarches que je fais sur cette éternelle affaire de Belgique qui me rendra, si vous ne la finisses pas bientôt, tout à fait imbecille et il est piquant d’arriver à cette triste position en s’occupant d’une affaire dont le dénouement sera tout autre que celui auquel on s’attendait, car plus on réfléchit, plus on est forcé de reconnoître que l’on n’a rien entrepris en Belgique qui puisse promettre quelque durée ; et cette conviction conduit à trouver que la France attache trop d’importance aux combinaisons dont on s’occupe aujourd’huy. — La force des choses amènera indubitablement un partage de la Belgique : l’Angleterre elle-même sera forcée d’y consentir : et ce partage procurera des avantages bien autrement importans que ceux qu’elle essaye d’avoir maintenant. La Hollande et la Prusse y sont parfaitement disposées, et l’Angleterre sera forcée d’être satisfaite avec deux ports libres en Belgique, cela ne lui donnera point de territoire, mais son commerce en profitera plus que celui de tout autre pays, ce sera une manière de recréer l’ancienne Hanse[34] . On arrivera là un iour.

— Votre majorité m’a fait le plus grand plaisir, je vous remercie de me l’avoir mandé par le thelegraphe.

J’ai là dans une vieille chronique de Salesbury ces paroles ci :

In vestris cogitationibus
Cavete cesignabionibus

lises cela quand vous serez tête à tête M. Perier et vous. Mille amitiés. — Talleyrand.

Particulière.


18 mars.

Mon cher Général, je vous écris aujourd’huy une longue lettre sur la question des forteresses ; je crois que vous devés porter toute votre attention sur cette affaire. Les considérations que ma lettre renferme ont quelque importance ; votre bon esprit et vos connaissances militaires m’assurent que la décision que vous prendrés sera la bonne. — Il me semble qu’à Paris on est un peu refroidi sur le plaisir qu’on aura à voir tomber les débris de la Sainte Alliance, cela permettroit de penser aux forteresses qui devroient être conservées, et sur cela à penser à notre propre intérêt. — Il me semble que ce que je vous propose répond à tout ce qui a été dit dans la Chambre dans le premier moment où elle s’est saisie de cette question, — du reste quelque parti que vous preniés à cet égard, c’est par la Belgique qu’il faut le faire arriver ; je puis soutenir, mais les choses placées comme elles le sont, je ne puis pas proposer ; je puis appuyer ce que vous aurés résolu, mais c’est tout. — Votre convention relative à la traite[35] plaît à tout le monde ici ; en tout on est parfaitement content du gouvernement français : il est dans les idées de tout le monde que le salut dans des circonstances aussi difficiles est dans l’union de la France et de l’Angleterre, cette union-là établie patament il faut que tout le monde cède. Le Roi revient lundi ; j’irai à l’ouverture et je vous écrirai après la séance. La Reine reste à Brighton parce qu’elle est un peu souffrante.

Mme de Dino ne se porte pas trop bien : elle est éprouvée par la saison qui est mauvaise.

Adieu, mille amitiés. — Talleyrand.


LETTRE DE LA DUCHESSE DE DINO[36]


Londres, 8 janvier 1831.

Je vous remercie, mon cher Général, d’avoir, au milieu de toutes vos grandes affaires, trouvé le moment de m’écrire. C’est une preuve d’amitié que je sais apprécier et qui n’est pas perdue pour moi ! Nous ne cessons de nous dire, M. de Talleyrand et moi, qu’il n’y a rien d’aussi honorable que la politique et que le caractère du Roi, et que la manière dont vous le servez ! Si vous eussiez été à la place de M. Molé, vous n’auriez pas perdu il y a trois mois, quinze jours en mauvaises petites finesses, et en petites perfidies, et nous aurions évité les mille et un embarras du moment. Il est vrai de dire qu’il n’y a rien de plus droit que la marche de notre cabinet, qu’elle est de nature à inspirer confiance et respect. Je ne vois guère que la France qui ait fait au repos de l’Europe des sacrifices volontaires, et il me semble qu’il serait temps enfin que ce fût reconnu. Mais nous avons à faire à un Roi de Hollande obstiné et de mauvaise foi ; et duquel cependant la paix de ce côté-ci de l’Europe dépend beaucoup, à un Empereur de Russie menaçant et hargneux, à l’Angleterre qui est dans cette singulière situation de craindre tout à la fois la guerre à cause de ses embarras domestiques, et cependant d’être, par ces embarras-là même, obligé à tenir d’autant plus à ses exigences extérieures qui rendent la paix plus difficile à conserver. Il est clair que le ministère actuel anglais rencontrera de fortes difficultés à la rentrée du Parlement, peut-être les résoudra-t-il, mais il faut pour cela ne pas se dépopulariser, et ne pas faire de ces concessions extérieures qui heurteraient les anciens préjugés du pays. Tout autre ministère aurait pu promettre sa neutralité en obtenant qu’Anvers et Ostende fussent rendues à l’état de villes libres, — mais celui-ci craindrait de se compromettre en nous cédant une portion quelconque du territoire Belge. Ce que je vous dis là est uniquement pour vous, je vous prie surtout, mon cher Général, de ne jamais dire à Mme de Flahaut que je me permets un jugement quelconque sur sa patrie et ses amis. Je me suis fait la loi de n’en pas parler, et je n’y manque qu’à votre égard. La question polonaise qui rencontre une si juste sympathie sur le continent civilisé, ici n’inspire rien. Mme de Liéven, qui domine Ld Grey, se sert de tout son crédit pour détacher à cet égard le cabinet anglais.

La France au contraire ne peut pas oublier que cette digue une fois rompue, la Prusse est à l’aise, l’Autriche respire, la Russie triomphe, et que la France serait menacée ainsi que toute la civilisation moderne, qui n’aurait jamais pu se développer sans cette grande barrière opposée jadis par les Suédois et les Polonais aux efforts du musulman et du moscovite.

Nous avons ici les petits commissaires Belges qui me paraissent bien jeunes en diplomatie ; ils arrivent sans instructions, avec une petite éloquence républicaine que personne ne comprend ici, avec une ignorance sensible des hommes, des choses et des affaires, et une grande idée de leur propre importance. — Voilà bien des élémens de troubles, aussi je ne vois ici parmi ces messieurs du corps diplomatique que mines allongées et visages sombres ! Le plus à l’aise c’est M. de Talleyrand parce qu’il représente un cabinet simple, droit, éclairé et appuyé sur l’opinion, ce puissant auxiliaire.

Adieu, mon cher Général, je suis malade des affreux brouillards qui obscurcissent et épaississent tout ici. Vous savez que mon amitié n’est pas d’un jour ! — Duchesse de Dino.


Comte Horace de Choiseul.
  1. On exploitait le mot de Napoléon : « Anvers, à l’embouchure de l’Escaut et le poignard au cœur de l’Angleterre. »
  2. Représentant de la Hollande à la Conférence de Londres.
  3. Le Duc de Nemours venait de décliner la royauté de la Belgique.
  4. Guillaume ier, roi des Pays-Bas, né à la Haye en 1772, fils du Stathouder Guillaume V, ne put satisfaire les Belges, qui se soulevèrent en 1830, et qu’il ne reconnut qu’en 1838. Il abdiqua en 1840, épousa, en secondes noces, la comtesse d’Oultremont, Belge et catholique, et mourut en 1843.
  5. Nous conservons à ces lettres l’orthographe et la ponctuation qui étaient en usage en 1831.
  6. Le baron de Fagel, ministre des Pays-Bas à Paris.
  7. M. Le Hon, ministre de la Belgique à Paris.
  8. Comte d’Appony, ambassadeur d’Autriche à Paris.
  9. Le comte de Reinhardt, ministre de Saxe à Paris.
  10. Le marquis d’Eyragues, secrétaire de la légation de France, à Copenhague.
  11. Le comte de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Rome.
  12. M. de Langsdorf, 3e secrétaire de la Légation de France, à Rome.
  13. Général Chassé, commandant l’armée belge.
  14. Comte Polydore de la Rochefoucauld, premier secrétaire de légation à la Haye.
  15. M. Septime de Latour-Maubourg, premier secrétaire d’ambassade à Vienne.
  16. Le vicomte de Granville, ambassadeur extraordinaire d’Angleterre à Paris.
  17. Le baron de Werther, ministre de Prusse à Paris.
  18. M. Cabet, fonctionnaire belge.
  19. M. de Tallenay, secrétaire de la Légation de France à Stockholm.
  20. Le baron de Mareuil, ministre de France à la Haye.
  21. Venlo, ou Venloo, ville des Pays-Bas, sur la Meuse près de Limbourg. Ville forte prise par Marlborough en 1708.
  22. Nivelle, ville du Brabant (Belgique) à 30 kilomètres de Bruxelles, sur la Thinne. Marceau y battit les Autrichiens, le 17 juillet 1794.
  23. Verviers, à 25 kilomètres de Liège, Belgique.
  24. Baron Verstolk, ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas.
  25. Baron Fagel, ministre des Pays-Bas à Paris.
  26. Tirlemont, en flamand Theenen, à 20 kilomètres de Louvain, prise par Dumouriez en 1792 et par Jourdan en 1794.
  27. Le chevalier Baudrand, lieutenant-général du génie, aide de camp du Duc d’Orléans.
  28. Ryswick, village à 3 kilomètres S.-E. de La Haye. Château où, après un congrès, fut signé le traité de 1691, sous la médiation du roi de Suède. Louis XIV rendait à l’Espagne ses dernières conquêtes dans les Pays-Bas et au-delà des Pyrénées ; à l’Empire, Fribourg, Brisach, Kehl, Philippsbourg, toutes les acquisitions des Chambres de réunion, sauf Strasbourg ; au duc de Lorraine, ses États ; il reconnaissait Guillaume III comme roi légitime d’Angleterre. On a élevé un obélisque sur l’emplacement du château.
  29. Le maréchal Soult, duc de Dalmatie, ministre de la Guerre.
  30. Le comte d’Argout, ministre et secrétaire d’État, pour le Commerce et les Travaux publics.
  31. Le comte de Rigny, ministre de la Marine.
  32. Ath, ville du Hainaut, fortifiée dès le xiie siècle, augmentée par Charles-Quint puis par Vauban. Menin, fortifiée par Philippe II, prise par les Français en 1658, 1667, 1744, 1792 et 1794, occupée par la France de 1794 à 1814.
  33. Le comte Molé, né en 1781, fils d’un président à mortier qui fut décapité en 1794, grand juge en 1815, membre du Conseil de régence 1814, fut ministre de la Marine 1817, combattit les ministères Villèle et Polignac, ministre des Affaires étrangères 1830, précisément du Conseil de 1836 à 1839, mourut dans la retraite en 1855. — On sait que les contemporains de M. Molé n’ont pas ratifié le jugement passionné que porte sur lui M. de Talleyrand, et qui parait d’ailleurs s’être modifié dans l’esprit de celui-ci, puisqu’il a désigné M. Molé, comme on a pu le voir dans le dernier numéro de la Revue, pour assister à ses derniers momens, comme témoin de sa rétractation.
  34. L’ancienne Hanse était la grande ligue commerciale formée en 1241 entre Hambourg et Lubeck et où entrèrent successivement les villes commerçantes du Nord : Brème, Bruges, Stettin, Riga, Novgorod, Londres, Cologne, Dantzig, Dunkerque, Anvers, Ostende, Rotterdam, Amsterdam, etc. La Hanse aujourd’hui déchue qe compte plus que trois villes, Hambourg, Brème et Lubeck.
  35. Traite, transitura, droit de passage, l’ancienne France prélevait des droits sur les marchandises à l’entrée ou à la sortie du royaume ou des provinces.
  36. Cette lettre qui est inspirée, et presque dictée par le prince de Talleyrand, devait trouver sa place ici. Ce qu’il ne pouvait pas écrire, il lui plaisait de le faire lire sous la plume élégante et plus libre de sa nièce.