Lettres nouvelles contenant le privilège et l’autorité d’avoir deux femmes


Lettres nouvelles contenantes le privilège et l’auctorité d’avoir deux femmes, concedé et octroyé jusques à cent et ung an à tous ceulx qui desirent estre mariez deux fois.

1536



Lettres nouvelles contenantes le privilège et l’auctorité d’avoir deux femmes, concedé et octroyé jusques à cent et ung an à tous ceulx qui desirent estre mariez deux fois, datées du penultième jour d’avril mil cinq cens trente six.

Nos très chiers et amys roys très chretiens,

Salut et benediction authentique donnée par nous et nostre puissance, et par le conseil de nos amez et feaulx les gens de nostre sang, et gens de nostre grand conseil.

Vous, messeigneurs1 les cardinaux du Pontalectz2, le cardinal du Plat-d’Argent, de cardinal de la Lune, les evesques de Gayette, de Joye et de Platebourse3, les abbez de Frevaulx, de Croullecul et de la Courtille ; Messeigneurs le prince des Sots, le prince de Nattes, le géneral Defance, le prince de la Coqueluche, l’abbé des Conards4, le Verdier du Houlx, et plusieurs autres grands et notables personnages. Et pour ce que aucun cas est advenu à nostre notice et cognoissance touchant la grande armée et puissance que les Turcz et ennemys de la foy catholique ont mise sur la mer pour venir destruire la saincte chrestienneté5, quy est chose bien doutable, et pour obvier à la mauvaise volumté et persuasion des dicts Turcz, Nous avons ordonné et ordonnons que doresnavant tous hommes naturels, tant mariez que non mariez, tant du royaume de France que d’autres royaumes, puissent avoir et prendre en mariage deux femmes, si bon leur semble, pour accomplir le commandement de Dieu, quy a dict de sa bouche : Crescite et multiplicamini et replete terram. Aussy, pour cause du grand voyage que nous avons entreprins de faire sur la mer, et pour obvier et resister à la grande malice des dicts Turcz, quy sont cent contre un seul chrestien, et seroit un très grand dommaige et dangier à toute la chrestienté, si par nous n’y estoit pourveu de remède et justice convenable.

Et pour ce, nous voulons que le dict royaulme de France, auquel nous avons plus de fiance qu’en nul autre, ne demeure sans multiplication, laquelle chose ne se peult faire sans avoir compagnie suffisante, avons ordonné et ordonnons, par le conseil de nos amez et fealx, ainsy qu’il est de coustume à faire en tel cas. Et pour ce qu’il est plus grand nombre de femmes que d’hommes aux dictz royaulmes, avons donné et octroyé à tous chacun des hommes des dictz royaulmes plain pouvoir, auctorité et puissance, du jourd’huy jusques à cent et ung an, que chacun, sur peine d’encourir nostre malediction, ait à prendre les dictes deux femmes, afin de multiplier et d’accomplir les commandements de Dieu, ainsy comme il est escript cy-dessus, et pour ogmenter la foy catholique et subvenir à l’encontre desdictz Turcz. Et si le cas advenoit que les dictes deux femmes ne se pussent accorder ensemble, nous voulons et ordonnons que l’homme ait son arbitre d’expulser hors de sa compaignie celle quy fera aulcun bruict et la mettre hors de sa maison et la remettre à ses parents et amys, et qu’il puisse prendre une autre femme que celle qu’il aura dejectée. Et oultre voulons par ces presentes, sur peine d’encourir la malediction cy-dessus enoncée, que la dernière venue soit servie par la première en toutes choses qu’il appartiendra au faict de la maison.

Et s’il advient qu’il y eust jalousie entre les dictes femmes, voulons par ces presentes que les curez et recteurs des villes et paroisses ayent puissance d’excommunier les dictes femmes quy auroyent commis le dict cas, et soyent maudictes de dame Venus et de Junon, les quelles soyent dejectées de la compagnie des aultres et mises recluses en une prison expressement pour elles faicte.

Et pour entretenir paix et concorde entres les dictz hommes en leurs maisons, voulons et ordonnons, sur peine de la dicte malediction, que les dictes femmes soyent doresnavant tondues de leurs cheveux de moys en moys, et les ongles des doyts rongnez de sept jours en sept jours pour le plus.

Et pour eviter toutes noises et desbatz quy pourroyent survenir entre elles, et affin qu’elles ne se battent, ne s’esgratignent et se tyrent par les cheveulx, mandons et commandons à tous nos officiers et recteurs de nostre grande confrairie, ma dame saincte Souffrete6, qu’ils ayent à publier et denoncer les dictes graces et ordonnances par nous faictes par toutes les villes et citez des dicts royaulmes chrestiens, et excommunier tous ceulx et celles quy viendront et murmureront contre le present mandement. Et aussy la femme quy sera desobeissante à nos dicts mandemens et quy ne fera le commandement de son mary sera maudicte de Cupidon et Venus, dieux des amoureux. Sauf l’opposition des dictes femmes contredisantes à ladicte ordonnance, à laquelle opposition elles seront receues en baillant bonne et seure caution.

Donné en Papagosse, le penultième jour d’avril 1536.

Ainsy signé : Dirolon7,
AinsConseiller des amoureux.

La Complaincte du jeune Marié.

D’avoir deux femmes je n’ay pas grande envie,
Car la mienne a trop mauvaise teste :
Toûjours sans fin après moy noise7 et crie ;
Je la crains plus que fouldre ne tempeste.

Seigneurs, marchantz et gens d’eglise,
Quy lisez ce petit livret,
N’adjoustez foy à ma folye :
Pour courser7 les femmes l’ay faict.




1. Les personnages dont les noms suivent figurent, pour la plupart, dans la farce de Gringore, le Jeu du prince des Sots. V. l’analyse que le P. Menestrier a faite de cette pièce, dans son traité des Représentations en musique, p. 56, etc.

2. Maistre Jean du Pontalais, « dont il y a bien peu de gens qui n’aient ouï parler », comme dit Bonaventure Des Periers (Nouvelles XXII). Il étoit, selon Du Verdier (voy. sa Biblioth., in-fol., p. 749), chef et maistre des joueurs de moralitez et farces. Sans répéter tous les contes débités à son sujet, et auxquels La Monnoye a été l’un des premiers à ne pas ajouter foi, nous nous contenterons de dire qu’il devoit son nom au petit pont des Alles (pont Alais) jeté sur l’égout près de la pointe Saint-Eustache, et à deux pas duquel il dressoit ses tréteaux, et faisoit tapage de paroles grasses et de tambourins, à la grande indignation des prêcheurs de l’église voisine (voy. Des Periers, id.). Marot, dans son Coq-à-l’âne, Bèze, dans son Passavant (p. 19), ont parlé de lui, et Regnier a signé de son nom son épistre IIIe. — La pierre nommée le Pont-Alais n’a disparu des halles qu’en 1719.

3. Les dénominations de ce genre étoient alors très populaires. Dans le livre d’Henri Estienne, Dialogues du nouveau langage françoys italianisé, etc., se trouvent déjà des plaisanteries sur M. d’Argencourt, et M. Arnold Morel Fatio a très ingénieusement découvert que le nom de seigneur de Neri en Verbos, pris par l’auteur des Excellents traits de Vérité, n’étoit que l’anagramme d’une dénomination pareille : seigneur de rien en bourse.

4. Sur ce chef d’une des confréries joyeuses les plus célèbres alors, surtout à Rouen et à Évreux, voy. le Mercure de France, avril et juin 1725, Thiers, Traité des superstitions, t. 4, p. 546. Brantôme nomme les Conards de Rouen. V. Œuvres, édit. du Panthéon, I, pag. 301.

5. Soliman menaçoit la Hongrie et la flotte de Barberousse tenoit la Méditerranée. C’est en France, toutefois, qu’on devoit avoir le moins de peur des Turcs, puisqu’à cette époque même François Ier avoit fait alliance avec eux contre Charles-Quint.

6. Sainte misère. Borel écrit souffreté avec le même sens.

7. Pour Darolon ou Dariolon, sans doute. Ce seroit ainsi le diminutif de Daron, mot qui conserva jusqu’au XVIIIe siècle (voy. le Tableau parlant d’Anseaume) un sens assez deshonnête, et d’accord d’ailleurs avec celui qu’on donnoit à dariolette, son dérivé féminin. Regnier même emploie ce mot au masculin avec une acception peu équivoque dans le vers 200 de sa 5e satyre :

Doncq’ la mesme vertu, le dressant au poulet,
De vertueux qu’il fut le rend dariolet.

8. Le verbe noiser, souvent employé dans les fabliaux et dans le Roman de la Rose, commençoit à vieillir. V. Barbazan, Fabliaux, t. 2, Glossaire.

9. Dans le sens de courroucer ou bien encore de poursuivre. Dans l’Orléanois, ce mot s’emploie encore ainsi.