Lettres de Fadette/Première série/31

Imprimerie Populaire, Limitée (Première sériep. 70-72).

XXX

À la montagne


« J’ai une maisonnette si haut perchée dans la montagne que je l’ai appelée « Le nid d’Aigle », c’est là que vous viendrez me voir et tout de suite », m’écrivait mon amie. Il avait fait si chaud ce jour-là ; j’avais entendu, mêlées au bourdonnement des mouches, les rumeurs plus agaçantes encore des petits cancans hebdomadaires et j’étais lasse ; je trouvais mon village petit !… La tentation de m’en sauver fut trop forte, et me voici, la tête perdue dans les nuages, dans ce nid d’aigle suspendu dans une sapinière qui embaume et où ne vivent ni les mouches, ni les cancans ! On y entend les oiseaux, les feuilles et les sources qui chantent, on y voit des petits brouillards qui s’enroulent autour des cîmes comme des écharpes d’argent… et beaucoup de vert de toutes les teintes et un peu de bleu dans le ciel, du bleu qui ne saurait créer des diables comme dans les vallées d’en bas !

J’ai rêvé le jour, luné le soir, et dans ce paysage de légende sont remontés de mes souvenirs très lointains les contes qui ont charmé mes quinze ans, et qui me semblent aujourd’hui remplis de choses profondes que je ne pouvais deviner autrefois.

Je ne sais où j’ai lu ou entendu celui d’une fée blonde, fine, menue et jolie, enfermée par vengeance dans un palais de givre où elle devait demeurer jusqu’à ce que, le froid la gagnant, elle devînt la statue de glace ornant le palais de givre.

De sa prison, un jour, la fée vît distinctement les rayons du soleil dansant sur les montagnes voisines, elle crut entendre les appels des oiseaux et les soupirs des fleurs pâmées sous l’ardeur du soleil, et toute en émoi, ce fut son cœur, son pauvre petit cœur transi et muet depuis si longtemps qu’elle entendit chanter éperdument : — « Oh ! tais-toi ! tais-toi », faisait la petite fée angoissée, tu me tortures, je commençais à ne plus rien sentir dans l’engourdissement du froid ».

Mais le cœur, grisé par la vie entrevue, ne voulait pas se taire…

Alors la fée se dit : « À quoi bon un cœur si l’on ne peut pas aimer ? » Et de ses doigts blancs, elle arracha de sa poitrine la petite chose frémissante qui ne voulait pas se taire, et elle courut le cacher sous une grosse pierre, pensant que sa prison serait moins dure si elle ne l’entendait plus chanter.

Depuis qu’il n’y a plus de fées dans ma vie, en ai-je rencontré de pauvres être humains enfermés dans des prisons de glace et condamnés à y geler ! Les uns seuls, les autres avec des compagnons de misère, tous ne sachant que faire de leur cœur qui s’obstine à chanter quand eux-mêmes ne cherchent qu’à s’engourdir dans le froid qui les enserre.

C’est que les cœurs ont été faits pour ne jamais mourir et qu’ils ne peuvent pas comprendre qu’ils battront sans aimer. Ceux qui se résignent deviennent de pierre. Ils sont morts. Ceux qui se révoltent et que l’on écrase sous les pierres grises ne cessent pas de fredonner tout bas leur éternelle chanson ; elle monte, le jour, avec le parfum des fleurs, la nuit avec le tremblement des feuilles ; elle ne cessera jamais, puisque les cœurs vivants ne savent pas se taire et ne meurent pas.