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LETTRES


D’UN VOYAGEUR.




N° VII.




A Charles Didier.

Mon vieux ami, je t’ai promis de t’écrire une sorte de journal de mon voyage, si voyage il y a, de la vallée Noire à la vallée de Chamounix. Je te l’adresse, et te prie de pardonner la futilité de cette relation. A un homme triste et austère comme toi, il ne faudrait écrire que des choses sérieuses ; mais quoique plus vieux que toi de plusieurs années, je suis un enfant, et par mon éducation manquée et par ma fragile organisation. A ce titre j’ai droit à l’indulgence, et rien ne me siérait plus mal qu’une forme grave. Vous m’avez traité en enfant gâté, vous tous que j’aime, et toi surtout, rêveur sombre, qui n’as de sourire et de jeunesse qu’en me voyant cabrioler sur les sables mouvans et sur les nuages fantastiques de la vie.

Hélas ! gaieté perfide, qui m’as si souvent manqué de parole ! Rayon de soleil entre des nuées orageuses ! tu m’as fait souvent bien du mal ! tu m’as emporté dans les régions féeriques de l’oubli, et tu as laissé des spectres lugubres entrer dans les salles de ma joie et s’asseoir en silence à mon festin. Tu les as laissés monter en croupe sur mon cheval ailé, et lutter corps à corps avec moi jusqu’à ce qu’ils m’eussent précipité sur la terre des réalités et des souvenirs. N’importe ! sois béni, esprit de folie qui es à la fois le bon et le mauvais ange, souvent ironique et amer, le plus souvent sympathique et généreux ! Prends tes voiles bariolés, ô ma chère fantaisie, déploie tes ailes aux mille couleurs, emporte-moi sur ces chemins battus de tous que ma faiblesse m’empêche de quitter, mais où mes pieds n’enfoncent pas dans le sol, grâce à toi ! garde-moi dans l’humble sentiment de mon néant, dans la philosophique acceptation de ce néant si doux et si commode, qui s’ennoblit quelquefois par la victoire remportée sur de vaines aspirations... gaieté ! toi qui ne peux être vraie sans le repos de la conscience, et durable sans l’habitude de la force, toi qui ne fus point l’apanage de mes belles années et qui m’abandonnas dans celles de ma virilité, viens comme un vent d’automne te jouer sur mes cheveux blanchissans, et sécher sur ma joue les dernières larmes de ma jeunesse.

Et toi, mon cher vieux ami, prête-toi aux caprices de mon babil, et à l’absurdité de mes observations. Tu sais que je ne vais pas étudier les merveilles de la nature, car je n’ai pas le bonheur de les comprendre assez bien pour les regarder autrement qu’en cachette. Le désir de revoir des amis précieux et le besoin de locomotion m’entraînèrent seuls cette fois vers la patrie que tu as abandonnée. Il te sera peut-être doux d’en entendre parler, si peu et si mal que ce soit. Il est des lieux dont le nom seul rappelle des scènes enchantées, des souvenirs inénarrables. Puissé-je, en te les faisant traverser avec moi, éclaircir un instant ton front et soulever le fardeau des nobles ennuis qui le pâlissent !


Autun, 2 septembre.

A Dieu ne plaise que je médise du vin ! Généreux sang de la grappe, frère de celui qui coule dans les veines de l’homme ! que de nobles inspirations tu as ranimées dans les esprits défaillans ! que de brûlans éclairs de jeunesse tu as rallumés dans les cœurs éteints ! Noble suc de la terre, inépuisable et patient comme elle, ouvrant comme elle les sources fécondes d’une sève toujours jeune et toujours chaude, au faible comme au puissant, au sage comme à l’insensé ! — Mais il est ton ennemi, comme il est l’ennemi de la Providence, celui-là qui cherche en toi un stimulant à d’impurs égaremens, une excuse à des délires grossiers ! Il est le profanateur des dons célestes, celui qui veut épuiser tes ressources bienfaisantes, abdiquer et rejeter avec mépris dans la main de Dieu même le trésor de sa raison.

L’origine céleste de la vigne est consacrée dans toutes les religions. Chez tous les peuples, la Divinité intervient pour gratifier l’humanité d’un don si précieux. Selon notre Bible, le sang du vieux Noé fut agréable à Dieu, qui le sauva ainsi que la sève de la vigne, comme deux ruisseaux de vie à jamais bénis sur la terre.

J’ai vu, aux premiers jours du printemps, sous les berceaux de pampres qui s’enlacent aux figuiers de l’Adriatique, des matrones, drapées presque à la manière de l’ancienne Grèce, qui recueillaient avec soin, dans des fioles, ce qu’elles appelaient poétiquement les larmes de la vigne. La rosée limpide s’échappait goutte à goutte des nœuds de la branche, et coulait durant la nuit dans les vases destinés à la recevoir. J’aimais le soin religieux avec lequel ces femmes allaient enlever le précieux collyre aux premières clartés du matin, j’aimais les parfums exquis de la treille en fleurs, les brises de l’Archipel expirant sur les grèves de l’Italie, et le signe de croix qui accompagnait chaque nouvelle section du rameau sacré. C’était une sorte de cérémonie païenne conservée et rajeunie par le christianisme. Le culte du jeune Bacchus semblait mêlé à celui de l’enfant Dieu, et je ne suis pas sûr que l’antique Ohé, Evohé, ne vint pas mourir sur les lèvres de ces vieilles, à côté de l’amen catholique.

Le culte des divinités champêtres m’a toujours semblé la plus charmante et la plus poétique expression de la reconnaissance de l’homme envers la création. Je n’admets point de faux dieux, je les tiens tous pour des idées vraies, salutaires et grandes. Et quant à l’infaillibilité des religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit être souillée, comme tout ce qui tombe d’en haut dans le domaine de l’homme. Mais je crois à la sagesse des nations, à leur grandeur, à leur force, aux influences des contrées qu’elles habitent ; et conséquemment j’ai foi en la prééminence de certaines idées, en fait de croyance et de culte. L’éternelle vérité, à jamais voilée pour les hommes, s’est montrée un peu moins vague à ceux qui l’ont cherchée à travers une atmosphère plus pure et des cieux plus splendides. La nôtre est la plus belle, parce qu’elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austère qui l’a conçue, avec les grandes scènes pittoresques et l’ardent climat qui ont révélé à l’homme l’unité de Dieu. Celle du polythéisme est enivrante comme le doux pays qui l’a enfantée, mais j’y vois toutes les conditions d’excès et d’inconstance qui caractérisent pour l’homme une situation trop fortunée.

J’aime la fable de Bacchus, embryon engourdi dans la cuisse du Dieu, survivant, comme Noé, à un cataclysme, sauvé, comme lui, par une miraculeuse protection, et, comme lui, apportant aux hommes les bienfaits d’un nouvel arbre de vie. Mais, sur les trop fertiles coteaux de la Grèce, je vois la vigne croître et multiplier avec une abondance dont les hommes abusent bientôt, et, de la cuve où Evohé consacra de pures libations à son père, sort la troupe effrénée des hideux Satyres et des obscènes Thyades. Alors les peuples cherchent des jouissances forcenées dans un sage remède envoyé à leurs faiblesses et à leurs ennuis. La débauche insensée pollue les marches des temples ; le bouc, infect holocauste offert aux divinités rustiques, associe des idées de puanteur et de brutalité au culte du plaisir. Les chants de fête deviennent des hurlemens, les danses des luttes sanglantes où périt le divin Orphée : le dieu du vin s’est fait le dieu de l’intempérance, et le sombre christianisme est forcé de venir, avec ses macérations et ses jeûnes, ouvrir une route nouvelle à l’humanité ivre et chancelante pour la sauver de ses propres excès.

Si je cherche l’histoire du cultivateur postdiluvien dans la version plus simple et plus naïve du vieux Noé, je vois sa lignée user plus sobrement et plus religieusement du fruit divin. Première victime de son imprudence, il apprend à ses dépens que le sang de la grappe est plus chaud et plus vigoureux que le sien propre ; il tombe vaincu, et ses pieux enfans apprennent à s’abstenir, le même jour où ils ont connu une jouissance nouvelle. Sur les versans brûlans de la Judée, la vigne multiplie sobrement ses richesses, et l’homme, conservant une sorte de respect pour les divins effets de la plante précieuse, inscrit cette loi touchante dans son livre de la Sagesse : « Laissez le vin à ceux qui sont accablés par le travail, et la cervoise à ceux qui sont dans l’amertume du cœur ; les princes ne boiront pas le vin et la cervoise, ils les laisseront à ceux qui souffrent et à ceux qui travaillent dans l’amertume du cœur. »

Honneur aux âges primitifs ! amour aux antiques pasteurs ! regret à la jeunesse du monde ! Temps agréables au Seigneur, où l’homme cherchait la science sans qu’il fut possible de savoir le funeste usage qui serait fait de la science ; où la sagesse n’était pas un vain mot et correspondait, dans les codes des patriarches, aux besoins vrais et nobles de l’humanité ! vous paraissez grands et presque impossibles quand on vous compare aux sociétés modernes. Dieu, grand Dieu ! toi qui parlais sur la montagne pour dire aux hommes : Faites ceci, et qui voyais ta loi accomplie ; toi dont la parole descendait dans les tabernacles d’Israël, instruisait et dirigeait tes législateurs prosternés, que sens-tu pour nous désormais dans ton sein paternel, en voyant la terre asservie aux volontés impies et aux besoins insensés d’une poignée d’hommes pervers ; le mot sacré de Ici traduit par celui d’intérêt personnel, le labeur, remplacé par la cupidité ; les cérémonies augustes et saintes par des coutumes ineptes ou des mystères incompris ; tes lévites, par des pontifes ennemis du peuple ; la crainte de ton courroux ou de ton déplaisir par des hordes de soldats mercenaires, seul frein que les princes sachent employer, et que les peuples veuillent reconnaître !

Que penser d’un siècle où l’éducation morale est entièrement abandonnée au hasard, où la jeunesse n’apprend ni à régler ses besoins intellectuels ni à gouverner ses appétits physiques ; où on lui présente les livres des diverses religions, qu’on lui explique en souriant et en lui recommandant bien de ne croire à aucune ; où, pour tout précepte, on lui conseille de ne point se mettre mal avec la police aux premières orgies qu’elle se permettra, et de ne point professer trop haut la théorie des vices dont on lui abandonne la pratique ? Que lui apprend-on de l’amour, de cette passion qui s’éveille la première, et qui, dans le cœur de l’adolescent, est susceptible d’un développement si noble ? Rien, sinon qu’il faut faire pour les femmes le moins de sottises possible, jouer au plus fin avec les coquettes, s’abstenir de l’enthousiasme, se consoler avec les prostituées des défaites de la ruse ; en toute occasion, sacrifier à l’intérêt personnel, au plaisir ou à la fortune, le plus beau sentiment qui puisse germer dans les âmes neuves !

Que lui apprend-on de l’ambition, de cette soif de gloire et d’action qui étouffe bientôt les velléités d’affection exclusive, et qui souvent ne les laisse pas même éclore ? Lui dit-on qu’il faut gouverner cette ardeur généreuse, mettre au service de l’humanité les talens acquis et les forces employées ? Elle a lu, pendant les années d’enfance, quelque chose de semblable dans les écrits des antiques philosophes, et on lui apprend à les juger au point de vue littéraire ; puis, la société lui ouvre ses bras avides et son sein glacé. Donne-moi tes lumières, lui dit-elle ; donne-moi le fruit de tes sueurs et de tes veilles, et je te donnerai en retour des richesses pour satisfaire tous tes vices, car tu as des vices, je le sais, je les aime, je les protège, je les couvre de mon manteau, je les abrite mystérieusement de ma complaisance. Sers-moi, enrichis-moi, donne-moi tes talens et ton travail, fais-les servir à augmenter mes jouissances, à maintenir mon règne, à sanctionner mes turpitudes, et je t’ouvrirai les sanctuaires d’iniquité que je réserve à mes élus !

Ainsi, loin de développer et de diriger les deux sources de grandeur qui sont dans la jeunesse, la gloire et la volupté ; loin d’exalter ce qu’elles mêlent de divin à l’ardeur et à la jouissance de la vie, la société présente s’en sert pour abrutir l’homme et pour le rattacher à un matérialisme mortellement grossier. Elle se plaît à développer les instincts animaux. Elle crée et protège des antres de corruption, des moyens de toute espèce pour entretenir, ranimer ou satisfaire les besoins les plus ignobles et même les plus immondes fantaisies. Comment les jouissances naturelles, n’étant plus asservies à aucun frein moral, à aucune règle de législation, ne dégénéreraient-elles pas en excès ? Comment l’amour de la gloire ne deviendrait-il pas la soif de l’or ? Comment l’amour et le vin n’amèneraient-ils pas la débauche ?

Tout cela à propos d’une orgie de patriciens dont je viens d’être témoin dans une auberge !

J’ai bien voyagé dans ma vie, je me suis reposé dans bien des cabarets de village, j’ai dormi dans de bien sales tavernes, entre des bancs rompus et des débris de brocs rougis d’un vin acre et brutal ; j’ai failli avoir la tête fracassée par des routiers qui se battaient autour de moi ; j’ai entendu les métaphores obscènes et les chansons graveleuses des villageois endimanchés. J’ai vu des soldats ivres, des matelots en fureur ; j’ai vu des mendians affamés acheter de l’eau-de-vie avec l’unique denier de leur journée. J’ai vu des femmes jeunes et belles se rouler échevelées dans la fange, et de beaux esprits de diligence échanger des quolibets malpropres avec des servantes d’auberge. Qui n’a vu et entendu tout cela, pour peu qu’il ait voyagé avec peu d’argent ?

Or, je ne suis pas d’humeur intolérante, et quoique fort souvent ennuyé, fatigué et contrarié de semblables rencontres, je les ai toujours supportées avec un calme philosophique. De quel droit mépriserais-je la rudesse et le mauvais goût de l’homme privé d’éducation ? De quel front reprocherais-je à l’indigent d’abdiquer l’orgueil de l’intelligence humaine, quand moi et mes égaux sur l’échelle sociale, nous lui refusons l’exercice de cette intelligence, et nous en rejetons l’emploi ? Pourquoi, ô toi que nous avons réduit à l’état de bête de somme, ne chercherais-tu pas à rendre ton sort moins odieux en détruisant ta mémoire et ta raison, en buvant, comme dit Obermann en sa pitié sublime, l’oubli de tes douleurs ?

Eh quoi ! ta souffrance de tous les jours ne nous semble pas insupportable ; notre oreille n’est pas blessée de tes plaintes ; nos yeux voient sans dégoût tes sueurs sans relâche et sans terme ; notre cœur est insensible à ta misère, et les courtes heures de ta joie nous révoltent ! C’est bien assez, ô infortuné ! que ta peine soit méprisée. Que ton plaisir du moins passe en liberté ! Laissez courir l’orgie en haillons, laissez-la hurler à la porte de ces riches demeures, elle ne les franchira jamais ; laissez-la dormir sur les marches de ces palais, dont elle va du moins rêver les délices pendant toute une nuit….. Mais non ! il y a pour le peuple des règlemens de police. Les lupanars des grands sont ouverts à toute heure, les cabarets du pauvre se ferment la nuit, et le guet mène en prison celui qui n’a ni laquais ni voiture pour le transporter chez lui !

Écoutez ce que disent les riches pour autoriser ces injustices. « La gaieté des gens comme il faut n’est ni bruyante ni incommode. Celle du peuple est pire que cela, elle est dangereuse. Le peuple n’a pas le frein de l’éducation. » Et à ce propos les grands de ce siècle vous font de très nobles théories sur les distinctions nécessaires, sur les supériorités incontestables. Ils avouent qu’aujourd’hui la naissance est un préjugé, que l’or ne donne de mérite à personne. Ils déclarent que l’éducation seule établit une hiérarchie légitime et sainte. « Faites le peuple semblable à nous, disent-ils, et nous l’admettrons à l’égalité sociale. »

Ces hommes n’oublient qu’un point, c’est que, le peuple n’ayant pu encore se faire semblable à eux, ils se sont faits en attendant, quant aux vices et à la grossièreté, semblables au peuple.

Si j’ai bonne mémoire, je n’avais vu d’orgie de patriciens qu’aux théâtres de l’Odéon et de la Porte Saint-Martin. J’avoue que cela m’avait semblé très froid et très ennuyeux. Du reste, cela se pas- sait très convenablement. Deux ou trois personnages parlans, très occupés de leurs affaires, se consultaient dans des à parte sur toute autre chose que l’orgie, et le long de la table une douzaine de comparses, très bien costumés, soulevant en mesure des coupes de bois doré, les choquaient les unes contre les autres avec un bruit sourd, et

..... D’un ton mélancolique.
Entonnant tristement une chanson bachique.

J’étais donc très peu effrayé d’un dîner de jeunes gens qui se consommait à l’autre bout du jardin de l’auberge. La maison était pleine, en raison de la foire. Point de chambre où l’on put manger, point de salle commune qui ne fût encombrée de commis-voyageurs…..

J’en demande pardon à un mien camarade d’enfance qui me vend d’excellent vin, et pour qui je vendrais, au besoin, ma dernière paire de bottes ; j’en demande pardon à plusieurs commis-voyageurs qui m’ont écrit des injures à cause de je ne sais quelle mauvaise plaisanterie imprimée de mon fait je ne sais où. — J’en demande pardon, et sérieusement, je le jure, à la mémoire d’un seul dont le nom demeure enseveli dans des cœurs navrés. — Mais enfin, je le confesse à la face du ciel et de la terre, je ne peux pas souffrir les commis-voyageurs….. ou du moins je n’ai pas pu les souffrir jusqu’à ce jour, qui va peut-être me réconcilier à jamais avec eux.

Tant y a que, craignant les conversations littéraires, j’acceptai l’offre d’une infernale hôtesse, empoisonneuse et maléficière au-delà de ce qui a jamais été raconté par Gil Blas, sur le compte des aubergistes de toutes les Espagnes. Je laissai dresser dans un coin du jardin, derrière un espalier, une modeste table pour mes enfans, pour leur bonne et pour moi. J’avais l’air d’un curé de campagne escorté de sa gouvernante et de ses neveux.

H y avait, à l’autre bout de ce jardin, une grande table, et des convives de bonne humeur. Ce sont des gens comme il faut, m’avait dit l’hôtesse, la fleur des gentilshommes du pays ; c’est monsieur le comte, c’est monsieur le marquis, et puis monsieur de... Grâce à Dieu, je n’ai pas la mémoire des noms, celle des prénoms encore moins ; mais ma señora Leonarde en avait plein la bouche, et j’espérais voir une orgie aussi méthodiste que celles de l’Odéon et de la Porte-Saint-Martin. N’en déplaise à la noblesse, je l’ai fort peu fréquentée dans ma vie. Je sais qu’elle porte des gants, qu’elle a toujours le menton bien rasé, ou la barbe bien parfumée ; je sais qu’elle est agréable à voir : je ne me serais jamais douté qu’elle put être aussi désagréable à entendre.

Tu attends peut-être que je te raconte l’orgie.... Ma foi, tu te trompes bien. D’abord je n’ai assisté qu’à la partie musicale, à l’introduction, pour ainsi dire ; ensuite, j’étais masqué par les espaliers, et je ne voyais absolument rien. Enfin mon dîner et celui de ma famille fut terminé en dix minutes, et je me retirai plus satisfait qu’en sortant de l’Odéon ou de la Porte-Saint-Martin, car du moins là je n’avais rien payé en entrant. En ce moment je me sens presque réconcilié avec le procédé de Lucrèce Borgia, en voyant combien des seigneurs ivres peuvent se rendre insupportables au spectateur.

Je montai en diligence immédiatement après la représentation ; j’entendis le garçon d’écurie adresser au facteur de la diligence cette réflexion philosophique, en entendant le refrain d’une chanson par-dessus le mur. « Si c’était nous ! on dirait : v’là la canaille qui s’échauffe ! Mais comme c’est eux, on dit : v’là le beau monde qui s’amuse ! » La réponse philosophique de l’autre prolétaire fut aussi énergique que la circonstance le comportait ; n’était le sot usage qui ne permet plus, comme au temps de Dante et de Montaigne, d’écrire certains mots de la langue, je te la rapporterais, car l’obscénité du peuple est presque toujours empreinte de génie : c’est un appel sauvage et terrible à la justice de Dieu ; celle des grands n’est qu’un blasphème stupide. Rien ne le motive, et par conséquent, rien ne l’excuse...

O vous, que j’ai méconnus, et vers qui je m’incline en ce jour ! O commis-voyageurs ! je proteste que vous êtes fort ennuyeux, et que le bel esprit déborde en vous d’une manière désespérante. Mais je jure par Bacchus et par Noé, je jure par tous les vins bons et mauvais que vous débitez, que vous avez bien plus d’aménité, de politesse et de savoir-vivre, que les jeunes seigneurs de province. Je dépose, et je signerais de mon sang, que vous vous conduisez cent fois mieux dans les auberges, que vos manières sont excellentes au prix des leurs, et qu’il vaut mieux mille fois tomber en votre compagnie et supporter vos récits de table d’hôte, que de se trouver seulement à cinquante toises de la table des gens comme il faut. — Que la paix soit faite entre nous, et ne m’écrivez plus d’injures, ou tout au moins affranchissez vos lettres, s’il vous plaît.

Et toi, vieux ami des poètes ! généreux sang de la grappe ! toi, que le naïf Homère et le sombre Byron lui-même chantèrent dans leurs plus beaux vers, toi qui ranimas long-temps le génie dans le corps débile du maladif Hoffmann ! toi qui prolongeas la puissante vieillesse de Goethe, et qui rendis souvent une force surhumaine à la verve épuisée des plus grands artistes ! pardonne si j’ai parlé des dangers de ton amour ! Plante sacrée, tu crois au pied de l’Hymète, et tu communiques tes feux divins au poète fatigué, lorsqu’après s’être oublié dans la plaine, et voulant remonter vers les cimes augustes, il ne retrouve plus son ancienne vigueur. Alors tu coules dans ses veines et tu lui donnes une jeunesse magique ; tu ramènes sur ses paupières brûlantes un sommeil pur, et tu fais descendre tout l’Olympe à sa rencontre dans des rêves célestes. Que les sots te méprisent, que les fakirs du bon ton te proscrivent, que les femmes des patriciens détournent les yeux avec horreur en te voyant mouiller les lèvres de la divine Malibran. Elles ont raison de défendre à leurs amans de boire devant elles. Les imaginations de ces hommes-là sont trop souillées, leurs mémoires sont remplies de trop d’ordures, pour qu’il soit prudent de mettre à nu le fond de leur pensée. Mais viens, ô ruisseau de vie ! couler à flots abondans dans la coupe de mes amis ! Disciples du divin Platon, adorateurs du beau, ils détestent la vue comme la pensée de ce qui est ignoble, ils veulent que tout soit pur dans la joie ; que la femme chaste ne cesse point de l’être à table ; que l’adolescent ne souille pas ses lèvres d’un rire cynique ; que l’artiste puisse dire toute son ambition, et qu’elle ne fasse sourire personne. Ils veulent enfin, ils peuvent, ils osent livrer tout le trésor de leur ame, et n’avoir rien à réclamer les uns aux autres quand le jour bleuâtre nous surprend à table dans la mansarde, et glisse, tendre et timide, un reflet d’azur sur la dorure rougissante des flambeaux expirans ; ou bien, quand à la campagne, assis en plein air, autour des flacons et des fruits, l’aube nous trouve au jardin, en face de la pleine lune, et nous voit rire de sa face pâle qui ressemble à une femme peureuse ou distraite, essayant, mais trop tard, de se retirer décemment chez elle avant l’éclat du soleil. O belles nuits de l’été brûlant qui vient de s’écouler, et qui ne nous sera peut-être pas rendu avant bien d’autres années ! aurores sans rosée, veillées d’Italie ! doux repos sur les gazons ! chants de la fauvette si mélodieux et si passionnés au lever de Vénus ! étoiles si belles à l’heure du combat, entre le jour et la nuit ! parfums du crépuscule ! extases et silences, suivis de douces paroles et de joyeux rires ! venez encore charmer nos jours sans ambition et nos nuits sans rancunes, et que le madère régénérateur, que le Champagne facétieux, viennent d’heure en heure chasser le sommeil et dégourdir le cerveau quand mes amis sont ensemble, et quand je suis avec eux !


De Châlons à Lyon.

Étendu sur le plancher du tillac, et roulé dans mon manteau, j’ai dormi d’un profond sommeil sur le bateau à vapeur, en attendant que le jour vînt éclairer les rives plates, et quoi qu’en disent les indigènes, fort peu riantes de la Saône. Quelle est cette figure honnête et douce qui semble protéger mon sommeil insouciant, et empêcher les pieds des mariniers de me traiter comme un ballot ? C’était bien la peine d’étudier Lavater et Spurzheim, pour juger si mal un visage ! Le fait est qu’hier je me suis trompé complètement, et que prenant ce bon jeune homme pour un des débauchés de l’auberge, j’ai refusé avec sauvagerie l’offre amicale de sa voiture. Il est vrai que sur le plancher du paquebot nous voici tous égaux, et que s’il prend envie au patricien de railler ma figure de séminariste et mes manières de paysan, la politesse et la gratitude n’enchaînent pas ma langue, je pourrai lui dire son fait et celui de ses amis... Mais il ne me semble ni malveillant, ni hautain. Attendons.

Rencontre d’un ancien ami, vraie bonne fortune en voyage. Facétieux et mordant, il m’aide à oublier que je suis rompu de fatigue. Il burine chaque passager, des pieds à la tête, par un seul mot pittoresque. Mon cœur s’était serré en l’apercevant, car sa présence me rappelle des siècles entiers, des rêves étranges, une vie terrible, dont il fut jadis le spectateur calme et compatissant. Mais il semble deviner la place du cœur où je suis écorché vif, et il n’y touche point. Il rit, il raille, il parle comme Callot dessine. Prendre la vie du côté bouffon quand on a bu jusqu’à la lie tout ce qu’elle a de sérieux, c’est le fait d’une haute philosophie ; chez moi, je l’avoue, ce n’est l’effet que d’une grande faiblesse. Qu’importe ? Je ris, je suis heureux pendant une heure ; il me semble que je suis né d’hier.

Paul a l’œil éminemment artiste, et je vois tous les objets que la rive emporte derrière nous, à travers sa fantaisie moqueuse. Le clocher de Mâcon me fait rire aux éclats ; je n’aurais jamais cru qu’un clocher put tant me divertir. Et cependant Paul ne rit jamais ; sa gaieté grave, celle des enfans, expansive et bruyante, l’excellente figure et l’obligeance délicate du légitimiste, la consternation d’Ursule qui se croit en pleine mer, mon sans-gêne bohémien, c’en est assez pour nous trouver tous camarades, et faire société commune à l’auberge de Lyon.

— Comment s’appelle notre ami ? dit Paul à demi-voix en me montrant le légitimiste.

— Le diable m’emporte si je le sais.

— Demandons-lui ses papiers, reprend Paul avec dignité.

Inspection faite de son passeport, il est patricien ; il faut bien le lui pardonner. Il est riche ; cela nous est fort indifférent, preuve qu’il est inutile de connaître le nom et la position des gens. Il est aimable, modeste et bien élevé. Qu’avons-nous besoin d’en savoir davantage ? — Il va à Genève ; nous irons tous ensemble ; mais non. Paul nous quitte et descend le Rhône. Son destin ou sa fantaisie l’emporte par là. L’ami improvisé, moi et ma famille, nous prenons la poste à frais communs et nous verrons ce soir le lac de Nantua.


Nantua.

Montagnes sans grandeur, lac sans étendue, végétation pauvre, paysage sans caractère pour quiconque a vu les Alpes. Et cependant, çà et là, un aspect singulier, une masse de roches tendres étrangement découpées, des bastions et des piliers que l’on croirait construits et sculptés par la main de l’homme, des angles de montagnes s’ouvrant sur de fraîches vallées, des sites sans noblesse, mais pleins de variété, et se succédant avec profusion sous les yeux, non ravis, mais occupés ; voilà comme le Bugey m’est apparu cette fois. Jadis je l’ai trouvé hideux. — Ne lis jamais mes lettres avec l’intention d’y apprendre la moindre chose certaine sur les objets extérieurs. Je vois tout au travers des impressions personnelles. Un voyage n’est pour moi qu’un cours de psychologie et de physiologie dont je suis le sujet, soumis à toutes les épreuves et à toutes les expériences qui me tentent, condamné à subir toute l’adulation et toute la pitié que chacun de nous est forcé de se prodiguer alternativement à soi-même, s’il veut obéir naïvement à la disposition du moment, à l’enthousiasme ou au dégoût de la vie, au caprice du califourchon, à l’influence du sommeil, à la qualité du café dans les auberges, etc., etc.

Nous nous sommes mis en tête de trouver des beautés, car on nous a déclaré sur l’honneur que ce pays a des beautés de premier ordre, et nous en croyons l’auteur du renseignement. — Nous prenons un char suisse, et nous nous faisons conduire à Mériat par une pluie battante, accompagnée de coups de tonnerre brusques, imprévus, et d’un son bizarre comme la forme des rochers qui les répercutent. Le guide se trompe de route et gravit la montagne, au lieu de descendre dans le ravin. La pluie redouble ; aucune espérance de déjeuner sur l’herbe. Nous déjeunons philosophiquement dans le char. On casse le gouleau d’une bouteille, et nous trinquons avec un phlegme britannique, quand tout à coup nous nous voyons à trois lignes du précipice. L’Automédon mouillé, et de très méchante humeur, s’est aperçu de sa méprise. Il a voulu retourner sur ses pas, le chemin est trop étroit. Le cheval refuse de se casser le cou ; c’est donc au char de subir toutes les conséquences de sa conformation incommode et de l’ankylose de ses ressorts. La difficulté de l’entreprise décourage le guide. Il nous laisse une roue dans l’abîme, et le verre à la main, fort empêchés de descendre, encore plus empêchés de demeurer.

Heureusement nous rions aux éclats, et jamais on ne se tue en riant. Nous trouvons moyen de sortir de la boîte de cuir, nous soulevons le véhicule, nous portons le cheval, nous rossons le cocher, et j’en suis quitte pour un verre de vin répandu tout entier dans la poche de ma blouse.

Enfin, nous rentrons dans le ravin, non pas perpendiculairement, comme nous en étions menacés, mais par un joli chemin couvert de fleurs sauvages, toutes brillantes de pluie, et bordé d’un ruisseau qui devient torrent et grossit de minute en minute. La pluie fouette les sapins échevelés ; des nuages courent sur les flancs de la gorge ; le brouillard enveloppe les cimes ; et par mille angles du sentier qui serpente au sein des noires forêts, nous pénétrons dans une région vraiment sublime de tristesse.

Pas une figure humaine, pas un toit de chalet. Deux remparts à pic couverts d’arbres vivaces qui semblent croître sur la tête les uns des autres, nous pressent, nous étreignent, et semblent, par leurs détours multipliés, nous pousser et nous enfermer dans d’inextricables solitudes.

J’ai vu beaucoup de sites plus grandioses, je n’en ai guère vu de plus austères. Les plus belles veines des Alpes, des Pyrénées et des Apennins ne produisent pas une végétation plus robuste et plus imposante ; nulle part je n’ai vu d’aussi belles forêts de sapins gigantesques, élancés, fiers, touffus, et par leur nombre et parleur situation escarpée, semblant braver la destruction, et renaître sous les coups de la foudre et de la cognée.

A Mériat, les restes de la Chartreuse consistent en quelques belles arcades chargées de plantes pariétaires et à demi ensevelies dans les éboulemens de la montagne que le gazon a recouverts ; le portail est encore debout et conserve son air monastique. Le torrent se précipite avec fracas derrière la Chartreuse, roule à côté et se laisse tomber sur l’angle d’un bâtiment détaché qu’il achève de dégrader, et qu’il semble prêt à emporter tout-à-fait dans un jour d’orage. Quel était l’emploi de ce bâtiment au temps des moines ? Je me suis imaginé que c’était le lieu pénitentiaire, et que la cataracte devait rouler sur la voûte d’un cachot humide et plein de terreurs. A moi permis : il n’y a là pour cicérone que deux géans silencieux et farouches, le garde-forestier et sa fille, participant l’un et l’autre de la nature des sapins du pays, fiers comme des hidalgos ruinés, déclarant qu’ils ne sont ni aubergistes ni cabaretiers, et nonobstant vendant aux rares curieux qui vont les visiter tout ce qu’on peut trouver dans un cabaret pour de l’argent.

Ce site m’a paru, au milieu de la pluie, mélancolique, froid, et admirablement choisi pour une vie éternellement uniforme et pour des hommes voués au culte de l’idée unique et absolue. Point de perspectives, point de contrastes, des pentes de gazon d’un vert égal et magnifique, des profondeurs de forêts sans issue, sans la moindre échappée pour le regard et la pensée ; partout des sapins des prairies étroites, et des forets coupées par l’invincible rempart de la montagne, par les éternels brouillards….. Je dis éternels, quoique je n’aie passé là qu’une heure. S’ils ne le sont pas, s’il y a jamais un beau soleil sur la Chartreuse de Mériat, si le torrent roule quelquefois limpide et calme, si la tristesse y soulève un instant ses sombres voiles, et si un pareil site s’avise de vouloir sourire, je le déclare ponsif, comme on dit dans les ateliers de peinture, c’est-à-dire pleutre, manqué, à côté du beau. Je le déshérite de ma sympathie, je lui retire mon souvenir, et je tiens pour épiciers et mal appris tous les voyageurs qui s’y rendront par un beau temps.

Je me suis mouillé jusqu’aux os, ce qui m’a parfaitement guéri homœopathiquement d’un rhume obstiné, c’est-à-dire que j’ai échangé une toux supportable contre une -grosse fièvre qui m’a forcé de passer la nuit dans une auberge de village, presque à la porte de Genève.

Mais j’ai salué le Mont-Blanc de ma fenêtre à mon réveil, et j’ai vu sous mes pieds tout ce beau pays de Gex, étendu comme un immense tapis bigarré, au pied de la Savoie, forteresse neigeuse élevée à l’horizon.


Genève.

— Messieurs, où descendez-vous ?

C’est le postillon qui parle. — Réponse. — Chez M. Listz. — Où loge-t-il, ce monsieur-là ?

J’allais précisément vous adresse la même question.

— Qu’est-ce qu’il fait ? Quel est son état ?

— Artiste.

— Vétérinaire ?

— Est-ce que tu es malade, animal ?

— C’est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire chez lui.

On nous fait gravir une rue à pic, et l’hôtesse de la maison indiquée nous déclare que Listz est en Angleterre.

— Voilà une femme qui radote, dit un autre passant. M. Listz est un musicien du théâtre ; il faut aller le demander au régisseur.

— Pourquoi non ? dit le légitimiste. Et il va trouver le régisseur. Celui-ci déclare que Listz est à Paris. — Sans doute, lui fais-je avec colère, il est allé s’engager comme flageolet dans l’orchestre Musard, n’est-ce pas ?

— Pourquoi non ? dit le régisseur.

— Voici la porte du casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles qui prennent des leçons de musique connaissent M. Listz.

— J’ai envie d’aller parler à celle qui sort maintenant avec un cahier sous le bras ? dit mon compagnon.

— Et pourquoi non ? d’autant plus qu’elle est jolie.

Le légitimiste fait trois saints à la française, et demande l’adresse de Listz dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit, baisse les yeux, et avec un soupir étouffé, répond que M. Listz est en Italie.

— Qu’il soit au diable ! Je vais dormir dans la première auberge venue ; qu’il me cherche à son tour.

A l’auberge, on m’apporte bientôt une lettre de sa sœur.

« Nous t’avons attendu, tu n’es pas exact, tu nous ennuies ; va au diable ! cherche-nous ! nous sommes partis.

« ARABELLA. »

«  P. S. Vois le major et viens avec lui nous trouver. »

— Qu’est-ce que le major ?

— Que vous importe ? dit mon ami le légitimiste.

Au fait ! — Garçon, allez chercher le major. Le major arrive. Il a la figure de Méphistophélès et la capote d’un douanier. Il me regarde des pieds à la tête, et me demande qui je suis.

— Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d’Arabella.

— Ah ! ah ! je cours chercher un passeport.

— Cet homme est-il fou ?

— Non pas, demain nous partons pour le Mont-Blanc.

Nous voici à Chamounix, la pluie tombe, et la nuit s’épaissit. Je descends au hasard à l’Union, que les gens du pays prononcent Oignon, et, cette fois, je me garde bien de demander l’artiste européen par son nom. Je me conforme aux notions du peuple éclairé que j’ai l’honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage. Blouse étriquée, chevelure longue et désordonnée, chapeau d’écorce défoncé, cravate roulée en corde, momentanément boiteux, et fredonnant habituellement le Dies irœ d’un air agréable.

— Certainement, monsieur, répond l’aubergiste, ils viennent d’arriver, la dame est bien fatiguée, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez l’escalier ; ils sont au n° 13.

— Ce n’est pas cela, pensai-je, mais n’importe, je me précipite dans le n" 13, déterminé à me jeter au cou du premier Anglais spleenétique qui me tombera sous la main. J’étais crotté de manière à ce que ce fût là une charmante plaisanterie de commis-voyageur.

Le premier objet qui s’embarrasse dans mes jambes, c’est ce que l’aubergiste appelle la jeune fille. C’est Puzzi à califourchon sur le sac de nuit, et si changé, si grandi, la tête chargée de si longs cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si féminine, que, ma foi, je m’y perds, et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui ôte mon chapeau en lui disant : Beau page, enseigne-moi où est Lara ?

Du fond d’une capote anglaise sort, à ce mot, la tête blonde d’Arabella ; tandis que je m’élance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un cri de surprise ; nous formons un groupe inextricable d’embrassemens, tandis que la fille d’auberge, stupéfaite de voir un drôle si crotté, et que jusque-là elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi belle dame qu’Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va répandre dans la maison que le n" 13 est envahi par une troupe de gens mystérieux, indéfinissables, chevelus comme des sauvages, et où il n’est pas possible de reconnaître les hommes d’avec les femmes, les valets d’avec les maîtres. — Histrions ! dit gravement le chef de cuisine d’un air de mépris, et nous voilà stygmatisés, montrés au doigt, pris en horreur. Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux époux se concertent pour nous demander pendant le souper une petite représentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte raisonnable. C’est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus scientifique que j’aie faite dans ma vie.

Les insulaires d’Albion apportent avec eux un fluide particulier que j’appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent, aussi peu accessibles à l’atmosphère des régions qu’ils traversent que la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n’est pas seulement grâce aux mille précautions dont ils s’environnent, qu’ils sont redevables de leur éternelle impassibilité. Ce n’est pas parce qu’ils ont trois paires de breeches, les unes sur les autres, qu’ils arrivent parfaitement secs et propres malgré la pluie et la fange ; ce n’est pas non plus parce qu’ils ont des perruques de laine, que leur frisure raide et métallique brave l’humidité ; ce n’est pas parce qu’ils marchent chargés chacun d’autant de pommade, de brosses et de savon, qu’il en faudrait pour adoniser tout un régiment de conscrits bas-bretons, qu’ils ont toujours la barbe fraîche et les ongles irréprochables. C’est parce que l’air extérieur n’a pas de prise sur eux ; c’est parce qu’ils marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une cloche de cristal épaisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils regardent en pitié les cavaliers que le vent défrise, et les piétons dont la neige endommage la chaussure. Je me suis demandé, en regardant attentivement le crâne, la physionomie et l’attitude des cinquante Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour des tables d’hôtes de la Suisse, quel pouvait être le but de tant de pèlerinages lointains, périlleux et difficiles, et je crois avoir fini par le découvrir, grâce au major que j’ai consulté assidûment sur cette matière. Voici : pour une Anglaise, le vrai but de la vie est de réussir à traverser les régions les plus élevées et les plus orageuses sans avoir un cheveu dérangé à son chignon. — Pour un Anglais, c’est de rentrer dans sa patrie après avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni troué ses bottes. C’est pour cela qu’en se rencontrant le soir dans les auberges après leurs pénibles excursions, hommes et femmes se mettent sous les armes et se montrent, d’un air noble et satisfait, dans toute l’imperméabilité majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n’est pas leur personne, c’est leur garde-robe qui voyage, et l’homme n’est que l’occasion du porte-manteau, le véhicule de l’habillement. Je ne serais pas étonné de voir paraître à Londres des relations de voyage ainsi intitulées : Promenades d’un chapeau dans les marais Pontins. — Souvenirs de l’Helvétie, par un collet d’habit. — Expédition autour du monde, par un manteau de caoutchouc. — Les Italiens tombent dans le défaut contraire. Habitués à un climat égal et suave, ils méprisent les plus simples précautions, et les variations de la température les saisissent si vivement dans nos climats, qu’ils y sont aussitôt pris de nostalgie ; ils les parcourent avec un dédain superbe, et, portant le regret de leur belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut à tout ce qu’ils voient. Ils ont l’air de vouloir mettre en loterie l’Italie comme une propriété, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si quelque chose pouvait ôter l’envie de passer les Alpes, ce serait l’espèce de criée qu’il faut subir à propos de toutes les villes et de tous les villages, dont les noms seuls font battre le cœur et enfler la voix d’un Italien aussitôt qu’il les prononce.

Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les Allemands. Excellens piétons, fumeurs intrépides, et tous un peu musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent de tous les ennuis de l’auberge avec le cigare, le flageolet ou l’herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l’ostentation de la fortune, et ne se montrent pas plus qu’ils ne parlent. Ils passent inaperçus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur oisiveté.

Quant à nous autres Français, il faut bien avouer que nous savons voyager moins qu’aucun peuple de l’Europe. L’impatience nous dévore, l’admiration nous transporte ; nos facultés sont vives et saisissantes, mais le dégoût nous abat au moindre échec. Quoique notre home soit généralement peu comfortable, il exerce sur nous une puissance qui nous poursuit jusqu’aux extrémités de la terre, nous rend revêches et mal habiles à supporter les privations et les fatigues, et nous inspire les plus puérils et les plus inutiles regrets. Imprévoyans comme les Italiens, nous n’avons pas leur force physique pour supporter les inconvéniens de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous sommes à la guerre, ardens au début, démoralisés à la débandade. Quiconque voit le départ d’une caravane française dans les chemins escarpés de la Suisse, peut bien rire de cette joie impétueuse, de ces courses folles sur les ravins, de cette hâte facétieuse, de toute cette peine perdue, de toute cette force prodiguée à l’avance sur les marges de la route, et de cette vaine attention donnée avec enthousiasme aux premiers objets venus. Celui-là peut être bien certain qu’au bout d’une heure la caravane aura épuisé tous les moyens possibles de se lasser au physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera dispersée, triste, harassée, se traînant avec peine jusqu’au gîte, et n’ayant donné aux véritables sujets d’admiration qu’un coup d’œil distrait et fatigué.

Or, tout ceci n’est peut-être pas aussi inutile à noter qu’il te semble. Un voyage, on l’a dit souvent, est un abrégé de la vie de l’homme. La manière de voyager est donc le critérium auquel on peut connaître les nations et les individus ; l’art de voyager, c’est presque la science de la vie.

Moi, je me pique de cette science des voyages. Mais combien, à mes dépens, je l’ai acquise ! Je ne souhaite à personne d’y arriver au même prix, et j’en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d’idées faites et d’habitudes volontaires.

Si je sais voyager sans ennui et sans dégoût, je ne me pique pas de marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans être mouillé. Il n’est au pouvoir d’aucun Français de se procurer la quantité nécessaire de fluide britannique pour échapper entièrement à toutes les intempéries de l’air. Mes amis sont dans le même cas, de sorte que tout le long du chemin notre toilette a été un sujet de scandale et de mépris pour les touristes pneumatiques. Mais quel dédommagement on trouve à se jeter à terre pour se reposer sur la première mousse venue, à s’enfumer dans le chalet, à traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins difficiles, à poursuivre dans les prairies spongieuses l’Apollon aux ailes blanches ocellées de pourpre, à courir le long des buissons après la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la terre ! le tout sauf à paraître le soir devant les Anglais, hâlé, crépu, poudreux, fangeux ou déchiré ; sauf à être pris pour un saltimbanque et à se donner la comédie en la promettant aux autres.

Au reste, nous fumes un peu réhabilités à Chamounix par l’apparition du major fédéral en uniforme et par l’arrivée du légitimiste. Leurs excellentes manières et la dignité gracieuse d’Arabella rétablirent le silence, sinon la sécurité autour de nous. Je crois bien nonobstant que les couverts d’argent furent comptés trois fois ce soir-là ; et, pour ma part, j’entendis mistress ** et milady **, mes voisines, deux jeunes douairières de cinquante à soixante ans, barricader leur porte, comme si elles eussent craint une invasion de Cosaques.

— Ne pensez-vous pas, dit le major, qu’un pays tout entier converti en hôtellerie pour toutes les nations ne peut garder aucun caractère de nationalité ?

— Mais ne peut-on adresser le même reproche à votre Suisse ? lui dis-je.

— Hélas ! qui vous en empêche ? reprit-il.

— Cette Suisse qui feint de prendre une attitude fière, dit Franz, et qui, tandis que plusieurs milliers d’Anglais y étalent leur oisiveté, chasse les réfugiés de son territoire ! cette république qui s’unit aux monarchies pour traquer comme des bêtes fauves les martyrs de la cause républicaine !

Un roulement de tambour nous interrompit.

— Quel est ce bruit belliqueux ? dit Arabella.

— C’est la gelée qui commence, et le tambour qui l’annonce aux habitans de la vallée, afin qu’ils allument des feux auprès des pommes de terre.

La pomme de terre est l’unique richesse de cette partie de la Savoie. Les paysans pensent qu’en établissant une couche de fumée sur la région moyenne des montagnes, ils interceptent l’air des régions supérieures, et préservent de son atteinte le fond des gorges. J’ignore s’ils font bien. Si je voyageais aux frais d’un gouvernement, d’une société savante ou seulement d’un journal, j’apprendrais cela, et bien d’autres choses encore, que je risque fort de ne savoir jamais mieux que la plupart de ceux qui en parlent et en décident. Ce que je sais, c’est que cette ligne de feux, établis comme des signaux tout le long du ravin, m’offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils perçaient de taches rouges et de colonnes de fumée noire le rideau de vapeur d’argent où la vallée était entièrement plongée et perdue. Au-dessus des feux, au-dessus de la fumée et de la brume, la chaîne du Mont-Blanc montrait une de ses dernières ceintures granitiques, noire comme l’encre et couronnée de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient nager dans le vide. Sur quelques cimes, que le vent avait balayées, apparaissaient dans un firmament pur et froid de larges étoiles. Ces pics de montagnes, élevant dans l’éther un horizon noir et resserré, faisaient paraître les astres étincelans. L’œil sanglant du Taureau, le farouche Aldébaran, s’élevait au-dessus d’une sombre aiguille de granit, qui semblait le soupirail de volcan d’où cette infernale étincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, étoile bleuâtre, pure et mélancolique, s’abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme de compassion et de miséricorde tombée du ciel sur la pauvre vallée, mais prête à être saisie en chemin par l’Esprit perfide des glaciers.

Ayant trouvé ces deux métaphores, dans un grand contentement de moi-même, je fermai ma fenêtre. Mais en cherchant mon lit, dont j’avais perdu la position dans les ténèbres, je me fis une bosse à la tête contre l’angle du mur. C’est ce qui me dégoûta de faire des métaphores tous les jours subséquens. Mes amis eurent l’obligeance de s’en déclarer singulièrement privés.

Ce que j’ai vu de plus beau à Chamounix, c’est ma fille. Tu ne peux te figurer l’aplomb et la fierté de cette beauté de huit ans, en liberté dans les montagnes. Diane enfant devait être ainsi, lorsque, inhabile encore à poursuivre le sanglier dans l’horrible Erymanthe, elle jouait avec de jeunes faons sur les croupes amènes de l’Hybla. La fraîcheur de Solange brave le hâle et le soleil. Sa chemise entr’ouverte laisse à nu sa forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immaculée. Sa longue chevelure blonde flotte en boucles légères jusqu’à ses reins vigoureux et souples, que rien ne fatigue, ni le pas sec et forcé des mules, ni la course au clocher sur les pentes rapides et glissantes, ni les gradins de rochers qu’il faut escalader durant des heures entières. Toujours grave et intrépide, sa joue se colore d’orgueil et de dépit quand on cherche à aider sa marche. Robuste comme un cèdre des montagnes et fraîche comme une fleur des vallées, elle semble deviner, quoiqu’elle ne sache pas encore le prix de l’intelligence, que le doigt de Dieu l’a touchée au front, et qu’elle est destinée à dominer un jour, par la force morale, ceux dont la force physique la protège maintenant. Au glacier des Bossons, elle m’a dit : « Sois tranquille, mon George, quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc, »

Son frère, quoique plus âgé de cinq ans, est moins vigoureux et moins téméraire. Tendre et doux, il reconnaît et révère instinctivement la supériorité de sa sœur ; mais il sait bien aussi que la bonté est un trésor. « Elle te rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai heureux. »

Éternel souci, éternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, âpres aux moindres jouissances, habiles à se les procurer, soit par l’obsession, soit par l’opiniâtreté, égoïstes avec candeur, instinctivement pénétrés de leur trop légitime indépendance, les enfans sont nos maîtres, quelque fermeté que nous feignions vis-à-vis d’eux. Entre les plus fougueux et les plus incommodes, les miens se distinguent, malgré leur bonté naturelle ; et j’avoue que je ne sais aucune manière de les plier à la forme sociale, avant que la société leur fasse sentir ses angles de granit et ses herses de fer. J’ai beau chercher quelle bonne raison on peut donner à un esprit sortant de la main de Dieu, et jouissant de sa libre droiture, pour l’astreindre à tant d’inutiles et folles servitudes. A moins d’habitudes que je n’ai pas, et d’un charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas comment j’oserais exiger que mes enfans reconnussent la prétendue nécessité de nos ridicules entraves. Je n’ai donc qu’un moyen d’autorité, et je l’emploie quand il faut, c’est-à-dire fort rarement ; c’est une volonté absolue, sans explication et sans appel. C’est ce que je ne conseille à personne d’essayer, s’il n’a les moyens de se faire aimer autant que craindre. Moi, j’en fais mon affaire.

J’aime beaucoup les systèmes, le cas d’application excepté. J’aime la foi saint-simonienne, j’estime fort le système de Fourrier, Je révère ceux qui, dans ce siècle maudit, n’ont subi aucun entraînement vicieux, et qui se retirent dans une vie de méditation et de recherche, pour rêver le salut de l’humanité. Mais je crois qu’avec la moindre vertu mise en action, et soutenue par une certaine énergie, on en ferait plus qu’avec toute la sagesse des nations délayée dans des délibérations littéraires, et enfouie dans des conciliabules philantropiques. Cela me vient non à propos de l’éducation de mes enfans, mais à propos de celle du genre humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant les précipices de la Tête-Noire, a Enfantin, me disait-il, est un homme de talent et un homme de bien ; sont-ce les hommes qui lui ont manqué ? est-ce le système qui a manqué aux hommes ?

— Enfantin et le système ont péché tous deux, lui répondis-je, et les hommes n’ont pas manqué. Ma curiosité sympathique a pénétré assez avant dans la société saint-simonienne pour savoir qu’elle fut et qu’elle est encore composée d’ames d’élite, prêtes à recevoir la manne sacrée, et à conserver pure, sinon à répandre beaucoup, la bonne semence.

— De quoi accusez-vous Enfantin ? n’est-ce pas un digne homme ?

— Je l’accuse de n’être point un grand homme .

— Et le système, que lui reprochez-vous ?

— D’être un système et non un principe. Non-seulement un principe n’a pas besoin d’avoir un système à sa suite, il faut encore qu’il n’en ait pas, tant que ce principe n’est pas incarné dans un homme ou dans des hommes tout puissans. Remarquez bien qu’il ne s’agit pas ici de gouverner un état social, mais de le constituer. Nous n’avons pas à examiner ce que doivent être les pouvoirs établis et ceux qui les représentent ; nous songeons à fonder une société nouvelle. L’intelligence du siècle infiniment cultivée, admirablement exercée à la spéculation et au développement de la pensée sous toutes ses formes, a déjà produit, depuis dix ans, cent fois plus de formes sociales qu’il n’en faut pour rendre le genre humain heureux, excellent et sublime. Cependant nous ne voyons guère le bien que nous en avons ressenti, et il n’existe pas dix hommes en France qu’une conviction ait satisfaits et unis solidement. Le mal vient, à mes yeux, de ce que des hommes au-dessous de leur mission, ayant été acceptés pour représentans, ou tout au moins pour conservateurs du principe de réforme, tandis qu’on délayait des idées et qu’on bâtissait des chartes, on a laissé évaporer le principe. Au jour de l’épreuve, au lieu d’adeptes et de travailleurs, on n’a plus trouvé que les réclamations et les exigences des examinateurs et des donneurs d’avis. On aura beau dire qu’il faut conduire les hommes par des lois, et qu’avant de détruire l’ordre ancien, il faut construire le nouveau : il est certain qu’on ne fait rien de neuf avec des matériaux pourris, et que pour créer un ordre nouveau, il faut de nouveaux élémens. D’où sortiront-ils, si on ne travaille à ouvrir le sein maternel où ils sommeillent encore, où ils étouffent par milliers à chaque heure de cette funeste génération, faute du forceps et de la main libératrice ? Les serviteurs de la réforme seront infailliblement les premiers tyrans de la société réformée, nous dit-on. Commençons par former quelque chose, et quand les hommes violeront les lois qu’ils auront faites, il sera temps de réprimer les hommes et de consolider les lois. En attendant, il faut bien que la loi de l’humanité sorte du sein même de l’humanité ; il faut bien qu’une voix humaine exprime les besoins des hommes, qu’une main les pèse dans la balance, et qu’un bras exécute la volonté de Dieu sur la terre.

Cette volonté céleste, dérivée de l’ordre providentiel, ces besoins de l’humanité démontrés par son malheur et son abjection présente, ne composent pas un ensemble d’idées bien difficile à percevoir. Tout homme bien organisé et jouissant de sa raison, si corrompu et si pervers qu’il soit, en porte le texte saint écrit en caractères de feu dans le fond de sa conscience. Il ne faut pas s’appeler Washington et *** pour savoir ce que l’homme doit être dans l’ordre naturel et selon le principe de l’universelle équité. — Ainsi ces créateurs de dogmes libérateurs me font sourire, je l’avoue, quoique par comparaison avec les contempteurs de la vérité et les propagateurs du désordre tout-puissant qui nous gouverne, je sente pour eux un profond respect. Qu’ils promènent le flambeau dans les ténèbres, qu’ils renversent les obstacles, qu’ils brisent les fers, et qu’on se prosterne, et qu’on les nomme Moïse, Cromwell, ***, *** à la bonne heure. Mais que Saint-Simon, au fond d’un café, abolisse l’hérédité en avalant sa demi-tasse ; que la coterie Enfantin, Bazar et Rodrigues s’enferme, discute, prophétise et n’aboutisse qu’à une querelle de famille ; que M. Fourrier entasse dans nos bibliothèques vingt volumes plus savans, plus bizarres et plus ingénieux les uns que les autres ; que des hommes de cœur et de tête se groupent partiellement, qu’ils usent leur ardeur et leur force à déclamer dans leurs salons, à lutter dans leurs journaux contre de vaines plaisanteries et de sottes attaques, c’est vraiment bien du temps et de la peine perdus ; et plus on estime ceux qui s’immolent à ce rôle d’Ixion, plus on doit déplorer l’emploi futile de facultés si grandes, de volontés si nobles ! C’est pour cela qu’à chaque instant du jour je me surprends à railler amèrement des hommes et des choses que je respecte et que je chéris.

— A la bonne heure, Piffoël, répondit Franz, censure ces choses en pliant le genou, et nomme ces hommes chapeau bas ; car que trouves-tu de meilleur dans le temps présent ?

— Je sens au fond de mon cœur, et tu sens au fond du tien, lui dis-je, la certitude et l’attente de choses meilleures que ce qu’ils ont osé dire, et il y a dans les cachots et ailleurs des hommes capables de faire ce que peu de réformistes oseraient conseiller.

— Ainsi n’outrons rien. Les systèmes sont tous bons à mettre au cabinet, et les hommes qui s’en occupent feraient mieux... Oh ! diable, voici le major fédéral qui a l’air d’écouter, je ne dirai plus rien.

Mais le major n’écoutait réellement pas. Il avait la tête penchée sur son livre, et, au milieu des plus belles scènes de la nature, il n’avait d’yeux et de pensée que pour un traité de philosophie de M. Barchou de Penhoën.

Je me permis de l’en railler.

— Taisez-vous, me dit-il, vous n’êtes qu’un marchand de cochons ; vous traversez la vie en regardant comment les objets sont colorés, découpés et arrangés en apparence ; vous ne savez et vous ne désirez savoir la cause de rien. Vous me faites l’effet, vis-à-vis de la nature, d’un cordonnier qui analyse le soulier depuis le cordon jusqu’à la semelle, mais qui ne se doutera jamais du jeu admirable des muscles du pied qu’il chausse et qu’il chaussera toujours, vil artisan et grossier manœuvre. Vous avez bien regardé les montagnes depuis Chamounix jusqu’ici, n’est-ce pas ? Vous avez compté les sapins, et vous pourriez tracer dans votre cerveau une ligne exacte des déchiquetures de la chaîne, comme un dessinateur géographe trace de mémoire les sinuosités de la Saône sur un morceau de papier ? Pendant ce temps-là, j’ai cherché le principe de l’univers.

— Et vous l’avez trouvé, major ! Faites-nous-en part.

— Vous êtes un impertinent, dit-il. Je n’ai rien trouvé du tout ; mais j’ai pensé au principe de l’univers, et c’est un sujet de réflexion qui vaut bien l’action de regarder en l’air sans penser à rien.

Et donnant du talon à sa mule, il nous laissa en arrière, toujours clignottant sur son livre, et répétant entre ses dents une phrase qu’il venait de lire, et qui, apparemment, ne lui semblait pas claire : « L’absolu, est identique à lui-même. »

— Quand nous arriverons à Martigny, sur les onze heures du soir, il aura peut-être découvert vingt-trois mille manières d’interpréter ces quatre mots. Je comprends qu’on ne peut être de bonne humeur quand on a de pareilles contentions d’esprit.

— Vous avez tort réciproquement de vous insulter, dit la sage Arabella. Tout homme est sage qui s’abandonne à ses impressions sans s’occuper du qu’en pensera-t-on ? Il y a quelque chose de plus stupide que l’indifférence du vulgaire en présence des beautés naturelles ; c’est l’extase obligée, c’est l’infatigable exclamation. Si le major n’est point dans une disposition artistique ce matin, il montre beaucoup plus de sens et d’esprit en se jetant dans une préoccupation absolue, que s’il faisait de tristes efforts pour ranimer son enthousiasme refroidi.

— D’ailleurs, je ne sais pas de quel droit, reprit Franz, nous mépriserions son indifférence pour le paysage, car nous n’avons encore parlé que des sectes nouvelles et de l’esprit de réforme. — Quant au docteur Puzzi, il attrape gravement des criquets le long des buissons, et ce n’est pas beaucoup plus poétique.

Vers le déclin du jour, nous nous trouvâmes au plus haut du col des montagnes, et nous fumes assaillis par un vent glacé qui nous soufflait le grésil au visage. Courbés sur nos mules, nous nous cachions le nez dans nos manteaux. Le major était impassible, et songeait à son absolu. Dix minutes plus tard, et un quart de lieue plus bas, nous rentrâmes dans une région tempérée, et les profondeurs du Valais s’ouvrirent sous nos pieds, couronnées de cimes violettes et traversées par le Rhône comme par une bande d’argent mat. La nuit vint avant que nous eussions traversé au pas de course la zone de prairies qui conduit à Martigny par de beaux gazons coupés de mille ruisseaux. Un trou notable à mon soulier me força de monter sur la mule du major, en croupe derrière lui et son absolu. Il ne me fit pas grâce de la leçon.

— Les systèmes ne sont pas tout-à-fait aussi méprisables, dit-il, que veulent bien le faire croire les gens incapables de suivre, pendant un quart d’heure, le plus simple raisonnement, et de comprendre les plus claires théories. Ce sont d’excellentes habitudes d’esprit que celles qui amènent à embrasser d’un coup d’œil toutes les combinaisons de la pensée ; et, quand on est arrivé à saisir sans effort et à comparer sans trouble et sans vertige toutes les données morales et philosophiques qui circulent dans le monde intelligent, je crois qu’on est au moins aussi capable de juger son siècle, que lorsqu’on se croise les bras en disant : Tout ce qui est obscur est inintelligible, tout ce qui est difficile est irréalisable.

— Bravo, major, à bas l’obscurantiste, s’écrièrent en chœur les assistans.

Je n’étais pas content, d’autant plus que la mule avait le trot dur, et que l’infernal major accompagnait chaque phrase d’un coup d’éperon qui m’imprimait de plus violentes secousses. J’avais grande envie de le pousser dans le premier fossé venu et de continuer la route sans lui. Mais je craignis qu’il ne se vengeât par quelque malice plus raffinée ; et comme j’ai le malheur d’être fort lourd dans la plaisanterie, je me soumis à mon sort en attendant une meilleure occasion. La bonne Arabella, me voyant mortifié, prit généreusement ma défense.

— Piffoël a raison dans un sens, dit-elle ; c’est que tout système applicable à l’état social est risible avec des applications en petit. L’horticulteur qui fait sur couche un essai de prairie artificielle échoue lorsqu’il lance sa graine en plein champ. Il n’a pas prévu que les fonds pierreux ou humides feraient avorter sa semence, et les agriculteurs se moquent de lui avec raison.

— Je dis plus, m’écriai-je un peu encouragé ; je dis que tout plan systématique de réforme manque son but et perd sa valeur à être promulgué sans aucune possibilité d’application immédiate. Avant qu’on en ait pu espérer le moindre fruit, les sauterelles se sont abattues dessus, c’est-à-dire que les raisonneurs et les commentateurs, dédaigneux ou jaloux, l’ont analysé, disséqué, critique et discrédité de toute manière. Et quel moyen de persuasion quand la preuve est impossible à faire ? Quelle assurance peut-on se donner à soi-même quand on bâtit sur des probabilités et qu’on se base sur des approximations ? Le plus grossier cultivateur d’une terre libre est plus propre à fonder une société que le plus savant spéculateur sans propriété. Un homme d’un sens droit et d’une conscience pure peut, avec de la persévérance et de la fermeté, quand les temps sont venus, quand les sympathies de ses semblables lui pavent le chemin, faire de grandes choses, tandis que le plus profond des théoriciens et le plus subtil des démonstrateurs restera inerte, s’il se fie à l’action morale de ses révélations hors de propos. On ne fait plus de propagande avec les systèmes ; l’expérience le prouve tous les jours. Les livres savans ne vont qu’aux savans ; les masses ne les lisent pas et ne les comprendraient pas. Que le major sympathise avec des esprits d’une haute trempe, cela est heureux et agréable pour lui et pour eux ; mais le monde n’en ressent aucune chaleur, et le vulgaire n’en reçoit aucun soulagement. Les saint-simoniens n’ont pu remuer le peuple avec leurs prédications ; l’éloquence et l’érudition de Barrault ont eu moins de prise sur lui que les grosses vérités des orateurs de carrefour en 93. C’est qu’au peuple il faut des principes, et rien autre. Trouvez un moyen d’appuyer votre propagande sur un texte limpide et laconique, et quand vous aurez fait un peuple avec cela, vous lui ferez des codes en trente volumes si vous voulez. Il étudiera ce droit-là comme il étudie le code Napoléon, c’est-à-dire qu’il s’y soumettra aveuglément et sans examen, s’il en ressort un principe d’honneur et de bien-être dont il sente les effets. Jusque-là vous n’êtes que des brahmanes, moins le pouvoir arbitraire. Vous cachez la vérité dans des puits, et vos plus anciens adeptes peuvent à peine expliquer vos mystères, tant ils sont compliqués, tant le principe y est enveloppé d’hiéroglyphes. Faute de vouloir trancher dans le vif et de présenter courageusement tout le péril et toute la souffrance d’une grande crise expiatoire, vous faites rire avec des utopies, et vous méritez à plusieurs égards les reproches d’hypocrisie qu’on vous adresse. Car enfin un système est la supposition gratuite d’un plein succès et d’un complet accord, et en cela un système est un mensonge. car nul bien n’arrive sans effort, nul enfantement ne s’opère sans douleur et sans danger.

Au reste, l’abbé de La Mennais a prouvé la folie des systèmes lorsqu’il a écrit un livre sublime, que le dernier prolétaire comprend comme l’Evangile, et devant lequel les plus hautes intelligences sont forcées de s’incliner ? J’espère que vous ne trouvez pas dans les Paroles d’un Croyant l’ombre d’un système, et que, cependant, c’est une large et solide base où toutes les grandes espérances peuvent s’appuyer. Qu’on mette à l’action des hommes animés et possédés de tout le feu sacré du principe, et ne soyez pas en peine des petits moyens et des mesures journalières. Ils sauront bien bâtir leur temple pierre à pierre, attacher leur filet maille à maille, ayant dans la main l’inspiration qui émeut les rochers, et la foi qui fait marcher sur les eaux. — Je pense que l’abbé de La Mennais, en se rattachant à la religion chrétienne au milieu des haines qu’elle inspire, avait plus à faire que tous les fondateurs de religions nouvelles ; et voyez l’effet de quelques pages sur l’Europe entière. Comparez-le aux avortemens de tant de productions systématiques !

— Et cependant, n’en doutez pas, reprit Franz, l’avenir du monde est dans tout. Les divers élémens de rénovation se constitueront un jour et formeront une noble unité. Oh ! non, tant de belles lueurs éparses ne retomberont pas dans la nuit ; tant de nobles aspirations, tant de généreux soupirs, ne seront pas étouffés par l’implacable indifférence du destin. Qu’importent les erreurs, les faiblesses et les dissensions des champions de la vérité ? Ils combattent aujourd’hui épars, et malades malgré eux du désordre et de l’intolérante vanité du siècle. Ils ne peuvent s’élever au-dessus de cette atmosphère empoisonnée. Perdus dans une affreuse mêlée, ils se méconnaissent, se fuient, et se blessent les uns les autres, au lieu de se presser sous la même bannière, et de plier le genou devant les plus robustes et les plus purs d’entre eux. Ils prodiguent leur force à des engagemens partiels, à de frivoles escarmouches. Il faut que cette génération haletante passe et s’efface comme un torrent d’hiver. Il faut qu’elle emporte nos lamentations prophétiques, nos protestations et nos pleurs. Après elle, de nouveaux combattans mieux disciplinés, instruits par nos revers. ramasseront nos armes éparses sur le champ de bataille, et découvriront la vertu magique des flèches d’Hercule.

— Embrassons-nous, mon pauvre Franz, et que Dieu t’entende ! m’écriai-je en sautant à bas du mulet, tu ne parles et tu ne penses pas mal pour un musicien.

Une servante de mauvaise humeur ouvrait en cet instant la porte de l’hôtel de la Grand’-Maison, à Martigny.

— Ce n’est pas une raison pour faire la grimace, lui dit à brûle-pourpoint Franz, qui était tout émoustillé et tout guerroyant.

Elle faillit lui jeter son flambeau à la tête. Ursule se prit à pleurer.— Qu’as-tu ? lui dis-je. — Hélas ! dit-elle, je savais bien que vous me mèneriez au bout du monde ; nous voici à la Martinique. Il faudra passer la mer pour retourner chez nous ; on me l’avait bien dit que vous ne vous arrêteriez pas en Suisse ! — Ma chère, lui dis-je, rassure-toi et enorgueillis-toi. D’abord tu es à Martigny, en Suisse, et non à la Martinique. Ensuite, tu sais la géographie, absolument comme Shakspeare.

Cette dernière explication parut la flatter. Franz donna l’ordre aux domestiques de réveiller la caravane à six heures du matin. Nous nous jetâmes dans nos lits, exténués de fatigue. J’avais fait à pied presque tout le chemin, c’est-à-dire huit lieues. Le major l’avait fort bien remarqué, et il me gardait un plat de son métier. E s’enferma avec Barchou de Penhoën et Puzzi, qu’il rossa pour l’empêcher de ronfler, et il chercha toute la nuit le véritable sens de cette terrible phrase ; — ce L’absolu est identique à lui-même.»

N’en ayant point trouvé qui le satisfit pleinement, son humeur satanique s’exaspéra, et, à quatre heures du matin, il vint faire un vacarme épouvantable à ma porte. Je m’éveille, je m’habille en toute hâte, je refais mes paquets, et je parcours toute la maison, affairé, me frottant les yeux, luttant contre la fatigue, et craignant d’être en retard. Un profond silence régnait partout, j’en étais à croire que la caravane était partie sans moi, quand le major, en bonnet de nuit, apparaît en bâillant sur le seuil de sa chambre.

— Quelle mouche vous pique ? dit-il avec un sourire féroce, et d’où vient que vous êtes si matinal ? Votre humeur est vraiment fâcheuse en voyage. Tenez-vous en repos, nous avons encore une heure à dormir.

— Damné major !... m’écriai-je avec fureur. Le nom lui en est resté, et il est bien plus expressif qu’il n’est permis à ma plume de le tracer.


Fribourg.

Nous entrâmes dans l’église de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel orgue qui ait été fait jusqu’ici. Arabella, habituée aux sublimes réalisations, ame immense, insatiable, impérieuse envers Dieu et les hommes, s’assit fièrement sur le bord de la balustrade, et promenant silt la nef inférieure son regard mélancoliquement contempteur, attendit et attendit en vain ces voix célestes qui vibrent dans son sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains mortelles ne peut faire résonner à son oreille. Ses grands cheveux, blonds déroulés par la pluie, tombaient sur sa main blanche, et son œil où l’azur des cieux réfléchit sa plus belle nuance, interrogeait la puissance de la créature dans chaque son émané du vaste instrument. « Ce n’est pas ce que j’attendais, » me dit-elle d’un air simple et sans songer à l’ambition de sa parole. — Exigeante, lui dis-je, tu n’as pas trouvé le glacier assez blanc, l’autre jour sur la montagne ! Ses grandes crêtes qui semblaient taillées dans les flancs de Paros, ses dents aiguës au pied desquelles nous étions comme des nains, ne t’ont pas semblé dignes de ton regard superbe. La voix des torrens est, selon toi, sourde et monotone, la hauteur des sapins ne t’étonne pas plus que celle des joncs du rivage ; tu mesures le ciel et la terre ; tu demandes les palmiers de l’Arabie-Heureuse sur la croupe du Mont-Blanc, et les crocodiles du Nil dans l’écume du Reichenbach ; tu voudrais voir voguer les flottes de Cléopâtre sur les ondes immobiles de la Mer de glace. De quelle étoile nous es-tu donc venue, toi qui méprises le monde que nous habitons ? Tu veux maintenant que ce vieillard refrogné qui te regarde avec stupeur, ait trouvé sous sa perruque un peu plus que la puissance de Dieu pour te satisfaire !

En effet, Mooser, le vieux luthier, le créateur du grand instrument, aussi mystérieux, aussi triste, aussi maussade que l’homme au chien noir et aux macarons d’Hoffmann, était debout à l’autre extrémité de la galerie, et nous regardait tour à tour d’un air sombre et méfiant. Homme spécial s’il en fut, Helvétien inébranlable, il semblait ne pas goûter le moins du monde le chant simple et sublime que notre grand artiste essayait sur l’orgue. A vrai dire, celui-ci ne tirait pas tout le parti possible de la machine. Il cherchait platement les sons les plus purs et ne nous régalait pas du plus petit coup de tonnerre. Aussi l’organiste de la cathédrale, gros jeune homme à la joue vermeille, confrère familier et quasi protecteur de notre ami, le poussait doucement à chaque instant, et prenant sans façon sa place, essayait, à force de bras, de nous faire comprendre la puissance vraiment grande, je le confesse, du charlatanisme musical. Il fit tant des pieds et des mains, et du coude, et du poignet, et je crois, des genoux (le tout de l’air le flegmatique et le plus bénévole), que nous eûmes un orage complet, pluie, vent, grêle, cris lointains, chiens en détresse, prière du voyageur, désastre dans le chalet, piaulement d’enfans épouvantés, clochette de vaches perdues, fracas de la foudre, craquement des sapins, finale, dévastation des pommes de terre.

Quant à moi, naïf paysan, artiste ou plutôt artisan grossier, enthousiasmé de ce vacarme harmonieux, et retrouvant, dans cette peinture à gros effets, les scènes rustiques de ma vie, je m’approchai du maestro fribourgeois et je m’écriai avec effusion :

— Monsieur, cela est magnifique ; je vous supplie de me faire encore entendre ce coup de tonnerre, mais je crois qu’en vous asseyant brusquement sur le clavier, vous produiriez un effet plus complet encore.

Le maestro me regarda avec étonnement, il n’entendait pas un mot de français, et, à mon grand déplaisir, mes amis ne voulurent jamais lui traduire ma requête en allemand, sous prétexte qu’elle était inconvenante. Il me fallut donc renoncer une fois de plus dans ma vie à compléter mon émotion.

Cependant le vieux Mooser était resté impassible pendant l’orage. Planté dans son coin comme une statue roide et anguleuse du moyen-âge, c’est à peine si au plus fort de la tempête un imperceptible sourire de satisfaction avait effleuré ses lèvres, il est vrai, qu’à l’exception de moi, toute la famille avait été brutalement insensible à la pluie, au tonnerre, à la clochette, aux vaches perdues, etc. Je croyais même que cette inappréciation de la force pulmonaire de son instrument l’avait profondément blessé ; mais le syndic vint nous apprendre la cause de sa préoccupation. Mooser n’est pas content de son œuvre, et il a grand tort, je le jure, car s’il n’a pas encore atteint la perfection, il a fait du moins ce qui existe de plus parfait en son genre. Mais comme toutes les grandes spécialités, le brave homme a son grain de folie. L’orage est, à ce qu’il paraît, son idéal. Dada sublime et digne du cerveau d’Ossian ! mais difficile à dompter, et s’échappant toujours par quelque endroit, au moment où le patient artiste croit l’avoir bridé. Voyez un peu ! Les bruits de l’air sous toutes leurs formes auditives sont entrés dans les jeux d’orgue, comme Eole et sa nombreuse lignée dans les outres d’Ulysse ; mais l’éclair seul, l’éclair rebelle, l’éclair irréalisable, l’éclair qui n’est ni un son, ni un bruit, et que Mooser veut pourtant exprimer par un son ou par un bruit quelconque, manque à l’orage de Mooser. Voilà donc un homme qui mourra sans avoir triomphé de l’impossible, et qui ne jouira point de sa gloire, faute d’un éclair en musique. Il me semble, Arabella, que vous eussiez dû le plaindre, au lieu de vous en moquer ; la folie de ce bonhomme a bien quelque rapport avec la maladie sacrée qui vous ronge.

Après nous avoir exprimé le rêve de Mooser très gravement et sans aucune espèce de doute sur sa réalisation (car il essaya lui-même de nous faire entendre par une espèce de sifflement le bruit de la lumière), le syndic nous promena dans les flancs de l’immense machine. Toutes ces voix humaines, tous ces ouragans, tout cet orchestre de musiciens imaginaires enfermés dans des étuis de fer-blanc, nous rappelèrent les génies des contes arabes, condamnés, par des puissances supérieures, à gronder et à gémir dans des coffrets de métal scellés.

On nous avait dit que Mooser était appelé à Paris pour faire l’orgue de la Madeleine ; mais le syndic nous apprit qu’il n’en était plus question. Sans doute le gouvernement français, moins magnifique qu’un canton de la Suisse, aura reculé devant la nécessité de payer honorablement un travail de premier ordre. Il est cependant certain que Mooser est seul capable de remplir des grandes clameurs de la prière en musique, le large vaisseau de la Madeleine, et que là seulement il pourrait déployer toutes les ressources de sa science. Ainsi le monument et l’ouvrier s’appellent l’un l’autre.

Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier, et nous fit entendre un fragment de son Dies irœ, que nous comprîmes la supériorité de l’orgue de Fribourg sur tout ce que nous connaissions en ce genre. La veille, déjà, nous avions entendu celui de la petite ville de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous avions été charmés de la qualité des sons ; mais le perfectionnement est remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine, qui, perçant à travers la basse, produisirent sur nos enfans une illusion complète. Il y aurait eu de beaux contes à leur faire sur ce chœur de vierges invisibles ; mais nous étions tous absorbés par les notes austères du Dies irœ. Jamais le profil florentin de Franz ne s’était dessiné plus pâle et plus pur, dans une nuée plus sombre de terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont chaque note se traduisait à mon imagination par les rudes paroles de l’hymne funèbre :

Quantus tremor est futurus
Quandò judex est ventarus, etc.

Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le génie du maître, aux notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n’eût ôté de mon oreille ces syllabes terribles, quantus tremor...

Tout à coup, au lieu de m’abattre, cette menace de jugement m’apparut comme une promesse, et accéléra d’une joie inconnue les battemens de mon cœur. Une confiance, une sérénité infinie me disait que la justice éternelle ne me briserait pas, qu’avec le flot des opprimés je passerais oublié, pardonné peut-être, sous la grande herse du jugement dernier, que les puissans du siècle et les grands de la terre y seraient seuls broyés aux yeux des victimes innombrables de leur prétendu droit. La loi du talion réservée à Dieu seul par les apôtres de la miséricorde chrétienne, et célébrée par un chant si grave et si large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance céleste, quand je me souvins qu’il s’agissait de châtier des crimes tels que l’avilissement et la servitude de la race humaine. Oh oui ! me disais-je tandis que l’ire divine grondait sur ma tête en notes foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n’auront pas craint Dieu, et qui l’auront outragé dans le plus noble ouvrage de ses mains, pour ceux qui auront violé le sanctuaire des consciences, pour ceux qui auront chargé de fers les mains de leurs frères, pour ceux qui auront épaissi sur leurs yeux les ténèbres de l’ignorance, pour ceux qui auront proclamé que l’esclavage des peuples est d’institution divine, et qu’un ange apporta du ciel le poison qui frappe de démence ou d’ineptie

le front des monarques, pour ceux qui trafiquent du peuple et qui

vendent sa chair au dragon de l’Apocalypse ; pour tous ceux-là, il y aura de la crainte, il y aura de l’épouvante !

J’étais dans un de ces accès de vie que nous communique une belle musique ou un vin généreux, dans une de ces excitations intérieures où l’ame long-temps engourdie semble gronder comme un torrent qui va rompre les glaces de l’hiver, lorsqu’en me retournant vers Arabella, je vis sur sa figure une expression céleste d’attendrissement et de piété ; sans doute elle avait été remuée par des notes plus sympathiques à sa nature. Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les ouvrages de l’art, fait vibrer en nous des cordes secrètes et révèle les mystérieux rapports de chaque individu avec le monde extérieur. Là où j’avais rêvé la vengeance du Dieu des armées, elle avait baissé doucement la tête, sentant bien que l’ange de la colère passerait sur elle sans la frapper, et elle s’était passionnée pour une phrase plus suave et plus touchante, peut-être pour quelque chose comme le

Recordare, Jesu pie....

Pendant ce temps, des nuées passaient et la pluie fouettait les vitraux ; puis le soleil reparaissait pâle et oblique pour être éteint peu de minutes après par une nouvelle averse. Grâce à ces effets inattendus de la lumière, la blanche et proprette cathédrale de Fribourg paraissait encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David, peinte en costume de théâtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s’apprêter à danser encore une fois devant l’arche. Et cependant l’instrument tonnait comme la voix du Dieu fort, et l’inspiration de notre grand musicien faisait planer tout l’enfer et tout le purgatoire de Dante sous ces voûtes étroites à nervures peintes en rose et en gris de perle.

Les enfans couchés à terre comme de jeunes chiens s’endormaient dans des rêves de fées sur les marches de la tribune. Mooser faisait la moue, et le syndic s’informait de nos noms et qualités auprès du major fédéral. A chaque réponse ambiguë du malicieux cicérone, le bon et curieux magistrat nous regardait alternativement avec doute et surprise.

— Ouais ! disait-il en flairant de loin le beau front révélateur d’Arabella, c’est une dame de Paris ? Et quoi encore ?...

— Quoi encore ? reprenait le major en me désignant ; ce drôle en blouse mouillée, et en guêtres crottées, avec ces deux marmots dans ses jambes ? Eh bien ! c’est... ce sont trois élèves du pianiste.

— Oui dà ! Il les fait voyager avec lui ?...

— Il a la manie de traîner son école à sa suite. Il professe gravement la théorie de son art le long des abîmes, et monté sur un mulet.

— En effet, reprit judicieusement le premier magistrat de la ville de Fribourg, ils ont tous de longs cheveux tombant sur les épaules, comme lui. Mais, ajouta-t-il en arrêtant son regard investigateur sur le personnage problématique de Puzzi : Qu’est-ce que cela ?

— Une célèbre cantatrice italienne qui le suit sous un déguisement.

— Oh, oh !.... s’écria le bonhomme avec un sourire tout-à-fait malin : j’avais bien deviné que celui-là était une femme !....

Tout à coup l’air manqua aux poumons de l’orgue, sa voix expira, et il rendit le dernier soupir entre les mains de Franzi ; le premier coup de vêpres venait de sonner, et l’ame de Beethowen eût en vain apparu pour engager le souffleur à retarder d’une minute la psalmodie nazillarde de l’office. J’eus envie d’aller lui donner des coups de poing, et je pensai à toi, aimante Théodore, facétieux Kreyssler, Hoffmann ! poète amer et charmant, ironique et tendre, enfant gâté de toutes les muses, romancier, peintre et musicien, botaniste, entomologiste, mécanicien, chimiste, et quelque peu sorcier ! c’est au milieu des scènes fugitives de ta vie d’artiste, en proie aux luttes cruelles et burlesques, où l’amour du beau et le sentiment d’un idéal sublime t’entraînèrent, aux prises avec l’insensibilité ou le mauvais goût de la vie bourgeoise, c’est en jurant contre ceux-ci, et en te prosternant devant ceux-là, que tu sentis la vie, tantôt délirante de joies, et tantôt dévorée d’ennuis, le plus souvent bouffonne, grâce à ton courage, à ta philosophie, et, faut-il le dire, à ton intempérance. Mais adieu, mon vieux ami, c’est assez divaguer pour une quinzaine. Je vous quitte et pars pour Genève, d’où je veux écrire à Meyerbeer. Amitiés tendres, terribles poignées de mains à nos amis de Paris, à David Richard, à Calamatta, à Charles d’Aragon, à Mercier, à notre Benjamin, etc., etc.


VIII.
A Giacomo Meyerbeer.

Genève, septembre 1836.

CARISSIMO MAESTRO,

Vous m’avez permis de vous écrire de Genève, et j’ose user de la permission, sachant bien qu’on ne vous accusera jamais de camaraderie avec un gamin de mon espèce. C’est pourquoi, contre tous les usages reçus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser votre modestie. Je ne suis pas un dispensateur de renommée ; je suis en fait d’art un écolier sans conséquence, et les maîtres peuvent agréer mon enthousiasme en souriant.

Je vous raconterai donc une journée de mon voyage, journée commencée dans une église où je ne pensai qu’à vous, et finie dans un théâtre où je ne parlai que de vous. Pour ne pas vous ennuyer de ma personne, je vous ferai le résumé de ma rêverie et celui de mon entretien.

J’entrai dans le temple protestant et j’écoutai les cantiques, nobles chants, purs et braves hymnes, demi-guerriers, demi-religieux ; vestiges sacrés des temps héroïques d’une foi déjà aussi vieille et aussi mourante que la nôtre !

Si je jugeais de la religion protestante par le sermon que j’entendis, et du caractère protestant par les figures effacées qui remplissaient à peine un coin du temple, j’aurais une belle occasion d’accabler de mon mépris superbe et l’idée religieuse, et la forme, et les adeptes du culte. Mais c’est la mode aujourd’hui de le faire, et je m’en garderai, car tout ce qui est de mode, et de mode littéraire surtout, m’inspire une grande méfiance. Notre pauvre génération a la vue si courte, que par la pensée elle vit comme par la chair, tout entière dans le temps présent ; elle juge de l’homme de tous les temps par l’homme malade d’aujourd’hui ; elle tranche sur tout, et décide que l’esclavage est la condition naturelle de l’humanité, l’indifférence son éternelle disposition, la faiblesse et l’égoïsme, son inévitable organisation, son infirmité nécessaire. Elle ne croit plus ni aux grands hommes, ni aux grandes choses, et la raison en est simple.

Pour ceux qui ont arrangé leur vie de manière à rester en dehors des graves puérilités et des pédantesques tracasseries dont se nourrissent aujourd’hui les intelligences, il y a encore bien de l’admiration pour le passé, et à cause de cela, bien de l’indulgence pour le présent ; car en voyant ce qui fut hier, on sait ce qui pourrait être demain, et l’heure qui passe, le siècle où l’on vit, ne prouvent aucune vérité absolue sur le progrès ou la dégénérescence de l’homme.

Les hommes d’actualité (comme on dit maintenant), voyant les temples calvinistes aussi dépeuplés que les temples catholiques, et les protestans faire de leur croyance aussi bon marché que nous de la nôtre, en ont inféré que la réforme avait été, dès sa naissance, la plus plate idée du monde, et la forme religieuse de cette idée la plus pauvre et la plus aride de toutes les formes. Par une réaction fort étrange et que le caprice de la mode peut seul expliquer (car du temps de Benjamin Constant, temps qui n’est pas très reculé, il y avait de toutes parts éloges et sympathies pour la réforme, aversion et déchaînement contre le catholicisme), toute la génération écrivante et déclamante se rejette dans le sein d’une orthodoxie de fraîche date, singulièrement amalgamée à un incurable athéisme, et à de magnifiques dédains pour le christianisme pratique. Des hommes littéraires fort doux, et pénétrés d’horreur pour les sauvages expiations de 93, en sont venus, à ce qu’on m’a dit, jusqu’à rédiger négligemment, entre l’opéra bouffe et le glacier Tortoni, des formules bénignes de la force de celle-ci : « Le massacre de la Saint-Barthélémy fut tout simplement une grande et sage mesure de haute politique, sans laquelle le trône et l’autel eussent été la proie des factieux. » Pour peu qu’on voie les choses de haut, il n’y a dans le massacre des huguenots ni bourreaux ni victimes, mais une guerre de légitime défense, provoquée par des complots dangereux à la sûreté de l’état, etc., etc.

Les mots factieux et sûreté de l’état ont été admirablement exploités depuis qu’il existe des oppresseurs et des opprimés. Chaque fois qu’une idée de salut a osé germer dans l’ame des uns, les autres se sont constitués les défenseurs de leurs propres avantages et privilèges, dissimulés sous le nom pompeux d’inviolabilité gouvernementale et de sûreté publique. Quand un pouvoir est menacé, il invoque les boutiquiers dont l’émeute a brisé les vitres, et il envoie à l’échafaud les libérateurs de l’intelligence humaine, sous prétexte qu’ils troubleraient le sommeil des vénérables bourgeois de la cité.

Notre génération, qui s’est montrée forte et fière un matin pour chasser les jésuites dans la personne de Charles X, a bien mauvaise grâce, il me semble, à conspuer les courageuses tentatives de la réforme et à insulter dans sa postérité religieuse le grand nom de Luther. Lequel de nous n’a pas été un factieux en 1830 ? La famille de Charles X ne représentait-elle pas aussi la sûreté de l’état ? N’a-t-il pas fallu, pour opérer jusqu’à un certain point et dans un certain sens la réhabilitation de tout un peuple, pour secouer le joug des plus révoltans privilèges, et faire faire un pas imperceptible au règne lent, mais inévitable de la justice populaire ; n’a-t-il pas fallu, dis-je, briser beaucoup de vitres et contrarier beaucoup de dormeurs ? J’espère, au reste, que tous ces mots à l’usage du charlatanisme monarchique ont perdu toute espèce de sens dans les consciences, et que ceux qui s’en servent ne se rencontrent pas sans rire.

J’accorderais beaucoup de raison et de sagesse à nos catholiques nouveau-nés, si, en déclarant, comme ils font, qu’ils proscrivent les méchans prêtres, les moines dissolus, et qu’ils leur attribuent tout le discrédit où est tombée la chère orthodoxie, ils ne réservaient pas des anathèmes encore plus âpres et des mépris encore plus acharnés pour les épurateurs de l’Évangile. Mais leur logique est fort en défaut quand ils s’attaquent si violemment à la réforme de Luther, eux qui se posent en réformateurs nouveaux, en chrétiens perfectionnés.

Si on rétablissait les couvens et les bénéfices, ils jetteraient des cris affreux et recommenceraient Luther et Calvin, sans daigner s’apercevoir que l’idée n’est pas neuve, et que la route vers une juste réforme a été frayée par des pas plus nobles et plus assurés que les leurs. Je voudrais bien savoir si ces beaux confesseurs de la foi catholique blâment les mesures prises dans l’Assemblée nationale relativement aux biens du clergé ; m’est avis, au contraire, qu’ils s’en trouvent fort bien, et qu’ils ne seraient pas très contens de voir relever les abbayes et les monastères aux dépens des métairies que leurs parens installèrent, il y a quarante ans, sur les ruines de ces propriétés, si agréablement acquises, si lucrativement exploitées, si bonnes à prendre, en un mot, et si bonnes à garder. S’ils méprisent Luther et Calvin pour avoir fait la guerre aux richesses ecclésiastiques en vue de la perfection chrétienne, et non au profit d’un clergé nouveau, je leur conseille de ne s’en point vanter et de garder leurs biens nationaux, sans insulter la mémoire de ceux qui, les premiers, osant prêcher aux apôtres de Jésus la pauvreté, l’austérité et l’humilité de leur divin maître, préparèrent au clergé catholique ce qui lui est arrivé en France, et ce qui lui arrive aujourd’hui en Espagne. L’apparente hypocrisie de ceux qui les attaquent ferait horreur, si leur puérilité, leur engouement pour le premier paradoxe venu, leur nature singeuse et leur absence totale de raisonnement ne faisaient sourire.

M’étant posé ces questions fondamentales, j’entrai sans crainte dans le temple genevois, et j’écoutai avec beaucoup de douceur le prêche d’un monsieur qui avait une bien excellente figure, et dont, à cause de cela, je me réjouis sincèrement d’avoir oublié le nom. Il nous apprit que si l’industrie avait fait des progrès en Suisse, c’est que Genève était protestante. (Libre à nous de croire que si l’industrie est florissante en France, c’est que nous sommes catholiques.) Il nous dit encore que Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me parut ni très certain, ni très conforme à l’esprit de l’Évangile ; puis encore que si l’auditoire manquait de ferveur, le prix des denrées pourrait bien baisser, le commerce aller à la diable, et les bourgeois être forcés de boire de mauvais vin et de fumer du tabac avarié. Je crois même qu’il ajouta que ces belles montagnes et ce beau lac, dont la Providence avait gratifié les protestans de Genève, pourraient bien être supprimés par un décret céleste, si l’on n’était pas plus assidu au service divin. L’auditoire se retira satisfait après avoir chanté des cantiques, et je restai seul dans le temple.

Quand la nef fut vide de ces figures impassibles, sur le front desquelles Lavater n’eût pu écrire que ce seul mot : exactitude, quand ce pasteur nasillard eut cessé d’y faire entendre ses remontrances paternellement prosaïques, la réforme, cette forte idée sans emblèmes, sans voiles et sans mystérieux ornemens, m’apparut dans sa grandeur et dans sa nudité. Cette église, sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux blancs éclairés d’un brillant soleil, ces bancs de bois où trône l’égalité, du moins à l’heure de la prière, ces murs froids et lisses, tout cet aspect d’ordre qui semble établi d’hier dans une église catholique dévastée, théâtre refroidi d’une installation toute militaire, me frappèrent de respect et de tristesse. Çà et là, quelques figures de pélicans et de chimères, vestiges de l’ancien culte, se roulaient comme plaintives et enchaînées autour des chapiteaux de colonnes. Les grandes voûtes n’étaient ni papistes ni huguenotes. Elevées et profondes, elles semblaient faites pour recevoir, sous toutes les formes, l’aspiration vers le ciel, pour répondre, sur tous les rhythmes, à la prière et à l’invocation religieuse. De ces dalles, que n’échauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voies graves, des accens d’un triomphe calme et serein, puis des soupirs de mourant et les murmures d’une agonie tranquille, résignée, confiante, sans râle et sans gémissement. C’était la voix du martyre calviniste, martyre sans extase et sans délire, supplice dont la souffrance est étouffée sous l’orgueil austère et la certitude auguste.

Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme du beau cantique de l’opéra des Huguenots, et tandis que je croyais entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serrée des catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus grandes figures dramatiques, une des plus belles personnifications de l’idée religieuse qui ait été produite par les arts dans ce temps-ci, le Marcel de Meyerbeer.

Et je vis debout cette statue d’airain, couverte de buffle, animée par le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis, ô maître ! pardonnez à ma présomption, telle qu’elle dut vous apparaître à vous-même quand vous vîntes la chercher à l’heure hardie et vaillante de midi, sous les arcades. resplendissantes de quelque temple protestant, vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus poète qu’aucun de nous, dans quel repli inconnu de votre ame, dans quel trésor caché de votre intelligence avez-vous trouvé ces traits si nets et si purs, cette conception simple comme l’antique, vraie comme l’histoire, lucide comme la conscience, forte comme la foi ? Vous qui naguère étiez à genoux dans les profondeurs voluptueuses de Saint-Marc, bâtissant sur des proportions plus vastes votre église sicilienne, vous impreignant de l’encens catholique à l’heure sombre où les flambeaux s’allument et font étinceler les parois d’or et de marbre, vous laissant saisir et ployer par les émotions tendres et terribles du saint lieu, comment donc, en entrant dans le temple de Luther, avez-vous su évoquer ses austères poésies et ressusciter ses morts héroïques ? — Nous pensions que votre ame était inquiète et timide à la façon de Dante, lorsque, entraîné dans les enfers et dans les cieux par son génie, il s’épouvante ou s’attendrit à chaque pas. Vous aviez surpris les secrets des chœurs invisibles, lorsqu’à l’élévation de l’hostie les anges de mosaïque du Titien agitent leurs grandes ailes noires sur les fonds d’or de la voûte bizantine, et planent sur le peuple prosterné ! Vous aviez percé le silence impénétrable des tombeaux, et, sous les pavés frémissans des cathédrales, vous aviez entendu la plainte amère des damnés et les menaces des anges de ténèbres. Toutes ces noires et bizarres allégories, vous les aviez saisies dans leur sens profond et dans leur sublime tristesse. Entre l’ange et le démon, entre le ciel et l’enfer fantastiques du moyen-âge, vous aviez vu l’homme divisé contre lui-même, partagé entre la chair et l’esprit, entraîné vers les ténèbres de l’abrutissement, mais protégé par l’intelligence vivifiante et sauvé par l’espoir divin. Vous aviez peint ces luttes, ces effrois et ces souffrances, ces promesses et ces enthousiasmes en traits sérieux et touchans, tout en les laissant enveloppés de leurs poétiques symboles. Vous aviez su nous émouvoir et nous troubler avec des personnages chimériques et des situations impossibles. C’est que le cœur de l’homme bat dans l’artiste, et porte brûlantes toutes les empreintes de la vie réelle ; c’est que l’art véritable ne fait rien d’insignifiant, et que la plus saine philosophie et les plus douces sympathies humaines président toujours aux plus brillans caprices du génie.

Mais n’était-il pas permis de croire, après cette grande œuvre catholique de Robert, que toute votre puissance et toute votre inspiration s’étaient allumées dans votre intelligence allemande (c’est-à-dire consciencieuse et savante), sous le ciel de Naples ou de Palerme ? N’êtes-vous pas un homme grave et profond du nord, fait homme passionné par le climat méridional ? Dans votre abord d’une modestie si touchante, dans votre langage si plein de grâce et de vivacité timide, dans cette espèce de combat que votre enthousiasme d’artiste semble livrer à je ne sais quelle fierté craintive d’homme du monde, je retrouvais tout le charme de votre œuvre, tout le piquant de votre manière. Mais la sublimité du grand moi intérieur voilée par l’usage et la réserve légitime des paroles, je me demandais, si vous mèneriez long-temps de front la science et la poésie, l’Allemagne et l’Italie, la pompe du catholicisme et la gravité du protestantisme ; car il y avait déjà du protestantisme dans Bertram, dans cet esprit sombre et révolté qui interrompt parfois ses cris de douleur et de colère, pour railler et mépriser la foi crédule et les vaines cérémonies qui l’entourent. Ce beau contraste du doute audacieux, du courage désespéré, au milieu de ces soupirs mystiques et de ces élans enthousiastes vers les saints et les anges, accusait déjà une belle réunion de puissances diverses, une vive intelligence des transformations de la pensée et du caractère religieux dans l’homme. On a dit à propos des Huguenots, qu’il n’y a pas de musique protestante, non plus que de musique catholique, ce qui équivaut à dire que les cantiques de Luther qu’on chante en Allemagne, n’ont pas un caractère différent du chant grégorien de la chapelle Sixtine ; comme si la musique n’était qu’un habile arrangement de sons plus ou moins bien combinés pour flatter l’oreille, et que le rhythme seul approprié à la situation dramatique suffit pour exprimer les sentimens et les passions d’un drame lyrique. J’avoue que je ne comprends pas, et je me demande si la principale beauté de Guillaume Tell ne consiste pas dans le caractère pastoral helvétique, si admirablement senti et si noblement idéalisé.

Mais il a été émis sur votre compte bien d’autres paradoxes pour l’intelligence desquels je me creuserais vainement la tête. Jusqu’à ce que la lumière se fasse, je reste convaincu qu’il est au pouvoir du plus beau de tous les arts de peindre toutes les nuances du sentiment et toutes les phases de la passion. Sauf la dissertation métaphysique (et pour ma part je n’y ai pas regret), la musique peut tout exprimer. La description des scènes de la nature trouve en elle des couleurs et des lignes idéales, qui ne sont ni exactes ni minutieuses, mais qui n’en sont que plus vaguement et plus délicieusement poétiques. Plus exquise et plus vaste que les plus beaux paysages en peinture, la symphonie pastorale de Beethoven n’ouvre-t-elle pas à l’imagination des perspectives enchantées, toute une vallée de l’Engaddine, ou de la Misnie, tout un paradis terrestre où l’ame s’envole, laissant derrière elle et voyant sans cesse s’ouvrir à son approche des horizons sans limites, des tableaux où l’orage gronde, où l’oiseau chante, où la tempête naît, éclate et s’apaise, où le soleil boit la pluie sur les feuilles, où l’alouette secoue ses ailes humides, où le cœur froissé se]répand, où la poitrine oppressée se dilate, où l’esprit et le corps se raniment, et, s’identifiant avec la nature, retombent dans un repos délicieux.

Quand les bruits désordonnés du Pré aux Clercs s’effacent dans le lointain, et que le couvre-feu fait entendre sa phrase mélancolique, traînante comme l’heure, mourante comme la clarté du jour, est-il besoin de la toile peinte en rouge de l’Opéra, et de l’escamotage adroit de six quinquets, pour que l’esprit se représente l’horizon embrasé qui pâlit peu à peu, les bruits de la ville qui expirent, le sommeil qui déploie ses ailes grises dans le crépuscule, le murmure de la Seine qui reprend son empire à mesure que les chants et les cris humains s’éloignent et se perdent ? — A ce moment de la représentation, j’aime à fermer les yeux, à mettre ma tête dans mes mains, et à voir un ciel beaucoup plus chaud, une cité colorée de teintes beaucoup plus vraies, n’en déplaise à M. Duponchel, que sa belle décoration et le jeu habile de sa lumière décroissante. Que de fois j’ai juré contre le lever du soleil qui accompagne le dernier chœur du second acte de Guillaume Tell ! O toile ! ô carton ! ô oripeaux ! ô machines ! qu’avez-vous de commun avec cette magnifique prière où tous les rayons du soleil s’étalent majestueusement, grandissent, flamboient ; où le roi du jour apparaît lui-même dans sa splendeur, et semble faire éclater les cimes neigeuses pour sortir de l’horizon à la dernière note du chant sacré ? Mais la musique a, sous ce rapport, une puissance bien plus grande encore. Il n’est pas besoin d’une mélodie complète ; il ne faut que des modulations pour faire passer des nuées sombres sur la face d’Hélios, et pour balayer l’azur du ciel, pour soulever le volcan, et faire rugir les cyclopes au sein de la terre, pour ramener la brise humide et la faire courir sur les arbres flétris d’épouvante. Alice paraît, le temps est serein, la nature chante ses harmonies sauvages et primitives. Tout à coup les sorcières roulent sous ses pas les anneaux de leur danse effrénée. Le sol s’ébranle, les gazons se dessèchent, le feu souterrain émane de tous les pores de la terre gémissante, l’air s’obscurcit, et des lueurs sinistres éclairent les rochers. — Mais la ronde du sabbat s’enfonce dans les cavernes inaccessibles, la nature se ranime, le ciel s’épure, l’air fraîchit, le ruisseau reprend son cours suspendu par la terreur ; Alice s’agenouille et prie.

A ce propos, et malgré la longueur de cette digression, il faut, maître, que je vous raconte un fait puéril qui m’est tout personnel, mais dont je me suis toujours promis de vous témoigner ma reconnaissance. Il y a deux ans, j’allai au milieu de l’hiver passer à la campagne deux des plus tristes mois de ma vie. J’avais le spleen, et dans mes accès je n’étais pas très loin de la folie. Il y avait alors dans mon cœur toutes les furies, tous les démons, tous les serpens, toutes les chaînes brisées et traînantes de votre sabbat. Quand ces crises, suivant la marche connue de toutes les maladies, commençaient à s’éclaircir, j’avais un moyen infaillible de hâter la transition, et d’arriver au calme en peu d’instans. C’était de faire asseoir au piano mon neveu, beau jeune homme tout rose, tout frisé, tout sérieux, plein d’une tendre majesté monacale, doué d’un front impassible et d’une santé inaltérable. A un signe qu’il comprenait, il jouait ma chère modulation d’Alice au pied de la croix, image si parfaite et si charmante de la situation de mon ame, de la fin de mon orage et du retour de mon espérance. Que de consolations poétiques et religieuses sont tombées comme une sainte rosée de ces notes suaves et pénétrantes ! Le pinson de mon lilas blanc oubliait aussi le froid de l’hiver, et, rêvant de printemps et d’amour, se mettait à chanter comme au mois de mai. L’émérocale s’entr’ouvrait sur la cheminée, et, dépliant ses pétales de soie, laissait échapper sur ma tête, au dernier accord, son parfum virginal. Alors la pastille d’aloës s’enflammait dans ma pipe turque, l’âtre envoyait une grande lueur blanche, et mon neveu, patient comme une machine à vapeur, dévoué comme un fils, recommençait vingt fois de suite cette phrase adorable, jusqu’à ce qu’il eût vu son cher oncle jeter par terre les douze aunes de molleton qui l’enveloppaient, et hasarder les pas les plus gracieux au milieu de la chambre en faisant sauter son bonnet au plafond, et en éternuant pendant vingt minutes. Comment ne vous bénirais-je pas, mon cher maître, qui m’avez guéri tant de fois mieux qu’un médecin, car ce fut sans me faire souffrir, et sans me demander de l’argent ; et comment croirais-je que la musique est un art de pur agrément et de simple spéculation, quand je me souviens d’avoir été plus touché de ses effets, et plus convaincu par son éloquence que par tous mes livres de philosophie ?

Pour en revenir à l’apparition des Huguenots, je vous confesse que je n’attendais pas une œuvre si intelligente et si forte, et que je me fusse contenté de moins. Je ne pressentais pas tout le parti que vous pouviez et que vous deviez tirer du sujet, c’est-à-dire de l’idée du sujet, car quel sujet vous eût embarrassé après le poème apocalyptique de Robert ? Néanmoins, j’avais tant aimé Robert, que je ne me flattais pas d’aimer davantage votre nouvel œuvre. J’allai donc voir les Huguenots avec une sorte de tristesse et d’inquiétude, non pour vous, mais pour moi ; je savais que, quels que fussent et le poème et le sujet, vous trouveriez dans votre science d’instrumentation et dans votre habileté, des ressources ingénieuses et les moyens de gouverner le public, de mater les récalcitrans, et d’endormir les cerbères de la critique, en leur jetant tous vos gâteaux dorés, tous vos grands effets d’orchestre, toutes les richesses d’harmonie dont vous possédez les mines inépuisables. Je n’étais pas en peine de votre succès, je savais que les hommes comme vous imposent tout ce qu’ils veulent, et que, quand l’inspiration leur échappe, la science y supplée. Mais pour les poètes, pour ces êtres incomplets et maladifs qui ne savent rien, qui étudient bien peu de choses, mais qui pressentent et devinent presque tout, il est difficile de les tromper, et de l’autel où le feu sacré n’est pas descendu, nulle chaleur n’émane. Quelle fut ma joie quand je me sentis ému et touché par cette histoire palpitante, par ces caractères vrais et sans allégories, autant que j’avais été troublé et agité par les luttes symboliques de Robert. — Je n’eus ni le loisir ni le sang-froid d’examiner le poème. J’ai un peu ri du style en le Usant plus tard, mais je comprends la difficulté d’écrire pour le chant, et d’ailleurs je sais le meilleur gré du monde à M. Scribe (si toutefois ce n’est pas vous qui lui avez fourni le sujet et les principales situations), de vous avoir jeté brusquement dans une arène nouvelle, dans d’autres temps, dans un autre pays, dans une autre religion surtout. Vous aviez donné la preuve d’une haute puissance pour le développement du sentiment religieux, ce fut une excellente idée à lui (je suppose toujours que vous ne la lui avez pas donnée) de vous fournir une forme religieuse qui ne fût pas la même, et qui ne vous contraignît pas à faire abus de vos ressources.

Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets insignifians, vous savez dessiner de telles individualités, et créer des personnages de premier ordre, là où l’auteur du libretto n’a mis que des accessoires. Ce vieux serviteur rude, intolérant, fidèle à l’amitié comme à Dieu, cruel à la guerre, méfiant, inquiet, fanatique de sang-froid, puis sublime de calme et de joie à l’heure du martyre, n’est-ce pas le type luthérien dans toute l’étendue du sens poétique, dans toute l’acception du vrai idéal, du réel artistique, c’est-à-dire de la perfection possible ? Cette grande belle fille brune, courageuse, entreprenante, exaltée, méprisant le soin de son honneur comme celui de sa vie, et passant du fanatisme catholique à la sérénité du martyre protestant, n’est-ce pas aussi une figure généreuse et forte, digne de prendre place à côté de Marcel ? Nevers, ce beau jeune homme en satin blanc, qui a, je crois, quatre paroles à dire dans le libretto, vous avez su lui donner une physionomie gracieuse, élégante, chevaleresque, une nature qu’on chérit malgré son impertinence, et qui dit, avec une mélancolie adorable, cette phrase charmante (je parle des notes, et non des mots qui me servent à la rappeler) : « Vraiment on ne peut croire à quel point chaque jour je suis persécuté. »

Excepté dans les deux derniers actes, le rôle de Raoul, malgré votre habileté, ne peut soulever la niaiserie étourdie dont l’a accablé M. Scribe. La vive sensibilité et l’intelligence rare de Nourrit luttent en vain contre cette conduite de hanneton sentimental, véritable victime à situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se relève au troisième acte ! comme il tire parti d’une scène que des puritanismes d’ailleurs estimables ont incriminée un peu légèrement, et que, pour moi qui n’entends malice ni à l’évanouissement ni au sofa de théâtre, je trouve très pathétique, très lugubre, très effrayante, et nullement anacréontique ! Quel duo, quel dialogue, Maître ! comme vous savez pleurer, prier, frémir et vaincre à la place de M. Scribe ! O maître ! vous êtes un grand poète dramatique et un grand faiseur de romans. J’abandonne votre petit page à la critique, il ne peut triompher de l’ingratitude de sa position ; mais je défends, envers et contre tous, le dernier trio, scène inimitable, qui est coupée et brisée, parce que la situation l’exige, parce que la vérité dramatique vous cause quelque souci, à vous, parce que vous n’admettez pas qu’il y ait de la musique de musicien et de la musique de littérateur, mais bien une musique de passion vraie et d’action vraisemblable, où le charme de la mélodie ne doit pas lutter contre la situation, et faire chanter la cavatine en règle avec coda consacrée et irait inévitable au héros qui tombe percé de coups sur l’arène.

Il serait bien temps, je pense, d’assujétir l’art au joug du sens commun, et de ne pas faire dire au spectateur naïf : — Comment ces gens-là peuvent-ils chanter dans une position si affreuse ? — Il faudrait que le chant fût alors un véritable pianto, et qu’on daignât s’affranchir de la forme rebattue, au point de séduire l’esprit le plus simple et de faire naître en lui autre chose que des attendrissemens de convention. Vous avez prouvé qu’on le pouvait, bon maître, et quand Rossini l’a voulu, il l’a prouvé aussi.

Permettez-moi cependant ici de vous exprimer un vœu. C’est beaucoup d’insolence de ma part, et je hais l’insolence sous toutes ses formes et dans toutes ses prétentions. N’imaginez donc pas, je vous en supplie, que je songe à vous donner un conseil. Mais quelquefois, vous savez, un ignorant a une bonne idée dont l’artiste fait son profit, de même qu’il tire ses conceptions les plus hardies des impressions les plus naïves et les moins prévues, la splendeur des temples de la sauvage attitude des forêts, les mélodies pleines et savantes de quelques sons champêtres, de quelque brise entrecoupée, de quelque murmure des eaux. Voici donc ce qui me tourmente. Pourquoi cette forme consacrée, pourquoi cette coda, espèce de cadre uniforme et lourd ? pourquoi ce trait, équivalent de la pirouette périlleuse du danseur ? pourquoi cette habitude de faire passer la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les plus élevées ou les plus basses du gosier ? pourquoi toutes ces formes rebattues et monotones qui détruisent l’effet des plus belles phrases ? Ne viendra-t-il pas un temps où le public s’en lassera, et reconnaîtra que l’action morale (qui est, quoi qu’on en dise, inséparable du mouvement lyrique) est interrompue à chaque instant par cette ritournelle inévitable ; que toute grâce, toute naïveté, toute fraîcheur est souillée ou effacée par cette baguette rigide, par cette formule inintelligente et triviale, dont on n’ose pas la dégager ? Liszt compare cette formule, au « l’ai l’honneur d’être votre très humble et très obéissant serviteur, » qu’on place au bas de toutes les lettres de cérémonie dans l’acception la plus fausse et la plus absurde, comme dans la plus juste et la mieux sentie. Il parait que le vulgaire chérit encore ce vieil usage, et ne croit pas qu’il y ait scène terminée là où il n’y a pas quatre ou huit mesures banales de psalmodie grossière, qui ne sont ni mélodie, ni harmonie, ni chant, ni récitatif. Dans cette situation ridicule, l’intérêt demeure suspendu ; les acteurs, forcés à une attitude de plus en plus théâtrale, s’égosillent et deviennent forcenés en répétant les paroles de leur froid transport, que ne soutient plus la mélodie. L’effet souverain de la passion ou de l’émotion, commandé par tout ce qui précède, se perd et s’anéantit sous cette formule, comme si, au milieu d’une scène tragique, les personnages, tout animés par leur situation, se mettaient à saluer profondément le public à plusieurs reprises.

Vous ne vous êtes pas encore tout-à-fait affranchi à cet égard de l’ignorance d’un public grossier, et des exigences des chanteurs inintelligens. Vous ne le pouviez pas, je pense. Peut-être même n’avez-vous fait accepter vos plus belles idées qu’à la faveur du remplissage obligé des formules. Mais à présent, ne pouvez-vous pas former votre auditoire, lui imposer vos volontés, le contraindre à se passer de lisières, et lui révéler une pureté de goût qu’il ignore, et que nul n’a encore pu proclamer franchement ? Ces immenses succès, ces bruyantes victoires remportées sur lui, vous donnent des droits, elles vous imposent peut-être aussi des devoirs ; car, au-dessus de la faveur populaire et de la gloire humaine, il y a le culte de l’art et la foi de l’artiste. Vous êtes l’homme du présent ; maître, soyez aussi l’homme de l’avenir..... Et si mon idée est folle, ma demande inconvenante, prenez que je n’ai rien dit.

Maintenant que je suis en train de rêver, je rêve pour vous un poème qui vous transporterait en plein paganisme, les Euménides, cet effrayant opéra tout fait d’Eschyle, ou la mort d’Orphée, si terrible et si naïve à faire quand on est associé à un homme comme vous, qui n’a besoin que d’un canevas de gaze pour broder un voile d’or et de pierreries. Si je savais coudre deux rimes l’une à l’autre, mon maître, j’irais vous prier de me dicter toutes les scènes, et je serais fier de vous voir aborder des mélodies grecques plus pleines, plus complètes, plus simples d’accompagnement peut-être que vos précédens sujets ne l’ont exigé. Je vous verrais faire ce dont on semble vous défier, et répondre, comme font les grands artistes, à des menaces par des victoires. Mais tant de bonheur ne me sera pas donné : je ne sais pas la prose, comment saurais-je les vers ? — Quant à mon sujet grec, vous savez mieux que moi ce qu’il vous convient de faire ; mais quelque jour il vous tentera, je gage.

Maître, je ne suis pas un savant, j’ai la voix fausse, et ne sais jouer d’aucun instrument. Pardonnez-moi si je ne parle pas la langue technique des aristarques. Quand même je serais dilettante éclairé, je n’éplucherais pas vos chefs-d’œuvre pour tâcher d’y découvrir quelque tache légère qui me donnât occasion de montrer les puérilités de ma science ; je ne saurais chercher si votre inspiration vient de la tête ou du cœur, étrange distinction qui ne signifie absolument rien, éternel reproche que la critique adresse aux artistes, comme si le même sang ne battait pas sous le sein et dans la tempe ; comme si, en supposant qu’il y a deux régions distinctes dans l’homme pour recevoir le feu sacré, la chaleur qui monte des entrailles au cerveau, et celle qui descend du cerveau aux entrailles ne produisaient pas dans l’art et dans la poésie absolument les mêmes effets ! Si l’on disait que vous êtes bilioso-nerveux, et que votre travail s’opère lentement, avec moins de rapidité peut-être, mais aussi avec plus de perfection que chez les sanguins et les pléthoriques, je comprendrais à peu près ce qu’on veut dire, et je trouverais fort simple que vous n’eussiez pas tous les tempéramens à la fois ; mais que m’importe qu’il y ait sur votre clavecin une caraffe d’eau pure et cristalline, au lieu d’un brûlant flacon de vin de Chypre, et réciproquement, si l’un vous inspire ce que l’autre n’inspire pas à autrui ? Quelle fureur pédagogique tourmente ces pauvres appréciateurs littéraires, occupés sans cesse à se méfier de leurs sympathies, et à se demander si par hasard, la Vénus de Milo n’aurait pas été faite de la main gauche, au lieu de l’être de la main droite ? A voir tout le mal que des hommes de talent se donnent pour percer le mystère des ateliers, et pénétrer dans le secret des veilles et des rêveries de l’artiste, on est saisi de chagrin, et on regrette de voir cette famille d’intelligences, fécondes sans doute, s’appauvrir et se stériliser de tout son pouvoir, afin d’arriver à ce qu’elle appelle la clairvoyance et l’impartialité.

Sans doute il est bon et nécessaire que des hommes de goût impriment au vulgaire une bonne direction, et fassent son éducation. Mais on sait comme le plus noble métier endurcit rapidement celui qui l’exerce exclusivement ; comme le chirurgien s’habitue à jouer avec la souffrance, avec la vie et la mort ; comme le juge se systématise aisément, et partant d’inductions sages, arrive à prendre trop de confiance dans sa méfiance, et à ne plus voir la vérité que sous des faces arbitraires. Ainsi procède le critique. Consciencieux d’abord, il en vient peu à peu à un casuisme méticuleux, et il finit par ne plus rien sentir à force de tout raisonner. Quand on ne sent plus, le raisonnement devient spécieux, et l’appréciation un travail de plus en plus ingrat, pénible, dirai-je impossible ? A la fin d’un repas où l’on a fait excès de tout, les meilleurs mets perdent leur saveur, et le palais blasé ne distingue plus la fraîcheur des fruits du feu des épices. L’homme qui veut goûter et approfondir toutes les jouissances de la vie, en vient un jour à ne plus dormir sur l’édredon et à s’imaginer que son premier lit de fougère fut plus chaud et plus moelleux. Erreur déplorable en fait d’art, mais inévitable condition de la nature humaine ! On vit les premiers essais d’un jeune talent, on les traita peut-être avec plus d’indulgence et d’affection qu’ils ne méritaient. On était jeune soi-même. Mais on vieillit plus vite à juger ceux qui produisent qu’à produire. Quand on regarde la vie comme un éternel spectacle, auquel on dédaigne ou craint de prendre part, on s’ennuie bien vite de l’acteur parce qu’on s’ennuie de soi-même. On suit les progrès de l’artiste, mais à mesure qu’il acquiert, on perd par l’inaction, à son propre insu, le feu sacré qu’il dérobe au dieu du labeur ; et le jour où il présente son chef-d’œuvre, on ne le goûte plus ; on se reporte avec regret au premier jour d’émotion qu’il vous donna, jour perdu et enfoui à jamais dans les richesses du passé, émotion chère et précieuse qu’on pleure et qu’on ne retrouvera pas. L’artiste est devenu Prométhée ; mais l’homme d’argile s’est pétrifié et reste inerte sous le souffle divin. On prononce que l’artiste est dégénéré, et on croit ne pas mentir !

Ceci est l’histoire du public en fait d’art, et des générations en fait d’action politique. Mais cette histoire est résumée d’une manière effrayante dans la courte existence morale de l’infortuné qui s’adonne à la critique. Il vit son siècle dans l’espace de quelques années ; sa barbe est à peine poussée, et déjà son front est dévasté par l’ennui, la fatigue et le dégoût. Il eût pu prendre une place honorable ou brillante, au milieu des artistes féconds, il n’en a plus la force, il ne croit plus à rien, et à lui-même moins qu’à tout autre chose.

Quand on jette les yeux, dans un jour de courage et de curiosité, sur les trente ou quarante jugemens littéraires qui s’impriment le lendemain de l’apparition d’une bluette quelconque, on s’étonne de tant d’esprit, de tant de doctes raisonnemens, de tant d’ingénieux parallèles, de tant de dissertations subtiles, écrites pour la plupart d’un style riche, orné, éblouissant, et on s’afflige de voir ces trésors qui, en d’autres temps, eussent défrayé toute une année, répandus pêle-mêle aux pieds d’un public insouciant qui les regarde à peine, et qui fait bien ; car à supposer qu’il découvrît la vérité à travers ce kaléidoscope d’idées et de sentimens contradictoires, cette vérité serait si futile, si rebattue, si facile à exprimer en trois lignes, qu’il aurait perdu sa journée à tailler un chêne pour avoir une allumette. L’homme de bon sens examine donc lui-même l’objet de la discussion, le juge selon son impulsion naturelle, et s’inquiète fort peu de savoir si la critique accorde à l’auteur un millimètre ou un mètre de gloire.

Et ce n’est pas que je méprise la critique par elle-même, je l’estime et la respecte si bien dans son but et-dans ses effets possibles et désirables, que je m’afflige de la voir sortie de sa route et devenue plus nuisible qu’utile aux artistes, plus amusante qu’instructive pour un public oisif, indifférent et moqueur. Je veux croire les hommes qui l’exercent pleins de loyauté et possédés d’une seule passion, l’amour du beau et du vrai. Eh bien ! je déplore que l’organisation de ce corps utile et respectable soit si mauvaise, que son action devienne impossible pour ne pas dire funeste, et que sa considération tombe chaque jour sous les lazzis et les soupçons de la foule ignorante. Voici quelle serait mon utopie, si j’avais à chercher un remède à tant d’abus et de confusion.

D’abord je voudrais que le nombre des gens qui font de la critique fût beaucoup plus étendu, en même temps que le nombre des articles de critique qui paraîtraient serait fort restreint. Je voudrais qu’on ne fît pas de la critique un métier, et qu’il n’y eut pas de la critique tous les jours et à propos de tout. Puisque le public veut des journaux, que les colonnes des journaux sont les chaires d’éloquence assignées à certains professeurs d’esthétique, je voudrais que chaque journal eut son jury, où des hommes compétens seraient choisis selon les opinions et l’esprit du journal, et appelés à prononcer sur les œuvres de quelque importance ; je voudrais qu’une foule d’enfans sans savoir, sans goût et sans expérience, ne fût pas admise à juger les doyens de l’art, à faire ou à empêcher de naissantes réputations, sur la seule recommandation d’un style aisé, d’une rédaction abondante et facile, d’un esprit ingénieux et plaisant. Je voudrais que nul n’osât exercer la critique comme une profession, mais que tout homme de talent et de savoir en remplît le sérieux et noble exercice comme un devoir, et par amour des lettres, sauf à en tirer un honnête bénéfice dans l’occasion, puisqu’il est permis même au prêtre de vivre de l’autel.

Je ne suis pas de ceux qui pensent que les artistes seuls doivent juger les artistes. Je crois au contraire que généralement c’est une assez mauvaise épreuve, et que les journaux deviendraient bien vite, entre les mains des rivaux de même profession, le théâtre de combats sans dignité, sans retenue, où, la passion s’exprimant toujours, on approcherait moins que jamais de la vérité. Le rôle du critique demanderait, certes, des connaissances spéciales, de plus un coup d’œil calme et désintéressé, et il est bien difficile que ce calme et ce désintéressement soient l’apanage de quiconque sent sa destinée dans les mains du public. Sans exclure donc certains artistes dont l’expérience, la position faite, ou le caractère exceptionnel, donneraient des garanties suffisantes, j’accorderais peu de moyens de gouverner l’opinion à ceux qui ont personnellement et exclusivement besoin de l’opinion.

Et si cette foule de jeunes beaux esprits qui vit du feuilleton se plaignait de n’avoir plus de moyens de publicité ou d’occasion de développement, je lui dirais : a Rendez grâce à des mesures qui vous forcent à travailler et à produire ; vous faisiez un métier d’eunuques et d’esclaves ; vous étiez condamnés à baigner, à déshabiller et rhabiller sans cesse, à promener dans les rues les enfans des riches ; soyez pères à votre tour ; que vos enfans soient beaux ou difformes, forts ou malingres, vous les aimerez, car ils seront à vous. Votre vie de haine et de pitié se changera en une vie d’amour et d’espérance. Vous ne serez peut-être pas tous de grands hommes, mais du moins vous serez hommes et vous ne l’êtes pas. »

Et si pour être plus réfléchis et plus judicieux, les arrêts de la critique devenaient plus rares (ce qui serait inévitable), si les entrepreneurs de journaux se plaignaient du vide de leurs colonnes, le public de l’absence de feuilleton, pourquoi n’offrirait-on pas précisément ces pages blanches, hélas ! si désirées, et si difficiles à aborder, à tous ces talens inconnus et modestes, qui répugnent à faire de la critique sans expérience, et qui cherchent vainement les moyens de percer l’obscurité où ils s’éteignent, faute d’un éditeur qui les devine et qui leur prête son papier et ses caractères gisais ? Pourquoi tous ces jeunes feuilletonnistes que l’on force à se tenir, comme des pompiers ou des exempts de police, à toutes les représentations nouvelles, et à écrire gravement toute la nuit sur les plus ignobles pasquinades des petits théâtres (sauf à citer le déluge à propos d’un chapon), ne seraient-ils pas appelés à publier quotidiennement ces poèmes et ces romans qui dorment dans le portefeuille, ou qui sommeillent dans le cerveau, étouffés par les nécessités d’un métier abrutissant ! Pauvres enfans ! jeunes lévites de l’art, flétris dans la fleur de votre talent par les exigences scandaleuses de la presse, vous qui eussiez été avec joie, avec douceur, avec amour, et avec profit surtout, les disciples des grands maîtres, ne craignez pas que je vous condamne sans pitié, et que je méconnaisse ce qu’il y eut, ce qu’il y a peut-être encore de grand et de pur en vous ! Je sais vos secrets, je connais vos déboires, j’ai soulevé la coupe de vos douleurs ! Je sais que plus d’un parmi vous, assis la nuit dans sa mansarde froide et misérable, forcé d’avoir le lendemain (ce qui équivaut aujourd’hui au pain des artistes d’autrefois) un habit propre et des gants neufs, a laissé tomber son visage baigné de larmes sur les pages de quelque beau livre nouveau, que la haine ou l’envie lui avait prescrit d’injurier, et que ses profondes sympathies le forçaient de jeter loin de lui, afin de pouvoir condamner l’artiste sans l’entendre. Pitié à vous qui avez été forcés de rougir de vous-mêmes ! Honte et malheur à vous qui vous êtes habitués à ne plus rougir !

Mais pourquoi, maître, vous ai-je entretenu si long-temps de la critique française ? Vous êtes placé trop haut pour vous occuper d’elle à ce point, et peut-être ignorez-vous seulement qu’elle ait tâché de disputer au public européen les palmes qu’il vous tend de toutes parts ? Loin de moi la pensée grossière de vous consoler de quelques injustices que vous avez dû accepter avec l’humilité souriante d’un conquérant, pour peu qu’elles aient frappé votre oreille. Je ne sais pas si les hommes comme vous sont aussi modestes que leur gracieux accueil et leur exquise politesse le donnent à penser ; mais je sais que la conscience de leur force leur inspire une haute sagesse. Ils vivent avec le dieu, et non avec les hommes ; ils sont bons, parce qu’ils sont grands.

Vous souvenez-vous, Maître, qu’un soir j’eus l’honneur de vous rencontrer à un concert de Berlioz ? Nous étions fort mal placés, car Berlioz n’est rien moins que galant dans l’envoi de ses billets ; mais ce fut une vraie fortune pour moi que d’être jeté là par la foule et le hasard. On joua la Marche du Supplice. Je n’oublierai jamais votre serrement de main sympathique, et l’effusion de sensibilité avec laquelle cette main chargée de couronnes applaudit le grand artiste méconnu, qui lutte avec héroïsme contre son public ingrat et son âpre destinée ; vous eussiez voulu partager avec lui vos trophées, et je m’en allai les yeux tout baignés de larmes, sans trop savoir pourquoi, car quelle merveille que vous soyez ainsi ?


GEORGE SAND.