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Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1
George Sand

Lettres d’un oncle

LETTRES


D'UN ONCLE.




I.





Pourquoi diable ! n’es-tu pas venu hier ? nous t’avons attendu pour dîner jusqu’à sept heures, ce qui est exorbitant pour des appétits excités par l’air vif de la campagne. Il te sera survenu un client ; tu n’es pas malade au moins ? A présent, nous ne t’attendons plus que samedi. Dans l’intervalle, donne-moi de tes nouvelles, entends-tu, Paul ? nous serions inquiets. La mine que tu as depuis trois mois surtout n’est pas faite pour nous rassurer. Pauvre vieux petit homme jaune, qu’as-tu donc ? Je sais ce que tu réponds ordinairement à cette question-là. — Qu’as-tu toi-même ? es-tu donc un homme riche, jeune, robuste et frais, pour t’inquiéter de la mine que j’ai ? — Hélas ! nous avons tous deux une pauvre apparence, et dans ces étuis de parchemin il y a des âmes bien lasses et bien flétries, mon camarade.

Bah ! de quoi vais-je parler ? nous avons été hier plus gais que jamais ; cependant tu nous manquais bien, mais nous avons bu à ta santé, et à force de faire des vœux pour toi, nous nous sommes tous un peu exaltés. Ma foi, Paul, il ne faut pas nier les biens que la Providence nous tient en réserve. Au moment où nous croyons tout perdu, la bonne déesse, qui sourit de notre désespoir, est là, derrière nous, qui entoure de clinquant un petit hochet bien joli, qu’elle nous met ensuite dans les mains, si doucement, qu’on ne soupçonne pas son dessein, car si nous pouvions imaginer qu’elle nous raille et qu’elle ne prend pas notre fureur au sérieux, nous serions capables de nous tuer, pour la forcer d’y croire. Mais nous espérons qu’elle est un peu intimidée de nos menaces, et qu’à l’avenir elle se conduira mieux à notre égard ; nous nous laissons aller peu à peu à regarder cette amusette qu’elle nous a donnée, et enfin nous en secouons les grelots tout en leur disant : Grelots de la folie, vous pouvez bien sonner tant que vous voudrez, nous n’y prendrons aucun plaisir. Mais nous les faisons sonner encore et nous les écoutons avec tant de complaisance, que bientôt nous nous faisons grelots nous-mêmes, et des rires et des chants de joie sortent de nos poitrines vides et désolées. Nous avons alors de bien beaux raisonnemens pour nous réconcilier avec la vie, tout aussi beaux que ceux qui nous faisaient renoncer à la vie la semaine précédente. Quelle mauvaise plaisanterie que le cœur humain ! Qu’est-ce donc que ce cœur-là dont nous parlons tous, tant et si bien ? D’où vient que cela est si bizarre, si mobile, si lâche à la souffrance, si léger au plaisir ? Y a-t-il un bon et un mauvais ange qui soufflent tour à tour sur ce pauvre organe de la vie ? Est-ce une âme, un rayon de la Divinité, que ce diaphragme qu’une tasse de café et un bon mot dilatent ? Mais si ce n’est qu’une éponge imbibée de sang, d’où lui viennent donc ces aspirations soudaines, ces tressaillemens, ces angoisses, espèce de cris déchirans qui s’en échappent quand de certaines syllabes frappent l’oreille, ou quanti les jeux de la lumière dessinent sur le mur, avec la frange d’un rideau, l’angle d’une boiserie, certaines lignes fantastiques, profils ébauchés par le hasard, empreints de magiques ressemblances ? Pourquoi, au milieu de nos soupers, où, Dieu merci, le bruit et la gaîté ne vont pas à demi, y en a-t-il quelques-uns parmi nous qui se mettent à pleurer sans savoir pourquoi ? Il est ivre-mort, disent les autres. Mais pourquoi le vin qui fait rire ceux-ci fait-il sanglotter celui-là ? gaîté de l’homme, que tu touches de près à la souffrance ! Et quel est donc ce pouvoir d’un son, d’un objet, d’une pensée vague sur nous tous ? Quand nous sommes vingt fous criant dans tous les tons faux, et chantant sur toutes les gammes incohérentes de l’ivresse, s’il en est un qui fasse un signe solennel en disant : Écoutez ! tous se taisent et écoutent. Alors, dans le silence de ces grands appartemens, une voix lointaine et plaintive s’élève. Elle vient du fond de la vallée, elle monte comme une spirale harmonieuse autour des sapins du jardin, puis elle gagne l’angle de la maison ; elle se glisse par une fenêtre, elle vole le long des corridors et vient se briser contre la porte de notre salle avec des sanglots lamentables. Alors toutes nos figures s’alongent, toutes nos lèvres pâlissent ; nous restons tous cloués à notre place, dans l’attitude où ce bruit nous a pris. Enfin, quelqu’un s’écrie : — Bah ! c’est le vent, je m’en moque. — En effet c’est le vent, rien que le vent et la nuit, et personne ne s’en moque, personne ne surmonte sans effort la tristesse qu’inspirent ces choses-là. Mais pourquoi est-ce triste ? Le renard et la perdrix tombent-ils dans la mélancolie quand le vent pleure dans les bruyères ? La biche s’attendrit-elle au lever de la lune ? Qu’est-ce donc que cet être qui s’institue le roi de la création et qui ne rêve que larmes et frayeurs ?

Mais pourquoi serions-nous tristes à moins d’être fous ?

Nos femmes sont charmantes, et nos amis, en est-il de meilleurs ? Est-il beaucoup de mortels qui aient eu dans leur vie le bonheur de réunir sous le même toit presque tous les jours, pendant un mois, douze ou quinze créatures nobles et vraies, et toutes unies entre elles d’une sainte amitié ? mes amis, mes chers amis ! savez-vous ce que vous êtes dans la vie d’un infortuné ? vous ne le savez pas assez, vous n’êtes pas assez fiers du bien que vous faites, c’est quelque chose que de sauver une âme du désespoir.

Il est vrai qu’il ne leur manque, pour l’aprécier, qu’une chose de quelque importance : c’est de le savoir ; je ne vais pas le leur dire. Je m’en tais surtout avec les plus jeunes ou les plus gais, avec ce brave garçon de la vallée Noire, que nous avons surnommé Hydrogène à cause de son amour déréglé pour les sciences, avec notre gros meunier de Planet, qui nous laisse si bien rire de lui, à condition qu’à son tour il rira de nous tous, et saisira vivement tous nos ridicules, en nous abandonnant les siens de bonne grâce ; je m’en tais encore avec notre chère Eugénie, cette grave mère de famille qui n’a pas dix-sept ans, et qui penche sa joue fraîche et ronde d’un petit air sérieux sur une poupée qu’elle habille avec presque autant de soin que son fils. Je ne vais pas déclamer ma tristesse à cette belle et bonne enfant ; à ces camarades gais viveurs, je ne vais pas leur dire : Voyez-vous, mes amis, votre respectable oncle (c’est ainsi qu’ils m’ont nommé toute cette semaine pour se divertir de moi) n’est pas seulement goutteux et cacochyme, comme vous le prétendez. Ce ne sont pas seulement ses vénérables jambes entortillées de flanelle qui refusent le service. C’est son âme, c’est sa raison, c’est sa sensibilité, c’est tout son être qui souffre et dépérit. Vous ne savez pas, enfans, quelles plaies incurables saignent au fond de ce vieux cœur, sous sa cuirasse d’insouciance et de gaîté. Vous riez de ses campagnes de Flandre, vous l’appelez oncle Tobie, et vous lui demandez des nouvelles du siège de Maestricht, et vous ne savez pas quelles sont les campagnes de votre oncle, ô mioches ! vous ne savez pas même le nom des pays qu’il a parcourus, avant de venir blanchir entre vos jeunes têtes, au coin de l’âtre domestique ! Avez-vous jamais ouï parler, dites-moi, des rives du Désespoir et des champs de la Désolation ? Mlle de Scudéry inventa une carte de Tendre ; je pourrais vous en dresser une du pays de Malheur, qui ne serait pas moins fade : c’est pourquoi je m’en tais et ne veux vous causer nul ennui, comme dit Lafontaine. Mais, voyez, mes chers enfans, combien vous êtes précieux et chers à votre oncle ! Rozane, ma belle nièce, esprit de la famille, orgueil de notre bercail, Cardenio, mon brave chanteur aux longs cheveux, vrai page d’Opéra ; et vous, vous, mes vieux ! (mais ceux-là savent bien pourquoi j’ai des rides au front) — n’importe, approchez tous, entourez le fauteuil gothique de l’oncle, et dansez autour, étourdissez-le, grisez-le, le pauvre diable, de vos folles chansons, et ne craignez pas de le bousculer dans la danse ; si vous cassez les pieds vermoulus de son trône domestique, soyez sûrs qu’en roulant sur le parquet, le bonhomme rira de tout son cœur et entonnera l’hymne de la jeunesse d’une voix chevrotante, mais pleine d’expression.

Hélas ! hélas ! qu’est-ce que ce mélange d’amertume et de joie ? qu’est-ce que ce sentiment de détachement et d’amour, qui me ramène ici chaque année, dans cette saison qui n’est plus l’automne et qui n’est pas encore l’hiver, mois de recueillement mélancolique et de tendre misantropie, car il y a de tout cela dans cette pauvre tête fatiguée, que presse de toute sa solennité le toit paternel ? O mes dieux lares ! vous voilà tels que je vous ai laissés. Je m’incline devant vous avec ce respect que chaque année de vieillesse rend plus profond dans le cœur de l’homme. Poudreuses idoles qui vîtes passer à vos pieds le berceau de mes pères et le mien, et ceux de mes enfans ; vous qui vîtes sortir le cercueil des uns et qui verrez sortir celui des autres, salut, ô protecteurs devant lesquels mon enfance se prosternait en tremblant, dieux amis que j’ai appelés avec des larmes du fond des lointaines contrées, du sein des orageuses passions ! Ce que j’éprouve en vous revoyant est bien doux et bien affreux. Pourquoi vous ai-je quittés, vous toujours propices aux cœurs simples, vous qui veillez sur les petits enfans quand les mères s’endorment, vous qui faites planer les rêves d’amour chastes sur la couche des jeunes filles, vous qui donnez aux vieillards le sommeil et la santé. Me reconnaissez-vous, paisibles pénales ? ce pèlerin qui arrive à pied dans la poussière du chemin et dans la brume du soir, ne le prenez-vous point pour un étranger ? Ses joues flétries, son front dévasté, ses orbites que les larmes ont creusées, comme les torrens creusent les ravins, ses infirmités, sa tristesse et ses cicatrices, tout cela ne vous empêchera-t-il pas de reconnaître cette âme vaillante, qui sortit d’ici un matin revêtue d’un corps robuste, lequel chevauchait une brave jument nourrie dans les genêts, sobre et infatigable monture, comme si l’homme et l’animal devaient faire le tour du monde ? Voici l’homme ; les enfans l’appellent Tobie, et ils le soutiennent sous les bras pour qu’il marche. Le cheval est là bas, il broute lentement l’ortie autour des murs du cimetière. C’est Colette, qui jadis fut digne de porter Bradamante, et qui, maintenant aveugle, regagne encore aujourd’hui, avec la vue de l’instinct et de la mémoire, la litière où elle mourra demain matin.

Eh bien ! Colette, tes beaux jours ne sont plus, mais on a fait une bonne action, en te conservant un coin et une botte de paille dans l’écurie. Qui t’a assuré cette bonne destinée de ne point être vendue au corroyeur comme tous les vieux chevaux ? le plus sacré des droits, l’ancienneté. Ce qui a été est quelque chose de respectable. Ce qui est est toujours sujet à doute et à contestation. D’où vient donc l’amitié qu’on a pour ton vieux maître ici ? Personne ne le connaît plus, il a disparu long-temps, il a voyagé au loin ; ses traits ont changé ; de ses goûts, de ses habitudes, de son caractère, on n’en sait plus rien, car il s’est passé tant de choses dans sa vie, depuis le tems où il était encore solide et fier ! Mais un mot simple et doux rattache à lui ceux qui pourraient s’en méfier. Ce mot, c’est autrefois. — Il était là, dit-on, il faisait ces choses avec nous, il était un de nous, nous l’avons connu, il allait à la chasse par ici, il cueillait des champignons dans le pré qui est là-bas, vous souvenez-vous de la noce d’un tel, et de l’enterrement de….. ? — Quand on en est au chapitre des vous souvient-il, que de précieux liens d’or et de diamant rattachent les cœurs refroidis ; que de chaleureuses bouffées de jeunesse montent au visage et raniment les joies oubliées, les affections négligées ! On se figure souvent alors qu’on s’est aimé plus qu’on ne s’aima en effet, et à coup sûr, les plaisirs passés, comme les plaisirs qu’on projette, semblent plus vifs que ceux qu’on a sous la main.

Ah ! c’en est un bien pur, cependant, que de s’embrasser après une longue absence, en s’écriant : Te voilà donc, mon vieux ! c’est donc toi, ma fille ! c’est donc vous, ma nièce, ma sœur !

Ne me dis donc pas, mon ami, que je suis courageux, et que la gaîté que je montre est un effort de mon amitié pour toi et pour eux. Ne crois pas cela. Je suis heureux en effet, heureux par vous, malheureux par d’autres. Qu’importe ici ce qui n’est pas vous ? Crois-tu que je m’en occupe ? — J’y songe malgré moi, il est vrai ; mais pourquoi en parler, pourquoi le sauriez-vous ? Oh ! non, que personne ne le sache excepté les deux ou trois vieux qui ne peuvent se tromper sur le pli de mon sourcil. Mais que les autres ne connaissent de moi que le bonheur qui me vient d’eux. Les pauvres enfans en douteraient, s’ils voyaient le fond des abîmes qu’ils couvrent de fleurs. Ils s’éloigneraient effrayés, en se disant : Rien ne peut croître sur ce sol désolé ; car les incurables n’ont pas d’amis, et quand l’homme ne peut plus être utile à l’homme, celui qui peut se sauver s’éloigne, et celui qui n’a plus de chances meurt seul. Ces jeunes esprits comprendraient-ils ce qui se passe chez ceux qui ont vécu ? savent-ils qu’on renferme dans son sein tous les élémens de la joie et de la douleur, sans pouvoir se servir de l’une ou de l’autre ? A leur âge, toute douleur doit tuer ou être tuée. A leur âge les grandes désolations, les graves maladies, les austères résolutions, le sombre et silencieux désespoir. Mais après ces périodes fatales, ils ont la jeunesse qui reprend ses droits, le cœur qui se renouvelle et se retrempe ; la vie qui se réveille intense et pressée de réparer le temps perdu ; et il y a là dix ou vingt ans d’orages, de maux affreux et de joies indicibles. Mais, quand l’expérience a frappé ses grands coups, et que les passions non-amorties, mais comprimées, s’éveillent encore pour brûler, et retombent aussitôt frappées d’épouvante devant le spectre du passé, alors le cœur humain qui pouvait auparavant se promettre et s’imposer, ne se connaît plus du tout. Il sait ce qu’il a été, mais il ne sait plus ce qu’il sera, car il a tant combattu, qu’il ne peut plus compter sur ses forces. Et d’ailleurs, il a perdu le goût de souffrir, si naturel à ceux qui sont jeunes. Les vieux en ont assez. Leur douleur n’a plus rien de poétique, elle n’embellit que ce qui est beau.

La pâleur divinise la beauté des femmes et ennoblit la jeunesse des hommes. Mais quand le chagrin se manifeste par d’irréparables ravages, quand il creuse des sillons à des fronts flétris, on le sent maussade et dangereux. On le cache comme un vice, on le dérobe à tous les regards, de peur que la crainte de la contagion n’éloigne les heureux d’auprès de vous. C’est alors vraiment qu’on est digne de plainte, car on ne se plaint pas, et l’on craint d’être plaint. C’est à cet âge-là que les amis contemporains se comprennent d’un regard, et qu’il suffit d’un mot pour se raconter l’un à l’autre toute sa vie passée.

D’où vient que quand nous nous retrouvons après une séparation de quelques mois, tu lis si bien sur mon visage l’histoire des maux que j’ai soufferts ? D’où vient que tu me dis dès l’abord en me serrant la main : « Eh bien ! eh bien ! telle chose est arrivée, voilà ce que tu as fait, je comprends ce que tu as dans le cœur ? » Oh ! comme tu me racontes exactement alors les moindres détails de mon infortune ! Pauvres humains que nous sommes ! ces douleurs dont nous prenons tant d’emphase, et dont nous portons le fardeau avec tant d’orgueil, tous les connaissent, tous les ont subies : c’est comme le mal de dents ; chacun vous dit : — Je vous plains, cela fait grand mal ; — et tout est dit.

Triste, ô triste ! Mais l’amitié a cela de beau et de bienfaisant qu’elle s’inquiète et s’occupe de vos maux comme s’ils étaient uniques en leur espèce. douce compassion, maternelle complaisance pour un enfant qui pleure et qui veut qu’on le plaigne ! Qu’il est suave de te trouver dans l’âme sérieuse et mure d’un ancien ami ! Il sait tout, il est habitué à toucher vos plaies, et pourtant il ne se blase pas sur vos souffrances, et sa pitié se renouvelle sans cesse. Amitié ! amitié ! délices des cœurs que l’amour maltraite et abandonne, sœur généreuse qu’on néglige et qui pardonne toujours ! Oh ! je t’en prie, je t’en supplie, mon Paul, ne fais pas de moi un personnage tragique. Ne me dis pas qu’il y a de ma part une épouvantable vigueur à soutenir cette gaieté. Non, non, ce n’est pas un rôle, ce n’est pas une tache, ce n’est pas même un calcul ; c’est un instinct et un besoin. La nature humaine ne veut pas ce qui lui nuit ; l’âme ne veut pas souffrir, le corps ne veut pas mourir, et c’est en face de la douleur la plus vraie, et de la maladie la plus sérieuse, que l’âme et le corps se mettent à nier et à fuir l’approche odieuse de la destruction. Il est des crises violentes où le suicide devient un besoin, une rage. C’est une certaine portion du cerveau qui souffre et s’atrophie physiquement. Mais que cette crise passe, la nature, la robuste nature, que Dieu a faite pour durer son temps, étend ses bras désolés et se rattache aux moindres brins d’herbe pour ne pas rouler dans sa fosse. En faisant la vie de l’homme si misérable, la Providence a bien su qu’il fallait donner à l’homme l’horreur de la mort. Et cela est le plus grand, le plus inexplicable des miracles qui concourent à la durée du genre humain, car quiconque verrait clairement ce qui est se donnerait la mort. Ces momens de clarté funeste nous arrivent, mais nous n’y cédons pas toujours, et le miracle qui fait refleurir les plantes après la neige et la glace, s’opère dans le cœur de l’homme. Et puis, tout ce qu’on appelle la raison, la sagesse humaine, tous ces livres, toutes ces philosophies, tous ces devoirs sociaux et religieux qui nous rattachent à la vie ne sont-ils pas là ? Ne les a-t-on pas inventés pour nous aider à flatter le penchant naturel, comme tous les principes fondamentaux, comme la propriété, le despotisme et le reste ? Ces lois-là sont bien sages et faites pour durer ; mais on en pourrait faire de plus belles, et Jésus, en souffrant le martyre, a donné un grand exemple de suicide. Quant à moi, je te déclare que si je ne me tue pas, c’est absolument parce que je suis lâche.

Et qui me rend lâche ? Ce n’est pas la crainte de me faire un peu de mal avec un couteau ou un pistolet. C’est l’effroi de ne plus exister, c’est la douleur de quitter ma famille, mes enfans, mes neveux et mes amis ; c’est l’horreur du sépulcre, car, quoique l’ame espère une autre vie, elle est si intimement liée à ce pauvre corps, elle a contracté, en l’habitant, une si douce complaisance pour lui, qu’elle frémit à l’idée de le laisser pourrir et manger aux vers. Elle sait bien que ni elle ni lui n’en sauront rien alors, mais tant qu’elle lui est unie, elle le soigne et l’estime, et ne peut se faire une idée nette de ce qu’elle sera, séparée de lui.

Je supporte donc la vie, parce que je l’aime ; et quoique la somme de mes douleurs soit infiniment plus forte que celle de mes joies, quoique j’aie perdu les biens sans lesquels je m’imaginais la vie impossible, j’aime encore cette triste destinée qui me reste, et je lui découvre, chaque fois que je me réconcilie avec elle, des douceurs dont je ne me souvenais pas, ou que je niais avec dédain quand j’étais riche de bonheur et glorieux. Oh ! l’homme est si insolent quand sa passion triomphe ! quand il aime ou quand il est aimé, comme il méprise tout ce qui n’est pas l’amour ! comme il fait bon marché de sa vie, comme il est prêt à s’en débarrasser dès que son étoile pâlit un peu ! Et quand il perd ce qu’il aime, quelle agonie, quelles convulsions, quelle haine pour les secours de l’amitié, pour les miséricordes de Dieu ! Mais Dieu, l’a fait aussi faible que fanfaron, et bientôt redevenu tout petit, tout honteux, pleurant comme un enfant, et cherchant avec des pas timides à retrouver sa route, il saisit avec empressement les mains qui s’offrent à lui pour le guider. Ridicule, puérile et infortunée créature qui ne veut pas accepter la destinée, et ne sait pas s’y soustraire !

Ah ! ne nous moquons pas de cette condition misérable, c’est celle de tous, et tous nous savons que sa mesquinerie, que son manque de grandeur et de force ne la rendent que plus malheureuse et plus digne de compassion. Tant qu’on croit à sa force, on a de l’orgueil, et l’orgueil console de tout. On marche à grands pas et on fronce le sourcil avec un calme majestueux et terrible ; on a décrété qu’on mourrait le soir ou le lendemain matin, et on est si fier de cette grande résolution (que du reste un perruquier ou une prostituée sont tout aussi capables d’exécuter que vous et Caton d’Utique), on est si content de ne pas subir l’arrêt du sort et de le narguer, qu’on est déjà à demi consolé. On jouit d’une grande liberté d’esprit, et l’on s’en étonne ; on fait son testament, on songe à tout, on brûle certaines lettres, on en recommande d’autres à ses amis, on fait des adieux solennels, on s’estime, on s’admire, et on s’aime soi-même. Voilà le pire ; on se réconcilie avec soi, on se rend sa propre estime, et l’affection revient avec une admirable bonté se placer entre le soi héroïque et le soi expiatoire. Le sacrificateur, c’est-à-dire l’orgueil, fait alors peu à peu grâce à la victime, c’est-à-dire à la faiblesse ; l’un s’attendrit, l’autre se lamente ; l’orgueil demande à la faiblesse si elle était bien sincère tout-à-l’heure, si elle avait bien l’intention de tendre la gorge au couteau ; l’autre répond que oui ; l’orgueil daigne y croire, et décide que l’intention est réputée pour le fait, que la honte est lavée, la fierté satisfaite, l’espoir réhabilité. Puis vient un ami qui sourit de votre dessein, mais qui feint, pour peu qu’il soit délicat et bon, d’en être épouvanté et de vous arracher l’arme meurtrière, ce qui, en vérité, n’est pas difficile... Hélas ! hélas ! ne rions pas de cela. Tout cela fait qu’on ne se tue pas, et qu’on vit, et qu’on cesse à la fin de se croire fort, et que l’orgueil tombe, et que la souffrance s’apaise, mais qu’il reste au fond de l’âme et pour jamais une tristesse muette, un abattement profond qui accepte toutes les distractions, mais qu’aucune distraction ne change, car ce qu’on croit, on le veut, et ce qu’on sait, on le subit. Or, lequel vaut mieux de l’échafaud ou des galères à perpétuité ?

Mais, bonsoir, Paul, il se fait tard, dans une heure il fera grand jour, il faudra que je m’éveille avec les coqs qui sonneront leur fanfare matinale, et les chiens qui se mettront à hurler pour qu’on ouvre les portes de la cour, et ton frère Cardenio qui chante comme l’alouette au lever du soleil. Tu viendras samedi, n’est-ce pas ? Il fera, j’espère, un temps comme nous l’aimons : pas de lune, le ciel est à la gelée, les étoiles luiront et l’air sera sonore ; ton frère chantera son stabat, et nous irons l’entendre de loin, sous le grand sapin. Il fait bon de s’attendrir et de s’attrister quand on est ensemble. Mais seul, il faut s’interdire cela quand on est où nous en sommes. C’est pourquoi je t’écris, afin de n’aller me coucher qu’au moment où un sommeil accablant coupera court à toute réflexion un peu trop grave. O ciel, voilà donc ces gais convives, ces aimables vieillards, les voilà en face de leur chevet, et saisis de terreur à l’aspect des pensées qui les y attendent ! C’est pour cela qu’il faut s’endormir au lever du jour. C’est l’heure où le cauchemar quitte les rideaux du lit et n’a plus de pouvoir sur les hommes. Adieu, donne ma bénédiction à tes douze enfans.


II.

Puisque tu ne peux pas venir aujourd’hui, je viens m’enfermer avec toi et causer par la voie de la plume et de l’encre avec ton ennui ; car tu t’ennuies, ce n’est rien de plus. Ne va pas t’imaginer que tu aies de chagrin. L’ennui est un mal assez grand, mais c’est après tout un mal très noble, et d’où peut sortir tout ce qu’il y a de plus beau dans l’âme humaine. Il ne s’agit que d’expliquer son ennui comme il faut, et d’en diriger les inspirations vers un but poétique. Voilà le diable ! tu n’es pas poète du tout. Tu détermines toutes choses, tu ne sais rester dans le doute sur quoi que ce soit Si tu savais bien ce que c’est que l’ennui, et le parti qu’on en peut tirer ! Je vais tacher de te l’expliquer comme je l’entends.

L’ennui est une langueur de l’âme, une atonie intellectuelle qui succède aux grandes émotions ou aux grands désirs. C’est une fatigue, un malaise, un dégoût équivalent à celui de l’estomac qui éprouve le besoin de manger et qui n’en sent pas le désir. De même que l’estomac, l’esprit cherche en vain ce qui pourrait le ranimer et ne peut trouver un aliment qui lui plaise. Ni le travail ni le plaisir ne sauraient le distraire ; il lui faudrait du bonheur ou de la souffrance, et précisément l’ennui est ce qui précède ou ce qui sait l’un ou l’autre. C’est un état non violent, mais triste, facile à guérir, facile à envenimer. Mais du moment qu’on le poétise, il devient touchant, mélancolique, et sied fort bien, soit au visage, soit au discours. Pour cela, il faut tout bonnement s’y abandonner. La recette est simple. — Se vêtir convenablement, suivant la saison ; avoir de très bonnes pantouffles, un excellent feu en hiver, un hamac léger en été, un bon cheval au printemps, à l’automne un carré de jardin sablé et planté de renonculiers. Avec cela, ayez un livre à la main, un cigarre à la bouche ; lisez une ligne environ par heure, à laquelle vous penserez huit ou dix minutes au plus, afin de ne pas vous laisser envahir par une idée fixe. Le reste du temps, rêvez, mais en ayant soin de changer de place, ou de pipe, ou d’attitude de tête et de direction de regards. — Alors, en ne vous obstinant pas à secouer votre malaise, vous le verrez peu à peu se tourner en une disposition confortable. Vous acquerrez d’abord une grande netteté d’observations, un grand calme pour recueillir des formes, soit d’idées soit d’objets, dans les cases du cerveau qui équivalent aux feuillets d’un album. Puis viendra une douce contemplation de vous-même et des autres, et ce qui tout-à-l’heure vous paraissait incommode ou indifférent vous paraîtra bientôt agréable, pittoresque et beau. Le moindre objet qui passera devant vos yeux aura son chic particulier, le moindre son vous semblera une mélodie, la moindre visite un événement heureux.

Il m’arrive bien souvent, je t’assure, de m’éveiller dans une terrible disposition au spleen. C’est un ennui sérieux et même assez laid. Je ne sais pas bien ce que Pascal entendait par ces pensées de derrière qu’il se réservait pour répondre aux objections polémiques, ou pour nier en secret ce qu’il feignait d’accepter en face. C’était sans doute le jésuitisme de l’intelligence, forcée de plier au devoir, mais se révoltant malgré elle contre l’arrêt absurde. Pour moi, je trouve le mot terrible. On l’a trouvé non-seulement dans son recueil de pensées, mais encore écrit sur un petit morceau de papier, et conçu ainsi : Et moi aussi, j’aurai mes pensées de derrière la tête. O parole lugubre, sortie d’un cœur désolé ! Hélas ! il est des jours où le cerveau humain est comme un double miroir dont une glace renvoie à l’autre le revers des objets qu’elle a reçus de face. C’est alors que toutes les choses et tous les hommes, et toutes les paroles ont leur envers inévitable, et qu’il n’est pas une jouissance, une caresse, une idée reçue au front qui n’ait son repoussoir agissant comme un ressort de fer au cervelet. C’est une puissance fatale et maladive, sois-en sûr. La raison humaine consiste bien en effet à voir toutes les choses par tous leurs côtés, mais la bénigne nature humaine ne se porte pas volontiers à de tels examens d’elle-même ; elle est peu clairvoyante, et, Pascal l’a dit ailleurs, « la volonté qui se plaît à une chose plus qu’à l’autre détourne l’esprit de considérer les qualités de celle qu’il n’aime pas, et la volonté devient ainsi un des principaux organes de la croyance.» — Et tout cela est mortellement triste, la vie n’est supportable qu’autant qu’on oublie ces vérités noires, et il n’est d’affections possibles que celles où les pensées de derrière ne viennent pas mettre le nez.

Aussi y quand je me sens dans cette fâcheuse humeur, je n’épargne rien pour m’en distraire et l’adoucir. Je brouille alors mes idées dans des nuages immodérés de fumée de pipe. En été, je me berce dans le hamac jusqu’à être enivré ; en hiver, je présente mes vieux tibias au feu avec un tel stoïcisme, qu’il en résulte une cuisson assez vive, une espèce de moxa qui détourne l’irritation cérébrale. Puis un beau vers, lu, en passant, sur une muraille, car. Dieu merci, notre maison en est farcie, comme une Mosquée l’est de sentences ; un rayon du soleil qui perce à travers le givre, un certain éblouissement de ma vue et de ma pensée font que te prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend sa beauté accoutumée, et dans le grand salon nos amis m’apparaissent en groupes que je n’avais pas remarqués, et qui me frappent tout à coup aussi vivement que si j’étais Rembrand, ou seulement Gérard Dow. Il me vient alors un tressaillement intérieur, une sorte de bondissement de l’âme, un désir irréalisable de fixer ces tableaux, une joie de les avoir saisis, un élan du cœur vers ceux qui les forment : cela ne t’a-t-il pas occupé souvent, alors que tourmentant avec obstination une mèche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses où nous te voyons plongé ? Combien de fois cette année je me suis senti saisi d’un invincible déplaisir au milieu de nos plus chers compagnons et de nos plus folles soirées ! Combien de fois, en rentrant au salon, après avoir parcouru à grands pas les allées dépouillées, au bout desquelles se lève la lune, je me suis trouvé ébloui et ravi de la beauté naïve de ces tableaux flamands ! Dutheil, affublé de sa houpelande grotesque, dont la couleur eût semblé à Hoffman tirer sur le fa bémol, coiffé de son bonnet couleur de raisin, et soulevant d’une main le broc de grés qui contient le modeste nectar du coteau voisin, n’a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes que jamais ait croquée Téniers ? Silence ! son œil étincelle, sa barbe se hérisse ; il avance le front comme un buffle qui se met en défense. Il va chanter ; écoutez, quelle chanson profondément philosophique et religieuse :

Le bonheur et le malheur
Nous viennent du même auteur,
Voilà la ressemblance ;
Le bonheur nous rend heureux,
Et le malheur malheureux.
Voilà la différence.

Cette belle ode est de M. de Bièvre. Je n’ai jamais rien entendu de plus mélancoliquement bête ; et tandis que nos compagnons rient aux éclats de cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de tristesse en l’entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et devant les hommes, quand l’homme infortuné demande compte de ses maux, et qu’il obtient cette réponse ? Qu’y a-t-il de plus ? Rien. L’ordre éternel et fatal qui nous mesure le bien et le mal est là tout entier ; c’est comme le mal de dents, auquel je comparais l’autre jour nos douleurs morales. Y a-t-il une plainte, partant de la terre, qui mérite une autre attention que cette ironie à la fois chagrine et douce d’un autre malheureux à moitié égayé par le vin qui constate gravement votre douleur comme un fait remarquable ?

Quand la voix terrible de Dutheil a cessé d’ébranler les vitres, mon frère vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait essayés sur le bord des abîmes, Alphonse, couché à terre, joue du violon sur la pincette avec la pelle ; son grand profil dantesque se dessine sur la muraille, et le rire donne des cavités lugubres à ses lignes sévères. Charles erre autour d’eux comme un méchant gnome d’humeur facétieuse, toujours prêt à renverser un verre dans une manche, et à faire rouler un danseur mal assuré. Oh ! ceux-là, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux qui savent qu’on peut être très gai et très triste en même temps, mais qui sont facilement heureux du bonheur d’autrui, et recommencent la vie après avoir souffert.

Et de quoi se plaindraient-ils ces enfans gâtes de la destinée ? Regarde ce groupe charmant jeté comme un bouquet autour du piano. Ce sont leurs femmes et leurs sœurs, c’est Agasta et Félicie, ces deux sœurs si tendrement unies, si bonnes, si douces et si finement naïves : c’est Laure et sa mère, toutes deux si belles, si nobles, si saintes ! c’est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaieté brillante, c’est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugénie. Connais-tu rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, écloses au vrai soleil, loin des serres chaudes, où nos femmes des villes s’étiolent en naissant ? Que Laure est céleste avec sa pâleur et ses grands yeux noirs au regard religieux et lent ! qu’Agasta est mignonne avec ses joues de rose du Bengale, écloses sur la neige, sa mine espiègle et nonchalante, son petit parler indigène si doux, et son petit bonnet de blanche nonette ! L’indolence de Félicie a quelque chose de plus triste, son sourire a de la mélancolie, l’amour et la douleur ont passé par là ; la résignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme qui s’est baissé tant de fois dans les larmes de la prière chrétienne ! Sur quoi pleures-tu, grande Romaine ? n’as-tu pas, au milieu de les douleurs, conservé le précieux trésor de la bonté, qu’il est si facile aux femmes infortunées de perdre ! Mon ami, qu’il fait bon vivre parmi des êtres si peu fardés, parmi des femmes aussi belles de cœur que de visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincères, religieux en amitié ! Viens donc souvent ici : tu guériras.

Maintenant, si tu me demandes pourquoi, étant si heureux, je m’en vais toujours à l’entrée de l’hiver, je te le dirai, mais garde ceci pour loi seul. — Il m’est absolument impossible d’être heureux en quelque situation que ce soit désormais. L’amitié est la plus pure bénédiction de Dieu, mais il est un bien qui n’a pu rester avec moi, et je mourrai sans avoir réalisé le rêve de ma vie. Faire de son cœur dix ou douze portions, c’est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant d’être le bon oncle d’une joyeuse couvée d’enfans ; il est touchant de vieillir au milieu d’une famille d’adoption, aux lieux où l’on a grandi ; mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m’entoure et le mien, beaucoup de ressemblance avec la fortune du pauvre, composée de l’aumône de tous les riches. Ils sont unis par l’amour ou par l’exclusive amitié de l’hyménée, ces hommes et ces femmes que le sourire n’abandonne jamais. Et moi, Paul, je suis comme toi, je ne suis l’autre moitié de personne. Il m’importe peu de vieillir ; il m’importerait beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n’ai pas rencontré l’être avec lequel j’aurais voulu vivre et mourir, ou si je l’ai rencontré, je n’ai pas su le garder. Ecoute une histoire, et pleure.

Il y avait un bon artiste, qu’on appelait Watelet, qui gravait à l’eau forte mieux qu’aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le Conte, et lui apprit à graver à l’eau forte aussi bien que lui. Elle quitta son mari, ses biens et son pays, pour aller vivre avec Watelet. Le monde les maudit ; puis, comme ils étaient pauvres et modestes, on les oublia. Quarante ans après, on découvrit, aux environs de Paris, dans une maisonnette appelée Moulin-Joli, un vieux homme qui gravait à l’eau forte, et une vieille femme qu’il appelait sa meunière, et qui gravait à l’eau forte, assise à la même table. Le premier oisif qui découvrit cette merveille, l’annonça aux autres, et le beau monde courut enfouie à Moulin-Joli pour voir le phénomène. Un amour de quarante ans, un travail toujours assidu et toujours aimé ; deux beaux talens jumeaux ; Philémon et Baucis du vivant de Mmes Pompadour et Dubarry. Cela fit époque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses poètes, ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de jours après, car le monde eut tout gâté. Le dernier dessein qu’ils gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec cette devise : Cur valle permutent sabinâ divitias operosiores ?

Il est encadré dans ma chambre, au-dessus d’un portrait dont personne ici n’a vu l’original. Pendant un an, l’être qui m’a légué ce portrait, s’est assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du même travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur notre œuvre, et nous soupions à la même petite table, tout en causant d’art, de sentiment et d’avenir. L’avenir nous a manqué de parole. Prie pour moi, ô Marguerite Le Conte !


III.

En vérité, Paul, plus j’y songe, plus je vois qu’il est trop tard pour oser être malheureux. Nous ne pouvons plus prendre la vie au sérieux, du moins la vie qui est devant nous ; car celle qui est derrière, nous y avons cru, donc elle a été. As-tu fait le résumé de cette course agitée et pénible qui nous a conduits du maillot à la béquille ? Je sais que la route diffère selon les hommes, et qu’il n’y a pas plus deux existences humaines absolument semblables, qu’il n’y a deux feuilles semblables dans une forêt ; mais il y a une vue générale tirée du destin de tous, et à laquelle s’adaptent les mille détails qui font la diversité. En ne voyant de lui que le système organique, on peut dire que l’homme est toujours le même ; comme il ne se compose jamais au physique que d’une tête, deux bras, un corps, etc., son système intellectuel se compose toujours des mêmes passions, l’orgueil, la colère, la luxure, le désir du mal et du bien à diverses doses, mais se partageant et se disputant toujours l’homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale, comme le système veineux et le système artériel font sa vie matérielle. Ainsi je crois pouvoir résumer l’histoire de tous en résumant la mienne propre.

Au commencement, force, ardeur, ignorance. Au milieu, emploi de la force, réalisation des désirs, science de la vie.

Au déclin, désenchantement, dégoût de l’action, fatigue, — doute, apathie ; — et puis la tombe qui s’ouvre comme un lit, pour recevoir le pèlerin fatigué de sa journée. O Providence !

La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les individus ; l’âge viril, celle qui varie le plus. La vieillesse est le résultat de celui-ci, et varie selon ce qu’il a été ; mais l’affaiblissement des facultés confond les nuances, comme lorsque l’éloignement atténue les couleurs, et les enveloppe d’un voile pale.

Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de savoir ce qu’il est, aisé de savoir ce qu’il a été. Il ne faut se méfier, ni s’enthousiasmer des jeunes gens ; mais il faut bien se garder de croire aux hommes faits, de même qu’il faut s’abstenir de les condamner ; tout est en eux, c’est le métal en fusion qui tombe dans le moule. Dieu sait comment réussira la statue. Quant aux vieillards, quels qu’ils soient, il faut les plaindre.

Pour ma part, j’ai vu quelle chose misérable et terrible à la fois est cette force de jeunesse qui n’obéit pas à notre appel, qui nous emporte où nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin d’elle, et je m’étonnerais d’avoir été si fier de la posséder, si je ne savais que l’homme est porté à tirer vanité de tout, depuis la beauté qui est un don du hasard, jusqu’à la sagesse qui est un résultat de l’expérience ; s’enorgueillir de sa force, est aussi raisonnable que de s’enorgueillir d’avoir bien dormi et d’avoir les jambes prêtes à entreprendre une longue course : mais gare aux pierres des chemins !

Oh ! que l’on se croit bon marcheur quand on est prêt à partir, et qu’on a aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l’ouvrier ! Je me souviens de cette impatience que j’éprouvais de me lancer dans la carrière avec ma chaussure imperméable. Qui pourra m’arrêter ? disais-je ; sur quelles épines, sur quelle fange ne marcherais-je pas sans crainte d’être blessé ou sali ? Où sont les obstacles, où sont les montagnes, où sont les mers que je ne franchirai pas ? J’avais compté sans les fausses-trapes.

Et quand j’eus commencé à faire usage de ma force, il n’en résulta d’abord que de belles et bonnes choses, car mon bagage était bon, et j’avais dans mes poches les plus beaux livres du monde. Je daignais lire les Grands Hommes de Plutarque, et leur donner la main dans une sainte vision dont mon orgueil était le magique soleil.

Et à force d’être content de moi et fier de mon allure, je pensai que je ne pouvais faillir, et je le déclarai bien haut à mes amis et connaissances. Il fut donc proclamé parmi ces gens-là que j’étais un stoïque des anciens jours, qui avait la bonté de porter un frac et des bottes.

Cependant, comme je marchais vite et regardant peu à terre, il m’arriva de me heurter contre une pierre et de tomber ; j’en eus de la douleur aux pieds et de la mortification dans l’âme. Mais me relevant bien vite, et pensant que personne ne m’avait vu, je continuai, en me disant : Ceci est un accident, la fatalité s’en est mêlée ; et je commençai à croire à la fatalité que, jusque-là, j’avais niée effrontément.

Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m’aperçus que j’étais tout blessé, tout sanglant, et que mon équipage, crotté et déchiré, faisait rire les passans, d’autant plus que je le portais encore d’un air majestueux, et que j’en étais plus grotesque. Alors je fus forcé de m’asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis à regarder tristement mes haillons et mes plaies.

Mais mon orgueil, d’abord souffrant et abattu, se releva, et décida que, pour être éreinté, je n’en étais pas moins un bon marcheur et un rude casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chûtes, pensant que je n’avais pu les éviter, que le destin avait été plus fort que moi, que Satan jouait un rôle dans tout cela, et mille autres choses, toutes inventées pour entortiller, vis-à-vis de soi et des autres, l’aveu de sa propre faiblesse et du mépris que tout homme se doit à lui-même, s’il veut être de bonne foi.

Et je repris ma route, en boitant et en tombant, disant toujours que je marchais bien, que les chûtes n’étaient pas des chûtes, que les pierres n’étaient pas des pierres ; et quoique plusieurs se moquassent de moi avec raison, plusieurs autres me crurent sur parole, parce que j’avais ce que les artistes appellent de la poésie, ce que les soldats appellent de la blague.

Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l’outrecuidance humaine, en habillant de pourpre les plus petites vanités et en les enchâssant dans l’or comme des diamans : ce boiteux monta sur des échasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes égales ; cela lui réussit, parce que ses échasses étaient solides, magnifiques, et qu’il savait s’en servir.

Pour nous autres, peuple de singes, nous apprîmes à marcher plus ou moins bien sur les échasses, et même à danser sur la corde, à la grande admiration de plusieurs oisifs qui ne s’y connaissaient pas. Et nous, et moi surtout, malheureux ! je négligeais les pures et modestes jouissances, je méconnaissais les sentimens vrais, je méprisais les vertus simples et obscures, je raillais les dévots, j’encensais la gloire insolente, et crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux autres aucune faiblesse de caractère, moi qui avais des vices dans le cœur !… Et je ne voulais faire aucun sacrifice, car rien au monde ne me semblait aussi précieux que mon repos, mon plaisir et la louange.

Or, sais-tu, Paul, comment après tout cela je suis devenu un vieillard supportable, de mœurs douces, et assez modeste dans ses paroles et dans ses prétentions ? Sais-tu ce qui fait la différence d’un homme corrompu et d’un homme égaré ? Certes l’un et l’autre ont fait d’aussi sottes et laides choses, mais l’un cesse et l’autre continue, l’un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa mansarde avec quelques amis, tandis que l’autre encravate et parfume chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l’on trouve un matin en poussière dans un alambic. L’homme qui s’est aperçu trop tard de la mauvaise route, et qui n’a plus la force de retourner sur ses pas, peut du moins s’arrêter, et d’un air triste, crier à ceux qui s’avancent : Ne passez point ici, je m’y suis perdu. Le méchant s’y plaît, il y avance jusqu’à son dernier jour, et meurt d’ennui lorsqu’il a épuisé tout le mal que l’homme peut faire. Celui-là s’amuse à entraîner sur ses traces le plus de malheureux qu’il peut, il rit en les voyant tomber dans la boue à leur tour, et s’égaie à leur persuader que cette boue est une essence précieuse, dont il n’appartient qu’aux grands esprits et aux gens de bon ton de s’oindre et de s’embaumer.

Et dans tout cela, Paul, il y a pour nous bien peu de sujets de consolation, car nous n’avons pas grand mérite à n’être pas de ces gens-là. N’avons-nous pas traversé leurs fêtes, n’y avons-nous pas bu le poison de la vanité et du mensonge ? Si le grand air nous a dégrisés, c’est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l’atmosphère funeste et nous a forcés d’être dans un champ plutôt que dans un palais. Mon ami, ce qu’on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe chez les hommes d’exception seulement ; chez nous autres, ce que l’on veut bien appeler honnêteté, c’est le sentiment des bonnes choses, l’aversion pour les mauvaises. Or, à quoi tient, je te le demande, que ce pauvre germe battu de tous les vents n’aille pas se perdre au loin, quand nous l’exposons si légèrement à l’orage ! Quand on songe à la facilité avec laquelle il s’envole, doit-on s’élever beaucoup dans sa propre opinion, pour avoir échappé au danger par miracle ? Quelle pâle fleur que cet honneur qui nous reste ! Quel est donc le séraphin qui l’a protégée de son aile, quel est le rayon qui l’a ranimée ? Le bon grain a beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s’y abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les détourne ? Dieu, un tremblement de terreur s’empare d’une âme touchée de tes bienfaits, quand elle regarde en arrière !

Mais toi, Paul, tu as pu réparer. Il n’a pas été trop tard pour toi, lorsque tu t’es arrêté ; tu es revenu au point de départ, et là, tu as trouvé une rude besogne, un noble travail, et tu l’as pris avec joie. Paul ! tu avais à combattre le passé et ses habitudes funestes, à supporter le présent et ses ennuis rongeurs ; tu es entré en lutte avec ces dragons, tu as les reins aussi forts que l’archange Michel, car tu les as vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n’ai pas trouvé une mère à consoler et douze enfans à nourrir de mon travail, je pleure, je prie, et je m’écrie quelquefois : — Viens à moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe de l’esprit saint, poésie divine ! sentiment de l’éternelle beauté, amour de la nature toujours jeune et toujours féconde ! fusion du grand tout avec l’âme humaine qui se détache et s’abandonne ; joie triste et mystérieuse que Dieu envoie à ses enfans désespérés, tressaillement qui semblés les appeler à quelque chose d’inconnu et de sublime, désir de la mort, désir de la vie, éclair qui passes devant les yeux au milieu des ténèbres, rayon qui écartes les nuages et revêts les cieux d’une splendeur inattendue, convulsion de l’agonie où la vie future apparaît, vigueur fatale qui n’appartient qu’au désespoir : viens à moi ! j’ai tout perdu sur la terre.

L’hiver étend ses voiles gris sur la terre attristée, le froid siffle et pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore, à midi, des lueurs empourprées percent la brume et viennent réjouir les tentures assombries de ma chambre. Alors mon bengali s’agite et soupire dans sa cage en apercevant sur le lilas dépouillé du jardin un groupe de moineaux silencieux, hérissés en boule et recueillis dans une béatitude mélancolique. Le branchage se dessine en noir dans l’air chargé de gelée blanche. Le genêt, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en haut une dernière grappe de boutons qui essaient de fleurir. La terre, doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfans. Tout est silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux à la terre, la gelée fond, et des larmes tombent de partout ; la végétation semble faire un dernier effort pour reprendre à la vie, mais le dernier baiser de son épouse est si faible, que les roses du Bengale tombent effeuillées sans avoir pu se colorer et s’épanouir. Voici le froid, la nuit, la mort.

Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c’est mon dernier espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l’automne qui s’en va, saluer le printemps à son retour, compter les dernières ou les premières fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fenêtre, c’est tout ce qui me reste d’une vie qui fut pleine et brûlante ; l’hiver de mon âme est venu, un éternel hiver ! Il fut un temps où je ne regardais ni le ciel, ni les fleurs, où je ne m’inquiétais pas de l’absence du soleil et ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant l’autel où brûlait le feu sacré, j’y versais tous les parfums de mon cœur. Tout ce que Dieu a donné à l’homme de force et de jeunesse, d’aspiration et d’enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse à cette flamme, qu’un autre amour attisait. Aujourd’hui l’autel est renversé, le feu sacré est éteint, une pâle fumée s’élève encore et cherche à rejoindre la flamme qui n’est plus ; c’est mon amour qui s’exhale et qui cherche à ressaisir l’âme qui l’embrasait. Mais cette âme s’est envolée au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt sur la terre. A présent que mon âme est veuve, il ne lui reste plus qu’à voir et à écouter Dieu dans les objets extérieurs, car Dieu n’est plus en moi, et si je puis me réjouir, c’est de ce qui se passe au dehors de moi. Je dirai donc ta bonté envers les autres hommes, ô Dieu qui m’as abandonné ; je ne vivrai plus ; je verrai et j’expliquerai ; du fond de ma douleur, j’élèverai une voix forte qui fera entendre ces mots à l’oreille des passans : — Eloignez-vous d’ici, car il y a un abîme, et moi, qui passais trop près, j’y suis tombé. — Je leur dirai encore : — Vous êtes égarés, parce que vous êtes sourds et aveugles ; c’est parce que je l’étais aussi, que je me suis égaré comme vous ; j’ai recouvré l’ouïe et la vue, mais alors je me suis aperçu que j’étais au fond du précipice, et que je ne pouvais plus retourner avec vous. J’étais vieux !

Beaucoup sont tombés comme moi dans les abîmes du désespoir. C’est un monde immense, c’est comme un monde des morts qui se meut et s’agite sous le monde des vivans. Quelque chose de noir, un fantôme qui porte un nom et des habits, un corps indolent et brisé, une figure terne et pâle, erre encore dans la société humaine et affiche encore les apparences de la vie. Mais nos âmes sont là dessous, plongées dans cet Erèbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui s’y passe, que l’enfant au berceau ne sait ce que c’est que la mort. Mais ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races d’hommes en remontent ou en descendent les degrés ; des pleurs et des rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus déchus, les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom ; moins bas, les furieux qui hurlent et blasphèment contre Dieu qu’ils ont méconnu, et qui les a foudroyés ; ailleurs les cyniques, qui nient la vertu et le bonheur, et qui cherchent à faire tomber les autres aussi bas qu’eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonnés de leur Tartare, et qui, s’asseyant sur les premières marches de l’escalier fatal, disent : Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je mourrai ici et ne descendrai pas ; ceux-là pleurent et se lamentent, car ils sont encore assez près de Dieu pour savoir ce qui eût pu être et ce qu’ils auraient dû faire. Et ils espèrent en une autre vie, parce qu’ils ont gardé le sentiment du beau éternel, et le besoin de le posséder. Ceux-là se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie mortelle, mais pour l’expier ; ils disent la vérité aux hommes sans crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n’ont rien à ménager, rien à redouter ; on ne peut plus leur faire ni bien ni mal ; on ne peut plus les faire tomber ; ils se sont précipités. Puissent-ils, comme Curtius, apaiser la colère céleste et fermer l’abîme derrière eux !

Mais il me semble, Paul, que je deviens emphatique ; heureusement j’aperçois venir mon vieux Malgache : il y a quinze mois que je ne l’ai vu, il vient tout essoufflé, tout palpitant de joie. Le voilà sous ma fenêtre ; mais, diable ! il s’arrête ; il vient d’apercevoir une violette difforme, il la cueille, et cela lui donne à penser. Me voilà effacé de sa mémoire ; si je ne vais à sa rencontre, il retournera chez lui avec sa violette monstre, et sans m’avoir vu. J’y cours. Adieu, Paul.


GEORGE SAND.