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Lettres élémentaires sur la botanique

LETTRES ÉLÉMENTAIRES SUR LA BOTANIQUE,
A MADAME DE L***. [1]

LETTRE PREMIERE.

Du 22 Août 1771.

VOtre idée d’amuſer un peu la vivacité de votre fille & de l’exercer à l’attention ſur des objets agréables & variés comme les plantes, me paroît excellente, mais je n’aurois oſé vous la propoſer, de peur de faire le Monſieur Joſſe, Puiſqu’elle vient de vous, je l’approuve de tout mon cœur, & j’y concourrai de même, perſuadé qu’à tout âge l’étude de la nature émouſſe le goût des amuſemens frivoles, prévient le tumulte des paſſions, & porte à l’ame une nourriture qui lui profite en la rempliſſant du plus digne objet de ſes contemplations.

Vous avez commence par apprendre à la Petite les noms d’autant de plantes que vous en aviez de communes ſous les yeux : c’étoit préciſément ce qu’il faloit faire. Ce petit nombre de plantes qu’elle connoît de vue ſont les pieces de comparaiſon pour étendre ses connoiſſances : mais elles ne ſuffisent pas. Vous me demandez un petit catalogue des plantes les plus connues avec des marques pour les reconnoître. Je trouve à cela quelque embarras. C’eſt de vous donner par écrit ces marques ou caracteres d’une maniere claire & cependant peu diffuſe. Cela me paroît impossible ſans employer la langue de la choſe, & les termes de cette langue forment un vocabulaire à part que vous ne ſauriez entendre, s’il ne vous eſt préalablement expliqué.

D’ailleurs ne connoître ſimplement les plantes que de vue & ne ſavoir que leurs noms, ne peut être qu’une étude trop inſipide pour des eſprits comme les vôtres, & il eſt à préſumer que votre fille ne s’en amuſeroit pas long-tems. Je vous propoſe de prendre quelques notions préliminaires de la ſtructure végétale ou de l’organiſation des plantes, afin, duſſiez-vous ne faire que quelques pas dans le plus beau, dans le plus riche des trois regnes de la nature, d’y marcher du moins avec quelques lumieres. Il ne s’agit donc pas encore de la nomenclature, qui n’eſt qu’un ſavoir d’herboriſte. J’ai toujours cru qu’on pouvoit être un très-grand Botaniſte sans connoître une ſeule plante par ſon nom ; & ſans vouloir faire de votre fille un très-grand Botaniſte, je crois néanmoins qu’il lui ſera toujours utile d’apprendre à bien voir ce qu’elle regarde. Ne vous effarouchez pas au reſte de l’entrepriſe. Vous connoîtrez bientôt qu’elle n’eſt pas grande. Il n’y a rien de compliqué ni de difficile à ſuivre dans ce que j’ai à vous propoſer. Il ne s’agit que d’avoir la patience de commencer par le commencement. Après cela on n’avance qu’autant qu’on veut.

Nous touchons à l’arrière-ſaiſon, & les plantes dont la ſtructure a le plus de ſimplicité ſont déjà paſſées. D’ailleurs, je vous demande quelque tems pour mettre un peu d’ordre dans vos obſervations. Mais en attendant que le printems nous mette à portée de commencer & de ſuivre le cours de la nature, je vais toujours vous donner quelques mots du vocabulaire à retenir.

Une plante parfaite eſt compoſée de racine, de tige, de branches, de feuilles, de fleurs & de fruits, (car on appelle fruit en Botanique, tant dans les herbes que dans les arbres, toute la fabrique de la ſemence). Vous connoiſſez déjà tout cela, du moins aſſez pour entendre le mot ; mais il y a un partie principale qui demande un plus grand examen ; c’eſt la fructification, c’eſt-à-dire, la fleur & le fruit. Commençons par la fleur, qui vient la premiere. C’eſt dans cette partie que la nature a renfermé le ſommaire de ſon ouvrage ; c’eſt par elle qu’elle le perpétue, & c’eſt auſſi de toutes les parties du végétal la plus éclatante pour l’ordinaire, toujours la moins ſujette aux variations.

Prenez un Lis. Je penſe que vous en trouverez encore aiſément en pleine fleur. Avant qu’il s’ouvre vous voyez à l’extrémité de la tige un bouton oblong verdâtre, qui blanchit à meſure qu’il eſt prêt à s’épanouir ; & quand il eſt tout-à-fait ouvert, vous voyez ſon enveloppe blanche prendre la forme d’un vaſe diviſé en pluſieurs ſegmens. Cette partie enveloppante & colorée qui eſt blanche dans le Lis, s’appelle la corolle, & non pas la fleur comme chez le vulgaire, parce que la fleur eſt un compoſé de pluſieurs parties dort la corolle eſt ſeulement la principale.

La corolle du Lis n’eſt pas d’une ſeule pièce, comme il eſt facile à voir. Quand elle ſe fane & tombe, elle tombe en ſix pieces bien ſéparées, qui s’appellent des pétales. Ainſi la corolle du Lis eſt compoſée de ſix pétales. Toute corolle de fleur qui eſt ainſi de pluſieurs pieces, s’appelle corolle polypétale. Si la corolle n’étoit que d’une ſeule pièce, comme par exemple dans le Liſeron, appellé clochette des champs, elle s’appelleroit monopétale. Revenons à notre Lis.

Dans la corolle vous trouverez préciſément au milieu une eſpece de petite colonne attachée tout au fond & qui pointe directement vers le haut. Cette colonne, priſe dans ſon entier, s’appelle le Piſtil : priſe dans ſes parties, elle ſe diviſe en trois ; 1°. Sa baſe renflée en cylindre avec trois angles arrondis tout autour. Cette baſe s’appelle le Germe. 2°. Un filet poſé ſur le germe. Ce filet s’appelle Style. 3°. Le ſtyle eſt couronné par une eſpece de chapiteau avec trois échancrures. Ce chapiteau s’appelle le Stigmate. Voilà en quoi conſiſte piſtil & ſes trois parties.

Entre le piſtil & la corolle vous trouvez ſix autres corps bien diſtincts, qui s’appellent les Etamines. Chaque étamine eſt compoſée de deux parties ; ſavoir, une plus mince par laquelle l’étamine tient au fond de la corolle, & qui s’appelle le Filet. Une plus groſſe qui tient à l’extrémité ſupérieure du filet, & qui s’appelle Anthère. Chaque anthère eſt une boëte qui s’ouvre quand elle eſt mûre, & verſe une pouſſiere jaune très-odorante, dont nous parlerons dans la ſuite. Cette pouſſiere juſqu’ici n’a point de nom françois ; chez les Botaniſtes on l’appelle le Pollen, mot qui ſignifie pouſſiere.

Voilà l’analyſe groſſiere des parties de la fleur. A meſure que la corolle ſe fane & tombe, le germe groſſit & devient une capſule triangulaire allongée, dont l’intérieur contient des ſemences plates diſtribuées en trois loges. Cette capſule conſidérée comme l’enveloppe des graines, prend le nom de Péricarpe. Mais je n’entreprendrai pas ici l’analyſe du fruit. Ce ſera le ſujet d’une autre Lettre.

Les parties que je viens de vous nommer ſe trouvent également dans les fleurs de la plupart des autres plantes, mais à divers degrés de proportion, de ſituation & de nombre. C’eſt par l’analogie de ces parties & par leurs diverſes combinaiſons, que ſe déterminent les diverſes familles du regne végétal. Et ces analogies des parties de la fleur ſe lient avec d’autres analogies des parties de la plante qui ſemblent n’avoir aucun rapport à celles-la.. Par exemple, ce nombre de ſix étamines, quelquefois ſeulement trois, de ſix pétales ou diviſons de la corolle, & cette forme triangulaire à trois loges de l’ovaire, déterminent toute la famille des liliacées ; & dans toute cette même famille qui eſt très-nombreuſe, les racines ſont toutes des oignons ou bulbes plus ou moins marquées, & variées quant à leur figure ou compoſition. L’oignon du Lis eſt compoſé d’écailles en recouvrement ; dans l’Aſphodele, c’eſt une, liaſſe de navets allongés ; dans le Safran, ce ſont deux bulbes : l’une ſur l’autre ; dans la Colchique, à coté l’une de l’autre, mais toujours des bulbes.

Le Lis, que j’ai choiſi parce qu’il eſt de la ſaiſon, & auſſi à cauſe de la grandeur de ſa fleur & de ſes parties qui les rend plus ſenſibles, manque cependant d’une des parties conſtitutives d’une fleur parfaite, ſavoir, le calice. Le calice eſt cette partie verte & diviſée communément en cinq folioles, qui ſoutient & embraſſe par le bas la corolle, & qui l’enveloppe toute entiere avant ſon épanouiſſement, comme vous aurez pu le remarquer dans la Roſe. Le calice qui accompagne preſque toutes les autres fleurs manque à la plupart des liliacées, comme la Tulipe, la Jacinthe, le Narciſſe, la Tubéreuſe, &c. & même l’Oignon, le Poireau, l’Ail, qui ſont auſſi de véritables liliacées, quoiqu’elles paroiſſent ſort différentes au premier coup-d’œil. Vous verrez encore que dans toute cette même famille les tiges ſont ſimples & peu rameuſes, tes feuilles entières & jamais découpées ; obſervations qui confirment dans cette famille l’analogie de la fleur & du fruit par celle des autres parties de la plante. Si vous ſuivez ces détails avec quelque attention, & que vous vous les rendiez familiers par des obſervations fréquentes, vous voilà déjà en etat de déterminer par l’inſpection attentive & ſuivie d’une plante, ſi elle eſt ou non de la famille des liliacées, & cela, ſans ſavoir le nom de cette plante. Vous voyez que ce n’eſt plus ici un ſimple travail de la mémoire, mais une étude d’obſervations & de faits, vraiment digne d’un Naturaliſte. Vous ne commencerez pas par dire tout cela à votre fille, & encore moins dans la ſuite quand vous ſerez initiée dans les myſtères de la végétation ; mais vous ne lui développerez par degrés que ce qui peut convenir à ſon âge & à ſon ſexe, en la guidant pour trouver les choſes par elle-même plutôt qu’en les lui apprenant. Bon jour, chere Couſine, ſi tout ce fatras vous convient ; je ſuis à vos ordres.

LETTRE II.

Du 18 Octobre 1771.

PUisque vous ſaiſiſſez ſi bien, chere Couſine, les premiers linéamens des plantes, quoique ſi légèrement marqués, que votre œil clair-voyant ſait déjà diſtinguer un air de famille dans les liliacées, & que notre chere petite Botaniſte s’amuſe de corolles & de pétales, je vais vous propoſer une autre famille ſur laquelle elle pourra derechef exercer ſon petit ſavoir ; avec un peu plus de difficulté pourtant, je l’avoue, à cauſe des fleurs beaucoup plus petites, du feuillage plus varié ; mais avec le même plaiſir de ſa part & de la vôtre ; du moins ſi vous en prenez autant à ſuivre cette route fleurie que j’en trouve à vous la tracer.

Quand les premiers rayons du printems auront éclaire vos progrès en vous montrant dans les jardins les Jacinthes, les Tulipes, les Narciſſes, les Jonquilles à les Muguets dont l’analyſe vous eſt déjà connue, d’autres fleurs arrêteront bientôt vos regards & vous demanderont un nouvel examen. Telles ſeront les Giroflées ou Violiers ; telles les Juliennes ou Girardes. Tant que vous les trouverez doubles, ne vous attachez pas à leur examen ; elles ſeront défigurées, ou, ſi vous voulez, parées à notre mode, la nature ne s’y trouvera plus : elle refuſe de ſe reproduire par des monſtres ainſi mutilés ; car ſi la partie la plus brillante, ſavoir, la corolle, s’y multiplie, c’eſt aux dépens des parties plus eſſentielles qui diſparoiſſent ſous cet éclat.

Prenez donc une Giroflée ſimple, & procédez à l’analyſe de ſa fleur. Vous y trouverez d’abord une partie extérieure qui manque dans les liliacées, ſavoir, le calice. Ce calice eſt de quatre pieces qu’il faut bien appeller feuilles ou folioles, puiſque nous n’avons point de mot propre pour les exprimer, comme le mot pétales pour les pieces de la corolle. Ces quatre pieces, pour l’ordinaire, ſont inégales de deux en deux : c’eſt-à-dire, deux folioles oppoſées l’une à l’autre, égales entr’elles, plus petites ; & les deux autres, auſſi égales entr’elles & oppoſées, plus grandes, & ſur-tout par le bas ou leur arrondiſſement fait en dehors une boſſe allez ſenſible.

Dans ce calice vous trouverez une corolle compoſée de quatre pétales dont je laiſſe à part la couleur, parce qu’elle ne fait point caractere. Chacun de ces pétales eſt attaché au réceptacle ou fond du calice par une partie étroite & pâle qu’on appelle l’Onglet, & déborde le calice par une partie plus large & plus colorée, qu’on appelle la Lame.

Au centre de la corolle eſt un piſtil alongé, cylindrique ou à-peu-près, terminé par un ſtyle très-court, lequel eſt terminé lui-même par un ſtigmate oblong, bifide, c’eſt-à-dire partagé en deux parties qui ſe réfléchiſſent de part & d’autre.

Si vous examinez avec ſoin la poſition reſpective du calice & de la corolle, vous verrez que chaque pétale, au lieu de correſpondre exactement à chaque foliole du calice, eſt poſé au contraire entre les deux ; de ſorte qu’il répond à l’ouverture qui les ſépare, & cette poſition alternative a lieu dans toutes les eſpeces de Fleurs qui ont un nombre égal de pétales à la corolle & de folioles au calice.

Il nous reſte à parler des étamines. Vous les trouverez dans la Giroflée au nombre de ſix, comme dans les liliacées, mais non pas de même égales entr’elles, ou alternativement inégales ; car vous en verrez ſeulement deux en oppoſition l’une de l’autre, ſenſiblement plus courtes que les quatre autres qui les ſéparent, & qui en ſont auſſi ſéparées de deux en deux.

Je n’entrerai pas ici dans le détail de leur ſtructure & de leur poſition : mais je vous préviens que ſi vous y regardez bien, vous trouverez la raiſon pourquoi ces deux étamines ſont plus courtes que les autres, & pourquoi deux folioles du calice ſont plus boſſues, ou, pour parler en termes de Botanique, plus gibbeuſes & les deux autres plus applaties ?

Pour achever l’hiſtoire de notre Giroflée, il ne faut pas l’abandonner après avoir analyſé ſa fleur, mais il faut attendre que la corolle ſe flétriſſe & tombe, ce qu’elle fait aſſez promptement, & remarquer alors ce que devient le piſtil, compoſé, comme nous l’avons dit ci-devant, de l’ovaire ou péricarpe, du ſtyle & du ſtigmate. L’ovaire s’alonge beaucoup & s’élargit un peu à meſure que le fruit mûrit. Quand il eſt mur, cet ovaire ou fruit devient une eſpece de gouſſe plate appelée Silique.

Cette ſilique eſt compoſée de deux valvules poſées l’une ſur l’autre, & ſéparée par une cloiſon fort mince appelée Médiaſtin.

Quand la ſemence eſt tout-à-fait mûre, les valvules s’ouvrent de bas en haut pour lui donner paſſage, & reſtent attachées au ſtigmate par leur partie ſupérieure.

Alors on voit des graines plates & circulaires poſées ſur les deux faces du médiaſtin, & ſi l’on regarde avec ſoin comment elles y tiennent, on trouve que c’eſt par un court pédicule qui attache chaque graine alternativement à droite & à gauche aux ſutures du médiaſtin, c’eſt-à-dire, à ſes deux bords par leſquels il etoit comme couſu avec les valvules avant leur ſéparation.

Je crains ſort, chere Couſine, de vous avoir un peu fatiguée par cette longue deſcription ; mais elle etoit néceſſaire pour vous donner le caractere eſſentiel de la nombreuſe famille des Cruciferes ou Fleurs en croix, laquelle compoſe une claſſe entiere dans preſque tous les ſyſtêmes des Botaniſtes ; & cette deſcription difficile à entendre ici ſans figure, vous deviendra plus claire, j’oſe l’eſpérer, quand vous la ſuivrez avec quelque attention, ayant l’objet ſous les yeux.

Le grand nombre d’eſpeces qui compoſent la famille des Cruciferes, à déterminé les Botaniſtes à la diviſer en deux ſections qui, quant à la fleur, ſont parfaitement ſemblables, mais différent ſenſiblement quant au fruit.

La premiere ſection comprend les Cruciferes à Silique, comme la Giroflée dont je viens de parler, la Julienne, le Creſſon de fontaine, les Choux, les Raves, les Navets, la Moutarde, &c.

La ſeconde ſection comprend les Cruciferes à Silicule, c’eſt-à-dire, dont la ſilique en diminutif eſt extrêmement courte, preſque auſſi large que longue, & autrement diviſée en-dedans ; comme entre autres le Creſſon alenois, dit Naſitort ou Natou, le Thlaspi appellé Taraſpi par les Jardiniers, le Cochléaria, la Lunaire, qui, quoique la gouſſe en ſoit fort grande, n’eſt pourtant qu’une ſilicule, parce que ſa longueur excede peu ſa largeur. Si vous ne connoiſſez ni le Creſſon alenois, ni le Cochléaria, ni le Thlaspi, ni la Lunaire, vous connoiſſez, du moins je le préſume, la Bourſe-à-paſteur, ſi commune parmi les mauvaiſes herbes des jardins. Hé bien, Couſine, la Bourſe-à-paſteur eſt une Crucifere à ſilicule, dont la ſilicule eſt triangulaire. Sur celle-là vous pouvez vous former une idée des autres, juſqu’à ce qu’elles vous tombent ſous la main.

Il eſt tems de vous laiſſer reſpirer, d’autant plus que cette Lettre, avant que, la ſaiſon vous permette d’en faire uſage, ſera j’eſpere ſuivie de pluſieurs autres, ou je pourrai ajouter ce qui reſte à dire de néceſſaire ſur les Cruciferes & que je n’ai pas dit dans celle-ci. Mais il eſt bon peut-être de vous prévenir dès-à-préſent que dans cette famille & dans beaucoup d’autres vous trouverez ſouvent des Fleurs beaucoup plus petites que la Giroflée, & quelquefois ſi petites que vous ne pourrez gueres examiner leurs parties qu’à la faveur d’une loupe ; inſtrument dont un Botaniſte ne peut ſe paſſer, non plus que d’une pointe, d’une lancette & d’une paire de bons ciſeaux fins à découper. En penſant que votre zele maternel peut vous mener juſques-là, je me fais un tableau charmant de ma belle Couſine empreſſée avec ſon verre à éplucher des monceaux de Fleurs, cent fois moins fleuries, moins fraîches & moins agréables qu’elle. Bon jour, Couſine, juſqu’au chapitre ſuivant.

LETTRE III.

Du 16 Mai 1772.

JE ſuppoſe, chere Couſine, que vous avez bien reçu ma précédente réponſe, quoique vous ne m’en parliez point dans votre ſeconde Lettre. Répondant maintenant à celle-ci, j’eſpere ſur ce que vous m’y marquez, que la maman bien rétablie eſt partie en bon etat pour la Suiſſe, & je compte que vous n’oublierez pas de me donner avis de l’effet de ce voyage & des eaux qu’elle va prendre. Comme tante Julie a dû partir avec elle, j’ai chargé M. G. qui retourne au Val-de-Travers, du petit herbier qui lui eſt deſtiné, & je l’ai mis à votre adreſſe afin qu’en ſon abſence vous puiſſiez le recevoir & vous en ſervir ; ſi tant eſt que parmi ces échantillons informes il ſe trouve quelque choſe à votre uſage. Au reſte, je n’accorde pas que vous ayez des droits ſur ce chiffon. Vous en avez ſur celui qui l’a fait, les plus forts & les plus chers que je connoiſſe ; mais pour l’herbier, il fut promis à votre ſœur, lorſqu’elle herboriſoit avec moi dans nos promenades à la croix de Vague, & que vois ne ſongiez à rien moins dans celles ou mon cœur & mes pieds vous ſuivoient avec grand-Maman en Vaiſe. Je rougis de lui avoir tenu parole ſi tard & ſi mal ; mais enfin elle avoit ſur vous à cet égard ma parole, & l’antériorité. Pour vous, chere Couſine, ſi je ne vous promets pas un herbier de ma main, c’eſt pour vous en procurer un plus précieux de la main de votre fille, ſi vous continuez à ſuivre avec elle cette douce & charmante étude qui remplit d’intéreſſantes obſervations ſur la nature, ces vides du tems que les autres conſacrent à l’oiſiveté ou à pis. Quant à préſent reprenons le fil interrompu de nos familles végétales.

Mon intention eſt de vous décrire d’abord ſix de ces familles pour vous familiariſer avec la ſtructure générale des parties caractériſtiques des plantes. Vous en avez déjà deux ; reſte à quatre qu’il faut encore avoir la patience de ſuivre, après quoi laiſſant pour un tems les autres branches de cette nombreuſe lignée, & paſſant à l’examen des parties différentes de la fructification, nous ferons en ſorte que ſans, peut-être, connoître beaucoup de plantes, vous ne ſerez du moins jamais en terre étrangère parmi les productions du regne végétal.

Mais je vous préviens que ſi vous voulez prendre des livres, & ſuivre la nomenclature ordinaire, avec beaucoup de noms vous aurez peu d’idées, celles que vous aurez ſe brouilleront & vous ne ſuivrez bien ni ma marche ni celle des autres, & n’aurez tout au plus qu’une connoiſſance de mots. Chere Couſine, je fuis jaloux d’être votre ſeul guide dans cette partie. Quand il en ſera tems je vous indiquerai les livres que vous pourrez conſulter. En attendant, ayez la patience de ne lire que dans celui de la nature & de vous en tenir à mes lettres.

Les Pois ſont à préſent en pleine fructification. Saiſiſſons ce moment pour obſerver leurs caracteres. Il eſt un des plus curieux que puiſſe offrir la Botanique. Toutes les fleurs ſe diviſent généralement en régulieres & irrégulières. Les premieres ſont celles dont toutes les parties s’ecartent uniformément du centre de la fleur, & aboutiroient ainſi par leurs extrémités extérieures à la circonférence d’un cercle. Cette uniformité fait qu’en préſentant à l’œil les fleurs de cette eſpece, il n’y diſtingue ni deſſus ni deſſous, ni droite ni gauche ; telles ſont les deux familles ci-devant examinées. Mais au premier coup-d’œil vous verrez qu’une fleur de Pois eſt irrégulière, qu’on y diſtingue aiſément dans la corolle la partie plus longue qui doit être en haut, de la plus courte qui doit être en bas, & qu’on conçoit fort bien, en préſentant la fleur vis-à-vis de l’œil, ſi on la tient dans ſa ſituation naturelle ou ſi on la renverſe. Ainſi toutes les fois qu’examinant une fleur irrégulière, on parle du haut & du bas, c’eſt en la plaçant dans ſa ſituation naturelle.

Comme les fleurs de cette famille ſont d’une conſtruction fort particuliere, non-ſeulement il faut avoir pluſieurs fleurs de Pois & les diſſéquer ſucceſſivement, pour obſerver toutes leurs parties l’une après l’autre, il faut même ſuivre le progrès de la fructification depuis la premiere floraiſon juſqu’à la maturité du fruit.

Vous trouverez d’abord un calice monophylle, c’esſt-à-dire d’une ſeule piece terminée en cinq pointes bien diſtinctes, dont deux un peu plus larges ſont en haut, & les trois plus étroites en bas. Ce calice eſt recourbé vers le bas, de même que le pédicule qui le ſoutient, lequel pédicule eſt très-délié, très-mobile, en ſorte que la fleur ſuit aiſément le courant de l’air & préſente ordinairement ſon dos au vent & à la pluie.

Le calice examiné, on l’ôte, en le déchirant délicatement de maniere que le reſte de la fleur demeure entier, & alors vous voyez clairement que la corolle eſt polypétale.

Sa premiere piece eſt un grand & large pétale qui couvre les autres & occupe la partie ſupérieure de la corolle, à cauſe de quoi ce grand pétale à pris le nom de Pavillon. On l’appelle auſſi l’Etendard. Il faudroit ſe boucher les yeux & l’eſprit pour ne pas voir que ce pétale eſt-là comme un parapluie pour garantir ceux qu’il couvre des principales injures de l’air.

En enlevant le pavillon comme vous avez fait le calice, nous remarquerez qu’il eſt emboîté de chaque coté par une petite oreillette dans les pieces latérales, de maniere que ſa ſituation ne puiſſe être dérangée par le vent.

Le pavillon ôté laiſſe à découvert ces deux pieces latérales auxquelles il étoit adhérent par ſes oreillettes ; ces pieces latérales s’appellent les Aîles. Vous trouverez en les détachant qu’emboîtées encore plus ſortement avec celle qui reſte, elles n’en peuvent être ſéparées ſans quelque effort, Auſſi les aîles ne ſont gueres moins utiles pour garantir les côtés de la fleur que le pavillon pour la couvrir.

Les aîles ôtées vous laiſſent voir la derniere piece de corolle ; piece qui couvre & défend le centre de la fleur, & l’enveloppe, ſur-tout par-deſſous, auſſi ſoigneuſement que les trois autres pétales enveloppent le deſſus & les côtés. Cette derniere piece qu’à cauſe de ſa forme on appelle la Nacelle, eſt comme le coffre-fort dans lequel la nature a mis ſon tréſor à l’abri des atteintes de l’air & de l’eau.

Après avoir bien examiné ce pétale, tirez-le doucement par-deſſous en le pinçant légérement par la quille, c’eſt-à-dire, par la priſe mince qu’il vous préſente, de peur d’enlever avec lui ce qu’il enveloppe. Je ſuis ſur qu’au moment ou ce dernier pétale ſera forcé de lâcher priſe & de déceler le myſtere qu’il cache, vous ne pourrez en l’appercevant vous abſtenir de faire un cri de ſurpriſe & d’admiration.

Le jeune fruit qu’enveloppoit la nacelle eſt conſtruit de cette maniere. Une membrane cylindrique terminée par dix filets bien diſtincts entoure l’ovaire, c’eſt-à-dire, l’embrion de la gouſſe. Ces dix filets ſont autant d’étamines qui ſe réuniſſent par le bas autour du germe & ſe terminent par le haut en autant d’anthères jaunes dont la pouſſiere va ſéconder le ſtigmate qui termine le piſtil, & qui, quoique jaune auſſi par la pouſſiere fécondante qui s’y attache, ſe diſtingue aiſément des étamine par ſa figure & par ſa groſſeur. Ainſi ces dix étamines forment encore autour de l’ovaire une derniere cuiraſſe pour le préſerver des injures du dehors.

Si vous y regardez de bien près, vous trouverez que ces dix étamines ne ſont par leur baſe un ſeul corps qu’en apparence. Car dans la partie ſupérieure de ce cylindre il y a une piece ou étamine qui d’abord paroît adhérente aux autres, mais qui à meſure que la fleur ſe fane & que le fruit groſſit, ſe détache & laiſſe une ouverture en-deſſus par laquelle ce fruit groſſiſſant peut s’étendre en entrouvrant & écartant de plus le cylindre qui ſans cela le comprimant & l’étranglant tout autour l’empêcheroit de groſſir & de profiter. Si la fleur n’eſt pas aſſez avancée, vous ne verrez pas cette étamine détachée du cylindre ; mais paſſez un camion dans deux petits trous que vous trouverez près du réceptacle à la baſe de cette étamine, & bientôt vous verrez l’étamine avec ſon anthère ſuivre l’épingle & ſe détacher des neuf autres qui continueront toujours de faire enſemble un ſeul corps, juſqu’à ce qu’elles ſe flétriſſent & deſſechent quand le germe fécondé devient gouſſe & qu’il n’a plus beſoin d’elles.

Cette Gouſſe dans laquelle l’ovaire ſe change en mûriſſant ſe diſtingue de la Silique des cruciferes, en ce que dans la Silique les graines ſont attachées alternativement aux deux ſutures, au lieu que dans la Gouſſe elles ne ſont attachées que d’un côté, c’eſt-à-dire, à une ſeulement des deux ſutures, tenant alternativement à la vérité aux deux valves qui la compoſent, mais toujours du même côté. Vous ſaiſirez parfaitement cette différence, ſi vous ouvrez en même tems la Gouſſe d’un Pois & la Silique d’une Giroflée, ayant attention de ne les prendre ni l’une ni l’autre en parfaite maturité, afin qu’après l’ouverture du fruit les graines reſtent attachées par leurs ligamens à leurs futures & à leurs valvules.

Si je me ſuis bien fait entendre, vous comprendrez, chere Couſine, quelles étonnantes précautions ont été cumulées par la nature pour amener l’embrion du Pois à maturité, & le garantir ſur-tout, au milieu des plus grandes pluies, de l’humidité qui lui eſt funeſte, ſans cependant l’enfermer dans une coque dure qui en eut fait une autre ſorte de fruit. Le ſuprême Ouvrier, attentif à la conſervation de tous les êtres, a mis de grands ſoins à garantir la fructification des plantes des atteintes qui lui peuvent nuire ; mais il paroit avoir redoublé d’attention pour celles qui ſervent à la nourriture de l’homme & des animaux, comme la plupart des légumineuſes. L’appareil de la fructification du Pois eſt, en divirſes proportions, le même dans toute cette famille. Les fleurs y portent le nom de Papillonacées, parce qu’on a cru y voir quelque choſe de ſemblable à la figure d’un papillon : elles ont généralement un Pavillon, deux Aîles, une Nacelle, ce qui fait communément quatre pétales irréguliers. Mais il y a des genres où la nacelle ſe diviſe dans ſa longueur en deux pieces preſque adhérentes par la quille, & ces fleurs-là ont réellement cinq pétales : d’autres, comme le Treffle des prés, ont toutes leurs parties attachées en une ſeule piece, & quoique papillonacées ne laiſſent pas d’être monopétales.

Les papillonacées ou légumineuſes ſont une des familles des plantes les plus nombreuſes & les plus utiles. On y trouve les Fèves, les Genets, les Luzernes, Sainfoins, Lentilles, Veces, Geſſes, les Haricots, dont le caractere eſt d’avoir la nacelle contournée en ſpirale, ce qu’on prendroit d’abord pour un accident. Il y a des arbres, entre autres celui qu’on appelle vulgairement Acacia, & qui n’eſt pas le véritable Acacia, l’Indigo, la Régliſſe en ſont auſſi : mais nous parlerons de tout cela plus en détail dans la ſuite. Bon jour Couſine. J’embraſſe tout ce que vous aimez.

LETTRE IV.

Du 19 Juin 1772.

VOus m’avez tiré de peine, chere Couſine, mais il me reſte encore de l’inquiétude ſur ces maux d’eſtomac appelles maux de cœur, dont votre maman ſent les retours dans l’attitude d’écrire. Si c’eſt ſeulement l’effet d’une plénitude de bile, le voyage & les eaux ſuffiront pour l’évacuer ; mais je crains bien qu’il n’y ait à ces accidens quelque cauſe locale qui ne ſera pas ſi facile à détruire, & qui demandera toujours d’elle un grand ménagement, même après ſon rétabliſſement. J’attends de vous des nouvelles de ce voyage, auſſi-tôt que vous en aurez ; mais j’exige que la maman ne ſonge à m’écrire que pour m’apprendre ſon entiere guériſon.

Je ne puis comprendre pourquoi vous n’avez pas reçu l’herbier. Dans la perſuaſion que tante Julie étoit déjà partie, j’avois remis le paquet à M. G. pour vous l’expédier en paſſant à Dijon. Je n’apprends d’aucun côté qu’il ſoit parvenu ni dans vos mains ni dans celles de votre ſœur, & je n’imagine plus ce qu’il peut être devenu.

Parlons de plantes tandis que la ſaiſon de les obſerver nous y invite. Votre ſolution de la queſtion que je vous avois faite ſur les étamines des crucifères eſt parfaitement juſte, & me prouve bien que vous m’avez entendu ou plutôt que vous m’avez écouté ; car vous n’avez beſoin que d’écouter pour entendre. Vous m’avez bien rendu raiſon de la gibboſité de deux folioles du calice & de la briéveté relative de deux étamines, dans la Giroflée, par la courbure de ces deux étamines. Cependant un pas de plus vous eût mené juſqu’a la cauſe premiere de cette ſtructure : car ſi vous recherchez encore pourquoi ces deux étamines ſont ainſi recourbées & par conſéquent raccourcies, vous trouverez une petite glande implantée ſur le réceptacle entre l’étamine & le germe, c’eſt cette glande qui, éloignant l’étamine & la forçant à prendre le contour, la raccourcit néceſſairement. Il y a encore ſur le même réceptacle deux autres glandes, une au pied de chaque paire des grandes étamines ; mais ne leur faiſant point faire de contour, elles ne les raccourciſſent pas, parce que ces glandes ne ſont pas, comme les deux premieres, en dedans ; c’eſt-à-dire, entre l’étamine & le germe ; mais en dehors c’eſt-à-dire entre la paire d’étamines & le calice. Ainſi ces quatre étamines ſoutenues & dirigées verticalement en droite ligne, débordent celles qui ſont recourbées & ſemblent plus longues parce qu’elles ſont plus droites. Ces quatre glandes ſe trouvent, ou du moins leurs veſtiges, plus ou moins viſiblement dans preſque toutes les fleurs cruciferes, & dans quelques-unes bien plus diſtinctes que dans la Giroflée. Si vous demandez encore pourquoi ces glandes ? Je vous répondrai qu’elles ſont un des inſtrumens deſtinés par la nature à unir le regne végétal au regne animal, & les faire circuler l’un dans l’autre : mais laiſſant ces recherches un peu trop anticipées, revenons quant-à-préſent à nos familles.

Les fleurs que je vous ai décrites juſqu’a préſent ſont toutes polypétale. J’aurois dû commencer peut-être par les monopétales régulieres dont la ſtructure eſt beaucoup plus ſimple : cette grande ſimplicité même eſt ce qui m’en a empêché. Les monpétales régulieres conſtituent moins une famille qu’une grande nation dans laquelle on compte pluſieurs familles bien diſtinctes ; en ſorte que pour les comprendre toutes ſous une indication commune, il faut employer des caracteres ſi généraux & ſi vagues que c’eſt paroître dire quelque choſe, en ne diſant en effet preſque rien du tout. Il vaux mieux ſe renfermer dans des bornes plus étroites, mais qu’on puiſſe aſſigner avec plus de préciſion.

Parmi les monopétales irrégulieres, il y a une famille dont la phyſionomie eſt ſi marquée qu’on en diſtingue aiſément les membres à leur air. C’eſt celle à laquelle on donne le nom de fleurs en gueule, parce que ces fleurs ſont fendues en deux levres dont l’ouverture, ſoit naturelle, ſoit produite par une légere compreſſion des doigts, leur donne l’air d’une gueule béante. Cette famille ſe ſubdiviſe en deux ſections ou lignées. L’une des fleurs en levres ou labiées, l’autre des fleurs en maſque ou perſonnées : car le mot latin perſona ſignifie un maſque, nom très-convenable aſſurément à la plupart des gens qui portent parmi nous celui de perſonnes. Le caractere commun à toute la famille eſt non-ſeulement d’avoir la corolle monopétale, &, comme je l’ai dit, fendue en deux levres ou babines, l’une ſupérieure appelée caſque, l’autre inférieure appelée barbe, mais d’avoir quatre étamines preſque ſur un même rang diſtinguées en deux paires, l’une plus longue & l’autre plus courte. L’inſpection de l’objet vous expliquera mieux ces caracteres que ne peut faire le diſcours.

Prenons d’abord les labiées. Je vous en donnerois volontiers pour exemple la Sauge, qu’on trouve dans preſque tous les jardins. Mais la conſtruction particuliere & bizarre de ſes étamines qui l’a fait retrancher par quelques Botaniſtes du nombre des labiées, quoique la nature ait ſemblé l’y inſcrire, me porte à chercher un autre exemple dans les Orties mortes & particulièrement dans l’eſpece appelée vulgairement Ortie blanche, mais que les Botaniſtes appellent plutôt Lamier blanc, parce qu’elle n’a nul rapport à l’Ortie par ſa fructification, quoiqu’elle en ait beaucoup par ſon feuillage. L’Ortie blanche, ſi commune par-tout, durant très-long-tems en fleur, ne doit pas vous être difficile à trouver. Sans m’arrêter ici à l’élégante ſituation des fleurs, je me borne à leur ſtructure. L’Ortie blanche porte une fleur monopétale labiée, dont le caſque eſt concave & recourbé en forme de voûte pour recouvrir le reſte de la fleur & particulièrement ſes étamines qui ſe tiennent toutes quatre aſſez ſerrées ſous l’abri de ſon toit. Vous diſcernerez aiſément la paire plus longue & la paire plus courte, & au milieu des quatre le ſtyle de la même couleur, mais qui s’en diſtingue en ce qu’il eſt ſimplement fourchu par ſon extrémité au lieu d’y porter une anthère comme font les étamines. La barbe, c’eſt-à-dire, la levre inférieure ſe replie & pend en en-bas, & par cette ſituation laiſſe voir preſque juſqu’au fond le dedans de la corolle. Dans les Lamiers cette barbe eſt refendue en longueur dans ſon milieu, mais cela n’arrive pas de même aux autres labiées.

Si vous arrachez la corolle, vous arracherez avec elle les étamines qui y tiennent par leurs filets, & non pas au réceptacle où le ſtyle reſtera ſeul attaché. En examinant comment les étamines tiennent à d’autres fleurs, on les trouve généralement attachées à la corolle quand elle eſt monopétale, & au réceptacle ou au calice quand la corolle eſt polypétale : en ſorte qu’on peut, en ce dernier cas, arracher les pétales ſans arracher les étamines. De cette obſervation l’on tire une regle belle, facile & même aſſez ſure pour ſavoir ſi une corolle eſt d’une ſeule piece ou de pluſieurs, lorſqu’il eſt difficile, comme il l’eſt quelquefois, de s’en aſſurer immédiatement.

La corolle arrachée reſte percée à ſon fond, parce qu’elle étoit attachée au réceptacle, laiſſant une ouverture circulaire par laquelle le piſtil & ce qui l’entoure pénétroit au-dedans du tube & de la corolle. Ce qui entoure ce piſtil dans le Lamier & dans toutes les labiées, ce ſont quatre embryons qui deviennent quatre graines nues, c’eſt-à-dire, ſans aucune enveloppe ; en ſorte que ces graines, quand elles ſont mûres, ſe détachent & tombent à terre ſéparément. Voilà le caractere des labiées.

L’autre lignée ou ſection, qui eſt celle des perſonnées, ſe diſtingue des labiées, premièrement par ſa corolle dont les deux levres ne ſont pas ordinairement ouvertes & béantes, mais fermées & jointes, comme vous le pourrez voir dans la fleur de jardin appelée Mufflaude ou Muffle de veau, ou bien à ſon défaut dans la Linaire, cette fleur jaune à éperon, ſi commune en cette ſaiſon dans la campagne. Mais un caractere plus précis & plus ſûr eſt qu’au lieu d’avoir quatre graines nues au fond du calice comme les labiées, les perſonnées y ont toutes une capſule qui renferme les graines & ne s’ouvre qu’a leur maturité pour les répandre. J’ajoute à ces caracteres qu’un grand nombre de labiées ſont ou des plantes odorantes & aromatiques, telles que l’Origan, la Marjolaine, le Thym, le Serpolet, le Baſilic, la Menthe, l’Hyſope, la Lavande, &c, ou des plantes odorantes & puantes, telles que diverſes eſpeces d’Orties mortes, Staquis, Crapaudines, Marrube ; quelques-unes ſeulement, telles que le Bugle, la Brunelle, la Toque n’ont pas d’odeur : au lieu que les perſonnées ſont pour la plupart des plantes ſans odeur comme la Mufflaude, la Linaire, l’Euphraiſe, la Pédiculaire, la Crête de coq, l’Orobanche, la Cymbalaire, la Velvote, la Digitale ; je ne connois gueres d’odorantes dans cette branche que la Scrophulaire qui ſente & qui pue, ſans être aromatique. Je ne puis gueres vous citer ici que des plantes qui vraiſemblablement ne vous ſont pas connues, mais que peu-à-peu vous apprendrez à connoître, & dont au moins à leur rencontre vous pourrez par vous-même déterminer la famille. Je voudrois même que vous tâchaſſiez d’en déterminer la lignée ou ſection, par la phyſionomie, & que vous vous exerçaſſiez à juger au ſimple coup-d’œil, ſi la fleur en gueule que vous voyez eſt une labiée, ou une perſonnée. La figure extérieure de la corolle peut ſuffire pour vous guider dans ce choix, que vous pourrez vérifier enſuite en ôtant la corolle & regardant au fond du calice ; car ſi vous avez bien jugé, la fleur que vous aurez nommée labiée vous montrera quatre graines nues, & celles que vous aurez nommée perſonnée vous montrera un péricarpe : le contraire vous prouveroit que vous vous êtes trompée, & par un ſecond examen de la même plante vous préviendrez une erreur ſemblable pour une autre fois. Voilà, chere Couſine, de l’occupation pour quelques promenades. Je ne tarderai pas à vous en préparer pour celles qui ſuivront.

LETTRE V.

Du 16 Juillet 1772.

JE vous remercie, chere Couſine, des bonnes nouvelles que vous m’avez données de la maman. J’avois eſpéré le bon effet du changement d’air, & je n’en attends pas moins des eaux & ſur-tout du régime auſtere preſcrit durant leur uſage. Je ſuis touché du ſouvenir de cette bonne amie, & je vous prie de l’en remercier pour moi. Mais je ne veux pas abſolument qu’elle m’écrive durant ſon ſéjour en Suiſſe, & ſi elle veut me donner directement de ſes nouvelles, elle a près d’elle un bon ſecrétaire[2] qui s’en acquittera fort bien. Je ſuis plus charmé que ſurpris qu’elle réuſſiſſe en Suiſſe ; indépendamment des graces de ſon âge, & de ſa gaîté vive & careſſante, elle a dans le caractere un fond de douceur & d’égalité, dont je l’ai vu donner quelquefois à la grand’maman l’exemple charmant qu’elle a reçu de vous. Si votre ſœur s’établit en Suiſſe, vous perdrez l’une & l’autre une grande douceur dans la vie, & elle ſur-tout, des avantages difficiles à remplacer. Maiſ votre pauvre maman qui porte-à-porte, ſentoit pourtant ſi cruellement ſa ſéparation d’avec vous, comment ſupportera-t-elle la ſienne à une ſi grande diſtance ? C’eſt de vous encore qu’elle tiendra ſes dédommagemens & ſes reſſources. Vous lui en ménagez une bien précieuſe en aſſoupliſſant dans vos douces mains la bonne & forte étoffe de votre favorite, qui, je n’en doute point, deviendra par vos ſoins auſſi pleine de grandes qualités que de charmes. Ah couſine, l’heureuſe mere que la vôtre !

Savez-vous que je commence à être en peine du petit herbier ? Je n’en ai d’aucune part aucune nouvelle, quoique j’en aye eu de M. G. depuis ſon retour, par ſa femme qui ne me dit pas de ſa part un ſeul mot ſur cet herbier. Je lui en ai demandé des nouvelles ; j’attends ſa réponſe. J’ai grand’peur que ne paſſant pas à Lyon, il n’ait confié le paquet à quelque quidam, qui ſachant que c’etoient des herbes ſeches aura pris tout cela pour du foin. Cependant, ſi comme je l’eſpere encore, il parvient enfin à votre ſœur Julie ou à vous, vous trouverez que je n’ai pas laiſſé d’y prendre quelque ſoin. C’eſt une perte qui, quoique petite, ne me ſeroit pas facile à réparer promptement, ſur-tout à cauſe du catalogue accompagné de divers petits éclairciſſemens ecrits ſur-le-champ, & dont je n’ai gardé aucun double.

Conſolez-vous, bonne Couſine, de n’avoir pas vu les glandes des cruciferes. De grands Botaniſtes très-bien oculés ne les ont pas mieux vues. Tournefort lui-même n’en fait aucune mention. Elles ſont bien claires dans peu de genres, quoiqu’on en trouve des veſtiges preſque dans tous, & c’eſt à force d’analyſer des fleurs en croix & d’y voir toujours des inégalités au réceptacle, qu’en les examinant en particulier, on a trouvé que ces glandes appartenoient au plus grand nombre des genres, & qu’on les ſuppoſe par analogie dans ceux mêmes ou on ne les diſtingue pas.

Je comprends qu’on eſt faché de prendre tant de peine ſans apprendre les noms des plantes qu’on examine. Mais je vous avoue de bonne foi qu’il n’eſt pas entré dans mon plan de vous épargner ce petit chagrin. On prétend que la Botanique n’eſt qu’une ſcience de mots qui n’exerce que la mémoire & n’apprend qu’a nommer des plantes. Pour moi, je ne connois point d’étude raiſonnable qui ne ſoit qu’une ſcience de mots ; & auquel des deux, je vous prie, accorderai-je le nom de Botaniſte, de celui qui fait cracher un nom ou une phraſe à l’aſpect d’une plante, ſans rien connoître à ſa ſtructure, ou de celui qui connoiſſant très-bien cette ſtructure ignore néanmoins le nom très-arbitraire qu’on donne à cette plante en tel ou en tel pays ? Si nous ne donnons à vos enfans qu’une occupation amuſante, nous manquons la meilleure moitié de notre but qui eſt, en les amuſant, d’exercer leur intelligence & de les accoutumer à l’attention. Avant de leur apprendre à nommer ce qu’ils voient, commençons par leur apprendre à le voir. Cette ſcience oubliée dans toutes les éducations doit faire la plus importante partie de la leur. Je ne le redirai jamais aſſez ; apprenez-leur à ne jamais ſe payer de mots, & à croire ne rien ſavoir de ce qui n’eſt entré que dans leur mémoire.

Au reſte, pour ne pas trop faire le méchant, je vous nomme pourtant des plantes ſur leſquelles, en vous les faiſant montrer, vous pouvez aiſément vérifier mes deſcriptions. Vous n’aviez pas, je le ſuppoſe, ſous vos yeux, une Ortie blanche, en liſant l’analyſe des labiées ; mais vous n’aviez qu’a envoyer chez l’herboriſte du coin chercher de l’Ortie blanche fraîchement cueillie, vous appliquiez à ſa fleur ma deſcription, & enſuite examinant les autres parties de la plante de la maniere dont nous traiterons ci-après, vous connoiſſiez l’Ortie blanche infiniment mieux que l’herboriſte qui la fournit ne la connoîtra de ſes jours ; encore trouverons-nous dans peu le moyen de nous paſſer d’herboriſte : mais il faut premiérement achever l’examen de nos familles ; ainſi je viens à la cinquieme qui, dans ce moment, eſt en pleine fructification.

Repréſentez-vous une longue tige aſſez droite garnie alternativement de feuilles pour l’ordinaire découpées aſſez menu, leſquelles embraſſent par leur baſe des branches qui ſortent de leurs aiſſelles. De l’extrémité ſupérieure de cette tige partent comme d’un centre pluſieurs pédicules ou rayons, qui s’écartant circulairement & régulièrement comme les côtes d’un paraſol, couronnent cette tige en forme d’un vaſe plus ou moins ouvert. Quelquefois ces rayons laiſſent un eſpace vide dans leur milieu & repréſentent alors plus exactement le creux du vaſe ; quelquefois auſſi ce milieu eſt fourni d’autres rayons plus courts, qui montant moins obliquement garniſſent le vaſe & forment conjointement avec les premiers la figure à-peu-près d’un demi globe dont la partie convexe eſt tournée en-deſſus.

Chacun de ces rayons ou pédicules eſt terminé à ſon extrémité, non pas encore par une fleur, mais par un autre ordre de rayons plus petits qui couronnent chacun des premiers préciſément comme ces premiers couronnent la tige.

Ainſi voilà deux ordres pareils & ſucceſſifs : l’un de grands rayons qui terminent la tige, l’autre de petits rayons ſemblables, qui terminent chacun des grands.

Les rayons des petits paraſols ne ſe ſubdiviſent plus, mais chacun d’eux eſt le pédicule d’une petite fleur dont nous parlerons tout à l’heure.

Si vous pouvez vous former l’idée de la figure que je viens de vous décrire, vous aurez celle de la diſpoſition des fleurs dans la famille des ombelliferes ou porte-paraſols : car le latin umbella ſignifie un paraſol.

Quoique cette diſpoſition régulière de la fructification ſoit frappante & aſſez conſtante dans toutes les ombelliferes, ce n’eſt pourtant pas elle qui conſtitue le caractere de la famille. Ce caractere ſe tire de la ſtructure même de la fleur, qu’il faut maintenant vous décrire.

Mais il convient pour plus de clarté, de vous donner ici une diſtinction générale ſur la diſpoſition relative de la fleur & du fruit dans toutes les plantes, diſtinction qui facilite extrêmement leur arrangement méthodique, quelque ſyſtême qu’on veuille choiſir pour cela.

Il y a des plantes, & c’eſt le plus grand nombre, par exemple l’Œillet, dont l’ovaire eſt évidemment enfermé dans la corolle. Nous donnerons à celles-la le nom de fleurs inferes, parce que les pétales embraſſant l’ovaire prennent leur naiſſance au-deſſous de lui.

Dans d’autres plantes en aſſez grand nombre, l’ovaire ſe trouve placé, non dans les pétales, mais au-deſſous d’eux ; ce que vous pouvez voir dans la Roſe ; car le Grate-cu qui en eſt le fruit, eſt ce corps verd & renflé que vous voyez au-deſſous du calice, par conſéquent auſſi au-deſſous de la corolle qui de cette maniere couronne cet ovaire & ne l’enveloppe pas. J’appellerai celles-ci fleurs ſuperes, parce que la corolle eſt au-deſſus du fruit. On pourroit faire des mots plus franciſés : mais il me paroît avantageux de vous tenir toujours le plus près qu’il ſe pourra des termes admis dans la Botanique, afin que ſans avoir beſoin d’apprendre ni latin ni grec, vous puiſſiez néanmoins entendre paſſablement le vocabulaire de cette ſcience, pédanteſquement tire de ces deux langues, comme ſi pour connoître les plantes, il faloit commencer par être un ſavant grammairien.

Tournefort exprimoit la même diſtinction en d’autres termes : dans le cas de la fleur infere, il diſoit que le piſtil devenoit fruit : dans le cas de la fleur ſupere, il diſoit que le calice devenoit fruit. Cette maniere de s’exprimer pouvoit être auſſi claire, mais elle n’etoit certainement pas auſſi juſte. Quoi qu’il en ſoit, voici une occaſion d’exercer, quand il en ſera tems, vos jeunes éleves à ſavoir démêler les mêmes idées, rendues par des termes tout différens.

Je vous dirai maintenant que les plantes ombelliferes ont la fleur ſupere, ou poſée ſur le fruit. La corolle de cette fleur eſt à cinq pétales appellés réguliers, quoique ſouvent les deux pétales qui ſont tournés en-dehors dans les fleurs qui bordent l’ombelle, ſoient plus grands que les trois autres.

La figure de ces pétales varie ſelon les genres, mais le plus communément elle eſt en cœur ; l’onglet qui porte ſur l’ovaire eſt fort mince ; la lame va en s’élargiſſant, ſon bord eſt émarginé (légèrement échancré), ou bien il ſe termine en une pointe qui, ſe repliant en-deſſus, donne encore au pétale l’air d’être émarginé, quoiqu’on le vît pointu s’il étoit déplié.

Entre chaque pétale eſt une étamine dont l’anthère débordant ordinairement la corolle, rend les cinq étamines plus viſibles que les cinq pétales. Je ne ſais pas ici mention du calice, parce que les ombelliferes n’en ont aucun bien diſtinct.

Du centre de la fleur partent deux ſtyles garnis chacun de leur ſtigmate, & aſſez apparens auſſi, leſquels après la chute des pétales & des étamines, reſtent pour couronner le fruit.

La figure la plus commune de ce fruit eſt un ovale un peu alongé, qui dans ſa maturité s’ouvre par la moitié, & ſe partage en deux ſemences nues attachées au pédicule, lequel par un art admirable ſe diviſe en deux ainſi que le fruit, & tient les graines ſéparément ſuſpendues, juſqu’à leur chûte.

Toutes ces proportions varient ſelon les genres, mais en voilà l’ordre le plus commun. Il faut, je l’avoue, avoir l’œil très-attentif pour bien diſtinguer ſans loupe de ſi petits objets ; mais ils ſont ſi dignes d’attention, qu’on n’a pas regret à ſa peine.

Voici donc le caractere propre de la famille des ombelliferes : Corolle ſupere à cinq pétales, cinq étamines, deux ſtyles portés ſur un fruit nud diſperme, c’eſt-à-dire, compoſé de deux graines accolées.

Toutes les fois que vous trouverez ces caracteres réunis dans une fructification, comptez que la plante eſt une ombelliferes, quand même elle n’auroit d’ailleurs dans ſon arrangement rien de l’ordre ci-devant marqué. Et quand vous trouveriez tout cet ordre de paraſols conforme à ma deſcription, comptez qu’il vous trompe, s’il eſt démenti par l’examen de la fleur.

S’il arrivoit, par exemple, qu’en ſortant de lire ma Lettre vous trouvaſſiez en vous promenant un Sureau encore en fleurs, je ſuis preſque aſſuré qu’au premier aſpect vous diriez, voilà une ombelliferes. En y retardant, vous trouveriez grande ombelle, petite ombelle, petites fleurs blanches, corolle ſupere, cinq étamines : c’eſt une ombelliferes aſſurément ; mais voyons encore : je prends une fleur.

D’abord, au lieu de cinq pétales, je trouve une corolle à cinq diviſions, il eſt vrai, mais néanmoins d’une ſeule piece. Or les fleurs des ombelliferes ne ſont pas monopétales. Voilà bien cinq étamines, mais je ne vois point de ſtyles, &, je vois plus souvent trois ſtigmates que deux, plus ſouvent trois graines que deux. Or les ombelliferes n’ont jamais ni plus ni moins de deux ſtigmates, ni plus ni moins de deux graines pour chaque fleur. Enfin le fruit du Sureau eſt une baye molle, & celui des ombelliferes eſt ſec & nud. Le Sureau n’eſt donc pas une ombelliferes.

Si vous revenez maintenant ſur vos pas en regardant de plus près à la diſpoſition des fleurs, vous verrez que cette diſpoſition n’eſt qu’en apparence celle des ombelliferes. Les grands rayons, au lieu de partir exactement du même centre, prennent leur naiſſance les uns plus haut, les autres plus bas ; les petits naiſſent encore moins régulièrement : tout cela n’a point l’ordre invariable des ombelliferes. L’arrangement des fleurs du Sureau eſt en Corymbe, ou bouquet plutôt qu’en ombelle. Voilà comment en nous trompant quelquefois, nous finiſſons par apprendre à mieux voir.

Le Chardon-roland, au contraire, n’a gueres le port d’une ombelliferes, & néanmoins c’en eſt une, puiſqu’il en a tous les caracteres dans ſa fructification. Où trouver, me direz-vous, le Chardon-roland ? par toute la campagne. Tous les grands chemins en ſont tapiſſés à droite & à gauche : le premier payſan peut vous le montrer, & vous le reconnoîtriez preſque vous-même à la couleur bleuâtre ou verd-de-mer de ſes feuilles, à leurs durs piquans & à leur conſiſtance lice & coriace comme du parchemin. Mais on peut laiſſer une plante auſſi intraitable ; elle n’a pas aſſez de beauté pour dédommager des bleſſures qu’on ſe fait en l’examinant ; & fût-elle cent fois plus jolie, ma petite Couſine avec ſes petits doigts ſenſibles ſeroit bientôt rebutée de careſſer une plante de ſi mauvaiſe humeur.

La famille des ombelliferes eſt nombreuſe, & ſi naturelle que ſes genres ſont très-difficiles à diſtinguer : ce font des freres que la grande reſſemblance fait ſouvent prendre l’un pour l’autre. Pour aider à s’y reconnoître, on a imaginé des diſtinctions principales qui ſont quelquefois utiles, mais ſur leſquelles il ne faut pas nom plus trop compter. Le foyer d’ou partent les rayons, tant de la grande que de la petite ombelle, n’eſt pas toujours nud ; il eſt quelquefois entouré de folioles, comme d’une manchette. On donne à ces folioles le nom d’involucre (enveloppe). Quand la grande ombelle à une manchette, on donne à cette manchette le nom de grand involucre : on appelle petits involucres, ceux qui entourent quelquefois les petites ombelles. Cela donne lieu à trois ſections des ombelliferes.

1°. Celles qui ont grand involucre & petits involucres.

2°. Celles qui n’ont que les petits involucres ſeulement.

3°. Celles qui n’ont ni grands ni petits involucres.

Il ſembleroit manquer une quatrieme diviſion de celles qui ont un grand involucre & point de petits ; mais on ne connoît aucun genre qui ſoit conſtamment dans ce cas.

Vos étonnans progrès, chere Couſine, & votre patience m’ont tellement enhardi que, comptant pour rien votre peine, j’ai oſé vous décrire la famille des ombelliferes ſans fixer vos yeux ſur aucun modele, ce qui a rendu néceſſairement votre attention beaucoup plus fatigante. Cependant j’oſe douter, liſant comme vous ſavez faire, qu’après une ou deux lectures de ma Lettre, une ombelliferes en fleurs échappe à votre eſprit en frappant vos yeux, & dans cette ſaiſon vous ne pouvez manquer d’en trouver pluſieurs dans les jardins & dans la campagne.

Elles ont la plupart les fleurs blanches. Telles ſont la Carotte, le Cerfeuil, le Perſil, la Ciguë, l’Angélique, la Berce, la Berle, la Boucage, le Chervis ou Girole, la Percepierre, &c. Quelques-unes, comme le Fenouil, l’Anet, le Panais, ſont à fleurs jaunes ; il y en a peu à fleurs rougeâtres, & point d’aucune autre couleur.

Voilà, me direz-vous, une belle notion générale des ombelliferes : mais comment tout ce vague ſavoir une garantira-t-il de confondre la Ciguë avec le Cerfeuil & le Perſil, que vous venez de nommer avec elle ? La moindre cuiſiniere en ſaura là-deſſus plus que nous avec toute notre doctrine. Vous avez raiſon. Mais cependant ſi nous commençons par les obſervations de détail, bientôt accablés par le nombre, la mémoire nous abandonnera, & nous nous perdrons dès les premiers pas dans ce regne immenſe ; au lieu que ſi nous commençons par bien reconnoître les grandes routes, nous nous égarerons rarement dans les ſentiers, & nous nous retrouverons par-tout ſans beaucoup de peine. Donnons cependant quelque exception à l’utilité de l’objet, & ne nous expoſons pas, tout en analyſant le regne végétal, à manger par ignorance une omelette à la Ciguë.

La petite Ciguë des jardins eſt une ombelliferes ainſi que, le Perſil & le Cerfeuil. Elle a la fleur blanche comme l’un & l’autre[3], elle eſt avec le dernier dans la ſection qui a la petite enveloppe & qui n’a pas la grande ; elle leur reſſemble aſſez par ſon feuillage, pour qu’il ne ſoit pas aiſé de vous en marquer par écrit les différences. Mais voici des caracteres ſuffiſans pour ne vous y pas tromper.

Il faut commencer par voir en fleurs ces diverſes plantes ; car c’eſt en cet état que la Ciguë a ſon caractere propre. C’eſt d’avoir ſous chaque petite ombelle un petit involucre compoſé de trois petites folioles pointues, aſſez longues, & toutes trois tournées en dehors, au lieu que les folioles des petites ombelles du Cerfeuil l’enveloppent tout autour, & ſont tournées également de tous les côtés. A l’égard du Perſil, à peine a-t-il quelques courtes folioles, fines comme des cheveux, & diſtribuées indifféremment, tant dans la grande ombelle que dans les petites, qui toutes ſont claires & maigres.

Quand vous vous ſerez bien aſſurée de la Ciguë en fleurs, vous vous confirmerez dans votre jugement en froiſſant légérement & flairant ſon feuillage ; car ſon odeur puante & vireuſe ne vous la laiſſera pas confondre avec le Perſil ni avec le Cerfeuil, qui tous deux ont des odeurs agréables. Bien ſure enfin de ne pas faire de quiproquo, vous examinerez enſemble & ſéparément ces trois plantes dans tous leurs états & par toutes leurs parties, ſur-tout par le feuillage qui les accompagne plus conſtamment que la fleur, & par cet examen comparé & répété juſqu’à ce que vous ayez acquis la certitude du coup-d’œil, vous parviendrez à diſtinguer & connoître imperturbablement la Ciguë. L’étude nous mene ainſi juſqu’à la porte de la pratique, après quoi celle-ci fait la facilité du ſavoir.

Prenez haleine, chere Couſine, car voilà une Lettre excédante ; je n’oſe même vous promettre plus de diſcrétion dans celle qui doit la ſuivre ; mais après cela nous n’aurons devant nous qu’un chemin bordé de fleurs. Vous en méritez une couronne pour la douceur & la conſtance avec laquelle vous daignez me ſuivre à travers ces brouſſailles, ſans vous rebuter de leurs épines.

LETTRE VI.

Du 2 Mai 1773.

QUoiqu’il vous reſte, chere Couſine, bien des choſes, à deſirer dans les notions de nos cinq premieres familles, & que je n’aye pas toujours ſu mettre mes deſcriptions à la portée de notre petite Botanophile, (amatrice de la Botanique), je crois néanmoins vous en avoir donné une idée ſuffiſante, pour pouvoir, après quelques mois d’herboriſation, vous familiariſer avec l’idée générale du port de chaque famille : en ſorte qu’a l’aſpect d’une plante, vous puiſſiez conjecture à-peu-près ſi elle appartient à quelqu’une des cinq familles & à laquelle ; ſauf à vérifier enſuite par l’analyſe de la fructification ſi vous vous êtes trompée ou non dans votre conjecture. Les ombelliferes, par exemple, vous ont jetté dans quelque embarras, mais dont vous pouvez ſortir quand il vous plaira, au moyen des indications que j’ai jointes aux deſcriptions : car enfin les Carottes ; les Panais, ſont choſes ſi communes, que rien n’eſt plus aiſé dans le milieu de l’été que de ſe faire montrer l’une ou l’autre en fleurs dans un potage. Or au ſimple aſpect de l’ombelle & de la plante qui la porte, on doit prendre une idée ſi nette des ombelliferes, qu’à la rencontre d’une plante de cette famille on s’y trompera rarement au premier coup-d’œil. Voilà tout ce que j’ai prétendu juſqu’ici ; car il ne ſera pas queſtion ſi-tôt des genres & des eſpeces ; & encore une fois, ce n’eſt pas une nomenclature de perroquet qu’il s’agit d’acquérir, mais une ſcience réelle, & l’une des ſciences les plus aimables qu’il ſoit poſſible de cultiver. Je paſſe donc à notre ſixieme famille avant de prendre une route plus méthodique. Elle pourra vous embarraſſer d’abord autant & plus que les ombelliferes. Mais mon but n’eſt, quant-à-préſent, que de vous en donner une notion générale, d’autant plus que nous avons bien du tems encore avant celui de la pleine floraiſon, & que ce tems bien employé pourra vous applanir des difficultés contre leſquelles il ne faut pas lutter encore.

Prenez une de ces petites fleurs qui, dans cette ſaiſon, tapiſſent les pâturages & qu’on appelle ici paquerettes, petites Marguerites, ou Marguerites tout court. Regardez-la bien ; car à ſon aſpect, je ſuis ſûr de vous ſurprendre en vous diſant que cette fleur ſi petite & ſi mignone eſt réellement compoſée du deux ou trois cents autres fleurs toutes parfaites, c’eſt-à-dire, ayant chacune ſa corolle, ſon germe, ſon piſtil, ſes étamines, ſa graine, en un mot auſſi parfaite en ſon eſpece qu’une fleur de Jacinthe ou de Lis. Chacune de ces folioles blanches en-deſſus, roſe en-deſſous, qui forment comme une couronne autour de la Marguerite, & qui ne vous paroiſſent tout au plus qu’autant de petits pétales, ſont réellement autant de véritables fleurs ; & chacun de ces petits brins jaunes que vous voyez dans le centre & que d’abord vous n’avez peut-être pris que pour des étamines, ſont encore autant de véritables fleurs. Si vous aviez déjà les doigts exercés aux diſſections botaniques, que vous vous armaſſiez d’une bonne loupe & de beaucoup de patience, je pourrois vous convaincre de cette vérité par vos propres yeux ; mais pour le préſent il faut commencer, s’il vous plaît, par m’en croire ſur ma parole, de peur de fatiguer votre attention ſur des atomes. Cependant, pour vous mettre au moins ſur la voie, arrachez une des folioles blanches de la couronne ; vous croirez d’abord cette foliole plate d’un bout à l’autre ; mais regardez-la bien par le bout qui étoit attaché à la fleur, vous verrez que ce bout n’eſt pas plat, mais rond & creux en forme de tube, & que de ce tube ſort un petit filet à deux cornes ; ce filet eſt le ſtyle fourchu de cette fleur, qui comme vous voyez n’eſt plate que par le haut.

Regardez maintenant les brins jaunes qui ſont au milieu de la fleur & que je vous ai dit être autant de fleurs eux-mêmes ; ſi la fleur eſt aſſez avancée vous en verrez pluſieurs tout autour, leſquels ſont ouverts dans le milieu & même découpés en pluſieurs parties. Ce ſont des corolles monopétales qui s’épanouiſſent, & dans leſquelles la loupe vous feroit aiſément diſtinguer le piſtil & même les anthères dont il eſt entouré. Ordinairement les fleurons jaunes qu’on voit au centre ſont encore arrondis & non percés. Ce ſont des fleurs comme les autres, mais qui ne ſont pas encore épanouies ; car elles ne s’épanouiſſent que ſucceſſivement en avançant des bords vers le centre. En voilà aſſez pour vous montrer à l’œil la poſſibilité que tous ces brins tant blancs que jaunes ſoient réellement autant de fleurs parfaites, & c’eſt un fait très-conſtant. Vous voyez néanmoins que toutes ces petites fleurs ſont preſſées & renfermées dans un calice qui leur eſt commun, & qui eſt celui de la Marguerite. En conſidérant toute la Marguerite comme une ſeule fleur, ce ſera donc lui donner un nom très-convenable, que de l’appeller une fleur compoſée. Or il y a un grand nombre d’eſpeces & de genres de fleurs formées comme la Marguerite d’un aſſemblage d’autres fleurs plus petites, contenues dans un calice commun. Voilà ce qui conſtitue la ſixieme famille dont j’avois à vous parler, ſavoir celle des fleurs compoſées.

Commençons par ôter ici l’équivoque du mot de fleur, en reſtreignant ce nom dans la préſente famille à la fleur compoſée, & donnant celui de fleurons aux petites fleurs qui la compoſent ; mais n’oublions pas que dans la préciſion du mot ces fleurons eux-mêmes ſont autant de véritables fleurs.

Vous avez vu dans la Marguerite deux ſortes de fleurons, ſavoir, ceux de couleur jaune qui rempliſſent le milieu de la fleur, & les petites languettes blanches qui les entourent. Les premiers ſont dans leur petiteſſe aſſez ſemblables de figure aux fleurs du Muguet ou de la Jacinthe, & les ſeconds ont quelque rapport aux fleurs du Chevre-feuille. Nous laiſſerons aux premiers le nom de fleurons & pour diſtinguer les autres nous les appellerons demi-fleurons : car en effet ils ont aſſez l’air de fleurs monopétales qu’on auroit rognées par un côté en n’y laiſſant qu’une languette qui feroit à peine la moitié de la corolle.

Ces deux ſortes de fleurons ſe combinent dans les fleurs compoſées de maniere à diviſer toute la famille en trois ſections bien diſtinctes.

La premiere ſection eſt formée de celles qui ne ſont compoſées que de languettes ou demi-fleurons tant au milieu qu’à la circonférence ; on les appelle fleurs demi-fleuronnées, & la fleur entiere dans cette ſection eſt toujours d’une ſeule couleur, le plus ſouvent jaune. Telle eſt la fleur appelée Dent-de-lion ou Piſſenlit ; telles ſont les fleurs de Laitues, de Chicorée (celle-ci eſt bleue), de Scorſonere, de Salſifis, &c.

La ſeconde ſection comprend les fleurs fleuronnées, c’eſt-à-dire, qui ne ſont compoſées que de fleurons, tous pour l’ordinaire auſſi d’une ſeule couleur. Telles ſont les fleurs d’Immortelles, de Bardane, d’Abſynthe, d’Armoiſe, de Chardon, d’Artichaut, qui eſt un Chardon lui-même dont on mange le calice & le réceptacle encore en bouton, avant que la fleur ſoit écloſe & même formée. Cette bourre qu’on ôte du milieu de l’Artichaut n’eſt autre choſe que l’aſſemblage des fleurons qui commencent à ſe former & qui ſont ſéparés les uns des autres par de longs poils implantes ſur le réceptacle.

La troiſieme ſection eſt celle des fleurs qui raſſemblent les deux ſortes de fleurons. Cela ſe fait toujours de maniere que les fleurons entiers occupent le centre de la fleur, & les demi-fleurons forment le contour ou la circonférence, comme vous avez vu dans la Pâquerette. Les fleurs de cette ſection s’appellent radiées, les Botaniſtes ayant donné le nom de rayon au contour d’une fleur compoſée, quand il eſt formé de languettes ou demi-fleurons. A l’égard de l’aire ou du centre de la fleur occupé par les fleurons, on l’appelle le diſque, & on donne auſſi quelquefois ce même nom de diſque à la ſurface du réceptacle où ſont plantés tous les fleurons & demi-fleurons. Dans les fleurs radiées, le diſque eſt ſouvent d’une couleur & le rayon d’une autre ; cependant il y a auſſi des genres & des eſpeces où tous les deux ſont de la même couleur.

Tâchons à préſent de bien déterminer dans votre eſprit l’idée d’une fleur compoſée. Le Treffle ordinaire fleurit en cette ſaiſon ; ſa fleur eſt pourpre : s’il vous en tomboit une ſous la main, vous pourriez en voyant tant de petites fleurs raſſemblées être tentée de prendre le tout pour une fleur compoſée. Vous vous tromperiez ; en quoi ? en ce que, pour conſtituer une fleur compoſée, il ne ſuffit pas d’une agrégation de pluſieurs petites fleurs, mais qu’il faut de plus qu’une ou deux des parties de la fructification leur ſoient communes, de maniere que toutes aient part à la même, & qu’aucun n’ait la ſienne ſéparément. Ces deux parties communes ſont le calice & réceptacle. Il eſt vrai que la fleur de Treffle ou plutôt le groupe de fleurs qui n’en ſemblent qu’une paroît d’abord portée ſur une eſpece de calice ; mais écartez un peu ce prétendu calice, & vous verrez qu’il ne tient point à la fleur, mais qu’il eſt attaché au-deſſous d’elle au pédicule qui la porte. Ainſi ce calice apparent n’en eſt point un ; il appartient au feuillage, & non pas à la fleur ; & cette prétendue fleur n’eſt en effet qu’un aſſemblage de fleurs légumineuſes fort petites, dont chacune a ſon calice particulier, & qui n’ont abſolument rien de commun entre elles que leur attache au même pédicule. L’uſage eſt pourtant de prendre tout cela pour une ſeule fleur ; mais c’eſt une fauſſe idée, ou ſi l’on veut abſolument regarder comme une fleur, un bouquet de cette eſpece, il ne faut pas du moins l’appeller une fleur compoſée, mais une fleur agrégée ou une tête (flos aggregatus, flos capitatus, capitulum). Et ces dénominations ſont en effet quelquefois employées en ce ſens par les Botaniſtes.

Voilà, chere Couſine, la notion la plus ſimple & la plus naturelle que je puiſſe vous donner de la famille, ou plutôt de la nombreuſe claſſe des compoſées, & des trois ſections ou familles dans leſquelles elles ſe ſubdiviſent. Il faut maintenant vous parler de la ſtructure des fructifications particulieres à cette claſſe, & cela nous menera peut-être à en déterminer le caractere avec plus de préciſion.

La partie la plus eſſentielle d’une fleur compoſée eſt le réceptacle ſur lequel ſont plantés, d’abord les fleurons & demi-fleurons, & enſuite les graines qui leur ſuccedent. Ce réceptacle qui forme un diſque d’une certaine étendue fait le centre du calice, comme vous pouvez voir dans le Piſſenlit que nous prendrons ici pour exemple. Le calice dans toute cette famille eſt ordinairement découpé juſqu’à la baſe en pluſieurs pieces, afin qu’il puiſſe ſe fermer, ſe rouvrir & ſe renverſer, comme il arrive dans le progrès de la fructification, ſans y cauſer de déchirure. Le calice du Piſſenlit eſt formé de deux rangs de folioles inférés l’un dans l’autre, & les folioles du rang extérieur qui ſoutient l’autre ſe recourbent & replient en-bas vers le pédicule, tandis que les folioles du rang intérieur reſtent droites pour entourer & contenir les demi-fleurons qui compoſent la fleur.

Une forme encore des plus communes aux calices de cette claſſe eſt d’être imbriqués, c’eſt-à-dire, formés de pluſieurs rangs de folioles en recouvrement, les unes ſur les joints des autres, comme les tuiles d’un toit. L’Artichaut, le Bluet, la Jacée, la Scorſonere vous offrent des exemples de calices imbriqués.

Les fleurons & demi-fleurons enfermés dans le calice ſont plantés fort dru ſur ſon diſque ou réceptacle en quinconce ou comme les caſes d’un Damier. Quelquefois ils s’entretouchent à nud ſans rien d’intermédiaire, quelquefois ils ſont ſépares par des cloiſons de poils ou de petites écailles qui retient attachées au réceptacle quand les graines ſont tombées. Vous voilà ſur la voie d’obſerver les différences de calices & de réceptacles ; parlons à préſent de la ſtructure des fleurons & demi-fleurons en commençant par les premiers.

Un fleuron eſt une fleur monopétale, réguliere pour l’ordinaire, dont la corolle ſe fend dans le haut en quatre ou cinq parties. Dans cette corolle ſont attachés à ſon tube les filets des étamines au nombre de cinq : ces cinq filets ſe réuniſſent par le haut en un petit tube rond qui entoure le piſtil, & ce tube n’eſt autre choſe que les cinq anthères ou étamines réunies circulairement en un ſeul corps. Cette réunion des étamines forme aux Botaniſtes le caractere eſſentiel des fleurs compoſées, & n’appartient qu’à leurs fleurons excluſivement à toutes ſortes de fleurs. Ainſi vous aurez beau trouver pluſieurs fleurs portées ſur un même diſque, comme dans les Scabieuſes & le Chardon-à-foulon ; ſi les anthères ne ſe réuniſſent pas en un tube autour du piſtil, & ſi la corolle ne porte pas ſur une ſeule graine nue, ces fleures ne ſont pas des fleurons & ne forment pas une fleur, compoſée. Au contraire quand vous trouveriez dans une fleur unique les anthères ainſi réunies en un ſeul corps, & la corolle ſupere poſée ſur une ſeule graine, cette fleur, quoique ſeule, ſeroit un vrai fleuron, & appartiendroit à la famille des compoſées, dont il vaut mieux tirer ainſi le caractere d’une ſtructure préciſe, que d’une apparence trompeuſe.

Le piſtil porte un ſtyle plus long d’ordinaire que le fleuron au-deſſus duquel on le voit s’élever à travers le tube formé par les anthères. Il ſe termine le plus ſouvent dans le haut par un ſtigmate fourchu dont on voit aiſément les deux petites cornes. Par ſon pied le piſtil ne porte pas immédiatement ſur le réceptacle non plus que le fleuron, mais l’un & l’autre y tiennent par le germe qui leur ſert de baſe, lequel croit & s’alonge à meſure que le fleuron ſe deſſeche, & devient enfin une graine longuette qui reſte attachée au réceptacle, juſqu’à ce qu’elle ſoit mûre. Alors elle tombe ſi elle eſt nue, ou bien le vent l’emporte au loin ſi elle eſt couronnée d’une aigrette de plumes, & le réceptacle reſte à découvert tout nud dans des genres, ou garni d’écailles ou de poils dans d’autres.

La ſtructure des demi-fleurons eſt ſemblable à celle des fleurons ; les étamines, le piſtil, & la graine y ſont arrangés à-peu-près de même : ſeulement dans les fleurs radiées il y a pluſieurs genres ou les demi-fleurons du contour ſont ſujets à avorter, ſoit parce qu’ils manquent d’étamines, ſoit parce que celles qu’ils ont ſont ſtériles, & n’ont pas la force de féconder le germe ; alors la fleur ne graine que par les fleurons du milieu. Dans toue la claſſe des compoſées, la graine eſt toujours ſeſſile, c’eſt-à-dire, qu’elle porte immédiatement ſur le réceptacle ſans aucun pédicule intermédiaire. Mais il y a des graines dont le ſommet eſt couronné par une aigrette quelquefois ſeſſile, & quelquefois attachée à la graine par un pédicule. Vous comprenez que l’uſage de cette aigrette eſt d’éparpiller au loin les ſemences en donnant plus de priſe à l’air pour les emporter & ſemer à diſtance.

A ces deſcriptions informes & tronquées, je dois ajouter que les calices ont pour l’ordinaire la propriété de s’ouvrir quand la fleur s’épanouit, de ſe refermer quand les fleurons ſe ſement & tombent afin de contenir la jeune graine, & l’empêcher du ſe répandre avant ſa maturité, enfin de ſe rouvrir & de ſe renverſer tout-à-fait pour offrir dans leur centre une aire plus large aux graines qui groſſiſſent en mûriſſant. Vous avez dû ſouvent voir le Piſſenlit dans cet état, quand les enfans le cueillent pour ſouffler dans ſes aigrettes qui forment un globe autour du calice renverſé.

Pour bien connoître cette claſſe, il faut en ſuivre les fleurs dès avant leur épanouiſſement juſqu’à la pleine maturité du fruit, & c’eſt dans cette ſucceſſion qu’on voit des métamorphoſes & un enchaînement de merveilles qui tiennent tout eſprit ſain qui les obſerve, dans une continuelle admiration. Une fleur commode pour ces obſervations eſt celle des Soleils qu’on rencontre fréquemment dans les vignes & dans les jardins. Le Soleil, comme vous voyez, eſt une radiée. La reine-Marguerite, qui dans l’automne fait l’ornement des parterres en eſt une auſſi. Les Chardons[4] ſont des fleuronnées ; j’ai déjà dit que la Scorſonere & le Piſſenlit ſont des demi-fleuronnées. Toutes ces fleurs ſont aſſez groſſes pour pouvoir être diſſéquées & étudiées à l’œil nud ſans le fatiguer beaucoup.

Je ne vous en dirai pas davantage aujourd’hui ſur la famille ou claſſe des compoſées. Je tremble déjà d’avoir trop abuſé de votre patience par des détails que j’aurois rendus plus clairs ſi j’avois ſu les rendre plus courts ; mais il m’eſt impoſſible de ſauver la difficulté qui naît de la petiteſſe des objets. Bonjour, chere Couſine.

LETTRE VII.

Sur les Arbres Fruitiers.

J’Attendois de vos nouvelles, chere Couſine, ſans impatience, parce que M. T. que j’avois vu depuis la réception de votre précédente Lettre m’avoit dit avoir laiſſé votre maman & toute votre famille en bonne ſanté. Je me réjouis d’en avoir la confirmation par vous-même, ainſi que des bonnes & fraîches nouvelles que vous me donnez de ma tante Gonceru. Son ſouvenir & ſa bénédiction ont épanoui de joie un cœur à qui depuis long-tems on ne ſuit plus gueres éprouver de ces ſortes de mouvemens. C’eſt par elle que je tiens encore à quelque choſe de bien précieux ſur la terre, & tant que je la conſerverai, je continuerai, quoiqu’on faſſe, à aimer la vie. Voici le tems de profiter de vos bontés ordinaires pour elle & pour moi ; il me ſemble que ma petite offrande prend un prix réel en paſſant par vos mains. Si votre cher époux vient bientôt à Paris, comme vous me le faites eſpérer, je le prierai de vouloir bien ſe charger de mon tribut annuel ; mais s’il tarde un peu, je vous prie de me marquer à qui je dois le remettre, afin qu’il n’y ait point de retard & que vous n’en faſſiez pas l’avance comme l’année derniere, ce que je fais que vous faites avec plaiſir, mais à quoi je ne dois pas conſentir ſans néceſſité.

Voici, chere Couſine, les noms des plantes que vous m’avez envoyées en dernier lieu. J’ai ajouté un point d’interrogation à ceux dont je ſuis en doute, parce que vous n’avez pas eu ſoin d’y mettre des feuilles avec la fleur, & que le feuillage eſt ſouvent néceſſaire pour déterminer l’eſpece à un auſſi mince Botaniſte que moi. En arrivant à Fourriere, vous trouverez la plupart des arbres fruitiers en fleurs, & je me ſouviens que vous aviez deſiré quelques directions ſur cet article. Je ne puis en ce moment vous tracer là-deſſus que quelques mots très à la hâte, étant très-preſſé, & afin que vous ne perdiez pas encore une ſaiſon pour cet examen.

Il ne faut pas, chere amie, donner à la Botanique une importance qu’elle n’a pas ; c’eſt une étude de pure curioſité & qui n’a d’autre utilité réelle que celle que peut tirer un être penſant & ſenſible de l’obſervation de la nature, & des merveilles de l’Univers. L’homme a dénaturé beaucoup de choſes pour les mieux convertir à ſon uſage ; en cela il n’eſt point à blâmer ; mais il n’en eſt pas moins vrai qu’il les a ſouvent défigurées, & que, quand dans les œuvres de ſes mains, il croit étudier vraiment la nature, il ſe trompe. Cette erreur a lieu ſur-tout dans la ſociété civile, elle a lieu de même dans les jardins. Ces fleurs doubles qu’on admire dans les parterres, ſont des monſtres dépourvus de la faculté de produire leur ſemblable dont la nature a doué tous tes êtres organiſés. Les arbres fruitiers ſont à-peu-près dans le même cas par la greffe ; vous aurez beau planter des pépins de Poires & de Pommes des meilleures eſpeces, il n’en naîtra jamais que des ſauvageons. Ainſi pour connoître la Poire & la Pomme de nature, il faut les chercher non dans les potagers, mais dans les forêts. La chair n’en eſt pas ſi groſſe & ſi ſucculente, mais les ſemences en mûriſſent mieux, en multiplient davantage, & les arbres en ſont infiniment plus grands & plus vigoureux. Mais j’entame ici un article qui me meneroit trop loin : revenons à nos potagers.

Nos arbres fruitiers, quoique greffés, gardent dans leur fructification tous les caracteres botaniques qui les diſtinguent, & c’eſt par l’étude attentive de ces caracteres, auſſi-bien que par les tranſformations de la greffe, qu’on s’aſſure qu’il n’y a, par exemple, qu’une ſeule eſpece de Poire ſous mille noms divers, par leſquels la forme & la ſaveur de leurs fruits les a fait diſtinguer en autant de prétendues eſpeces qui ne ſont au fond que des variétés. Bien plus, la Poire & la Pomme ne ſont que deux eſpeces du même genre, & leur unique différence bien caractériſtique, eſt que le pédicule de la Pomme entre dans un enfoncement du fruit, & celui de la Poire tient à un prolongement du fruit un peu alongé. De même toutes les ſortes de Ceriſes, Guignes, Griottes, Bigarreaux, ne ſont que des variétés d’une même eſpece ; toutes les Prunes ne ſont qu’une eſpece de Prunes ; le genre de la Prune contient trois eſpeces principales, ſavoir la Prune proprement dite, la Ceriſe, & l’Abricot qui n’eſt auſſi qu’une eſpece de Prune. Ainſi quand le ſavant Linnæus diviſant le genre dans ſes eſpeces à dénommé la Prune Prune, la Prune Ceriſe, & la Prune Abricot, les ignorans ſe ſont moqués de lui ; mais les obſervateurs ont admiré la juſteſſe de ſes réductions, &c. Il faut courir, je me hâte.

Les arbres fruitiers entrent preſque tous dans une famille nombreuſe, dont le caractere eſt facile à ſaiſir, en ce que les étamines, en grand nombre, au lieu d’être attachées au réceptacle ſont attachées au calice, par les intervalles que laiſſent les pétales entre eux ; toutes leurs fleurs ſont polypétales & à cinq communément. Voici les principaux caracteres génériques.

Le genre de la Poire, qui comprend auſſi la Pomme & le Coin. Calice monophylle à cinq pointes. Corolle à cinq pétales attachés au calice, une vingtaine d’étamines toutes attachées au calice. Germe ou ovaire infère ; c’eſt-à-dire au-deſſous de la corolle, cinq ſtyles. Fruits charnus à cinq logettes, contenant des graines, &c.

Le genre de la Prune, qui comprend l’Abricot, la Ceriſe, & le Laurier-ceriſe, Calice, corolle & anthères à-peu-près comme la Poire. Mais le germe eſt ſupere, c’eſt-à-dire, dans la corolle, & il n’y a qu’un ſtyle. Fruit plus aqueux que charnu contenant un noyau, &c.

Le genre de l’Amande, qui comprend auſſi la Pêche. Preſque comme la Prune, ſi ce n’eſt que le germe eſt velu, & que le fruit, mou dans la Pêche, ſec dans l’Amande, contient un noyau dur, raboteux, parſemé de cavités, &c.

Tout ceci n’eſt que bien groſſiérement ébauché, mais c’en eſt aſſez pour vous amuſer cette année. Bonjour, chere Couſine.

LETTRE VIII.

Du 11 Avril 1773.

GRace au ciel, chere Couſine, vous voilà rétablie. Mais ce n’eſt pas ſans que votre ſilence & celui de M. G. que j’avois inſtamment prié de m’écrire un mot à ſon arrivée, ne m’ait cauſé bien des alarmes. Dans des inquiétudes de cette eſpece rien n’eſt plus cruel que le ſilence, parce qu’il fait tout porter au pis. Mais tout cela eſt déjà oublié & je ne ſens plus que le plaiſir de votre rétabliſſement. Le retour de la belle ſaiſon, la vie moins ſédentaire de Fourriere, & : le plaiſir de remplir avec ſuccès la plus douce, ainſi que la plus reſpectable des fonctions, acheveront bientôt de l’affermir, & vous en ſentirez moins triſtement l’abſence paſſagere de votre mari, au milieu des chers gages de ſon attachement & des ſoins continuels qu’ils vous demandent.

La terre commence à verdir, les arbres à bourgeonner, les fleurs à s’épanouir ; il y en a déjà de paſſées ; un moment de retard pour la Botanique, nous reculeroit d’une année entiere : ainſi j’y paſſe ſans autre préambule.

Je crains que nous ne l’ayons traitée juſqu’ici d’une maniere trop abſtraite, en n’appliquant point nos idées ſur des objets déterminés : c’eſt le défaut dans lequel je ſuis tombé, principalement à l’égard des ombelliferes. Si j’avois commencé par vous en mettre une ſous les yeux, je vous aurois épargné une application très-fatigante ſur un objet imaginaire, & à moi des deſcriptions difficiles, auxquelles un ſimple coup-d’œil auroit ſupplée. Malheureuſement, à la diſtance où la loi de la néceſſité me tient de vous, je ne ſuis pas à portée de vous montrer du doigt les objets ; mais ſi chacun de notre côté nous en pouvons avoir ſous les yeux de ſemblables, nous nous entendrons très-bien l’un l’autre en parlant de ce que nous voyons. Toute la difficulté eſt qu’il faut que l’indication vienne de vous ; car vous envoyer d’ici des plantes ſeches, ſeroit ne rien faire. Pour rien reconnoître une plante, il faut commencer par la voir ſur pied. Les Herbiers ſervent de mémoratifs pour celles qu’on a déjà connues ; mais ils font mal connoître celles qu’on n’a pas vues auparavant. C’eſt donc à vous de m’envoyer des plantes que vous voudrez connoître & que vous aurez cueillies ſur pied ; & c’eſt à moi de vous les nommer, de les claſſer, de les décrire ; juſqu’à ce que par des idées comparatives, devenues familieres à vos yeux & à votre eſprit, vous parveniez à claſſer, ranger & nommer vous-même celles que vous verrez pour la premiere fois ; ſcience qui ſeule diſtingue le vrai Botaniſte de l’Herboriſte ou Nomenclateur. Il s’agit donc ici d’apprendre à préparer, deſſécher & conſerver les plantes ou échantillons de plantes, de maniere à les rendre faciles à reconnoître & à déterminer. C’eſt, en un mot, un Herbier que je vous propoſe de commencer. Voici une grande occupation qui de loin ſe prépare pour notre petite amatrice : car quant-à-préſent & pour quelque tems encore, il faudra que l’adreſſe de vos doigts ſupplée à la foibleſſe des ſiens.

Il y a d’abord une proviſion à faire ; ſavoir, cinq ou ſix mains de papier gris, & à-peu-près autant de papier blanc, de même grandeur, aſſez fort & bien collé, ſans quoi les plantes ſe pourriroient dans le papier gris, ou du moins les fleurs y perdroient leur couleur, ce qui eſt une des parties qui les rendent reconnoiſſables, & par leſquelles un Herbier eſt agréable à voir. Il ſeroit encore à déſirer que vous euſſiez une preſſe de la grandeur de votre papier, ou du moins deux bouts de planches bien unies, de maniere qu’en plaçant vos feuilles entre deux, vous les y puiſſiez tenir preſſées par les pierres ou autres corps peſans dont vous chargerez la planche ſupérieure. Ces préparatifs faits, voici ce qu’il faut obſerver pour préparer vos plantes de maniere à les conſerver & les reconnoître.

Le moment à choiſir pour cela eſt celui où la plante eſt en pleine fleur, & où même quelques fleurs commencent à tomber pour faire place au fruit qui commence à paroître. C’eſt dans ce point où toutes les parties de la fructification ſont ſenſibles, qu’il faut tâcher de prendre la plante pour la deſſécher dans cet état.

Les petites plantes ſe prennent toutes entieres avec leurs racines qu’on a ſoin de bien nettoyer avec une broſſe, afin qu’il n’y reſte point de terre. Si la terre eſt mouillée on la laiſſe ſécher pour la broſſer, ou bien on lave la racine ; mais il faut avoir alors la plus grande attention de la bien eſſuyer, & deſſécher avant de la mettre entre les papiers, ſans quoi elle s’y pourriroit infailliblement & communiqueroit ſa pourriture aux autres plantes voiſines. Il ne faut cependant s’obſtiner à conſerver les racines qu’autant qu’elles ont quelques ſingularités remarquables ; car dans le plus grand nombre, les racines ramifiées & fibreuſes ont des formes ſi ſemblables que ce n’eſt pas la peine de les conſerver. La nature qui a tant fait pour l’élégance & l’ornement dans la figure & la codeur des plantes en ce qui frappe les yeux, a deſtiné les racines uniquement aux fonctions utiles, puiſqu’étant cachées dans la terre, leur donner une ſtructure agréable, eût été cacher la lumière ſous le boiſſeau.

Les arbres & toutes les grandes plantes ne ſe prennent que par échantillon. Mais il faut que cet échantillon ſoit ſi bien choiſi, qu’il contienne toutes les parties conſtitutives du genre & de l’eſpece, afin qu’il puiſſe ſuffire pour reconnoître & déterminer la plante qui l’a fourni. Il ne ſuffit pas que toutes les parties de la fructification y ſoient ſenſibles, ce qui ne ſerviroit, qu’à diſtinguer le genre, il faut qu’on y voye bien le caractere de la foliation & de la ramification ; c’eſt-à-dire, la naiſſance & la forme des feuilles & des branches, & même autant qu’il ſe peut, quelque portion de la tige ; car, comme vous verrez dans la ſuite, tout cela ſert à diſtinguer les eſpeces différentes des mêmes genres qui ſont parfaitement ſemblables par la fleur & le fruit. Si les branches ſont trop épaiſſes, on les amincit avec un couteau ou canif, en diminuant adroitement par-deſſous de leur épaiſſeur autant que cela ſe peut ſans couper & mutiler les feuilles. Il y a des Botaniſtes qui ont la patience de fendre l’écorce de la banche & d’en tirer adroitement le bois, de façon que l’écorce rejointe paroît vous montrer encore la branche entiere, quoique le bois n’y ſois plus. Au moyen de quoi l’on n’a point entre les papiers des épaiſſeurs & boſſes trop conſidérables, qui gâtent, défigurent l’Herbier, & font prendre une mauvaiſe forme aux plantes. Dans les plantes où les fleurs & les feuilles ne viennent pas en même tems, ou naiſſent trop loin les unes des autres, on prend une petite branche à fleurs & une petite branche à feuilles, & les plaçant enſemble dans le même papier, on offre ainſi à l’œil les diverſes parties de la même plante, ſuffiſantes pour la faire reconnoître. Quant aux plantes où l’on ne trouve que des feuilles, & dont la fleur n’eſt pas encore venue ou eſt déjà paſſée, il les faut laiſſer, & attendre, pour les reconnoître, qu’elles montrent leur viſage, Une plante n’eſt pas plus ſurement reconnoiſſable à ſon feuillage, qu’un homme à ſon habit.

Tel eſt le choix qu’il faut mettre dans ce qu’on cueille : il en faut mettre auſſi dans le moment qu’on prend pour cela. Les plantes cueillies le matin à la roſée, ou le ſoir à l’humidité, ou le jour durant la pluie, ne ſe conſervent point. Il faut abſolument choiſir un tems ſec, & même dans ce tems-là, le moment le plus ſec & le plus chaud de la journée, qui eſt en été entre onze heures du matin & cinq au ſix heures du ſoir. Encore alors, ſi l’on y trouve la moindre humidité, faut-il les laiſſer ; car infailliblement elles ne ſe conſerveront pas.

Quand vous avez cueilli vos échantillons, vous les apportez au logis toujours bien au ſec pour les placer & arranger dans vos papiers. Pour cela vous faites votre premier lit de deux feuilles au moins de papier gris, ſur leſquelles vous placez une feuille de papier blanc, & ſur cette feuille, vous arrangez votre plante, prenant grand ſoin que toutes ſes parties, ſur-tout les feuilles & les fleurs ſoient bien ouvertes, & bien étendues dans leur ſituation naturelle. La plante un peu flétrie, mais ſans l’être trop, ſe prête mieux pour l’ordinaire à l’arrangement qu’on lui donne ſur le papier avec le pouce & les doigts. Mais il y en a de rebelles qui ſe grippent d’un côté, pendant qu’on les arrange de l’autre. Pour prévenir cet inconvénient, j’ai des plombs, de gros ſous, des liards, avec leſquels j’aſſujettis les parties que je viens d’arranger, tandis que j’arrange les autres ce façon que quand j’ai fini ma plante ſe trouve preſque toute couverte de ces pieces, qui la tiennent en état. Après cela on poſe une ſeconde feuille blanche ſur la premiere, & on la preſſe avec la main afin de tenir la plante aſſujettie dans la ſituation qu’on lui a donnée, avançant ainſi la main gauche qui preſſe à meſure qu’on retire avec la droite les plombs & les gros ſous qui ſont entre les papiers ; on met enſuite deux autres feuilles de papier gris ſur la ſeconde feuille blanche, ſans ceſſer un ſeul moment de tenir la plante aſſujettie de peur qu’elle ne perde la ſituation qu’on lui a donnée ; ſur ce papier gris on met une autre feuille blanche, ſur cette feuille une plante qu’on arrange & recouvre comme ci-devant ; juſqu’à ce qu’on ait placé toute la moiſſon qu’on a apportée, & qui ne doit pas être nombreuſe pour chaque fois ; tant pour éviter la longueur du travail, que de peur que durant la deſſiccation des plantes, le papier ne contracte quelque humidité par leur grand nombre ; ce qui gâteroit infailliblement vos plantes, ſi vous ne vous hâtiez de les changer de papier avec les mêmes attentions ; & c’eſt même ce qu’il faut faire de tems en tems, juſqu’a ce qu’elles aient bien pris leur pli, & qu’elles ſoient toutes aſſez ſeches.

Votre pile de plantes & de papiers ainſi arrangée, doit être miſe en preſſe, ſans quoi les plantes ſe gripperoient ; il y en a qui veulent être plus preſſées, d’autres moins ; l’expérience vous apprendra cela, ainſi qu’a les changer de papier à propos, & auſſi ſouvent qu’il faut, ſans vous donner un travail inutile. Enfin quand vos plantes ſeront bien ſeches, vous les mettrez bien proprement chacune dans une feuille de papier, les unes ſur les autres, ſans avoir beſoin de papiers intermédiaires, & vous aurez ainſi un Herbier commencé, qui s’augmentera ſans ceſſe avec vos connoiſſances, & contiendra enfin l’hiſtoire de toute la végétation du pays : au reſte, il faut toujours tenir un Herbier bien ſerré, & un peu en preſſe ; ſans quoi les plantes, quelque ſeches qu’elles fuſſent, attireroient l’humidité de l’air, & ſe gripperoient encore.

Voici maintenant l’uſage de tout ce travail pour parvenir à la connoiſſance particuliere des plantes, & à nous bien entendre lorſque nous en parlons.

Il faut cueillir deux échantillons de chaque plante ; l’un plus grand pour le garder, l’autre plus petit pour me l’envoyer. Vous les numéroterez avec ſoin, de façon que le grand & le petit échantillons de chaque eſpece aient toujours le même numéro. Quand vous aurez une douzaine ou deux d’eſpeces ainſi deſſéchées, vous me les enverrez dans un petit cahier par quelque occaſion. Je vous enverrai le nom & la deſcription des mêmes plantes ; par le moyen des numéros, vous les reconnoîtrez dans votre Herbier, & de-là ſur la terre, ou je ſuppoſe que vous aurez commencé de les bien examiner. Voilà un moyen ſûr de faire des progrès auſſi ſûrs & auſſi rapides qu’il eſt poſſible loin de votre guide.

N. B. J’ai oublié de vous dire que le mêmes papiers peuvent ſervir pluſieurs fois, pourvu qu’on ait ſoin de les bien aérer & deſſécher auparavant. Je dois ajouter auſſi que l’Herbier doit être tenu dans le lieu le plus ſec de la maiſon, & plutôt au premier qu’au rez-de-chauſſée.

  1. Madame de L***. qui a bien voulu nous fournir les originaux de ces Lettres, vouloit qu’on en ôtât tout ce qui la regarde personnellement ; mais nous n’avons pas cru devoir ſupprimer des éloges très-mérités qui auroient honoré M. Rousseau lui-même, ſi cette Dame nous avoit permis de la nommer.
  2. La ſœur de Madame D. L***. que l’Auteur appelloit tante Julie.
  3. La fleur du Perſil eſt un peu jaunâtre. Mais pluſieurs fleurs d’Ombelliferes paroiſſent jaunes à cauſe de l’ovaire & des anthères, & ne laiſſent pas d’avoir les pétales blancs.
  4. Il faut prendre garde de n’y pas mêler le Chardons-à-foulon ou des bonnetiers qui n’eſt pas un vrai Chardon.