Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829/30

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TRENTIÈME LETTRE.


Toulouse, le 18 février 1830.

Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J’ai fait partir Salvador presque à notre arrivée ; il emporte mes gros bagages, contenant les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments ; ces précieux documents me serviront d’avant-garde et me précéderont de quelques jours à Paris.

Le papyrus de M. Sallier m’a retenu plus que je ne l’avais pensé. Il a fallu prolonger mon séjour, parce que mon excellent hôte m’a témoigné l’envie de rester seul possesseur de son livre et le désir que je n’en prisse point de copie ; il a donc fallu me contenter de l’étudier à fond. Je ne l’ai quitté qu’après avoir mis en portefeuille des notes complètes sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J’ai reconnu qu’il contient le récit dramatique de la guerre de Sésostris contre les Scythes (Schéta), alliés avec la plupart des peuples de l’Asie occidentale. Mais il est extrêmement piquant d’avoir reconnu aussi que ce même texte est gravé en grands hiéroglyphes sur la paroi extérieure sud du palais de Karnac à Thèbes ; ce texte historique est fort endommagé et presque perdu à Karnac, devais-je m’attendre à le retrouver à Aix dans toute son intégrité ? Le rapprochement de ce double texte me le donnera tout entier.

Continuant à chercher de la chaleur et le beau soleil du midi au travers des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu à Nîmes, où j’ai admiré l’amphithéâtre, et surtout la Maison carrée, qui, dans son état actuel, est certainement le mieux conservé de tous les monuments romains existants en Europe.

À Montpellier j’ai retrouvé l’excellent M. Fabre, que j’avais connu en Italie ; il m’a fait visiter en détail le beau musée de tableaux et la riche bibliothèque dont il a fait don à sa ville natale. C’est une chose merveilleuse qu’une telle réunion.

Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel démon d’hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année ? J’en souffre beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans l’atmosphère brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j’y rentre, et ce sera bientôt… Adieu.



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