Lettres à Sophie Volland/93

Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 177-181).


XCII


À Paris, le 20 septembre 1765.


Par où commencerai-je ? Ma foi, je n’en sais rien. Pourquoi pas par nos soirées, puisque ce sont pour la chère sœur et pour moi des heures délicieuses, l’attente de toute notre journée et la consolation de son ennui ? Pourquoi n’êtes-vous pas de ces entretiens-là ? Vous auriez entendu tout ce qui s’y dit, et vous sauriez tout ce qu’il m’est impossible de vous rendre. Non, je ne crois pas qu’il y ait sous le ciel une plus honnête et plus innocente créature que cette petite sœur. À l’âge qu’elle a, avec sa pénétration, son esprit, femme et mère, pour peu qu’il y ait de malhonnêteté dans un usage, dans les conventions, dans les mœurs, elle n’y entend rien ; elle est à quinze ans ; cela lui est étranger, et les choses courantes sont des énigmes qu’on lui explique, et au sens desquelles elle a toute la peine du monde à croire. Je lui disais que quand un homme avait osé dire à une femme mariée : Je vous aime, et qu’elle avait répondu : Et moi je vous aime aussi, tout était arrangé entre eux, qu’il ne leur manquait plus que l’occasion ; que, s’il arrivait qu’on trouvât le lendemain cette femme triste, froide, indifférente, soucieuse, on lui supposait des réflexions, des craintes qui l’arrêtaient et qui la faisaient revenir contre un engagement formel ; qu’il était ainsi d’une fille à un homme marié, d’un homme quel qu’il fût à une religieuse, et qu’il n’y avait pas une femme mariée sous le ciel dans la bouche de laquelle je vous aime n’ait précisément la même valeur que dans la bouche de son amant ; que ces expressions n’avaient pas tout à fait la même force d’une jeune fille à un jeune garçon, parce qu’elles ne décelaient point un sentiment défendu ; qu’il y avait un moyen licite de les livrer à leurs désirs mutuels ; que la volonté de leurs parents, et cent autres considérations sous-entendues, faisaient une restriction tacite à leurs aveux ; au lieu que ceux qui étaient liés par quelques vœux solennels qui les séparaient étaient censés avoir pris parti sur cet obstacle, lorsqu’ils s’expliquaient une fois. Elle tombe des nues, quand je lui parle ainsi ; et quand elle dit à un homme : Je vous aime, savez-vous ce que cela signifie ? Je n’accepte de vous que les qualités qui manquent à mon mari, et mon mari n’est pas impuissant. Puis, quand elle a trouvé cela, elle est enchantée, elle croit de la meilleure foi du monde avoir découvert le secret de son cœur. Il est vrai que je n’ai pas la complaisance de lui laisser longtemps cette illusion. Mais si cela est, lui dis-je, qu’avez-vous besoin d’un amant ? Moi qui suis votre ami, votre sœur qui vous aime si tendrement, ne vous offrons-nous pas, ensemble ou séparés, les qualités qui manquent à votre époux ? Peu à peu je l’amène à reconnaître qu’elle désire vraiment quelque chose de plus que ce qu’elle avoue, qu’il y a des caresses que nous ne lui proposons jamais l’un et l’autre, et qui lui seraient douces, et elle en convient ; que, s’il y avait sous le ciel un homme en qui elle eût assez de confiance pour espérer qu’il se renfermerait dans de certaines bornes, elle aimerait à s’asseoir sur ses genoux, à sentir ses bras la serrer tendrement, à lire la passion la plus vive dans ses regards, à approcher son front, ses yeux, ses joues, sa bouche même de sa bouche, et elle en convient ; qu’après quelques essais de tout ce qu’elle peut attendre de la retenue d’un pareil amant, peut-être elle oserait un jour se livrer à toute l’ivresse de son âme et de ses sens, et elle en convient encore ; mais ce que je lui prédis et ce dont elle ne convient ni ne disconvient tout à fait, c’est qu’elle sentirait tôt ou tard qu’elle pourrait être plus heureuse ; que cette jouissance, toute voluptueuse qu’elle l’aurait éprouvée, lui paraîtrait incomplète ; que cette retenue qu’elle aurait si journellement exigée, et qu’on aurait si scrupuleusement gardée avec elle et dans des instants si difficiles, finirait par la blesser ; que plus elle serait honnête, plus elle saurait mauvais gré à son amant de la laisser impitoyablement lutter entre sa passion et sa vertu ; qu’elle le bouderait le lendemain sans trop savoir pourquoi ; mais que, si elle voulait un peu regarder au fond de son cœur, elle verrait que, tout en louant son amant de la fidélité scrupuleuse avec laquelle il se serait souvenu de sa promesse, elle lui saurait le plus mauvais gré de n’y avoir pas manqué, lorsque, n’étant plus maîtresse d’elle-même, sa faiblesse involontaire, toute la trahison de ses sens l’aurait suffisamment excusée à ses yeux. D’ailleurs, l’amour-propre s’accommode-t-il de tant de mémoire ? Pardonne-t-on à un homme de se posséder si bien, lorsqu’on s’est tout à fait oubliée ? Est-on assez aimée, est-on assez belle à ses yeux ? Je jure que je ne connais point les femmes, ou qu’il n’y en a aucune qui ne rompît un beau jour avec un amant si discret ; cela sous prétexte que les plaisirs auxquels on s’est livré, après tout, ne sont pourtant pas innocents : on aurait des remords de continuer de s’exposer au péril, sans aucune espérance d’y rester. On se dégoûterait d’un homme qui ne se placerait jamais, de lui-même, comme on le veut et comme on n’ose se l’avouer ; et l’on aurait incessamment trouvé cent mauvaises raisons honnêtes pour se colorer à soi-même la plus déshonnête des ruptures. On aurait bien mieux aimé avoir le lendemain à se désoler, à verser des larmes, à l’accabler, à s’accabler soi-même de reproches, à entendre ses excuses, à les approuver et à se précipiter derechef entre ses bras ; car après la première faute, on sait secrètement que le reste ira comme cela ; et l’on se dépite d’attendre que cette faute, qui doit nous soulager d’une lutte pénible et nous assurer une suite de plaisirs entiers et non interrompus, soit commise et ne se commette pas.

Eh bien ! chère amie, ne trouvez-vous pas que depuis la fée Taupe, de Crébillon, jusqu’à ce jour, personne n’a mieux su marivauder que moi ?

Le Baron est de retour d’Angleterre : il est parti pour ce pays, prévenu ; il y a reçu l’accueil le plus agréable, il y a joui de la plus belle santé, cependant il en est revenu mécontent ; mécontent de la contrée qu’il ne trouve ni aussi peuplée, ni aussi bien cultivée qu’on le disait ; mécontent des bâtiments qui sont presque tous bizarres et gothiques ; mécontent des jardins où l’affectation d’imiter la nature est pire que la monotone symétrie de l’art ; mécontent du goût qui entasse dans les palais l’excellent, le bon, le mauvais, le détestable, pêle-mêle ; mécontent des amusements qui ont l’air de cérémonies religieuses ; mécontent des hommes sur le visage desquels on ne voit jamais la confiance, l’amitié, la gaieté, la sociabilité, mais qui portent tous cette inscription  : Qu’est-ce qu’il y a de commun entre vous et moi ? mécontent des grands qui sont tristes, froids, hauts, dédaigneux et vains, et des petits qui sont durs, insolents et barbares  ; mécontent des repas d’amis où chacun se place selon son rang, et où la formalité et la cérémonie sont à côté de chaque convive ; mécontent des repas d’auberge où l’on est bien et promptement servi, mais sans aucune affabilité. Je ne lui ai entendu louer que la facilité de voyager ; il dit qu’il n’y a aucun village, même sur une route de traverse, où l’on ne trouve quatre ou cinq chaises de poste et vingt chevaux prêts à partir. Il a traversé toute la province de Kent, une des plus fertiles de l’Angleterre ; il prétend qu’elle n’est pas à comparer à notre Flandre. Il a bien repris du goût pour le séjour de la France dans son voyage d’Angleterre. Il nous a avoué qu’à tout moment il se surprenait disant au fond de son cœur  : Oh ! Paris, quand te reverrai-je ? Ah ! mes chers amis, où êtes-vous ? Oh ! Français, vous êtes bien légers et bien fous, mais vous valez cent fois mieux que ces maussades et tristes penseurs-ci. Il prétend qu’on ne boit du vin de Champagne qu’en France ; qu’on n’est gai, qu’on ne rit, qu’on ne s’amuse qu’ici.

Il a été tout à fait plaisant à la vue de sa femme, qu’il a trouvée avec de la santé et un assez bel embonpoint  : « Mais, madame, lui disait-il, cela est scandaleux, c’est donc ainsi que l’absence d’un époux vous désole ? Eh bien ! puisque mes voyages vous réussissent si bien, il n’y a qu’à s’en aller. »

Oui, mon enfant, cette acquisition est consommée ; le mari a laissé sa procuration ; la femme n’est retenue ici que par l’incertitude de son sort  : suivra-t-elle son goût en allant à Isle ? ou l’intention de son mari est-elle qu’elle aille le chercher à Alençon ? Je lui avais conseillé une bonne malice, c’était de lui écrire qu’elle était prête à tout, que si elle partait pour Isle, M. de …, qui avait une tournée à faire en Lorraine, s’offrait à la conduire ; que si elle partait pour Alençon, M. Le P…, qui avait une tournée à faire sur les confins de sa généralité, remettrait à un autre temps le voyage de Lorraine. J’aurais été bien aise de voir sur quelle route il aurait le mieux aimé risquer d’être ce qu’il redoute si fort.

J’ai dîné hier avec toute une colonie anglaise. Ces gens-là paraissent avoir laissé leur morgue et leur tristesse sur les bords de la Tamise. Le Baron n’a pas manqué de voir notre ami Garrick et le beau mausolée qu’il a fait élever dans son jardin aux mânes de Shakspeare. En effet, il est beau, ce mausolée, et le jardin du comédien est un jardin. Shakspeare était fait pour Garrick, et Garrick pour Shakspeare.

Aujourd’hui j’ai dîné avec une femme charmante qui n’a que quatre-vingts ans. Elle est pleine de santé et de gaieté. C’est la mère de Damilaville. Son âme est encore tout à fait douce et tendre. Elle parle amour, amitié, avec le feu, la chaleur, la sensibilité de vingt ans. Nous étions trois hommes à table avec elle ; elle nous disait : « Mes amis, une conversation délicate, un regard vrai et passionné, une larme, une physionomie touchée, voilà le bon ; le reste ne vaut presque pas la peine qu’on en parle. Il y a certains mots qu’on me disait quand j’étais jeune et que je me rappelle aujourd’hui, dont un seul est préférable à dix faits glorieux ; par ma foi, je crois que si je les entendais encore à l’âge que j’ai, mon vieux cœur en palpiterait. — Madame, c’est que votre cœur n’a pas vieilli. — Non, mon enfant, tu as raison ; il est tout jeune, il n’a que vingt ans. Ce n’est pas de m’avoir conservée longtemps que je rends grâce à Dieu, mais de m’avoir conservée bonne, douce et sensible. » En parlant ainsi, elle avait la physionomie intéressante.

En vérité, cette conversation valait mieux que toute la philosophie et la politique que nous avions faites quelques jours auparavant avec nos Anglais ; il y en eut pourtant un qui nous raconta un fait plaisant. Un avare fut attaqué par des voleurs, il mit la tête à la portière et dit aux voleurs : « Mes amis, je m’appelle un tel ; si vous avez entendu parler de moi, vous devez savoir que mon or m’est plus cher que ma vie ; voyez si vous voulez me tuer. » Le voleur anglais ne tua point, et l’avare conserva son or et sa vie. Bonsoir, mon amie ; je m’en vais achever la nuit avec vous. Dormez un petit moment avec moi. Mlle Boileau ne veut pas croire que je sois sage pendant votre absence ; pourquoi donc cette incrédulité ?