Lettres à Sophie Volland/114

Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 281-282).


CXIII


Paris, le ler octobre 1788.


Mademoiselle, vous n’écrivez point ; vous ne répondez point aux lettres qu’on vous écrit ; vous vous laissez fourvoyer par l’abbé Marin, que je commence à haïr, et que j’abhorrerai incessamment. Je vous boude, et, tout en vous boudant, j’allais oublier que c’est demain la fête de maman. Je vous prie de lui offrir mes souhaits, mon tendre et sincère attachement, et tout mon respect. Dites-lui bien que tant que je vivrai il lui restera un joli enfant ; et puis vous irez prendre Mme de Blacy par la main, et vous leur offrirez à chacune un baiser de ma part. Voilà, par exemple, une commission qui ne vous déplaira pas.

Il faut que vous sachiez que M. d’Invaux a commencé à faire des siennes. À juger de son projet par sa première opération, il est excellent ; c’est de couper, autant qu’il pourra, de ces mains inutiles et rapaces par lesquelles passent les revenus du roi, avant que d’arriver à la dernière.

M. de Boulogne, intendant des finances, chassé.

M. Amelin, en fuite.

M. Cromot, plus rien.

Je vous jure que les receveurs généraux des finances ne dorment pas si paisiblement que moi.

Les premiers fermiers généraux s’entendaient mieux que leurs successeurs. Ils n’avaient garde de faire parade de leurs énormes fortunes. Ils avaient une apparence modeste. Ils mouraient, et leurs enfants trouvaient des tonnes d’or. Boësnier est un des premiers qui aient étalé tout le faste de l’opulence. Je trouve à cela plus de maladresse encore que d’imprudence. Quelle opinion peut-on avoir d’un Collet d’Hauteville, qu’une ou deux campagnes enrichissent de sept à huit millions ; d’un Amelin, qui est pauvre comme Job, et qui fait montre de quatre-vingt mille livres de rente acquises en cinq à six années ; d’un Cromot, qu’on voit passer rapidement de la boutique d’un notaire, aux titres, aux terres, et au faste d’un grand seigneur ? Il faut que ces gens-là aient une grande crainte de ne point passer pour fripons. Avec un peu de sens, ne se cacheraient-ils pas tant qu’ils pourraient ? Ma foi, tout ceci est peut-être une affaire de mœurs générales. Peut-être pensent-ils que, pourvu qu’on sache qu’un homme est riche, on ne s’avise guère de demander comment il l’est devenu ; et peut-être ont-ils raison.

Damilaville a pensé mourir. Nous avons cru que les glandes de l’estomac s’embarrassaient ; heureusement ce n’était pas cela. C’était une fonte de l’humeur qui cherchait à s’échapper par cette voie ; mais cette humeur était si caustique, qu’il se sentait consumé de la soif ; si abondante, que les yeux s’éteignirent, les oreilles tintèrent, l’esprit se perdit, les défaillances se succédèrent, et que nous crûmes qu’il touchait à la fin de sa vie et de ses douleurs.

L’évacuation s’est faite ; toutes les glandes se sont considérablement affaissées, et il est mieux jusqu’à une pareille crise ; car il en faut peut-être une vingtaine pour vider ces énormes poches qui embarrassent son cou et sa poitrine.

On a déjà fait un calembour sur M. Maynon d’Invaux. On a dit : Nous avons un habile contrôleur général, mais non.

Je n’ai point encore vu les demoiselles Artault ; ainsi je ne saurais rien vous en dire.

Cette humeur qui tiraillait les pieds de ma femme s’est mise à voyager ; ce n’est pas sans peine qu’on l’a délogée de la tête, des yeux, de la poitrine où elle s’était arrêtée.

Notre justification va toujours son train.

Il n’y a encore rien de nouveau à vous apprendre sur un certain rendez-vous dont je vous ai parlé.

Mademoiselle, je ne vous aime plus ; vous me négligez.