Lettres à Sophie Volland/108

Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 251-255).


CVII


Au Grandval, le 28 septembre 1767.


Je suis toujours au Grandval. Damilaville s’était engagé à venir me reprendre aujourd’hui lundi ; mais n’ayant pu former une carrossée, c’est partie remise à mercredi. Mercredi donc je serai à Paris, où vous pourriez bien être arrivée avant moi. Je ne vous dirai pas un mot de la vie que nous menons ici. Un peu de travail le matin, une partie de billard, ou un peu de causerie au coin du feu en attendant le dîner ; un dîner qui ne finit point, et des promenades qui m’auraient conduit à Isle et par-delà, si, depuis huit à neuf jours que je suis ici, elles avaient été mises l’une au bout de l’autre. Nous avons aujourd’hui visité la maison et les jardins de M. d’Ormesson d’Amboile. Il a dépensé des sommes immenses pour se faire la plus triste et la plus maussade demeure qu’il y ait à vingt lieues à la ronde. Imaginez un château gothique enfoncé dans des fossés, et masqué de tous côtés par des hauteurs ; des terrasses sans vues ; des allées sans ombre ; partout l’image du chaos. Si jamais je rencontre cet homme ou son intendant, je ne pourrai jamais m’empêcher de le ruiner par un projet qui embellirait certainement cette demeure, mais qui ne coûterait pas moins de sept à huit cent mille francs. Il y a en face du château une petite montagne, au-dessous de cette montagne, une plaine et des eaux tant qu’on en veut. Mon conseil ruineux serait donc de ramasser ces eaux, de les amener au haut de la montagne et d’en former une cascade comme vous en avez vu une à Brunoy. Ces eaux seraient reçues au pied de la montagne dans un beau canal qu’il semble qu’on ait creusé tout exprès pour elles.

Le Baron, qui met de la morale a tout, jure qu’il ne me pardonnerait de sa vie, si cette cascade se faisait ; à moins que je ne prisse les enfants de M. d’Ormesson, et que je ne les noyasse tous deux dans le canal. Après ces énormes promenades dont nous trompons la longueur par une variété de conversations politiques, littéraires et métaphysiques, nous nous mettons à notre aise ; nous commençons un piquet à écrire que nous finissons après souper ; et puis, le bougeoir à la main, chacun reprend le chemin de son dortoir. Je ne saurais vous dire combien cette vie innocente, tranquille et saine m’accommode ! Aujourd’hui, comme nous rentrions à la maison, nous avons trouvé Kohaut ; il était parti de Paris dans un fiacre qui l’avait conduit à Charenton. De Charenton, il avait achevé son voyage à pied. Il était arrivé à six heures et demie. Il montera le luth de la Baronne ; il lui donnera leçon et à ses enfants ; il soupera avec nous, et demain il partira pour l’Isle-Adam.

Il a pris à la porte du Baron une lettre de Mme Le Gendre, toute pleine de coquetterie, mais de coquetterie perdue. Si j’avais eu à donner dans ces filets-là, il y a longtemps que ce serait une affaire faite. Je vous proteste, tendre amie, qu’elle aurait mille fois plus d’attraits, plus d’esprit, plus de grâces et plus d’art, qu’il n’en serait pas davantage. Vous ne sauriez croire combien on a l’âme honnête quand on a cinquante ans, et avec quel courage on se refuse au plaisir qu’on n’est plus en état de goûter ! Quand une jeune femme serait disposée à m’entendre, puis-je ignorer combien j’aurais peu de chose à lui dire ? Si vous ne comptez pas trop sur la fidélité des hommes, comptez beaucoup sur leur faiblesse. Je vous rapporterai mes deux pattes entières et sans le moindre bout de lacet qui traîne après elles. Je ne sais ce qu’on pense, rue Saint-Thomas-du-Louvre, de mes visites nocturnes ; mais il est certain que j’aime Mme de Blacy à la folie ; et que si elle se l’est bien mis dans la tête eh bien ?… Eh bien ! elle ne serait pas plus dangereuse pour moi qu’une autre. C’est toujours la même honte de porter ses grenouilles ailleurs qu’où l’on a bien voulu s’en contenter. Ce motif n’est pas bien relevé, mais j’ai peur qu’il ne soit vrai. Nous ne valons pas mieux que cela. Voilà pourquoi, le matin, après un sommeil tranquille, une digestion bien douce, je me sens un peu moins de scrupule qu’en tout autre moment de la journée : il y a comme cela des moments critiques pour la vertu ; heureusement ils sont courts. Ah ! nous sommes tous bien sages quand nous n’avons plus le moyen d’être fous. Nous sommes pleins de respect pour les femmes, quand il n’y en a plus qu’une au monde à qui nous puissions nous montrer décemment. Il ne tiendrait qu’à moi de penser autrement ; car j’ai, sans vanité, quelques aventures par-devers moi dont un autre se ferait un honneur infini. Mais, avant que de m’élever un trophée, il faudrait que j’épluchasse bien tout cela. J’aurais cent questions à me faire, comme celle-ci, par exemple : Mais vous plaisait-elle beaucoup ? Étiez-vous bien sûr de sa santé ? N’y avait-il dans votre refus aucun principe d’économie ? Ne craigniez-vous point qu’on n’exigeât de vous plus que vous n’aviez en caisse ? N’avez-vous pas mieux aimé laisser une haute opinion de vous que d’être bien aise un moment ? Le proverbe belle montre et peu de rapport ne vous aurait-il pas vaguement passé dans l’esprit ? N’auriez-vous point rougi que l’effet répondît si peu à la promesse, et préféré l’honneur au plaisir ? Ah ! ma bonne amie ! quand on s’avise de mettre au creuset les actions les plus héroïques des hommes, on ne sait jamais comment elles en sortiront ; tel s’estime beaucoup de ce qu’il a fait, qui en rabattrait beaucoup s’il s’occupait sérieusement à en démêler la raison. Ôtez à l’une de vos sœurs sa sagesse ; donnez à l’autre un peu de bonne foi, et puis nous verrons après ce qu’il en arrivera. Je ne refuse pas de me louer moi-même ; mais ce ne sera qu’après avoir passé cinq ou six fois par l’épreuve de Robert d’Arbrissel[1]. Comme il ne faut perdre aucune occasion de se connaître, si celle-ci se présente je ne la manquerai pas. Combien je serai fier le lendemain, à condition toutefois que je ne regretterai pas le lendemain de m’en être si bien ou si mal tiré ; car le remords d’une bonne action en affaiblit beaucoup le mérite. Et vous croyez que je dormirais profondément entre deux jeunes Sunamites ? et vous croyez que si cela m’était arrivé, je n’en serais pas un peu fâché ? J’ai bien de la peine à avoir si bonne opinion de moi. Je vaux peut-être beaucoup plus que je ne crois. C’est peut-être affaire de modestie de ma part. Tout cela se découvrira quelque jour ; mais il ne faut pas que ce jour-là soit bien loin. En attendant, je vous aime de tout mon cœur. Je n’aime que vous, et je serais au désespoir d’imaginer que je pusse en aimer une autre. Ceci n’est point une plaisanterie. En vérité, bonne amie, vous êtes jalouse, et je n’aurais qu’à continuer sur ce ton pour vous tourmenter. Est-il possible qu’après douze ans d’attachement vous ne me connaissiez pas encore ? J’embrasserai rue Sainte-Anne, tout à côté de la bouche ; c’est mon usage ; et rue Saint-Thomas-du-Louvre où l’on me présentera.

Si j’ai pris du goût pour le restaurateur ! vraiment oui : un goût infini. On y sert bien, un peu chèrement, mais à l’heure que l’on veut. La belle hôtesse ne vient jamais causer avec ses pratiques ; elle est trop honnête et trop décente pour cela ; mais ses pratiques vont causer avec elle tant qu’il leur plaît ; et elle répond fort bien. On mange seul. Chacun a son petit cabinet où son attention se promène : elle vient voir par elle-même s’il ne vous manque rien ; cela est à merveille, et il me semble que tout le monde s’en loue.

Van Loo ne va pas mieux. Mme Van Loo et Mme Berger sont certainement très-sensibles à votre souvenir. N’auriez-vous rien à faire dire à Mlle Vernet ? j’aime beaucoup les commissions pour elle. J’indiquerai votre Esculape, qui ne sera pas fort habile s’il ne s’y entend pas mieux que Lamotte.

Oh ! pour le prince Galitzin, point de miséricorde : chacun a sa bête, et les jaloux sont la mienne. Je suis bien fâché que la belle dame ne vous ait point écrit : vous en auriez reçu une jolie lettre. Mais je vois ce que c’est ; vous lui avez fait peur.

Si Je retournerai à Sainte-Périne ! je le crois bien. Vous en voulez trop savoir, et vous ne répondez point aux questions qu’on vous fait. Il faut aller à sa fille ou rester à son amant. Voilà le point. Lequel des deux feriez-vous ?

Le prince ira-t-il, n’ira-t-il point au-devant d’elle ? c’est ce que j’ignore ; c’est ce qu’il ignore lui-même. Il attend d’un jour à l’autre des dépêches qui doivent disposer de lui. Je suis sûr que mon absence le soucie beaucoup. Il m’a encore envoyé une lettre de sa cour à répondre. J’ai peur que ces Russes ne soient un peu vilains. J’en excepte l’impératrice, comme vous pensez bien ; il n’y a qu’une voix sur son compte. Aurait-elle à elle toute seule ce qu’il y a de lumières et de grandeur d’âme dans tout son empire ? Si cela est, que je la plains ! Elle méritait certainement de commander une meilleure nation. Il est minuit. Je tombe aussi de sommeil ; mais il faut que Kohaut emporte demain cette lettre, et je ne la clorai pas sans vous avoir embrassées toutes deux, maman d’abord, et vous après ; sans vous avoir assurées qu’un des sentiments que j’ai le plus de plaisir à trouver au fond de mon âme, c’est le tendre, le sincère, l’éternel attachement que j’y lis. Vous serez mon amie, mon unique amie tant que je vivrai ; elle ne cessera jamais d’être ma respectable maman tant qu’elle vivra ; et j’espère toujours qu’elle nous survivra. Dites-lui bien qu’elle se conserve et qu’elle a eu assez de soucis pour n’en pas prendre davantage. C’est nous qui serons bien méchants, si nous ne nous occupons pas sans cesse à faire son bonheur. Bonsoir, bonsoir, toutes deux.



  1. Robert d’Arbrissel, fondateur et premier abbé de l’abbaye de Fontevrault, faisait, dit-on, coucher dans son propre lit deux religieuses afin de soumettre sa chasteté aux plus rudes épreuves. Ses supérieurs et ses contemporains ont très clairement exprimé leurs doutes sur l’efficacité de cette pénitence.