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Michel Lévy frères (p. 165-234).



LETTRES
À MARCIE




PRÉFACE


Comme Aldo le Rimeur est un essai inachevé, les Lettres à Marcie ne sont qu’un fragment incomplet et sans aucune valeur philosophique. J’avais entrepris une sorte de roman sans événements, dont j’eusse voulu faire arriver tout l’intérêt, toutes les émotions, toutes les péripéties par les modifications et les transformations intimes et mystérieuses d’un seul être, d’une femme qu’on n’eût même pas vue, qui n’eût jamais écrit, et qu’on n’eût connue que par les lettres et les réflexions de son ami. C’était peut-être une entreprise impossible, et j’ignore si elle eût été digne d’un succès d’estime. Quoi qu’il en soit, les personnes qui ont lu les premières lettres, cette sorte de prologue où je peignais seulement pour commencer l’ennui de l’isolement, ont voulu y voir une exposition de principes, et une théorie pour ou contre le christianisme. Il n’y avait pourtant rien de cela, et je ne crois pas que ces fragments aient aucune couleur déterminée dont on puisse tirer des inductions solides. Je n’ai pas fait le vœu de ne jamais m’expliquer sur le fond de mes idées relativement au mariage ; mais je ne crois pas non plus être dans l’obligation d’exposer une théorie quelconque. J’ai déjà dit que, soit pour me montrer coupable de mauvais principes envers la société, soit pour rendre ridicule la bonne foi de mes écrits, quelques moralistes de feuilleton m’avaient souvent mis au défi de dévoiler mes criminelles intentions à l’endroit du mariage. Je ne m’intéresse nullement à ces sortes de polémiques, et n’ai jamais cru devoir y répondre. Il est probable qu’en continuant ce roman intime des Lettres à Marcie, j’aurais causé avec elle sur ces graves matières ; mais le roman a été interrompu par des circonstances qui n’avaient rien de commun avec le sujet, et je puis les dire. Je ne me suis jamais senti propre à la fabrication rapide, pittoresque et habilement accidentée de ces romans dont l’intérêt se soutient malgré les hasards de la publication quotidienne. Je n’avais accepté l’honneur de concourir à la collaboration du journal le Monde que pour faire acte de dévouement envers M. Lamennais, qui l’avait créé et qui en avait la direction. Dès qu’il l’abandonna, je me retirai, sans même m’enquérir des causes de cet abandon ; je n’avais pas de goût et je manquais de facilité pour ce genre de travail interrompu, et pour ainsi dire haché. N’ayant pas eu l’occasion de continuer en temps et lieu les Lettres à Marcie, j’ai eu bientôt oublié l’espèce de plan que j’avais conçu. On m’a reproché, dans quelques journaux d’émancipation, de reculer devant les difficultés de l’entreprise. Le hasard seul m’a forcé de m’arrêter ; mais, quand même j’aurais hésité à formuler mon prétendu système, je ne vois point que l’humanité en ait souffert beaucoup, ni que le salut des empires en ait été compromis sérieusement. Seulement, je proteste un peu, en remettant ces Lettres à Marcie sous les yeux des lecteurs, contre la trop bienveillante obstination de mon éditeur. Il me semble qu’un écrit incomplet n’a pas le droit de se montrer une seconde fois en public sans que l’auteur ait pris la peine d’y mettre la dernière main. Il m’est impossible en ce moment de le faire ; et, en eussé-je le temps, je ne vois pas qu’une forme essayée vaille mieux qu’une autre forme qu’on pourrait tenter pour émettre l’idée dont on se sent dominé. Pour un artiste, il n’y a de forme heureuse et féconde, à ses yeux, que celle qui l’inspire dans le moment même. L’ébauche d’hier est déjà flétrie pour lui, et chacun sait que les ouvrages d’imagination n’ont ni veille ni lendemain. Le peintre consciencieux n’aime plus son tableau quand il le voit sorti de son atelier, éclairé d’un autre rayon de soleil que celui sous lequel il s’était senti inspiré. Ô vous qui lisez et qui n’écrivez pas ! vous ne savez pas combien le livre imprimé, et surtout réimprimé, paraît insipide et froid à celui qui l’a écrit avec quelque émotion sur un papier encore vierge, au reflet de sa lampe solitaire. Ceci est pour vous demander pardon en conscience de la réimpression des Lettres à Marcie, fragment sans portée, qui ne méritait pas l’honneur d’être lu deux fois.

Mai 1843.



I


Vous êtes triste, vous souffrez, l’ennui vous dévore ; vous redoutez l’avenir, le présent vous accable. Dans le passé, aucun souvenir n’est assez doux ou assez attachant pour ranimer les froides heures qui s’écoulent. Et cependant, le temps marche, et, quand le soir arrive, vous êtes surprise, vous êtes effrayée de ce nombre de jours, de cette suite d’années qui se perdent dans un gouffre sans écho.

Vous peignez votre situation d’une manière touchante, et je suis pénétré de votre douleur, quoique je ne voie rien d’exceptionnellement malheureux dans votre situation matérielle ; mais le dégoût qu’elle vous inspire constitue un malheur véritable. Là où l’âme ne se sent pas bien, l’existence est réellement troublée.

Il n’est au pouvoir de personne de vous guérir de cette langueur maladive. Le mal a sa racine dans les plus secrets retranchements de votre conscience. Il faut que vous soyez à vous-même votre médecin, et que, par un régime hardi et généreux, vous rendiez à votre âme la santé qu’elle a perdue.

Les inconvénients de votre position, que vous exprimez avec candeur, seraient peu de chose si vous les envisagiez sous le jour de la vérité. Les pointes de mille traits frivoles s’émousseraient sur vous, si vous n’aviez pas, dans un moment de fatigue et d’inertie, laissé choir votre bouclier. Relevez-le, tâchez de parer les coups d’une destinée facile à vaincre. Vous le devez ; donc, vous le pouvez.

La solitude où vous vivez est une rude épreuve si vous aimez le monde. Mais comment se ferait-il qu’avec la simplicité que je vous connais, vous aimassiez le monde ? Vous l’avez vu, vous savez ce qu’il peut vous offrir. Vous avez été frappée de la médiocrité des choses et des gens dont vous vous étiez fait la plus grande idée. Vous y avez vu que même les gens réellement distingués y perdaient l’apparence de leur supériorité, par la réserve qu’ils étaient forcés de s’y imposer, par la méfiance qu’ils y éprouvaient. Vous-même, vous vous y êtes sentie glacée et contristée, et les éloges que vous y avez reçus vous ont semblé plus blessants qu’agréables, car on y avait remarqué de vous tout ce que vous ne prisez pas, et on y avait méconnu tout ce qui eût dû être apprécié.

Eh bien, cependant, je crains que vous n’ayez rapporté de votre excursion dans le monde un peu d’envie d’y jouer votre rôle, non pour lui complaire, vous ne l’estimez pas assez pour cela, mais pour vous venger de lui en l’humiliant. Vous voudriez bien le fuir, mais vous aimeriez qu’on sût le mépris que vous en faites. L’idée que telle personne vous plaint de votre pauvreté et qu’on s’imagine vous inspirer des regrets, vous blesse et vous offense. Ne l’avouez pas si vous me trouvez trop pénétrant ; mais songez à extirper de votre repos cette plante parasite, l’opinion d’autrui, le vain bruit du monde, et, dans l’énumération que vous faites de vos ennemis, rayez celui-là. Écrasez-le comme une mouche importune, ce n’est rien de plus. Vous avez vingt-cinq ans, vous êtes belle, votre intelligence est cultivée, votre réputation est sans tache comme votre vie, mais vous êtes pauvre ; et, tandis que les filles les moins aimables et les plus mal faites trouvent un époux à prix d’or, vous semblez condamnée par les convenances d’un monde cupide à vivre dans la solitude.

Marcie, ne vous plaignez point trop, ne soyez point ingrate. Vous êtes instruite, vous êtes pure. Voilà de grandes supériorités, de véritables éléments de bonheur ; et ces riches infortunées, qui sont réduites à acheter leur époux, doivent vous inspirer une profonde pitié. Oh ! que leur tâche est rude, à celles-là ! Qu’il faut de résignation à ces êtres flétris en naissant du sceau de la laideur et de l’ineptie ! Leur existence est une humiliation que l’esprit de renoncement et d’humilité (mort, hélas ! avec la foi évangélique) peut seul aider à porter avec dignité. Vous savez si la société, malgré ses tristes caresses, les dédommage des sévérités de la nature ; vous savez si l’homme attaché à elles par un serment honteux peut feindre longtemps et leur cacher son dégoût et son aversion. J’ai connu une pauvre fille de seize ans qui avait quatre cent mille livres de rente. La mort semblait avoir posé sa main glacée sur ce jeune visage déjà décrépit, et courbé cette taille débile et contrefaite, toujours près de se briser. Son âme était triste comme son front, souffrante comme son corps. Mais ce déplorable enfant de la vieillesse débauchée d’un riche avait en lui le trésor d’une angélique douceur. Un regard paternel était descendu d’en haut sur cette pauvre créature ; un rayon céleste lui avait donné la force de vivre hors de sa misérable enveloppe.

Elle voulait se faire religieuse. Sa famille s’y opposa. On la pressa d’épouser un homme vain, que toutes les femmes vaines recherchaient, et qui, pour autoriser son insolence, avait besoin des vanités de la richesse. La jeune héritière eut un moment de doute, et l’esprit de Dieu s’affaiblit durant quelques jours dans son âme. Elle avait dévoré l’humiliation de sa laideur, mais elle ne s’était pas assez affermie dans l’amour des vrais biens. On lui persuada que son mari l’aimerait pour sa bonté, que cet amour la rendrait heureuse, qu’elle serait enviée de ses belles et orgueilleuses rivales. Elle n’avait pas une haute intelligence, quoiqu’elle eût un noble cœur. C’était un esprit médiocre avec un puissant caractère. Trop tard, elle connut son erreur ; ses vertus ne causèrent qu’ennui et dédain. Elle était dévote, disait le mari, parce qu’elle était laide. Elle recherchait l’amour et la reconnaissance des pauvres, parce qu’il lui fallait bien être aimée et vantée par quelqu’un. Je ne vous ferai pas l’affreux détail de ce qu’elle eut à souffrir. Tant d’infortune ranima sa piété ; sa santé empira, et, en même temps, elle sentit son courage se réveiller. Je l’ai vue dépérir avec stoïcisme, et j’ai deviné ses vertus et ses maux plus que je ne les ai connus. Je crois la voir encore couchée sur l’or et la soie, expirant dans les plis de l’hermine, sous des lambris de lapis et d’agate, et disant que, jusqu’à sa dernière heure, elle voulait, pour se mortifier, contempler ce faste exécré, ces insignes de sa splendeur funeste. Elle fut calme et réservée jusqu’au bout ; je n’ai jamais vu boire un plus amer calice avec moins d’hésitation et de regret. Sa famille n’entendit d’elle aucune plainte, et son mari ne fut pas même troublé dans ses plaisirs par le spectacle de ses souffrances. Nul n’a su quels rêves d’amour et de terrestres voluptés avaient pu dévorer cette oisive imagination. Nul n’a su ce qu’il lui avait fallu d’efforts, pour renoncer sans colère à vivre ici-bas. Le crucifix d’or que j’ai vu dans ses mains crispées par l’agonie pourrait seul raconter combien de ruisseaux de larmes ont baigné ses pieds insensibles. Le pâle ange gardien, qui soutint dans ses bras paternels cette jeunesse pénible, a pu seul raconter à Dieu par combien de martyres elle avait expié l’éphémère désir de prendre place qu banquet terrestre. Je ne prétends pas faire ressortir de ce douloureux exemple que toutes les femmes laides doivent se vouer à la solitude. Quelques-unes ont eu le bonheur, grâce à leurs qualités morales, ou au charme de leur esprit, d’inspirer des affections vives et durables. Mais les hommes capables de ressentir de telles affections ne sont pas en général guidés par la cupidité, et on peut les voir choisir la compagne de leur vie partout ailleurs qu’au faîte de la richesse.

Ainsi pourquoi désespérez-vous de trouver, dans cette société injuste et corrompue, une âme d’exception comme la vôtre, qui s’associerait irrévocablement à vos destinées, et qui déjà peut-être de son côté vous cherche afin de vous saluer du nom d’épouse et de sœur ? Et quand vous ne trouveriez pas cet appui nécessaire aux femmes, votre vie serait impossible ? n’êtes-vous pas tellement forte, que vous ne puissiez entrer dans une voie d’exception sublime ? Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que rien n’est impossible à un grand courage aidé de la réflexion. Vous vous êtes élevée au-dessus de votre sexe en d’autres occasions. Toutes les fois que nous faisons des actes de force, nous nous élevons au-dessus de la nature humaine vulgaire. Vous savez que de grandes destinées morales sont condamnées à une sorte d’isolement, et que l’esprit de sagesse, dans tous les temps, dans toutes les religions, a amplement dédommagé ceux qui se retirent de la route commune pour entrer volontairement dans la vie intérieure.

Malheureusement, après avoir vécu sagement et en vous-même, vous avez voulu traverser le tumulte du monde pour satisfaire une vaine curiosité, et maintenant le miroir de votre âme est terni par le reflet de mille fantômes vains, par le souffle malsain des passions vulgaires : vous trouverez dans votre sort des tribulations que vous n’aviez pas aperçues auparavant, ou que vous aviez supportées avec philosophie. Étrange contradiction ! Vous avez vu le règne de la faiblesse et de la vanité, et vous êtes tombée dans les mêmes servitudes que ces esclaves par vous méprisées.

Mais c’est que ce rôle de vieille fille, dites-vous, est bien pitoyable ! On vous raille, si vous êtes laide et vieille ; et on vous hait, parce qu’on vous suppose jalouse et méchante. Si, au contraire, vous êtes jeune et belle, on vous plaint ; et cette pitié, dites-vous encore, et avec raison, est le dernier des outrages.

Vous devriez ne pas vous apercevoir de cette pitié, Marcie ; mais, puisque vous n’avez pas la force de vous placer au-dessus, il est un moyen certain de la repousser et de la changer en respect. C’est d’accepter énergiquement et joyeusement votre sort. C’est d’avoir dans le cœur le calme de la résignation, et sur le front la sérénité de la vertu. Vous avez voulu montrer dans les salons votre pâleur studieuse, votre gravité mélancolique ; et ces hommes, incapables de comprendre le peu qu’ils valent, se sont imaginé que loin d’eux votre vie était un supplice. Qu’alliez-vous faire parmi eux ?

Et voilà qu’au lieu de les faire mentir, au lieu de sourire de leur vanité, vous leur donnez raison en détestant la retraite à laquelle vous devez pourtant ce que vous avez de meilleur. Vous rapportez du dehors les désordres des pensées, le scepticisme de l’esprit, vous les laissez pénétrer dans l’asile dont ces enfants du néant n’auraient pas dû franchir le seuil.

Vous dites que la foi est éteinte, que le genre humain dénie, que les sectes nouvelles ont peut-être raison, que l’amour n’est qu’une chimère, la fidélité qu’un joug ; vous demandez à quoi sert la vertu, si le monde en profite, si Dieu la récompense ! Vous pleurez avec les enfants de la terre sur les autels des dieux renversés dans la fange. Pénétrée de douleur, vous vous écriez : « Comment n’être pas entraînée dans l’orage ? comment rester debout sous tant de ruines qui ne s’arrêtent pas de crouler ! »

Étendez les bras, Marcie ; étendez vos bras vers le ciel, et vos bras porteront les ruines du monde, et vous ne serez point écrasée. Essayez ce que peut la foi contre les éléments conjurés, contre la colère céleste elle-même. Souvenez-vous de l’arche de Noé au milieu du déluge, admirable figure de la lutte que soutiennent aujourd’hui les derniers croyants sous la nuée qui s’épanche au sein des abîmes qui s’entr’ouvrent !

Oh ! nous ne savons pas ce que peut l’espérance, car nous n’essayons plus ce que peut la prière. Moi qui vous parle, j’ai plus de mal que vous ; mais je ne voudrais pas périr sans résister jusqu’au bout ; je ne voudrais pas me laisser balayer avec les feuilles sèches que disperse le vent de la mort. Protestez, Marcie, protestez en vous-même contre ces influences funestes : vous ne savez pas qu’un front sans tache peut arrêter la voûte croulante des cieux. Laissez aux hommes forts le soin de rebâtir leurs temples ; vous, triste et chaste colombe, reconstruisez votre nid solitaire ; ange silencieux, prosternez-vous dans l’ombre du parvis. En apercevant votre front pâle et radieux, quelques-uns diront : « Il y a encore de l’amour dans les cieux, car il y a encore de l’espérance sur la terre. »

Et, quant à ces dangereuses tentatives qu’ont faites quelques femmes dans le saint-simonisme pour goûter le plaisir dans la liberté, pensez-en ce que vous voudrez, mais ne vous y hasardez pas, cela n’est pas fait pour vous. Vous ne sauriez aimer à demi, et, si vous aimez un jour, vous aimerez à jamais. Vous aurez accepté un hommage libre, et bientôt vous aurez horreur de ce droit d’infidélité que se sera réservé votre époux. Si vous vous soumettez par engagement aux principes d’une étrange vertu, à cette immolation de votre orgueil légitime, vous souffrirez, vous souffrirez longtemps, toujours peut-être ; car les organisations fortes ont de forts attachements, elles ne sont pas mobiles comme le vulgaire, aucune considération d’intérêt ou de vanité ne peut les arracher à la douleur de leurs blessures. Elles se dévorent elles-mêmes et sont plus inhabiles à se guérir que les âmes faibles ; un sang brûlant et intarissable coule à longs flots dans leurs veines. Que serait donc une société nouvelle où les belles âmes n’auraient pas le droit d’étendre leurs ailes et de se développer dans toute leur étendue, où le fort serait de par la loi le jouet et la dupe du faible ? Et comment cela n’arriverait-il pas sans cesse sous un régime qui l’autoriserait, puisque cela arrive si souvent sous un régime qui le prohibe ? Étrange remède à la corruption d’une société, que de lui ouvrir toutes grandes les portes de la licence ! Ce que l’homme rêve, ce qui seul le grandit, c’est la permanence de l’état moral, le caractère des grandes choses dans l’ordre matériel, c’est la durée ; et c’est aussi à quoi, dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel, l’homme atteint le plus difficilement. À Dieu seul est réservée l’immutabilité sublime. Mais tout ce qui tend à fixer les désirs, à raffermir les volontés et les affections humaines, tend à ramener sur la terre ce règne de Dieu, qui ne signifie autre chose que l’amour et la pratique de la vérité.

La vérité, c’est l’amour de la perfection, et la perfection, c’est l’éternelle tentative de l’esprit pour dompter la matière. C’est la dure victoire sur les appétits ardents ; c’est l’austère immolation des satisfactions vulgaires. Il ne s’agit pas pour vous, Marcie, qui avez admiré toute votre vie dans les grands hommes le reflet de la puissance céleste, pour vous qui demandez sincèrement le secret d’être heureuse, et qui, fatalement, par l’élévation de votre caractère, ne pouvez trouver ce secret hors de la grandeur ; il ne s’agit pas, dis-je, de vous créer des principes qui vous procurent des plaisirs et de la liberté matérielle. Il s’agit, âme pure, âme triste et fière, d’adopter des principes qui vous fassent de plus en plus pure, qui vous assurent les vrais biens, et fondent votre liberté morale sur des bases inébranlables.

Peut-être qu’on pourrait donner à tous les hommes la même assurance, et leur prédire qu’ils ne trouveront pas une forme sociale durable et satisfaisante hors de ces grands instincts de l’humanité, qu’on semble traiter aujourd’hui comme si un décret céleste les avait supprimés, comme si, avec les machines à vapeur et les merveilles de l’industrie, on avait trouvé la solution de tous les problèmes de l’intelligence, la satisfaction de tous les besoins de l’âme. Mais ce serait viser trop haut, et c’est déjà trop d’honneur pour moi, Marcie, que d’avoir eu un instant droit de conseil sur un esprit comme le vôtre.



II


Vous dites, Marcie, que vous vous efforcerez d’atteindre à cette vertu tranquille et sereine, mais que vous n’espérez pas beaucoup y parvenir ; qu’il vous faudrait l’aide de plusieurs conditions extérieures, dont les plus simples sont irréalisables. La poésie manque à votre vie, dites-vous ; et cependant, vous sentez qu’elle seule pourrait ennoblir vos tristesses et ranimer vos esprits, qui s’éteignent dans un air lourd et plat. Vous trouvez que de si grandes résolutions à prendre, de telles révoltes à combattre ont besoin des grandes scènes de la nature et de l’air libre des voyages. Vous voudriez changer de place, prier sur la terre de Jérusalem, chercher les cryptes des Pères du désert, gémir dans une horrible tempête, aller les pieds nus et saignants sur les rochers, souffrir davantage, afin de sentir quelque chose, fût-ce la douleur avec énergie.

Ces inquiétudes m’affligent et ne me retracent que trop celles qui dévorent souvent mon propre cœur. Je ne suis pas plus héroïque que vous, Marcie ; mais ne sommes-nous pas insensés dans nos mécontentements, et n’est-ce pas une chose digne de pitié que de voir de si chétifs atomes avoir besoin de tant d’espace et de bruit pour y promener une misère si obscure et si commune ? Nous ne sommes qu’enflure et vanité ; nos plaintes ne sont qu’emphase et blasphème. Qu’avons-nous donc fait de si grand pour trouver les autres hommes si petits et vouloir fuir jusqu’à la trace de leurs pas ? Marcie, notre esprit est malade, et, quand nous cherchons à nous préserver d’un mal, nous tombons dans un pire. Nous haïssons les vaines occupations du monde, ses paradoxes impies, ses fausses maximes. Nous fuyons ce commerce dangereux, cet air délétère. Mais, au lieu de chercher autour de nous des âmes simples et des esprits droits, nous nous jetons dans la haine du genre humain ; nous osons devenir orgueilleux dans le sens méchant et superbe du mot ; car l’orgueil a deux faces, comme toute faculté humaine, une divine et une infernale. Eh bien, quand nous avons conquis la première, si nous cessons un instant de nous observer, nous tombons dans l’autre ; et alors, avec notre vaine sagesse et notre fausse grandeur, nous devenons pires que les hommes corrompus du siècle. Nous craignons de nous salir en les touchant, nous ne pouvons respirer dans leur air. Sublime philosophie chrétienne, est-ce là ce que tu nous enseignais ?

Et cependant, Marcie, la grandeur est partout sans que nous nous en doutions. Autour de nous, sous le voile d’une humble obscurité, dans les conditions les plus pauvres, sous notre main, sous nos pieds en apparence, il y a des hommes meilleurs que nous, des hommes plus forts, plus intelligents, plus patients que nous. De grossiers habits et de rudes manières couvrent des trésors de bonté ou de sagesse, que nous méconnaissons ou que nous dédaignons d’apercevoir. Nous demandons les cimes du Liban et les sapins du Morven, comme si la vie d’un homme vertueux, le sourire d’une âme évangélique n’était pas un plus beau spectacle que toutes les montagnes et toutes les forêts. Comme si, d’ailleurs, les étoiles ne brillaient pas sur notre tête de tous les points de la terre, comme si une nuance de plus à la pourpre du matin pouvait guérir les blessures d’une âme fermée à toute sympathie pour ses semblables. Tenez, Marcie, nous sommes infortunés ! Toute notion du devoir est effacée en nous. Nous avons des obligations sacrées, nous ne cherchons pas notre remède dans leur accomplissement. Votre mère est aveugle, mon enfant est malade. Les soigner, les distraire, leur donner tout le bonheur que nous n’avons pas, rendre notre tendresse si ingénieuse et si active, qu’ils ne regrettent pas la santé, et se jettent dans notre sein chaque soir en disant ces mots admirables que j’ai entendus sortir d’une bouche chérie : « Je prie Dieu de ne pas me guérir vite ; » ne serait-ce pas là, si nous étions vertueux, le but de notre vie, la récompense de nos fatigues, la gloire douce et cachée de nos souvenirs ? Aurions-nous le loisir de songer à l’impossible si nous faisions seulement le nécessaire ? Serions-nous désespérés si nous rendions l’espérance à ceux qui n’ont pas d’autres ressources ? Tenez, Marcie, je suis si triste et si abattu aujourd’hui, je confonds tellement dans mon angoisse ma misère et la vôtre, qu’il m’est impossible de vous donner des conseils. Je tâcherai d’y suppléer par un récit. En pensant à vous l’autre soir, je me suis rappelé une anecdote que j’ai voulu écrire pour vous l’envoyer. J’ai bien fait, car aujourd’hui elle suppléera à toute exhortation. D’ailleurs, j’ai foi à la puissance des exemples. La parabole fut l’enseignement des simples. Enseignement sublime, que sont tous nos poëmes au prix de tes naïves allégories !

Le curé d’une petite ville de Lombardie, où j’ai passé quelque temps, avait trois nièces, toutes trois agréables et parfaitement élevées. Orphelines et sans fortune, elles furent recueillies par leur oncle, et, grâce à leur économie, à leur bon caractère et à leur zèle, elles apportèrent, en même temps que le bonheur et la gaieté, un surcroît d’aisance dans le presbytère. Le bon vieillard, en retour, sut leur inspirer tant de sagesse par ses leçons, qu’elles renoncèrent à l’idée peut-être un peu caressée jusque-là de se marier. Il leur fit entendre qu’étant pauvres, elles ne trouveraient que des maris au-dessous d’elles par l’éducation, ou tellement pauvres eux-mêmes, que la plus profonde misère serait le partage de leur nouvelle famille. « La misère n’est point un opprobre, leur disait-il souvent en ma présence ; honte à quiconque ne redoublerait pas de respect pour ceux qui la supportent dignement, et de compassion pour ceux qui en sont accablés ! Mais c’est une si rude épreuve que le besoin ! N’y a-t-il pas une témérité bien grande à risquer la paix et la soumission de son âme dans un si terrible pèlerinage ? » Il fit si bien qu’il éleva leurs esprits à un état de calme et de dignité vraiment admirable. Lorsqu’il voyait un nuage sur la figure de l’une d’elles : « Eh bien, qu’as-tu ? disait-il avec cette liberté de la plaisanterie italienne. Nipotina, ôtez-vous de la fenêtre ; car, si les jeunes gens qui passent dans la rue vous voient ainsi, ils vont croire que vous soupirez après un mari ; » et aussitôt le sourire de l’innocence et d’un juste orgueil reparaissait sur le visage mélancolique. Vous pensez bien que cette famille vivait dans la plus austère retraite. Ces jeunes filles savaient trop bien qu’elles devaient éviter jusqu’au regard des hommes, vouées, comme elles étaient, au célibat. S’il y eut des inclinations secrètement écloses, secrètement aussi elles furent comprimées et vaincues. S’il y eut quelques regrets, il n’y eut entre elles aucune confidence, quoiqu’elles s’aimassent tendrement ; mais la fermeté et le respect de soi-même étaient si forts en elles, qu’il y avait une sorte d’émulation tacite à étouffer toute semence de faiblesse sans la mettre au jour. L’amour-propre, mais un amour-propre touchant et respectable, tenait en haleine la vertu de ces jeunes recluses. Et il faut croire que la vertu n’est pas un état violent dans les belles âmes, qu’elle y pousse naturellement et s’y épanouit dans un air pur ; car je n’ai jamais vu de visages moins hâves, de regards moins sombres, d’aspects moins farouches. Fraîches comme trois roses des Alpes, elles allaient et venaient sans cesse, occupées au ménage ou à l’aumône. Lorsqu’elles se rencontraient dans les escaliers de la maison ou dans les allées du jardin, elles s’adressaient toujours quelque joyeuse et naïve attaque, elles se serraient la main avec cordialité. Je demeurais dans le voisinage et j’entendais leurs voix fraîches gazouiller par tous les coins du presbytère ; aux jours de fête, elles se réunissaient dans une salle basse pour faire quelque pieuse lecture à haute voix à tour de rôle. Après quoi, elles chantaient en partie quelque cantique. Par les fenêtres entr’ouvertes, je voyais et j’entendais ce joli groupe à travers les guirlandes de roses blanches et de liserons écarlates qui encadraient la croisée. Avec leurs magnifiques chevelures blondes, et des bouquets de fleurs naturelles dont se coiffent les jeunes Lombardes, c’était vraiment le trio des Grâces chrétiennes.

La cadette était la plus jolie. Il y avait plus d’élégance naturelle dans ses manières, plus de finesse dans son esprit ; je dirais aussi, plus de magnanimité dans son caractère, si je ne craignais de détruire dans mes souvenirs l’admirable unité de ces trois personnes, en n’admettant pas que le trait d’héroïsme que je vais vous raconter n’eût pas été possible à toutes trois également.

Arpalice était le nom de cette cadette. Elle aimait la botanique et cultivait une plate-bande de fleurs exotiques le long d’un mur du jardin qui recevait les pleins rayons du soleil et en conservait la chaleur jusqu’à la nuit. De l’autre côté du mur s’élevaient à peu de distance, les fenêtres d’une jolie maison voisine, qu’une riche famille anglaise loua pour un été. Lady C*** avait avec elle deux fils : l’un phthisique, et qu’elle essayait de rétablir à l’air pur des campagnes alpestres ; l’autre, âgé de vingt-cinq ans, plein d’espérance, beau de visage et doué d’un esprit fort droit, d’un caractère équitable et généreux. Ce jeune homme voyait de sa fenêtre la belle Arpalice arroser ses fleurs ; et, dans la crainte de la mettre en fuite, il l’observait chaque jour, et tout le temps qu’elle demeurait, par la fente des rideaux de la tendina. Il en devint amoureux, et tout ce qu’il apprit d’elle et de son entourage le captiva si fort, qu’il la demanda en mariage, avec l’agrément de lady C***, laquelle, voyant dépérir son fils aîné, et craignant d’éloigner par sa rigueur le second, fit le sacrifice de ses préjugés aristocratiques et donna son consentement. Grande fut la surprise dans la maison anglaise quand le curé, après avoir consulté sa nièce, remercia poliment et refusa net pour elle l’offre d’un nom illustre, d’une immense fortune, et, ce qui était plus digne de considération, d’un amour honorable. Le jeune lord crut que la fierté du presbytère avait été blessée par la précipitation de sa démarche ; il montra tant de douleur, que lady C*** se décida à aller en personne trouver Arpalice, et lui demanda avec instance de devenir sa bru. La beauté, le grand sens et la grâce de cette jeune personne la frappèrent tellement, qu’elle partagea presque le chagrin de son fils en la trouvant inébranlable dans sa résolution. Le jeune C*** tomba malade, et, au même temps, son frère aîné mourut. Le séjour de la famille anglaise se prolongea dans la petite ville. Le curé alla trouver lady C***, lui offrit de délicates consolations, s’enquit avec intérêt de la santé du jeune lord, et s’efforça, par les soins les plus empressés, d’adoucir leur triste situation. À peine rétabli, lord C***, qui avait fait mettre son lit auprès de la fenêtre, afin d’apercevoir de temps en temps Arpalice, se glissa le long du jardin du presbytère, cacha des billets doux dans les fleurs qu’Arpalice venait cueillir, lui en fit parvenir d’autres, la suivit à l’église, et enfin il lui fit une cour assidue, mystérieuse et romanesque, dont elle n’avait guère le droit de s’offenser, puisqu’il avait si bien prouvé à l’avance l’honnêteté de ses vues.

Un mois s’écoula ainsi, et, un matin, Arpalice avait disparu. Grand effroi et grande rumeur dans le presbytère ; déjà les deux sœurs désolées couraient en se tordant les mains vers la rue pour avoir des nouvelles de la fugitive, lorsque le curé, sortant de sa chambre d’un air ému, mais non affligé, leur dit de se tenir tranquilles, de ne montrer aux gens du dehors aucune surprise, et de ne point avoir d’inquiétude. C’était lui-même, disait-il, qui avait envoyé Arpalice à Bergame pour une affaire à lui personnelle, et dont il priait ses chères nièces de ne lui demander compte qu’après le retour de leur sœur. Trois jours après cette matinée, la famille anglaise partit pour Venise, et de là pour Vienne. Le jeune lord paraissait consterné, mais il ne voulut pas souffrir que sa mère renouvelât ses instances. En même temps qu’ils prenaient, à l’est, la route de Brescia, le curé prit, à l’ouest, celle de Bergame ; et, le lendemain, Arpalice était de retour avec lui au presbytère. Elle était fort pâle et se disait souffrante ; mais elle était aussi affectueuse et aussi sereine qu’à l’ordinaire. Elle pria ses sœurs de ne pas la questionner, et ce ne fut qu’au bout de six mois, après que les brillantes couleurs de la santé eurent reparu sur ses joues, qu’il fut permis au curé de trahir son chaste secret. Arpalice avait aimé lord C*** ; mais, par tendresse pour ses sœurs, elle n’avait pas voulu se marier.

Voici la lettre que l’oncle avait trouvée dans sa serrure le jour où Arpalice avait pris la fuite. Le bonhomme, en essayant de me la lire, était si ému, qu’il ne put achever, et, me la jetant sur les genoux : « Tenez, me dit-il, j’y renonce, quoique je la sache par cœur. » J’ai pris copie de cette lettre avec sa permission, et la voici :

« Mon oncle, ne me blâmez pas de la faiblesse qui m’accable, j’ai tout fait pour lutter contre mon cœur. Il faut que cette passion qu’on appelle inclination (je traduis textuellement) soit bien plus difficile à gouverner que je ne croyais. Apparemment qu’il plaît au Seigneur de m’éprouver pour me ramener au sentiment de la crainte et de l’humilité. Hélas ! mon bon oncle, gardez-moi le secret. Rien au monde n’eût pu me déterminer à avouer à mes pauvres sœurs pourquoi j’étais malade ; mais vous êtes mon confesseur et mon père en Dieu ; je viens vous avouer avec honte que c’est le chagrin qui m’a vaincue. J’ai eu l’imprudence de recevoir plusieurs lettres de ce jeune homme, je vous les renvoie, mon oncle : brûlez-les, que je ne les revoie jamais ; elles ont troublé le zèle de mes jours et le repos de mes nuits. J’ai laissé le venin de la flatterie s’insinuer dans mon âme, et en un instant, chose étrange et déplorable ! l’estime de cet étranger m’est devenue plus précieuse que les bénédictions de ma famille. Tandis que les plus tendres caresses de mes sœurs, tandis que vos plus bienveillantes paroles me tiraient à peine d’une secrète mélancolie, les phrases insensées que milord m’écrivait, et que je dévorais avec mystère, me faisaient monter le feu au visage, et mon cœur bondissait comme s’il allait se briser. Ô mon cher oncle, quelle chose puissante que la louange, quelle chose faible et lâche que notre cœur quand nous en avons ouvert l’accès ! Le désordre de mon âme, arrivé si subitement lorsque je me croyais si affermie, est un mystère pour moi. Je ne comprendrai jamais comment un homme que je ne connais pas a pu m’inspirer plus d’attachement pendant quelques instants que vous et mes sœurs. Un sentiment si injuste, si aveugle, ne peut être qu’une embûche de Satan.

» Lorsque je l’ai repoussé la première fois, vous m’avez dit de bien réfléchir, vous m’avez engagée à suivre mon penchant, vous m’avez répété les paroles sacrées : « Il est écrit : La femme quittera son père et sa mère. » Je sais que c’est la loi des anciens temps. Mais, aujourd’hui qu’il y a tant de filles à marier qui ne demandent pas mieux, je ne crois pas que les hommes soient en peine de trouver à s’établir ; et, dès ce premier jour, comme j’avais l’esprit calme et que je ne sentais rien pour milord, il m’a semblé que je devais refuser, par amour pour mes deux pauvres sœurs, une fortune si différente de la leur. Madame sa mère m’a bien dit qu’elle les doterait, qu’elle les emmènerait avec moi ; vous ne pouviez quitter votre état, vous, mon oncle, et je n’ai pu souffrir l’idée de me séparer de vous, et de cette chère petite maison où nous vivons si heureux, pour aller porter de grandes robes et rouler carrosse dans des pays que je ne connais pas ; et puis je me suis dit que, comme ce n’était pas la fortune qui pouvait me tenter et me faire épouser milord, ce n’était pas non plus en faisant part de cette fortune à mes sœurs que je pourrais les consoler si elles ne trouvaient pas le bonheur dans ma nouvelle famille. Et puis encore, que sait-on ? j’aurais peut-être été heureuse dans le mariage, et mes sœurs, voyant cela, auraient peut-être souhaité se marier aussi, et peut-être qu’elles ne l’auraient pas pu. Et, si elles s’étaient mariées, peut-être n’eussent-elles pas fait d’heureux ménages ; et voilà toutes nos existences, si tranquilles, bouleversées, voilà notre bonheur changé en soucis, en regrets, en déplaisirs sans remède et sans terme. Enfin mon cerveau n’était pas malade : ce jour-là, je vis tout d’un coup, et aussi clairement que si j’eusse lu dans un livre, tous les inconvénients de ce mariage ; je vous les démontrai à vous-même, et je vous persuadai de m’affermir dans mon refus si je venais à changer malheureusement d’avis. Mais, après ce refus, les plaintes de milord devinrent si grandes, qu’elles endormirent ma raison ; et, quoique je ne lui aie pas donné par mes actions, mes paroles ou mes regards, la moindre espérance, voilà qu’aujourd’hui, après lui avoir écrit assez durement de me laisser en repos et de ne jamais compter me faire changer d’avis, je me suis évanouie dans ma chambre, et, après être revenue à moi-même, je me suis sentie fondre en larmes, comme si on fût venu m’annoncer votre mort ou celle de mes sœurs. Épouvantée de me sentir si faible, et ne comprenant rien à la force subite de cette inclination, j’ai vu qu’il était temps de prendre quelque parti irrévocable, car je n’étais plus sûre de moi. J’ai donc ajouté au bas de ma réponse à milord en peu de mots que je m’en allais, et ne reviendrais que lorsqu’il aurait lui-même quitté le pays. J’ajoutai que je croyais trop à son honneur pour craindre qu’il laissât ainsi errer longtemps une pauvre fille sans asile, éloignée de sa maison et de ses parents. J’espère qu’il ne me fera pas attendre son départ, et que vous viendrez me chercher, mon cher oncle, aussitôt qu’il se sera mis en route.

» Mais, mon oncle, ne pensez pas que le sacrifice soit au-dessus de mes forces, et que votre tendresse trop indulgente ne vous porte pas encore, cette fois-ci, à me faire revenir de ma détermination. Au nom du ciel, si vous m’aimez, si vous m’estimez, si vous croyez que mon espoir n’est pas de ce monde, et que je suis digne d’aspirer à la gloire de Dieu, ne confiez pas un mot de tout ceci à mes sœurs ; elles viendraient se jeter à mes pieds, et, sans me fléchir, elles rendraient mon effort plus difficile. Écoutez, mon bon oncle, mon cher confesseur, je sais ce que je fais. Je souffre, mais je peux souffrir à présent que j’ai passé une nuit en prière. »

Ici, le caractère de l’écriture indiquait une interruption et une main plus ferme.

« Écoutez, mon oncle, ne me grondez pas. Vous m’avez fait promettre de ne jamais prononcer un vœu quelconque à Notre-Seigneur, ou à la Vierge, ou aux saints, sans vous consulter à l’avance. Eh bien, pardonnez-moi, j’ai vu que vous étiez plus faible pour moi que moi-même, et je viens de m’engager, au lever du soleil, par un vœu irrévocable, à rester dans le célibat. Je n’ai pas agi à la légère, je vous en réponds. J’ai prié l’Esprit-Saint de m’éclairer. J’ai pris mon temps. L’étoile du matin brillait, et la nuit était encore noire. Je me suis dit : « Je méditerai jusqu’à ce que la clarté du jour ait effacé cette étoile. » Et je me suis mise à genoux devant ma fenêtre en face de l’orient, qui est la figure de la venue du Fils de l’homme sur la terre. J’ai senti que la grâce descendait en moi. Oui, je l’ai sentie ; car, à mesure que la fraîcheur du matin soulageait mes membres rompus, je sentais comme une brise du ciel qui soulageait mon cœur. Et, à mesure que l’étoile pâlissait, la flamme de mon coupable amour s’affaiblissait. Et, à mesure que l’orient s’embrasait, mon espérance et ma foi se ranimaient. Enfin, quand le premier bord du soleil a dépassé la haie du jardin, j’ai été saisie comme d’une extase ; j’ai cru voir la face du Sauveur rayonner dans ce globe de feu, mon cœur s’est brisé en sanglots de bonheur, et je me suis levée par un mouvement involontaire, en tendant les bras vers lui et en m’écriant : Je jure.

» Tout est dit, mon oncle, il ne faut plus me parler de mariage ; depuis un quart d’heure, je me sens si joyeuse, que je vois bien que j’ai pris le bon parti et que j’ai accompli la volonté de Dieu. Que ni vous ni mes sœurs ne m’en fassiez un mérite. Vous n’existeriez pas que je prendrais encore le parti de conserver à Dieu cette âme libre qui jusqu’ici n’a adoré que lui, et qui n’a jamais trouvé ni souffrance, ni mécompte, ni effroi dans cet amour.

» Maintenant, je pars pour Brescia. Je descendrai chez notre cousine l’aveugle. Je lui dirai que c’est vous qui m’envoyez acheter une devanture d’autel, et je vous attends, cher oncle. À bientôt, j’espère. »

Lorsque Giulia et Luigina, les deux autres sœurs, connurent cette lettre, elles voulurent courir se jeter dans les bras d’Arpalice ; mais le curé, qui avait choisi, pour la leur communiquer, l’heure à laquelle Arpalice cultivait ses fleurs, les pria, au contraire, de ne point lui en parler. « Redoublez de tendresse et de soins pour elle, leur dit-il, rendez-la plus heureuse encore que vous ne faites, s’il est possible ; aimez-la, estimez-la davantage, si vous pouvez ; laissez-lui de temps en temps entendre, dans les occasions délicates, que vous savez de quelle haute vertu elle est capable ; mais promettez-moi de ne jamais entrer en explication sur ce sujet. » Elles le promirent, et furent fidèles à leur engagement. Et, quand je demandai au curé, qui me racontait ces détails, pourquoi il avait exigé si expressément ce silence : « Voyez, dit-il en souriant, tout acte sublime a une explication naturelle, et l’explication naturelle n’empêche pas l’acte d’être sublime ; il y a dans Arpalice un immense, un vénérable orgueil, si je puis m’exprimer ainsi. En même temps, il y a tant de foi et de droiture, qu’elle regarde son sacrifice comme la dernière chose du monde, tandis que ses hésitations, son entraînement vers ce jeune homme, et les regrets qu’elle a étouffés depuis, lui apparaissent comme des faiblesses dont elle rougit ; et je sais, moi qui connais tous les replis de son cœur, qu’en vantant la grandeur de son courage ses sœurs l’eussent beaucoup plus humiliée que flattée… Et puis qui sait si, en lâchant la bride à ces conversations dangereuses, la tête des deux autres ne se fût pas enflammée de quelque vaine curiosité ? Qui sait si l’amour d’Arpalice ne fût pas sorti de ses cendres ? Tout le monde se trouve bien de cet arrangement. J’ai voulu dire à Giulia et Luigina ce qu’elles devaient de reconnaissance et d’admiration à leur sœur. Ne pas le dire, c’eût été frustrer Arpalice de ce redoublement d’amour qui lui était dû, comme la récompense de sa grande action, mais ces sortes de tragédies doivent se jouer dans le plus profond mystère de la conscience, et n’avoir pour spectateur que Dieu. Au reste, ajouta-t-il, mes nièces sont restées unies par une invincible tendresse. Le presbytère n’a rien perdu de sa propreté, ni le jardin de son éclat. Arpalice est plus fraîche que jamais, comme vous voyez ; on chante toujours, on rit toujours comme devant ; on lit toujours l’Imitation ; on prie avec ferveur, et Dieu bénit les cœurs simples. Si une personne chez nous est plus sereine et plus contente que les autres, c’est certainement Arpalice. »



III


Je conviens que votre situation est loin de vous offrir des dédommagements aussi réels que ceux dont je vous ai fait le tableau fidèle dans l’histoire d’Arpalice. Je sais bien que votre âme est aimante et généreuse ; je ne doute pas qu’avec une pensée de dévouement, avec l’échange de vives et saintes affections, vous n’eussiez pu accomplir de semblables sacrifices. Chère Marcie, je sais que vos souffrances ne sont point imaginaires, et mon cœur est pénétré de compassion au spectacle de cet isolement fatal, sans diversion, sans terme peut-être, et que l’agitation du monde rend plus profond encore. Mais n’aggravez pas votre mal, je vous en supplie, par une fausse appréciation de vous-même et des choses extérieures. Je vous vois maintenant prendre le dessus, remporter la victoire sur les passions de la femme ; mais, en même temps que j’admire ce courage, je suis effrayé de vous entendre maudire la condition de votre sexe en ce qu’elle a précisément de meilleur et de plus sagement établi. Vous voudriez donner le change à vos souffrances par l’enivrement de la vie d’action. Vous vous croyez propre à un rôle d’homme dans la société, et vous trouvez la société fort injuste de vous le refuser.

Je crains Marcie, que les promesses impuissantes d’une philosophie nouvelle ne vous aient fait du mal. Soit que vous ayez mal compris la véritable pensée du saint-simonisme, soit que, dans ses hésitations et ses recherches, le saint-simonisme n’ait pas trouvé le mot de vos destinées, vous y avez puisé le désir de l’impossible. J’éprouverai toujours de la répugnance à faire la guerre à l’apostolat éphémère des hommes qui avaient entrepris la régénération de l’homme par le travail et l’association ; mais je suis forcé de vous répéter que, par rapport à vous personnellement, il n’a rien été statué là qui pût vous être bon. Le saint-simonisme appelait les femmes à se déclarer, à se prononcer elles-mêmes sur leurs droits et sur leurs devoirs, à en tracer la limite absolue. En vérité, le pouvaient-elles ? En est-il une seule, au temps où nous vivons, qui le puisse faire, même d’une manière générale ? Ne sommes-nous pas, hommes et femmes, dans une époque de doute, d’examen, d’incertitude ? Ne savons-nous pas tous trop et trop peu sur toutes choses ? Qui osera prescrire une forme arbitraire au progrès qui nous saisit, une marche rigide au torrent qui nous entraîne ? Jamais il ne fut plus difficile de s’éclairer sur les véritables besoins d’une génération. Ne faudra-t-il pas attendre que la vérité se manifeste et sorte éclatante de toutes nos clameurs ? N’est-il pas des infortunes plus urgentes à soulager que l’ennui de celui-ci et la fantaisie de celui-là ? Le peuple est aux prises avec des questions vitales ; il y a là des abîmes à découvert. Nos larmes y tombent en vain, elles ne peuvent les combler. Au milieu de cette misère si réelle et si profonde, quel intérêt voulez-vous qu’excitent les plaintes superbes de la froide intelligence ? Le peuple a faim ; que les beaux esprits nous permettent de songer au pain du peuple avant de songer à leur édifier des temples. Les femmes crient à l’esclavage ; qu’elles attendent que l’homme soit libre, car l’esclavage ne peut donner la liberté. Laissez les temps s’accomplir et les idées venir à terme ; cela ne sera peut-être pas aussi long qu’on l’espère d’un côté et qu’on le craint de l’autre. En attendant, faudra-t-il compromettre l’avenir par l’impatience du présent ? Faudra-t-il à tout hasard, pour satisfaire la fantaisie personnelle, trancher des questions que des siècles n’ont pas encore résolues, risquer tout en voulant tout emporter d’assaut, semer tous les trésors de courage et de dévouement sur un sol qui n’est pas encore assis, au pied des volcans à peine fermés ?

Vous, Marcie, qui n’avez jamais pu supporter la pensée d’appartenir, soit par nécessité, soit par caprice, à tout autre qu’un homme sérieusement aimé de vous, n’avez-vous pu trouver en vous-même assez de sagesse pour repousser le désir du vain pouvoir et de la vaine gloire ? Des velléités d’ambition se sont trahies chez quelques femmes trop fières de leur éducation de fraîche date. Les complaisantes rêveries des modernes philosophes les ont encouragées, et ces femmes ont donné d’assez tristes preuves de l’impuissance de leur raisonnement. Il est à craindre que les vaines tentatives de ce genre et ces prétentions mal fondées ne fassent beaucoup de tort à ce qu’on appelle aujourd’hui la cause des femmes. Les femmes ont des droits, n’en doutons pas, car elles subissent des injustices. Elles doivent prétendre à un meilleur avenir, à une sage indépendance, à une plus grande participation aux lumières, à plus de respect, d’estime et d’intérêt de la part des hommes. Mais cet avenir est entre leurs mains. Les hommes seront un jour à leur égard ce qu’elles les feront : confiants quand les femmes seront dignes de confiance, généreux et fidèles lorsque, dans leurs âmes aigries, de folles exigences ou d’injustes révoltes ne refouleront pas tout bon mouvement. Si les femmes étaient dans une bonne voie et dans de saines idées, elles auraient certainement meilleure grâce à se plaindre de la rigidité de certaines lois et de la barbarie de certains préjugés. Mais qu’elles agrandissent leur âme et qu’elles élèvent leur intelligence avant d’espérer faire fléchir le cercle de fer de la coutume. En vain elles se rassembleront en clubs, en vain elles engageront des polémiques, si l’expression même de leur mécontentement prouve qu’elles sont incapables de bien gérer leurs affaires et de bien gouverner leurs affections. Hommes et femmes, ne murmurons pas trop contre notre abaissement et notre servitude ! la faute en est à nous-mêmes ; si nous sommes avilis, c’est que nous n’avons pas la force de la vertu. C’est notre corruption qui fait notre esclavage, et, quand nous régnerons sur nos propres volontés, nous verrons tomber en poussière les volontés brutales et les résistances inintelligentes.

Mais vous, Marcie, vous n’êtes pas une de ces femmes vaines et bornées qui aspirent à des honneurs puérils. Vous avez la conscience d’une valeur réelle, vous êtes accablée de votre inaction. La vie de famille vous est ^ refusée par un caprice de la fortune. Il vous reste, pour lot, une vie toute d’intelligence, et c’est précisément l’emploi de cette intelligence que la société vous interdit. Vous sentez en vous trop de jeunesse et de sympathie pour faire de votre génie un emploi isolé. Vous vous dites qu’à vingt-cinq ans l’homme le mieux doué ne saurait se retirer au désert et se consacrer à une philosophie toute personnelle. Dieu aurait il départi à la femme une force supérieure à celle de l’homme ? « Non, dites-vous : qu’on me laisse donc m’élancer dans la vie d’action ; je me sens orateur, je me sens prêtre ; je veux, je peux combattre, discuter, enseigner. » Si vous le pouvez, Marcie, vous êtes une exception, et, dans des temps héroïques, vous eussiez pu vous nommer Jeanne Darc, madame Roland, Héloïse. Mais que voulez-vous être aujourd’hui ? Cherchez dans la hiérarchie sociale, dans tous les rangs du pouvoir ou de l’industrie, quelque position où la pensée de vous installer ne vous fasse pas sourire. Vous ne pouvez être qu’artiste, et cela, rien ne vous en empêchera. Mais supposons qu’il y ait aujourd’hui dans les discussions parlementaires et dans l’exercice du pouvoir quelque chose qui puisse tenter une âme généreuse ou un esprit élevé ; supposons que plusieurs femmes, excentriques par leur éducation et leurs facultés, brûlent de trouver leur place dans le monde, et, entravées par les lois, périssent consumées dans l’inaction et le regret ; entre nous, Marcie, je ne crois pas qu’il y ait une seule de ces femmes en Europe à l’heure où nous parlons. N’importe ; vous m’accorderez que le nombre n’en est pas grand, et qu’il serait bien imprudent de faire, à cause de ce petit nombre de prodiges, une loi qui admettrait au pouvoir déjà si fourvoyé, et à la discussion déjà si déplorable des intérêts du pays, toutes les femmes que nous ne connaissons pas, et même les premières d’entre celles que nous connaissons le mieux. Ainsi, quant à vous, grande âme cachée, sachez vous effacer, sachez vous anéantir plutôt que de désirer, pour satisfaire un besoin personnel, que le genre humain fasse un acte de démence.

Mais, pardonnez-moi, Marcie ; vous êtes malheureuse, et je me laisse aller à l’ironie au lieu de chercher à vous consoler ; je discute au lieu de verser sur votre front abattu les larmes de la sympathie et le baume de l’amitié. Je cherche le côté faible de votre raison, le côté malade de votre cerveau, sans songer que, plus vous serez malade et faible, plus je serai coupable et grossier de vous le faire sentir. Je vous le dis humblement, pardonnez-moi ; mais sérieusement, je vous dis : préservez-vous de ces ambitions folles. Les femmes ne sont pas propres aux emplois que jusqu’ici les lois leur ont déniés. Ce qui ne prouve nullement l’infériorité de leur intelligence, mais la différence de leur éducation et de leur caractère : ce premier empêchement pourra cesser avec le temps ; le second sera, je pense, éternel. Toujours, quel que soit le progrès de la raison superbe, le cœur des femmes sera le sanctuaire de l’amour, de la mansuétude, du dévouement, de la patience, de la miséricorde, en un mot des reflets les plus doux de la Divinité et des inspirations indestructibles de l’Évangile. Ce sont elles qui nous conserveront à travers les siècles les traditions de la sublime philosophie chrétienne. Ce sont elles encore aujourd’hui qui, au milieu du débordement de nos passions grossières, sauvent, à

I) travers le naufrage, les débris du spiritualisme et de l’esprit de charité. Ainsi, vous le voyez, loin de moi cette pensée que la femme soit inférieure à l’homme. Elle est son égale devant Dieu, et rien dans les desseins providentiels ne la destine à l’esclavage. Mais elle n’est pas semblable à l’homme, et son organisation comme son penchant lui assignent un autre rôle, non moins beau, non moins noble, et dont, à moins d’une dépravation de l’intelligence, je ne conçois guère qu’elle puisse trouver à se plaindre. La Providence, qui a déposé entre ses bras et attaché à son sein l’enfance de l’homme, ne lui a-t-elle pas donné un amour plus ardent de la progéniture, une industrie sublime pour cette première occupation, et des joies ineffables dont la puissance est un mystère pour la plupart des hommes ? Qui nous peindra les transports d’une mère au premier baiser de son enfant ? Qui nous expliquera comment l’attrait chaste et divin de cette simple caresse la dédommage, au centuple, des labeurs de l’enfantement, des fatigues et des sollicitudes souvent cruelles de l’allaitement ?… Mais, quoi ! la vie de l’homme n’est-elle pas difficile et rude dans la nature comme dans la société ? Tout n’est-il pas incertitude, travail, combat dans sa destinée ? Et ses amours, et ses conquêtes et son repos, tout n’est-il pas acheté de son sang et arrosé de ses sueurs ? Examinons la vie dans son ordre le plus social et en même temps le plus naturel. À commencer par l’amour, l’homme provoque une affection qu’il n’inspire pas encore. Faire partager cet amour est pour lui un combat et une souffrance ; et pour la femme ce n’est encore qu’un examen, qu’une attente, qu’un désir vague plein de fierté douce et de sage retenue. Si le choix est libre et réfléchi, l’union est assortie et paisible. La femme a les fatigues du ménage, et l’époux celles de l’établissement, deux manières diverses, mais également nécessaires et par conséquent nobles, de travailler pour la famille. L’union est-elle troublée (et dans la généralité l’on peut croire que le mal vient des deux côtés), la femme a des consolations certaines, un but bien déterminé ; les joies de la maternité sont immuables pour elle. Quelles que soient les douleurs de son âme, les troubles de sa conscience, les incertitudes de son esprit, le sourire de ses enfants a toujours le même charme ; leurs moindres mouvements recèlent toujours cette magique influence qui répand sur tout l’être maternel une satisfaction céleste. Qu’on ne dise pas que la femme aime l’enfant à proportion de l’amour que lui inspire l’époux ; cela n’est vrai que pour de déplorables exceptions ou pour des âmes malades. Il y a deux natures distinctes dans la femme, celle de l’amante et celle de la mère. L’amante est passionnée, inégale, fantasque, souvent sublime, souvent injuste et souvent infortunée ; la mère est toute équité, toute bonté, toute sérénité.

Elle est animée d’un sentiment angélique, elle se sent revêtue malgré elle, et quelle qu’elle soit par elle-même, d’une mission divine. Elle transmet la vie, et, n’importe la valeur de l’être qu’elle a mis au jour, elle le protège et le conserve. Là est sa grandeur, là est sa gloire. Qu’elle ne cherche pas les joies étrangères, car elles lui feraient négliger la première de toutes.

Poursuivons le parallèle. L’époux que sa femme trahit et tourmente cherche au dehors l’agitation ou la gloire. Vaine ou fondée, cette gloire ne le console pas entièrement. Utile ou dangereuse, cette agitation ne l’étourdit pas toujours. La perte du bonheur domestique est souvent irréparable. L’homme a moins d’amour physique pour la progéniture que la femme ; la sympathie morale est subordonnée à trop de chances pour que ses enfants lui donnent à coup sûr des satisfactions aussi vives que cet amour des entrailles, privilége exclusif de la mère. Sa tendresse, moins aveugle parce qu’elle est moins vive, est plus utile aux enfants, mais elle est moins douce à lui-même ; et forcément il doit attacher plus d’importance à la vie extérieure, aux soucis des affaires, aux faveurs de l’opinion. Ses relations avec la société ont toujours pour but direct ou indirect l’avenir de la famille. Car je prends pour type un homme ordinaire, dépourvu des hautes vertus qui font l’enthousiasme, mais préservé des vices affreux qui détruisent les sentiments humains. Cet homme est arrivé à l’âge où les affections personnelles ont fourni leur carrière ; il sent peu à peu se développer en lui un sentiment plus large, celui qui fait le citoyen, l’amour de la famille en grand, l’intérêt privé sympathique aux intérêts généraux, en un mot, le patriotisme plus ou moins éclairé, plus ou moins généreux. Des liens nombreux se sont formés entre l’individu et la société. Or, il trouve là des occupations attachantes, souvent même des jouissances vives dont la femme aurait le droit d’être jalouse si elle n’en avait de relatives dans la présence assidue et dans l’espèce de possession immédiate de ces êtres qu’instinctivement et moralement elle préfère à tout. Ainsi, tant qu’elle n’est pas opprimée dans l’exercice de ses véritables devoirs, elle trouve dans ces devoirs mêmes la source de ses félicités, ou tout au moins de ses consolations.

Dans la vieillesse, la destinée de l’homme pâlit sensiblement, non parce que les joies matérielles lui échappent : tout se compense ; et, s’il a moins d’aptitude à la vie active, il a en revanche plus de ressources matérielles acquises pour assurer son bien-être, mais parce qu’à mesure qu’il approche du terme de sa vie, il devient moins nécessaire à la famille. Dans cet effacement progressif de l’individu dont la tâche est accomplie, la seule joie qui ne lui échappe pas, c’est l’estime et le respect de la famille sociale et de la famille privée. C’est alors que la progéniture devenue indépendante et l’opinion devenue impartiale récompensent la tendresse paternelle et la conduite civique par une tendresse et une considération proportionnées aux services rendus. Alors, le vieillard s’endort paisible et consolé de sa dure carrière s’il espère que la semence de ses sentiments et de ses idées fructifiera dans une génération sortie de lui et des siens. La mère est moins occupée de la grande famille humaine et de l’avenir des idées que de la vie matérielle des êtres nés de son sein. Elle se console de la mort par la seule certitude de la vie qu’elle a donnée et qui subsiste après elle. Comme la fleur en s’effeuillant mêle son dernier parfum aux parfums naissants des boutons qui s’entr’ouvrent sur sa tige, j’ai vu l’aïeule rustique mourir en échangeant son dernier sourire avec celui de l’enfant qui venait de naître.

Ainsi le rôle de chaque sexe est tracé, sa tâche lui est assignée, et la Providence donne à chacun les instruments et les ressources qui lui sont propres. Pourquoi la société renverserait-elle cet ordre admirable, et comment remédierait-elle à la corruption qui s’y est glissée, en intervertissant l’ordre naturel, en donnant à la femme les mêmes attributions qu’à l’homme ? La société est pleine d’abus. Les femmes se plaignent d’être asservies brutalement, d’être mal élevées, mal conseillées, mal dirigées, mal aimées, mal défendues. Tout cela est malheureusement vrai. Ces plaintes sont justes, et ne doutez pas qu’avant peu mille voix ne s’élèvent pour remédier à ces maux. Mais quelle confiance pourraient inspirer à des juges intègres des femmes qui, se présentant pour réclamer la part de dignité qu’on leur refuse dans la maison conjugale, et surtout la part sacrée d’autorité qu’on leur refuse sur leurs enfants, demanderaient pour dédommagement, non pas la paix de leur ménage, non pas la liberté de leurs affections maternelles, mais la parole au forum, mais le casque et l’épée, mais le droit de condamner à mort ?

Vous m’avez entraîné sur le terrain de la discussion, et j’en ai trop dit sur ce sujet ; je me suis donné trop de peine pour combattre en vous une rêverie qui a pu traverser un instant votre esprit dans un jour de souffrance et d’exaltation maladive. Je me suis bien écarté de mon sujet principal, qui était de vous réconcilier, s’il se peut, avec votre situation personnelle. Vous souffrez de votre isolement. Le mariage, la famille vous présentèrent d’abord un tableau digne de vos plus nobles aspirations, je le conçois. Mais je ne concevrais pas qu’il y eût dans les hallucinations de la vanité féminine un rêve digne de vous. Dans tous les cas, ce rêve est irréalisable, celui de vivre un jour en famille ne l’est pas, et votre malheur présent n’est que l’ennui et l’effroi de l’attente ! Pauvre âme, ayez patience et ne perdez pas courage ; il me paraît très-probable que vous serez appelée par de meilleures circonstances, par la rencontre imprévue de ces bonheurs dont l’ange de notre destinée nous murmure quelquefois le secret à l’oreille, à réaliser votre premier vœu. Si la fortune continue à vous maltraiter, vous serez plus forte qu’elle ; vous tournerez vos aspirations vers des hauteurs sublimes, vous chercherez entre le mysticisme et la philosophie un rôle d’exception, une mission de vierge et d’ange ; si votre âme n’y atteint pas, vous souffrirez longtemps avant de vous résoudre à risquer votre sagesse sur des promesses incertaines, sur des espérances trompeuses. Vous mourrez plutôt que d’accepter la fortune et le plaisir de quelque source impure.

Et n’ayez pas d’amertume contre moi, amie infortunée. Ne dites pas que vous me défiez de joindre l’exemple au précepte. Qu’est-ce que cela prouverait pour ou contre la vérité ? La vérité est immuable ; le culte plus ou moins fidèle, plus ou moins épuré que nous lui rendons, n’altère ni n’augmente sa toute-puissance. Elle est au-dessus de nos négations, comme elle est au-dessus de nos hommages ; c’est une source vive qui ne se refuse jamais à nos lèvres, mais qui ne saurait être tarie et ensablée par notre abandon. D’ailleurs, il faudrait que je fusse bien préoccupé, bien maladroit à exprimer ma pensée, si je vous semblais, en cette circonstance, occupé un seul instant à me prévaloir d’aucune espèce de supériorité sur vous. Je vous l’ai dit, je vous le répète, mon âme est aussi troublée, aussi effrayée que la vôtre ; et, quand je vous exhorte au courage, c’est à nous deux que je parle.

Adieu ! attendez la manifestation de la volonté divine. Il est une puissance invisible qui veille sur nous tous, et, quand même nous serions oubliés, il y a un état de délaissement préférable aux rigueurs de la destinée. Il y a une abnégation meilleure que l’agitation vaine et les passions aveugles. Vous êtes au sein des mers orageuses comme une barque engravée. Les vents soufflent, l’onde écume, les oiseaux de tempête rasent d’un vol inquiet votre voile immobile ; tout éprouve la souffrance, le péril, la fatigue ; mais tout ce qui souffre participe à la vie, et ce banc de sable qui vous retient, c’est le calme plat, c’est l’inaction, image du néant. Mieux vaudrait, dites-vous, s’élancer dans l’orage, fût-ce pour y périr en peu d’instants, que de rester spectateur inerte et désolé de cette lutte où le reste de la création s’intéresse. Je comprends bien et j’excuse ces moments d’angoisses où vous appelez de vos vœux l’heure de la destruction qui seule consommera votre délivrance. Cependant, si les flots pouvaient parler et vous dire sur quels graviers impurs, sur quels immondes goëmons ils sont condamnés à rouler sans cesse ; si les oiseaux des tempêtes savaient vous décrire sur quels récifs effrayants ils sont forcés de déposer leurs nids, et quelles guerres des reptiles impitoyables livrent à leurs tremblantes amours ; si, dans les voix mugissantes de la rafale, vous pouviez saisir le sens de ces cris inconnus, de ces plaintes lamentables que les esprits de l’air exhalent dans les luttes terribles, mystérieuses, vous ne voudriez être ni la vague sans rivage, ni l’oiseau sans asile, ni le vent sans repos. Vous aimeriez mieux attendre l’éternelle sérénité de l’autre vie sur un écueil stérile ; là, du moins, vous avez le loisir de prier, et la résignation de la plus humble espérance vaut mieux que le combat du plus orgueilleux désespoir.



IV


Dans un siècle sans foi et sans crainte, lorsque soi-même on est entraîné par l’esprit d’examen et de doute, il est impossible, dites-vous, de trouver dans le vague des idées religieuses la consolation et la force que nos pères puisaient dans un dogme absolu. Il est vrai, Marcie, que nous traversons une époque fatale, et que, de toutes celles qui enfantèrent des révolutions importantes dans la marche de l’esprit humain, aucune peut-être ne fut aussi féconde en souffrances et en terreurs.

Il y avait naguère encore un dogme et une doctrine, un maître, un législateur, un Dieu ami, et de là un culte, un commerce direct et brûlant entre les âmes d’élite et celui qu’on appelait le Fils de l’homme. La foi a perdu son mystère ; l’homme a contesté au maître et à l’ami son humble et ineffable divinité. Les rares chrétiens ont disparu de notre chevet, les pieds de Jésus n’ont plus reçu les baisers des vierges, les plis du voile sans tache de Marie n’ont plus essuyé les larmes des solitaires. L’homme a dit au Christ : « Je n’ai plus besoin de toi, je suis assez sage, assez fort ; garde tes miracles pour les simples, réserve tes préceptes pour les faibles, présente ton hostie aux lèvres des petits enfants ; pour nous, il nous faut un Dieu plus neuf, une philosophie plus facile, une éducation plus rapide. Ton temple est vieux, ton culte est usé ; ton nom sert de glaive et de bandeau dans la main des princes de la terre. Tes prêtres ont scellé de la croix et des insignes de tes martyrs la vente de nos âmes et de nos vies ; ils ont fait servir ta parole à épaissir les ténèbres de notre entendement. Sois donc le Dieu des despotes et le Dieu des esclaves ; nous voulons être libres. S’il faut passer par l’athéisme, s’il faut renverser ton Calvaire et maudire ton père Jehovah, nous le ferons plutôt que de rester courbés sous des lois iniques et sous un fouet sanglant. »

Et ainsi, tandis que des prêtres impies livraient de nouveau le Christ aux pharisiens, les fidèles trompés et découragés abandonnaient leur maître, et la foule resta sans doctrine et sans loi. Ce qu’on appela dès lors la philosophie fut l’absence de toute philosophie, car avec le christianisme on perdit le précepte de toute morale sentie et raisonnée, et l’habitude de veiller humblement sur moi-même, si salutaire, et qu’aucune sagesse ne peut remplacer. Quelques hommes essayèrent de faire revivre d’antiques doctrines, saints monuments des temps antérieurs au christianisme, mais insuffisantes après lui, et n’apportant pas plus d’éléments de vie que des cadavres exhumés du cercueil. Il n’était pas donné à la raison humaine de rompre la chaîne des temps. La logique inflexible de l’éternel mouvement entraîne nos intelligences vers l’avenir. Si nous devons saluer le passé avec respect, nous ne pouvons pas rétrograder vers lui. Comment Épicure et Platon, comment Zenon et Épictète pourraient-ils éclairer la christianisme, dont la seule sagesse les résume et les perfectionne tous ?

L’étude de ces vieux maîtres était bonne par elle-même ; mais la chaleur factice que ces mânes illustres pouvaient nous rendre un instant fit bientôt place au froid du tombeau. Nous sentîmes leurs reliques tomber en poussière, tandis que la voix du Christ criait encore au fond de nos âmes et que son sang coulait toujours, rare, mais chaud et vivifiant, des veines de la Montagne sainte. Un instant nous vîmes Rome et Sparte secouer leurs fantômes héroïques sur le monde des vivants. De grands actes de délivrance s’accomplirent sous leurs auspices, mais leurs vastes linceuls ne furent pas longtemps à notre taille. Les exploits homériques de l’empire napoléonien ajoutèrent encore quelques jours d’illustration à notre rêve d’antiquité. Puis, après les guerres de la délivrance et celles de l’ambition, l’homme retomba des enivrements de la gloire dans les soucis de la réalité. Il se retrouva en présence d’un Dieu longtemps oublié qu’il ne savait plus ni invoquer ni entendre. Il n’y avait plus de médiateur entre le ciel et la conscience humaine. Les anciens rois et les anciens prêtres revenaient en procession solennelle et ridicule, portant sur leur bannière un Christ souillé et défiguré, une idole honteuse revêtue des emblèmes divins, Baal effrontément courbé sous la couronne d’épines, sous le bois sacré de la croix, apportant aux hommes la servitude et l’abrutissement au nom du Père des hommes et du Sauveur des nations. Plus que jamais dégoûtés du mensonge, nous nous sommes retrouvés face à face avec nous-mêmes, avec un nouvel homme, vide de foi et de volonté, avec un spectre qui revendiquait pour substance la fange de la matière, pour pères les dieux les plus aveugles et les plus grossiers, les monstres que Jupiter et Brahma n’avaient pu terrasser, et dont le Christ délivra l’humanité tremblante, le Hasard et la Fatalité.

Voilà les fétiches hideux que nous sauvâmes dans le naufrage ; et voilà pourquoi nous sommes une génération infortunée, une colonie errante dans l’infini du doute, cherchant comme Israël une terre de repos, mais abandonnée, sans prophète, sans guide, sans étoile, et ne sachant même pas où dresser une tente dans l’immensité du désert.

Voilà aussi pourquoi l’ennui nous dévore, les passions nous égarent, et le suicide, démon des ténèbres, nous attend à notre chevet ou nous attire le soir sur le bord des eaux. Nous n’avons plus de fond solide pour y jeter l’ancre de la volonté, et cette ancre inutile s’est brisée dans nos mains ; nous avons perdu la garde de nous-mêmes, l’empire de nos affections, la conscience de nos forces. Nous doutons même de notre existence éphémère, de notre rapide passage sur cette terre maudite, et on nous voit sans cesse arrêtés devant le spectacle de notre propre vie comme un homme qui s’agite dans la fièvre et s’éveille en criant : « Que signifie ce rêve ? »

Voilà où nous en sommes venus, ô Marcie, et voilà pourquoi, vous et moi, nous sommes accablés du poids de l’existence comme si l’ordre de l’univers était troublé, comme si l’homme et le monde se trouvaient tout à coup en désaccord et venaient donner un démenti à la sagesse de Dieu. Mais il y a une grande loi des esprits semblable à celle du cours des fleuves ; c’est une marche éternelle qui détruit tout pour tout renouveler, ou, pour mieux dire, qui emporte tout pour tout replacer ; car rien ne se détruit que ce qui est faux, et tout ce qui est vrai subsiste éternellement. Le malheur des temps présents est un hommage terrible mais éclatant rendu à la vérité. Si nous l’avions étouffée gaiement dans nos cœurs, si nous étions descendus avec sincérité dans les abîmes du doute, si nous avions perdu la foi sans gémir et sans blasphémer, il serait prouvé que Dieu n’est pas nécessaire à l’homme, et alors Dieu ou l’homme n’existerait pas. Mais nous souffrons, mais nous nous sentons pleins de terreur et de colère, et les hommes des faux biens souffrent plus encore sous leur masque et derrière leur forfanterie que nous, rêveurs et poëtes, dans nos détresses solitaires. Et toute cette douleur est un autel qui s’élève, c’est un chant barbare encore et féroce comme le furent dans un autre ordre d’idées ceux des druides, et pourtant c’est un hymne à la vérité. À travers nos souffrances et nos délires, nous ne pouvons plus concevoir qu’un Dieu irrité, ennemi de l’homme, et, pour l’apaiser, nous lui offrons des hécatombes sinistres, les larmes de nos nuits sans repos, le sang de nos cœurs sans espoir. Le suicide immole encore des victimes humaines dans la nuit et dans l’orage.

Mais le nuage sombre qui voile la face du Seigneur se dissipera ; ne regardons pas en arrière, ne nous arrêtons pas où nous sommes. Si nous ne pouvons marcher, traînons-nous. Tant qu’il y aura de l’espace devant nous, il y aura aussi de l’espérance ; quelque effrayante que soit notre situation, luttons contre elle ; quelque éloigné que paraisse le terme, soyons sûrs qu’il importe beaucoup d’avoir fait un pas pour s’en rapprocher, fallût-il rester encore trois cents ans dans le désert, puisque le moindre terrain gagné amène l’accomplissement des desseins providentiels et prépare le sentier à la génération qui nous suit.

Quel remède en effet assigner à la perte de nos croyances ? Autant vaudrait essayer d’arrêter le vol brûlant des comètes que d’espérer retenir dans sa chute un trône ou un temple qui s’écroule. L’humanité procède historiquement, en vertu de son libre arbitre ; et la souveraine intelligence qui la gouverne l’abandonne à toutes ses chances d’erreur et d’infortune, parce qu’elle l’a douée d’un principe vital qui ne périt point, parce qu’elle sait que la vérité renaît toujours de ses propres cendres et que l’on ne l’enterre pas sous des ruines. Jamais, quoi qu’on fasse, on ne détruit l’esprit de vie des religions ; on ne brise que de vains simulacres, on ne souille que des vêtements, on n’altère que des formes extérieures. L’humanité tombe un instant haletante et comme épuisée ; puis elle reprend courage et se relève aussi ardente à rebâtir qu’elle le fut à détruire ; elle répare, quand les jours de santé sont revenus, le mal qu’elle a fait dans les jours de délire. Elle reconstruit tous les édifices, et c’est toujours à l’Éternel, à la perfection et à la vérité qu’elle les dédie. Elle rejette tous les mauvais matériaux et tous les faux procédés qui causèrent la ruine de l’œuvre ancienne, et, faisant usage d’éléments mieux éprouvés, elle rétablit promptement un nouvel ordre approprié à ses besoins nouveaux. Ainsi, sous les régions tropicales, la nature robuste et généreuse recommence son travail après de grands orages, et l’on voit la végétation, pressée de réparer le temps perdu, reverdir en un jour et cacher sous un luxe magique les désastres de la veille.

Laissez-vous soutenir au sein de votre désespoir par une mâle certitude, par une sévère consolation. Vous êtes un holocauste nécessaire ; vos larmes ne tomberont pas en vain sur cette page de l’histoire religieuse. Ces larmes précieuses des âmes mystiques fécondent un germe de salut. Vous n’êtes point impie pour avoir donné accès en vous au scepticisme du grand poëte. Byron est entre le passé et l’avenir de la foi un lien rude et sanglant, mais entier et solide. C’est un de ces ponts d’enfer qu’on rencontre dans les montagnes près des cimes, et qui sont jetés sur des gouffres. Ils sont perdus dans les nuées du ciel autant que dans la fumée des cataractes, et, quoique ébranlés par la furie du torrent, ils ne sont point emportés et scellent les deux lèvres de l’abîme par un arc de granit. On les traverse en tremblant ; quelques-uns y sont saisis de vertige et se précipitent d’en haut ; d’autres disent : « Il faudrait briser ce pont, œuvre téméraire, insensée, impie, qui leurre le voyageur et brave les éléments. » Mais ces esprits faibles ne songent pas qu’il faut arriver à l’autre bord. Car, dans ce pèlerinage des temps, il n’est pas permis de reculer, et les chemins qui vous conduisent sont enlevés par les orages aussitôt que vous y avez passé. Traversez donc hardiment. Le scepticisme est le défilé périlleux que nous ne sommes plus libres de tourner ; les hommes sans tête et sans cœur y périssent, les hommes vaillants et forts s’y engagent sans se demander comment ils en sortiront ; ils portent l’arche d’alliance des générations futures, et la voix du Seigneur leur crie d’avancer sans regarder à leurs pieds.

Eh bien, il est vrai, nous n’avons plus de culte, nous prions sur les montagnes et dans les forêts, car nos temples sont renversés et profanés. Nous errons parmi les abîmes, et nous les franchissons souvent sur des planches qui tremblent sous nos pieds. Dans ce dur pèlerinage, nos rites se sont perdus, et nous avons oublié jusqu’à la formule de nos prières ; nous n’osons plus invoquer Jésus, nous craignons qu’il ne soit pas assez Dieu pour nous absoudre. Nous n’osons invoquer Jehovah, nous craignons qu’il ne soit trop grand pour nous entendre ; trop orgueilleux ou trop humbles avec la Divinité, n’ayant plus ni règles, ni mesure, ni communion, ni symbole, nous faisons entendre sur nos sentiers perdus de grands cris de détresse, prière instinctive qui monte aux cieux, non plus comme un cantique, mais comme un sanglot.

Heureux ceux qui n’ont pas douté ! quelques élus ont marché sans crainte et sans fatigue par des chemins bénis ; ils ont gravi des pentes douces à travers de riantes vallées. Conduits par l’étoile mystérieuse de l’espérance, ces justes ont franchi le temps et les révolutions sans être un seul instant ébranlés dans leur sainte confiance. Ils ont dépouillé sans effort ni terreur le fond de la forme, l’erreur du mensonge ; ils ont tendu la main à ceux qui tremblaient, ils ont porté dans leurs bras les débiles et les accablés. Déjà ils pourraient sans doute formuler le christianisme futur, si le monde voulait les écouter ; et, quant à eux, ils ont placé leur temple sur les hauteurs au-dessus des orages, au-dessus du souffle des passions humaines. Ceux-là ne connaissent ni indignation contre la faiblesse, ni colère contre l’incertitude, ni haine contre la sincérité. Peut-être l’avenir n’acceptera-t-il pas tout ce qu’ils ont conservé des formes du passé ; mais ce qu’ils auront sauvé d’éternellement durable, c’est l’amour, élan de l’homme à Dieu ; c’est la charité, rapport de l’homme à l’homme.

Quant à nous qui sommes les enfants du siècle, nous chercherons dans notre Éden ruiné quelques palmiers encore debout, pour nous agenouiller à l’ombre et demander à Dieu de rallumer la lampe de la foi. Nous tâcherons de sauver dans nos croyances passées quelques-unes de ces grandes sympathies poétiques, filles de l’enthousiasme, mères de la vérité. Là où notre conviction restera impuissante à percer le mystère de la lettre, nous nous rattacherons à l’esprit de l’Évangile, doctrine céleste de l’idéal, essence de la vie de l’âme. Avec cet aliment sain et robuste, cette morale toute tracée et si facile à ramener à son vrai sens, avec le charme de cette philosophie chrétienne qui se rattache à ce qu il y a de plus beau et de plus pur dans les philosophies antérieures, avec la ferme volonté de tout sacrifier à l’amour et à la recherche de la vérité, je pense que nous pouvons atteindre à une sorte de calme ou du moins à un grand rassérénement de l’âme. Comment la pureté, ou tout au moins l’épuration de la conscience, ne conduirait-elle pas à la lucidité de l’esprit, à un meilleur équilibre du caractère ? Avant de nous formuler une doctrine, sans doute il nous faudrait atteindre naïvement et sincèrement le premier point. C’est peut-être tout ce que pourra faire cette génération, et c’est déjà beaucoup. L’existence d’un Dieu-Perfection nous est si intimement révélée, qu’elle ne peut être révoquée en doute dans l’état de santé morale. Pour guérir les athées, il ne faudrait peut-être qu’observer une hygiène intellectuelle, combattre l’orgueil, la sensualité, l’égoïsme, entrer de bonne foi dans une réforme douce et graduée, suivre, en un mot, ne fût-ce que comme essai, un régime d’esprit et de corps. Je crois qu’au bout de peu de temps et à leur propre insu d’abord, ce besoin de croire et d’aimer reviendrait naturellement germer dans leur sein. De ce besoin à la puissance de le satisfaire, il y a une progression infaillible, pleine de charmes, que beaucoup d’entre nous ont connue, soit dans la guérison de quelque passion funeste, soit au déclin de quelque maladie physique. La nature opère et renouvelle le miracle de vie dans le monde de l’esprit comme dans celui de la matière. De même que le grain de blé devient un épi sous l’influence mystérieuse des éléments, de même la semence divine fructifie rapidement dans le cœur de l’homme au souffle vivifiant d’une invisible sollicitude.

Pour vous, Marcie, qui croyez et qui aimez, la seule inquiétude est de trouver un cadre qui resserre vos principes et les fortifie en les résumant. C’est là ce que vous regrettez amèrement dans ce catholicisme auquel vous dites cependant ne pouvoir retourner ; faute de cette formule, malgré des idées saines, de nobles instincts et une vie pure, vous vous sentez atteinte d’une sorte de vertige, et votre conscience est ébranlée. La plupart des femmes sont dans ce cas, Marcie, et à cet égard elles montrent beaucoup plus d’insouciance ou beaucoup plus de regret que les hommes. Une légèreté naturelle les livre aisément à l’oubli de toute religion, ou bien une extrême sensibilité leur fait sentir le besoin impérieux d’un culte ; à ces dernières, il faut la splendeur des rites, les émotions du sanctuaire, la richesse ou la grandeur des temples, ce concours de sympathies explicites, l’autorité du prêtre, en un mot tout ce qui frappe l’imagination et satisfait ou irrite le sens pratique, si développé et en même temps si délicat chez elles. Il y a dans ce luxe d’organisation quelque chose de trop excitable et qu’il serait bon peut-être de contenir ou de modifier. Il faudra que les femmes sachent renoncer à faire du culte un spectacle. Il serait bon déjà, pour celles qu’une foi naïve et sans doute respectable ne tient plus sous le joug des pratiques minutieuses, de s’habituer à un culte plus mâle, à des communications plus directes, plus intimes avec la Divinité.

Encore une fois, je n’oserais arracher du pied des autels une âme croyante et soumise, pour l’initier à un examen dont elle n’aurait pas senti le besoin. Mais à vous, Marcie, qui avez cru devoir secouer la poussière du parvis sur les dernières marches de l’église, je crois pouvoir vous donner un conseil qui me semble faire partie de la sagesse du siècle présent : c’est de ne vous astreindre à aucune formalité aveugle, et pourtant de vous faire des habitudes soutenues et une règle constante dans l’exercice de la foi. Prière en inspiration, méditation, lecture, examen quotidien de la conscience, travail assidu pour combattre les mauvais penchants et tendre à la perfection. C’est de ne fermer l’oreille ou l’esprit à aucune nouvelle philosophie, de quelque forme qu’elle soit revêtue. Il est important, à une époque où tout cherche à réorganiser les lois de la conscience, de connaître et de juger tous les efforts qui tendent à ce but de bonne foi. Chaque siècle porte en soi les germes qui doivent en se développant alimenter les siècles futurs. C’est donc encore un devoir pour tout être intelligent d’examiner et d’analyser ces germes avant qu’ils éclosent, afin de séparer l’ivraie du bon grain, et d’aider à la fécondation de la pure semence. C’est en cela que, faute de prêtres intelligents et sincères, nous sommes tous prêtres et devons exercer un ministère humble et zélé, chacun dans la mesure de nos forces et dans l’étendue de nos attributions. Ne vous découragez donc pas, Marcie, et ne déplorez plus ni votre isolement ni votre inaction. Pour quiconque sent vivre en son cœur le principe de la fraternité humaine, il y a des devoirs à accomplir, des conseils à donner ; et, pour nous tous qui sommes les créatures de Dieu, il y a des droits à ressaisir, un libre examen à exercer.

Puisque Dieu a placé notre vie entre une foi éteinte et une foi à venir, puisque le prêtre qui tenait sur ses genoux le livre de la destinée humaine n’a pas voulu tourner le feuillet et nous lire la seconde parole du Seigneur, Marcie, il est temps de pourvoir à nos pensées et à nos actions. Ce qui a péri avait sa raison de périr, n’allons donc pas nous lamenter. S’il est encore des âmes croyantes, laissons-les s’endormir, pâles fleurs, parmi l’herbe des ruines ; mais l’homme ne vit et ne marche qu’avec une idée, un désir, un but. Quand les oracles se taisent, l’homme s’interroge lui-même et frappe aux portes de la vie éternelle. Dans un passé, aujourd’hui poussière, ronce et ortie des tombeaux, cherchons si la mort a pu vivre, si la destruction a pu durer. Évidemment non. Ce qui a duré, c’est le devoir et le dévouement que le Christ a divinisés ; le bien, le bon, le beau, n’attendent pas pour éclore un soleil qui ne s’est pas levé. Ce bien, son but et son idéal ne sauraient changer à chaque pas que fait l’humanité ; autrement, où irait-elle éternellement, si ce n’est vers un leurre éternel ? Tenons-nous-en à cette loi des siècles, si bien résumée par le christianisme, car elle a duré et elle durera. Ne refaisons pas nos vies d’après un type inconnu encore à créer, si nous voulons trouver l’accord tant cherché de la vie sociale et de la tradition divine. Par la vertu, nous arriverons à la vérité ; nous voulons vivre, nous devons vivre : or, la vie pour la famille humaine, c’est la foi, c’est la charité. Or, cette vie ne peut se réaliser qu’à la condition d’une règle chez l’individu, d’une préparation sérieuse à la bonté, au sacrifice. Du jour où nous aimerons, nous serons religieux et Dieu nous visitera.

Marcie, il est une heure dans la nuit que vous devez connaître, vous qui avez veillé au chevet des malades ou sur votre prie-Dieu, à gémir, à invoquer l’espérance : c’est l’heure qui précède le lever du jour ; alors, tout est froid, tout est triste ; les songes sont sinistres et les mourants ferment leurs paupières. Alors, j’ai perdu les plus chers d’entre les miens, et la mort est venue dans mon sein comme un désir. Cette heure, Marcie, vient de sonner pour nous ; nous avons veillé, nous avons pleuré, nous avons souffert, nous avons douté ; mais vous, Marcie, vous êtes plus jeune ; levez-vous donc et regardez : le matin descend déjà sur vous à travers les pampres et les giroflées de votre fenêtre. Votre lampe solitaire lutte et pâlit ; le soleil va se lever, son rayon court et tremble sur les cimes mouvantes des forêts ; la terre, sentant ses entrailles se féconder, s’étonne et s’émeut comme une jeune mère, quand, pour la première fois, dans son sein, l’enfant a tressailli.



V


Chère Marcie, je suis profondément touché de la déférence que vous accordez à mon avis, et je serais aujourd’hui plein d’orgueil, s’il y avait pour vous dans mon cœur place à un autre sentiment que l’affection. Il faut qu’en cherchant de bonne foi quelle était pour vous la meilleure destinée, j’aie rencontré juste en quelque point, car votre réponse est remplie d’une confiance qui m’honore et d’une émotion qui me pénètre. Que tout l’honneur en revienne à la vérité dont la puissance se manifeste quelquefois par les organes les plus indignes !

Mais vous allez plus loin que je ne voudrais ; en plus d’un endroit, vous avez mal saisi le sens de mes paroles (la faute en est à mon insuffisance}, ou bien votre esprit ardent et généreux s’est élancé au delà de ma pensée, et la faute en est encore à moi, car j’aurais dû prévoir qu’avec une âme comme la vôtre, il y aurait excès de force dans l’enthousiasme, comme il y avait un excès de sensibilité dans la douleur.

Non, mon amie, jamais ma pensée n’a été de vous amener à un renoncement éternel, et, si je n’espérais obtenir encore un peu de votre confiance, je serais effrayé de voir éclore en vous ce dessein extrême. Mais vous y réfléchirez et vous ne prononcerez pas un vœu téméraire, insensé, dans la position où vous êtes.

Je ne m’attribue pas tout l’honneur ni tout le danger de ce que vous appelez si gracieusement, Marcie, votre conversion. Je pense que, le hasard vous ayant conduite au couvent des Bénédictines de X…, le tableau si poétiquement tracé par vous de cette vie monastique vous a frappée plus encore que mes amicales démonstrations. Cette vie est belle en effet pour un artiste, et je conçois que vous ayez été sensible à tout ce charme mis en relief peut-être avec quelque habileté naïve pour vous séduire et vous attirer. Mais remarquez à quelles conditions cette vie est possible. Remarquez quelle faible déviation à l’orthodoxie peut la rendre tout à coup odieuse et impraticable.

Depuis longtemps, vous avez dépouillé ce vêtement des religions qu’on appelle le culte ; je ne vous ai jamais rien enseigné ni rien conseillé à cet égard. Vous ne m’avez jamais consulté et vous avez tranché librement la question, élaguant de vos croyances tout ce qui n’avait plus de pouvoir sur vous. Si j’ai essayé dernièrement d’exhumer de votre cœur tout ce que vous avez sauvé et enseveli des débris du vieil édifice, et de le rattacher aux hardies conceptions de l’édifice nouveau, c’est dans la certitude que je ne pouvais rien vous ôter ni rien vous donner ; vous êtes ce que vous vous êtes faite vous-même, selon les conseils de votre sagesse ou les nécessités de votre destinée. Que feriez-vous donc dans un couvent avec cette liberté d’examen et ce droit d’interprétation auxquels vous ne sauriez certainement plus renoncer ? Vous savez bien que la fidélité au serment ne tient pas tant à la force personnelle de l’homme qu’à la sainteté du serment en lui-même. Le jour où un vœu réputé nécessaire et sacré tombe dans le domaine de l’examen, s’il lui arrive d’être regardé comme inutile et vain, la conscience fait bien vite bon marché des formules et des solennités de l’engagement ; si le vœu est injuste ou impossible, elle sait que Dieu l’a repoussé et qu’il n’a point été enregistré dans les archives célestes ; s’il n’est que puérilement orgueilleux, s’il ne produit qu’une vertu de luxe, une superfluité de sagesse, on se flatte que Dieu pardonne la rupture et consent à l’effacer du livre divin ; en un mot, pour garder un tel vœu, il faut croire aveuglément et s’incliner devant les mystères du dogme, ou bien il faut s’être formulé un dogme personnel tellement éclairé, tellement épuré, tellement acceptable, qu’on ne craigne plus d’avoir à y revenir et à le renverser pour le premier perfectionnement venu. Or, vous n’êtes, Marcie, ni dans le premier ni dans le second cas. Votre catholicisme est tombé dans les ténèbres du doute. Votre christianisme est à son aurore de foi et de certitude. Vous cherchez la lumière et l’enseignement, vous ne les trouverez point chez moi. Mais, si vous les cherchez au couvent, vous les y trouverez encore moins, car on abaissera sur votre visage un voile épais, et l’on vous dira que ce voile doit fermer à jamais les yeux de votre corps au spectacle des passions humaines, et ceux de votre intelligence à l’esprit de la lettre sacrée. Vous le promettriez en vain, l’intelligence transplantée sur certaines hauteurs ne peut plus redescendre. Quoique les cimes soient perdues dans les nuages, elle les préférera désormais au séjour de la terre. Elle se précipiterait en vain, tête baissée, dans de muets abîmes, elle en ressortirait bientôt, ou ébranlerait son refuge dans les convulsions terribles de son agonie.

Enfin, vous le savez, vous le déclarez vous-même, vous ne pouvez rentrer sous cette loi du passé. Votre désir d’être religieuse s’exprime comme un regret parce que vous sentez qu il faudrait porter dans le cloître une âme aveugle et soumise ; mais ce que vous semblez vous proposer, ce vœu d’abstinence que vous êtes tentée violemment, dites-vous, de prononcer dans le secret de votre cœur, afin de mettre entre les vaines espérances et vous une barrière insurmontable, me paraît un remède pire que la mort.

D’abord, je vois dans votre avenir beaucoup de fondement à réaliser ces espérances de mariage et de maternité que je n’appellerai pas vaines, car elles sont justes et saintes, et Dieu sans doute les exaucera. Ensuite, je sais que, s’il ne le fait pas, il vous en dédommagera magnifiquement ; car la vertu trouve sa récompense en elle-même et en Dieu, qui sont une seule et même essence divine. Il vous fera entrer dans une voie de perfection que vous devez attendre et accepter, et non provoquer par l’impatience. Vous connaîtrez alors ces joie suprêmes de la sagesse victorieuse, ces mâles voluptés de l’abstinence, dont parle un grand écrivain moderne. Cette quiétude de l’âme, cette force du sentiment et de l’intelligence dans la vie ascétique, sont à coup sûr la condition la plus noble et la plus précieuse que l’esprit humain puisse attendre. Mais c’est une destinée d’exception, une sorte de prêtrise libre et sublime que Dieu consacre dans le mystère, en versant sur certaines têtes d’élite tous les parfums de son amour, tous les bienfaits de son adoption. Mais où seront ceux qui oseront prétendre à cette intimité avec la perfection céleste, à cette fusion avec l’infini, sans avoir mérité de telles faveurs par de rudes combats, par de longues souffrances ? Quel esprit audacieux s’imaginera qu’il suffit d’entrer dans le temple et de soulever le voile du sanctuaire pour embrasser la divinité ! Il faut passer bien des jours et bien des nuits à genoux sur les marches du parvis, il faut avoir affronté bien des soleils dévorants, essuyé bien des pluies glacées, avoir été battu par l’orage, courbé jusqu’à terre par le vent, ou bien il faut n’avoir pas eu un instant de faiblesse, une heure de langueur et de doute dans sa vie ; il faut n’avoir rien commis ou tout expié, pour oser se présenter à la communion intime de la haute sagesse et de la haute piété. Si telle est votre ambition, Marcie, songez que c’est une ambition subite, ardente, audacieuse, et qu’à votre point de vue religieux et philosophique, il n’est peut-être donné aujourd’hui à dix personnes de réaliser. Ces épreuves terribles que les prêtres de Memphis faisaient subir à leurs adeptes avant de leur révéler les mystères sacrés sont une image de la persévérance et de l’humilité qui devraient préluder à de telles initiations.

D’ailleurs, il faudrait savoir si de semblables résolutions sont possibles à soutenir sans le concours des circonstances extérieures, sans une règle, sans une volontaire captivité, sans l’appareil des monastères, sans la consécration du vœu formulé, sans l’appui, l’aide et la force toujours éveillée d’une autorité matérielle solidaire envers le monde. L’Église catholique a jugé ces contraintes domestiques et sociales nécessaires à l’observation des vœux, et, voulant admettre tous ses lévites à l’état sublime de virginité, elle a dû procéder par tous les moyens pour éviter le scandale des chutes ou pour cacher le désespoir des regrets.

Il ne m’appartient pas d’examiner une question aussi grave que serait celle de la nécessité de ce vœu chez le prêtre. Pour ma part, j’y ai toujours cru, même dans les plus superbes jours d’examen et de doute ; mais, outre que je n’oserais rien trancher à cet égard, il n’importe aucunement à notre sujet. Vous voulez disposer de votre sort par un vœu séculier, en dehors d’une religion formulée. Je crois que la chose n’est ni utile ni possible. Permettez-moi d’ailleurs de vous dire, Marcie, que ces volontés extrêmes, ces aveugles élans vers un but auquel il na faudrait songer qu’en frissonnant, ne sont pas la marque certaine d’une véritable guérison. Ce sont des rayons de soleil vers la fin de l’orage, des fleurs épanouies aux approches du printemps. Mais il y aura encore des bourrasques terribles, il y aura de sombres nuits d’hiver. Tenez-vous en garde contre ces réactions, vous ne les éviterez pas ; sachez les supporter sans désespoir de voir renaîtra le calme et recommencer l’été. Combien ne seriez-vous pas troublée et épouvantée si de nouvelles crises survenaient après un serment où votre conscience et votre raison se trouveraient engagées au delà de vos forces ! Ne jurez pas, Marcie, ne jurez pas ! Le destin peut sourire et la vie venir comme une coupe de miel s’offrir à vos lèvres pures. Aliéner la liberté de répondre aux secrets desseins d’une Providence dont vous n’avez pas le droit de douter, ce serait presque un crime. Je ne vous ai cité l’exemple d’Arpalice que pour vous montrer quelles douceurs peut offrir le célibat quand on a de fortes raisons pour s’y dévouer ; mais ces raisons n’existent pas pour vous, et vous n’avez pas conservé la foi naïve qui animait cette jeune fille : vos principes doivent vous suggérer des desseins moins romanesques, mais plus réfléchis. De toutes les résolutions, la plus héroïque est justement celle que vous avez à suivre. Il s’agit d’attendre, et c’est en effet ce que l’homme supporte le plus difficilement dans toutes les positions. Agir contre sa souffrance ne demande que de l’énergie ; la subir quand on ne peut agir contre elle, c’est le fait de la force. Il est aisé, dans un jour d’enthousiasme, de disposer de soi et de sacrifier un avenir qui se présente sous la forme d’un rêve. Mais gouverner ses passions et ses volontés, jour par jour, heure par heure, recommencer chaque matin un ouvrage menacé et troublé chaque jour, reprendre au réveil une chaîne pesante, s’endormir tous les soirs en rattachant les anneaux de cette chaîne sans cesse brisée, ne se haïr et ne s’enorgueillir jamais, prendre patience avec soi-même, tendre le dos aux coups de la tempête en ne désespérant jamais de toucher le port, c’est là une grande tâche, et ne croyez pas que vous pussiez la supporter si on vous ôtait le désir d’un état plus doux. Vous tomberiez dans une inertie dont la nature a horreur et contre laquelle elle proteste en retournant au néant. Si vous n’aviez pas cette espérance parfois amère et irritante, votre souffrance ne se sentirait pas ennoblie. Allez, la souffrance est bonne, la douleur est sainte quand on sait les accepter comme des épreuves venant d’en haut. Il est également coupable d’en provoquer et d’en éviter les atteintes. Le destin n’est impitoyable qu’à ceux qui entrent en révolte contre lui.

Et, après tout, soyez de bonne foi. Cet état de l’âme où la douceur de l’espoir et le stoïcisme de l’abnégation tiennent la balance égale n’est pas dépourvu de joies secrètes et de mystérieux triomphes. Il y a de chastes rêves où l’objet des regrets et des désirs apparaît sous des formes angéliques, plus beau mille fois qu’il ne le fut ou qu’il ne le sera dans la vie réelle. Il y a des mouvements de fierté légitime où le témoignage d’une conscience pure nous défend et nous venge de la vaine compassion d’un monde insensé. Il y a surtout des heures d’effusion où l’âme, victorieuse de ses épreuves, croit sentir le regard de Dieu se poser doucement sur elle et l’inonder d’une chaleur vivifiante. Ces lueurs sont fugitives ; elles traversent rarement nos ténèbres. Telle est la volonté du ciel. Nul homme ne voudrait vivre et souffrir avec ses semblables s’il lui suffisait de se retirer du bruit et de se mettre à genoux pour recevoir l’ineffable rosée de l’amour. Mais à ceux qui acceptent la vie d’ici-bas telle qu’elle est imposée, à ceux qui boivent humblement un calice inévitable, Dieu se manifeste assez souvent et assez sensiblement pour que l’âme attristée se ranime, tressaille, s’attendrisse et continue sa route sur le dur sentier en se disant que Dieu la regarde et ne la laissera pas périr.

Ô mon Dieu, ô lumière, ô sagesse, d’amour ! quand ton esprit passe, quelles sont ces larmes inattendues que le parfum d’un lis ou le chant d’un insecte attirent sur nos paupières desséchées ? Après nos nuits d’angoisse, quand la sagesse humaine, lasse d’arguments sans conviction et de conseils sans puissance, tombe vaincue et brisée sous le poids de nos douleurs, quel est ce frisson inconnu qui parcourt nos veines et ce réveil de la confiance qui lève impérieusement nos bras vers toi, comme si nous avions senti ton souffle agiter l’univers ? Pourquoi le vent qui froisse les roseaux et courbe les saules emporte-t-il notre angoisse comme une feuille sèche qui se perd dans l’espace ? Quel pouvoir la brise du crépuscule a-t-elle sur mon esprit et sur mes sens ? Pourquoi cette étoile qui va s’éteindre jette-t-elle tout à coup un éclat si vif, que mon espoir s’envole vers elle et me fait bondir d’une joie insensée ? Qu’y a-t-il de commun entre ce soleil perdu dans les abîmes de l’infini et moi, atome indiscernable, rampant à la surface d’un monde roulant dans les ténèbres ? Ô étoile, me verrais-tu, me connaîtrais-tu, m’aimerais-tu ? Ô vent du matin, est-ce à moi que tu parles ? Ô mes yeux, quelle main invisible a rouvert vos sources taries ? Ô mes bras, quels fantômes avez-vous cru embrasser en vous dressant tout à coup vers le ciel ?…

Ô Marcie ! certains élans de l’âme, rapides comme l’éclair et vagues comme l’aube, suffisent à calmer ces lentes douleurs qui nous rongent, à faire crouler cette montagne de plaintes et d’ennuis si péniblement entassée durant nos lâches révoltes. Nous ne voyons pas d’où découle le baume, nous ne pouvons conserver la manne divine au delà du temps nécessaire pour ranimer nos forces et nous empêcher de mourir ; mais elle tombe chaque jour dans le désert ; et, quand nous doutons de la main qui la verse, c’est quand nous avons négligé de l’invoquer, c’est quand nous avons oublié de purifier le vase que le Seigneur a commandé de tenir toujours prêt à recevoir ses dons.

Marcie, ne promettez pas, demandez ; ne refusez pas, acceptez ; ne doutez pas, priez.



VI


Les femmes, dites-vous, ne sont pas philosophes et ne peuvent pas l’être. Si vous ramenez le mot de philosophie à son sens primitif, amour de la sagesse, je crois que vous pouvez, que vous devez cultiver la philosophie. Je sais qu’aujourd’hui on donne le titre de philosophes aux hommes les moins voués à la pratique de la force et de la vertu. Il suffit qu’on ait étudié ou professé la science des sages, ou seulement qu’on ait rêvé quelque système de législation fantastique, pour être gratifié du titre que portèrent Aristote et Socrate. Mais l’œuvre de la philosophie est ouverte à vos regards, et vous pouvez y puiser tous les secours dont votre âme a besoin. C’est une œuvre immense, éternelle ; une sorte d’encyclopédie de l’intelligence commencée avec le monde, et à laquelle le progrès de chaque siècle, résumé par la parole ou l’action de ses grands hommes, vient apporter son tribut de matériaux. Ce travail ne finira qu’avec la race humaine, et il faudrait nier la raison et la vérité avant de prouver que cette seule vraie richesse, ce seul légitime héritage de l’humanité n’est accessible qu’à certains élus. Chaque âge, chaque sexe, chaque position sociale y doit trouver un aliment proportionné à ses forces et à ses besoins. On enseigne la philosophie aux jeunes garçons ; on devrait nécessairement l’enseigner aux jeunes filles.

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu : car au-dessus de la nature humaine je ne conçois que la nature divine ; et, comme cette divinité terrestre serait difficile à justifier dans ses écarts et dans ses erreurs, je craindrais fort de voir bientôt la douce obéissance, naturellement inspirée par l’être qu’on aime le mieux, se changer en haine instinctive qu’inspire celui qu’on redoute le plus. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. Réciproquement l’erreur affreuse de la promiscuité est soutenue par les hommes qui défendent l’égalité de nature chez la femme. De sorte que deux vérités incontestables, l’égalité des sexes et la sainteté de leur union légale, sont compromises de part et d’autre par leurs propres champions. Les aphorismes maladroits de la supériorité masculine n’ont pris cette âcreté, je vous l’ai dit, qu’à cause des prétentions excessives de l’indépendance féminine.

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles ; mais, si la femme n’est pas destinée à sortir de la vie privée, ce n’est pas à dire qu’elle n’ait pas la même dose et la même excellence de facultés applicables à la vie qui lui est assignée. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue, il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès, Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

Non, Marcie, loin de moi, loin de vous cette pensée que vous n’êtes pas apte à concevoir et à pratiquer la plus haute sagesse que les hommes aient pratiquée ou conçue. La précipitation de vos desseins, l’ardeur de vos pensées inquiètes ne prouvent rien sinon que vous avez une âme forte et que vous n’avez pas encore trouvé la nourriture qu’elle réclame. Cherchez-la dans les livres sérieux. Appliquez-vous à les comprendre, et, si vous sentez quelquefois vos facultés rebelles, sachez bien qu’elles sont ainsi par inexpérience et non par impuissance. Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur. La famille, témoin équitable et juge désintéressé, porte son jugement et son respect exclusivement sur celui des époux qui se montre le plus sage et le plus attaché à la vertu. La haine du despote s’en accroît, et souvent la loi est forcée d’intervenir pour soustraire à ses fureurs une victime épuisée.

Pour autoriser cet oubli des devoirs et pour empêcher la femme d’accaparer par sa vertu l’ascendant moral sur la famille et sur la maison, l’homme a dû trouver un moyen de détruire en elle le sentiment de la force morale, afin de régner sur elle par le seul fait de la force brutale ; il fallait étouffer son intelligence ou la laisser inculte. C’est le parti qui a été pris. Le seul secours moral laissé à la femme fut la religion, et l’homme, s’affranchissant de ses devoirs civils et religieux, trouva bien que la femme gardât le précepte chrétien de souffrir et se taire.

Le préjugé qui interdit aux femmes les occupations sérieuses de l’esprit est d’assez fraîche date. L’antiquité et le moyen âge ne nous offrent guère, que je sache, d’exemples d’aversion et de systèmes d’invectives contre celles qui s’adonnent aux sciences et aux arts. Au moyen âge et à la renaissance, plusieurs femmes d’un rang distingué marquent dans les lettres. La poésie en compte plusieurs. Les princesses sont souvent versées dans les langues anciennes, et il y a un remarquable contraste entre les ténèbres épaisses où demeure le sexe et les vives lumières dont les femmes de haute condition cherchent à s’éclairer. Ces honorables exceptions n’excitent aucune haine chez les contemporains, et sont, au contraire, mentionnées par les écrivains de leur siècle sur un pied d’égalité qui serait à tort ou à raison fort contesté dans les mœurs littéraires d’aujourd’hui. Les chefs de famille avaient-ils autrefois plus de gravité et de justice ? La foi religieuse leur inspirait-elle des sentiments plus doux et plus nobles envers leurs épouses ? Je le pense ; la loi de l’Église fondée sur les impérieux préceptes de saint Paul n’a jamais été réclamée par les maris avec plus d’âpreté que depuis la transgression de toutes les autres lois de l’Église et l’oubli de tous les autres apôtres. Quelque éloigné qu’on fût déjà, il y a cinq cents ans, de l’esprit du christianisme, l’esprit public issu et formé de cette philosophie chrétienne commandait aux hommes l’accomplissement de leurs devoirs domestiques. Le mari est aisément absolu lorsqu’il est juste et bon. La femme obéit instinctivement à ce qu’elle aime : esclave tendre et infatigable de ses enfants au berceau, comment ne serait-elle pas soumise volontairement à des conseils sages et affectueux ? Il est certain que le lien de la famille a été en se relâchant avec les époques de brillantes corruptions, et le xviiie siècle a porté une atteinte mortelle à la dignité du lien conjugal.

La principale raison de ce fait est l’énervement du caractère viril déjà préparé sous les règnes précédents, et consommé sous le long et paisible règne de Louis XV. Jusque-là, le système de guerres continuelles qui opposait des obstacles matériels au développement de l’esprit humain, a tenu la généralité des deux sexes dans une ignorance à peu près égale. La marche de la science et de la philosophie n’est pas suspendue, mais quelques élus seulement peuvent s’arracher aux préoccupations politiques, s’isoler et cultiver le champ sublime sur des hauteurs inaccessibles à la foule. Les agitations sociales, ici les croisades, plus loin les guerres de schisme, emportent l’homme loin de ses pénates, et laissent à la tête de la famille la femme investie d’une autorité non contestée ; si ses attributions sont considérables, si son rôle est important dans la société, l’instruction qu’elle peut avoir acquise est d’un avantage réel pour la fortune et la dignité de son époux.

Bruyamment occupé au dehors, il aime dans ses heures de loisir et de calme à trouver ses affaires bien gouvernées et ses enfants bien élevés. Le pauvre voit régner sous son humble toit l’économie, sa seule richesse, et sourit au gouvernement humble et laborieux de sa compagne. Ainsi, là où la femme remplit ses vrais devoirs, l’homme, loin d’y apporter obstacle et de se livrer à cette basse jalousie d’autorité domestique qu’engendre l’oisiveté, applaudit aux travaux de son associée, ministre solidaire de ses véritables intérêts.

Mais la guerre est suspendue. La tolérance étouffe heureusement les guerres de religion. La lumière se répand sur les masses. Le despotisme à son déclin jette une dernière clarté sur le monde étonné de se sentir si enchaîné et si libre à la fois. La fermentation des esprits apporte dans les idées un désordre effrayant. L’impunité du vice entraîne ceux-ci, le progrès de la raison attire ceux-là. Chacun obéit à ses instincts et à ses sympathies ; car, jusque-là, il a fallu étouffer instincts et sympathies pour défendre l’existence matérielle que l’industrie commence à affranchir des luttes sociales. Une crise providentielle terrible et magnifique va entraîner l’humanité dans une nouvelle phase de vie. Les croyances religieuses cherchent à se dégager de leurs langes, le sentiment de l’indépendance bouillonne dans toutes les veines, le règne de la vérité s’annonce à l’horizon. Mais, dans son empressement, la société, arrachée à son repos et à ses songes de ténèbres, se précipite dans des voies encore sombres, et son salut se prépare au sein d’une déplorable confusion. La lutte du passé et de l’avenir s’engage sur tous les points. L’homme ne doit conquérir son domaine qu’au prix de son sang et de ses sueurs. Les institutions sont ébranlées, les mœurs se corrompent odieusement. Le volcan verse par ses mille cratères la fange immonde et la lave brûlante qui vont labourer la terre et féconder son sein glacé. Combien d’années de crimes et d’héroïsme, d’abjection et de grandeur, jointes aux années déjà écoulées depuis que le volcan est en fusion, faudrait-il encore subir avant d’atteindre au résultat de tant de fatigues et d’efforts ? Nous ne le savons pas, mais nous voyons que l’œuvre marche et que rien ne l’entrave. Espérons, et, pour nous aider au courage, tâchons de comprendre et de constater l’état des mœurs depuis que cette révolution est en travail.


1837.