Lettres à Mademoiselle Jodin/15

Lettres à Mademoiselle Jodin
Lettres à Mademoiselle Jodin, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierŒuvres complètes de Diderot, XIX (p. 406-407).


XV

À LA MÊME.
1769.

Je ne saurais vous dire combien je suis satisfait de la manière dont vous en usez avec madame votre mère. Si vous étiez là, je vous embrasserais de tout mon cœur, car j’aime les enfants qui ont de la sensibilité et de l’honnêteté. Vous la mettez au courant de ses affaires. Quinze cents francs nets sont plus que suffisants pour lui faire une vie aisée. Je lui viens de déclarer même avec un peu de dureté qu’elle n’obtiendra rien ni de vous ni de moi au delà de cette somme, et que s’il arrive que par mauvais arrangement, esprit de dissipation, ou autrement, elle se constitue dans de nouvelles dettes, ce sera tant pis pour elle ; j’espère qu’elle y regardera.

Votre oncle, permettez que je vous le dise, est un fieffé maroufle qui s’est mis en tête de la brouiller avec vous du moment où on lui a déclaré qu’elle n’était plus en état de le nourrir. Il lui reproche des dépenses qu’elle n’a faites que pour lui, des sociétés ou qu’elle n’a point eues, ou qu’il lui a menées lui-même. J’ai été profondément indigné de la lettre qu’il vous a écrite ; c’est un ingrat. Celle où il vous fait juge de ses procédés et de ceux de votre mère est un insolent persiflage qui ne mérite de votre part que le silence ou la réponse la plus verte. Il vint chez moi, il y a quelques jours ; je lui reprochai la noirceur qu’il y avait à brouiller avec une fille une mère qui l’avait comblé d’amitié. Il s’en défendit ; il entassa mensonges sur mensonges ; je lui mis votre lettre, ou plutôt celle qu’il vous avait écrite, sous le nez ; il resta confondu, il balbutia, et tandis qu’il balbutiait, je le pris par les épaules, et le chassai comme un gueux.

Vous eûtes pitié de sa fille, votre nièce, et vous laissâtes des nippes, du linge et quelque argent pour faciliter son entrée dans un couvent. L’argent a été mangé, les nippes vendues, et la pauvre créature est sans vêtements, sans pain, sans ressources, exposée à mourir de faim dans une chambre où on l’enferme toute seule. Cet état misérable et les suites qu’il peut amener me déchirent l’âme. Ce n’est pas le père, qu’il faut abandonner au sort qu’il mérite, ce n’est pas la mère, qui ferme cruellement les yeux sur la misère de son enfant, qu’il faudrait soulager ; c’est cette enfant. Mademoiselle, faites une bonne action, faites une action que vous puissiez vous rappeler toute votre vie avec satisfaction. Tendez la main à cette enfant. Il ne faut sacrifier à cela que ce qu’un domino un peu orné pourrait vous coûter pour un bal de parade. Privez-vous d’une partie de plaisir, d’un ajustement, d’une fantaisie coûteuse, et votre nièce vous devra la vie, l’honneur, le bonheur de sa vie.

Si vous joignez cette bonne action au bon procédé que vous avez avec votre mère, vous serez vraiment respectable à mes yeux, plus respectable que bien des femmes fières de la régularité de leurs mœurs, et qui croient avoir tout fait quand elles se sont sauvées de la galanterie.

Présentez mon respect à M. le comte, faites son bonheur, puisqu’il veut bien se charger de faire le vôtre. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Nous nous réjouirons toujours de vos succès.