Lettres à Mademoiselle Jodin/01

Lettres à Mademoiselle Jodin
Lettres à Mademoiselle Jodin, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierŒuvres complètes de Diderot, XIX (p. 381-384).


I

À MADEMOISELLE JODIN, À VARSOVIE.


21 août 1765.

J’ai lu, mademoiselle, la lettre que vous avez écrite à madame votre mère. Les sentiments de tendresse, de dévouement et de respect dont elle est remplie ne m’ont point surpris ; vous êtes un enfant malheureux, mais vous êtes un enfant bien né. Puisque vous avez reçu de la nature une âme honnête, connaissez tout le prix du don qu’elle vous a fait, et ne souffrez pas que rien l’avilisse. Je ne suis pas un pédant, je me garderai bien de vous demander une sorte de vertus presque incompatibles avec l’état que vous avez choisi, et que des femmes du monde, que je n’en estime ni ne méprise davantage pour cela, conservent rarement au sein de l’opulence, et loin des séductions de toute espèce dont vous êtes environnée. Le vice vient au-devant de vous, elles vont au-devant du vice ; mais songez qu’une femme n’acquiert le droit de se défaire des lisières que l’opinion attache à son sexe que par des talents supérieurs et les qualités d’esprit et de cœur les plus distinguées. Il faut mille vertus réelles pour couvrir un vice imaginaire. Plus vous accorderez à vos goûts, plus vous devez, être attentive sur le choix des objets. On reproche rarement à une femme son attachement pour un homme d’un mérite reconnu. Si vous n’osez avouer celui que vous aurez préféré, c’est que vous vous en mépriserez vous-même, et quand on a du mépris pour soi, il est rare qu’on échappe au mépris des autres. Vous voyez que pour un homme qu’on compte entre les philosophes, mes principes ne sont pas austères : c’est qu’il serait ridicule de proposer à une femme de théâtre la morale des capucines du Marais. Travaillez surtout à perfectionner votre talent ; le plus misérable état, à mon sens, est celui d’une actrice médiocre.

Je ne sais pas si les applaudissements du public sont très-flatteurs, surtout pour celle que sa naissance et son éducation avaient moins destinée à les recevoir qu’à les accorder, mais je sais que ses dédains ne doivent être que plus insupportables pour elle. Je vous ai peu entendue, mais j’ai cru vous reconnaître une grande qualité qu’on peut simuler peut-être à force d’art et d’étude, mais qui ne s’acquiert pas ; une âme qui s’aliène, qui s’affecte profondément, qui se transporte sur les lieux, qui est telle ou telle, qui voit et qui parle à tel ou tel personnage. J’ai été satisfait lorsque, au sortir d’un mouvement violent vous paraissiez revenir de fort loin et reconnaître à peine l’endroit d’où vous n’étiez pas sortie et les objets qui vous environnaient. Acquérez de la grâce et de la liberté, rendez toute votre action simple, naturelle et facile. Une des plus fortes satires de notre genre dramatique, c’est le besoin que l’acteur a du miroir. N’ayez point d’apprêt ni de miroir, connaissez la bienséance de votre rôle et n’allez point au delà. Le moins de gestes que vous pourrez ; le geste fréquent nuit à l’énergie et détruit la noblesse. C’est le visage, ce sont les yeux, c’est tout le corps qui doit avoir du mouvement et non les bras. Savoir rendre un endroit passionné, c’est presque ne rien savoir ; le poëte est pour moitié dans l’effet. Attachez-vous aux scènes tranquilles, ce sont les plus difficiles ; c’est là qu’une actrice montre du goût, de l’esprit, de la finesse, du jugement, de la délicatesse quand elle en a. Étudiez les accents des passions, chaque passion a les siens, et ils sont si puissants qu’ils me pénètrent presque sans le secours de la parole. C’est la langue primitive de la nature. Le sens d’un beau vers n’est pas à la portée de tous ; mais tous sont affectés d’un long soupir tiré douloureusement du fond des entrailles ; des bras élevés, des yeux tournés vers le ciel, des sons inarticulés, une voix faible et plaintive, voilà ce qui touche, émeut et trouble toutes les âmes. Je voudrais bien que vous eussiez vu Garrick jouer le rôle d’un père qui a laissé tomber son enfant dans un puits. Il n’y a point de maxime que nos poëtes aient plus oubliée que celle qui dit que les grandes douleurs sont muettes. Souvenez-vous-en pour eux, afin de pallier, par votre jeu, l’impertinence de leurs tirades. Il ne tiendra qu’à vous de faire plus d’effet par le silence que par leurs beaux discours.

Voilà bien des choses et pas un mot du véritable sujet de ma lettre. Il s’agit, mademoiselle, de votre maman. C’est, je crois, la plus infortunée créature que je connaisse. Votre père la croyait insensible à tous événements, il ne la connaissait pas assez. Elle a été désolée de se séparer de vous, et il s’en fallait bien qu’elle fût remise de sa peine lorsqu’elle a eu à supporter un autre événement fâcheux. Vous me connaissez, vous savez qu’aucun motif, quelque honnête qu’on put le supposer, ne me ferait pas dire une chose qui ne serait pas dans la plus exacte vérité. Prenez donc à la lettre ce que vous allez apprendre. Elle était sortie ; pendant son absence on a crocheté sa porte et on l’a volée. On lui a laissé ses nippes heureusement ; mais on a pris ce qu’elle avait d’argent, ses couverts et sa montre. Elle en a ressenti un violent chagrin, et elle en est vraiment changée. Dans la détresse où elle s’est trouvée, elle s’est adressée à tous ceux en qui elle a espéré trouver de l’amitié et de la commisération, mais vous avez appris par vous-même combien ces sentiments sont rares, économes et peu durables, sans compter qu’il y a, surtout en ceux qui ne sont pas faits à la misère, une pudeur qui les retient et qui ne cède qu’à l’extrême besoin. Votre mère est faite autant que personne pour sentir toute cette répugnance ; il est impossible que les modiques secours qui lui viennent puissent la soutenir. Nous lui avons offert notre table pour tous les jours et nous l’avons fait, je crois, d’assez bonne grâce pour qu’elle n’ait point souffert à l’accepter ; mais la nourriture, quoique le plus pressant des besoins, n’est pas le seul qu’on ait. Il serait bien dur qu’on ne lui eût laissé ses nippes que pour s’en défaire. Elle luttera le plus qu’elle pourra, mais cette lutte est pénible, elle ne dure guère qu’aux dépens de la santé, et vous êtes trop bonne pour ne pas la prévenir ou la faire cesser. Voilà le moment de lui prouver la sincérité des protestations que vous lui avez faites en la quittant. Il m’a semblé que mon estime ne vous était pas indifférente ; songez, mademoiselle, que je vais vous juger, et ce n’est pas, je crois, mettre cette estime à trop haut prix que de l’attacher aux procédés que vous aurez avec votre mère, surtout dans une circonstance telle que celle-ci. Si vous avez résolu de la secourir comme vous le devez, ne la laissez pas attendre. Ce qui n’est que d’humanité pour nous est de premier devoir pour vous ; ce n’est pas assez que de prêcher la bonté, il faut être bonne ; il ne faut pas qu’on dise que sur les planches et dans la chaire, l’acteur et le docteur de Sorbonne sont également soigneux de recommander le bien et habiles à se dispenser de le faire. J’ai le droit par mon âge, par mon expérience, l’amitié qui me liait avec monsieur votre père, et l’intérêt que j’ai toujours pris à vous, d’espérer que les conseils que je vous donnerai sur votre conduite et votre caractère ne seront point mal pris. Vous êtes violente ; on se tient à distance de la violence, c’est le défaut le plus contraire à votre sexe, qui est complaisant, tendre et doux. Vous êtes vaine ; si la vanité n’est pas fondée, elle fait rire ; si l’on mérite en effet toute la préférence qu’on s’accorde à soi-même, on humilie les autres, on les offense. Je ne permets de sentir et de montrer ce qu’on vaut que quand les autres l’oublient jusqu’à nous manquer. Il n’y a que ceux qui sont petits qui se lèvent toujours sur la pointe des pieds. J’ai peur que vous ne respectiez pas assez la vérité dans vos discours. Mademoiselle, soyez vraie, faites-vous en l’habitude ; je ne permets le mensonge qu’au sot et au méchant ; à celui-ci pour se masquer, à l’autre pour suppléer à l’esprit qui lui manque. N’ayez ni détours, ni finesses, ni ruses, ne trompez personne ; la femme trompeuse se trompe la première. Si vous avez un petit caractère, vous n’aurez jamais qu’un petit jeu. Le philosophe, qui manque de religion, ne peut avoir trop de mœurs. L’actrice, qui a contre ses mœurs l’opinion qu’on a conçue de son état, ne saurait trop s’observer et se montrer élevée. Vous êtes négligente et dissipatrice ; un moment de négligence peut coûter cher, le temps amène toujours le châtiment du dissipateur. Pardonnez à mon amitié ces réflexions sévères. Vous n’entendrez que trop la voix de la flatterie. Je vous souhaite tout succès. Je vous salue et finis sans fadeur et sans compliment.