Lettres à Falconet/5

Lettres à Falconet
Lettres à Falconet, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXVIII (p. 93-126).


IV


Février 1766.


J’ai suivi le conseil que vous m’avez donné. J’ai repris vos lettres : je les ai placées devant moi, et j’ai écrit à mesure que je les lisais. Si je n’ai pas répondu à tout, ce n’est ni dissimulation, ni finesse, ni même insuffisance ; c’est inadvertance pure. Si vous connaissiez mes amis avec qui je ferraille sans cesse, ils vous diraient tous que personne n’avoue plus franchement que moi une bonne botte bien appliquée. Je vous présenterai mes idées isolées les unes des autres, parce que ce sera vous épargner la peine de les découdre. Je vous les présenterai d’une manière courte, sèche et abstraite, parce que, sous cette forme, elles en donneront peut-être moins de prise à votre subtilité. Je les dépouillerai de tout le faste oratoire, parce que vous êtes ombrageux, et que ma cicéronerie pourrait vous mettre en méfiance. Il n’y en a presque aucune qui n’eût échauffé mon âme et pris une teinte de pathétique ; mais on risque de vous faire rire, en cherchant à vous faire pleurer. Vous êtes le plus maudit adversaire qu’on puisse avoir en tête. J’ai voulu essayer ce qu’on obtiendrait de vous en s’abandonnant à votre discrétion, et si vous auriez la lâcheté de battre un homme qui se couche à terre ; car c’est se coucher à terre que de s’assujettir à la méthode scolastique et sentencieuse dans une affaire de verve, de sentiment et d’enthousiasme.

Tout ce qui tend à émouvoir le cœur et à élever l’âme ne peut qu’être utile à celui qui travaille. Or, le sentiment de l’immortalité ; le désir de s’illustrer chez la postérité ; de faire l’admiration et l’entretien des siècles à venir ; d’obtenir après sa mort les mêmes honneurs que nous rendons à ceux qui nous ont précédés ; de fournir une belle ligne à l’historien, d’inscrire aussi son nom à côté de ceux que nous ne prononçons jamais sans verser une larme, sans pousser un soupir, sans éprouver le regret ; de nous assurer les bénédictions que nous avons tant de plaisir à donner aux Sully, aux Henri IV, à tous les bienfaiteurs du genre humain, tend à émouvoir le cœur, à enflammer l’esprit, à élever l’âme, à mettre en jeu tout ce que j’ai reçu d’énergie. Donc, etc.

Archimède ordonna que l’on gravât sur son tombeau la sphère inscrite au cylindre.

On ne porte guère en soi le sentiment de s’immortaliser sans la conscience de quelque talent rare. Ce sentiment est grand ; il est honnête, même dans l’homme médiocre. Il est naturel au grand homme ; c’est une portion de son apanage, qu’il ne peut négliger sans un mépris cruel de l’espèce humaine.

Parmi toute cette canaille qui est à naître, et qui naîtra toutefois votre égal, votre supérieur, peut être au moins un juge, un poëte, un artiste, un ministre, un souverain digne de vous.

Lorsque, sur la garantie de tout un siècle éclairé qui m’environne, je puis m’écrier aussi : Non omnis moriar, que je laisse après moi la meilleure partie de moi-même, que les seuls instants de ma vie dont je fasse quelque cas sont éternisés, il me semble que la mort en a moins d’amertume.

Parmi tant d’idées superstitieuses dont on a entêté les hommes, je suis toujours surpris qu’on ne leur ait pas persuadé qu’ils entendraient sans cesse sous la tombe le jugement qu’ils auraient mérité : l’homme de bien, la voix de la louange et du regret ; le méchant, la voix de l’anathème et de l’exécration.

Ma comparaison du concert lointain est douce, dites-vous, mais elle n’est pas juste ; pour la faire juste, il aurait fallu dire : J’entends un concert lointain. Eh bien ! soyez content, je l’entends. Tous les grands hommes l’ont entendu ; il ne tient qu’à moi de vous le faire entendre. Écoutez, Falconet, lorsque votre Pygmalion aura passé aux siècles à venir, voici ce qu’ils en diront…[1], mon éloge est celui du présent et de l’avenir.

Vous continuez : Quoi ! n’y a-t-il que cette foule d’adorateurs futurs et illimités qui puisse vous satisfaire ? Je ne dis pas cela, je n’en exclus aucun, et pourquoi exclurais-je ceux qui ne sont pas ? Est-ce que si vous avez fait un ouvrage aussi parfait que le Gladiateur, ce n’est pas l’éloge de la postérité que vous entendez dans celui d’Agasias ? Agasias n’est plus, mais son ouvrage achevé, était-il ridicule qu’au milieu des acclamations des Athéniens, il discernât la voix de Falconet qui n’était pas encore ?

On savait assez de son temps qu’Agasias avait fait le Gladiateur, et soyez sûr, mon ami, que ce n’est pas pour son siècle qu’il écrivit au pied de sa statue : ΑΓΑΣΙΑΣ ΕΠΟΙΕΙ. Voilà l’âme, voilà la grande âme. Comme l’œil et l’esprit qui s’élancent jusqu’aux étoiles fixes, elle se porte dans la durée et dans l’espace à des intervalles immenses. Si vous connaissiez alors sa joie, son tressaillement, son ivresse ! Mais vous la connaissez.

On plaignait Épaminondas de mourir sans enfants : « Que dites-vous ? répliqua-t-il d’une voix moribonde ; et Leuctres et Mantinée mes deux filles ! » Voilà, mon ami, la famille dans laquelle il avait vécu, et dans laquelle il se voyait survivre avec joie.

Je vous prie, mon ami, de lire cela à des femmes, et vous me direz si elles ont ri. Je sais bien que dans leurs plus grands écarts d’orgueil, leur imagination ne va point au-delà de leur vie. Vous avez très-bien dit : Les femmes en général, ainsi que bien des hommes, ne laissent rien à la postérité. Quand elles ne sont plus c’est omnino. Sur quoi diable compteraient-elles dans ce pays-là ?

Pourquoi ne vous êtes-vous pas toujours chargé de répondre vous-même à vos objections ? Vous ne m’auriez rien laissé à dire.

Insatiables philosophes, nous dites-vous, appréciateurs simulés des vrais biens, vous jouissez de Junon, et vous courez encore après la nuée. Hélas ! mon ami, laissez faire l’homme, il fait bien ; c’est son fort que d’être plus heureux en embrassant la nuée qu’entre les bras de Junon. Je dispose de la nuée ; et Junon dispose de moi. Pensez-y bien, et vous verrez que la nuée est aussi réelle et plus douce que la déesse.

Eh ! combien de fois le rêve du matin ne m’a-t-il pas été plus doux que la jouissance de l’après-midi ? Ne me détachez pas de la meilleure partie de mon bonheur. Celui que je me promets est presque toujours plus grand que celui dont je jouis. Ce n’est pas chez moi, c’est dans mon château en Espagne que je suis pleinement satisfait. Aussi quelque événement le renverse-t-il ? je me hâte bien vite d’en rebâtir un autre. C’est là que je me sauve des fâcheux, des méchants, des importuns, des envieux. C’est là que j’habite les deux tiers de ma vie. C’est là que vous pouvez m’écrire, quand vous ne pourrez pas venir.

Voilà la différence qu’il y a entre un Zoïle et moi. Celui-là trouble la douceur du concert présent : moi, j’accrois tant que je puis la douceur de ce concert, et je porte encore aux oreilles de Voltaire la douceur du concert à venir. Combien de fois ne lui ai-je pas écrit : « Laissez brailler maître Aliboron, et écoutez dans ma bouche ce que disent et pensent de vous les habiles gens, les honnêtes gens vos contemporains, et avec eux ce qu’en diront et penseront tous les honnêtes et habiles gens des siècles à venir. »

Lorsque mes contemporains modestes m’apportent avec leur éloge celui de la postérité, ce sont les représentants du présent et les députés de l’avenir ; et quelle raison puis-je avoir de séparer en eux ces deux caractères, d’agréer l’un et de dédaigner l’autre ? Ils ont, comme représentants et comme députés, les mêmes lettres de créance, la lumière de leur siècle et le bon goût de la nation. Ils ont, par la comparaison qu’ils font de moi avec les hommes les plus honorés des âges antérieurs, par l’expression de leur propre sentiment, par la perspective glorieuse qu’ils ouvrent devant moi, réuni le passé, le présent et l’avenir, pour m’offrir un hommage plus précieux, et il me paraît difficile de démêler ces parfums sans les affaiblir. S’ils sont bons juges du passé, ils sont bons témoins du présent, et garants sûrs de l’avenir. Si vous contestez leur garantie, rejetez leur témoignage, récusez leur jugement et fermez la porte de votre atelier.

Ah ! qu’il est flatteur et doux de voir une nation entière jalouse d’accroître notre bonheur, prendre elle-même la statue qu’elle nous a élevée, la transporter à deux mille ans sur un nouvel autel, et nous montrer et la race présente et les races à venir prosternées.

Mais si l’on encourage l’homme aux grandes choses, en lui montrant son nom qui s’en va d’âge en âge accompagné d’acclamations, de bénédictions de voix et de transports d’admiration, je vois qu’on réussit également à l’effrayer des mauvaises, en lui faisant entendre le jugement sévère de la postérité. Les pères portent cette voix terrible aux oreilles de leurs enfants, les citoyens aux oreilles de leurs concitoyens, les nations aux oreilles de leurs souverains. Dites à un homme : Si tu fais ainsi, ton nom sera béni dans tous les siècles ; et ses entrailles en tressailliront. Dites-lui : Si tu fais autrement, ton nom sera exécré ; et il en frémira.

Vous aurez bien de la peine à ne pas prendre pour un monstre celui qui n’aurait ni tressailli ni frémi : et pourquoi cela, s’il vous plaît ?

Les Égyptiens exposaient le cadavre de leur souverain sur les bords du Nil, et là ils lui faisaient son procès, et le jugeaient en présence de son successeur. Croyez-vous que pour peu que ce successeur eût une âme douce, honnête et sensible, cette cérémonie ne l’affectât pas, du moins pour le moment ; qu’il ne se mît pas par la pensée à la place du mort ; qu’il ne se dît pas à lui-même : Un jour, qui sera peut-être demain, je serai exposé comme celui-là ; c’est ainsi qu’on parlera de moi ? Je suis sûr que Henri IV se serait écrié : Ventre-saint-gris ! qu’ainsi ne soit.

La postérité ne commence proprement qu’au moment où nous cessons d’être ; mais elle nous parle longtemps auparavant. Heureux celui qui en a conservé la parole au fond de son cœur !

Mais qu’est-ce que la voix du présent ? Rien. Le présent n’est qu’un point, et la voix que nous entendons est toujours celle de l’avenir ou du passé. Demain n’est pas plus pour vous que l’année 99999. Il vous serait plus doux, et il ne vous serait pas plus difficile d’entendre le concert lointain de 99999 que celui de demain. Le ton est donné et il ne changera pas.

Mais je vous entends… Tant de grands noms oubliés ! tant de grands hommes dont les ouvrages sont perdus ou détruits, tant d’autres dont les ouvrages sont attribués à ceux qui ne les ont pas faits !… Vous m’objectez un péril auquel vous n’êtes et ne serez jamais exposé ; il n’y a plus à craindre pour les ouvrages, les actions et les noms des hommes illustres que la rencontre d’une comète. Il faut que tout subsiste ou périsse à la fois. Mais ce qu’il y a de singulier, c’est que le sentiment de l’immortalité, le respect de la postérité, n’ont jamais été plus vifs qu’en les âges où vos réflexions auraient eu quelque force. L’illustration à venir n’a perdu sa valeur que depuis que la durée éternelle du monde entier lui est assurée. C’est que les âmes ont moins d’énergie, c’est qu’il est plus court et plus aisé de mépriser que d’obtenir le suffrage des temps à venir. Cherchez bien au fond de ce sac, et vous y trouverez l’insuffisance et la paresse.

Il fut un temps où un littérateur, jaloux de la perfection de son travail, le gardait vingt ans, trente ans dans son portefeuille. Cependant une jouissance idéale remplaçait la jouissance actuelle dont il se privait. Il vivait sur l’espérance de laisser après lui un ouvrage et un nom immortels. Si cet homme est un fou, toutes mes idées de sagesse sont renversées.

Mais, dites-moi, quelle est la ressource et quel jugement vous portez d’un de mes amis ? Il s’est préparé pendant vingt années, et il a travaillé pendant dix à un des plus beaux ouvrages, à mon sens, qui existent ; de la philosophie la plus vraie, la plus solide, la plus franche, et qu’assurément il n’oubliera jamais. Sa préface commence par ces mots : Ami, quand tu me liras, je ne serai plus ; mais dans ce moment où je suis, je pense que tu ne pourras refuser une larme à ma mémoire, et mon âme en tressaillit de joie.

Cher Falconet, l’ouvrage que vous avez fait et qui passera à la postérité est une lettre que vous écrivez à un ami qui est aux Indes, qui la recevra sûrement, mais que vous ne reverrez plus. Il est doux d’écrire à son ami, il est doux de penser qu’il recevra notre lettre, et qu’il en sera touché.

Votre postérité est une loterie que je ne verrai jamais tirer. Je n’y mets point… Vous y mettez malgré vous ; et votre billet est bon, et vous ne sauriez l’ignorer. Je vois seulement que vous dédaignez une portion de votre lot. Avez-vous raison ?

Si vous aviez exécuté pour Londres, ou votre statue de l’Amitié, ou celle de Saint Ambroise, ou celle qui étend un pan de sa robe sur des fleurs d’hiver, l’admiration des Français ne vous garantirait-elle pas l’admiration générale des Anglais ? Ne jouiriez-vous pas de leur suffrage avant que de l’avoir obtenu, et ne seriez-vous pas injuste envers les Français et les Anglais, si le succès de votre ouvrage était douteux pour vous ? Eh bien ! Londres où vous avez envoyé un chef-d’œuvre dont vous ne recevez pas de nouvelles, c’est la postérité.

Appellerons-nous postérité deux ou trois siècles ? Il nous faut une pérennité bien et dûment constatée. Encore une fois, elle l’est. La lumière peut changer de contrée, mais elle ne peut plus s’éteindre.

Et les tyrans et les prêtres, et tous ceux qui ont quelque intérêt à tenir les hommes dans l’abrutissement, en frémissent de rage.

C’est un rêve que votre postérité… Ce n’est point un rêve ; ou les espérances fondées sur le mérite de nos productions, ou la comparaison de ces productions avec celles des anciens, ou l’éloge égal que nos contemporains font des unes et des autres, ou les lumières et le bon goût de ces contemporains, ou les lumières et le bon goût des autres artistes, vos envieux et vos rivaux, ou la constance de la nature que vous avez imitée, ou tout ce qui peut aujourd’hui garantir à un habile homme le succès et la durée de son nom et de son ouvrage, sont aussi des rêves.

Entassez suppositions sur suppositions ; accumulez guerres sur guerres ; à des troubles interminables faites succéder des troubles interminables ; jetez sur l’univers un esprit de vertige général, et je vous donne cent mille ans pour perdre les ouvrages et le nom de Voltaire : vous ne réussirez qu’à en altérer la prononciation.

Et puis, qu’a de commun le nom que je porte avec la sensation délicieuse que j’éprouve à penser que mon Iphigénie fera pleurer à jamais les hommes ? les hommes, entendez-vous, à jamais, entendez-vous ? c’est ainsi que Racine se parlait à lui-même.

Je reçois des éloges éclairés et sincères. Je les distingue… sans en être affecté… Avec une pareille surdité pour ceux qui crient à mon oreille, comment voulez-vous que j’entende des sons lointains ? Si le fait est vrai, il est sans réplique. Que je vous plains ! Vous n’êtes pas heureusement né. L’éloge de votre propre cœur est le seul qui vous reste, et cet éloge n’enivre pas. Vous n’aimez donc, n’estimez donc personne ? Combien de voix qui n’arrivent point à mon âme sans la troubler ! et celle de mon ami, et celle de mon amie, et celle de mon concitoyen, et celle de l’étranger, et celle de la postérité qui me console de toute la peine que j’ai soufferte pendant vingt ans.

Qu’est-ce qui soutenait les Roger et François Bacon, tant d’autres qui ont été persécutés dans des âges éclairés, tant d’autres qui ont consumé leur vie parmi des contemporains incapables d’apprécier leurs travaux, tant d’autres que la nature condamnait au malheur, en leur accordant un génie précoce pour leur siècle ? Ils étaient ou ignorés, ou méprisés, ou calomniés, ou pauvres, ou tourmentés. Ils voyaient que de longtemps ils ne seraient compris, évalués, estimés. Cependant ils continuaient de souffrir et de travailler. Parmi une infinité de motifs de leur constance, vous n’en exclurez pas du moins le seul qu’ils aient unanimement allégué : c’est que le temps de la justice viendrait. Il est venu ce temps qu’ils avaient prédit, et justice s’est faite. Rien de si commun et de si sincère que l’appel à la postérité, et quand il est légitime, il n’est point mis au néant.

Et tous ceux qui ont consacré leur vie à des ouvrages posthumes, et qui n’ont espéré de leurs travaux que la bénédiction des siècles à venir ; voilà les hommes que vous appelez des fous, des insensés, des rêveurs ; les plus généreux des hommes, les âmes les plus fortes, les plus élevées, les moins mercenaires. Envierez-vous à ces mortels illustres leur unique salaire, la pensée douce qu’ils seraient un jour honorés ?

Et ces philosophes, et ces ministres, et ces hommes véridiques qui ont été la victime des peuples stupides, des prêtres atroces, des tyrans enragés, quelle consolation leur restait-il en mourant ? C’est que le préjugé passerait et que la postérité reverserait l’ignominie sur leurs ennemis. Ô postérité sainte et sacrée ! soutien du malheureux qu’on opprime, toi qui es juste, toi qu’on ne corrompt point, qui venges l’homme de bien, qui démasques l’hypocrite, qui traînes le tyran ; idée sûre, idée consolante, ne m’abandonne jamais. La postérité pour le philosophe, c’est l’autre monde de l’homme religieux.

« Mes amis, le ciel nous a réservés pour donner un exemple mémorable à l’avenir. » Voilà les premiers mots de la harangue d’un soldat romain, résolu de se tuer plutôt que de mettre bas les armes, et exhortant ses camarades à l’imiter.

Sans doute, cet atome qu’on appelle le génie est un élément incoercible. Sans doute il y a dans l’objet même de son attention un germe d’émulation. Peut-être travaille-t-il malgré lui. Mais comptez que l’homme précoce vit, boit, mange avec les stupides qui l’environnent, mais converse avec l’avenir. C’est à ceux qui ne sont pas encore qu’il adresse toujours la parole.

Vous craignez le mépris, la honte, l’avilissement, et moi aussi. Vous êtes plus sensible aux reproches qu’à l’éloge ; je vous ressemble encore en ce point. Mais il est un sentiment que je porte bien plus loin que vous, et qui est-ce qui me blâmera de ne vouloir être blâmé ni du présent ni de l’avenir ? De redouter le mépris et de ceux qui sont et de ceux qui ne sont pas ? L’avilissement, dans un temps où je me transporte ? De rougir par anticipation, d’entendre la réclamation de nos neveux ? Eh quoi ! parce que l’idée que les hommes fouleraient un jour aux pieds ma cendre exécrée, briseraient des monuments usurpés, substitueraient aux lignes sacrilèges de la flatterie, la vérité cruelle ; parce que cette idée me tourmente, me révolte, m’est insupportable ; parce qu’elle me fait sauter de dessus mon fauteuil, et dire avec transport : « Non, cela ne sera pas, j’aime mieux être déchiré par des bêtes féroces qui m’environnent ; j’en appelle à la postérité ! » vous m’appellerez fou, insensé. Ah ! mon ami, puisse cette race de fous se multiplier à l’infini ! Tout ce que les siècles passés ont eu de braves gens en ont été ; ils l’ont dit, ils l’ont écrit.

Mais cette attente est bien incertaine… Elle n’a jamais été trompée. L’eût-elle été autrefois, elle ne le sera plus. Il faut remonter jusqu’aux temps fabuleux, aux siècles qui ont précédé la guerre de Troie, pour y supposer des noms célèbres ignorés… Elle est bien creuse. Moins vous lui accordez de valeur, plus il est généreux de s’en contenter, Mais il faut voir comment Cicéron, Démosthène, Alexandre, tout ce qu’il y a eu d’hommes extraordinaires s’en sont enivrés. Dites-moi pourquoi plus une âme antique fut héroïque, plus je la trouve pleine de cet enthousiasme ?

Je reviens à cet ami qui a adressé son ouvrage à ceux qui viendront après lui. À qui cet homme pensait-il en écrivant sa préface ? De qui s’est-il occupé dans le cours de son ouvrage ? À qui a-t-il parlé ? Avec qui a-t-il conversé ? Avec la postérité, mon ami ; avec nos neveux. Auriez-vous eu le front de dire à cet auteur qu’il était fou ? L’auriez-vous pensé ? Mais je voudrais que vous le vissiez, lorsque je suis seul avec lui dans son museum, me montrer du doigt ses posthumes et me dire : Ils les auront un jour. Je voudrais que vous vissiez la joie qui éclate sur son visage, lorsqu’il ajoute : Les scélérats hypocrites, les abominables tyrans en seront réduits à frémir autour de ma tombe ! Cette joie n’est-elle pas réelle ? Ce sentiment n’est-il pas juste, noble, naturel, honnête, sensé ? Pour être sage, à votre avis, fallait-il que cet homme restât dans l’oisiveté ? Exigeriez-vous qu’il demeurât indifférent, stupide, vis-à-vis de ses productions ? Et le blâmerez-vous de se repaître d’avance du bien qu’elles feront, et du jugement qu’on en portera !

Est-ce que vous ne voyez pas que le jugement anticipé de la postérité est le seul encouragement, le seul appui, la seule consolation, l’unique ressource de l’homme en mille circonstances malheureuses ? Permettez donc que je m’écrie encore une fois : Ô postérité sainte, à combien de maux les hommes refuseraient de s’exposer sans toi ! Combien de grandes actions ils ne feraient point, à combien de périls ils se soustrairaient ! C’est ton cri perçant qu’ils ont entendu qui les a élevés au-dessus des travaux, des dégoûts, des supplices, des terreurs de toute espèce. Combien de fois n’ont-ils pas méprisé l’éloge de leurs contemporains pour s’assurer du tien !

Non, non, monsieur, vous vous trompez. Que le grand artiste astronome sache tout seul, ou sache avec toute la nation qu’il est un moment fixe où la terre sera rencontrée dans un point de son orbite par un corps céleste qui la dispersera en mille pièces, et cette découverte flétrira son âme, et je ne me persuaderai jamais qu’elle n’opère pas sourdement en lui et que la perfection de son ouvrage n’en souffre. C’est une cause de dégoût ; quelque légère que vous la supposiez elle aura son effet.

Je vous l’ai dit et je le répète : notre émulation se proportionne secrètement au temps, à la durée, au nombre des témoins. Vous ébaucheriez peut-être pour vous ; c’est pour les autres que vous finissez. Or, tout étant égal d’ailleurs entre vous et moi, même sensibilité, même talent, même amour de la considération actuelle, même crainte du blâme présent ; si j’y joins l’idée de postérité, si j’accrois le nombre de mes approbateurs et de mes détracteurs existants, de la multitude infinie des juges à venir, j’aurai pour bien faire un motif de plus que vous ; vous serez l’homme du catafalque qu’on élève aujourd’hui et qu’on détruit demain ; je serai l’homme de l’arc de triomphe qu’on bâtit pour l’éternité.

L’énergie de ce ressort particulier n’est bien connu que de ceux qui l’ont. C’est l’homme avec la fièvre, et l’homme de sang-froid. Mais jugez-en par le discours et les actions. Ils ont tenté des choses plus difficiles. Plus ils ont attaché de prix à la vie future, moins ils en ont mis à la vie présente ; ils ont été surtout à mille lieues par delà la petite ambition de surpasser un rival ; il s’agit bien de mieux peindre cette galerie qu’on m’a confiée que celui qui peint la galerie voisine. Je ne sais ce qu’il se propose ; pour moi, je projette un monument qui m’immortalise, j’aurais fait infiniment mieux que lui que je pourrais être désespéré. J’en veux à l’admiration de mon siècle et des siècles suivants, et si je pouvais imaginer un temps où mon travail sera méprisé, toutes les exclamations de mes concitoyens ne m’étourdiraient pas sur le bruit imperceptible du sifflet à venir.

Le sentiment de l’immortalité, le respect de la postérité, n’excluent aucune sorte d’émulation ; ils ont de plus je ne sais quelle analogie secrète avec la verve et la poésie. C’est peut-être que les poëtes et les prophètes commercent par état avec les temps passés et les temps à venir. C’est qu’ils interpellent si souvent les morts, ils s’adressent si souvent aux races futures, que le moment de leur pensée est toujours en deçà ou en delà de celui de leur existence. Espèce d’êtres bien rares, bien extraordinaires, bien étonnants. Ce n’est pas de la maladie, c’est de la poésie qu’il fallait dire le τὸ θεῖον.

Voilà Thomas qui va tenter le Czar Pierre, poëme épique. Il est de la santé la plus délicate, il a sur les joues la pâleur incarnate du poitrinaire. L’entreprise sera longue et pénible ; il le sent, il le craint ; il ne demande qu’autant de vie qu’il en faut pour achever. Cet homme aura à peine le temps de recueillir l’éloge de ses contemporains, s’il l’a. Est-ce là ce qui le séduit ? La véritable folie, ce serait de s’immoler, de se consumer pour entendre crier : Oh ! que cela est beau ! et passer. Ce n’est pas là ce qui soutient Thomas ; c’est, pendant toute la durée de son travail, mon éloge qu’il fait bien de saisir par anticipation, car il pourrait aisément ne pas l’obtenir autrement. À chaque beau morceau qu’il produit, il me voit, et il dit : Quel plaisir cela va faire à Diderot, à Voltaire, à Marmontel !… Je suis la postérité relativement au moment de son transport. Mais il faut l’entendre lui-même, lorsqu’il compare le temps que son ouvrage exige avec la courte durée qu’il s’accorde ; vous verriez si l’espoir d’exposer aux siècles à venir son buste à côté de celui d’Homère et de Virgile n’est rien pour lui ; vous verriez s’il ne consentirait pas, à cette condition, d’expirer en mesurant le dernier hémistiche de son poëme ; il veut en mourant être compté parmi les sept à huit génies rares que la nature a produits depuis la création du monde ; il veut laisser un grand nom.

Je n’ai point esquivé par adresse les flammes de la bibliothèque d’Alexandrie ? C’était un épouvantail à présenter à ceux qui y ont péri, mais non pas à nous. La foudre tombera quelque jour sur la Bibliothèque royale. Un jour les tourbillons de la fumée et du feu disperseront dans les airs les cendres et les feuillets à demi brûlés des anciens et des modernes qu’on y a rassemblés. Tant pis pour le public, la nation, le monarque ; mais Homère, Virgile, Corneille, Racine, Voltaire, n’en souffriront rien. Ils continueront d’être lus en cent lieux de la terre, au moment même de l’incendie. Il ne faut à présent, grâce au progrès de l’esprit humain et à l’art de Fournier, rien moins qu’un déluge universel, une déflagration générale pour détruire ce qui vaut la peine d’être conservé.

Et pourquoi vouliez-vous que je répondisse à votre émulation machinale, à votre engagement de l’ouvrage avec l’ouvrier ? Le sentiment de l’immortalité, le respect de la postérité est souvent préexistant dans l’homme à cet engagement. D’ailleurs je ne nie point la force et la réalité de ces motifs ; mais je dis que si le poëme de Thomas devait périr au même instant que lui, il ne le ferait point, et c’est d’après lui que je parle. Je demande quelle était la pensée et la consolation de Milton cherchant à Londres un imprimeur qui voulut bien risquer vingt guinées à la première édition de son poëme, et ne le trouvant point ; je demande ce que ce génie étonnant se disait à lui-même lorsque la nation se taisait, ce qu’il disait à son imprimeur lorsque celui-ci se plaignait que tout le poëme restait en pile dans le magasin ; ce qu’il pensait lorsqu’il voyait ces piles sortir du magasin et passer sous sa fenêtre pour aller chez le cartonnier, et Dieu, et Satan, et les anges, et l’Enfer, et le Paradis jetés dans le pourrissoir ? Il en appelait à Addison qui ne devait être que longtemps après, et il avait raison. Addison est tout homme de goût, et il ne pouvait manquer de paraître.

Encore une fois, il y a mille circonstances où il ne reste à l’homme généreux, à l’artiste malheureux que la conscience d’avoir bien fait ou de bien faire, et l’espoir d’un avenir plus juste que le présent. Fondez ensemble les âmes de Cicéron, de Démosthène, d’Eschine et de Carnéade pour anéantir dans l’homme ce sentiment, on s’amusera ou l’on s’indignera de l’éloquence du rhéteur, mais le sentiment restera. C’est la nature que vous poursuivez à coups de fourche. Plus ce sentiment est isolé, plus l’action nous paraît grande et belle, plus l’âme humaine nous étonne. Mon ami, vous ne voyez que les petites jalousies du tripot académique. Laissez cela ; voyez en vous. Placez-vous devant votre ouvrage quand il est fini, et surtout que vous en avez assez du suffrage de vos contemporains.

Laissez-moi en repos, vous dis-je, avec votre petit et mesquin qu’en dira-t-on ? Le vrai qu’en dira-t-on, c’est le mien. Je ne demande pas seulement qu’en dira-t-on demain et après, mais qu’en dira-t-on dans cent ans ? Parbleu, si votre qu’en dira-t-on demain peut exalter le génie, apparemment que mon qu’en dira-t-on demain et dans vingt siècles ne le déprimera pas. Plus j’embrasse d’espace, plus j’appelle de juges, plus je suis convaincu de la perfectibilité et de l’homme et de ses ouvrages ; plus la tâche que je m’impose est forte. J’ai le même tribunal que vous ; et je m’en suis fait un autre plus sévère encore que celui-ci. Il n’y a point de cause sans effet. Je porte en moi une cause de plus, et si vous voulez être effrayé de la véhémence de cette cause, promenez votre imagination un moment dans l’histoire, et puis voyez si mon silence, si toutefois je me suis tu, est un hommage rendu à ce qu’il vous plaît d’appeler la vérité.

Le respect de la postérité est-il honnête ? le sentiment de l’immortalité appartient-il à une âme folle ou grande ?

Vous êtes très-bien monté pour la route que vous avez prise, mais il faudrait au défenseur de ma cause une autre monture que vous trouveriez bien si vous le vouliez.

Je n’ai pas dit, ou j’ai eu tort de dire que la louange du contemporain ne fut jamais pure ; mais je pense qu’il est rare qu’elle le soit.

Voici la différence du jugement que nous portons des vivants de celui que nous portons des morts : s’agit-il des vivants ? Nous glissons sur les beautés, nous appuyons sur les défauts. S’agit-il des morts ? C’est le contraire, nous nous épuisons sur les beautés et nous glissons sur les défauts. On se sert des morts pour contrister et déprimer les vivants. Mais, mon ami, si l’on se sert des anciens pour vous faire enrager, songez qu’on se servira de vous pour désespérer nos neveux.

Je vous félicite d’avoir obtenu pleine et entière justice, et d’avoir été loué de vos contemporains sans si, ni mais, ni car ; mais souvenez-vous que quand on échappe à la conjonction, c’est une fois, sans conséquence ; et que si vous n’avez pas été très-sensible à cette exception, vous êtes un ingrat, et que si vous l’avez vivement ressentie, vous êtes en contradiction.

Moi, ingrat envers mes contemporains ! Moi ! je fais le plus grand cas de leur estime, quand elle est sincère, éclairée et constante. Où avez-vous pris que cette ambition qui porte mes vues au delà de mon existence et de la leur, qui est une pointe de plus mon à éperon, et qui dans mille sentiers épineux devient la seule qui lui reste, puisse jamais être attaquée ? Pour juger les hommes, il ne s’agit que de trouver leurs vraies voix, et voici la mienne. Je dis à mes contemporains : « Mes amis, si je puis vous plaire, sans me mépriser, sans me plier à vos petites fantaisies, à vos faux goûts, sans trahir la vérité, sans offenser la vertu, sans méconnaître la bonté et la beauté ; je le veux. Mais je veux plaire aussi à ceux qui vous succéderont et n’auront aucun de vos préjugés ; et si je n’avais que vous en vue, je ne plairais peut-être pas à ceux-ci, et je risquerais de ne pas vous plaire longtemps à vous-mêmes. Je n’ai trouvé qu’un moyen de m’assurer la durée de votre éloge, quand je l’ai mérité ; de l’espérer, quand il m’a manqué ; de me consoler, quand j’en désespère : c’est d’avoir sous les yeux le grand juge qui nous jugera tous. »

Socrate disait aux Athéniens, lorsqu’il oubliait devant eux la cause de sa vie pour plaider celle de leur honneur : « Athéniens, je sais bien comment on vous fléchit, comment on vous touche, comment on obtient grâce de vous ; mais j’aime mieux périr que de recourir à des moyens que je ne blâme pas dans les autres, mais qui ne vont point à mon caractère. C’est quand je ne serai plus que vous vous rappellerez ma conduite et mes discours. Athéniens, vous me regretterez. » Est-ce que nous ne sommes pas tous deux dans Athènes ? Est-ce que le même dernier exil ne nous attend pas ? Est-ce qu’il ne nous est pas doux de jouir par anticipation des regrets d’une patrie ingrate ? Heureux celui que cette idée accompagne jusqu’aux portes de la ville !

Je voudrais bien savoir si un homme un peu jaloux de la considération présente, qui aimerait le repos et l’éloge comptant, qui connaîtrait, comme Socrate, le côté faible de ses concitoyens, et le moyen infaillible de jouir de leur suffrage, et qui serait bien net de l’illusion prétendue de la postérité, braverait aussi intrépidement le jugement, le mépris, la haine, les dégoûts qui l’attendent infailliblement, que celui qui se dit fièrement à lui-même : Après tout il n’y a que le vrai, le bon et le beau qui subsistent, et j’aime mieux des persécutions présentes qui honoreront ma mémoire que des éloges et des récompenses qui la flétriront. Il y a des hommes qui ont ainsi raisonné avec eux-mêmes et dont les actions n’auraient peut-être pas été conséquentes à leurs principes, s’ils n’avaient envisagé que le moment. Et vous appelez ces hommes-là des fous, des insensés, soit. Mais apprenez-moi du moins la différence de l’insensé et du héros.

Celui qui a bien fait pour la postérité ne peut que gagner aux vicissitudes du présent, et celui qui a mal fait, pour elle, ne peut qu’y perdre.

Ce billet que vous avez mis à la loterie vient de sortir avec un assez bon lot, et qui peut vous faire une rente perpétuelle, vous en convenez. Pourquoi donc le réduire à une rente viagère ?

Mais j’argumente contre vous, comme si vous étiez le maître de cette réduction. Vous n’en êtes pas le maître, car au moment où vous avez pensé avec complaisance qu’elle était perpétuelle, elle l’est devenue et vous l’avez touchée.

Je ne vous propose pas de vivre après votre mort. Mais je vous propose de penser, de votre vivant, que vous serez honoré après votre mort si vous l’avez mérité.

Et si le billet n’eût pas porté, dites-vous ? Qu’est-ce que cela signifie ? Ou que l’ouvrage que vous avez exposé était vraiment excellent et qu’il a été mal jugé, ou qu’il était mauvais et qu’il a été jugé tel. Dans ce dernier cas, vous n’eussiez ni mérité ni obtenu ni rente perpétuelle ni rente viagère. Dans le premier, vous eussiez emprunté sur l’avenir ; c’est la caisse des malheureux. Je vous ai dit plus haut la différence du jugement de la postérité et du jugement présent, et je n’y reviens pas.

Mais il me vient une idée que je ne veux pas perdre. Nous avons peut-être pris l’un et l’autre le parti qui nous convient. Vous êtes sculpteur et moi je suis littérateur. Mille causes physiques menacent votre chef-d’œuvre, et peuvent en un instant le mettre en pièces. Le sentiment de l’immortalité, s’il était vif, deviendrait un supplice pour vous. Mon chef-d’œuvre est à l’abri de tout événement, et il ne peut périr que dans le bouleversement de la nature. Que votre condition devienne la mienne et que la mienne devienne la vôtre, je vois si communément nos opinions, nos jugements, nos mépris, nos engouements, nos principes, notre morale même subir la loi des circonstances personnelles, que je ne serais pas étonné que vos prétentions ne s’étendissent d’autant que les miennes se restreindraient. Nous n’avons pas la même certitude d’être jugés au tribunal à venir.

Homère, dites-vous, a peut-être mendié son pain en chantant dans les rues son poème divin, et j’ajoute qu’au même temps peut-être, quelque Chapelain grec était assis à la table des rois. Après ? qui est-ce qui empêchait Homère dans la rue de penser qu’un jour il serait sous le chevet d’Alexandre et que le Chapelain serait dans la rue ? Vous qui parlez, auriez-vous changé la misère et l’Iliade contre l’opulence et la Pucelle ?

Ce n’est point à Homère, comme poëte, que Platon et d’autres hommes sages ont refusé leur hommage, c’est à Homère, comme théologien. Platon est son imitateur perpétuel. Horace a dit, à la vérité :


· · · · · · quamdoque bonus dormitat Homerus[2] ;


Mais lisez l’épître :


Trojani belli scriptorem, maxime Lolli,
Dum tu declamas Romæ, Præneste relegi
[3],


Et vous verrez qu’il le préfère aux philosophes Chrysippe et Crantor. Lisez l’endroit de son Art poétique où il se compare à d’autres poëtes, et vous verrez le cas infini qu’il en fait ; c’est celui-là, dit-il, qui


Non fumum ex fulgore, sed ex fumo dare lucem
Cogitat, ut speciosa dehinc miracula promat,
Antiphaten, Scyllamque, et cum Cyclope Charybdin
[4].


Si vous saviez, mon ami, quelle est l’énorme différence de tous les poëtes du monde à celui-là ! La langue de la poésie, il la parle comme si c’était la sienne. Les autres me présentent les plus nobles, les plus grandes, les plus savantes académies ; lui, il a toutes ces qualités, et jamais rien d’académique. Mais pour rentrer dans notre thèse, Homère comme Achille a son talon vulnérable ; c’est toujours un lâche qui le trouve.

Prendre la voix de Zoïle pour celle de la postérité, c’est prendre la feuille de Fréron pour le jugement de notre siècle. Est-ce là ce que vous voulez dire ? Chaque âge n’a pas son Homère, mais chaque âge a ses Aliborons.

Mais mon rêve est traversé par des amertumes ? Et votre journée n’a-t-elle pas les siennes ? En ce point, quelle différence entre la vie veillée et la vie rêvée ? Aucune. Mais en vérité, plus j’y pense et moins je saisis l’amertume possible du respect de la postérité, du sentiment de l’immortalité fondé sur le témoignage de toute la partie saine et sensée d’un peuple éclairé. Ne sentez-vous pas vous-même le défaut de la comparaison de mon sublime rêveur avec le fou du Pirée ? Ou l’on n’a pas mon héroïque et bienheureuse illusion, ou l’on ne guérit point. Brutus s’écrie en mourant : vertu, tu n’es qu’un vain nom ! Voltaire s’écriera peut-être en mourant : sentiment de l’immortalité, tu n’es qu’une chimère ! Mon ami, pardonnons au moribond un moment d’humeur.

Il y a par-ci par-là des lignes dans vos lettres qui me feraient brûler mes papiers. Celle-ci, par exemple : Que l’éloge de nos contemporains nous enivre. Que l’idée de la postérité se mêle à l’ivresse, à la bonne heure, puisque l’avenir est une conséquence nécessaire du présent. Eh ! mon ami, je n’en demande pas davantage. Si vous eussiez engrené par-là, tout était fini.

L’idée du présent et celle de l’avenir sont inséparables, et le rôle que la dernière jouera dans une tête variera d’énergie comme toutes les autres idées. C’est une affaire de caractère ; mais il est constant que son indépendance apparente ou réelle de tout autre intérêt présent arrache notre admiration ; que plus les hommes ont été grands, plus ils s’en sont enivrés, et que plus ils s’en sont enivrés, plus ils ont été grands ; que le sentiment de l’immortalité et le respect de la postérité ne se sont jamais développés avec plus de force que dans les beaux siècles des nations, et qu’elles se sont dégradées à mesure que les deux grands fantômes s’en éloignaient.

Qu’une femme soit enivrée du plaisir de savoir qu’on la voit belle où elle n’est pas ; elle est heureuse, elle a raison. Ce sont vos mots, et je les répète.

Qu’un homme soit enivré du plaisir de savoir qu’on le verra grand où il n’est pas ; il est heureux, il a raison : et croyez que votre femme et mon homme sont infiniment plus occupés de cette pensée que vous ne l’imaginez. Rien n’est plus empressé à se montrer qu’une belle femme, et elle ne se dispose pas une fois à étaler ses charmes dans quelque assemblée générale et particulière, elle ne place pas un pompon, sans se dire tacitement : Combien de regards passionnés vont s’attacher sur moi ! que de soupirs j’entends d’ici s’échapper à la dérobée ! combien de cœurs je vais faire palpiter ! que je vais faire renverser de têtes ! Qu’un contre-temps la retienne chez elle et rende tous ses apprêts inutiles ; le temps de sa toilette en a-t-il été moins doux ? Trop heureuse cette femme, si elle avait pu y passer toute sa vie.

Le sentiment de la postérité ne l’occupe guère. D’accord, c’est que ce n’est qu’une caillette. Mais Hélène vous eût paru bien folle, si elle eût dit au statuaire. Prends ton ciseau, et montre à la curiosité des nations à venir cette femme pour laquelle cent mille hommes se sont égorgés ; fais que les vieillards des siècles futurs, passant devant ton ouvrage, s’écrient comme les vieillards d’Ilion lorsque je passai devant eux : Qu’elle est belle ! elle ressemble aux immortelles jusqu’à inspirer, comme elles, la vénération !

Et de quoi diable me parlez-vous de vos petites débauchées qui se font peindre à l’insu de leurs pères, de leurs mères, de leurs époux, et qui recèlent dans le dessus d’un étui ou le dessus d’une boîte à mouches l’image honteuse d’un adultère clandestin ? Est-ce que ces âmes-là sont faites pour loger le sentiment de la postérité, le zèle de l’immortalité ? Est-ce à cela qu’il appartient d’en appeler aux siècles futurs ? Cet appel, c’est le cri de la vertu qui succombe sous l’oppression ; c’est le cri du génie transporté de son propre ouvrage ; c’est le cri de l’héroïsme ; c’est le cri de la conscience après une action sublime ; et ce cri n’est jamais ridicule ni dans le moment, ni dans l’avenir, lorsqu’il est autorisé par le suffrage d’un peuple éclairé par la vérité, ou lorsqu’il est arraché par la barbarie d’un peuple féroce et stupide.

Ce n’est pas seulement Pausanias, ce n’est pas seulement Pline qui déposent du talent de Phidias et d’Apelles. C’est l’Hercule de Glycon, c’est l’Antinoüs, c’est la Vénus de Médicis, c’est le Gladiateur d’Agasias. Voilà le vrai garant de leur mérite, et ces panégyristes-là ne louent pas platement. L’histoire nous apprend un fait populaire, c’est que tous ces artistes étaient rivaux les uns des autres. C’est que vous témoignerez un jour pour Bouchardon et Pigalle ; c’est qu’ils témoigneront dans l’avenir pour vous. Ne sait-on pas que vous faites comme eux ? Pour que la postérité fût injuste, il faudrait que le siècle présent mentît sur un fait qui n’est pas ignoré des enfants. Pour qu’elle fût muette, il faudrait que les chefs-d’œuvre et des artistes, et des philosophes, et des poètes, et des orateurs, et des historiens, périssent en un moment ; supposition impossible.

Vous m’objectez les bons ouvrages détruits et les mauvais épargnés par le temps, et vous ne vous apercevez pas que cette réflexion ne prouve qu’une chose : c’est l’intérêt que l’artiste peut avoir à ne laisser après lui aucune production médiocre, et combien cet intérêt est naturel et légitime. Il est juste, il est naturel qu’il craigne qu’on oppose un morceau défectueux à l’éloge écrit des contemporains, et que l’envie ne fasse d’une pierre deux coups, et la satire de l’artiste et celle du panégyriste. Le vrai panégyriste de Turenne, c’est Montécuculli ; de Frédéric, c’est Daun.

Malgré moi, je prends intérêt à mon siècle ; et à l’aspect d’une belle chose, je sens qu’elle distingue l’âge où je vis. Je suis, et nous sommes tous comme le souffleur de l’orgue qui disait : « Aujourd’hui nous avons été sublimes. » L’honneur du siècle est un loyer que je partagerai sans qu’il m’en ait coûté, c’est ce sentiment secret qui émousse un peu la pointe de l’envie que l’homme ordinaire porte à l’homme de génie. Mais si j’aime les grands hommes qui m’entourent par la seule pensée qu’ils recommanderont mon siècle aux siècles à venir, pourquoi ces grands hommes mêmes ne se complairaient-ils pas dans la même pensée ? Pourquoi leur en disputerais-je le droit ?

Le présent est un point indivisible qui coupe en deux la longueur de la ligne infinie. Il est impossible de rester sur ce point et de glisser doucement avec lui, sans tourner la tête en arrière ou regarder en avant. Plus l’homme remonte en arrière, et plus il s’élance en avant, plus il est grand.

Je dirais à l’historien du siècle : Si tu veux louer dignement Frédéric, agrandis tant que tu pourras les généraux qu’il a vaincus, donne cent coudées de haut à Daun.

Ne dédaignez pas mes deux lignes. Ces deux lignes resteront. Le temps anéantira tout, excepté ce que j’écris. S’il est important que l’artiste ne laisse subsister aucune production médiocre, qu’on oppose au témoignage du littérateur ; il ne l’est pas moins que le littérateur soit éclairé, soit juste.

Ah ! si je pouvais arracher de Racine l’Alexandre et les Frères ennemis ! Si je pouvais réduire tout Corneille à huit ou dix pièces ! Mais heureusement l’idée d’un monde résultant de la combinaison fortuite d’une matière homogène est moins folle que la supposition qu’il ne restera de ces grands hommes que la balbutie de leur enfance et de leur décrépitude.

C’est une plaisanterie bien cruelle et bien injuste que de réduire à l’insipide et froid colossal tout le mérite du Jupiter de Phidias. Concevez-vous l’abus que vous faites de votre gaieté, et jusqu’où vous en pourriez être la victime ? Ce ne fut point, mon ami, pour avoir taillé un Jupiter énorme que Phidias fut admiré de son temps et que la postérité l’a préconisé ; ce fut pour avoir donné à Jupiter une tête qui faisait trembler le méchant, ce fut pour avoir bien rendu le Jupiter du catéchisme païen, le dieu qui ébranlait l’Olympe du mouvement seul de ses noirs sourcils. Les beaux pieds de Thétis étaient de foi, les belles épaules d’Apollon étaient de foi, les flancs redoutables de Mars, la large poitrine de Neptune, les fesses rebondies de Ganymède étaient de foi, la tête majestueuse et menaçante de Jupiter était de foi ; et si Phidias n’eût pas rendu la menace et la majesté de Jupiter, le bloc de marbre hérétique serait demeuré dans son atelier. Quelque jour, peut-être, je vous lirai des idées qui ne m’échapperont plus, parce qu’elles sont consignées sur le papier, sur l’influence réciproque de la religion, de la poésie, de la peinture, de la sculpture sur la nature, et de la nature sur les beaux-arts ; mais ce n’est pas ici le lieu. Venez me voir.

Vous tournez à tout vent ; vous faites flèche de tout bois ; vous avez toutes sortes d’armes ; vous combattez de toute manière ; tantôt vous faites face et tirez votre flèche avec force ; tantôt vous avez l’air d’un homme qui fuit et vous retournez votre arc en arrière. Ici le public est une bête qui ne sait ce qu’il dit, et l’homme qui peut avaler son insipide éloge a le palais le moins délicat. Là c’est un juge éclairé, et sa louange, le murmure le plus flatteur. Tâchez de vous accorder.

Le peuple, mon ami, n’est à la longue que l’écho de quelques hommes de goût, et la postérité, que l’écho du présent rectifié par l’expérience.

Je ne sais si Pline est un petit radoteur, mais il est sage à vous de n’avoir confié cette rare découverte qu’à l’oreille de votre ami. Connaissez-vous bien ce Pline dont vous parlez si lestement ? L’avez-vous visité chez lui ? Savez-vous que c’est l’homme du plus profond savoir et du plus grand goût ? Savez-vous que le mérite de le bien sentir est un mérite rare ? Savez-vous qu’il n’y a que Tacite et Pline sur la même ligne ? Voici comment le petit radoteur parle des artistes que la mort a surpris au milieu de leur ouvrage : In lenocinio commendationis dolor est ; manus, cum id agerent, exstinctœ desiderantur[5] ? Êtes-vous bien sûr de sentir toute la délicatesse de cette ligne ? Vous doutez-vous que le coulant de certains contours n’est pas plus difficile à bien saisir que celui de cette expression ? Il y a dans son ouvrage mille endroits de cette finesse. Mon ami, je vous souhaite un Pline : mais songez, Falconet, que s’il a fallu vous attendre des siècles, il se passera des siècles avant que le panégyriste digne de vous et l’égal de Pline soit venu.

Si vous êtes honteux pour les artistes de la Grèce de la manière dont ils ont été appréciés par l’historien latin, vous êtes le plus malheureux mortel qui soit sous le ciel. Vous ne serez jamais mieux célébré ni par aucun de vos contemporains, ni par aucun de nos neveux. Moi qui me mêle quelquefois de parler des productions des arts, je ne sais si je vous contenterais ; mais je serais assez content de moi, si j’avais su dire d’un de vos morceaux, comme il a dit du Laocoon : Opus omnibus et picturæ et statuariæ artis prœponendum[6]. Le beau tableau !

Si vous n’avez lu que Dupinet[7] et Caylus, vous connaissez Dupinet et Caylus, mais vous ne connaissez pas Pline. Relisez bien le passage que je vous en ai cité, et soyez sûr qu’il y a une musique si fine, que peu d’oreilles l’ont sentie. Mais laissez là pour un moment la musique de Pline, et hâtez-vous de lire ce qui suit.

Eh bien, Pline n’a pas connu les beautés des arts !… je le veux. Il a loué platement des ouvrages sublimes ! j’y consens. Ce n’est pas ainsi que l’homme du métier en aurait parlé ! je le crois. Mais Pline, qui était un grand homme, qui respectait son siècle, qui respectait la vérité, aurait-il parlé honorablement de ces artistes, s’ils n’avaient eu avec son suffrage celui des âges antérieurs et du sien. C’est un historien qui écrit mal, mais qui dit vrai ; c’est Voltaire qui ne se connaît ni en architecture, ni en sculpture, ni en peinture, mais qui transmet à la postérité le sentiment de son siècle sur Perrault, Le Sueur et Puget.

Si je crois que le pressentiment de l’avenir et la jouissance anticipée des éloges de la postérité sont naturels au grand homme ! Aussi naturels que son talent, et j’aurais bien tort de me refuser à la preuve que vous en donnez lorsque vous dites que le présent est une conséquence nécessaire du passé, et l’avenir une conséquence nécessaire du présent : ce présent est un point indivisible et fluant, sur lequel l’homme ne peut non plus se tenir que sur la pointe d’une aiguille. Sa nature est d’osciller sans cesse sur ce fulcrum de son existence. Il se balance sur ce petit point d’appui, se ramenant en arrière ou se portant en avant à des distances proportionnées à l’énergie de son âme. Les limites de ses oscillations ne se renferment ni dans la courte durée de sa vie, ni dans le petit arc de sa sphère. Épicure sur sa balançoire, porté jusque par delà les barrières du monde, heurte du pied le trône de Jupiter ; Horace, dans la sienne, fait un écart de deux mille ans et s’accélère vers nous, son ouvrage à la main, en nous disant : Tenez, lisez et admirez. Je vous marque les deux termes les plus éloignés de l’homme-pendule. C’est dans cet immense intervalle que la foule exerce sur ses excursions. Quand le poëte lyrique dit à ses amis :


Vitæ summa brevis spem nos vetat inchoare longam[8],


il a le verre à la main, il boit, il vit, il chante, il n’est plus seul, la nuit, devant sa lampe obscure : il ne sent plus ses bras se couvrir de longues plumes et sa forme prendre celle d’un cygne, il ne s’élance plus vers les régions hyperborées, il parle au présent. Mais attendez, il ne tardera pas à changer de ton, à s’écrier :


Exegi monumentum ære perennius,[9]

et à s’adresser à l’avenir, également ivre, également heureux,

soit qu’il boive à pleine coupe l’immortalité, soit qu’il dédaigne l’ambroisie de l’avenir et qu’il dise :

Nos ubi decidimus.
Quo pius Æneas, quo Tullus dives, et Ancus,
Pulvis et umbra sumus.


C’est à la postérité qu’on destine tout ce que l’on écrit d’éloquent contre elle. Le travail effroyable des injures qu’on lui adresse est une grande marque de respect qu’on lui porte. On l’adore même en l’insultant. Une satire contre elle, qui ne mérite pas de lui être transmise, ne valait pas la peine d’être faite.

Si le fantôme séduisant ne vous a point encore apparu, c’est que vous ne l’avez pas attendu à l’heure des revenants. Ce n’est pas lorsque le génie lutte contre la difficulté, de l’ouvrage, lorsque la muse en travail s’agite ; lorsque l’artiste, la bouche entr’ouverte, la poitrine haletante, a l’œil fixe sur la nature ; ce n’est pas lorsque la Pythie écume, se tourmente sur le trépied,

· · · · · · · · · · Si pectore possit
Excussisse Deum
[10],


Que les ombres de nos neveux se suscitent, se forment et se montrent ; c’est lorsque l’oracle est rendu, que ces feuilles volantes se sont échappées du sanctuaire et que les peuples les ont lues. Ces ombres aiment les instants plus tranquilles ; c’est quand le présent a parlé ; c’est dans le silence qui succède au bruit de ses éloges qu’on entend leur murmure. Les douleurs de l’enfantement sont passées lorsqu’on présente à la mère le nouveau-né, le sourire tendre se fond sur son visage avec les vestiges de la peine ; sa curiosité ne s’éveille, elle ne le dépose cet enfant, sur un oreiller, devant elle, elle ne forme un pronostic sur ce qu’il deviendra, qu’après que la famille s’est éloignée. S’il vous arrivait quelque jour, libre de tout soin, d’être conduit par hasard dans une galerie solitaire, et d’y trouver ces deux ou trois morceaux que vous vous estimez d’avoir fait placés entre quelques-uns des chefs-d’œuvre anciens sans en être séparés, c’est alors que l’homme-pendule commencerait à osciller ; il irait de lui à Agasias, et il serait ramené d’Agasias à lui ; l’un et l’autre, bientôt attachés à l’extrémité de la même verge, descendus ensemble de deux à trois mille ans, remonteriez ensemble à la même distance dans l’avenir. C’est alors que vous vous surprendriez raisonnant ainsi le compagnon de votre voyage idéal : Tu n’es plus, ô Agasias ; mais je suis et je t’admire. Je suis condamné à passer comme toi ; mais le tribut que je te paye, un autre me l’accordera ; c’est toi-même qui me le garantis. Et qui pourrait m’en frustrer ?… Vous ajouteriez : Qui est-ce qui parlerait de la Grèce sans tes semblables et toi ? Que serait la France sans mes semblables et moi ? Tu fus un des hommes de ta nation, et tu m’attestes que je suis aussi un des hommes de la mienne… Je pressens aussi la petite pointe d’amertume dont cette douce rêverie pourrait être mêlée. Sans doute il serait fort doux pour le Falconet d’Athènes d’entendre derechef le Falconet de Paris. Sans doute il serait fort doux pour celui-ci d’entendre derechef l’Agasias à venir. Mais cela ne se peut ; medio de fonte leporum surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angit. L’homme se jette sur ce qui est sous sa main, et son imagination sur ce qui est au delà de la portée de son bras.

Eh bien, si vos productions allaient dans Saturne, vous seriez donc fort aise d’apprendre par la gazette du pays qu’on y est content de vous. Et vous êtes assez bête pour ignorer qu’entre tous ceux qui mettent le pied dans votre atelier, il n’y en a pas un qui n’ait cette gazette dans sa poche !

Eh bien ! il y aurait donc de la folie à ne pas aimer mieux entendre son éloge dans une bouche qui ne finira jamais que dans une autre, à condition qu’on aura des oreilles ou qui puissent entendre ce qu’on dira, ou entendre ce qui ne se dit pas encore. Et vous êtes assez bête pour ne pas savoir que vous avez ces oreilles-là aux deux côtés de votre tête, ou qu’un beau jour elles y pousseront ! Eh ! mon ami, si vous vous étiez bien observé, vous les y auriez senti pointer et tinter cinquante fois.

Pour un panégyriste de l’étoffe de Pline, vous l’aurez sans doute, mais consolez-vous-en, ce ne sera pas de votre vivant ; c’est un malheur qui est si loin ! si loin ! En attendant celui-là, je me surprends à tout moment devant l’autre, comme vous devant le Laocoon. Il me confond.

Quelques-uns de vos contemporains, honnêtes gens et éclairés, vous ont assuré que vous ne mourriez pas tout entier. Vous les en avez crus sur leur parole, vous avez été sensible à leur témoignage ; vous avez donc assisté à votre oraison funèbre, et vous ne l’avez pas entendue sans plaisir ? Eh ! croyez, mon ami, que Turenne n’était pas si attentif à celle du grand Condé, qu’il ne substituât quelquefois son nom propre dans la bouche de Bossuet. Tous les grands hommes : que dis-je tous les grands hommes ? il n’y a aucun homme, grand ou petit, qui n’ait suivi son convoi. La dernière fois, la vraie, n’est que la centième. Lorsque Turenne lisait de Judas Machabée[11] : Fleverunt eum omnis populus Israel planctu magno, et lugebant dies multos, et dixerunt : quomodo cecidit potens, qui salvum faciebat populum Israel ! s’il n’eût pas été homme aussi modeste que grand capitaine, il eût écrit sur ses tablettes : Beau texte pour mon oraison funèbre. Mais quelle est la différence de l’homme modeste et de l’homme vain ? Vous le savez. L’un pense et se tait ; l’autre parle. Nous voyons un homme ceint d’une corde et suspendu à une grande hauteur ; à l’instant nous nous mettons à sa place et nous frémissons. Et vous croyez que notre imagination est moins ingénieuse à s’accrocher, lorsque le plaisir, la vérité, la justice, tout l’y convie ?

Et que m’importe que ce soit avant ou depuis la question entamée que vous ayez été dans le vrai ? Vous avez toujours cru que ce qui peut être loué comptant pourrait l’être encore après nous. Voilà votre credo ; mais vous protestez qu’il ne sera jamais plus long. Vous vous trompez, vous y ajouterez, s’il vous plaît, que cette persuasion est douce et que c’est du comptant. Je ne suis pas assez fou pour exiger que vous rêviez de même couleur que moi ; mais je jure que vous avez fait ou que vous ferez mon rêve ; il durera un peu plus, un peu moins, ce sera avec un peu plus un peu moins de magie, de clair-obscur ; la toile sera diversement éclairée, ordonnée, colorée, mais vous êtes homme à talent, et il faut que vous fassiez le rêve de l’homme à talent.

Et si vous pouvez évoquer l’ombre de Raphaël devant votre ouvrage ; et si vous existez devant l’ouvrage de Raphaël qui évoqua jadis les ombres de Phidias, d’Agasias et de Glycon, est-ce que vous ne savez pas qu’un autre un jour évoquera votre ombre ? Est-ce que vous ne savez pas que l’avenir est gros d’un Raphaël que vous pouvez évoquer encore ? Est-ce que votre imagination peut moins sur l’avenir que sur le passé ? Vous évoquez le Raphaël passé pour vous instruire ; eh ! ne vous refusez pas à la douceur d’évoquer le Raphaël à venir pour vous louer. Je fais mieux que vous ; je jouis de mes avantages. Le passé m’éclaire, je reçois du présent le salaire qu’il m’offre. J’arrache à l’avenir celui qu’il me doit.

Je crois que vous vous trompez. En faits d’arts et de monuments subsistants, être du premier mérite ou de la première célébrité, c’est la même chose ; l’avenir répare les torts du présent, et je vous défie de me citer un exemple contraire.

Si j’étais, dites-vous, du premier mérite vous auriez perdu sur table, et vous verriez un des plus grands sculpteurs se[12] Je n’achève pas. Vous me faites tomber la plume des mains. Je n’ai ni la force de vous croire, ni celle de vous prêcher davantage. Je suis comme Paul sur le chemin de Damas ; mais c’est moi qui crie : Saül, Saül, pourquoi me persécutez-vous[13] ?… Cela n’est pas vrai, cela n’est pas vrai… Mais dites-moi pourquoi j’ai tant de peine à vous croire ? pourquoi sur cent hommes en trouveriez-vous deux à peine qui vous croient, si ce n’est qu’homme, vous protestez contre un sentiment naturel à l’homme ? Quoi ! c’est vous qui ignorez le respect de la postérité, vous qui avez l’âme pleine de droiture et d’honnêteté ! C’est vous qui bravez le jugement de l’avenir, vous qui vivez solitaire, qui jouissez peu de votre réputation et dont la perfection des ouvrages suppose un travail infini ! C’est vous qui abjurez le sentiment de l’immortalité, ce sentiment à travers lequel vous devriez toujours apercevoir le marbre que vous travaillez ! L’idée la plus douce, la plus consolante, la plus noble avec laquelle vous puissiez converser dans votre retraite, vous l’en chassez. Éloigné du commerce de ceux qui vous admirent, privé de l’entretien de ceux qui vous admireront un jour, il ne vous reste plus qu’à éloigner ceux que vous admirez pour rester seul.

Un jour Fontenelle disait que s’il y avait dans un coffre un mémoire écrit de sa main qui le peignît à la postérité comme un des plus grands scélérats du monde, et qu’il eût une démonstration géométrique que ce mémoire serait ignoré de son vivant, il ne se donnerait pas la peine d’ouvrir le coffre pour le brûler. Ce discours fit peine à tous ceux qui l’entendirent, et personne ne le crut. C’est qu’il vient dans l’esprit qu’un homme aussi indifférent sur la mémoire qu’il laisse après lui ne balancerait guère à commettre un crime si ce crime lui était utile et qu’il eût la démonstration géométrique qu’il ne sera pas connu de son vivant. On n’aime pas ces gens-là qui mettent tant d’importance à la date.

Le génie, ce pur don de la nature, est la cause unique des grandes choses. La cause unique ! cela est-il bien vrai ? Il me semble que si je vous avais demandé, il y a deux mois, qu’est-ce qui avait conduit les littérateurs et les artistes de la Grèce et de Rome au point de perfection qu’ils ont atteint, vous m’eussiez répondu : « C’est le sentiment de la liberté qui porte l’esprit aux grandes idées ; c’est le patriotisme, c’est l’amour de la vertu ; ce sont les honneurs nationaux, ce sont les récompenses publiques, c’est la vue, l’étude, le choix, l’imitation constante de la nature, c’est le respect de la postérité ; c’est l’ivresse de l’immortalité ; c’est le travail assidu ; c’est l’heureuse influence des mœurs, des usages et du climat, c’est le génie sans lequel toutes ces causes ne sont rien, sans lesquelles il est peu de chose. Une seule injustice suffit pour assoupir le génie qui veille au centre de la capitale ; le bruit seul d’une récompense suffit pour éveiller le génie qui dort à Chaillot. »

S’il y avait des statues pour les grands crimes comme pour les grandes vertus, vous verriez bien d’autres scélérats. Ce qui me fait chérir le respect de la postérité, le sentiment de l’immortalité, c’est qu’ils ne germent qu’au fond d’une belle âme. Ce n’est pas l’exécration des siècles qu’on ambitionne, c’est leur louange. Le scélérat n’exerce presque jamais toute son énergie. Il est trop lié. Belle générosité de sa part de renoncer à un lot qui ne fut jamais fait pour lui ! Il y a pourtant eu un Érostrate. Après cent mille honnêtes gens, je trouve encore un coquin pour moi.

Vous me faites l’honneur de m’interpeller sur le ressort des grandes choses, et je vous proteste avec toute la sincérité dont je suis capable qu’au milieu des persécutions que j’ai souffertes il était consolant pour moi d’être sûr que la chance tournerait un jour. Je voyais un avenir plus juste. Je me rappelais que le train du monde ne devait pas changer pour moi. Je me répétais ce beau vers d’Horace :


Ploravêre suis non respondere favorem
Speratum meritis[14].


Mais croyez que mon âme était flétrie, et que cent fois j’ai été tenté de me jeter entre les bras du repos, et de laisser là des aveugles qui frappent de leur bâton ceux qui veulent se mêler de leur rendre la vue.

Les hommes extraordinaires qui se suffisent pleinement à eux-mêmes : je n’y crois pas. Nous tenons tous plus ou moins de la coquette qui met des mouches au fond de la forêt, ou de la dévote qui fait une toilette de propreté, parce qu’on peut trouver un insolent. Pour vos fanatiques qui brûlent le ciel et éteignent l’enfer, je n’y réponds pas ; je ne prendrai pas l’essor extravagant et momentané d’un enthousiaste pour l’état naturel de l’âme. Vos athées ont mieux aimé mourir que de vivre déshonorés, c’est ce que les militaires font tous les jours ; et puis, qui vous a dit que quelque idée de postérité ne s’y mêlait pas ? Il faut un salaire à l’homme, un motif idéal ou réel. Faites mieux ; réunissez-les. Accordez-lui le bonheur tandis qu’il est, et montrez-lui la statue quand il ne sera plus. C’est le moyen de déployer toute son énergie.

Mais à quoi sert d’élever des monuments à ceux qui ne sont plus ? de décorer le marbre qui couvre leurs cendres froides de sublimes inscriptions ; de présenter aux citoyens les bustes des défenseurs de leur liberté ; de déposer dans des volumes éternels le récit de leurs actions ? Est-ce pour les morts que cela se fait ? Non, c’est aux vivants qu’on s’adresse. On leur dit : « Si tu fais ainsi, voilà les honneurs qui t’attendent. Tu serviras d’exemple à ceux qui te succéderont, comme ils en ont servi à ceux qui leur ont succédé. Nous ne serons pas plus ingrats envers toi qu’envers eux ; méprise la vie, aime la mort. »

La belle liste de héros que l’abbaye de Westminster a créés ! Combien ces statues qui peuplaient toute la Grèce ont fait égorger de citoyens ! Alexandre pleura sur le tombeau d’Achille. Je ne vois de toute part que des hommes qui s’immolent aux pieds de mes deux fantômes.

Comment se fait-il, s’il vous plaît, que l’histoire, où l’on voit à chaque ligne le crime heureux à côté de la vertu opprimée, la médiocrité récompensée à côté du talent persécuté, l’ignorance sous la pourpre, le génie sous des haillons, le mensonge honoré, la vérité dans les fers, ne soit pas la plus funeste des lectures ? Si le jugement de la postérité n’était rien, tout homme sensé dirait à l’historien : « Vous parlez à merveille, mais à quoi me serviront vos éloges, quand j’aurai beaucoup souffert et que je ne serai plus ? Je vois qu’on en use fort honnêtement avec les morts ; mais je vis et je veux vivre heureux, si je puis ; et je suis presque sûr de mon fait, en méritant vos exécrations que je n’entendrai pas. »

Si l’on me demandait lequel des deux je préférerais, ou d’obtenir ou de mériter une statue ; d’après l’expérience des siècles passés, il serait peut-être sage de répondre : Ni l’un, ni l’autre. — Mais il faut opter. — J’aime mieux la mériter. — Et si tu la mérites, te flatterait-il de l’obtenir après ta mort ? — Sans doute. Qui est-ce qui peut être indifférent à l’espérance, à la pensée d’avoir son buste à côté de celui de Phocion ? Vous prétendez que si votre Démosthène était chargé de votre cause, il la mettrait hors de réplique ; je vous jure, mon Phidias, que je ne la plaiderais pas mieux que vous. Vous avez le raisonnement, le style, l’esprit, la logique, l’ironie, la réticence, la subtilité, la raison, le sophisme, les grands mouvements, les figures hardies, quand vous voulez ; que faut-il de plus pour être éloquent ? Mais ce serait bien le plus grand abus possible de l’éloquence ; et pourquoi m’amuserais-je à briser un des principaux ressorts de l’âme ? Pourquoi tarirais-je la source des actions héroïques ? Pourquoi attacherais-je l’homme à lui-même, qu’il n’aime déjà que trop ? Pourquoi ôterais-je au talent méconnu ou persécuté, à l’innocence opprimée, à la vertu malheureuse son unique consolation, son dernier appel ? Pourquoi restreindrais-je la sphère déjà si étroite de nos jouissances ? Pourquoi délivrerais-je les tyrans de la frayeur de l’histoire ? Pourquoi, le plus furieux des iconoclastes, briserais-je les statues, les monuments, et tout ce qui prêche aux hommes le sentiment de la postérité, le respect ou la crainte du jugement à venir ?

Les peines et les plaisirs réels ou physiques ne sont presque rien. Les peines et les plaisirs d’opinion sont sans nombre. Il faut ou que je respecte le sentiment de l’immortalité, l’idée de la postérité, toutes les jouissances idéales, anticipées, ou que j’attaque à la fois tous les plaisirs d’opinion. Est-ce là ce que vous me proposez ?

Lorsque vous envoyez votre Pygmalion à tous les diables, vous oubliez qu’il y a autant de détracteurs que d’hommes de goût, qu’il en naît et qu’il en naîtra sans fin ; et je ne vois plus en vous qu’un citoyen aussi froid sur la gloire de son siècle et de sa nation que sur la sienne. Je ne vous dis rien ni de l’honneur ni du bonheur de l’espèce humaine ; avec vos idées on n’est rien moins qu’un cosmopolite.

Je laisse là toute votre tirade sur la paternité de l’artiste. Elle ne m’effleure pas. Vous avez pris un éloge pour un argument, une caresse pour une égratignure. Quand je vous demandais si vos enfants n’étaient pas de chair, ce n’était pas au philosophe, c’est au statuaire que je m’adressais. Mais je vous dirai en passant que je pourrais tuer ma fille sans atrocité, et qu’on ne pourrait quelquefois arracher un mauvais arbre de votre jardin sans vous faire peine. Notre attachement aux choses n’est communément fondé que sur nos soins. Ce n’est pas seulement au passe-dix qu’on court après son argent. Vous avez un mauvais poirier dans votre potager ; il est couvert de mousse, rongé d’insectes, hérissé de branches mortes. Un jour je jette un œil compatissant sur ce poirier, et je vous dis : « Falconet, sauvons la vie à ce malheureux ». À l’instant, j’élague les mauvaises branches avec ma serpe ; vous déracinez la mousse avec l’ébauchoir, nous écrasons les insectes, nous bêchons, nous enfumons, nous arrosons, continuant notre botanique sollicitude jusqu’à la saison des feuilles. Cette saison venue, nous remarquons quelques signes de convalescence ; nous redoublons de zèle. Cependant un coquin, la nuit, franchit les murs du jardin, coupe l’arbre par le pied, et nous voilà tous deux plus affligés de sa perte que du plus bel espalier du jardin. Cependant, nous ne nous étions promis ni estime, ni argent, ni considération, ni gloire de notre travail. Qu’eût-ce donc été si toutes ces grandes attentes avaient été attachées à la conservation du triste végétal ? si ce poirier eût dû porter l’immortalité pour nous ?

Lorsque vous prononcez si vite qu’il est indifférent qu’une main amie détruise, ou qu’une main ennemie et jalouse conserve nos productions médiocres, vous allez au delà de votre propre système. Ces morceaux, qui pourraient honorer un homme ordinaire, déprisent un habile homme. On dit : Il a fait de belles choses : d’accord ; mais il en a fait aussi de mauvaises. Sans aucun égard à la considération future, l’éloge précédent ne vaut pas celui-ci : Il a fait de belles choses, et il n’en a fait que de belles. C’est que dans la carrière que nous courons l’un et l’autre, tout ce qui n’ajoute pas diminue.

Encore un moment de patience et je finis. Il ne faut pas avoir fait un grand pas dans le système intellectuel pour sentir qu’on est en effet où l’on croit être ; puisqu’on y pleure, on s’y venge, on y rit, on y jouit, on y exerce toute sa bonté, toute sa méchanceté morale. On y converse aussi réellement avec les morts qu’avec les vivants, pas plus ni moins réellement avec les vivants qu’avec ceux qui sont à naître ; avec le passé et l’avenir, qu’avec le présent ; et c’est un évoqueur d’ombres, un poëte qui me donne la peine d’écrire ces trivialités. Lorsque votre âme haletait, que votre poitrine s’élevait, que vous pâlissiez, que vous parliez à votre ouvrage, il n’y avait que votre ouvrage et vous. Lorsque, incertain si vous laisseriez votre ouvrage dans l’atelier ou si vous l’exposeriez au Salon, vous évoquâtes autour de lui vos contemporains et vos rivaux, il n’y avait encore réellement dans l’atelier que votre ouvrage et vous. Il ne vous en aurait pas coûté davantage pour augmenter votre compagnie idéale de celle de vos prédécesseurs et de vos neveux. Les juges que vous avez négligés valaient bien les autres.

D’où je conclus que le sentiment de l’immortalité et le respect de la postérité émeuvent le cœur et élèvent l’âme ; que ce sont deux germes de grandes choses, deux promesses aussi solides qu’aucune autre, et deux jouissances aussi réelles que la plupart des jouissances de la vie, mais plus nobles, plus avantageuses et plus honnêtes.

Reprenez mes petits feuillets, placez-les devant vous avec cette lettre, et vous aurez à peu près tout ce que je pense du sentiment de l’immortalité et du respect de la postérité.

N. B. 1o Que lorsque je m’applique à moi-même la meilleure partie des choses que j’avance sur ces deux belles ivresses, c’est que présentées sous cette forme propre et personnelle, elles en deviennent plus énergiques. Autre chose est de parler d’un sentiment qu’on éprouve soi-même, qui vit, qu’on reconnaît au fond de son âme, autre chose est de parler d’un sentiment étranger et qu’on suppose dans l’âme des autres. La certitude que les siècles futurs s’entretiendraient aussi de moi, qu’ils me compteraient parmi les hommes illustres de ma nation, et que j’aurais honoré mon siècle aux yeux de la postérité, me serait, je l’avoue, infiniment plus douce que toute la considération actuelle, tous les éloges présents ; mais il s’en manque beaucoup que je l’aie. Si l’histoire des lettres m’accorde une ligne, ce n’est pas au mérite de mes ouvrages, c’est à la fureur de mes ennemis que je la devrai. On ne dira rien de ce que j’ai fait, mais on dira peut-être un mot de ce que j’ai souffert. Adieu, mon ami, bonsoir ; vous m’avez fait écrire un jour et une nuit tout de suite.

2o Que les vérités du sentiment sont plus inébranlables dans notre âme que les vérités de démonstration rigoureuse, quoiqu’il soit souvent impossible de satisfaire pleinement l’esprit sur les premières. Toutes les preuves qu’on en apporte, prises séparément, peuvent être contestées, mais le faisceau est plus difficile à rompre. Quand vous aurez brisé tous mes bâtonnets, je n’en soupirerai pas moins après l’immortalité, je n’en respecterai pas moins la postérité. Je vous dirai toujours ce que Chaulieu se disait à lui-même sur la perte du marquis de La Fare, son ami :


Et que peut la raison contre le sentiment ?
Raison me dit que vainement
Je m’afflige d’un mal qui n’a point de remède ;
Mais je verse des pleurs dans le même moment,
Et sens qu’à ma douleur il vaut mieux que je cède.


S’il était vrai, comme je le pense, qu’il serait difficile de faire un beau bas-relief avec les natures communes de Greuze, j’aurais peut-être bien de la peine à le prouver. Presque toutes les questions de goût et toutes celles de la morale délicate en sont là, il est facile d’en plaisanter impossible de n’y pas croire. Le cœur et la tête sont des organes si différents ! Et pourquoi n’y aurait-il pas quelques circonstances où il n’y aurait pas moyen de les concilier ? Prouvez-moi bien l’inutilité, la folie de mes regrets, et vous n’obtiendrez de moi, pour prix de toute votre éloquence, que le silence et un soupir. Bonsoir encore.

Je disais à M. de Montamy, occupé de la recherche des couleurs pour la peinture en émail : « Mon ami, vous serez arrêté au milieu de vos travaux. — Eh ! qu’est-ce que cela fait ? me répondit-il, cela ne sera pas perdu. »



  1. Il y a ici une lacune dans le manuscrit.
  2. Horat., de Arte poetica, v. 357.
  3. Ibid., Epist. i. lib. II.
  4. Horat., de Arte pœtica, v. 143-145.
  5. Pline, lib. XXXVI.
  6. Ibid.
  7. Antoine Dupinet. Sa traduction de Pline (1542) a été longtemps la seule qu’il y eût en France.
  8. Horat., od. iv, lib. I.
  9. Horat., od. xxx, lib. III.
  10. Virg., Æneid., lib. VI, v. 78-79.
  11. Lib I, cap. ix.
  12. On lit dans le premier manuscrit : « se f… de la postérité. »
  13. Actes des Apôtres, chap. ix, verset 4.
  14. Lib. II, Epist. i.