Lettres à Falconet/2

Lettres à Falconet
Lettres à Falconet, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXVIII (p. 85-87).


I[1]


Ce 10 décembre 1765.


Oui, je veux vous aimer toujours ; car je ne vous en aimerais pas moins, quand je ne le voudrais pas. Je pourrais presque vous adresser la prière que les Stoïciens faisaient au Destin : « Ô Destin, conduis-moi où tu voudras, je suis prêt à te suivre : car tu ne m’en conduirais et je ne t’en suivrais pas moins, quand je ne le voudrais pas. »

Vous sentez que la postérité m’aimera, et vous en êtes bien content ; et vous sentez bien mieux qu’elle vous aimera aussi, et vous ne vous en souciez pas. Comment pouvez-vous faire cas pour un autre d’un bien que vous dédaignez pour vous ? S’il vous est doux d’avoir pour ami… Je m’arrête là, je crois que j’allais faire un sophisme qui aurait gâté une raison de sentiment.

Il est doux d’entendre pendant la nuit un concert de flûtes qui s’exécute au loin et dont il ne me parvient que quelques sons épars que mon imagination, aidée de la finesse de mon oreille, réussit à lier, et dont elle fait un chant suivi qui la charme d’autant plus, que c’est en bonne partie son ouvrage. Je crois que le concert qui s’exécute de près a bien son prix. Mais le croirez-vous, mon ami ? ce n’est pas celui-ci, c’est le premier qui enivre. La sphère qui nous environne, et où l’on nous admire, la durée pendant laquelle nous existons et nous entendons la louange, le nombre de ceux qui nous adressent directement l’éloge que nous avons mérité d’eux, tout cela est trop petit pour la capacité de notre âme ambitieuse, peut-être ne nous trouvons-nous pas suffisamment récompensés de nos travaux par les génuflexions d’un monde actuel. À côté de ceux que nous voyons prosternés, nous agenouillons ceux qui ne sont pas encore. Il n’y a que cette foule d’adorateurs illimitée qui puisse satisfaire un esprit dont les élans sont toujours vers l’infini. Les prétentions, direz-vous, sont souvent au delà du mérite. D’accord, mais n’y voyez-vous pas un hommage merveilleux, vous me l’avez dit, et certainement vous êtes trop éclairés tous tant que vous êtes pour que l’avenir soit jamais assez osé pour penser autrement que vous ?

Vous voyez, mon ami, que je me moque de tout cela, que je me persifle moi et toutes les autres mauvaises têtes comme la mienne : eh bien, vous l’avouerai-je, en regardant au fond de mon cœur, j’y retrouve le sentiment dont je me moque, et mon oreille, plus vaine que philosophique, entend même en ce moment quelques sons imperceptibles du concert lointain.


O curas hominum ! O quantum est in rebus inane[2] !


Cela est vrai, mais réduisez le bonheur au petit sachet de la réalité, et puis dites-moi ce que ce sera. Puisqu’il y a cent peines d’opinions, dont il est presque impossible de se délivrer, permettez à ces pauvres fous de se faire, en dédommagement, cent plaisirs chimériques. Mon ami, ne souillons point sur ces fantômes, puisque notre souffle n’écarterait que ceux qui nous suivraient toujours, d’un peu plus près ou d’un peu plus loin.

Ô le joli moment ! comme la tête allait s’exalter, si j’avais le temps de la laisser faire ! Mais il faut que je vous quitte pour aller à des êtres qui ne vous valent pas, sans flatterie, et pour dire des choses dont la postérité ne s’entretiendra pas.

En vérité, cette postérité serait une ingrate si elle m’oubliait tout à fait, moi qui me suis tant souvenu d’elle.

Mon ami, prenez garde que je ne fais nul cas de la postérité pour les morts, mais que son éloge, légitimement présumé, garanti par le suffrage unanime des contemporains, est un plaisir actuel pour les vivants, un plaisir tout aussi réel pour vous que celui que vous savez vous être accordé par le contemporain qui n’est pas assis tout à côté de vous, mais qui parle de vous quoiqu’il ne soit pas entendu de vous.

L’éloge payé comptant, c’est celui qu’on entend tout contre, et c’est celui des contemporains. L’éloge présumé, c’est celui qu’on entend dans l’éloignement, et c’est celui de la postérité. Mon ami, pourquoi ne voulez-vous accepter que la moitié de ce qui vous est dû ?

Ce n’est ni moi, ni Pierre, ni Paul, ni Jean qui vous loue ; c’est le bon goût, et le bon goût est un être abstrait qui ne meurt point ; sa voix se fait entendre sans discontinuer, par des organes successifs qui se succèdent les uns aux autres. Cette voix immortelle se taira sans doute pour vous, quand vous ne serez plus ; mais c’est elle que vous entendez à présent, elle est immortelle malgré vous, elle s’en va et s’en ira disant toujours : Falconet ! Falconet !



  1. Publiée comme inédite dans l’Artiste de 1846, t. VI, p. 271.
  2. Pers., Sat. I, i.