Lettre sur la prétendue Comète/Édition Garnier


Garnier (tome 29p. 47-52).
LETTRE
SUR LA PRÉTENDUE COMÈTE[1]


À Grenoble, ce 17 mai 1773.

Quelques Parisiens, qui ne sont pas philosophes, et qui, si on les en croit, n’auront pas le temps de le devenir, m'ont mandé que la fin du monde approchait, et que ce serait infailliblement pour le 20 du mois de mai où nous sommes.

Ils attendent ce jour-là une comète qui doit prendre notre petit globe à revers, et le réduire en poudre impalpable, selon une certaine prédiction de l’Académie des sciences qui n’a point été faite.

Rien n’est plus probable que cet événement, car Jacques Bernoulli[2], dans son Traité de la comète, prédit expressément que la fameuse comète de 1680 reviendrait avec un terrible fracas le 17 mai 1719 ; il nous assura qu’à la vérité sa perruque ne signifierait rien de mauvais, mais que sa queue serait un signe infaillible de la colère du ciel. Si Jacques Bernoulli se trompa, ce ne peut être que de cinquante-quatre ans et trois jours.

Or une erreur aussi peu considérable étant regardée comme nulle dans l’immensité des siècles, par tous les géomètres, il est clair que rien n’est plus raisonnable que d’espérer la fin du monde pour le 20 du présent mois de mai 1773, ou dans quelque autre année. Si la chose n’arrive pas, ce qui est différé n’est pas perdu.

Il n’y a certainement nulle raison de se moquer de M. Trissotin, tout Trissotin qu’il est, lorsqu’il vient dire à Mme Philaminthe (Femmes savantes, acte IV, scène III) :

Nous l’avons en dormant, madame, échappé belle :

Un monde près de nous a passé tout du long,
Est chu tout au travers de notre tourbillon ;
Et s’il eût en chemin rencontré notre terre.

Elle eût été brisée en morceaux comme verre.

Une comète peut à toute force rencontrer notre globe dans la parabole qu’elle peut parcourir ; mais alors qu’arrivera-t-il ? Ou cette comète aura une force égale à celle de la terre, ou plus grande, ou plus petite. Si égale, nous lui ferons autant de mal quelle nous en fera, la réaction étant égale à l’action ; si plus grande, elle nous entraînera avec elle ; si plus petite, nous l’entraînerons.

Ce grand événement peut s’arranger de mille manières, et personne ne peut affirmer que la terre et les autres planètes n’aient pas éprouvé plus d’une révolution par l’embarras d’une comète rencontrée dans leur chemin.

Le grand Newton nous a donné de plus fortes alarmes que M. Trissotin, car il a prétendu que la comète de 1680 s’étant approchée du soleil à la distance d’un demi-diamètre de cet astre, dut acquérir une chaleur deux mille fois plus forte que celle du fer embrasé ; M. Lemonnier[3] dit trois mille. Mais, supposons que cette comète eût été de fer, pourquoi aurait-elle acquis, à cent cinquante mille lieues du soleil, une chaleur deux ou trois mille fois plus forte que le fer ne peut en acquérir dans nos forges ? Les solides, comme les fluides, ont chacun leur dernier degré de chaleur, qui ne peut augmenter. L’eau bouillante ne peut jamais s’échaulfer davantage, l’huile de même, les métaux de même. Le fer, le cuivre, qui coulent dans nos forges en fleuves de feu, ne s’embrasent jamais plus que leur nature ne comporte. Le feu d’une forge est le même que celui du soleil. Cet astre, étant plus grand, embrasera les corps plus vite ; mais il ne les embrasera pas avec une plus grande intensité que celle qu’ils peuvent souffrir.

Newton, dans son calcul, a supposé que l’embrasement du fer pourrait augmenter, et a calculé suivant cette hypothèse. Mais comment un corps, quel qu’il soit, passant rapidement à cent cinquante mille lieues du soleil, peut-il s’embraser deux mille fois plus que le fer qui est pénétré de feu dans une fournaise ardente, et qui est parvenu à son dernier degré de chaleur ? Il semble que Newton pouvait réserver cette aventure de l’inflammation pour son commentaire de l’Apocalypse.

Quant au retour des mêmes comètes, c’est une opinion très-raisonnable ; mais elle n’est pas démontrée. Elle est si peu démontrée qu’excepté M, Glairaut, tous ceux qui ont prédit leur apparition ont été pris pour dupes.

Il est beau, sans doute, d’en savoir assez pour se tromper ainsi ; mais attendons encore quelques milliers de siècles pour avoir la démonstration.

Nous sommes parvenus lentement à connaître quelque chose de la nature ; la postérité achèvera le reste lentement.

On prétend que les anciens savaient, comme nous, que les comètes sont des planètes qui ont un cours régulier autour du soleil ; et on cite en preuve des Pythagore, des Philolaüs, des Sénèque, des Plutarque, etc., etc.

Oui, ils le savaient d’une science confuse, incertaine, qui n’était point une science ; ils connaissaient la circulation des comètes, comme Hippocrate connaissait la circulation du sang, sans l’avoir définie, sans l’avoir prouvée, sans l’avoir enseignée. Jamais il n’y eut aucune école qui enseignât méthodiquement la course de la terre, des autres planètes, et des comètes, autour du soleil dans leurs orbites ; c’était un soupçon jeté au hasard, une idée philosophique tombée dans quelques têtes, et non développée. C’est à peu près ainsi que Bacon avait annoncé une gravitation, une attraction universelle ; les vrais inventeurs sont ceux qui prouvent.

M. Lemonnier, dans ses Institutions astronomiques, a raison de citer Sénèque le Philosophe, qui dit[4] : « Non existimo cometem subitaneum esse ignem, sed inter opéra æterna naturæ, — Je ne crois pas les comètes des feux subitement allumés, mais des ouvrages éternels de la nature, »

Il faut louer, honorer Sénèque d’avoir deviné que le temps viendrait où la postérité serait étonnée que son siècle eût ignoré des choses si simples : « Veniet tempus quo posteri nostri tam aperta nos nescisse mirabuntur[5] » Mais cela même prouve que de son temps on n’en savait rien.

C’était le sort des Sénèques de prédire l’avenir par de simples conjectures, d’une manière toute contraire à celle des autres prophètes, Sénèque le Tragique prédit ainsi, dans un chœur de son Thyeste[6], la découverte d’un nouveau monde. Mais si on voulait en inférer que Sénèque doit partager avec le Génois Colombo la gloire de la découverte, on serait non-seulement injuste, on serait ridicule.

Nous ne trouvons point dans Plutarque de témoignage plus fort en faveur de l’antiquité que dans Sénèque : « Quelques[7] pythagoriciens, dit-il, pensent qu’une comète est un astre qui ne se montre qu’après un certain temps ; d’autres assurent qu’une comète n’est qu’un effet de la vision, comme les apparences de ce qu’on voit dans un miroir, Anaxagore et Démocrite disent que c’est un concours d’étoiles mêlant leur lumière ensemble. Aristote prétend que c’est une exhalaison du sec enflammé, etc. »

Or je demande si l’exhalaison du sec, les apparences du miroir, et le concours des deux lumières, donnent une idée bien nette de la théorie des comètes.

L’opinion du peuple de Paris qu’une comète qui apparaîtrait le 20 ou le 21 de mai 1773 nous amènerait la fin du monde a quelque chose de plus positif que le discours de Plutarque ; mais cette idée n’est pas neuve. Il y a longtemps que les gens qui savaient comment le monde a été fait savaient aussi comment il devait finir, Jupiter lui-même dit, dès le premier livre des Métamorphoses[8], que le monde doit périr, par le feu :

Esse quoque in fatis reminiscitur adfore tempus

Quo mare, quo tellus, correptaque regia cœli,

Ardeat, et mundi moles operosa laboret.

Mais Jupiter ne dit point que ce sera l’effet d’une comète. Cette idée de la fin du monde dura depuis Jupiter jusqu’à notre XIIIe siècle. Nos moines en profitèrent. On sait que plus d’un acte de donation à ces pauvres gens commençait par ces mots : « La fin du monde étant proche, et moi N…, ne voulant pas être rangé parmi les boucs, je donne pour le remède de mon âme, etc., etc. » Mais les comètes n’eurent aucune part à ces dévotions.

Le Jack Pudding qui prédit à Londres, en 1756, un tremblement de terre et la destruction de la ville ne mit aucune comète de moitié avec lui dans le parti ; et cependant le peuple, épouvanté, sortit de la ville au jour marqué par ce mage.

Les Parisiens ne déserteront pas leur ville le 20 mai ; ils feront des chansons, et on jouera la comète et la fin du monde à l’Opéra Comique, etc, etc.


FIN DE LA LETTRE SUR LA PRÉTENDUE COMÈTE

  1. L’astronome Lalande devait lire, dans la séance de l’Académie des sciences du 21 avril 1773, des Réflexions sur les comètes qui peuvent approcher de la terre. Ce qu’il avait dit à quelques amis, du résultat de ses calculs, s’altéra, suivant l’usage, en passant de bouche en bouche. On parla d’une comète qui, dans un an, dans un mois, dans huit jours, allait causer la fin du monde. Pour dissiper ces inquiétudes, Lalande fit imprimer une note dans la Gazette de France du 7 mai, puis des Réflexions dont, faute de temps, il n’avait pu faire lecture à la séance de l’Académie des sciences. Ce fut aussi le sujet de la Lettre sur la prétendue comète, qui fut imprimée, sans nom d’auteur, dans le Journal encyclopédique du 1er juin 1773. Le nom de l’auteur est au faux titre d’une édition séparée en 20 pages in-8°. (B.)
  2. Né en 1654, mort en 1705. C’est lui qui soutint le premier que les comètes sont, non des météores, mais des astres permanents dont le cours est réglé.
  3. Astronome, né en 1715, mort eu 1799. Il fut un des maîtres de Lalande.
  4. Nat. Quæst., VII, 22.
  5. Nat. Quæst., VII, 25.
  6. Ce n’est pas dans Thyeste, mais dans Médée, que Sénèque parle de la découverte d’un nouveau monde ; voyez son texte, rapporté par Voltaire, tome XVIII, page 310, et la traduction, tome XII, page 358.
  7. Des Opinions des philosophes, livre III, chap. II. (Note de Voltaire.)
  8. Vers 256-8.