Lettre inédite (Rimbaud) (NRF 7)

La Nouvelle Revue FrançaiseTome VII (p. 24-28).

LETTRE INÉDITE D’ARTHUR RIMBAUD


Nous remercions ici cordialement le bon poète Ernest Raynaud de la communication de cette lettre. Adressée à M. G. Izambard, professeur de rhétorique, elle se situe après la distribution des prix de 1870, quelques jours avant la première fugue de Rimbaud vers Paris, et, par conséquent, précède la première des lettres de la même année qui ont été publiées dans le tome XXIV de Vers et Prose. Elle est bien de celui qui devait, plus tard, révéler à Paul Verlaine le talent de Desbordes-Valmore. On s’étonnera par contre de voir Rimbaud reprocher à Verlaine d’avoir pris des libertés avec un art qu’il bouleversera lui-même bientôt de fond en comble. Remarquons encore que cette lettre est antérieure d’un an, exactement, au Bateau ivre, et de treize mois à l’entrée en relations de Rimbaud avec Verlaine. Les vers joints à cette lettre étaient, croyons-nous, Soleil et Chair (page 25 des Œuvres publiées par le Mercure de France).

Paterne Berrichon.


Charleville, 25 août 1870.
Monsieur,

Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville !

— Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n’ai plus d’illusions. Parce qu’elle est à côté de Mézières — une ville qu’on ne trouve pas, — parce qu’elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious, cette benoîte population gesticule prudhommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! C’est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l’uniforme ! C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers, et tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !… Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! c’est mon principe.

Je suis dépaysé, malade, furieux, bête, renversé ; j’espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries, enfin : j’espérais surtout des journaux, des livres... Rien ! Rien ! Le courrier n’envoie plus rien aux libraires ; Paris se moque de nous joliment : pas un seul livre nouveau ! c’est la mort ! Me voilà réduit, en fait de journaux, à l’honorable Courrier des Ardennes, propriétaire, gérant, directeur, rédacteur en chef et rédacteur unique, A. Pouillard ! Ce journal résume les aspirations, les vœux et les opinions de la population, ainsi, jugez ! c’est du propre !… On est exilé dans sa patrie !!!

Heureusement, j’ai votre chambre : — Vous vous rappelez la permission que vous m’avez donnée. — J’ai emporté la moitié de vos livres ! J’ai pris le Diable à Paris. Dites-moi un peu s’il y a jamais eu quelque chose de plus idiot que les dessins de Grandville ? — J’ai Costal l’indien, j’ai la Robe de Nessus, deux romans intéressants. Puis, que vous dire ?... J’ai lu tous vos livres, tous ; il y a trois jours, je suis descendu aux Épreuves, puis aux Glaneuses, — oui, j’ai relu ce volume ! — puis ce fut tout !... Plus rien ; votre bibliothèque, ma dernière planche de salut, était épuisée !... Le Don Quichotte m’apparut ; hier j’ai passé, deux heures durant, la revue des bois de Doré : maintenant, je n’ai plus rien ! — Je vous envoie des vers ; lisez cela un matin, au soleil, comme je les ai faits : vous n’êtes plus professeur, maintenant, j’espère !... —

... [partie déchirée]... Vous aviez l’air de[1] vouloir connaître Louisa Siefert, quand je vous ai prêté ses derniers vers ; je viens de me procurer des parties de son premier volume de poésies, les Rayons perdus, 4e édition. J’ai là une pièce très émue et fort belle ; Marguerite :

Moi j’étais à l’écart, tenant sur mes genoux
Ma petite cousine aux grands yeux bleus si doux :
C’est une ravissante enfant que Marguerite
Avec ses cheveux blonds, sa bouche si petite
Et son teint transparent...
Marguerite est trop jeune. Oh ! si c’était ma file,
Si j’avais une enfant, tête blonde et gentille
Fragile créature en qui je revivrais,
Rose et candide avec de grands yeux indiscrets !
Des larmes sourdent presque au bord de ma paupière
Quand je pense à l’enfant qui me rendrait si fière.
Et que je n’aurai pas, que je n’aurai jamais ;
Car l’avenir, cruel en celui que j’aimais,
De cette enfant aussi veut que je désespère.
Jamais on ne dira de moi : c’est une mère !
Et jamais un enfant ne me dira : maman !
C’en est fini pour moi du céleste roman
Que toute jeune fille à mon âge imagine.

Ma vie à dix-huit ans compte tout un passé.

— C’est aussi beau que les plaintes d’Antigone ὰνυμφη dans Sophocle. — J’ai les Fêtes galantes de Paul Verlaine, un joli in-12 écu. C’est fort bizarre, très drôle ; mais, vraiment, c’est adorable. Parfois, de fortes licences ; ainsi :

Et la tigresse épou | vantable d’Hyrcanie
est un vers de ce volume. — Achetez, je vous le conseille, la Bonne Chanson, un petit volume de vers du même poète : ça vient de paraître chez Lemerre ; je ne l’ai pas lu ; rien n’arrive ici ; mais plusieurs journaux en disent beaucoup de bien.

Au revoir, envoyez-moi une lettre de 25 pages — poste restante — et bien vite !

A. Rimbaud.
P. S. — À bientôt, des révélations sur la vie que je vais mener après... les vacances...
[Adresse :]
Monsieur G. Izambard
29, rue de l’Abbaye des Prés
Douai (Nord)
très pressé.
  1. Complété d’après Arthur Rimbaud – Œuvres, des Ardennes au Désert, Pocket Classiques, édition établie par Pascaline Mourier-Casile, 1990/1998, ISBN 2-266-08276-0.