Lettre inédite de Philothée O’Neddy sur le groupe littéraire romantique
P. Rouquette, libraire-éditeur (p. 7-16).


O’NEDDY À CHARLES ASSELINEAU

Paris, ce 23 septembre 1862.
Monsieur,

Le vieil O’Neddy qui, en sa qualité de burgrave, passe une bonne part de son temps à rêver dans l’ombre et dans la nuit, n’a eu connaissance que tout dernièrement de la notice dont vous avez honoré ses juvenilia, et qui a été insérée dans le Boulevard il y a déjà plus d’un mois. C’est ce qui fait qu’il vient si tard vous en remercier cordialement.

Il succombe en même temps à la tentation de vous présenter ici quelques renseignements et quelques observations à son endroit et à celui de ses anciens frères, se flattant que vous ne dédaignerez pas d’en user un peu, au cas où votre siége (je veux dire votre volume sur les romantiques) ne serait pas encore fait.

Philothée O’Neddy était, en 1833, le jeune, le très-jeune neveu et cousin de MM. Dondey-Dupré père et fils. S’ils ont imprimé son petit livre, ils ne l’ont pas édité. Notez ce point-ci. Tous deux, hommes de grand savoir d’ailleurs, exécraient le romantisme, surtout l’oncle, qui avait dans l’humeur quelque chose de l’immortel Gillesnormand. Feu et flamme n’a pas eu d’éditeur. Il a dû faire son chemin tout seul, c’est-à-dire qu’il ne l’a pas fait du tout. O’Neddy était très-fin et encore plus maladroit. Il ne s’est guère corrigé. Feu et flamme n’a été tiré qu’à 300 exemplaires.

M. Charles Monselet a raison : Théophile Dondey de Santeny est le même que Philothée O’Neddy. De Santeny n’est aucunement un nom seigneurial, mais seulement un surnom de famille (comme Dupré) déjà porté par le père d’O’Neddy. L’ouvrage qui a été publié dans la collection Boulé ne s’appelle pas l’Anneau de Salomon. Voici l’exact énoncé de son titre : Histoire d’un anneau enchanté, roman de chevalerie ; Paris 1844. Il y a une préface en vers et un épilogue également en vers, terminé par un sonnet. Le conte intitulé le Lazare de l’amour a paru en effet dans l’ancienne Patrie (février 1843, huit feuilletons). En cette même année 1843, Théophile Dondey de Santeny a fait de la critique théâtrale, d’abord à la Patrie, puis au Courrier français. Il a eu par conséquent l’honneur bien précieux pour lui de rendre compte des Burgraves.

Avant cela, octobre 1839, le feuilleton de l’Estafette avait publié, en deux articles, quelque chose de Th. D. de S., intitulé l’Abbé de Saint-Or, épisode. Ce morceau était détaché d’un roman inédit, et resté inédit, ayant pour titre Sodome et Solime, lequel n’est autre que le roman annoncé d’abord sous celui d’Entre chien et loup, à la fin de Feu et flamme. À la prose dudit Abbé de Saint-Or, se trouve mêlé un long fragment en vers (toujours des vers).

Vous dites, Monsieur, que Pétrus Borel était le chef du groupe en question. Cela n’est pas exact. On l’aimait fort, et il avait sa juste part d’influence. Mais Gérard de Nerval et Théophile Gautier en avaient une non moins grande, ainsi que Joseph Bouchardy, le futur dramaturge, qui était un causeur ardent et sympathique. O’Neddy avait aussi le verbe passablement péremptoire, et se conduisait comme se sentant en pleine république. La Synagogue (comme vous dites) comptait six poëtes : Gérard de Nerval, Pétrus Borel, Théophile Gautier, Alphonse Brot, Augustus Mac-Keat et Philothée O’Neddy. — Gérard de Nerval avait publié sous la Restauration des poésies nationales et napoléoniennes, qu’il ne voulait pas qu’on lût, déclarant tout le premier que c’était du poncif. Il ne montrait rien ou presque rien des excellentes choses qu’il préparait alors. Alphonse Brot avait fait imprimer en 1829 un recueil intitulé Chants d’amour. Ce petit livre n’est pas à dédaigner, mais il demeurait parmi nous sans autorité, comme procédant à la fois du genre de Parny et de M. Jules de Rességuier. Alphonse lui-même se vantait dans sa préface de n’être ni classique ni romantique. — On connaissait quelques vers charmants d’Augustus Mac-Keat, mais en fort petit nombre. — Avant d’être introduit dans le groupe, et de connaître les vers et les personnes de Théophile Gautier et de Pétrus Borel, O’Neddy avait déjà composé le tiers des pièces contenues dans Feu et flamme. La plupart, en effet, sont datées de 1829, de 1830 et de 1831. Il est donc peu juste de dire qu’il singea et qu’il outra les grands rabbins. Je crois d’ailleurs que, comparaison faite des vers de Pétrus avec les siens, il est difficile de ne les pas trouver très-dissemblables. Ce n’est pas mieux, mais c’est autrement. Par exemple, Pétrus est trop dédaigneux de la forme, et O’Neddy en est trop curieux. — D’autre part, a-t-il imité lAlbertus de Gautier, où s’annonçait déjà le poëte original de la Comédie de la Mort ? Non encore, et pour cette fois, faisons un : hélas ! Il aurait outré, qui ? Pétrus ? Là, vraiment, est-ce possible ? outrer du Pétrus ! On pouvait tout au plus l’égaler en exagération. C’est à quoi, je le confesse, O’Neddy n’a pas manqué. Mais dire qu’il a été singe ! c’est dur. Appelez-le fou, à la bonne heure, c’est acceptable. Monseigneur Don Quichotte, le plus grand des chevaliers, l’était bien ! Qu’il ait une bonne grosse somme d’extravagance et de mauvais goût, rien de plus vrai, mais il a la présomption de croire que, dans ce 93 de notre révolution littéraire, sa carmagnole était bien à lui.

Vous devez sourire de cette émotion d’amour-propre rétrospectif, et vous croyez peut-être qu’à force d’être susceptible, mons O’Neddy devient ingrat, et ne tient aucun compte de la grande bienveillance qu’à la fin de votre notice vous manifestez pour sa muse. Détrompez-vous. Il vous en est très-reconnaissant. Mais il parait qu’il n’est pas encore assez vieux pour avoir entièrement dépouillé le vieil homme.

J’arrive au point le plus important, le plus délicat, à la rectification maîtresse. Monsieur, jamais il n’y a eu de Bouzingotisme, ni de Bouzingots. Jamais les Jeunes-France de notre groupe (c’est seulement ainsi que nous nous appelions, et qu’il faut nous appeler) ne se sont affublés d’un tel substantif et d’un pareil qualificatif. C’est tout bonnement une mauvaise plaisanterie du cru des bourgeois, comme la fameuse ronde dansée autour du buste de l’auteur d’Athalie, au cri de Racine est un polisson ! Voici, au vrai, l’histoire de la chose. — Un beau jour, quelques-uns d’entre nous firent quelque part un dîner assez vif. En s’en revenant, sub nocte per umbram, on était très-bruyants, on chantait une chanson peu attique, dont le refrain était Nous avons fait ou Nous ferons du bouzingo (notez bien l’orthographe). Bref, on scandalisa tout un quartier de Lutèce, et on commit amplement le délit de tapage nocturne. Le guet intervint, déguisé en escouade de sergents de ville, et ne fut pas rossé. Bien pis : trois ou quatre Jeunes-France furent arrêtés, entre autres le pauvre Gérard. Ils en furent quittes pour un court moment à Sainte-Pélagie. Il y a de Gérard une charmante petite pièce sur sa captivité. Cependant le mot de bouzingo ayant fort retenti, les bourgeois s’en emparèrent, et avec leur bonne foi et leur bon goût habituels, se mirent à affirmer dans les feuilles de l’ordre et des saines doctrines, que les jeunes républicains venaient de prendre ce surnom Bouzingots (sic), qu’ils s’en faisaient gloire, qu’en cela ils avaient raison, qu’ils étaient ainsi bien nommés, qu’il fallait désormais ne plus les appeler autrement. De là, chez lesdites feuilles, un zèle inouï à répéter sur tous les tons, pendant six mois, les mots Bouzingotisme et Bouzingot. On en rit d’abord parmi nous. Théophile Gautier s’écria : Ces ânes de bourgeois, ils ne savent pas seulement comment s’écrit bouzingo ! Pour leur apprendre un peu d’orthographe, nous devrions bieu publier à plusieurs un volume de contes que nous intitulerions bravement Contes du bouzingo ! — La proposition fut très-acclamée, et on se mit au travail. Mais la chose n’aboutit point, et depuis il ne fut plus question chez nous que pour les répudier, de ces deux vilains mots, produit cacographique de la lourde malignité des bourgeois.

Ceux qui pensent que nous vivions dans un certain détachement de la cause populaire, se trompent tout à fait. Nous étions républicains pour la plupart. Nous avions des accointances avec plus d’un Café Musain. Le brave Pétrus était montagnard, le jeune O’Neddy, lui, était girondin. (Ici, vous ne l’accuserez pas d’outrance.) Quand Philothée écrivait qu’il était bon d’écarter le fanatisme républicain, il n’entendait nullement par là le républicanisme, mais les conspirations, les émeutes, les attentats, les violences. Nous rêvions le règne de l’Art, c’est vrai. Il nous semblait qu’un jour la Religion devait, dans ses conditions d’extériorité, être remplacée par l’Esthétique. Mais nous voulions encore autre chose. La préface de Feu et flamme énonce des vœux de révolution sociale. Nous avions parmi nous des adhérents du Saint-Simonisme et du Fouriérisme. Aussi, O’Neddy, dans le temps, a-t-il été bien étonné quand il s’est vu gourmandé si vertement dans la Revue encyclopédique, pour son malheureux Pandœmonium. Il croyait pourtant avoir été d’une précaution oratoire suffisante, en prenant le soin de griser outrageusement ses personnages, avant de les rendre coupables des énormes propos qu’ils débitent.

Ne dites pas, je vous prie, Monsieur, que Pétrus Borel était seul sincère. D’autres encore l’étaient. O’Neddy réclame pour eux et pour lui-même. Il l’était on ne peut plus dans ses allures byroniennes et dans ses grands entraînements vers monseigneur Don Quichotte.

Merci pour le témoignage d’estime que vous adressez à la mémoire de ces bons jeunes gens. Mais que je vous fasse donc une dernière chicane ! Vous dites qu’ils étaient ridicules. Un tel mot n’est applicable qu’à des sots. Pour des fous, il faut se contenter du mot risibles. Par la mort-Dieu ! c’étaient nos adversaires, les bourgeois et les chiffreurs, qui étaient ridicules !

Pardonnez-moi cette longue épître. Bien des détails sans doute vous en paraîtront moins intéressants qu’à O’Neddy ; il se résigne à ce que vous en écartiez le plus grand nombre. Ne repoussez pas tout, cependant. Prenez en considération, je vous prie, ma protestation relativement au Bouzingotisme. Nettoyez-nous de cette vilenie. Il est impossible qu’à votre remarquable talent d’écrivain vous ne joigniez la scrupuleuse conscience sans laquelle on ne saurait être un vrai et digne critique.

Recevez mes remerciments et toutes mes excuses ; acceptez en esprit une franche poignée de main, et permettez qu’en vous l’offrant, je trace cette vieille signature qui me rajeunit :


PHILOTHÉE O’NEDDY.