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Lettre d’Érasme à Dorpius

Traduction par Pierre de Nolhac .
Garnier-Flammarion (pp. 97-126).
Érasme de Rotterdam
à Martin Dorpius, excellent théologien
salut
Anvers, mois de mai 1515.

I. — Ta lettre ne nous a pas été remise, mais pourtant un ami m’en a montré à Anvers une copie, qu’il avait reçue je ne sais comment. Tu déplores l’édition peu opportune de la Folie, tu approuves fort notre zèle à restituer le texte de Jérôme, tu nous détournes de l’édition du Nouveau Testament. Cette lettre de toi, mon Dorpius, est si loin de m’avoir le moins du monde offensé, que tu m’es devenu depuis beaucoup plus cher, bien que tu m’aies été toujours très cher, tant il y a de sincérité dans tes conseils, d’amitié dans tes avis, de tendresse dans tes objurgations. C’est le propre de la charité chrétienne, même lorsqu’elle est le plus sévère, de garder la saveur de sa douceur native. On me remet chaque jour beaucoup de lettres d’érudits, qui me nomment la gloire de la Germanie, qui me comparent au soleil et à la lune, et qui m’accablent plutôt qu’ils ne me parent des titres les plus splendides. Que je meure, si jamais une de ces lettres m’a fait autant de plaisir que la lettre d’objurgation de mon Dorpius ! Paul a eu raison de dire que la charité ne pèche pas : si elle flatte, c’est qu’elle tâche d’être utile ; si elle se fâche, ce n’est point dans un but différent.


II. — Et plût au ciel qu’il me fût permis de répondre à loisir à ta lettre, pour m’acquitter envers un ami tel que toi ! Je désire vivement que tout ce que je fais recueille ton approbation. Je fais un si grand cas de ton esprit presque céleste, de ton érudition unique, de ton jugegement si éminemment perspicace, que le suffrage du seul Dorpius a pour moi plus de prix que mille autres. Mais, encore malade de la traversée, fatigué d’avoir été à cheval, et, de plus, occupé à ranger mes petits bagages, j’ai trouvé préférable de te répondre tant bien que mal, plutôt que de laisser un ami dans cette opinion, soit que tu l’aies conçue de toi-même, soit que d’autres te l’aient insinuée, qui t’ont suborné pour écrire cette lettre, afin de jouer leur rôle sous le masque d’autrui.


III. — D’abord, pour parler franc, je suis presque aux regrets d’avoir publié la Folie. Ce petit livre n’a pas laissé de me procurer un peu de gloire, ou, si tu aimes mieux, de réputation. Mais moi, je ne tiens guère à la gloire où se mêle l’envie. D’ailleurs, grands Dieux, qu’est-ce que tout ce qu’on appelle communément la gloire, sinon un nom absolument vide que nous a légué le paganisme ? Il est resté plus d’une expression de ce genre chez les chrétiens, qui appellent immortalité la réputation qu’on laisse à la postérité et vertu le goût des lettres quelles qu’elles soient. En publiant tous mes livres, mon unique but a toujours été de faire par mon travail œuvre utile ; et, si je ne pouvais y réussir, de ne pas faire du moins œuvre nuisible.


IV. — Aussi, tandis que nous voyons même des grands hommes abuser de leur culture pour donner libre cours à leurs passions : l’un chantant ses ineptes amours, un autre flattant ceux qu’il veut amadouer, un autre en butte aux injures riposter à coups de plume, un autre se faire lui-même son joueur de flûte et surpasser en exaltant ses propres louanges n’importe quel Thrason ou quel Pyrgopolinice, moi, en dépit de mon mince talent et de ma courte science, j’ai toujours visé pourtant à être, si je le pouvais, utile ; ou sinon, à ne blesser personne. Homère a assouvi sa haine contre Thersite par une cruelle hypotypose… Platon, que de gens n’a-t-il pas égratignés nommément dans ses dialogues ! Qu’a épargné Aristote, lui qui n’a épargné ni Platon ni Socrate ? Démosthène a eu son Eschine à pourfendre, Cicéron a eu son Pison, son Vatinius, son Salluste, son Antoine. Combien en est-il que Sénèque nommément raille et attaque ! Si l’on passe en revue les modernes, Pétrarque contre un médecin, Laurent contre le Pogge, Politien contre Scala se sont fait une arme de leur plume. Quel est celui parmi tous que tu me pourras citer d’assez modéré pour n’avoir rien écrit d’un peu amer contre personne ? Jérôme lui-même, cet homme si pieux et si sage, ne se retient pas quelquefois de fulminer âcrement contre Vigilance, d’insulter sans mesure Jovinien, de s’emporter amèrement contre Rufin. Les érudits ont toujours eu pour habitude de confier à leurs feuillets comme à de sûrs compagnons ce qui cause leurs peines ou leurs plaisirs, et d’épancher dans leur sein tous les bouillonnements de leur cœur. On en trouve même certains qui n’ont eu d’autre but en écrivant des livres que d’y jeter au passage les émotions de leur âme et de les transmettre ainsi à la postérité.


V. — Pour moi, dans tous les volumes que j’ai publiés, où j’ai loué très sincèrement tant de personnes, je le demande, de qui ai-je jamais dénigré la réputation ? À qui ai-je porté la plus légère atteinte ? Quelle nation, quel ordre, quel individu ai-je nommément critiqués ? Pourtant si tu savais, mon Dorpius, combien j’ai été sur le point de le faire, provoqué par des outrages que nul n’aurait jugés tolérables ! Toujours cependant j’ai triomphé de mon intime ressentiment : j’ai toujours plus tenu compte du jugement que la postérité porterait sur nous que du traitement qu’eût mérité la méchanceté de ces gens-là. Si les autres avaient vu à quoi s’en tenir aussi bien que moi, on ne m’aurait pas trouvé mordant, mais juste, mais mesuré même et modéré.


VI. — Je me disais : « Que font aux autres nos ressentiments personnels ? En quoi nos démêlés pourront-ils intéresser les pays lointains ou la postérité ? J’aurai fait non ce que méritent ces gens-là, mais ce qui est digne de moi. Du reste je n’ai point de si grand ennemi que je ne souhaite, s’il se peut, de convertir en ami. Pourquoi écrirai-je contre un ennemi ce qu’un jour je voudrais vainement n’avoir pas écrit contre un ami ? Pourquoi marquerai-je au charbon celui à qui je ne pourrais plus, même s’il le méritait, restituer sa blancheur ? J’aime mieux pêcher en exaltant des gens qui le méritent peu qu’en vitupérant des gens qui le méritent. Si on a loué quelqu’un à tort, on passe pour candide ; mais si on a peint sous ses vraies couleurs l’être le plus méprisable qui soit au monde, on l’impute non à ses agissements, mais à votre passion : sans compter que les injures réciproques qu’entraînent les représailles amènent quelque-fois une grande guerre, et que les médisances que l’on se renvoie tour à tour de part et d’autre font naître assez souvent un incendie des plus dangereux. Et, de même qu’il est peu chrétien de rendre injure pour injure, il est d’un cœur peu généreux d’assouvir son ressentiment par des outrages, comme font les femmes.


VII. — Telles sont les raisons qui m’ont persuadé d’écrire des œuvres toujours dépourvues de malice et de cruauté, et de ne point les souiller d’aucun terme empreint de méchanceté. Nous n’avons pas eu d’autre visée dans la Folie que dans nos autres écrits, quoique par une voie différente. Dans le Manuel nous avons tracé simplement une esquisse de la vie chrétienne. Dans le petit livre de l’Éducation d’un prince nous exposons ouvertement les principes dont il convient qu’un prince soit instruit. Dans le Panégyrique, sous le voile de l’éloge, nous traitons obliquement le sujet même que nous avons traité là à visage découvert. Et les idées exprimées dans la Folie, sous forme de badinage, ne sont rien d’autre que celles qui étaient exprimées dans le Manuel. Nous avons voulu avertir, et non mordre ; être utile, et non offenser ; réformer les mœurs humaines, et non scandaliser.


VIII. — Platon, ce philosophe si pondéré, approuve les nombreuses rasades dans les beuveries, parce qu’il sait qu’on peut par la gaîté du vin dissiper certains vices que par l’austérité on ne pourrait corriger ; et Flaccus estime que l’avis donné en plaisantant n’a pas moins d’effet que le sérieux : « Qui empêche, proclame-t-il, de dire la vérité en riant ? » C’est ce que n’ont pas manqué de voir les hommes les plus sages de l’antiquité, qui ont mieux aimé exprimer les principes de conduite les plus salutaires dans des apologues en apparence ridicules et puérils, parce que la vérité un peu austère par elle-même, parée de l’attrait du plaisir, pénètre plus facilement dans l’esprit des mortels. Sans doute est-ce là ce miel que, dans Lucrèce, les médecins pour faire prendre un remède à des enfants appliquent autour d’une coupe d’absinthe. Et les princes d’autrefois n’ont pas eu d’autre intention en introduisant dans leurs cours l’espèce des fous, que de trouver dans leur franc-parler, qui ne saurait offenser personne, le moyen de connaître et de corriger leurs propres défauts. Peut-être ne serait-il pas convenable de faire figurer le Christ sur cette liste ; mais s’il est permis de comparer en quelque manière les choses divines aux choses humaines, ses paraboles n’ont-elles point quelque affinité avec les apologues des anciens ? La vérité évangélique, parée d’attraits de cette sorte, se glisse plus doucement dans les cœurs et s’y établit plus profondément que si elle s’avançait toute nue : c’est ce que, dans son ouvrage de la Doctrine chrétienne, saint Augustin démontre abondamment.


IX. — Je voyais combien le commun des mortels était gâté par les opinions les plus sottes, et cela dans toutes les conditions de la vie, et je souhaitais d’y trouver le remède plus que vraiment je ne l’espérais. Je m’imaginais donc avoir trouvé le moyen, grâce à ce procédé, de m’insinuer pour ainsi dire dans les âmes délicates et de les guérir tout en les amusant. J’avais souvent remarqué que cette façon plaisante et joyeuse de donner un avis réussit le mieux du monde à beaucoup de gens. Si tu me réponds que le personnage que j’ai mis en scène est trop léger pour disputer sous son accoutrement de choses sérieuses, je reconnaîtrai peut-être mon tort. Je ne repousse pas le reproche d’être inepte, je repousse celui d’être amer, bien que je puisse honnêtement me défendre du premier, à défaut d’autres raisons, en invoquant l’exemple de tous ces hommes si pondérés que j’ai énumérés dans la préface de mon livre même.


X. — Que pouvais-je faire d’ailleurs ? J’étais descendu alors, à mon retour d’Italie, chez mon ami Morus ; un mal de reins me retenait depuis plusieurs jours à la chambre ; et ma bibliothèque n’était pas encore arrivée. Eût-elle même été là, que la maladie ne me permettait pas de me livrer ardemment à des travaux sérieux.

Je me mis, étant de loisir, à m’amuser à cet Éloge de la Folie, non point du tout avec l’intention de le publier, mais pour alléger par cette façon de dérivatif les souffrances de la maladie. Je fis goûter le début de mon ouvrage à plusieurs bons amis, pour avoir plus de plaisir à en rire en leur compagnie. Ce début leur plut fort, et ils m’engagèrent à continuer. J’obéis et je consacrai à cette besogne à peu près sept jours, dépense de temps qui, pour l’importance du sujet, me semblait d’ailleurs excessive. Puis ces mêmes amis qui m’avaient poussé à écrire se chargèrent d’emporter en France mon petit livre, où on l’imprima, mais d’après une copie aussi tronquée qu’inexacte. J’en fus d’autant plus contrarié qu’en quelques mois il en parut plus de sept éditions, et cela dans des pays différents. J’étais le premier surpris d’un pareil engouement. Si c’est cela, mon Dorpius, que tu appelles une sottise, j’accepte l’accusation, ou du moins je ne proteste pas. J’ai commis cette sottise pour occuper mes loisirs et complaire à de bons amis, et c’est la seule que j’ai faite en ma vie. Qui est sage à toute heure ? Tu reconnais toi-même que mes autres ouvrages sont fort approuvés des gens pieux ainsi que des érudits. Quels sont ces censeurs si rigides, ou plutôt ces Aréopagites, qui ne veulent pas pardonner à un homme une seule ineptie ? Quelle insigne mauvaise humeur ont-ils donc pour qu’offensés d’un seul petit livre qui prête à rire ils dépouillent tout d’un coup un écrivain du bénéfice de tant de veilles antérieures ? Que de sottises je pourrais relever ailleurs, mille fois plus sottes que celle-là, et même dans de grands théologiens, qui, forgeant des questions litigieuses et du plus froid intérêt, ferraillant entre eux pour les plus futiles futilités comme s’il s’agissait de leurs foyers et de leurs autels ! Et encore ces fables ridicules et plus sottes même que les Atellanes, ils les jouent sans masque. Moi du moins j’ai montré plus de vergogne, qui, voulant faire le sot, ai revêtu le masque de la Folie ; et, de même que, dans Platon, Socrate se masque le visage pour réciter les louanges de l’Amour, j’ai joué moi-même masqué cette comédie.


XI. — Tu écris que ceux même à qui le sujet déplaît applaudissent à l’esprit, à l’érudition, à l’éloquence de l’ouvrage, mais que sa forme trop mordante les choque. Ces censeurs me rendent encore plus d’hommages que je ne voudrais. Mais je ne fais pas cas de ces louanges, surtout venant de gens à qui je ne reconnais ni esprit, ni érudition, ni éloquence ; s’ils étaient pourvus de ces qualités, crois-m’en, mon Dorpius, ils ne se choqueraient pas tant de badinages plus salutaires que spirituels ou érudits. Je te le demande au nom des Muses, quels yeux, quelles oreilles, quel palais ont donc ceux que choque dans ce petit livre l’esprit mordant ? D’abord quel esprit mordant peut-il y avoir là où pas un nom n’est égratigné, sauf le mien ? Pourquoi ne pense-t-on pas à ce que Jérôme répète tant de fois : qu’une discussion générale des vices n’a rien d’injurieux pour personne ? Si quelqu’un s’en choque, il n’a pas à s’en prendre à l’auteur, mais à demander, s’il veut, réparation à lui-même, car il se trahit en se déclarant personnellement visé par un langage qui, s’adressant à tout le monde, ne s’adresse qu’à celui qui veut se l’appliquer à lui-même. Ne vois-tu pas que dans tout l’ouvrage je me suis si bien gardé de faire des personnalités que je n’ai même pas voulu désigner avec trop d’âcreté une nation quelconque ? C’est ainsi que quand je note l’amour-propre particulier à chaque nation… j’assigne aux Espagnols la gloire militaire, aux Italiens la littérature et l’éloquence, aux Anglais la bonne chère et la beauté, et de même aux autres des qualités de cette sorte que chaque nation puisse avouer pour siennes sans déplaisir ou du moins entendre en riant. De plus, quand, conformément aux nécessités de mon sujet, je passe en revue toutes les conditions des mortels, et me mets à relever les défauts de chacune d’elles, je le demande, s’est-il trouvé quelque part sous ma plume un mot dégoûtant ou venimeux ? Me voit-on ouvrir la sentine des vices ? remuer la Camarine secrète de la vie humaine ? Qui ne sait tout ce qu’on aurait pu dire contre les mauvais pontifes, contre les évêques et les prêtres malhonnêtes, contre les princes vicieux, bref contre n’importe quel ordre, si, à l’exemple de Juvénal, je n’avais pas eu honte de confier à l’écriture ce que beaucoup de gens n’ont pas honte de faire ! Nous n’avons fait que relever certains côtés plaisants et ridicules des êtres plutôt que leurs côtés hideux, et encore les avons-nous relevés de façon à donner plus d’une fois en passant des conseils sur les devoirs les plus importants, qu’il importe grandement qu’on connaisse.


XII. — Je sais que tu n’as pas le temps de descendre à des bagatelles de cette sorte ; mais, pourtant, si jamais tu en as le loisir, aie soin d’examiner avec un peu d’attention ces bouffonnes plaisanteries de la Folie : tu te rendras compte sans nul doute qu’elles cadrent beaucoup mieux avec les dogmes des Évangélistes et des Apôtres que les dissertations de certains auteurs qu’on trouve magnifiques et dignes des grands maîtres. Tu n’es pas sans reconnaître toi-même dans ta lettre que ce livre renferme un grand nombre de vérités. Mais tu estimes qu’il ne fallait pas « blesser les oreilles délicates par le mordant de la vérité ».

Si tu penses qu’on ne doit pas parler librement et que la vérité ne doit se produire que lorsqu’elle ne choque pas, pourquoi les médecins emploient-ils des drogues amères et mettent-ils la hiérapicra au nombre des remèdes les plus réputés ? Si ceux qui guérissent les maux du corps procèdent de la sorte, combien ne sommes-nous pas encore plus habilités à faire de même pour soigner les maladies de l’âme ? « Supplie, dit Paul, blâme, gourmande, opportunément, importunément. » L’Apôtre veut qu’on pourchasse les vices par tous les moyens, et tu veux qu’on ne touche à aucune plaie, surtout lorsqu’on le fait avec de tels ménagements qu’il ne peut y avoir de blessé que celui qui a le goût de se blesser lui-même ?


XIII. — S’il existe un moyen de guérir les vices des hommes sans choquer personne, le plus simple de tous, si je ne me trompe, c’est quand on ne publie aucun nom ; puis quand on se garde de mentionner des détails qui répugnent à l’oreille des gens de bien (car, s’il y a dans la tragédie des faits trop atroces pour qu’on puisse les exposer aux regards des spectateurs et qu’il suffise de les raconter, il y a de même dans les mœurs des hommes des traits trop obscènes pour qu’on puisse les raconter sans rougir) ; enfin, quand les choses qu’on raconte sont rapportées sous un masque bouffon pour amuser et pour divertir, si bien que la gaîté du langage exclut toute offense. Ne voyons-nous pas quel effet produit quelque-fois même sur de sévères tyrans une plaisanterie facile et dite à propos ? Je te le demande, quelles prières, quels discours sérieux auraient pu calmer la colère du roi illustre aussi aisément que la plaisanterie d’un soldat ? « Eh oui ! dit-il, si nous avions eu encore une bouteille sous la main, nous en aurions dit bien d’autres sur ton compte. » Le roi sourit et pardonna. Ce n’est pas sans raison que les deux plus grands rhéteurs, Marcus Tullius et Quintilien, donnent avec tant de soin des préceptes sur les moyens de provoquer le rire. Le charme et l’enjouement de la conversation ont un tel pouvoir que nous prenons plaisir à des traits décochés adroitement, même contre nous, comme l’histoire nous le rapporte de Caïus César.


XIV. — Donc si tu reconnais que j’ai écrit la vérité et que mon style est enjoué, et non obscène, quel moyen plus facile pouvait-on imaginer de remédier aux communs maux de l’humanité ? Le plaisir allèche d’abord le lecteur, et, après l’avoir alléché, le retient. En général, les goûts sont différents. Le plaisir flatte également tout le monde, à moins qu’on ne soit trop stupide pour être accessible au sentiment du plaisir littéraire. Eh bien ! ceux qui se choquent d’un livre où on ne publie aucun nom me paraissent tout proches de ces commères qui, si on a dit du mal des femmes de mauvaise vie, se fâchent comme si l’outrage concernait chacune d’elles, et qui, en revanche, si on loue les honnêtes femmes, s’applaudissent comme si l’éloge d’une ou deux concernait toutes les femmes.

Loin d’un homme pareil genre d’ineptie, plus loin encore d’un homme érudit, loin surtout d’un théologien ! Si je trouve là un vice, dont je suis indemne, je ne m’en choque pas, mais je me félicite au contraire d’être exempt d’un mal auquel je vois que beaucoup sont en proie. Mais si on a touché quelque ulcère et que je me sois reconnu au miroir, il n’y a pas de raison pour que je doive m’en choquer. Si je suis prudent, je dissimulerai ce que j’éprouve, et n’irai pas me trahir moi-même. Si je suis honnête, j’aurai garde, une fois averti, qu’on ne puisse pas désormais me jeter nommément à la face ce que je vois impersonnellement signalé là. Pourquoi ne pas accorder au moins à ce livre ce que les ignorants même admettent dans les comédies populaires ? Que de brocards n’y lance-t-on pas en toute liberté contre les monarques, contre les prêtres, contre les moines, contre les femmes, contre les maris, etc. ? Et pourtant, comme personne n’est attaqué nommément, tout le monde rit et chacun avoue ingénument ou dissimule prudemment sa faiblesse. Les plus violents tyrans supportent leurs bouffons et leurs fous, bien qu’ils soient parfois en butte à des outrages manifestes de leur part. L’empereur Flavius Vespasien ne punit pas celui qui lui reprochait sa figure de chiard. Quels sont donc les gens à l’oreille si délicate, qui ne supportent pas que la Folie même s’amuse de la vie des hommes en général sans faire la moindre personnalité ? Jamais la comédie antique n’aurait été huée si elle se fût abstenue de nommer par leurs noms des personnages illustres.


XV. — Pourtant, excellent Dorpius, tu m’écris à peu près comme si le livre de la Folie nous avait aliéné tout l’ordre théologique. « Quel besoin, dis-tu, d’attaquer si vivement l’ordre des théologiens ? » Et tu déplores mon sort : « Autrefois, dis-tu, tout le monde lisait tes ouvrages avec beaucoup d’empressement, on brûlait d’être mis en ta présence. Aujourd’hui la Folie, comme Dave, brouille tout. » Je sais que tu n’écris pas avec une arrière-pensée et je ne tergiverserai pas avec toi. Je te le demande, crois-tu qu’on attaque l’ordre des théologiens, si l’on dit du mal des théologiens sots ou méchants et, par là, indignes de ce nom ? Si pareille loi prévaut, quiconque aura dit du mal des scélérats aura contre lui toute la gent mortelle. Quel roi fut jamais assez imprudent pour ne pas reconnaître qu’il y a de mauvais rois, indignes de cet honneur ? Quel évêque fut assez hardi pour n’en pas dire autant de son ordre ? L’ordre des théologiens est-il donc le seul, parmi tous ses adeptes, à n’avoir aucun sot, aucun ignorant, aucun querelleur, et à ne nous montrer que des Paul, des Basile et des Jérôme ? Tout au contraire, plus une profession est brillante, moins elle a de sujets qui y répondent.

Tu trouveras plus de bons pilotes que de bons princes, plus de bons médecins que de bons évêques. D’ailleurs ce fait n’est point à la honte de l’ordre, mais à la louange du petit nombre de ceux qui se sont le plus distingués dans l’ordre le plus distingué.


XVI. — Je t’en prie, dis-moi pourquoi les théologiens, si toutefois il en est qui soient choqués, se choquent-ils plus que les rois, les grands, les magistrats, les évêques, les cardinaux et les souverains pontifes ? Plus enfin que les commerçants, les maris, les femmes, les jurisconsultes, les poètes (car la Folie n’a omis aucune catégorie de mortels), si ce n’est qu’ils sont assez insensés pour estimer qu’on dit d’eux le mal qu’on dit en général des méchants ? Saint Jérôme a écrit à Eustochie Sur la Virginité, et, dans ce livre, il dépeint si bien les mœurs des filles de mauvaise vie qu’un Apelle ne pourrait mieux les faire voir. Eustochie s’en est-elle choquée ? S’est-elle fâchée contre Jérôme, sous prétexte qu’il eût déshonoré l’ordre des vierges ? Pas le moins du monde. Et pourquoi donc ? Parce que cette vierge sage ne s’estimait pas visée, si on disait du mal des mauvaises filles, mais qu’au contraire elle se réjouissait qu’on invitât les bonnes à ne point dégénérer ainsi, et les mauvaises à cesser de se comporter ainsi. Il a écrit à Népotien Sur la vie des clercs. Il a écrit à Rusticus Sur la vie des moines, et il dépeint avec des couleurs remarquables, il censure avec des traits remarquables les vices des deux états. Ceux à qui il a écrit ne s’en sont pas choqués, parce qu’ils savaient que rien de tout cela ne les visait. Pourquoi Guillaume Montjoy, qui est loin d’être le dernier parmi les grands de la cour, ne s’est-il pas froissé des nombreuses plaisanteries de la Folie contre les dignitaires de la cour ? Sans doute parce qu’étant un homme aussi bon qu’il est sage il juge avec raison que le mot qu’on y dit des grands qui sont méchants ou sots ne le vise pas le moins du monde. Que de brocards la Folie n’a-t-elle pas lancés contre les évêques méchants et mondains ! Pourquoi l’archevêque de Cantorbéry ne s’en est-il pas choqué ? Sans doute parce que cet homme qui est le modèle accompli des vertus en tout genre juge qu’aucun de ces brocards ne le vise.


XVII. — Mais pourquoi continuer à citer nommément les princes souverains, les autres évêques, abbés, cardinaux, et illustres érudits, dont pas un jusqu’ici ne m’a encore témoigné qu’il eût été froissé le moins du monde à cause de la Folie ? Je ne puis être amené à croire que des théologiens soient irrités de ce livre, si ce n’est le tout petit nombre de ceux qui ne comprennent pas ou qui me jalousent ou qui sont d’un naturel si chagrin que rien du tout ne trouve grâce devant eux. Car cette catégorie de gens, comme tout le monde en convient, compte dans ses rangs certains individus qui sont d’abord d’un esprit et d’un jugement si médiocres qu’ils ne sont propres à aucune étude, et moins qu’à toute autre à la théologie ; qui ensuite, pour avoir appris par cœur quelques règles d’Alexandre le Gaulois, effleuré tant soit peu d’inepte sophistique, retenu sans les comprendre dix propositions d’Aristote et autant de questions de Scot, ou d’Occam, se réservant de prendre le reste dans le Catholicon, le Mammetrectus et autres dictionnaires analogues, comme dans une corne d’abondance, dressent la crête il faut voir comment, car rien n’est plus arrogant que l’ignorance. Ce sont ces gens-là qui méprisent le saint Jérôme comme un grammairien, parce qu’ils ne le comprennent pas. Ce sont eux qui se moquent du grec, de l’hébreu et même du latin ; et, bien qu’ils soient plus stupides qu’un cochon, et n’aient même pas le sens commun, qui croient détenir l’arsenal de la sagesse. Ils tranchent, condamnent, prononcent, ne doutent de rien, n’hésitent sur rien, n’ignorent rien. Et pourtant ces deux ou trois individus suscitent souvent de grandes tragédies. Qu’y a-t-il en effet de plus impudent, ou de plus obstiné que l’ignorance ? Ils conspirent avec un grand zèle contre les belles-lettres. Ils briguent d’être quelque chose dans le sénat des théologiens, et ils craignent que, si les belles-lettres renaissaient et que le monde se ressaisît, tels passent pour ne rien savoir qui jusqu’alors passaient communément pour ne rien ignorer. De là leurs clameurs, de là leur soulèvement, de là leur conjuration contre les hommes qui ont le culte des belles-lettres. La Folie ne leur plaît pas parce qu’ils n’entendent ni le grec ni le latin. Si, non point des théologiens, mais des histrions de la théologie de cette espèce, on dit d’aventure vivement ce que l’on pense, qu’est-ce que cela a affaire avec l’ordre entre tous magnifique des bons théologiens ? Si c’est le zèle de la piété qui les remue, pourquoi s’enflamment-ils de préférence contre la Folie ? Que d’impiétés, que d’ordures, que de dégoûtations n’a pas écrites le Pogge ? Cependant il passe pour un auteur chrétien, il est dans toutes les poches, il est traduit presque en toutes les langues. De quels opprobres, de quels outrages Pontan ne poursuit-il pas les clercs ? Cependant il passe pour un écrivain élégant et enjoué, et on le lit. Que d’obscénités il y a dans Juvénal ? Cependant on juge qu’il rend service même aux prédicateurs. Avec quels outrages Corneille Tacite, avec quelle hostilité Suétone n’ont-ils pas parlé des chrétiens ! Avec quelle impiété Pline et Lucien ne se moquent-ils pas de l’immortalité de l’âme ! Cependant tout le monde les lit pour leur érudition, et on a bien raison de les lire. La Folie seule, parce qu’elle a lancé quelques plaisants brocards, non contre les bons théologiens, dignes de ce nom, mais contre les frivoles ratiocinations des ignorants et le titre ridicule de « notre Maître », ne peut être supportée ! Deux ou trois charlatans, affublés de l’habit de théologien, s’efforcent de soulever la haine contre moi, sous prétexte que j’ai offensé et froissé l’ordre des théologiens. Je fais un si grand cas de la science théologique que je n’ai coutume de donner qu’à elle seule le nom de science. Je respecte et vénère si bien cet ordre que c’est le seul dans lequel je me sois enrôlé et auquel j’ai voulu m’inscrire, quoique la pudeur m’empêche de m’arroger un titre si éminent, car je n’ignore pas quels apanages d’érudition et de vie sont attachés au nom de théologien. Il y a je ne sais quoi de surhumain dans la profession de théologien. C’est une dignité qui appartient à des évêques, non à des gens qui me ressemblent. Il nous suffit de nous être pénétré de ce mot de Socrate, que nous ne savons rien du tout, et de faire notre possible pour aider les travaux des autres.


XVIII. — J’ignore d’ailleurs où se cachent ces deux ou trois dieux des théologiens, dont tu m’écris qu’ils me sont bien peu favorables. J’ai séjourné en beaucoup d’endroits depuis la publication de la Folie, j’ai vécu en bien des académies, en bien des grandes villes ; je n’y ai jamais remarqué de théologien qui me fût hostile, sauf un ou deux de la catégorie de ceux qui sont les ennemis de toutes les belles-lettres. Et encore ceux-là même ne m’ont-ils jamais demandé d’explications. Je ne fais pas grand cas de ce qu’ils peuvent murmurer contre un absent, le témoignage de tous les bons théologiens me suffisant. Si je ne craignais, mon cher Dorpius, de sembler parler avec plus d’arrogance que de sincérité, combien pourrais-je te citer de théologiens, célèbres par la sainteté de leur vie, remarquables par leur érudition, éminents par leur dignité, et même entre autres bon nombre d’évêques, qui ne m’ont jamais montré plus de sympathie que depuis la publication de la Folie, et auxquels ce livre sourit plus qu’à moi-même. Je produirais ici leurs titres et leurs noms, si je ne craignais que même contre de si grands personnages les trois théologiens en question ne se déchaînassent à cause de la Folie. Il y en a un du moins que je suppose être parmi vous l’auteur de cette tragédie, car j’en suis à peu près réduit à des conjectures. Si je voulais le dépeindre sous ses couleurs, personne ne s’étonnerait que la Folie ait déplu à un homme de cette sorte. Et j’avoue qu’elle ne me plairait pas, si elle ne déplaisait à de telles gens. Sans doute elle ne me plaît pas ; mais elle me déplaît moins du fait qu’elle ne plaît pas à de tels esprits. Je suis plus sensible au jugement des théologiens sages et érudits, qui sont si loin de m’accuser d’être mordant, qu’ils vont jusqu’à louer ma modération et ma candeur, pour avoir traité sans licence un sujet licencieux par lui-même et avoir plaisanté sans coup de dent.


XIX. — En effet, pour répondre aux seuls théologiens, puisque j’apprends qu’ils sont les seuls à être choqués, qui ne sait tout le mal qu’on dit communément des mœurs des mauvais théologiens ? La Folie ne touche à rien de cette sorte. Elle mille seulement leurs discussions oiseuses ; elle ne se contente pas de les désapprouver, elle condamne encore ceux qui placent en elles seules, comme on dit, « la poupe et la proue » de la science théologique, et qui s’occupent tellement de logomachies de ce genre, pour employer l’appellation de saint Paul, qu’ils n’ont le temps de lire ni les Évangiles ni les Prophètes ni les Apôtres. Et plût au ciel, mon cher Dorpius, qu’un tout petit nombre d’entre eux fût en butte à ce reproche ! Je pourrais te citer des vieillards de quatre-vingts ans passés qui ont perdu tant de temps à des futilités de ce genre qu’ils n’ont jamais ouvert le livre l’Évangile ; j’en ai eu la preuve, et ils l’ont finalement avoué. Je n’ai pas osé dire, même sous le masque de la Folie, ce que j’entends plus d’une fois déplorer par beaucoup de théologiens, mais de vrais théologiens, c’est-à-dire des hommes intègres, pondérés, érudits, et qui ont puisé profondément aux sources mêmes la doctrine du Christ : chaque fois qu’ils sont devant des personnes, devant qui ils peuvent dire librement ce qu’ils pensent, ils déplorent ce nouveau genre de théologie qui s’est introduit dans le monde et regrettent l’ancien. Qu’est-il en effet de plus saint, de plus auguste, et qui reflète et réfléchit aussi bien les dogmes célestes du Christ ? Or, sans parler de l’ignominie et des monstruosités d’un langage barbare et factice, sans parler de l’ignorance totale des belles-lettres ni de l’inintelligence des langues, Aristote, les inventions humaines, les lois profanes même ont si bien perverti cet état premier que je ne sais s’il exprime encore le pur et le vrai Christ. Il arrive, en effet, qu’à trop tourner les yeux vers les traditions humaines on ne rejoint plus l’archétype. De là vient que souvent les théologiens éclairés sont forcés de tenir en public un langage différent de ce qu’ils pensent ou de ce qu’ils disent dans l’intimité. Et quelquefois ils ne sauraient que répondre à ceux qui les consultent, en découvrant que le Christ a enseigné une chose, et que les traditions humaines en prescrivent une autre. Je le demande, quel rapport y a-t-il entre le Christ et Aristote ? entre les subtilités sophistiqués et les mystères de l’éternelle sagesse ? À quoi bon les labyrinthes de toutes ces questions ? Combien entre autres n’en est-il pas d’oiseuses, de pernicieuses, ne fût-ce qu’à cause des disputes et des dissidences qu’elles font naître ? — Mais, dira-t-on, il y a des points à élucider, d’autres à résoudre. — Je ne dis pas non ; mais en revanche il y en a beaucoup qu’il vaut mieux négliger que rechercher : il appartient à la science d’en ignorer certains ; il y en a beaucoup aussi sur lesquels il est plus sage de douter que de décider. S’il fallait finalement décider, je voudrais qu’on le fit avec respect, non avec arrogance, et d’après les saintes Écritures, non d’après les ratiocinations artificielles des hommes. Aujourd’hui on n’en finit pas avec ces petites questions, qui sont pourtant le prétexte d’un si grand désaccord des sectes et des partis. Chaque jour un décret succède à un décret. Bref, on en est arrivé au point que l’essentiel de la religion dépend moins de la prescription du Christ que des définitions des scolastiques et du pouvoir des évêques, quels qu’ils soient. De cette façon tout a été si bien embrouillé qu’il n’y a même plus le moindre espoir de ramener le monde au vrai Christianisme. C’est cela et beaucoup d’autres choses que découvrent et déplorent les hommes les plus vénérables et les plus savants, qui en rejettent la cause première de toute cette situation sur la race effrontée et irrévérencieuse des modernes théologiens.


XX. — Oh ! si tu pouvais, mon cher Dorpius, secrètement voir ce qu’il y a au fond de mon cœur, sans doute comprendrais-tu combien j’ai, par prudence, été réticent sur ce point. La Folie ne touche pas à ces questions, ou, du moins, elle y touche très légèrement, pour ne choquer personne. J’ai toujours eu soin de prendre les mêmes précautions, crainte d’écrire rien d’obscène, rien de pernicieux pour les mœurs, rien de séditieux ou qui pût sembler avoir un caractère injurieux pour aucun ordre. Si l’on y parle du culte des Saints, tu trouveras toujours quelque note attestant ouvertement qu’on ne blâme que la superstition de ceux qui n’honorent pas les Saints comme il faut. De même, si l’on y dit du mal des princes, des évêques, des moines, nous ajoutons toujours une note pour déclarer qu’on n’a pas dit cela pour injurier un ordre, mais les gens corrompus et indignes de leur ordre, crainte de froisser un homme de bien en poursuivant les vices des méchants. De lus, en retranchant de mon œuvre tous les noms, j’ai ait mon possible pour que même les méchants ne pussent être choqués. Enfin, en faisant jouer toute la pièce, entremêlée de traits et de plaisanteries, par un personnage fictif et bouffon, on a pris soin de plaire même aux gens tristes et moroses.


XXI. — Mais, d’après ce que tu m’écris, on ne me reproche pas seulement d’être mordant, on me reproche encore d’être impie. « Comment, dis-tu, des oreilles pieuses supporteraient-elles que tu appelles une espèce de folie le bonheur de la vie future ? » De grâce, excellent Dorpius, qui a appris à ta candeur cette sournoise façon de calomnier les gens ? Ou, ce que je crois plutôt, quel fourbe a abusé de ta simplicité pour dresser cette calomnie contre moi ? Ces calomniateurs si pernicieux ont coutume de détacher deux mots, pris isolément, parfois même quelque peu dénaturés par eux, en omettant ce qui adoucit et explique la dureté du langage. Quintilien, dans ses Institutions, note et enseigne l’astuce qui consiste, dit-il, « à produire notre cause de la façon la plus avantageuse, à grand renfort de preuves et de tout ce qui est susceptible d’adoucir, d’atténuer, de seconder cette cause ; à exposer au contraire celle de ses adversaires sans rien-de tout cela, et dans les termes aussi odieux que possible ». Cet art, ils ne l’ont pas tiré des préceptes de Quintilien, mais de leur propre malveillance, qui est souvent cause que des choses qui plairaient beaucoup si on les rapportait comme elles ont été écrites, lues autrement choquent vivement. Relis, je t’en prie, ce passage, et examine avec soin par quels degrés, par quelle progression du discours on en est arrivé à dire que cette félicité est une espèce de folie. Observe en outre en quels termes je l’explique : tu verras qu’il y a là même de quoi charmer les oreilles vraiment pieuses, tant s’en faut qu’il y ait rien qui choque. C’est dans ta citation qu’il y a quelque chose d’un peu choquant, et non dans mon livre. En effet, la Folie, s’employant à embrasser sous sa dénomination tout le genre humain, et à montrer que la somme de tout le bonheur humain dépend d’elle, parcourt toutes les conditions des mortels jusqu’aux rois et aux souverains pontifes ; puis on en vient aux Apôtres eux-mêmes et jusqu’au Christ, auxquels nous voyons qu’une espèce de folie est attribuée dans les Écritures saintes. Il n’y a pas de danger qu’on suppose là que les Apôtres ou le Christ aient été vraiment fous, mais qu’en eux aussi il y avait je ne sais quoi de faible et d’emprunté à nos passions, qui, devant l’éternelle et pure sagesse, peut paraître peu sage. Mais cette folie-là vainc toute la sagesse du monde : c’est ainsi que le prophète compare toute la justice des mortels aux linges d’une femme souillée par son flux menstruel. Non que la justice des hommes soit polluée, mais parce que ce qu’il y a de plus pur parmi les hommes est en quelque sorte impur, si on le compare à la pureté ineffable de Dieu. Et de même que j’ai montré la folie sage, j’ai montré aussi l’insanité saine et la démence sensée. Pour adoucir ce qui suivait sur la jouissance des Saints, je cite d’abord les trois délires de Platon, dont le plus délicieux est celui des amants, qui n’est qu’une sorte d’extase. Or l’extase des gens pieux n’est qu’une sorte d’avant-goût de la béatitude future, par laquelle nous serons absorbés en Dieu tout entiers, pour être plus en lui qu’en nous-mêmes. Or Platon appelle délire l’état de celui qui, ravi hors de lui-même, vit dans ce qu’il aime et en jouit. Ne vois-tu pas comme j’ai soigneusement distingué peu après les genres de folie et d’insanité, crainte qu’un simple ne puisse se méprendre à nos termes ?


XXII. — Mais, dis-tu, je ne combats pas le fond ; ce sont les termes mêmes qui effarouchent les oreilles pieuses. Pourquoi alors ces mêmes oreilles ne sont-elles pas choquées, en entendant Paul dire « le côté fou de Dieu » et « la folie de la croix » ? Pourquoi ne font-elles pas de procès à saint Thomas, qui, sur l’extase de Pierre, s’exprime de la sorte : « Dans son pieux égarement, il commence un sermon sur les tabernacles. » Il qualifie ce sacré et heureux ravissement d’égarement. Et pourtant cela se chante dans les églises. Pourquoi ne dirai-je pas que j’ai traité autrefois dans une prière le Christ de « mage » et d’ « enchanteur » ? Saint Jérôme appelle le Christ samaritain, bien qu’il ait été juif. Paul le nomme le « péché », comme si c’était plus que de dire le pécheur ; il le nomme le « maudit ». Quel outrage impie, si on veut l’interpréter méchamment ! Quel pieux éloge, si on le prend dans le sens où l’a écrit Paul ! Se conformant à cette mode, si on appelait le Christ voleur, adultère, ivrogne, hérétique, n’arriverait-il pas que tous les gens de bien se boucheraient les oreilles ? Mais si l’on exprimait cela en termes avantageux, si par la progression du discours on conduisait insensiblement le lecteur, comme par la main, à voir comment le Christ, triomphant par la croix, a ramené à son Père la proie qu’il avait arrachée aux Enfers ; comment il s’est allié à la synagogue de Moïse comme à l’épouse d’Urie pour en faire naître le peuple pacifique ; comment, ivre du vin doux de la Charité, il s’est dévoué lui-même pour nous ; comment il a introduit un nouveau genre de doctrine, fort éloigné des décrets de tous : sages et fous, qui, je le demande, pourrait s’en choquer, surtout quand nous trouvons parfois dans les saintes Écritures chacun de ces mots employé en bonne part ? Dans les Chiliades (il nous en souvient en passant), nous avons appelé les Apôtres des Silènes, et nous avons même dit que le Christ lui-même était une sorte de Silène. Qu’il se présente un malhonnête interprète pour expliquer odieusement cela en trois mots, quoi de plus intolérable ? Mais qu’un pieux et honnête lecteur lise ce que j’ai écrit, il approuvera l’allégorie.


XXIII. — Je suis très étonné qu’on n’ait pas remarqué avec quelles précautions j’exprime ces choses et combien j’ai soin de les adoucir par une correction. Voici ce que j’écris : « Mais puisque nous voilà revêtus une bonne fois de la peau du lion, avançons et montrons aussi que cette félicité des chrétiens, qu’ils acquièrent par tant d’épreuves, n’est qu’un certain genre d’insanité et de folie. N’en veuillez pas aux mots. Envisagez plutôt la chose elle-même. » Tu l’entends ? Avant que la Folie dispute sur un pareil mystère, j’ai l’adoucissement de lui faire dire par un proverbe qu’elle vient de revêtir la dépouille du lion. Je ne dis pas simplement « la folie et l’insanité », mais « un genre de folie et d’insanité », pour qu’on comprenne qu’il y a une pieuse folie et une heureuse insanité, selon la distinction que j’établis ensuite. Non content de cela, j’ajoute « un certain », pour faire voir qu’il y a là-dessous une figure, et que mon propos n’est pas littéral. Non content de tout cela encore, je mets en garde contre l’offense que le son des mots pourrait créer, et j’avertis de faire plus attention à ce qui est dit, qu’aux termes dans lesquels c’est dit. Et cela, tout de suite, dès l’énoncé de ma proposition. Après, dans le développement même, n’ai-je point tout dit avec la piété, avec la circonspection désirable, et même avec plus de respect qu’il ne convient à la Folie ? Mais, sur ce point, j’ai mieux aimé oublier un instant les convenances que de ne pas satisfaire à la dignité du sujet ; j’ai mieux aimé offenser la rhétorique que de froisser la piété. Et à la fin, quand j’ai eu achevé ma démonstration, pour que personne ne s’émeuve de ce que, sur un sujet si sacré, j’ai fait parler la Folie, c’est-à-dire un personnage bouffon, je m’excuse encore en ces termes : « Mais depuis longtemps je m’oublie et j’ai franchi toute borne. Si vous trouvez à mon discours trop de pétulance ou de loquacité, songez que je suis la Folie et que j’ai parlé en femme. » Tu vois que je n’ai nulle part omis d’ôter toute prise au scandale. Mais c’est ce que ne mesurent pas des gens dont les oreilles n’admettent que propositions, conclusions et corollaires. À quoi bon avoir prémuni mon livre d’une préface, par laquelle je m’efforce de couper court à toute calomnie ? Je ne doute pas qu’elle ne satisfasse tous les esprits honnêtes. Mais que faire avec ceux qui, par obstination, ne veulent pas qu’on les satisfasse, ou qui sont trop stupides pour comprendre que satisfaction leur est donnée ? Car de même que Simonide a dit que les Thébains étaient trop bêtes pour qu’il pût les tromper, on voit des gens trop stupides pour qu’on puisse les calmer. De plus, on ne s’étonne pas d’en trouver qui calomnient pour le seul plaisir de calomnier. Si on lit dans de pareilles dispositions les livres de saint Jérôme, on y rencontrera cent passages qui donnent prise à la calomnie, et l’on ne manquera pas de trouver dans le plus chrétien de tous les docteurs mainte occasion de pouvoir le traiter d’hérétique. Et je ne veux rien dire de Cyprien, de Lactance et de leurs pareils.


XXIV. — D’ailleurs a-t-on jamais ouï dire qu’un badinage avait été soumis à l’enquête des théologiens ? Si on l’admet, pourquoi en vertu de cette loi n’examinent-ils pas par la même occasion les écrits et les badinages des poètes d’aujourd’hui ? Que d’obscénités ils y trouveront, que de choses qui sentent le vieux paganisme ! Mais ces productions n’étant pas mises au rang des choses sérieuses, aucun théologien n’estime qu’elles le regardent. Je ne chercherais pourtant pas à m’abriter derrière cet exemple. Je ne voudrais rien avoir écrit, fût-ce par jeu, qui pût en aucune façon scandaliser la piété chrétienne. Qu’on me donne seulement quelqu’un qui comprenne ce que j’ai écrit ; qu’on me donne un homme honnête et intègre, qui ait le désir de se rendre compte, et non l’arrière-pensée de calomnier. Mais si l’on tient compte de ces gens qui d’abord sont dépourvus d’esprit, et plus encore de jugement ; qui ensuite n’ont aucune teinture des belles-lettres, infectés qu’ils sont plutôt que nourris de leur science sordide et confuse, qui, enfin, détestent tous ceux qui savent ce qu’eux-mêmes ils ignorent, n’ayant d’autre intention que de calomnier tout ce qui leur tombe sous les yeux, — on devra se résigner à m’écrire rien du tout, si l’on veut éviter leurs calomnies. Pourquoi faut-il que le désir de la gloire en pousse quelques-uns à calomnier ? Rien n’est plus présomptueux que l’ignorance jointe à la conviction que l’on détient la science. Aussi, éperdument assoiffés de renommée, et ne pouvant l’atteindre par de moyens honnêtes, ils aiment mieux imiter ce jeune Éphésien, qui se rendit célèbre en brûlant le plus fameux sanctuaire de l’univers, plutôt que de vivre Sans gloire. Et, comme ils ne peuvent rien publier qui vaille d’être lu, ils s’appliquent de toutes leurs forces à dénigrer les ouvrages des hommes célèbres. Je parle des autres, et non de moi qui ne suis rien du tout. Je fais si peu de cas du livre de la Folie que personne ne peut croire que ces procédés m’émeuvent. Mais qu’y a-t-il d’étonnant que des gens tels que nous venons de dire choisissent en les détachant d’un grand ouvrage plusieurs propositions, et rendent les unes scandaleuses, les autres irrévérendeuses, celles-ci malsonnantes, celles-là impies et suspectes d’hérésie — non qu’ils y trouvent ces mauvaises choses, mais parce que ce sont eux-mêmes qui les y apportent. Comme il serait plus conciliant et plus digne de la candeur chrétienne de favoriser l’activité des érudits, et, si par hasard il leur échappe une inadvertance, ou de fermer les yeux ou de l’interpréter avec bienveillance, plutôt que de chercher à la leur reprocher d’une façon hostile et de se conduire en sycophante, et non pas en théologien ! Comme il vaudrait mieux, par un mutuel concours, enseigner ou s’instruire, et, pour employer les termes de Jérôme, s’ébattre dans le champ des lettres sans se faire de mal ! Mais ce qui étonne chez ces gens-là, c’est leur manque total d’impartialité. Trouvent-ils en lisant certains auteurs une erreur des plus manifestes, ils recourent à un frivole prétexte pour la défendre ; ils sont d’une telle mauvaise foi envers d’autres qu’il n’est rien qu’ils peuvent dire avec une circonspection suffisante pour éviter tout prétexte de calomnie. Comme il serait préférable, au lieu d’agir ainsi, au lieu de déchirer et de se faire déchirer à leur tour, en perdant à la fois leur propre temps et celui des autres, qu’ils apprissent le grec, l’hébreu, ou tout au moins le latin ! La connaissance de ces langues a une telle importance pour la science des saintes Écritures qu’il me semble être éperdument impudent pour qui les ignore de prétendre au nom de théologien.


XXV. — Aussi, excellent Martin, en raison de mes bons sentiments pour toi, je ne cesserai de t’exhorter, comme je l’ai fait souvent jusqu’ici, à joindre à tes connaissances au moins l’étude du grec. Tu as une sorte de bonheur d’esprit vraiment rare. Ton style solide, nerveux, coulant et abondant annonce non seulement du bon sens, mais encore de la fécondité. Tu es non seulement dans la force de ton âge, mais encore dans sa verdeur et dans sa fleur. Tu viens d’achever avec succès le cours ordinaire des études. Crois-moi, si à de si brillants débuts tu ajoutes le couronnement de la littérature grecque, j’ose me promettre, à moi et aux autres, que tu accompliras de grandes choses, et qu’aucun des modernes théologiens qui t’ont précédé ne te dépassera. Si tu es en disposition de croire qu’il faille, par amour pour la véritable piété, mépriser toute l’érudition humaine ; si tu penses qu’on parvient plus vite à la sagesse par une transfiguration dans le Christ, et que tout ce qui mérite d’être connu se découvre plus complètement à l’aide des lumières de la foi qu’à celle des livres des hommes, je souscrirai volontiers à ton avis. Mais si, comme le comporte l’état des choses humaines, tu te fais fort de connaître vraiment la théologie, sans savoir les langues, celle surtout dans laquelle on nous a transmis les saintes Écritures, tu es complètement dans l’erreur. Plaise au ciel que je puisse t’en convaincre autant que je le désire, car je le désire autant que je t’aime et autant que je m’intéresse à tes études : or je t’aime de tout mon cœur et je m’intéresse à toi de tout mon être. Si je ne puis te persuader, accorde du moins à mes prières d’en courir le risque. Je ne me déroberai à aucun châtiment, si tu ne reconnais pas que mon conseil était amical et sûr. Si tu attribues quelque prix à l’amitié que j’ai pour toi, quelque poids à notre communauté de patrie, si tu fais cas, je n’oserais dire de ma science, mais du moins de mes laborieux travaux littéraires, si tu fais cas de mon âge (car, sous le rapport des années, je pourrais être ton père), laisse-moi obtenir de toi ce que je désire, soit de bon gré, soit d’autorité, à défaut d’arguments. Il ne me semblera que je suis éloquent, comme tu veux bien me l’accorder, que si je te persuade. Si j’y réussis, nous aurons à nous réjouir l’un et l’autre, moi de t’avoir donné ce conseil, et toi de l’avoir suivi. Et toi qui es dès maintenant le plus cher de tous mes amis, tu me deviendras beaucoup plus cher encore parce que je t’aurai rendu plus cher à toi-même. Sinon, je crains que, dans un âge plus avancé et instruit par l’expérience, tu n’approuves mon conseil et ne condamnes ta résolution, et que, comme il arrive presque toujours, tu ne te rendes compte de ton erreur que quand il sera trop tard pour y remédier. Je pourrais t’énumérer par leur nom une foule de personnes qui, sous des cheveux blancs, sont redevenus enfants en apprenant cette langue, parce qu’enfin elles avaient remarqué que sans elle l’étude des lettres était manchote et aveugle. Mais en voilà déjà beaucoup trop sur ce point.


XXVI. — Pour en revenir à ta lettre, comme tu crois que le seul moyen d’apaiser la haine des théologiens et de reconquérir leur ancienne faveur serait d’opposer par une sorte de palinodie les louanges de la Sagesse à l’éloge de la Folie, tu me recommandes vivement et me conjures de le faire. Moi, mon cher Dorpius, qui ne méprise que moi-même, et qui désirerais, s’il se pouvait, faire l’apaisement général, je ne reculerais pas à entreprendre cette tâche si je ne prévoyais que la haine qui a pu naître chez un tout petit nombre de gens malhonnêtes et ignorants, loin de s’éteindre, irait s’exaspérant. Aussi estimé-je qu’il vaut mieux « ne pas remuer le mal assoupi et ne pas toucher à cette Camarine ». Il est préférable, si je ne me trompe, de laisser le temps à cette hydre de mourir.


XXVII. — J’en arrive maintenant à la seconde partie de ta lettre. Tu approuves fort le soin que je prends à rétablir le texte de Jérôme, et tu m’encourages à de pareils travaux. Tu y encourages, à vrai dire, un homme qui court déjà, et qui a d’ailleurs moins besoin d’encouragement que de secours, tant il y a de difficulté dans sa tâche. Je voudrais que désormais tu ne me crusses en rien, si je ne dis pas ici l’exacte vérité. Ces gens que choque si fort la Folie n’approuveront pas non plus la publication du texte de Jérôme. Ils ne sont pas beaucoup plus justes envers Basile, Chrysostome, Naziance qu’envers nous, sauf qu’ils se déchaînent plus librement contre nous ; quelquefois d’ailleurs, dans leur irritation, ils ne craignent pas de traiter indignement ces lumineux esprits. Ils redoutent les belles-lettres, et ils tremblent pour leur tyrannie. Pour que tu te rendes compte que mes pressentiments ne sont pas téméraires, je te dirai que quand j’eus commencé mon ouvrage et que le bruit s’en fut répandu, des hommes qui passent pour pondérés et qui se croient des théologiens remarquables accoururent supplier l’imprimeur, par tout ce qu’il y a de sacré, de n’admettre ni grec ni hébreu, car ces écrits présentaient un immense danger sans aucun avantage et n’étaient bons qu’à satisfaire la curiosité. Quelque temps auparavant, comme j’étais en Angleterre, le hasard fit que je me trouvai à table avec un franciscain, partisan du premier Scot, qui passe aux yeux de la foule pour très savant, et aux siens pour ne rien ignorer. Quand je lui eus exposé ce que je voulais faire pour Jérôme, il fut vivement étonné qu’il y eût dans les livres de ce dernier quelque chose que des théologiens ne comprissent pas : or c’était un homme si ignorant que je me demande si, dans tous les ouvrages de Jérôme, il comprenait trois lignes comme il faut. Le savoureux personnage ajoutait que, si j’étais embarrassé pour mes notices sur Jérôme, Briton avait tout expliqué lumineusement. Je te le demande, mon cher Dorpius, que peut-on faire avec de tels théologiens, ou que peut-on leur souhaiter d’autre qu’un sûr médecin qui guérisse leur cerveau ? Et pourtant ce sont quelquefois des gens de cette farine qui, dans une assemblée de théologiens, crient le plus fort ; ce sont eux qui prononcent sur le Christianisme. Ils redoutent et abhorrent, comme un danger mortel et comme un fléau, ce que saint Jérôme, ce qu’Origène lui-même, dans sa vieillesse, a acquis à force de sueurs pour être vraiment un théologien. Augustin, déjà évêque et déjà vieux, déplore dans les livres de ses Confessions d’avoir reculé, étant jeune, devant des études qui, pour l’explication des saintes Écritures, auraient pu lui être si utiles. S’il y a danger, je ne craindrai pas un péril que des hommes si sages ont affronté. S’il y a curiosité, je ne saurais être plus saint que Jérôme, laissant juges de l’honneur qu’ils lui font ceux qui traitent de curiosité ce qu’il fit.


XXVIII. — Il existe un très vieux décret du Sénat Pontifical sur l’institution de docteurs chargés de l’enseignement public de plusieurs langues, tandis que pour l’étude de la Sophistique et de la philosophie d’Aristote il n’y a nulle part rien de prévu, à moins que les décrets ne mettent précisément en doute l’utilité de cette étude. Elle est d’ailleurs déconseillée par beaucoup de grands auteurs. Pourquoi négligeons-nous ce que l’autorité des Pontifes a ordonné, pour n’embrasser que ce qui est mis en doute, et même déconseillé ? D’ailleurs ils ont agi avec Aristote comme avec les saintes Écritures. On trouve partout la Némésis, vengeresse des mépris de la langue. Ici encore, çà et là, ils divaguent, ils rêvent, ils sont aveugles, ils se cassent le nez, ils profèrent de pures énormités. C’est à ces théologiens distingués que nous devons de ne posséder qu’un si petit nombre de cette foule d’écrivains que Jérôme recense dans son Catalogue, parce qu’ils écrivaient ce que « nos maîtres » ne pouvaient comprendre. C’est à eux que nous devons un saint Jérôme si défectueux et si mutilé que les autres ont plus de mal à en rétablir le texte qu’il n’en a eu lui-même à l’écrire.


XXIX. — Pour ce que tu m’écris en troisième lieu sur le Nouveau Testament, je me demande en vérité ce qui t’est arrivé et où tu as pu tourner les regards si perspicaces de ton intelligence. Tu ne voudrais m’y voir rien changer, sauf si le grec présente un sens plus clair, et tu affirmes qu’il n’y a pas la moindre faute dans l’édition dont nous nous servons communément. Tu considères comme un sacrilège d’ébranler en quoi que ce soit un édifice qui a reçu l’approbation de tant de siècles unanimes et de tant de synodes. Je t’en conjure, très érudit Dorpius, si tu es dans le vrai, dis-moi donc pourquoi Jérôme, pourquoi Augustin, pourquoi Ambroise font fréquemment des citations qui diffèrent de ce que nous lisons. Pourquoi Jérôme critique-t-il et corrige-t-il nommément tant de passages qui sont pourtant gardés dans cette édition ? Que feras-tu en présence de tant de concordances, c’est-à-dire quand les textes grecs ont une leçon différente, que Jérôme la cite en exemple, que les manuscrits latins la reproduisent, et que le sens lui-même cadre mieux avec le sujet ? Est-ce que par hasard, en dépit de tous ces témoignages, tu suivras ton texte, probablement altéré par un copiste ? Personne ne sontient qu’il y ait le moindre mensonge dans les saintes Écritures, puisque c’est cette conséquence que tu en tires, et il ne s’agit pas du tout ici du duel de Jérôme et d’Augustin. Mais ce qui est la vérité criante, et ce que même un aveugle, comme on dit, est capable de voir, c’est que souvent, par l’inhabileté ou par la négligence du traducteur, le grec a été mal rendu ; que souvent une leçon exacte et fidèle a été altérée par des copistes ignorants (comme nous le voyons tous les jours), parfois même modifiée par des demi-savants peu attentifs. Lequel favorise plus le mensonge, de celui qui corrige et rétablit le texte, ou de celui qui aime mieux laisser une faute que de l’enlever ? D’autant plus que le propre des textes corrompus est qu’une faute en entraîne une autre. Nos modifications portent d’une façon générale plus sur l’expression que sur le sens, quoique souvent le sens dépende pour une grande part de l’expression. Mais il n’est pas rare qu’on se soit complètement fourvoyé. En ce cas, je te le demande, à quoi ont recours Augustin, et Ambroise, et Hilaire, et Jérôme, sinon aux sources grecques. Et bien que cette méthode ait même été approuvée par les décrets ecclésiastiques, tu tergiverses et tu cherches à la réfuter ou plutôt à l’éluder par une distinction. Tu dis qu’en ce temps-là les textes grecs étaient plus corrects que les latins, mais qu’aujourd’hui c’est tout le contraire et qu’il ne faut pas se fier aux livres de ceux qui se sont éloignés de l’Église romaine. J’ai peine à croire que tu sois de cet avis. Comment ! nous ne lirons pas les livres de ceux qui se sont éloignés de la foi chrétienne ? Pourquoi donc accorde-t-on tant d’autorité à Aristote, un païen qui n’a jamais eu rien à faire avec la foi ? Le peuple juif tout entier s’est éloigné du Christ ; les Psaumes et les Prophètes, écrits dans leur langue, n’auront-ils donc à nos yeux aucun poids ? Compte donc tous les points sur lesquels les Grecs ne s’accordent pas avec les Latins orthodoxes : tu n’en trouveras aucun, qui ait son origine dans les paroles du Nouveau Testament ou qui s’y rattache. C’est seulement sur le mot « hypostase », sur la procession du Saint-Esprit, sur les cérémonies de la consécration, sur le pouvoir du Pontife Romain que porte leur controverse. Et ils ne tirent pas leurs preuves de textes falsifiés. Que diras-tu en voyant la même interprétation dans Origène, dans Chrysostome, dans Basile, dans Jérôme ? Est-ce que par hasard en ce temps-là on avait falsifié les textes grecs ? A-t-on jamais trouvé une seule falsification dans les textes grecs ? Au reste pourquoi auraient-ils eu l’intention de les falsifier, puisqu’ils n’en tirent pas argument pour défendre leurs dogmes ? Ajoute que Marcus Tullius, qui n’était point par ailleurs trop juste pour les Grecs, avoue lui-même qu’en toute espèce de science les textes grecs étaient plus purs que les nôtres. En effet la différence des lettres, les accents, la difficulté même de l’écriture, sont cause qu’on y peut moins faire de fautes, ou que, s’il s’en produit, on peut plus facilement y remédier.


XXX. — En me disant de ne pas m’écarter de cette édition approuvée sans doute par tant de conciles, tu fais comme les théologiens vulgaires, qui ont coutume d’attribuer à l’autorité ecclésiastique tout ce qui est passé dans le commun usage. Cite-moi un seul synode où l’on ait approuvé cette édition. Car comment approuver ce dont personne ne connait l’auteur ? Ce n’est point Jérôme, ses préfaces elles-mêmes l’attestent. Mais admettons qu’un synode l’ait approuvé : l’a-t-il approuvé pour qu’on ne puisse plus le modifier d’après les sources grecques ? A-t-il approuvé toutes les fautes, qui ont pu s’y glisser de différentes manières ? Le décret des Pères a-t-il été conçu en ces termes : « Cette édition, nous ne savons pas quel en est l’auteur, mais cependant nous l’approuvons ; nous ne voulons pas qu’on y change rien, même si les textes grecs les plus corrects sont différents, même si Chrysostome, Basile, Athanase, Jérôme en ont fait une lecture différente, et quand bien même leur leçon cadrerait mieux avec le sens de l’Évangile ; pourtant, dans tout le reste, nous approuvons fort ces mêmes auteurs. Bien plus, tout ce qui aura été à l’avenir, d’une façon quelconque, corrompu, altéré, ajouté ou omis, soit par des demi-savants et des audacieux, soit par des copistes inhabiles, ivres ou négligents, nous l’approuvons avec la même autorité et nous voulons que personne ne puisse rien changer au texte une fois admis. » — C’est un décret ridicule, dis-tu. — Mais il doit être de cette sorte, si tu invoques l’autorité d’un synode pour nous détourner de ce travail. Enfin que dirons-nous en voyant que les exemplaires de cette édition ne s’accordent pas ? Est-ce que par hasard le synode a approuvé aussi ces contradictions, ayant prévu sans doute les changements que chacun y pourrait apporter ?


XXXI. — Ah ! plût au ciel, mon cher Dorpius, que les Pontifes Romains eussent assez de loisir pour publier sur ce point des arrêts salutaires, grâce auxquels on saurait ce qu’il faut faire pour rétablir les œuvres monumentales des bons auteurs, pour en préparer et en redonner des éditions corrigées ! Mais je ne voudrais pas voir siéger dans ce conseil ces gens qu’on nomme, bien à tort, théologiens, qui ne visent qu’à mettre en relief ce qu’ils ont appris. Or qu’ont-ils donc appris qui ne soit aussi inepte que confus ? Avec ces tyrans-là il arrivera qu’en dépit des meilleurs auteurs de l’antiquité le monde sera forcé de tenir leurs nénies pour des oracles ; or elles sont si dépourvues de bonne érudition que j’aimerais beaucoup mieux être un artisan même médiocre que le premier de leur bande, en n’ayant pas une science de meilleur aloi. Voilà des gens qui ne veulent pas qu’on rétablisse un texte, crainte de sembler avoir ignoré quelque chose. Ils nous opposent l’autorité fictive des synodes ; ils exagèrent la grande crise de la foi chrétienne ; ils accréditent les dangers de l’Église (qu’ils portent apparemment sur leurs épaules, mieux faites pour porter la charrue) et d’autres fumées de cette sorte auprès de la foule ignorante et superstitieuse, qui les prend pour des théologiens et dont ils ne voudraient pas anéantir l’opinion qu’elle a d’eux. Ils craignent que, quand ils citent de travers les saintes Écritures, comme ils le font souvent, on ne leur jette à la figure l’autorité de la vérité grecque ou hébraïque, et qu’il n’apparaisse bientôt que leurs soi-disant oracles ne sont que des rêveries. Saint Augustin, ce grand homme, qui est en outre un évêque, ne craint pas d’être instruit par un enfant d’un an. Mais ces gens-là aiment mieux mettre tout sens dessus dessous que de sembler ignorer quoi que ce soit au point de vue de l’érudition absolue.


XXXII. — D’ailleurs je ne vois rien là qui touche beaucoup à la sincérité de la foi chrétienne ; et si cela y touchait, ce serait une raison de plus de bien travailler. Il n’y a pas de danger qu’on s’écarte tout d’un coup du Christ en apprenant par hasard qu’on a trouvé dans les Livres saints un passage qu’un copiste ignorant ou somnolent a altéré ou que je ne sais quel traducteur a rendu peu exactement. Ce danger tient à d’autres causes, que je tais prudemment ici. Combien il serait plus chrétien, écartant ces querelles, de contribuer volontairement, chacun dans la mesure de ses forces, au bien commun, de s’y donner de bonne foi, d’apprendre à la fois sans arrogance ce qu’on ignore et d’enseigner sans jalousie ce que l’on sait ! S’il en est qui sont trop illettrés pour enseigner comme il faut ou trop orgueilleux pour apprendre quelque chose, laissons-les tranquilles, puisqu’ils sont peu nombreux, et occupons-nous des bons esprits ou du moins de ceux qui donnent bon espoir. J’ai montré jadis mes notes encore informes, encore chaudes de la forge comme on dit, à des personnes fort intègres, à de très grands théologiens, à de très savants évêques : ils reconnaissaient que ces ébauches telles quelles les avaient éclairés de beaucoup de lumière pour la connaissance des saintes Écritures.


XXXIII. — Je savais que Laurent Valla, comme tu le dis, s’était avant nous occupé de ce travail, puisque c’est moi qui ai publié le premier ses annotations, et j’ai vu les commentaires de Jacques Le Febvre sur les Lettres de Paul. Plût au ciel qu’ils eussent travaillé de façon à rendre notre travail inutile ! Je tiens certes Valla pour un homme digne des plus grands éloges, plus rhéteur que théologien, qui s’est employé dans son travail sur les saintes Écritures à comparer le grec et le latin, alors qu’il ne manque pas de théologiens, qui n’ont jamais lu d’un bout à l’autre et dans le détail l’ensemble du Testament ; mais je ne suis pas de son avis en maints endroits, surtout en ce qui touche à la partie théologique. Jacques Le Febvre avait en main ses commentaires quand nous préparions notre ouvrage, et il est fâcheux que même dans nos entretiens des plus familiers nous n’ayons jamais eu l’idée l’un et l’autre de parler de notre projet. Je n’ai pas connu ce qui l’occupait avant l’impression de son ouvrage. J’applaudis vivement à son effort ; mais nous ne sommes pas non plus de son avis en maints endroits, et avec regret, puisque avec un tel ami nous aurions voulu être d’accord en tout, si on ne devait pas tenir compte plus de la vérité que d’un ami, surtout à l’égard des saintes Écritures. Mais je ne vois pas bien pourquoi tu m’opposes ces deux auteurs. Est-ce pour me détourner d’un travail que tu considères comme accompli ? Il apparaîtra que même après de si grands hommes ce n’est point sans raison que j’ai entrepris cette tâche. Veux-tu dire que les théologiens n’approuvent pas leur travail ? Je ne vois vraiment pas en quoi Laurent a pu s’attirer ce vieux ressentiment. J’entends applaudir Le Febvre par tout le monde. À quoi bon dire d’ailleurs que nous faisons un travail qui n’a rien de commun. Laurent s’est borné à annoter quelques passages, et cela, comme on le voit, en courant et, comme on dit, d’une main légère. Le Febvre n’a publié de commentaires qu’aux Lettres de Paul, en les traduisant à sa façon, et en signalant au passage les points controversés. Nous, nous avons traduit l’ensemble du Nouveau Testament d’après les textes grecs en mettant le grec vis-à-vis, pour qu’on puisse immédiatement comparer. Nous avons ajouté des notes à part, où nous montrons, soit par des preuves, soit par l’autorité de vieux théologiens, que nous n’avons point fait de modification à la légère, et cela pour qu’on se fie à nos corrections, et qu’on ne puisse altérer facilement ce que nous avons corrigé. Plût au ciel que nous puissions mener à bien une œuvre que nous avons poursuivie avec zèle ! Pour ce qui touche aux affaires de l’Église, je ne craindrai pas de dédier ce faible produit de mes veilles à tout évêque, à tout cardinal et même à tout Souverain Pontife, pourvu qu’il soit pareil à celui que nous avons. Enfin je ne doute pas que toi aussi tu me félicites un jour d’avoir publié ce livre, bien que tu m’en dissuades maintenant, une fois que tu auras un peu goûté d’une langue sans laquelle on ne peut pas juger de ces choses-là comme il faut.


XXXIV. — Vois, mon cher Dorpius, comme tu as, par la même démarche, acquis une double reconnaissance : celle des théologiens, au nom desquels tu as rempli avec tant de zèle ta mission ; et la mienne, en me témoignant par un avis si amical ton affection pour moi. À ton tour tu nous donneras une égale satisfaction en te rendant, si tu es sage, au conseil d’un ami comme nous qui ne veut que ton bien, plutôt qu’à celui de ces gens qui ne brûlent d’attirer dans leur faction un esprit fait comme le tien pour d’éminents travaux que pour renforcer leurs troupes par l’adjonction d’un si grand capitaine. Qu’ils prennent un meilleur parti, s’ils le peuvent ; sinon, prends toi-même le parti le plus sage. Si tu ne peux les rendre meilleurs, comme je voudrais te le voir tenter, prends garde du moins qu’ils ne te rendent moins bon. Fais en sorte de plaider ma cause auprès d’eux avec la même ardeur que tu as plaidé la leur auprès de moi. Tu les calmeras autant que faire se peut et tu les persuaderas que j’agis comme je le fais non pour outrager ceux qui ignorent ces langues, mais dans l’intérêt public général, que tout le monde peut servir, s’il le veut, sans s’y croire obligé, s’il aime mieux s’abstenir ; tu ajouteras que s’il se lève quelqu’un qui puisse ou qui veuille enseigner mieux que je n’ai fait, je serai le premier à déchirer et à annuler notre travail, et à me ranger à son avis.


XXXV. — Présente mes salutations à Jean Paludanus, en lui faisant partager avec toi cette défense de la Folie, à cause des commentaires que lui a dédiés notre ami Lister. Recommande-moi bien au très savant Névius, au très aimable Nicolas de Béveris, curé de Saint-Pierre. L’abbé Ménard, que tu combles d’éloges si magnifiques, et, à en juger par ton caractère, si vrais, m’inspire à cause de toi affection et respect, et je n’omettrai pas, dans mes ouvrages, à la première occasion, d’en parler honorablement. Porte-toi bien, toi que je chéris le plus au monde, mon cher Dorpius.

Anvers, 1515.