Lettre 801, 1680 (Sévigné)

1680

801. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.

À Paris, vendredi saint 19e avril.

Je vous écrivis mercredi, ma fille, assez confusément, au milieu de deux ou trois personnes qui me rompoient la tête. J’oubliai inhumainement, contre l’ordinaire des grand’mères, à vous parler[1] de ma pauvre petite d’Aix : j’en suis encore à ma fille, et mon amour, car on dit l’amour maternel, n’a point emporté ce premier degré dans le second ; je suis pourtant en peine de cette pauvre enfant : vous me ferez plaisir[2], ma très-chère, de m’en donner des nouvelles[3] ; vous m’assurez que les 1680 vôtres sont bonnes : je le souhaite passionnément[4] ; mais ne croyez pas que ce fût une belle invention pour me tirer de peine, que de me dire[5] toujours que vous vous portez bien : il faut la vérité pour me contenter ; je la sens de fort loin, et si vous pensiez toujours m’expédier en me mandant[6] des merveilles de votre santé, je n’aurois pas un seul moment de repos. Voilà comme je suis, ma très-chère ; ainsi je me recommande à la sincérité de Montgobert. Pour moi, je vous ai dit la vérité, quand je vous ai assurée que je n’avois eu aucun ressentiment de néphrétique ; je crois en être quitte pour jamais : c’est ce qui fait que j’honore les remèdes qu’on appelle usuels. Monsieur le procureur général[7] me détermina à cette eau de lin : son père est mort de la gravelle ; il en a une telle peur, qu’il s’est dévoué à cette eau ; il en boit en tout temps, et croit être en sûreté : comme le mien n’est pas mort de ce mal, je me contente d’en boire les matins.

Parlons d’autre chose[8] : je me ressouviens de ce que nous faisions ensemble l’année passée en ce temps-ci[9] ; j’admire comme le temps passe au travers des peines, des craintes, des inquiétudes : voilà le huitième mois de votre départ ; je prie Dieu, ma fille, que nous puissions bientôt nous retrouver ensemble ; il ne tiendra pas à votre appartement ; il sera[10], je vous assure, fort joli et fort commode : nous sommes si persuadés que vous 1680 approuverez notre petit dessein[11], que nous tenons le marteau levé pour donner le premier coup en montant en carrosse.

Mme de la Fayette fait encore une augmentation à son appartement, qu’elle pousse jusque sur son jardin : cela vous surprendra[12]. La pauvre femme est tellement abattue de la perte de M. de la Rochefoucauld, qu’elle n’en est pas reconnoissable. M. de la Garde dit que M. de Marsillac conserve sa tristesse au milieu de tous les taïauts[13] : il est changé, il est triste, il est retiré. Je ne sais point de nouvelles ; vous savez[14] la vie qu’on fait ces jours-ci ; je passai hier le jour à nos sœurs de Saint-Jacques :

…Quiconque ne voit guère
N’a guère à dire aussi[15]

Voilà une excuse toute prête pour nos ignorances. Il me paroît, ma fille, que vous êtes bien contente d’être en repos chez vous. Ah, mon Dieu que je serois heureuse, si votre santé, vos affaires, vos résolutions s’accommodoient à mes desirs[16] !

  1. Lettre 801. — 1. « De vous parler. » (Édition de 1754.)
  2. 2. Dans son édition de 1737, Perrin a abrégé ce passage de la façon suivante : « J’oubliai… à vous parler de ma pauvre petite d’Aix, dont je suis pourtant en peine ; vous me ferez plaisir, etc. »
  3. 3. « De m’en dire des nouvelles. » (Édition de 1754.)
  4. 4. Ce membre de phrase manque dans le texte de 1737.
  5. 5. « Que de me mander. » (Édition de 1754.)
  6. 6. « En me disant. » (Ibidem.)
  7. 7. Achille de Harlay.
  8. 8. L’édition de 1754 place ici, en les intervertissant, deux membres de phrase que celle de 1737 donne à la fin de l’alinéa suivant : « Vous savez la vie, etc., » et : « Je passai hier le jour, etc. »
  9. 9. Les mots en ce temps-ci manquent dans le texte de 1754.
  10. 10. « Qui sera. » (Édition de 1754.)
  11. 11. « Si persuadés de votre approbation. » (Édition de 1737.)
  12. 12. Le texte de 1737 n’a pas cette première phrase, et commence l’alinéa ainsi : « Mme de la Fayette est tellement abattue, etc. »
  13. 13. M. de Marsillac étoit grand veneur. (Note de Perrin, 1754) — Taïaut est le cri du chasseur « quand il appelle les chiens pour les lancer après la bête. » (Dictionnaire de Furetière.)
  14. 14. L’édition de 1754, qui a donné ce membre de phrase plus haut (voyez note 8), répète ici : « Vous savez comme on passe ces jours saints. »
  15. 15. La Fontaine, fable des deux Pigeons, livre IX, fable ii.
  16. 16. Dans le texte de 1737, la lettre se termine par un alinéa relatif au mariage de la princesse de la Trémouille. Nous avons maintenu cet alinéa à la date du 3 mai, avec l’édition de 1754 (cette lettre du 3 mai manque dans celle de 1737).