Lettre 784, 1680 (Sévigné)

1680

784. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.

À Paris, vendredi 23e février.

En vérité, ma fille, voici une assez jolie petite semaine pour les Grignans. Si la Providence vouloit favoriser l’aîné à proportion, nous le verrions dans une belle place ; en attendant, je trouve qu’il est fort agréable d’avoir des frères si bien traités. À peine le chevalier a-t-il remercié 1680 de ses mille écus de pension, qu’on le choisit entre huit ou dix hommes de qualité et de mérite, pour l’attacher à Monsieur le Dauphin avec une pension de deux mille écus : voilà neuf mille livres de rente en trois jours. Il retourna[1] sur ses pas à Saint-Germain, pour remercier encore ; car ce fut en son absence, et pendant qu’il étoit ici, qu’il fut nommé. Son mérite particulier a beaucoup servi à ce choix : une réputation distinguée, de l’honneur, de la probité, de bonnes mœurs, tout cela s’est fort réveillé, et l’on a trouvé que Sa Majesté ne pouvoit mieux faire que de jeter les yeux sur un si bon sujet. Il n’y en a encore que huit de nommés[2] : Dangeau, d’Antin, Clermont, Sainte-Maure[3], Matignon[4], Chiverni, Florensac et Grignan. C’est une approbation générale pour ce dernier. 1680 J’en fais mes compliments à M. de Grignan, à Monsieur le Coadjuteur et à vous[5].

Mon fils part demain : il a lu vos reproches. Peut-être que la beauté de la cour, qu’il veut quitter, et où il est si joliment placé, le fera changer d’avis. Nous avons déjà obtenu qu’il ne s’impatientera pas, et qu’il attendra paisiblement qu’on le vienne tenter par une plus grosse somme que celle qu’il a déboursée. Vous m’avez fait sentir la joie de MM. de Grignan par celle que j’ai de vous savoir mieux : dès que vos maux ne sont pas continuels, j’espère qu’en vous conservant, en prenant du lait, et en n’écrivant point, vous me ferez retrouver ma fille et son aimable visage. Je suis ravie de la sincérité de Montgobert ; si elle me disoit toujours des merveilles de votre santé, je ne la croirois jamais ; elle ménage fort bien tout cela, et ses vérités me font plaisir : tant il est naturel d’aimer à n’être point trompée ! Dieu vous conserve donc, ma très-chère, dans ce bienheureux état, puisqu’il nous donne de si bonnes espérances !

Mais parlons un peu des Grignans, il y a longtemps que nous n’en avons rien dit. Il n’est question que d’eux ; tout est plein de compliments dans cette maison ; à peine a-t-on fini l’un qu’on recommence l’autre. Je ne les ai point revus depuis que le chevalier est dame du palais[6], comme dit M. de la Rochefoucauld. Il vous mandera toutes les nouvelles mieux que je ne puis faire. On ne croit pas que Mme de Soubise soit du voyage : cela est un peu long.

Je ne vous parlerai que de Mme Voisin[7] : ce ne fut 1680 point mercredi, comme je vous l’avois mandé, qu’elle fut brûlée, ce ne fut qu’hier. Elle savoit son arrêt dès lundi, chose fort extraordinaire. Le soir elle dit à ses gardes : « Quoi ? nous ne ferons point médianoche[8] ! » Elle mangea avec eux à minuit, par fantaisie, car il n’étoit point jour maigre ; elle but beaucoup de vin, elle chanta vingt chansons à boire. Le mardi elle eut la question ordinaire, extraordinaire[9] ; elle avoit dîné et dormi huit heures ; elle fut confrontée à Mmes[10] de Dreux, le Féron[11] et plusieurs autres, sur le matelas : on ne dit pas encore ce qu’elle a dit[12] ; on croit toujours qu’on verra des choses 1680 étranges[13]. Elle soupa le soir, et recommença, toute brisée qu’elle étoit, à faire la débauche avec scandale : on lui en fit honte[14], et on lui dit qu’elle feroit bien mieux de penser à Dieu, et de chanter un Ave maris stella, ou un Salve, que toutes ses chansons[15] : elle chanta l’un et l’autre en ridicule, elle mangea le soir et dormit[16]. Le mercredi se passa de même en confrontations, et débauches, et chansons : elle ne voulut point voir de confesseur. Enfin le jeudi, qui étoit hier, on ne voulut lui donner qu’un bouillon : elle en gronda, craignant de n’avoir pas la force de parler à ces Messieurs. Elle vint en carrosse de Vincennes à Paris ; elle étouffa[17] un peu, et fut embarrassée ; on la voulut faire confesser, point de nouvelles. A cinq heures on la lia ; et avec une torche à la main, elle parut dans le tombereau, habillée de blanc : c’est une sorte d’habit pour être brûlée ; elle étoit fort rouge, et l’on 1680 voyoit qu’elle repoussoit le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes passer à l’hôtel de Sully[18], Mme de Chaulnes et Mme de Sully, la Comtesse[19], et bien d’autres. A Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l’amende honorable, et à la Grève elle se défendit, autant qu’elle put, de sortir du tombereau : on l’en tira de force, on la mit sur le bûcher, assise et liée avec du fer ; on la couvrit de paille ; elle jura beaucoup ; elle repoussa la paille cinq ou six fois ; mais enfin le feu s’augmenta, et on l’a perdue de vue[20], et ses cendres sont en l’air présentement. Voilà la mort de Mme Voisin, célèbre par ses crimes et par son impiété. On croit qu’il y aura de grandes suites qui nous surprendront[21]. Un juge, à qui mon fils disoit l’autre jour que c’étoit une étrange chose que de la faire brûler à petit feu, lui dit : « Ah Monsieur il y a certains petits adoucissements à cause de la foiblesse du sexe. — Eh quoi Monsieur, on les étrangle ? — Non, mais on leur jette des bûches sur la tête ; les garçons du 1680 bourreau leur arrachent la tête avec des crocs de fer. » Vous voyez bien, ma fille, que cela n’est pas si terrible que l’on pense : comment vous portez-vous de ce petit conte ? Il m’a fait grincer les dents. Une de ces misérables, qui fut pendue l’autre jour, avoit demandé la vie à M. de Louvois, et qu’en ce cas elle diroit des choses étranges ; elle fut refusée. « Eh bien ! dit-elle, soyez persuadé que nulle douleur ne me fera dire une seule parole. » On lui donna la question ordinaire, extraordinaire, et si extraordinairement extraordinaire, qu’elle pensa y mourir, comme une autre qui expira, le médecin lui tenant le pouls, cela soit dit en passant. Cette femme donc souffrit tout l’excès de ce martyre sans parler. On la mène à la Grève ; avant que d’être jetée, elle dit qu’elle vouloit parler ; elle se présente héroïquement : « Messieurs, dit-elle, assurez M. de Louvois que je suis sa servante, et que je lui ai tenu ma parole ; allons, qu’on achève. » Elle fut expédiée à l’instant. Que dites-vous de cette sorte de courage ? Je sais encore mille petits contes agréables comme celui-là ; mais le moyen de tout dire ?

Voilà ce qui forme nos douces conversations, pendant que vous vous réjouissez, que vous êtes au bal, que vous donnez de grands soupers[22]. J’ai bien envie de savoir le détail de toutes vos fêtes ; vous ne ferez autre chose tous ces jours gras, et vous avez beau vous dépêcher de vous divertir, vous n’en trouverez pas sitôt la fin : nous avons le carême bien haut[23].

  1. Lettre 784 (revue en partie sur une ancienne copie). — 1. Cette phrase n’est que dans l’édition de 1754.
  2. 2. Le nombre en fut réduit à six, savoir : MM. de Dangeau, d’Antin, de Sainte-Maure, de Chiverni, de Florensac et de Grignan. (Note de Perrin, 1737.) — Sur les huit noms que nous lisons dans la lettre, la Gazette du 24 février n’en omet qu’un : celui du marquis d’Antin, qui ne fut nommé qu’en décembre 1685 : voyez la lettre du 19 décembre de cette année, et le Journal de Dangeau, tome I, p. 266.
  3. 3. Honoré de Sainte-Maure, dit le comte de Sainte-Maure, second fils de Claude de Sainte-Maure, seigneur de Fougerai, menin du Dauphin, puis premier écuyer de la grande écurie du Roi, mort en 1731, à l’âge de soixante-dix-neuf ans. Il était cousin de Montausier. Saint-Simon (tome IX, p. 279) dit qu’il « n’étoit bon qu’à jouer. »
  4. 4. Jacques de Goyon, sire de Matignon, cinquième fils de François de Matignon, comte de Thorigny. Il fut chevalier de Malte en 1651, et connu dès lors sous le titre de chevalier de Matignon ; depuis, guidon des gendarmes écossais et mestre de camp du régiment du Roi, chevalier de l’ordre en 1688, lieutenant général en 1693 ; il mourut à Paris le 14 janvier 1725. Il avait épousé sa nièce, fille et héritière de son frère aîné, morte le 4 avril 1721. Son fils épousa l’héritière de la principauté de Monaco. Voyez tome II, p. 163, note 1.
  5. 5. Cette dernière phrase et les deux alinéas suivants se trouvent seulement dans l’édition de 1754.
  6. 6. Voyez la lettre précédente, p. 272.
  7. 7. Le texte de 1737 reprend ici : « Au reste, ce ne fut point mercredi, comme je vous l’avois mandé, que la Voisin fut brûlée. » Dans l’impression de 1754 : « Je ne vous parlerai que de la Voisin : ce ne fut point, etc. »
  8. 8. Dans les impressions de la Haye et de Rouen (1726) : media noche, en deux mots ; dans celle de 1737 : mezza notte.
  9. 9. « Et extraordinaire. » (Éditions de la Haye et de Rouen, 1726.) 9. « Et extraordinaire. » (Éditions de la Haye et de Rouen, 1726.)
  10. 10 « A MM. » (Édition de la Haye, 1726.) — « A. M. » (Édition de Rouen, 1726.) « Sur le matelas avec Mmes de D** et le F*. » (Édition de 1737) — « Sur le matelas à Mmes de Dreux et le Féron. » (Édition de 1754.) — Catherine-Françoise Saintot, femme de Philippe de Dreux, sieur de la Judaière, maître des requêtes en 1669, fut accusée d’avoir offert six mille francs à la Voisin, et de lui avoir donné une croix de diamants, pour se défaire de son mari et d’une femme qui était sur le point d’épouser un homme qu’elle aimait. (Confrontation du 28 février 1680.) Elle fut bannie à perpétuité du royaume, avec injonction de garder son ban à peine de la vie, et ses biens confisqués au Roi, par arrêt de la chambre de l’Arsenal du 22 janvier 1682. — Le marquis de Trichâteau écrit à Bussy, le 19 avril 1679, à propos de l’arrestation de la présidente le Féron et de Mme de Dreux : « La dernière est, au poison près, fort de mes amies et une des plus jolies femmes de France. » Voyez la lettre du 1er mai suivant.
  11. 11. Marguerite Gallard, veuve du président le Féron, était accusée d’avoir empoisonné son mari. On lit dans la confrontation du 28 février qu’elle avait fait prendre au président pour cent pistoles de poudre de diamant. (Note de l’édition de 1818.)
  12. 12. « On ne parle point encore de ce qu’elle a dit. » (Édition de 1754.)
  13. 13. Il semble que ces misérables aient cherché à se venger sur le genre humain de ce que la justice venait mettre un terme à leurs crimes. L’éditeur garderait le silence sur la plus étrange de leurs dénonciations, si la pièce originale n’était pas à la bibliothèque de l’Arsenal, pour justifier ce qu’il avance. La Voisin alla jusqu’à accuser Racine d’empoisonnement. Voici les termes dont elle se sert dans son interrogatoire, subi sur la sellette, le 17 février 1680. Elle déclare « qu’elle a connu la demoiselle du Parc comédienne, et l’a fréquentée pendant quatorze ans ; que sa belle-mère, nommée de Gordo, lui avoit dit que c’était Racine qui l’avoit empoisonnée. » Mlle du Parc était une fort bonne actrice de la troupe de Molière, à laquelle Racine confia, en 1667, le rôle d’Andromaque, où elle développa beaucoup de talent. Elle mourut le 11 décembre 1668. Voyez l’Histoire du Théâtre françois, par les frères Parfait, tome X, p. 370. (Note de l’édition de 1818.)
  14. 14. « On lui fit honte. » (Édition de Rouen, 1726.)
  15. 15. Notre manuscrit donne ses chansons. Tous les textes imprimés portent ces chansons. — Le peuple chantait le Salve aux exécutions : voyez tome V, p. 141, note 9.
  16. 16. « …en ridicule ; elle dormit ensuite. (Édition de 1754.)
  17. 17. « Elle s’étonna. » (Éditions de la Haye et de Rouen, 1726.)
  18. 18. Cet hôtel est situé dans la rue Saint-Antoine ; le jardin se prolonge jusqu’aux arcades de la place Royale. « Gallet, dit M. P. Paris (tome VII de Tallemant des Réaux, p. 405), en 1624, acheta deux maisons, rue Saint-Antoine, pour y construire un hôtel qu’il n’acheva pas ; sa fortune s’étant évanouie, l’hôtel fut vendu en 1627 à Jean Hahert, sieur du Mesnil, qui le céda en 1628 à M. Rolland de Neufbourg. La veuve de M. de Neufbourg et son beau-frère, M. du Vigean, l’achevèrent vers 1630, et le vendirent en 1634 au duc de Sully. Il appartenait en 1654 à M. Jacques Turgot de Saint-Clair, qui avait inutilement essayé de lui donner son nom. Il y mourut le 23 mai 1659. »
  19. 19. La comtesse de Fiesque.
  20. 20. « Et on la perdit de vue. » (Éditions de Rouen, 1726, de 1787 et de 1754.) — « Mais enfin le feu s’augmentant, elle fut perdue de vue. » (Édition de la Haye, 1726.)
  21. 21. Cette phrase, qui termine la lettre dans notre manuscrit et dans les impressions de 1726, manque dans les deux éditions de Perrin. Tout ce qui suit ne se trouve que dans l’impression de 1754, sauf le dernier alinéa, qui est aussi dans celle de 1737.
  22. 22. « Pendant que nous sommes parmi ces horreurs, vous êtes au bal, ma fille, vous donnez de grands soupers. » (Édition de 1737.)
  23. 23. Pâques tombait au 21 avril.