Lettre 267, 1672 (Sévigné)

Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 27-30).
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1672

267. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.

À Paris, vendredi 22e avril.

Je reçus votre lettre du 13e justement quand on ne pouvoit plus y faire réponse : quelque soin que j’eusse pris à la poste, elle avoit été abandonnée à la paresse des facteurs ; et voilà précisément ce que je crains. Je ferai mon possible pour retrouver quelque nouvel ami[1], ou plutôt je vous avoue que je voudrois bien m’en aller, et que ma pauvre tante eût pris un parti : cela est barbare à dire ; mais il est bien barbare aussi de trouver ce devoir sur mon chemin, lorsque je suis prête à vous aller voir. L’état où je suis n’est pas aimable. Je vous envoie une petite cravate, tout comme on les porte ; vous verrez par là que depuis votre départ le monde ne s’est pas subtilisé : vous voyez comme nous sommes simples en ce pays-ci.

J’ai une grande impatience de savoir ce qui se sera passé à votre voyage de la Sainte-Baume[2]. C’est donc votre Notre-Dame des Anges[3]. M. le marquis de Vence[4], qui me rend des soins très-obligeants, m’a fait grand’peur du chemin[5]. Il a perdu son fils aîné : il me fait pitié ; il voudroit bien pleurer, et il se contraint : il me paroît extrêmement attaché à tous vos intérêts.

J’ai été voir Mme de la Fayette avec le Cardinal ; nous la trouvâmes mieux qu’à Paris ; nous parlâmes fort de vous. Il s’en va lundi ; il vous dira adieu comme il vous a dit bonjour ; il vous aime tendrement, et vous fera réponse sur la proposition d’être archevêque d’Aix. Nous composâmes la vie qu’il feroit, toujours déchiré entre l’envie de vous voir et la crainte d’être ridicule ; nous réglâmes les heures, et nous inventâmes des supplices pour le premier qui mettroit le nez sur l’attachement qu’il auroit pour vous. Cette conversation nous eût menés plus loin que Fleury[6]. D’Hacqueville et l’abbé de Pontcarré étoient avec nous ; j’étois insolemment avec ces trois hommes. Je m’en vais tout présentement me promener trois ou quatre heures à Livry. J’étouffe, je suis triste ; il faut que le vert naissant et les rossignols me redonnent quelque douceur dans l’esprit. On ne voit ici que des adieux, des équipages qui nous empêchent de passer dans les rues. Je reviens demain matin pour faire partir celui de mon fils ; mais il ne fera point d’embarras ; ce sont des coffres qui vont par des messagers : il a acheté ses chevaux en Allemagne. J’ai donné de l’argent à Barillon pour lui donner pendant la campagne : je suis une marâtre. Je dis hier adieu au petit dénaturé[7] ; je pensai pleurer. Cette campagne sera rude, et je ne me fie guère à lui pour se conserver. Poco duri, pur che s’inalzi[8]. Il en est revenu là : c’est sa vraie devise. Adieu, je ne vous en dirai pas davantage aujourd’hui. Je m’en vais à la Sainte-Baume ; je m’en vais dans un lieu où je penserai à vous sans cesse, et peut-être trop tendrement. Il est bien difficile que je revoie ce lieu, ce jardin, ces allées, ce petit pont, cette avenue, cette prairie, ce moulin, cette petite vue, cette forêt, sans penser à ma très-chère enfant.

Le petit Daquin est premier médecin[9] :

La faveur l’a pu faire autant que le mérite[10].


  1. Lettre 267. — 1. Comme Dubois, au bureau de la poste.
  2. 2. La Sainte-Baume est une grotte taillée dans le roc, où, selon la tradition du pays et sans aucun autre fondement raisonnable, on prétend que sainte Madeleine vint finir sa vie dans la pénitence. (Note de Perrin, 1754.) — Cette grotte est entre Aix et Marseille, à trois lieues environ de Saint-Maximin. Voyez les lettres 269 et 273.
  3. 3. L’église de l’abbaye de Livry paraît avoir été sous l’invocation de Notre-Dame des Anges. Voyez la lettre du 23 août 1675.
  4. 4. Voyez la note 5 de la lettre 248.
  5. 5. Perrin dans l’édition de 1734 renvoie au Voyage de Chapelle et Bachaumont. Dans celle de 1754, il cite les vers suivants de ce voyage :

    Mais si d’une adresse admirable
    L’ange a taillé ce roc divin,
    Le démon cauteleux et fin
    En a fait l’abord effroyable,
    Sachant bien que le pèlerin
    Se donneroit cent fois au diable,
    Et se damneroit en chemin.

  6. 6. Voyez la note 4 de la lettre du 15 avril précédent.
  7. 7. Le chevalier de Grignan, auparavant d’Adhémar. Voyez la fin de la lettre du 13 avril précédent.
  8. 8. Voyez la note 5 de la lettre 218.
  9. 9. Daquin, premier médecin de la Reine, fut nommé le 18 avril à la charge de premier médecin du Roi, vacante depuis la mort d’Antoine Vallot (voyez la note 12 de la lettre 139). Sa Majesté ne pouvait lui donner un successeur « dont la capacité, dit la Gazette, fût plus universellement reconnue. »
  10. 10. Corneille, le Cid, acte I, scène vii. — Voyez dans les lettres du 31 juillet et du 6 août 1675, un billet du comte de Gramont où le même vers est cité.