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Le monde illustré (Le monde illustré, édition du 30 aoûtp. 2-4).

LETTRE À UN AMI



Te rappelles-tu le chemin,
Où les buissons de grand matin
S’emplissaient d’un joyeux murmure,
Où j’ai, plus d’une fois songeur,
En écoutant battre son cœur,
Mis ma lèvre à sa lèvre pure ?

Ce sentier, que tu connais bien,
Ce sentier pour moi n’est plus rien ;
Je veux l’éloigner de mes rêves,
Ce sentier vert, où ses propos,
Comme des papillons éclos,
Me faisaient les heures si brèves !

Dans la ramure les pinsons
Accompagnaient de leurs chansons
Ses éclats de rire sonore !…
Tout cela, rire, chant, gaîté,
Serments faits pour l’éternité,
A passé comme un météore.


Et quoiqu’un autre été déjà
Soit revenu se poser là,
Sur le berceau de mes sourires,
Qu’août ait réveillé sous bois,
Aux sons criards des vieux hautbois,
Et ses nymphes et ses satyres.

Crois-moi, ne m’y ramène plus ;
J’ignorerai que j’y reçus,
Tremblant, sa première caresse,
Car au fond de ce chemin creux,
Tout plein de ses fatals aveux,
Dort le rêve de ma jeunesse.

Depuis que je n’ai plus son cœur,
La route aujourd’hui me fait peur ;
Je ne veux plus y redescendre,
Ne m’en reparles plus jamais.
Ne me dis pas que je l’aimais,
Je crains qu’elle puisse t’entendre.


Si le sort y conduit tes pas,
Ô mon ami, n’éveille pas
L’écho de nos amours passées ;
Laisse les morts en paix dormir,
Laisse le gazon s’épaissir
Sur la tombe de mes pensées.

Emporte mon cœur avec toi ;
N’a-t-il pas là reçu sa foi ?
Hélas ! tout brisé qu’il peut être,
Il y reconnaîtra le lieu,
Où son baiser m’en fit l’aveu…
Elle s’en souviendra peut-être.

Peut-être aussi quelque soir
Elle y reviendra sans savoir,
Du passé soulevant les voiles,
Pleurer une dernière fois
Sur nos amours purs d’autrefois,
À la clarté d’or des étoiles.


Noël Pays.
Montréal, 20 août 1884.