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Lettre à M. P. Sabatier (sur les affaires religieuses de France)


Lettre à M. Sabatier
(sur les affaires religieuses de France)


Tolstoï, sous la direction duquel a été traduite et répandue la Vie de Saint François d’Assise, par M. Paul Sabatier, vient de lui adresser une intéressante lettre sur les affaires ecclésiastiques de France.[1]

L’occasion de cette lettre lui a été fournie par un volume de M. Paul Sabatier intitulé : À propos de la séparation des Églises et de l’État.


Cher Monsieur Sabatier,

J’ai lu avec grand intérêt votre livre, ainsi que la brochure italienne.

La question qui y est traitée est de la plus grande importance, et comme je vous connais pour un homme sincère, je me permettrai de l’être complètement avec vous et vous dirai toute ma pensée.

Je crois qu’en toutes choses il n’y a rien de plus faux que les demi-mesures et qu’il est impossible d’enter la vérité et le bien sur le mensonge et le mal. La religion est la vérité et le bien ; l’Église, le mensonge et le mal.

Je vous dirai franchement qu’il m’est impossible de me mettre au point de vue de ceux qui croient que l’Église est une organisation indispensable pour la religion, et qu’il ne faut que la réformer pour qu’elle devienne une institution bienfaisante pour l’humanité.

L’Église n’a jamais été qu`une institution mensongère et cruelle qui, en vue des avantages qu’elle pouvait acquérir du pouvoir temporel pour ceux qui faisaient partie de cette institution, a perverti et dénaturé la vraie doctrine chrétienne. Tous les concordats n’ont jamais été pour elle autre chose que des accommodements entre l’Église et l’État, par lesquels l’Église promettait son aide à l’État, en vue des avantages matériels que lui accordait ce dernier.

Le christianisme n’a jamais été pour l’Église qu’un prétexte. On me dira qu’il y a eu, et qu’il y a jusqu’à présent, dans le monde catholique, des individus, hommes et femmes, d’une sainte vie, mais la sainteté de ces individus n’a pas été atteinte grâce aux enseignements de l’Église, mais plutôt malgré elle.

En somme, j’ai été surtout étonné, en lisant votre livre (qui est très bien écrit et a de belles pages), d’y trouver sur le thème de l’avenir du catholicisme et de la religion en général des raisonnements de différents monseigneurs et auteurs laïques que vous y citez, qui feraient penser que ni Voltaire, ni Rousseau, ni Kant, ni Channing, ni Lamennais, ni beaucoup d’autres grands esprits qui ont traité ce sujet n’ont jamais existé.

Tout ce qui peut se dire à présent sur la question du rapport de la vraie religion et du catholicisme, a été dit depuis longtemps, et dit de manière à épuiser complètement la question.

Il n’y a qu’à relire Voltaire, Kant (son livre « Sur la religion dans les limites de la pure raison »), Channing, Lamennais, Ruskin, Emerson et autres, pour voir que tout ce qui se débite à présent sur cette matière avec si peu de clarté, de précision et de méthode, a été depuis longtemps et de manière à ne laisser rien a dire à ceux qui voudraient à présent traiter la même question.

« On me dit qu’il fallait une révélation », dit Rousseau dans sa profession de foi au Vicaire savoyard, « pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu voulait être servi ; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu’ils ont institués, et l’on ne voit pas que cette diversité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l’a fait parler à sa mode et lui a fait dire ce qu’il a voulu. Si l’on n’eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de l’homme, il n’y aurait jamais eu qu’une religion sur la terre. »

Notre devoir à nous et à nos contemporains n’est pas de répéter vaguement des choses qui, ont été si bien dites des siècles avant nous, mais de tâcher de préciser les principes de la vraie religion, qui doit remplacer les affreuses superstitions de l’Église, que fait semblant de professer à présent l’humanité chrétienne.

L’homme, comme être raisonnable, n’a jamais vécu sans établir un rapport spirituel entre son existence et l’Infini, que nous appelons Dieu. — Ce rapport qui n’est autre que la religion a toujours été la force dirigeante de toutes les actions conscientes de l’homme et a toujours évolué conformément au développement de l’humanité.

La vraie doctrine chrétienne à l’époque où elle a paru, étant beaucoup au-dessus de la faculté de conception des masses, ne fut acceptée dans son vrai sens que par une toute petite minorité.

La grande masse, habituée à une adoration religieuse du pouvoir temporel, ne pouvant comprendre cette doctrine dans son véritable sens, accepta avec facilité la doctrine quasi chrétienne, falsifiée par l’Église, qui n’exigeait qu’une adoration extérieure de Dieu, des saints, des images et en partie de personnages revêtus de qualités surnaturelles.

Cela dura des siècles, mais, avec les progrès des lumières en général, le véritable esprit chrétien, caché sous les voiles[2] dont l’avait recouvert l’Église, se fit jour de plus en plus, et la contradiction de la vraie doctrine chrétienne et du régime autoritaire de l’État soutenu par la violence devint de plus en plus évidente. Malgré tous les efforts de l’État et de l’Église pour réunir les deux principes : celui du vrai christianisme (amour, humilité, clémence) et celui des gouvernements de l’État (voie de fait, force physique, violence), la contradiction devint, de notre temps, tellement évidente qu’une solution telle quelle de cette flagrante contradiction ne peut plus être retardée.

Plusieurs symptômes le prouvent : l° le mouvement religieux qui se produit non seulement en France, mais dans tous les pays chrétiens ; 2° la révolution en Russie ; et 3° les progrès extraordinaires militaires et industriels qui se manifestent de plus en plus dans ces derniers temps en Chine, et surtout au Japon.

Le mouvement religieux qui se produit à présent non seulement dans le monde catholique, mais dans le monde entier n’est, selon moi, pas autre chose que les douleurs d’enfantement du dilemme : la religion chrétienne avec ses exigences de soumission à Dieu, d’amour du prochain, d’humilité ; et l’État, avec les conditions indispensables de son existence : soumission au gouvernement, patriotisme, loi du talion et surtout l’armée avec son service obligatoire.

Il me paraît qu’en France il y a tendance à résoudre le dilemme en faveur de l’État contre la religion ; non seulement contre le catholicisme, mais contre la religion en général, qui est envisagée par la majorité des classes dirigeantes, comme un élément du passé, inutile et plutôt pernicieux que bienfaisant pour le bien-être des hommes de notre époque.

Le même dilemme est la cause principale de la révolution en Russie. Tout ce qui se fait à présent en Russie par les révolutionnaires est une activité inconsciente ayant pour but la solution du dilemme en faveur de la religion, c’est-à-dire de l’abolition de l’État, de tout pouvoir fondé sur la force, et d’une organisation sociale basée sur les principes religieux et moraux communs à tous les hommes.

Le troisième symptôme de l’imminence de la solution du dilemme : l’État ou la religion, m’apparaît dans les progrès extraordinaires tant militaires qu’industriels qu’ont fait et continuent de faire, dans ces derniers temps, les peuples de l’Extrême-Orient, qui non seulement sont libres de la contradichon intérieure des États chrétiens, mais qui professent la religion la plus patriotique du culte des ancêtres et du pouvoir de leur chef d’État qu’ils déifient.

Les progrès de ces peuples sont tels que, s’ils continuent à se produire dans les mêmes proportions, dans quelques dizaines d’années ce ne seront plus les États européens qui dicteront la loi aux Orientaux, mais ce seront les Orientaux qui seront les maîtres du monde et les chrétiens leurs vassaux. Et cela ne peut pas être autrement par l’accord complet de leur religion et de leur organisation comme États.

Les peuples de l’Europe commencent à s’apercevoir de ce danger. C’est précisément cette attitude menaçante des peuples de l’Orient qui constitue la troisième raison pour laquelle la solution du dilemme entre la religion et l’État ne peut plus être retardée.

L’un des deux : ou bien renier complètement le vrai sens de la religion chrétienne, détruire les derniers vestiges des idées d’amour du prochain, d’humilité, de fraternité, comme le font déja les hommes du monde européen et opposer un patriotisme féroce et une obéissance servile au patriotisme et à l’obéissance passive des Orientaux, ou bien accepter pour tout de bon les vrais principes chrétiens d’amour du prochain, d’humilité, de non-résistance au méchant, à la violence, et se fier non à la force physique mais à la volonté de Dieu, pleinement convaincus que le plus grand bien de l’homme et de l’humanité ne s’acquiert que par la soumission à la loi éternelle, révélée en notre conscience, quoique les voies par lesquelles ce bien nous peut être acquis nous soient cachées et incompréhensibles.

Il est inutile de vous dire de quel côté sont mes sympathies et mes aspirations.

Voilà les idées qui me sont venues à la lecture de votre livre.

Excusez-moi, je vous prie, cher ami, pour la rudesse de mes expressions, ainsi que pour mon mauvais français que vous aurez l’indulgence de tâcher de comprendre.

Votre ami,

LÉON TOLSTOÏ

7 novembre 1906.
  1. Nous remercions vivement M. Sabatier pour son aimable autorisation de reproduire ici cette lettre.
  2. Le mot « toiles » est donné dans le livre scanné de ce texte, mais il faut plutôt lire « voiles », comme dans la version imprimée de cette lettre qui se trouve dans le livre : N. Weisbein. Tolstoï. Paris ; Presses Universitaires de France, 1968, p.115.