Les voyageuses au XIXe siècle/Madame Léonie d’Aunet

Alfred Mame et fils (p. 59-72).


MADAME LÉONIE D’AUNET


Sous le pseudonyme de Léonie d’Aunet, Mme Biard, la femme du peintre célèbre, a écrit de nombreux romans et un charmant volume de lettres sur les pays du nord de l’Europe[1]. Née en 1820, elle avait vingt ans de moins que son mari, qu’elle accompagna en 1845 dans un voyage au Spitzberg, qu’ils commencèrent, en façon de prologue, par un tour rapide à travers la Belgique, la Hollande, le Danemark et la Norvège. Le brillant récit qu’elle en a donné au public se lit avec un extrême plaisir, son expérience littéraire lui constituant un grand avantage sur la plupart des voyageuses, dont les notes et les journaux, faute de cette expérience, sont souvent secs, diffus et sans couleur. Peut-être pourrait-on reprocher à Mme d’Aunet de juger plus avec l’intelligence qu’avec le cœur ; mais son esprit est si incisif, si prompt à saisir les faits les plus curieux, à découvrir les traits saillants et caractéristiques, que même lorsqu’elle parle de contrées et de populations qui nous sont bien connues, elle nous force à l’écouter et enchaîne notre attention. Son livre est composé comme un roman, et dans ses descriptions on sent parfois un défaut de simplicité, une certaine affectation. Aussi est-elle surtout agréable quand elle se montre bien elle-même, oubliant les lecteurs, sur lesquels elle sait pouvoir compter d’avance, et quand elle écrit spontanément, entraînée par son sujet.

Dans les premières pages, consacrées à la Hollande et au Danemark, Mme d’Aunet a des mots heureux, qui peignent spirituellement une ville ou un pays. Elle dit, par exemple, des Hollandais : « Ce peuple n’a pas l’amour de la propreté, il en a le culte. » — « Saardam est une page, Broëk une vignette de l’histoire des Pays-Bas. »

À propos de l’île de Falster, elle raconte cette jolie légende dont la morale est la sagesse de Dieu et la vanité de nos désirs. « Il y a très longtemps, une bourgeoise fort riche s’imagina d’y faire construire une église à ses frais. Lorsque l’église fut bâtie, elle ajouta à son œuvre pieuse le vœu insensé de durer aussi longtemps que son monument : Dieu l’exauça. Plus de trois siècles se sont écoulés depuis cette époque, et la femme vit toujours ; mais sa décrépitude est arrivée à un tel degré, qu’elle n’entend plus, ne remue plus, ne voit plus, ne respire même plus. On l’a couchée dans un grand coffre de chêne près duquel un prêtre veille constamment. Chaque année, le jour anniversaire de la fondation de son église, un souffle de vie ranime cette perpétuelle moribonde, et elle reprend assez de force pour demander : « Mon église est-elle encore debout ? » Sur la réponse affirmative, elle soupire tristement en disant : « Plût à Dieu qu’elle fût détruite de fond en comble ! je pourrais alors mourir !. » Et elle retombe dans son immobilité. »

Le rendez-vous pris à jour fixe au cap Nord avec l’expédition scientifique à laquelle M. Biard devait s’adjoindre, l’obligea à précipiter son voyage à travers la Norvège. Mme d’Aunet visita Christiana, Drontheim et une partie de la côte ; mais elle ne pénétra pas assez dans l’intérieur pour avoir une idée complète de l’aspect de ce pays. Au cœur des montagnes du Dovrefield, on trouve de grandioses paysages, des pics et des ravins, des cataractes et des forêts qui ne sont pas inférieurs aux sites fameux de la Suisse ; ainsi la Norvège peut se vanter de posséder la plus belle cascade d’Europe, celle du Riukanfoss, aussi majestueuse que celle de Gavarnie ou que la chute du Rhin à Schaffhouse, et qu’on a même comparée au Niagara.

Mme d’Aunet fait une gracieuse description des fermes norvégiennes perdues dans ces pittoresques montagnes.

« Le gaard se compose d’une vaste habitation entourée de petits corps de logis servant de granges, d’étables, etc. La maison, faite de troncs de sapins à peine équarris, dont les interstices sont bouchés avec de la mousse, sert d’habitation au maître et à sa famille ; les domestiques et les bestiaux logent dans les bâtiments d’exploitation. Les grandes distances et la rigueur des hivers obligent ces familles de paysans à prévoir tous les besoins de la vie ; aussi sont-ils fort industrieux. Les femmes filent le lin et le chanvre, tissent la toile et fabriquent une sorte de drap grossier et solide dont les hommes se vêtent. Les hommes sont tour à tour laboureurs, forgerons, maçons, charpentiers, et au besoin cordonniers et tailleurs. Les jeunes filles ont non seulement de bons vêtements et des meubles suffisants, mais quelques dentelles, quelques bijoux, des fichus de soie rapportés de la ville par le père ; et puis dans chaque maison on aperçoit, respectueusement posé sur un bout de tapis, le gros volume, bibliothèque du pauvre, le livre qui remplace et dépasse tous les autres, la Bible,
Vue de Norvège.
et chaque petit enfant saura vous en lire un verset. Douce et paisible existence ! froide, pure et égale comme l’azur du ciel du Nord, région sereine et humble, sans rayons, sans orages, que les cœurs fatigués regardent avec envie. »

On connaît le type norvégien, blond et robuste, un teint frais, des yeux bleu pâle ; les femmes sont grandes et souvent jolies. Mme d’Aunet acheta deux costumes de fête ; celui de l’homme rappelait tout à fait les modes Louis XV : grand habit à boutons brillants, culotte de peau, long gilet brodé, souliers à boucles et large chapeau de feutre ; celui de la femme était dans un tout autre style : une longue et étroite jupe de drap vert brodée en laines de couleurs vives, un bonnet en soie noire brochée de vert, garni d’une dentelle d’argent, et une pièce d’estomac en drap rouge brodée de perles et de clinquant, avec quantité de bouffettes de petits rubans et de dentelles d’argent.

La cathédrale de Drontheim, dédiée à saint Olaf, l’un des saints de la Norvège, est un admirable monument gothique, qui depuis la réforme a été mutilé et appauvri. Mme d’Aunet visita aussi la vieille citadelle de cette ville, bâtie dans un îlot de rochers où l’on a élevé un phare duquel on découvre un splendide horizon. « À gauche, la grande mer déroule ses larges plaines et adoucit ses teintes azurées jusqu’à ce qu’elles se confondent avec le ciel, tandis qu’à droite les pilotis des maisons de Drontheim, peints de couleurs vives, lui font une ceinture à raies bariolées ; derrière le port, les petits toits écrasés de la ville s’échelonnent sur des pentes pittoresques, protégés par la cathédrale et par le large vaisseau de la forteresse de Christianstern, au loin, les crêtes aiguës des montagnes du Dovre déchirent çà et là leur rideau de nuages, et forment comme les créneaux de l’immense muraille de rochers qui entoure le vallon de Drontheim. »

Le trajet de Drontheim à Hammerfest, la ville la plus septentrionale de l’Europe, se fait en bateau à vapeur. Le passage de ce bateau, pendant l’été, est une distraction et une fête pour tous les petits ports auxquels il touche ; il leur apporte des nouvelles du monde, dont le terrible hiver les sépare entièrement pendant neuf mois. Sur ce bateau Mme d’Aunet remarqua un jeune homme pâle et silencieux, qui emportait avec des précautions infinies un petit bouquet de roses et de géraniums. Un hasard l’ayant amenée à lui parler, il lui expliqua que ce bouquet était pour sa mère, une Anglaise, « qui n’avait pas vu de roses depuis dix ans, » et à qui ces précieuses fleurs allaient rappeler « son beau pays, où il fait chaud, où il y a des rosiers en pleine terre ». Pour ce Norvégien, l’Angleterre c’était le Midi.

Les maisons d’Hammerfest sont en bois, le froid faisant fendre la pierre. Le port a la forme d’un croissant, qu’entourent de hautes et noires montagnes d’où chaque année, au dégel, d’énormes quartiers de roc roulent au milieu de la ville. Mme d’Aunet y eut pour la première fois la surprise du soleil de minuit. À Hammerfest, en effet, il y a réellement trois mois de jour et trois mois de nuit. Pendant l’été, les navires arrivent en assez grand nombre dans ce petit port, y apportant tout ce qui est nécessaire à la vie. Des barques de peaux de phoques, montées par d’étranges rameurs, apparaissent aussi ; ce sont des Lapons, qui viennent trafiquer avec les Russes du produit de leur pêche. L’huile de poisson est un objet de grand commerce. On la fabrique à Hammerfest dans un immense hangar, où, dit Mme d’Aunet, le curieux n’a pas envie de retourner deux fois. Vers le mois de septembre, les Russes partent les premiers, parce qu’il leur faut regagner Arkhangel avant que les glaces ne leur en barrent le chemin. Peu à peu le port devient désert, les nuits allongent, jusqu’à ce que l’obscurité continue s’étende sur ce lugubre pays ; le froid descend à 35 degrés au-dessous de zéro. Cependant Mme d’Aunet trouva plus loin encore, tout près du cap Nord, une dernière habitation perdue
Type norvégien.
dans ce désert glacé. C’était celle d’un riche marchand norvégien nommé Ullique, dont le père, en 1795, avait reçu deux jeunes étrangers qui faisaient une excursion au cap Nord ; l’un de ces jeunes gens, il l’apprit plus tard, s’appelait Louis-Philippe d’Orléans. La famille Ullique avait conservé comme une tradition le souvenir de la simplicité et de l’amabilité gracieuse du prince, et en avait gardé un grand enthousiasme pour tout ce qui portait le nom de Français. Mais le voyageur de 1795, devenu roi, n’avait pas oublié non plus l’hospitalité norvégienne, et le navire français qui devait conduire la commission scientifique au Spitzberg était chargé, pour le marchand d’Havesund, d’un beau buste en bronze de Louis-Philippe, souvenir royal qui fut reçu avec ravissement. Les jeunes filles de la maison dépouillèrent, pour l’orner, leur petite serre, où, avec des miracles de soins, elles arrivaient à faire éclore quelques fleurs, dont les Norvégiennes ont toutes la passion. Mme d’Aunet raconte que si la présence d’une Parisienne était déjà chose assez rare à ce degré de latitude, il y avait cependant dans la maison quelque chose de plus rare et de plus étrange encore : un perroquet ! Mais un perroquet chauve, muet, paralysé par le froid, et qui ne s’éveillait qu’en voyant briller le soleil, « cinq ou six fois par an tout au plus. »

« À peu de distance de Havesund, à la pointe de l’île de Mageroë, on aperçoit une énorme masse de rochers ayant quelque ressemblance avec une tour carrée colossale demi-ruinée c’est le cap Nord ! »

Le 17 juillet, l’expédition à laquelle se joignaient Mme d’Aunet et son mari quitta Hammerfest, et le 31 ils arrivaient à la baie Madeleine, au Spitzberg, but de ce voyage. « Une flottille d’îles de glace entourait la corvette et couvrait la mer à perte de vue. Ces glaces du pôle, qu’aucune poussière n’a souillées, aussi immaculées aujourd’hui qu’aux premiers jours de la création, sont teintes des couleurs les plus vives. On dirait des rochers de pierres précieuses : c’est l’éclat du diamant, les nuances éblouissantes du saphir et de l’émeraude, confondues dans une substance inconnue et merveilleuse. Ces îles flottantes, sans cesse minées par la mer, changent de forme à chaque instant ; par un mouvement brusque, une aiguille se transforme en un champignon, une colonne imite une immense table, une tour se change en escalier, tout cela si rapide et si inattendu, qu’on songe malgré soi à quelque volonté surnaturelle présidant à ces transformations subites. Du reste, au premier moment il me vint à l’esprit que j’avais sous les yeux les débris d’une ville de fées, détruite tout à coup par une puissance supérieure et condamnée à disparaître sans laisser même de vestige. Je voyais se heurter autour de moi des morceaux d’architecture de tous les styles et de tous les temps. On se représente, n’est-ce pas ? ce lieu, où tout est froid et inerte, enveloppé d’un silence profond et lugubre. Eh bien ! c’est tout le contraire qu’il faut se figurer. Rien ne peut rendre le formidable tumulte d’un jour de dégel au Spitzberg.

« La mer, hérissée de glaces aiguës, clapote bruyamment ; les pics élevés de la côte glissent, se détachent et tombent dans le golfe avec un fracas épouvantable ; les montagnes craquent et se fendent, les vagues se brisent furieuses contre les caps de granit ; les îles de glace, en se désorganisant, produisent des pétillements semblables à des décharges de mousqueterie ; le vent soulève des tourbillons de neige avec de rauques mugissements ; c’est terrible et magnifique. On croit entendre le chœur des abîmes du vieux monde préludant à un nouveau chaos.

« Si le spectacle de la baie m’apparut magique, celui de la côte était sinistre. De tous côtés le sol était couvert d’ossements de phoques et de morses, laissés par les pêcheurs qui venaient autrefois faire de l’huile de poisson jusque sous cette latitude élevée ; depuis quelques années ils y ont renoncé. Je quittai ce charnier, et, me
Fiord d’Hammerfest.
dirigeant avec précaution sur le terrain glissant, je m’acheminai vers l’intérieur du pays. Je me trouvai bientôt au milieu d’une espèce de cimetière ; cette fois c’étaient bien des restes humains qui étaient gisants sur la neige. Plusieurs cercueils à demi ouverts et vides avaient dû contenir des corps, que la dent des ours blancs était venue profaner. Dans l’impossibilité de creuser des fosses à cause de l’épaisseur de la glace, on avait primitivement mis sur les cercueils un certain nombre de pierres énormes, destinées à servir de remparts contre les bêtes farouches ; mais les robustes bras du gros homme en pelisse (comme les pêcheurs norvégiens appellent pittoresquement l’ours blanc) avaient déplacé les pierres et ravagé les tombes.

« J’étais saisie d’un invincible effroi au milieu de ces sépultures. La pensée que je pouvais venir prendre ma place près d’elles m’apparut soudain dans toute son horreur ; j’avais été prévenue des dangers de notre expédition ; j’en avais accepté et cru comprendre les risques ; cependant ces tombes me firent un moment frissonner, et pour la première fois je jetai un regard de regret vers la France, vers la famille, les amis, le beau ciel, la vie douce et facile que j’avais quittés pour les hasards d’une pérégrination si dangereuse. »

Cependant ces pressentiments lugubres ne devaient pas se réaliser, et tout dans le voyage de Mme d’Aunet se passa de la façon la plus heureuse. Comblée d’attentions par ses compagnons, elle occupait à bord l’appartement du capitaine, où, malgré toutes les précautions prises, elle souffrait encore beaucoup du froid. Du reste le navire n’était pas disposé pour un hivernage, et, au bout de six semaines de séjour à la baie Madeleine, il fallut songer au départ, afin de ne pas s’exposer, comme tant de navigateurs, à être pris par les glaces. « Un jour cependant, un seul jour, il nous fut donné de voir le Spitzberg égayé ; c’était le 10 août. Dès le matin les grands rideaux de brume qui voilaient sans cesse l’horizon furent tirés comme par une main invisible, et le soleil, un vrai, beau, éclatant soleil apparut ; la baie devint admirable, les nuages coururent dans le ciel emportés comme de légers flocons, les grands rochers laissèrent glisser leurs manteaux de neige, la mer s’agita et frémit sous les glaces étincelantes qui s’y abîmaient de toutes parts. Hélas ! au Spitzberg, le dégel, le printemps, l’été, tout cela dure quelques heures ! Le lendemain même de ce beau jour, la brume obscurcit le ciel, le froid revint plus intense, la rafale gémit lugubrement, les glaces restèrent immobiles, se soudant de nouveau aux rochers, et tout commença à se rendormir de ce sommeil glacé et funèbre qui dure plus de onze mois. »

Le 14 août fut le jour du départ ; le navire repassa devant les Trois couronnes, ces colossales pyramides de glace qui dominent l’Océan. À mesure qu’ils redescendaient vers le sud, la vie reparaissait, et enfin, le 26, après avoir essuyé un coup de vent assez violent, l’expédition française rentrait dans le port d’Hammerfest. Mme d’Aunet et son mari avaient résolu de traverser la Laponie et la Suède ; ils visitèrent les mines de cuivre de Kaafiord, exploitées par une compagnie anglaise qui, avec le génie de cette nation, avait su créer au bord de l’Océan Glacial une petite colonie d’ouvriers et un village riche et prospère où se retrouvait le comfort britannique. Ce fut de Kaafiord, à peu de distance d’Hammerfest que s’effectua le départ définitif pour ce trajet plus difficile en cette saison qu’en hiver, où les traîneaux offrent un rapide moyen de locomotion ; il fallait voyager à cheval, et emporter avec soi une tente pour les jours où l’on manquerait de gîte ; un Lapon nommé Abo était le conducteur de la caravane. Il est inutile de donner toutes les étapes de cette marche souvent pénible, et où une femme délicate comme Mme d’Aunet eut bien des fatigues à supporter.

Ils rencontrèrent plusieurs campements lapons ; les tentes sont petites, circulaires ; sur leur carcasse de bois de bouleau est ajustée une grossière étoffe de laine noire ou brune, avec un trou au centre pour laisser passer la fumée du foyer, formé simplement de grosses pierres, et sur lequel une énorme marmite est toujours suspendue par une chaîne de fer. Tout autour sont rangées les peaux de rennes servant de lit, et les coffres de bois qui composent tout l’ameublement du Lapon riche ou pauvre. Dans ce pays, la richesse n’a qu’une forme : les troupeaux de rennes, qui sont pour le Lapon ce que sont les chameaux pour l’Arabe ; ils ont aussi des chiens d’une espèce particulière, avec la fourrure noire d’un ours, la tête fine d’un renard, et qui n’aboient jamais.

La Laponie est un pays triste et monotone qui n’a que deux aspects : la plaine pierreuse et le marais. Le sol est partout dépourvu d’arbres, sauf quelques maigres bouleaux, coupés d’étangs et de cours d’eau ou couvert d’une épaisse couche de mousse de renne, sorte de lichen jaunâtre.

À Kantokeino, la ville laponne, agglomération de quelques maisons de bois autour d’une église, Mme d’Aunet, brisée de fièvre, dut séjourner plusieurs jours ; elle eut l’occasion d’observer ainsi la vie des Lapons, qui s’entassent pêle-mêle, maîtres, enfants, serviteurs, animaux, dans ces huttes presque aussi petites que les tentes ; elle assista à leurs repas composés de poisson et de chair de renne, et largement arrosés de lait de renne et d’huile de poisson ; la malpropreté qui y régnait lui ôta toute envie d’y prendre part. Ce peuple lui parut doux, paresseux et borné.

À partir de Karesuando, autre ville laponne, les voyageurs s’embarquèrent sur le Muonio, large fleuve qui va se jeter dans le golfe de Bothnie, et dont le cours est interrompu par de fréquentes cascades ; les bateliers finlandais les franchissent avec une habileté extraordinaire dans leurs légers et longs bateaux plats, qui ne peuvent contenir plus de deux voyageurs, deux rameurs et un pilote, et où les premiers sont obligés de se coucher au fond pour ne pas faire chavirer le bateau. Le Muonio fait la limite de la Finlande suédoise ; les premières villes finlandaises qu’on rencontre prouvent qu’on a changé de pays ; les maisons sont propres, presque élégantes, et ressemblent à des chalets suisses, quoique les populations soient encore très pauvres. Mme d’Aunet reçut l’hospitalité dans une de ces métairies finlandaises. Sur le seuil, une vieille femme sèche et droite la fit entrer de bonne grâce, et lui offrit du lait et une place sous le manteau de la vaste cheminée. La pièce était large, dallée de pierre, les murs blanchis à la chaux, point de plafond, et de gros écheveaux de chanvre pendant aux solives de la toiture. Sur des planches étaient posés des vases de bouleau et des jattes de bois vernissé à fleurs peintes qui viennent de Russie. Une table de sapin et quelques gros escabeaux meublaient la salle, et dans la cheminée six grosses bûches flambaient gaiement. Une robuste jeune fille blonde tissait au métier une grosse étoffe de laine fort originale, à large raies de couleurs éclatantes. Le jour tombant, elle prit des bûchettes de sapin longues et minces, les fit entrer en faisceaux dans des anneaux de fer attachés à la muraille, et alluma ces torches d’un nouveau genre, à la lueur desquelles elle continua adroitement son travail. Cet éclairage vacillant produit les plus singuliers effets de lumière ; en outre, il badigeonne de fumée le haut des murailles, et les chambres sont mi-parties noires et blanches, ce qui leur donne un aspect très étrange. Les hommes de la ferme étant rentrés, Mme d’Aunet partagea le repas de la famille.

Les Finlandais forment une race à part qui n’a rien de commun avec les Lapons ; grands, blonds, la peau très blanche, ils sont forts et vigoureux, d’un caractère paisible, loyal et reconnaissant ; presque tous laboureurs ou pêcheurs, ils ont des habitudes d’ordre et de travail, et sont même relativement instruits. Leur langage et leurs mœurs ont conservé leur originalité, mais ils ont abandonné leurs anciens et curieux costumes ; seulement, pour les grandes fêtes et surtout pour les noces, on voit reparaître les habits d’autrefois : la fiancée porte une couronne d’or, une robe brodée, ses cheveux flottent sur ses épaules, et toute sa personne est chargée de bijoux d’or et d’argent.

Enfin, arrivée à Haparanda, Mme d’Aunet retrouva une auberge et un lit, bien-être qui depuis plusieurs semaines lui était inconnu.

Haparanda, la ville suédoise commerçante et gaie, même en hiver, où les Lapons et les Finlandais viennent sur leurs traîneaux, est posée sur une rive de la Tornéa, en face de Tornéa, la ville russe, morne et déserte, avec ses dômes couverts de plomb et surmontés de croix de fer. D’Haparanda à Uméa on traverse d’immenses forêts de sapins, dont la monotonie fatigue promptement le voyageur. Au delà, le pays devient plus varié, et enfin on entre dans la province de
Lapons.
Gestnikland, une des plus belles de la Suède. C’est dans cette province que se trouvent les fameuses mines de cuivre de Fahlun, que Mme d’Aunet ne manqua pas de visiter.

« Avant de commencer ce voyage dans le noir, on nous fit revêtir une grande robe de laine à pèlerine, un chapeau de feutre à larges ailes et des bottes fortes ; ainsi accoutré, on est sûr de préserver ses vêtements des brûlures des acides qui suintent sans cesse le long des parois humides. Cinq mineurs, mal vêtus, à la physionomie souffrante, pâles sous la poussière noire qui les couvrait, nous furent donnés pour guides ; l’un d’eux portait une énorme brassée de bûchettes de sapin ; ces bûchettes, réunies dans un anneau de cuivre, se tiennent commodément allumées à la main et répandent une clarté au moins égale à celle des torches. Nous prîmes chacun notre torche, et nous commençâmes à descendre. L’escalier des mines est taillé dans le sein même de la colline ; le plus souvent, de simples traverses de bois retiennent la terre et forment les marches. À gauche, on a le flanc de la montagne ; à droite, une légère barrière derrière laquelle on devine des gouffres. Par moments on descend entre deux murailles rapprochées ; mais cela dure peu, et bientôt après on côtoie de nouveau des précipices. Quand l’œil s’est habitué à la faible clarté des torches, on distingue au-dessus de soi les mares d’eau noire et huileuse formées du continuel suintement des voûtes ; cet escalier inégal et humide est parfois remplacé par des sentiers en pente, rapides, glissants et dangereux. Les galeries sont hautes, voûtées, soutenues de loin en loin par de larges contreforts en bâtisse et des poutres entre-croisées ; ces précautions contre les éboulements rassurent imparfaitement, si l’on vient à songer à l’énorme masse de terre qui pèse sur ces voûtes. Figurez-vous un labyrinthe inextricable, immense, de rues obscures qui se croisent, montent, descendent, se rapprochent, s’éloignent ; figurez-vous de temps en temps des carrefours qui sont comme les nœuds de ces routes souterraines ; figurez-vous enfin une sorte d’écheveau sombre et effrayant de rues, de corridors, de ponts, de sentiers, d’escaliers et de rampes, dans lequel, même bien accompagné, on frissonne à chaque instant, dans la crainte de ne pas s’y retrouver. À mesure qu’on descend, l’air se raréfie ; à cent cinquante ou deux cents pieds sous terre on est fort incommodé par une vapeur épaisse d’exhalaisons sulfureuses ; dans les rares moments où l’on peut distinguer les objets, les parois des galeries brillent par places comme des murailles féeriques ; les filons de cuivre mêlés de fer, d’argent, d’or, de colbat, ont donné au minerai des teintes violacées, irisées, bronzées, chatoyantes, du plus superbe effet ; de temps en temps un morceau de grenat ou de cristal de roche étincelle sous un rayon de lumière.

« Vers le milieu de la mine, on a creusé un puits d’une immense profondeur et d’un diamètre de dix à douze pieds ; il reçoit les eaux des galeries de tous les étages, qui viennent y aboutir à cet effet. Lorsque nous fûmes à une fenêtre de l’étage inférieur, deux mineurs placés à l’orifice du puits y jetèrent d’énormes brassées de sapin enflammées, les bûchettes, en s’éparpillant, lançaient de vives clartés, et à mesure qu’elles passaient devant les grandes fenêtres, elles éclairaient les mystérieuses profondeurs des galeries. On avait alors, pendant quelques secondes, un coup d’œil fantastique et admirable ; le tourbillon de feu descendait en pétillant, faisant briller chaque goutte d’eau des murailles comme un diamant, et remplissant de lueurs éclatantes toutes ces sombres voûtes qui s’entre-croisaient, puis il allait s’éteindre avec bruit dans l’eau plate et noire. Nous descendîmes à plus de trois cents pieds sous terre ; là la route prend un autre aspect, celui d’une poutre traversée de branches de fer, comme un perchoir de perroquet, et elle disparaît sous cette forme dans les entrailles de la mine. Je m’arrêtai là, pensant en avoir assez vu, et, après m’être reposée un moment sur un bloc de pierre, j’entrepris de remonter au jour. Cette dernière partie de mon expédition ne fut pas la plus facile, et je souffris beaucoup de la boue glissante, de la vapeur empestée et des gouttes glacées ; je mis près de deux heures à venir retrouver l’air pur. J’arrivai enfin ; je revis le ciel, la nature, les arbres, la lumière et la sauvage vallée de Fahlun, sa ville triste, laide et enfumée ; tout cela me parut un paradis, comparé à ce dédale de ténèbres d’où je sortais. »

Mme d’Aunet s’arrêta quelques jours à Stockholm, « la rivale de Constantinople, si elle avait le soleil, » et, comme tous les voyageurs, elle en admira l’incomparable situation. « Placée juste à l’endroit où le lac Mélar se verse dans la Baltique, elle réunit les éléments les plus divers du pittoresque un lac, la mer, des îles, des canaux, des touffes de verdure agréablement disséminées ; puis, entourant tout cela, un horizon immense où l’œil ne rencontre que les plaines agitées de la mer ou les sommets ondoyants des forêts. Les clochers des églises, les mâts des navires, la fumée du toit des maisons, ajoutent à ce splendide paysage le mouvement et la vie, et en complètent la grandiose harmonie. »

La femme qui savait décrire avec tant de talent les contrées qu’elle avait parcourues borna cependant aux régions polaires sa curiosité de voyageuse ; du moins, parmi les ouvrages qu’elle a publiés depuis, n’en trouve-t-on aucun d’analogue. Elle est morte à Paris en 1879.



  1. Mme Léonie d’Aunet, Voyage d’une femme au Spitzberg. (Hachette.)