Les voyageuses au XIXe siècle/Lady Hester Stanhope

Alfred Mame et fils (p. 7-22).


LADY HESTER STANHOPE


Depuis quelques années, la facilité des communications, en supprimant la distance, a généralisé le goût et l’habitude des voyages. Ce qui eût été une expédition aventureuse est maintenant une promenade de vacances. Les femmes comme les hommes subissent cet entraînement : les plus délicates escaladent le mont Blanc, pénètrent dans les forêts de la Norvège, traversent le Pacifique pour visiter des îles éloignées, ou s’engagent dans le désert, soit qu’elles accompagnent leurs maris ou leurs frères, soit qu’elles entreprennent seules ces courses lointaines. Des récits de voyages écrits par des femmes paraissent chaque année ; mais en remontant le cours de notre siècle, ils se font de plus en plus rares, et quelques noms seuls demeurent, méritant, par le talent d’écrivain ou l’audace des voyages accomplis dans des conditions bien plus pénibles que de nos jours, le titre de voyageuse célèbre.

Parmi ces noms, le premier en date et une des figures les plus originales, sinon les plus sympathiques, qu’on puisse rencontrer, est lady Hester Stanhope.

Elle était née en 1776 et sortait de bonne race : son père était ce gentilhomme anglais, démocrate et pratique, qui inventa une ingénieuse presse d’imprimerie et effaça son écusson de son argenterie et de ses meubles ; sa mère était la fille du premier William Pitt, le « grand comte de Chatham ». Ce fut à Burton-Pynsent, château de son illustre aïeul, qu’Hester Stanhope passa ses premières années, manifestant cette hardiesse et cet amour de l’indépendance qui furent ses traits distinctifs, dressant et montant les chevaux les plus rétifs, et scandalisant la société à laquelle elle appartenait par son dédain du qu’en-dira-t-on. Elle tenait de ses parents une grande force de caractère, des facultés intellectuelles d’un ordre supérieur, et sans doute une bonne part de son excentricité. Une éducation très étendue développa ses facultés, et, lorsqu’elle devint une femme, ses jugements pénétrants sur les hommes et les choses la firent traiter avec respect dans les cercles politiques les plus élevés. Son oncle, le second Pitt, « le pilote de l’Angleterre à travers la tempête », selon l’expression poétique, quoiqu’il soit en réalité mort au moment où cette tempête était dans toute sa force, recherchait souvent les conseils d’Hester, qui était fière de les lui donner ; car son admiration pour le célèbre homme d’État n’avait pas de bornes. Dans les derniers mois de sa vie, déjà frappé d’une maladie mortelle et succombant sous le poids des désastres politiques, il fut entouré des soins infatigables de sa nièce, et ce fut à elle qu’au lendemain de la bataille d’Austerlitz il adressa ce mot mémorable, si tragique dans sa brève expression de découragement : « Roulez cette carte (la carte d’Europe), d’ici à deux ans on n’en aura plus besoin. »

Après la mort de Pitt, lady Hester abandonna le monde brillant où elle était fêtée et admirée, quoique son esprit mordant et satirique lui eût fait peu d’amis, et quitta pour jamais l’Angleterre. La société ne put s’expliquer cette défection ; qu’une femme de haute naissance et en possession d’une opulente fortune renonçât volontairement aux avantages de sa situation était un problème insoluble pour des esprits ordinaires, et elle partagea avec lord Byron l’avantage de défrayer la curiosité et les suppositions du public. Sa singulière indépendance de pensée et de caractère l’avait déjà investie d’une fâcheuse réputation d’excentricité, et cette excentricité eut tout le bénéfice du parti qu’elle venait de prendre. Quelques personnes, pour lui donner un reflet romanesque, attribuèrent sa détermination à des sentiments secrets pour un jeune général anglais tombé sur un des champs de bataille de l’Espagne ; d’autres, se rapprochant davantage de la vérité, n’y virent que le goût des aventures. Mais au fond le motif dominant était l’orgueil, un orgueil colossal, absorbant, que pouvaient seuls satisfaire le pouvoir et la première place. La mort de son oncle lui ôtait forcément toute influence dans les conseils des ministres, et la vie mondaine n’ouvrait pas un champ suffisant à sa surabondante activité. Elle avait un esprit trop énergique, une intelligence trop pénétrante pour estimer, si peu que ce fût, le pouvoir éphémère que donne la richesse ou la beauté ; elle voulait régner, gouverner, dominer, et, les sphères politiques lui étant fermées, elle résolut de chercher ailleurs un coin du monde où elle serait souveraine. Cette ambition sans frein, cet orgueil sans limite, obscurcissent la grandeur réelle de son caractère, et diminuent
Arabes du désert.
l’intérêt que cette femme extraordinaire ne peut manquer d’exciter chez l’observateur.

Après avoir passé quelque temps dans les principales capitales de l’Europe, elle arriva à Athènes, où elle fit la connaissance de lord Byron. Dans son langage emphatique, Moore conte qu’un des premiers objets qui frappèrent les yeux des voyageurs (lady Stanhope et M. Bruce), en approchant des côtes de l’Attique, fut le grand poète « se jouant dans son élément favori, sous les rocs de Colone ». Ils furent quelques jours plus tard présentés les uns aux autres par lord Sligo, et ce fut à sa table, dans le cours de cette première entrevue, que lady Hester, avec cette vive éloquence qui la rendait remarquable, attaqua l’auteur de Childe Harold sur la médiocre opinion dans laquelle il affectait de tenir l’intelligence féminine.

Peu disposé, s’il l’avait pu, à soutenir une telle hérésie contre une adversaire qui en était par elle-même la plus irrésistible réfutation, lord Byron se réfugia dans l’assentiment et le silence, et, aux yeux d’une femme d’esprit, cette déférence de bon goût équivalant à une concession, ils devinrent dès lors les meilleurs amis du monde.

À Constantinople, où elle se rendit ensuite, lady Hester séjourna plusieurs années. La vie d’Orient avait beaucoup de charmes pour son imagination et flattait sa plus grande faiblesse ; elle se plaisait à cette soumission passive à ses moindres ordres, à l’obéissance presque servile que les Orientaux témoignent à leurs maîtres, à ce contraste frappant entre l’ancienne et la nouvelle civilisation. Mais elle finit par se fatiguer de la cité dorée, trop voisine encore des idées européennes, et ne lui offrant pas ce trône solitaire et indépendant que rêvait son ambition insatiable. Elle résolut d’aller le chercher dans les plaines de la Syrie, et s’embarqua dans ce but sur un navire de commerce anglais qu’elle avait chargé de ses trésors, de pierreries d’une valeur immense, et d’une foule de coûteux présents destinés à lui valoir l’hommage et la soumission des tribus syriennes. Assailli par une violente tempête, le bâtiment se brisa contre un récif près de l’île de Rhodes. Les vagues dévorèrent les trésors de lady Hester ; elle-même faillit périr, et demeura vingt-quatre heures sur une petite île déserte, sans nourriture et sans abri ; des pêcheurs levantins l’y recueillirent et la conduisirent à Rhodes.

Ce malheur ne la découragea pas ; elle retourna en Angleterre, y rassembla les débris de son immense fortune, vendit une partie de ses propriétés, acheta un autre vaisseau et repartit une seconde fois pour l’Orient. Rien ne troubla ce second voyage, et lady Hester débarqua sans encombre à Latakié, petit port de Syrie, entre Tripoli et Alexandrette. Elle loua une maison dans le voisinage et commença l’étude de l’arabe, tout en faisant activement les préparatifs de son voyage en Syrie.

Lorsqu’elle eut acquis une connaissance suffisante du langage, des coutumes et des mœurs de ces populations, lady Hester organisa une nombreuse caravane et commença par visiter toutes les parties de la Syrie. Elle s’arrêta successivement à Jérusalem, à Damas, à Alep, à Balbeck et à Palmyre, menant un train presque royal. Sa majestueuse beauté ainsi que la splendeur dont elle s’entourait firent une telle impression sur les tribus d’Arabes errants, qu’ils la proclamèrent reine de Palmyre, et que tout Européen muni d’un sauf-conduit délivré par elle put dès lors circuler sans danger dans leur désert ; mais à son retour elle faillit être enlevée par d’autres tribus arabes ennemies de celles qui lui avaient juré obéissance, et elle ne dut son salut qu’à la vitesse de ses chevaux.

Pendant quelques années, elle mena une vie errante comme ses nouveaux sujets, habitant tantôt Damas, tantôt quelque autre ville de la Syrie. Ses prétentions royales ne faisaient que croître à mesure que grandissait sa confiance dans leur succès elle fixa enfin sa demeure dans une solitude presque inaccessible du mont Liban, près de Saïd, l’ancienne Sidon, où le pacha de Saint-Jean-d’Acre lui concéda les restes d’un couvent en ruines et le village de Djioun, habité par des Druses. Ce fut là qu’elle planta sa tente. Le couvent était une masse énorme et grisâtre de bâtiments irréguliers qui, par sa position ainsi que par la nudité triste et sévère de ses murailles, faisait l’effet d’une forteresse abandonnée ; c’était jadis un grand monastère, et, comme tous ceux de la contrée, il avait été construit de façon à soutenir au besoin l’assaut d’ennemis qui, dépourvus des moyens de faire un siège en règle, étaient en revanche fort capables d’un coup de main. Hester Stanhope construisit un nouveau mur d’enceinte et créa à l’intérieur un charmant jardin dans le goût turc, avec des kiosques, des fontaines jaillissantes, des bosquets d’orangers et de citronniers. Elle peupla cette résidence d’une nombreuse suite de drogmans européens ou arabes, de femmes, d’esclaves noirs et d’une garde albanaise. Elle y vécut comme une souveraine indépendante, ayant sa cour, son territoire, et, nous devons l’ajouter, son code de lois particulier ; entretenant des relations politiques avec la Porte, avec Beschir, le célèbre émir du Liban, et avec les cheiks des tribus du désert. Elle exerçait sur ces derniers une singulière influence. M. Kinglake rapporte qu’elle entra en relation avec les Bédouins, en commençant par faire un présent de cinq cents livres anglaises, somme énorme en piastres, au chef dont l’autorité était reconnue entre Damas et Palmyre. « Le prestige créé par les vagues rumeurs de son rang très élevé, que personne ne pouvait au juste définir, ainsi que de son immense fortune et de sa magnificence, était soutenu par son caractère impérieux et son indomptable bravoure. »

Lady Hester, en causant avec ses visiteurs européens, racontait parfois quelques-unes des circonstances qui l’avaient aidée à acquérir cette influence presque égale à une souveraineté de fait.

Le Bédouin, si souvent engagé dans des guerres de tribu, fouille sans cesse l’horizon du regard pour y découvrir un ennemi, absolument comme le marin y cherche une voile. Faute de télescope, une vue perçante est un privilège estimé, et lady Hester possédait cette faculté. Dans une circonstance où l’on avait de bonnes raisons de craindre une brusque démonstration d’hostilité, un des Arabes créa une grande agitation dans le camp en déclarant qu’il était certain de distinguer des objets en mouvement au point le plus éloigné où le regard pouvait atteindre ; lady Hester, consultée, assura immédiatement qu’elle voyait bien une troupe de chevaux, mais que ces chevaux étaient sans cavaliers, assertion qui se trouva exacte. De ce jour, la supériorité de sa vue fut chose indiscutable, et son influence s’en accrut.

Nous citerons une autre anecdote qui a le double avantage de mettre en lumière, non seulement la nature de lady Hester, mais celle des peuplades errantes qu’elle ambitionnait de gouverner. Un jour, dans une de ses marches avec les guerriers de la tribu, elle s’aperçut qu’ils se préparaient à un combat, et en demanda la raison. Après avoir cherché quelque temps à éluder ses questions, le cheik lui apprit qu’on leur avait déclaré la guerre à cause de leur alliance avec la princesse anglaise, et qu’ils s’attendaient à se voir attaqués par des forces supérieures ; il lui laissa voir que sa présence était le seul sujet de discorde, et que, s’il n’avait pas regardé comme un devoir sacré de protéger l’étrangère devenue leur hôte, la querelle eût été aisément apaisée. Les circonstances données, un désastre terrible menaçait la tribu. La résolution de lady Hester fut aussitôt prise ; elle ne pouvait exposer ses amis à une calamité qu’il était en son pouvoir de détourner. Elle continuerait seule sa route, se confiant en elle-même et en son habileté pour éviter ou vaincre le péril. Naturellement le cheik combattit cette détermination et lui avoua avec franchise que bien que, si elle les quittait, ils pussent sur-le-champ conclure des arrangements pacifiques, ils ne pourraient obtenir qu’elle y fût comprise, et que les cavaliers de l’ennemi battraient le désert de façon à lui rendre impossible de passer dans une autre région. La crainte du danger ne put cependant émouvoir l’âme calme et courageuse de lady Hester. Elle dit adieu à la tribu, tourna dans la direction opposée la tête de son cheval, et s’éloigna seule dans la plaine. Les heures se passèrent : elle continuait sa route sous un soleil brûlant, à travers les solitudes de sable. Soudain ses yeux perçants discernèrent au loin des cavaliers ; ils s’approchaient de plus en plus, venant évidemment droit à elle ; bientôt elle se vit chargée par deux ou trois cents Bédouins armés, qui poussaient des cris farouches et brandissaient leurs lances altérées de son sang. Son visage à ce moment était, selon la coutume des femmes orientales, voilé par son yashmack ; mais à l’instant même où les lances des premiers cavaliers étincelaient autour de la tête de son cheval, elle se dressa sur ses étriers de toute sa hauteur, rejeta
Cèdres du Liban.
le yashmack qui cachait sa figure majestueuse, fit lentement avec le bras un geste de dédain, et cria d’une voix retentissante : « Arrière ! »

Les cavaliers reculèrent devant ce regard ; mais ce n’était pas sous l’empire de la terreur. Les hurlements menaçants des agresseurs se changèrent tout à coup en acclamations de joie et de respect, saluant la bravoure de la belle Anglaise, et ils déchargèrent leurs fusils en l’air de tous côtés en son honneur. En réalité, cette troupe appartenait à la tribu avec laquelle elle avait conclu alliance, et la feinte attaque comme la prétendue crainte d’un combat avaient été une ruse pour éprouver son courage. La journée se termina par une grande fête pour célébrer l’héroïne, et dès lors son pouvoir sur l’esprit de ces populations ne fit que grandir[1].

Ce fut probablement la plus heureuse période de sa carrière, celle du moins où le succès couronna ses désirs. Son ambition se sentait satisfaite : elle était une puissance ; son orgueil ne connaissait pas de blessure, sa volonté pas d’obstacles. Mais peu à peu des nuages s’amassèrent à l’horizon ; ses sujets, en admettant qu’ils eussent jamais été ses sujets, s’irritèrent d’une domination qui ne remplaçait pas pour eux le gouvernement guerrier qu’ils auraient rêvé. Ses immenses dépenses entamèrent sa fortune, dont la diminution l’obligea à restreindre les présents qu’elle avait jusque-là prodigués d’une main trop libérale. Elle finit par s’apercevoir que son autorité reposait sur le sable. Pendant ce temps, la plupart des serviteurs qu’elle avait emmenés d’Europe étaient morts ; les autres retournèrent dans leur pays natal. Elle demeura presque seule dans sa retraite du Liban, ne gardant que l’ombre de son ancienne puissance. Cette sensation d’échec dut être très amère ; mais elle la supporta avec son orgueil accoutumé, et elle sut se garder de l’avouer ou de se plaindre. Sans accorder un regret au passé, elle affronta d’un visage calme le malheur et l’ingratitude, soutenant aussi hardiment leurs assauts que celui des Bédouins dans le désert. Elle ne fléchit ni devant la vieillesse qui la gagnait lentement, ni devant l’abandon des lâches ingrats qui avaient si largement profité de sa libéralité. Seule elle vécut, au sein de ces grandes montagnes dont les sommets entouraient sa demeure isolée, sans livres, sans amis, servie seulement par quelques jeunes négresses, quelques esclaves et une poignée d’Arabes qui cultivaient son jardin et veillaient sur sa personne. Cependant l’amour du pouvoir était encore si puissant au dedans d’elle, qu’elle chercha à remplacer par une autorité spirituelle l’autorité politique qui lui échappait. Son énergie et son extraordinaire force de caractère trouvèrent leur expression dans un système religieux où l’illuminisme de l’Europe se confondait, dans un singulier mélange, avec les subtilités des croyances orientales et les mystères de l’astrologie du moyen âge. On ignore jusqu’à quels égarements d’esprit ces idées la portèrent, mais il n’est pas douteux qu’elle ne se crût parfois investie d’une puissance surnaturelle.

De temps à autre, un visiteur venait distraire sa solitude et y apporter un écho du monde de l’Occident ; il fallait pour cela obtenir sa permission spéciale ; mais, si ce visiteur lui était sympathique, il réussissait alors à triompher de la muette réserve dont elle s’enveloppait, et ses confidences avaient toujours un vif intérêt.

M. de Lamartine, pendant son voyage en Orient, fut ainsi reçu par elle en 1832, quand elle était déjà au seuil de la vieillesse. Il a donné un récit tout poétique de cette entrevue. Il était trois heures de l’après-midi quand on vint l’avertir que lady Hester consentait à le recevoir. Quittant aussitôt Beyrouth, il atteignit le lendemain vers midi, après une longue course à cheval dans la montagne, coupée seulement de quelques heures de repos, le lieu sauvage où s’élevait la demeure de lady Hester. On l’introduisit avec ses compagnons dans de petites chambres nues, où ils dormirent en attendant que l’hôtesse invisible voulût bien se montrer. Au bout de plusieurs heures on vint réveiller Lamartine, et on le conduisit à travers une cour, un jardin, un kiosque à jour tapissé de jasmin et deux ou trois corridors sombres, jusqu’au cabinet de la mystérieuse maîtresse du logis. Une obscurité si profonde y régnait, qu’il eut d’abord peine à distinguer les traits graves, doux et majestueux de la femme en costume oriental qui se leva du divan et vint lui tendre la main. Elle lui parut avoir cinquante ans ; en réalité elle en avait cinquante-six, et elle était encore belle, belle de cette beauté qui est dans la force même, dans la pureté des traits, dans la dignité, l’intelligence qui irradie la physionomie. Elle avait sur la tête un turban blanc d’où pendait une bande de laine pourpre lui couvrant le front et flottant sur ses épaules ; un long châle de cachemire jaune, une ample robe turque en soie blanche, aux larges manches, l’enveloppaient de leurs plis, de sorte qu’on ne faisait qu’entrevoir, par l’ouverture de cette première robe, sur la poitrine un second vêtement en étoffe persane, rattachée à la gorge par une agrafe de perles ; des bottines turques en maroquin jaune brodé de soie achevaient son costume, qu’elle portait avec une grâce royale.

« Vous êtes venu de bien loin, dit-elle à Lamartine, pour voir une ermite ; soyez le bienvenu. Je reçois peu d’étrangers, un ou deux à peine par année ; mais votre lettre m’a plu, et j’ai désiré connaître une personne qui aimait, comme moi, Dieu, la nature et la solitude. Quelque chose d’ailleurs me disait que nos étoiles étaient amies, et que nous nous conviendrions mutuellement. Asseyons-nous et causons. Nous sommes déjà amis. »

Dans une longue conversation à laquelle l’imagination de Lamartine a peut-être ajouté quelques traits en nous la rapportant, elle l’entretint de ses idées mystiques et de sa croyance au pouvoir des astres. Elle ne le laissa aller qu’à l’heure du dîner préparé pour ses hôtes, et auquel elle-même ne parut pas ; elle était fort sobre et se contentait de pain et de quelques fruits. Aussitôt après elle fit rappeler Lamartine, qui la trouva en train de fumer une longue pipe orientale ; elle lui en fit apporter une. Accoutumé à voir les femmes les plus élégantes de l’Orient se livrer à cette occupation, il ne fut ni surpris ni choqué de l’attitude gracieuse et nonchalante de lady Hester, ni des légers nuages de fumée odorante qui s’échappaient de ses belles lèvres. Ils revinrent longuement sur le sujet favori, « le thème unique et mystérieux de cette femme extraordinaire, magicienne moderne, rappelant tout à fait les magiciennes fameuses de l’antiquité, Circé des déserts. Il me parut que les doctrines de lady Hester étaient un mélange habile, quoique confus, des différentes religions au milieu desquelles elle s’est condamnée à vivre : mystérieuse comme les Druses, dont seule peut-être au monde elle connaît le secret mystique ; résignée comme le musulman, et fataliste comme lui ; avec le juif attendant un Messie, et avec le chrétien professant l’adoration du Christ et la pratique de sa charitable morale. Ajoutez à cela les couleurs fantastiques et les rêves surnaturels d’une imagination teinte d’Orient et échauffée par la solitude et les méditations, quelques révélations peut-être des astrologues arabes… Mais cette femme n’est point folle. La folie n’est point écrite dans son beau et droit regard ; la folie ne s’aperçoit nullement dans la conversation élevée, nuageuse, mais soutenue, liée, enchaînée et forte de lady Hester… La puissante admiration que son génie a excité et excite encore parmi les populations arabes qui entourent les montagnes prouve assez que cette prétendue folie n’est qu’un moyen. Aux hommes de cette terre de prodiges, à ces hommes de rochers et de déserts, dont l’imagination est plus colorée et plus brumeuse que l’horizon de leurs sables et de leurs mers, il faut la parole de Mahomet ou de lady Hester Stanhope, il faut le commerce des astres, les prophéties, les miracles, la seconde vue du génie[2]. »

Elle voulut montrer elle-même son jardin au poète, dont le nom, déjà célèbre, n’avait pas encore pénétré dans sa solitude, trop éloignée des bruits du monde.

« Des treilles sombres, dont les voûtes de verdure portaient, comme des milliers de lustres, les raisins étincelants de la terre promise ; des kiosques, où les arabesques sculptées s’entrelaçaient au jasmin et aux plantes grimpantes ; des bassins où une eau, artificielle, il est vrai, venait d’une lieue de loin murmurer et jaillir dans les jets d’eau de marbre ; des allées jalonnées de tous les arbres fruitiers de l’Angleterre, de l’Europe, de ces beaux climats ; des pelouses vertes, semées d’arbustes en fleur, et des compartiments de
Intérieur oriental.
marbre entourant des gerbes de fleurs nouvelles pour mes yeux : voilà ce jardin. »

Quelques années plus tard, le brillant auteur d’Eothen, A.-W. Kinglake, pendant son voyage en Orient, se dirigea vers la demeure de lady Hester. Elle avait eu jadis sa mère pour amie ; il ne lui fut pas difficile, en évoquant ce souvenir, de s’en faire ouvrir les portes.

Dans la première cour, un groupe de farouches soldats albanais, mal vêtus, sommeillaient paresseusement sur les dalles ; deux d’entre eux fumaient leurs chibouques. M. Kinglake pénétra à l’intérieur du bâtiment, descendit de cheval et passa sous une arcade qui le conduisit d’une cour ouverte dans l’un des appartements du rez-de-chaussée. Il y fut reçut par le médecin de lady Hester, qui lui transmit de sa part une invitation à se reposer et à se remettre des fatigues du trajet en prenant quelques rafraîchissements. Après le repas, dont les mets étaient préparés à l’orientale, mais accompagnés de vin du Liban, le visiteur fut conduit dans la petite chambre où se tenait l’ancienne « reine de Palmyre ». Elle se leva cérémonieusement, lui dit quelques paroles de bienvenue, lui désigna une chaise droit en face de son divan, à une certaine distance, et resta debout, parfaitement immobile, le dominant de sa taille majestueuse, jusqu’à ce qu’il eût pris la place indiquée. Alors elle se replaça sur son divan, mais non à la manière orientale ; ses pieds reposaient sur un tabouret, et elle avait les genoux couverts d’une masse de draperies blanches.

La femme que le jeune voyageur avait ainsi devant lui réalisait absolument l’image d’une prophétesse, « non pas, il est vrai, de la sibylle divine rêvée par le Dominiquin, mais d’une bonne prophétesse pratique, habituée aux affaires du métier ». Ses grands traits impérieux rappelèrent à Kinglake son grand-père, le fameux ministre ; son visage était d’une surprenante blancheur ; elle portait un énorme turban, composé de châles de cachemire de teintes très pâles, et arrangé de façon à cacher les cheveux ; son costume, depuis le menton jusqu’à l’endroit où il disparaissait sous la draperie des genoux, était une espèce de surplis d’un blanc de neige aux plis accumulés. Telle apparaissait lady Hester Stanhope, la petite-fille de lord Chatham, la conseillère de Pitt, la reine de Palmyre, la prophétesse du Liban, celle qui dans sa vie avait joué tant de rôles, mais avait toujours lâché les rênes à sa passion dominante : l’orgueil.

Le moraliste qui, en s’étendant sur les effets désastreux de ce vice, aurait besoin d’un exemple, ne pourrait en choisir de plus frappant que la vie d’Hester Stanhope.

Deux esclaves noirs apparurent au signal qu’elle donna, et placèrent devant leur maîtresse des chibouques allumées et des tasses de café. « La coutume d’Orient autorise et prescrit même quelques moments de silence pendant que vous aspirez les premières bouffées parfumées. Lady Hester le rompit la première en m’adressant des questions sur ma mère et particulièrement sur son mariage ; mais, avant que je lui eusse donné beaucoup de détails de famille, l’étincelle prophétique s’alluma au dedans d’elle, et bientôt elle écarta le sujet de mon cher Somersetshire, quoiqu’elle le fît avec tout le tact d’une femme du monde, et lança notre conversation dans d’autres régions. Pendant des heures et des heures, cette étrange Dame blanche n’interrompit pas ses discours, qui le plus souvent traitaient de tous les mystères sacrés et profanes ; mais de temps à autre elle s’arrêtait dans son vol et redescendait vers la terre[3]. »

Son jeûne intellectuel n’était pas moins sévère que ses austérités physiques. Elle ne jetait jamais les yeux sur un livre ou sur un journal, mais demandait toute sa science aux astres, et ses nuits se passaient en entretiens silencieux avec ces muets mais éloquents conseillers ; elle dormait pendant le jour. Elle parlait avec dédain de la frivolité et de l’ignorance des Européens, qui n’entendent rien, non seulement à l’astrologie, mais aux plus simples phénomènes de l’art magique.

« À ce sujet, dit Kinglake, elle me raconta une histoire dont la conclusion tournait un peu contre elle et contre ses prétentions à posséder un pouvoir d’ordre supérieur. Elle me dit que d’immenses trésors étaient cachés, on le savait, dans un lieu qui, si je ne me trompe, d’après ses indications, devait être situé dans le voisinage de Suez ; que Napoléon, avec sa bravoure toute profane, tenta de plonger son bras dans la caverne qui contenait l’or convoité, et que ce bras fut aussitôt frappé de paralysie. Sans se laisser effrayer cependant, il eut recours à ses ressources ordinaires et voulut forcer l’entrée du lieu magique avec son artillerie ; mais l’homme ne peut lutter contre les démons, et le vainqueur de l’Égypte fut repoussé. Bien des années plus tard vint Ibrahim-Pacha, avec des armes et aussi avec de puissants secrets magiques ; mais les gardiens infernaux du trésor furent plus forts que lui. Enfin lady Hester passa en ce lieu, et elle me décrivait, en accompagnant ses paroles de gestes pleins d’animation, comment la baguette divinatoire qu’elle tenait avait bondi violemment hors de ses mains dès qu’elle s’était approchée du caveau. Elle ordonna des fouilles, et nul démon n’osa s’opposer à son entreprise. Le vaste coffre qui avait renfermé le trésor fut enfin découvert ; mais il se trouva plein de cailloux ! Cet étrange récit peut donner une idée des croyances superstitieuses des Arabes au milieu desquels vivait lady Hester ; elle n’avait pu échapper à cette contagion, malgré son esprit supérieur, car elle ne parlait presque jamais qu’à de vieux derviches qui recevaient ses aumônes et entretenaient ses idées extravagantes. »

Son médecin a donné quelques curieux détails sur sa manière de vivre pendant ses dernières années. Elle ne se levait qu’entre deux et cinq heures de l’après-midi, et ne se couchait guère qu’à l’heure correspondante, au milieu de la nuit. Elle ne commençait sa journée qu’au coucher du soleil ; mais ses serviteurs ne restaient pas oisifs ; elle leur traçait leur tâche la veille. Cette première occupation achevée, elle écrivait des lettres et se plongeait dans des conversations sans fin, qui semblent avoir été son seul, ou du moins son principal plaisir. Elle manifestait une répugnance naturelle chez une personne de son tempérament à mettre fin à sa journée en allant se livrer au sommeil. Son lit était presque celui d’un soldat : quelques planches clouées sur des tréteaux bas et recouvertes d’un unique matelas, quelques oreillers de soie et deux ou trois couvertures de laine le composaient. Mais elle avait pour habitude de ne jamais le trouver fait à son goût, et ses servantes étaient obligées chaque soir de le refaire en sa présence. Lorsque enfin elle était couchée, vêtue pour la nuit d’une veste blanche ouatée, d’une courte pelisse avec un turban sur la tête, un châle et un voile de laine attaché sous le menton comme pendant le jour, attirail avec lequel il semble difficile qu’elle pût dormir à l’aise, on allumait les lampes pour toute la nuit, et une de ses femmes se couchait tout habillée sur un matelas étendu sur le plancher. Personne du reste dans la maison de lady Hester ne pouvait jouir d’un instant de repos ; sa sonnette se faisait entendre sans interruption, réveillant les malheureuses servantes, qui accouraient pour exécuter des ordres oubliés aussitôt que donnés.

Sa chambre était simple, à peine différente de celle de nos paysans. Dans deux niches profondes étaient amoncelés des objets de toute sorte avec un désordre absolu. Elle ne possédait ni montre ni horloge, et quand son médecin lui demandait pourquoi elle n’avait jamais acheté une chose aussi nécessaire à l’ordre et à la régularité d’une maison, elle répondait : « Parce que je ne puis supporter rien qui soit contre nature ; le soleil est pour le jour, la lune et les étoiles pour la nuit ; c’est par eux que j’aime à mesurer le temps. »

Tels étaient l’étrange intérieur et l’existence plus étrange encore de la petite-fille de lord Chatham. Il est impossible de ne pas déplorer l’obstination et l’égoïsme exagérés qui avaient amené à une telle situation une femme dont la puissante intelligence aurait pu être appliquée au bien de ses semblables. Il est impossible de ne pas se dire que sa vie fut une vie manquée et inutile.

Après sa mort, le major Élias Warburton fit une visite à ce lieu qu’elle avait habité si longtemps. Il décrit les bâtiments qui composaient le palais à peu près comme Lamartine ; l’ensemble lui en parut irrégulier et confus, couvrant un vaste espace, mais n’ayant qu’un étage de haut. Des herbes folles grimpaient le long des portails ouverts ; un rideau de roses et de jasmin barrait l’entrée de la cour intérieure, où les fleurs ne s’épanouissaient plus et où les fontaines avaient cessé de jaillir dans leurs bassins de marbre. À la tombée de la nuit, les hommes de l’escorte du major allumèrent leurs feux de veille, dont la lueur rougeâtre éclairait d’une manière étrange les massifs d’aubépine et de chèvrefeuille, les murs blancs et dégradés, et les arbres sombres que le vent agitait au-dessus d’eux. Ce tableau était complété par le groupe de sauvages montagnards, aux longues barbes et aux habits éclatants, qui se pressaient autour de la flamme joyeuse. Le lendemain, le major Warburton explora les jardins. « Tonnelles et treilles brisées s’effondraient sous des masses luxuriantes de fleurs, montrant quels avaient été jadis les soins prodigués à cette belle et sauvage retraite ; un kiosque, entouré d’un parterre de rosiers qui poussaient maintenant à leur guise, s’élevait au milieu d’un bosquet de myrtes et de lauriers. C’était, pendant sa vie, le coin favori de lady Hester, et c’est dans cette silencieuse enceinte qu’elle repose paisible, après le fiévreux rêve de l’existence. »

Il est pénible de penser au lamentable abandon dans lequel elle mourut. M. Moore, le consul anglais de Beyrouth, ayant appris sa maladie, traversa les montagnes pour venir la visiter, accompagné d’un missionnaire américain, M. Thompson. Ils arrivèrent à la nuit ; le silence régnait dans le palais ; personne ne vint au-devant d’eux. Ils allumèrent eux-mêmes leurs lampes dans la cour extérieure et atteignirent, sans rencontrer un seul serviteur dans les cours ni les galeries, la chambre où ils la trouvèrent… morte. Un cadavre était l’unique habitant du palais, et cet éloignement de ses semblables, qu’elle avait cherché, était cette fois absolu. Le matin même, trente-sept domestiques obéissaient à son moindre coup d’œil ; mais aussitôt que la mort eut fermé ces yeux dont ils redoutaient le regard, chacun s’enfuit avec sa part de pillage. Une petite fille, qu’elle avait élevée et adoptée, prit des bijoux et quelques papiers auxquels sa maîtresse attachait une valeur particulière, et disparut sans qu’on la revît jamais. Il ne resta rien dans la chambre, excepté les objets précieux qu’elle avait sur sa personne ; à ceux-là, nul n’osa toucher ; elle leur imposait même dans la mort. À minuit, son compatriote et le missionnaire la portèrent à la lueur des torches dans le jardin qu’elle aimait, et ce fut là qu’ils creusèrent la tombe de cette exilée volontaire.





  1. Kinglake, Eothen.
  2. Lamartine, Vovage en Orient.
  3. Kinglake, Eothen.