Les voies de l’amour/Texte entier

Dr E. A. René de COTRET
(René DETERTOC)
Les voies de l’amour
Cotret - Les voies de l'Amour, 1931 p0005.png
MONTRÉAL
1931
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Médecine
— Suites de Couches normales et pathologiques.
1 volume — Livre aussi utile aux jeunes femmes qu’aux médecins.
— L’Obstétrique des Gardes-Malades.
Romans
— L’Amour ne meurt pas. (René Detertoc).
— Les voies de l’Amour.
Tous droits réservés.

LES VOIES DE L’AMOUR


CHAPITRE I

ANECDOTES ET PORTRAITS

À la fin de novembre 1920 quelques médecins s’étaient donné rendez-vous chez un confrère, dans un village à quelques lieues de Montréal, histoire de rappeler les souvenirs du bon vieux temps de la jeunesse depuis longtemps disparue avec son insouciance et ses plaisirs, de remémorer les misères et les inquiétudes du début de la pratique de la médecine, ses drôleries parfois cocasses ou ses douleurs toujours cuisantes et accablantes. Dans l’âtre de grosses bûches d’érable flambaient, jetant des reflets de feu sur les figures des bons amis réunis autour de l’immense cheminée de la grande salle de la maison de Michel Toinon, l’hôte accueillant. Au dehors un vent glacial soufflait en tempête et par instant des bourrasques plus violentes secouaient tellement les lourds contrevents qu’ils semblaient se détacher de leurs gonds qui grinçaient comme du vieux fer. Par moments des bouffées de vent s’engouffraient dans la cheminée et les flammes des grosses bûches paraissaient s’éteindre pendant que des étincelles pétillantes volaient de toute part, que Michel recueillait avec les pincettes. Louis Vincent attisait sans cesse le feu avec le grand tisonnier, jeu d’enfant qu’il pratiquait machinalement ; et Jean Bruneau se tenait toujours prêt à jeter de nouvelles bûches dans l’âtre ; il aimait beaucoup la chaleur, car il était très frileux. Entendre le vent hurler à travers les fentes de la porte ou des fenêtres lui donnait le frisson et lui faisait appréhender une attaque de pneumonie.

Les trois autres amis, Pierre Vinet, Oscar Labelle et Baptiste Viau, les jambes étendues et les pieds tout près des chenets, fumaient tranquillement leurs vieilles pipes de plâtre bien culottées. Eux aussi aimaient la chaleur comme on l’aime dans l’âge mûr ; c’est si bon et si doux à la campagne le feu qui pétille dans la grande cheminée quand le vent mugit et que la tempête fait rage. Les bonnes flambées ne semblent-elles pas aussi réveiller les doux souvenirs des plus lointaines années, ceux-là mêmes du tout jeune âge quand la grand-mère et le grand-père nous prenaient sur leurs genoux et nous racontaient les vieilles, vieilles histoires de leur temps passé.

Michel Toinon déposa ses pincettes le long de la cheminée et se levant en grelottant ; « Mes amis, dit-il, il me semble que Bruneau est trop parcimonieux du bois qu’il jette dans l’âtre ; il ne le paie pas cependant. Dans le temps de notre cléricature, Victor l’était beaucoup moins quand il jetait des bancs entiers dans le gros poêle du Château Ramezay. Et Vincent ne paraît-il pas dormir sur son tisonnier ? Je vois là sur la table un feu qui se consume inutilement à l’intérieur de la bouteille. Qu’en dites-vous ? Ne pensez-vous pas comme moi qu’une bonne rasade de cette liqueur blanche ne nous réchaufferait pas plus que cette cheminée qui aspire toute la chaleur ? » D’un bond cinq amis étaient près de la table et de la dive bouteille, tandis que Baptiste Viau, semblant réfléchir, ne se hâtait pas ; il savait bien qu’après tout, les bons amis lui en laisseraient une goutte qui ne serait pas la moindre ; on le connaissait de vieille date. La liqueur ingurgitée, chacun reprit sa place et les grosses bûches attisées de nouveau répandirent une grande chaleur dans la salle tout emplie de la fumée du bon tabac canadien.

Louis Vincent, le plus bavard et le plus fanfaron, passa son tisonnier à son voisin Pierre Vinet, secoua, sur le talon de sa chaussure, sa vieille pipe pour en vider la cendre ; il la remplit de nouveau à la grande blague taillée dans une vessie de porc, et prit le premier la parole. « Savez-vous, dit-il, ce que me rappellent ces hurlements du vent ? Mon frère et moi, nous venions de recevoir la bonne nouvelle que nous étions admis à l’étude de la médecine après des examens presque brillants. Dans le temps, ce n’est pas d’hier, j’étais fort, brave et surtout batailleur. Je me serais défendu contre n’importe quel homme ; je me serais même battu avec le diable en personne. Mais je ne provoquais jamais, je n’attaquais jamais, car mon père recommandait bien à ses enfants de ne jamais engendrer de chicane.

« Si, nous disait-il, vous provoquez quelqu’un et que vous en recevez une raclée, j’y ajouterai une bonne fessée ; si, d’autre part, vous êtes attaqués et que vous ne vous défendez pas à votre avantage, la fessée que je vous administrerai n’en sera pas moindre. » L’ordre était péremptoire, aussi n’ai-je jamais goûté à la fessée. Mais hélas ! j’avais une peur mortelle des morts et des revenants, et mon père ne pouvait rien contre cette maladie ; les fessées, s’il m’en eût donné, ne m’auraient pas guéri. Cette peur des morts me venait, comme à mes frères, des contes et des histoires de revenants, de feux-follets, de loups-garous qu’on se plaisait à nous dire autrefois dès notre plus tendre enfance et notre prime jeunesse. Je me rappelle encore avec plaisir ces longues soirées que nous passions en hiver, soit en face de la grande cheminée où flambaient comme ici les grosses bûches d’érable, soit autour du vieux poêle à deux étages qui répandait sa douce chaleur dans la grande salle où nous montions aussitôt le souper fini. Faisant cercle autour de notre grand’mère paternelle ou de notre bonne mère, tous les soirs, nous nous faisions répéter les contes de maisons hantées, de morts qui reviennent en traînant de lourdes chaînes, d’âmes qui se vendent au diable, de feux-follets qui parcourent les campagnes et les cimetières, de loups-garous qui implorent la délivrance par un coup de clé au milieu du front. Nous frémissions au récit de ces histoires macabres ; mais elles étaient si bien dites, et nous étions si bien en sûreté dans notre cercle rétréci, avec notre père qui fumait sa bonne vieille pipe d’écume de mer à quelques pas de nous, que tous les soirs nous redemandions nos contes avant d’aller nous mettre au lit…

« Dans mon jeune âge, le soir venu, quand j’étais obligé de faire quelque course par les rues ténébreuses de la ville, je tapais fortement du talon sur les planches du trottoir pour me donner du cœur et effrayer les revenants, ou quand mon père me demandait d’aller chercher sa pipe et sa blague à tabac dans une chambre obscure, j’y allais à reculons en tenant la queue de mon veston de peur que les revenants ne s’y accrochassent. Je n’étais pas lent à saisir la pipe et la blague et à sortir de l’obscurité.

« Tels étaient ma peur et mon cauchemar : les morts et les revenants.

« Nous venions donc, mon frère et moi, d’être admis à l’étude de la médecine et nous voulions immédiatement profiter de l’absence des étudiants en vacances, pour aller à l’hôpital nous initier à la pratique des pansements et à l’examen plus libre des malades. Nous demandons au sympathique docteur Joyal, interne-en-chef du vieil hôpital Notre-Dame, le privilège d’entrer dans les salles de l’hôpital, de voir et d’examiner les malades. La permission nous fut gracieusement accordée, et le docteur Joyal, dont j’ai toujours gardé le meilleur souvenir, parut même prendre un réel plaisir à nous initier aux premiers secrets de l’art de la médecine.

« Un dimanche matin, quelques jours après notre entrée à l’hôpital, le docteur nous fit appeler pour assister à une autopsie. Nous nous rendons à l’hôpital et nous descendons tous les trois, le docteur, mon frère et moi, vers les caves, à travers deux escaliers étroits, sombres, aux marches usées et gluantes. Pour ne pas glisser et nous tordre le cou, nous nous accrochons aux aspérités du mur dégradé où nos mains ne rencontrent que des moisissures infectes et malodorantes. Le dernier escalier aboutit à un petit couloir bas et obscur dont les murs décrépits suent à grosses gouttes. Le docteur pousse une lourde porte en bois noircie par le temps et l’humidité. Il semble que nous allons pénétrer dans quelque caveau ou dans des oubliettes où des cadavres rongés par les rats et des squelettes blanchis par les années sont encore attachés à de grosses chaînes rouillées, scellées aux murs par des anneaux puissants. Nous pénétrons en effet dans une cave froide comme un charnier un soir d’automne. Une lumière douteuse, fournie par un pauvre bec de gaz, et un tout petit vasistas, percé dans le gros mur en pierre, ajoutent encore à la ressemblance des oubliettes. Les quatre murs épais, lézardés et portant à cent endroits les traces du grattoir avec lequel on a cherché à enlever les moisissures, forment un carré d’une dizaine de pieds. Le parquet, si l’on peut appeler ainsi l’assemblage des pierres et des briques qui couvrent le sol, est tout craquelé et raboteux. D’un côté de cet antre, quelques planches forment des sièges crasseux sur lesquels on n’ose pas s’asseoir. Le plafond bas, formé de planches disjointes, est noirci par d’épaisses couches de fumée qui se dégage constamment du pauvre bec de gaz qui répand une lumière blafarde sur la table d’autopsie placée au-dessous. Sur cette table en zinc, percée au milieu d’une petite ouverture qui laisse égoutter les liquides nauséabonds dans un seau, est étendu, dans une rigidité complète, le cadavre nu d’un pauvre vieux, mort la nuit précédente. Pauvre vieux ! il est poilu comme un singe, sec et parcheminé comme une momie dont il a la couleur.

« Il fait froid dans cette cave ; il y règne le froid de la mort, le froid de l’humidité, et surtout le froid de la peur. J’en ai la chair de poule et je fais des efforts inouïs pour ne pas grelotter. Je n’ose pas ouvrir la bouche pour interroger le docteur, dans la crainte de lui faire entendre le claquement de mes dents. La peur des morts me reprend plus fort que jamais. Le docteur Joyal, ses manches de chemise retroussées, nous donne quelques explications. Il saisit son scalpel et il se prépare à fendre la peau momifiée du bonhomme quand on l’appelle à son bureau. Mon frère et moi, nous nous regardons avec de grands yeux étonnés qui disent la peur. Le docteur trace à la hâte, avec un crayon dermographique, la ligne que le scalpel devra suivre. « Coupez la peau comme ceci, nous dit-il ; passez votre scalpel dans le cartilage entre le sternum et les côtes ; levez le sternum ; ouvrez la membrane en-dessous et vous verrez le cœur. Puis attendez-moi ; je descends dans quelques minutes. » Et puis il nous plaque là, tous les deux, dans cette cave nue, froide et sombre en face d’un mort qui semble nous regarder sournoisement entre ses paupières demi-closes.

« Je suis l’aîné ; c’est à moi de prendre le couteau et de trancher. Hélas ! ma main tremble et fend maladroitement en zigzaguant la peau coriace du cadavre. Les cartilages ossifiés cèdent difficilement au tranchant du couteau. Enfin je relève le sternum à moitié détaché ; malheureusement la pointe du couteau, que je tiens toujours d’une main tremblante, a percé le péricarde. L’air s’engouffre par la petite ouverture, déplace le liquide péricardique en produisant un bruit de glouglou qui nous glace de terreur.

« Le mort se réveille, me crie mon frère qui a déjà mis la porte entre le mort et lui. Il grimpe l’escalier quatre à quatre. Et moi, plus mort que le cadavre, je veux fuir, mais je n’ose me retourner ; je marche à reculons, et la porte, revenant sur elle-même, me frappe le dos et me rejette près du mort sur lequel j’appuie automatiquement mes mains pour ne pas tomber dessus. Nouvelle crainte ! double effroi ! un revenant m’a frappé dans le dos, un mort est là que je touche de mes mains. Comment suis-je sorti de cette cave hantée et maudite ? Comment ai-je grimpé les escaliers gluants ? Je l’ai toujours ignoré. Je crois que j’avais alors des ailes comme l’oiseau qui fuit devant l’ouragan. J’arrive dans le bureau du docteur Joyal en même temps que mon frère. Nous sommes tout essoufflés, tout pâles, tout verts devrais-je dire. Le docteur ne comprend rien à notre effarement. Nous lui contons notre triste aventure en grelottant tellement que nos genoux s’entre-choquent, nos dents claquent, nos bras s’agitent en une véritable danse de Saint-Guy. Le docteur éclate d’un rire moqueur et sarcastique. Ah ! le bon docteur ! il m’avait guéri de la peur des morts. »

Louis Vincent, en terminant son histoire, essaya de rire à la manière du bon docteur Joyal pour se remémorer plus exactement ce premier incident tragi-comique de sa vie d’étudiant. Ce cher Louis Vincent, s’il avait été plus loquace, en aurait conté beaucoup, non plus de ses peurs, mais de ses querelles anciennes et de ses batailles. Il était de taille moyenne, sec et nerveux et toujours prêt à la risposte. Mais l’âge l’avait assagi et il aimait moins maintenant se vanter que de rappeler quelquefois ses déconvenues. Cependant il aimait quelquefois entendre les autres raconter ses escapades et ses hauts faits d’étudiant.

Pierre Vinet, son ancien compagnon de collège et son ami intime pendant sa cléricature, n’avait jamais perdu l’habitude et l’occasion de le taquiner chaque fois qu’il le rencontrait. Il crut saisir l’arrière-pensée de Louis Vincent et il ne se gêna pas de l’attaquer comme autrefois.

« Es-tu bien sûr, lui dit-il, de n’avoir plus peur des morts ? Je te savais fanfaron, mais j’ignorais jusqu’aujourd’hui que tu aies jamais été poltron. Excuse, mon vieux ; je te demande bien pardon, et si le mot te choque je suis prêt à le retirer. Entre nous, à notre âge, on peut se dire des vérités. Je n’aurais jamais osé, dans le bon vieux temps de notre jeunesse, te donner un tel qualificatif, car je craignais autant ta colère que je croyais à tes bravades. Oui, oui, tu étais brave et fort, et je te revois encore, comme si c’était hier, à la tête des étudiants de Victoria et de Laval réunis. Je te revois près du drapeau des étudiants, brandissant d’une main une énorme canne et de l’autre le puissant fémur d’un géant que nous venions de disséquer. Une première fois, c’était dans l’affaire de la picote (variole) qui avait soulevé toute la population de Montréal. Les étudiants, s’étant mis à la tête du mouvement, avaient fait une démonstration monstre pour combattre le principe de la vaccination obligatoire comme on l’entendait alors. Ils avaient manifesté leur colère surtout devant la demeure du maire, de certains échevins et du médecin de la ville.

« Une seconde fois, ce fut dans l’affaire Riel. Les étudiants, encore suivis de toute la jeunesse montréalaise, voulaient manifester avec ostentation leur sympathie pour l’infortuné Riel qui s’était rebellé contre l’autorité du gouvernement fédéral. L’occasion leur paraissait belle de courir sus aux ministres pendards. Armées de gourdins et de fémurs, ils firent un tapage infernal (comme ils savaient en faire alors), pendant toute la soirée. La manifestation de leur mécontentement se montra plus effectivement devant la demeure des ministres fédéraux résidant à Montréal.

« Que fit la police ce soir-là. Elle n’osa empêcher les étudiants de parcourir toutes les rues de la ville avec des torches, des flambeaux et des banderoles aux inscriptions menaçantes. En effet que pouvait la police, peu nombreuse et bon enfant en ce temps-là, contre les gaillards réunis des deux Universités canadiennes-françaises. Les hommes de police avaient trop bonne mémoire et ne tenaient plus à être rossés comme ils l’avaient été si souvent par les étudiants en petits groupes. Ils se souvenaient encore de leurs uniformes déchirés ou enlevés, de leurs nez aplatis, de leurs bras fracturés, de leurs bâtons brutalement arrachés qui leur rebondissaient sur la tête. Ils aimaient encore moins lutter contre les étudiants en corps ; aussi dans les grandes démonstrations tapageuses des étudiants, la police s’éloignait-elle d’eux.

« Oui, mon cher Louis, tu étais brave et tapageur. Rien n’était à l’épreuve de ton audace qui ne connaissait pas de bornes quand elle sentait une résistance quelconque. En plus tu étais toujours le véritable boute-en-train dans toutes les réunions. Te souviens-tu de la joie que tu éprouvais le soir quand, avec d’autres carabins, tu allais, par les rues sombres de Montréal, décrocher les enseignes et les changer d’adresse : à la porte d’un médecin, tu clouais l’enseigne démesurée d’un boucher ; celle d’un avocat à la porte d’une modiste ; celle d’un regrattier à la porte de l’avocat. Tu revenais toujours content et fier de tes prouesses, orgueilleux du butin que tu étalais à nos yeux ébahis.

« Mais heureusement pour toi que le temps du vol des cadavres dans les cimetières et les charniers était passé, car je suis certain que tu n’aurais jamais été aussi effronté, et que tu n’aurais certainement pas embrassé la profession que tu as exercée avec tant de succès et d’honneur. Y penses-tu ? J’en frissonne pour toi. Te vois-tu aller le soir, plutôt la nuit quand il fait bien sombre, quand de gros nuages noirs roulent dans le ciel chargé d’électricité, à l’heure où les morts sortent de leur tombeau pour parcourir les campagnes et effrayer les campagnards superstitieux, à l’heure où les feux-follets, comme des âmes en peine, s’élèvent des tertres funéraires, te vois-tu aller, dis-je, dans la nuit, remuer la terre nouvellement jetée sur un cercueil dont tu enlèves le couvercle pour en arracher le corps d’une jeune fille, d’une vierge. Tu l’enveloppes dans ton paletot, et tu la déposes là près de toi pour remettre en place le couvercle du cercueil. Et pendant que tu remplis la fosse pour cacher ton vol, ton sacrilège, aurais-tu pu entendre sans frémir l’écho réveillé par les sons lugubres que la terre et les pierres tombant sur le cercueil vide auraient rendus ? Aller faire toute cette besogne macabre, l’aurais-tu pu ? Et que dire de tes sensations, de ton courage, de ta bravoure pendant que tu enveloppes la morte dans ton manteau et que tu la tiens bien serrée dans tes bras, si la lune, profitant d’une éclaircie entre deux nuages, a projeté sa lumière sur ton être, produisant devant toi de grandes ombres qui s’agitent en des mouvements saccadés, et si tu entends tout-à-coup, pendant cette éclaircie, les détonations d’un fusil dont les balles viennent en sifflant tomber à tes pieds et soulever la terre qui t’éclabousse ? Et que penser encore de toi, si, par hasard, d’autres nuages venant de nouveau plonger le champ des morts dans la nuit sombre, tu te sauves emportant dans tes bras tremblants le corps de la vierge dont les cheveux dénoués viennent en longues mèches s’enrouler sur tes épaules, autour de ton cou, dans ta figure ?

« Oh ! tu étais brave devant les vivants, à la lumière du jour ou à la clarté des réverbères, mais dans l’obscurité du champ des morts où l’on bute sur les tertres ou les pierres tombales, où tu aurais vu tous les cadavres, dans leur blanc suaire, sortir de leur sépulcre, où tu aurais entendu le craquement de leurs os pendant l’agitation de leurs membres, où tu aurais ouï leurs plaintes, leurs gémissements et leurs malédictions lancés comme des anathèmes contre ton vol sacrilège, qu’aurais-tu fait ? Tes cheveux auraient blanchi en une nuit, en une heure ; tu serais tombé inanimé sous le poids de ton fardeau macabre ou écrasé par le remords ; ou, si tu avais eu la force de t’enfuir, où tes jambes dans leur course furibonde t’auraient-elles conduit ? Quand, dans une cave d’autopsie, le simple glouglou produit par l’air qui pénètre dans une cavité quelconque d’un cadavre te fait mourir d’effroi, comment dans un cimetière, pendant la nuit noire, aurais-tu pu entendre le mugissement du vent secouant les arbres, ou l’écho des hurlements des chiens qui se réveillent au loin ?

« Es-tu sûr, brave Louis, de n’avoir plus peur des morts ?

« J’ai connu, plutôt j’ai vu en ma première année d’étude de la médecine, un vieillard plus brave, plus courageux que toi, mon bon Louis. Oh ! c’était un vrai vieux du vrai vieux temps. Laissez-moi rappeler cet épisode qui nous a fait frémir d’horreur pendant que le vieux tout éveillé souriait d’un air narquois à notre ébahissement et à notre crainte.

« Un jour, au vieil hôpital Notre-Dame, Brosseau avait transformé la salle d’opération en un dispensaire de chirurgie. Les malades se présentaient à tour de rôle et sans préparation aucune comme dans le cabinet de consultation du chirurgien. Les malades passaient, dans la clinique, devant les étudiants qui les examinaient, établissaient le diagnostic et indiquaient le traitement. Brosseau, le grand clinicien, écoutait, regardait, confirmait ou désapprouvait. Entre un petit homme aux yeux clairs, pétillants, qui prétend avoir quatre-vingt-deux ans. Sa figure sans rides, sa taille droite, son pas vif, son allure dégagée, sa voix claire, sa parole enjouée, le rajeunissent de vingt ans. Le bonhomme enlève rapidement son veston, retrousse la manche de sa chemise de flanelle bigarrée, et il nous exhibe une énorme tumeur qui avait envahi presque toute la longueur de l’avant-bras gauche. « Je viens, dit-il, de Varennes. On m’a dit qu’il y avait des fameux médecins à Montréal. Je viens voir s’ils peuvent m’enlever ce petit bobo-là. Mais écoutez, je ne veux pas être endormi ; le chloroforme, c’est bon pour les jeunes d’aujourd’hui et non pour les vieux de mon temps ».

« Malgré toutes les remontrances et tous les raisonnements de Brosseau, le vieux de l’ancien temps ne veut pas rester à l’hôpital pour subir les préparatifs d’une grande opération. Il exige qu’on l’opère immédiatement, séance tenante. Brosseau ne veut pas ; il se récuse. Le bonhomme insiste tant que Brosseau finit par céder, certain que l’opération n’abrégera pas les jours du vieil entêté. Le vieux ne veut pas se coucher sur la table d’opération ; il reste debout, le bras appuyé le long de la balustrade de l’amphithéâtre. On lui nettoie le bras comme on le faisait dans le temps avec de l’eau et du savon et une solution d’acide phénique. Brosseau prend trois aiguilles longues et très fortes, y enfile de la grosse soie torse et il passe les aiguilles à égales distances, à travers la base de la tumeur ; puis il dégage les aiguilles et ligature fortement la tumeur en quatre lobes. D’un coup de couteau, Brosseau enlève le néoplasme ; enfin il passe sur la surface cruentée, la pointe d’un thermocautère chauffé à blanc. « Pouah ! s’écrie le bonhomme, ça sent la viande grillée ». C’est en racontant une prouesse de sa jeunesse que cet homme d’un autre temps a vu et supporté cette opération qui nous fit frémir d’horreur.

« Me permettez-vous de rappeler le souvenir de Brosseau ?

« Vous le savez, Brosseau était le grand chirurgien de son temps au Canada. Il était de même le type du clinicien accompli. Sa parole était facile ; il la maniait comme il voulait. Son débit était lent ou rapide à volonté. Ses phrases, sans littérature et sans images, étaient nettes et scandées ; il savait appuyer fortement sur les points essentiels. Je le vois encore, les jours de cliniques magistrales, debout et tenant son grand cahier de notes appuyé sur le bord de la balustrade de l’amphithéâtre. Avec quel brio il nous donne les causes et les symptômes de la maladie ! Avec quel entrain il nous décrit le manuel opératoire ! Le geste est sobre et rare. Brosseau tient ses deux mains constamment attachées à son cahier qu’il regarde rarement ou à peine. La mimique est dans ses yeux, sa bouche, le mouvement de sa tête et de son torse qu’il penche ou relève selon qu’il veut appuyer ou passer rapidement sur certains points. Brosseau savait communiquer sa science et ses idées à ses élèves et leur faire voir ou toucher ce que lui-même comprenait très bien. Quand il opérait, son couteau entrait hardiment, sans hésitation, dans les chairs et en enlevait ce qu’il avait voulu. »

Pierre Vinet, qui avait parlé comme il le faisait toujours, avec volubilité, se tut, secoua sa grosse pipe éteinte depuis longtemps, alla sans gêne se verser une rasade, puis revint prendre sa place près de la cheminée pendant que Jean Bruneau commençait à débiner sur le caractère de Brosseau.

« C’est vrai, disait-il, Brosseau était connu comme le plus habile chirurgien de tout le Canada, et comme le plus grand clinicien par ses élèves ; mais, hélas ! Brosseau était célibataire et il avait le grand défaut de tous les vieux garçons : il était grognon, défaut qui finit souvent par être l’apanage des chirurgiens quand ils commencent à vieillir, même sans être célibataires. À part ce défaut qu’il cachait autant qu’il le pouvait, Brosseau était un charmant homme, estimé et aimé des étudiants qui pardonnaient facilement au vieux garçon le seul travers qu’il eût. Souvent nous avons vu Brosseau s’emporter, se fâcher pendant une opération et maugréer contre ses assistants et leur chanter pouille ; mais il s’excusait aussi rapidement et allait jusqu’à demander pardon de sa brusquerie devant toute la classe. Un jour, Brosseau terminait l’explication de la technique d’une grande opération qu’il allait pratiquer, quand il vit entrer son ami le professeur Lamarche dans la salle de clinique. « Tiens, lui dit Brosseau, tu arrives juste à point pour m’assister ». — « Je veux bien, répond Lamarche, mais à une condition ». — « Laquelle, dit Brosseau ». — « Que tu sois raisonnable et ne te fâches pas ». — « Je serai l’homme le plus heureux du monde, si tu me guéris de ma brusquerie ». — « Hé bien ! marie-toi, et tu seras guéri ». — « Si tu me garantis qu’en m’embarrassant d’une femme, je serai débarrassé de mon défaut, je me marie immédiatement ». Brosseau n’a pas été convaincu ; il a préféré rester grognon que se marier.

« Et toi, Jean Bruneau, dit Oscar Labelle qui n’avait cessé d’enfumer la salle avec sa grosse pipe d’où s’échappaient de gros nuages grisâtres, tu es toujours resté le même, avec ta mauvaise langue toujours piquante comme autrefois. Hé bien ! je vais te fermer le bec en te rappelant un triste souvenir, en te remémorant aussi la grande figure et le noble caractère d’un autre professeur que tu as estimé autant que nous.

« Un jour, le professeur Laramée donnait une clinique sur la tuberculose aux étudiants réunis en un cercle resserré autour du troisième lit à droite de la salle Ste-Marie du vieil hôpital Notre-Dame. La patiente était une jeune femme de vingt-trois ans. Née en France de parents très riches, cette jeune femme a goûté toutes les satisfactions, toutes les joies et tous les plaisirs que procure l’argent ; elle a connu tous les honneurs d’un rang élevé. Bébé, son berceau fut un nid de tulle, de soie et de dentelles ; enfant, ses caprices étaient des ordres pour de nombreux domestiques ; jeune fille, l’encens de ses admirateurs brûlait constamment sur l’autel de ses désirs et de ses volontés ; fiancée, les plus belles espérances souriaient à son avenir ; épouse, la vie lui ouvrait toutes grandes les portes du bonheur. Malheureusement sa trop riche dot fut l’appât qui tenta surtout les chevaliers d’industrie. Un jour un prétendu grand seigneur, aux titres étrangers très pompeux, au faste plein d’éclat, à la mine superbe, aux manières distinguées, se présentait et élaguait facilement tous les autres prétendants. Elle aima ce fiancé d’un amour ardent, passionné ; mais lui l’aima pour son or. Le mariage eut lieu avec une pompe digne de la richesse du père et du rang du mari. La lune de miel se passa dans les plaisirs et les fêtes de toutes sortes. L’argent se dissipa follement et puis ce fut l’exil pour cacher la pauvreté qui arrivait à grands pas. Puis les chagrins sont apparus ; les déboires sont arrivés ; la tempête a grondé ; les vagues du malheur se sont agitées et bouleversées. Après l’exil, vint l’abandon complet sur une terre étrangère. Le naufrage a jeté la petite malheureuse, comme une épave, dans les bas-fonds de la misère noire. Elle a couché dans des taudis infects, sur des tas de haillons sordides, et mangé, quand elle en trouvait, les morceaux qu’on jetait aux chiens. Les larmes ont brûlé ses joues ; les coups ont meurtri son corps ; l’abandon a déchiré son cœur et le désespoir la tuait enfin.

« Le professeur Laramée interrogeait cette pauvre petite malade avec le tact et la délicatesse qui le caractérisaient si bien. Quand il lui parlait, sa voix s’adoucissait et prenait un ton affectueux comme celui d’un père interrogeant son enfant sur les angoisses profondes de son âme et sur les douleurs cachées de son cœur. Quand la petite malade répondait au bon docteur, sa voix triste avait des accents doux et plaintifs comme ceux de la lyre qui chante, à l’approche de la nuit, les illusions disparues, les espérances évanouies, les malheurs accablants.

« Étudiants, nous étions jeunes, encore à l’âge où le cœur s’ouvre facilement aux impressions délicates et tendres, où l’âme toute neuve prend en pitié ceux qui souffrent ou pleurent, où les sens s’éveillent rapidement aux traits de la beauté ; et nous avions devant nous une belle petite Française, fleur fanée il est vrai avant le soir, mais fleur exhalant tout de même encore des parfums. Elle était belle, cette petite Française, en dépit de la maladie qui la consumait, des misères qu’elle avait endurées, des chagrins qu’elle avait éprouvés. La coupe du malheur, malgré son amertume, n’avait pas complètement effacé le sourire sur sa bouche délicate. Elle ne ressemblait plus à une Vénus ardente ; ses joues s’étaient creusées et son sein affaissé, mais ses grands yeux noirs brillaient entre des cils longs et soyeux ; ses sourcils épais et bruns contrastaient agréablement avec son abondante chevelure châtain clair qui paraissait amollir l’oreiller sur lequel reposait sa tête fatiguée : le feu de la fièvre brûlait ses joues et donnait à leurs pommettes ces couleurs ardentes qu’on voit le soir au coucher du soleil après une journée chaude ; sa main diaphane, étroite, aux doigts longs et effilés, disait la grandeur de sa naissance. Il se dégageait de l’ensemble de ses traits et du jeu de sa physionomie quelque chose de si noble, de si digne et de si beau, que nous aimions tous cette petite Française qui nous inspirait une si grande pitié en plus. Sa vue seule était suffisante pour nous retenir longtemps auprès d’elle. Mais quand, aux charmes qui se répandaient autour d’elle, se joignaient la douceur de sa voix, la cadence de ses paroles, l’harmonie de son langage et son accent tout parisien, nous étions subjugués et nous n’entendions plus et ne voyions plus notre professeur qui parfois détournait la tête pour essuyer furtivement une larme qui perlait au bord de sa paupière. Nous avions vu d’autres malades, d’autres moribonds et nos yeux étaient restés secs, nos regards plutôt froids, et nos cœurs, presque insensibles.

« Notre petite Française, nous l’avons vue pendant quelques jours ; elle s’éteignait doucement sans s’en apercevoir, l’âme et le cœur remplis d’espérances. Quand nous entrions dans la salle Ste-Marie, nous nous taisions pour ne pas troubler le repos de ses derniers moments, pour ne pas lui faire regretter sa jeunesse trop tôt disparue, pour ne pas lui enlever les dernières illusions de la vie qui s’éteint. Nous n’osions plus la regarder pour ne pas voir ses grands yeux humides, et pour ne pas lui montrer les larmes qui coulaient de nos yeux… Un matin nous sommes passés dans la salle Ste-Marie ; le petit lit était vide, refait à neuf… La mort était passée avant nous… Le lendemain, le corps blanc de la petite Française était étendu là devant nous, sur une table de dissection, à l’Université. Nos yeux roulèrent de grosses larmes à la vue de cette beauté, fanée, meurtrie, et personne n’osa toucher le corps de la petite Française. Ce fut notre professeur de dissection, le Docteur Berthelot, qui fouilla, de son scalpel habile et impitoyable, cette poitrine qui avait respiré avec ardeur, ce cœur qui avait aimé avec passion, ce cerveau qui avait eu les plus belles et les plus grandes espérances, et enduré trop vite et trop abondamment les tourments et les angoisses du malheur. Nous avions tant aimé cette petite Française en un jour et il nous fallait la voir là nue sur une table de dissection souillée de toutes les impuretés ; la tête sur un bloc de bois gluant ; les cheveux épars et tombant dans des flaques de sang noirâtres ; les yeux éteints ; les mains d’un blanc nacré sur des débris informes…

« Depuis, quand je passais par hasard dans les salles du vieil hôpital, à l’heure de la clinique, il me semblait toujours voir la petite Française et le professeur Laramée, le gentilhomme le plus accompli, dont la politesse et l’urbanité sont restées proverbiales. Le docteur Laramée était plutôt grand, bien bâti. Il se tenait toujours droit et portait la tête haute. Quand il penchait le torse en avant et courbait la tête pour examiner un malade, il restait peu de temps dans cette position ; l’examen fait il se hâtait de se redresser et de rejeter la tête en arrière en lui imprimant un mouvement brusque comme s’il eût regretté de l’avoir courbée. Quand il passait d’un lit à un autre, il marchait toujours vite, se dandinant quelque peu, les bras ballants, le buste rejeté en arrière. Sous des dehors froids, Laramée était d’une affabilité exquise qu’il manifestait toujours par des paroles douces et encourageantes et des saluts gracieux qu’il prodiguait d’une manière étonnante. Comme clinicien, il avait un sens pratique qu’on retrouve rarement aussi développé chez les autres. À l’entendre, on sentait que ses cliniques étaient toujours préparées avec un soin minutieux. Quelques phrases, quelques mots, quelques comparaisons rendaient sa pensée claire, lucide, et résumaient parfaitement sa clinique, et nous la gravaient pour toujours dans la mémoire. Aussi aimions-nous suivre et entendre les leçons de Laramée. »

Baptiste Viau, qui paraissait sommeiller dans son grand fauteuil, les jambes bien étendues et les pieds tout près des grosses bûches flambantes, se leva tout à coup comme un ressort qui se détend. Il s’étira les bras, se secoua les jambes et s’ouvrant convulsivement la bouche pour lancer un énorme bâillement, il s’approcha de la dive bouteille où dormait encore un reste de contenu ambré qu’il versa dans un verre. « Ah ! le Jolly Good Fellow ! dit-il, s’il était encore vivant, je partagerais bien volontiers mon verre avec lui, et je boirais gaiement aux bons souvenirs qu’il nous a laissés à tous. Lui, c’était le bon zigue, le vrai compagnon des carabins, leur camarade sincère et dévoué, leur conseiller le plus écouté. Lui, nous l’aurions suivi partout et même, si j’ai bonne souvenance, nous l’avons quelquefois accompagné ou plutôt c’est lui qui nous a accompagnés au Salon de l’Aurore ; mais alors ce n’était plus à la « Bisaillon ». Vous devinez, n’est-ce pas, à la santé de qui je boirais s’il était encore de ce monde. Si j’étais poète, si j’étais chantre, je lui aurais composé des strophes que je me plairais à vous chanter ; mais comme je ne suis ni l’un ni l’autre, il faut que je me contente de parler de Lamarche comme vous venez de le faire de nos bons vieux cliniciens d’autrefois.

« Lamarche aimait les étudiants autant que nous l’aimions. Avant ou après les cours d’anatomie ou d’obstétrique, Lamarche était notre aîné ; mais pendant le cours il ne badinait jamais, et l’on s’en aperçut un jour qu’un étudiant espiègle se permit une farce que Lamarche ne goûta guère. Retroussant les manches de sa chemise jusqu’à l’épaule presque, Lamarche nous exhiba des biceps qui ne tentèrent pas le farceur de descendre dans l’arène pour en tâter les ressorts. Un autre jour, c’était à la suite de l’union entre Laval et Victoria, les étudiants avaient fait un chahut épouvantable aux cours précédant le sien. Lamarche entre dans la salle à son heure, monte à la tribune et dépose sur la table, en face de lui, un revolver dont le calibre épouvanta les plus hardis et les plus tapageurs. Le silence était rétabli pour toujours. Parfois le cours de Lamarche se transformait en scène comique dont lui-même était l’acteur principal. Alors il parlait en bon français et appelait les choses par leur nom ; les mots drôles, les expressions triviales, les comparaisons toujours justes et comiques se succédaient sans interruption. En dehors de ces exceptions très rares, les cours de Lamarche étaient marqués au cachet d’une éloquence persuasive et toujours charmante, car Lamarche était poète, littérateur et orateur. Il avait une voix d’or dont le timbre résonnait agréablement à nos oreilles. Aussi comprenons-nous aujourd’hui ce que cet homme a dû souffrir quand il fut frappé dans ce qu’il avait de plus précieux après sa belle intelligence. Tous le savent, Lamarche fut terrassé par une affection terrible qui le saisit à la gorge. Peut-on imaginer ce qu’a dû être le désespoir de cet homme qui aimait tant à parler et qui parlait si bien.

« Quand nous connûmes le professeur Lamarche, homme de taille moyenne, à l’allure vive, il donnait le cours d’anatomie dans le vieux château Ramezay. L’amphithéâtre d’anatomie, qu’il a fait résonner si souvent des flots de son éloquence primesautière et persuasive, n’était pas très vaste ; les étudiants n’étaient pas nombreux dans ce temps-là, mais beaucoup de médecins de la ville, attirés par l’éloquence du professeur, venaient souvent s’asseoir à nos côtés pour l’entendre. Nous serrions nos rangs, et, dans une attitude et une attention presque religieuses, nous écoutions les leçons qu’auraient enviées les professeurs de Paris. Personne n’a pu oublier les grandes leçons qu’il donnait sur le cerveau. Dans ce chapitre qu’il développait en ses moindres détails, avec un entrain incroyable et une conviction sincère, on voyait poindre le médecin chrétien et honnête qui voit audelà de la matière que fouille son scalpel habile. Lamarche était alors tout à la fois philosophe, théologien, littérateur et orateur sans cependant cesser d’être médecin, professeur consciencieux et anatomiste minutieux. Son scalpel disséquait le cerveau déposé sur la table ; sa science nous donnait des leçons de choses ; son esprit nous faisait réfléchir et son éloquence chaude et vibrante, toujours imagée, nous faisait penser à l’au-delà, et nous conduisait à la vraie source de la création. C’était presque un orateur sacré que nous entendions. Lamarche a laissé dans la mémoire des anciens un souvenir qui ne s’effacera que sous le linceul de notre mort.

« J’en ai assez dit, et je laisse à notre ami Oscar le soin de nous rappeler le souvenir du bon vieux docteur Rottot. Il était trop muet à mon sens. Comme j’ai toujours aimé les bavards et les tapageurs, je n’en pourrais rien dire de bon si ce n’est que sa voix ressemblait au murmure d’un taon qui bourdonne à nos oreilles. Mais Oscar est si délicat qu’il saisit toutes les nuances d’un caractère paisible et sérieux et qu’il peut nous en dépeindre toutes les beautés.

« Qui n’a pas connu, reprit Oscar Labelle, le docteur Rottot, dont la renommée s’étendait dans tout le Canada et même au delà. Le cours de pathologie interne qu’il donnait ne répondait nullement à ses aptitudes. Je le vois encore assis à la tribune, tenant en ses deux mains un tout petit cahier de notes, et tournant sans cesse son regard, toujours le même, vers un coin du plafond, comme un joueur qui cherche quelle carte il doit jeter sur la table. Sa parole était lente, sa voix faible, très faible ; on l’entendait à peine dans la très petite salle ; mais son cours était marqué au cachet de la sagesse et de l’expérience. C’est plutôt au lit du malade qu’il a fallu voir Rottot pour l’apprécier à sa juste valeur. Il était inestimable comme clinicien : c’était le Potain du Canada. Quel beau vieillard ; grand, sans embonpoint comme sans maigreur. Ses quatre-vingts ans l’ont abattu mais ne l’ont pas courbé ; il est tombé comme le chêne que la cognée a frappé. Quelle belle figure encadrée dans des favoris et des cheveux grisonnants ! Quels yeux pétillants sous de longs et épais sourcils ! Quelle vie et quel langage dans les yeux ! Ah ! quelle expression sur sa bouche aux lèvres minces. Le docteur Rottot était loin d’être un loquace ; il parlait rarement mais il avait une physionomie, quand il nous écoutait, qui en disait plus que des paroles abondantes. Qui n’avait remarqué le mouvement de ses lèvres minces, quand il devait répondre. Il écoutait longtemps ; ses lèvres frémissaient, tremblaient, se resserraient ; on aurait dit que, avant de s’entr’ouvrir, elles laissaient à l’esprit de leur maître le temps de bien étudier l’interrogateur, pour ne pas le froisser ou le choquer par les paroles moqueuses qui allaient en sortir. Rottot était un esprit fin et caustique. Pas un seul médecin qui n’ait éprouvé ses fines réparties et ses bons mots. »

Au rappel de tous ces souvenirs, Michel Toinon semblait rêver. Les mains croisées entre les genoux, la tête basse, les yeux fixés sur les flammes qui s’élevaient au-dessus des grosses bûches, il semblait voir bien au delà dans le passé. Parfois de gros soupirs s’échappaient de sa poitrine ; et qui l’eût bien regardé à certains moments aurait vu une larme perler au bord de sa paupière ; il fermait les yeux ; la larme s’en détachait et coulait le long de sa joue. Quand ses amis cessaient de parler, il sortait quelque peu de son immobilité, les regardait d’un œil interrogateur qui semblait leur dire : continuez, rappelez d’autres souvenirs, car je ne veux pas parler ce soir ; ce que je pourrais dire est trop triste ; je veux y penser encore et peut-être que demain…

Après quelques minutes de silence pendant lequel chaque ami cherchait dans sa mémoire quelques souvenirs, Louis le grand bavard demanda : « quelqu’un de vous a-t-il vu depuis longtemps Maggie J…, la célèbre organisatrice de nos soirées dansantes d’autrefois ? Vous avez tous connu Maggie, vous l avez tous aimée, mais vous n’avez jamais pénétré aussi avant que moi dans l’intimité de son home ; ce n’est pas que je l’aimasse d’amour, mais elle était si bonne danseuse et j’étais si follement épris de la danse que j’en fis mon professeur de danse ; en plus nos deux demeures étaient voisines. Voilà pourquoi je l’ai si bien connue sans l’avoir tant aimée ; voilà pourquoi nous devînmes les deux grands organisateurs des soirées où vous vous êtes tant amusés.

« Rappeler le souvenir de cette aimable jeune fille, n’est-ce pas faire vibrer quelques vieilles cordes de vos cœurs endormis qui peuvent encore rendre quelques sons agréables et faire revivre les plaisirs d’autrefois et nous faire penser aux soirées de notre jeunesse pendant lesquelles nous avons connu tant de beautés, goûté tant de flirts, stimulé tant de coquetteries. Laissez-moi essayer de vous la dépeindre sous des couleurs que je ne pourrai jamais rendre assez frappantes, assez brillantes et assez réelles parce que Maggie incarnait, pour moi comme pour vous, la carte des nouvelles modes et la vraie connaissance du monde fashionable. Elle était élégante, plaisante, enjouée, d’un esprit alliant la finesse de l’Irlandaise à la grâce de la Française. Maggie était Irlandaise par ses parents, mais elle avait l’éducation et l’instruction d’une Française, car elle avait été élevée chez les Dames du Sacré-Cœur. Elle avait des manières délicates, des goûts raffinés, un langage recherché. Elle connaissait tous les secrets de la langue française qu’elle parlait admirablement bien.

« Nous étions toujours certains de nous amuser partout où elle était. Elle était la reine de nos soirées et nous étions tous, vous vous en souvenez, ses chevaliers servants.

« Vous l’avez souvent rencontrée et souvent accompagnée l’après-midi pendant les promenades, et vous vous rappelez l’admiration qu’elle suscitait autour d’elle. Ses toilettes impeccables, toujours recherchées et de bon goût, l’avaient fait surnommer le modèle des élégances. Vous l’avez vue, le soir en ses toilettes de bal, toujours nouvelles et toujours originales, qui excitaient encore l’enthousiasme de ses amis. Mais moi, je l’ai vue dans ses négligés du matin, dans l’intimité de son boudoir ou de son salon, et je lui ai toujours trouvé la même élégance et je dirai plus : la même majesté. Dans la simplicité de ses toilettes de maison, elle était toujours reine, mais reine affable.

« Si j’ai si bien connu et tant estimé Maggie, c’est parce qu’elle fut mon professeur de danse, professeur volontaire aussi charmant et attrayant que distingué et habile. Douée d’une patience sans bornes, elle voulut m’initier à tous les secrets de l’art chorégraphique ; cependant malgré toute son habileté, elle ne réussit jamais à me faire rythmer les deux temps de la polka ou les trois temps de la mazurka. C’est par un hasard tout fortuit qu’elle devint mon professeur de danse. Nous étions des voisins, tous deux jeunes, à l’âge des amourettes ; la maison de mon père touchait celle de sa grand’mère qui l’élevait. Nous nous voyions souvent et par habitude nous devînmes des compagnons, des amis. J’allais souvent chez elle avec un de mes frères qu’elle aimait beaucoup ; nous causions de danse et de soirées, et c’est ainsi qu’elle nous proposa de nous mettre au courant de toutes les danses de ce bon vieux temps que nous regrettons quelquefois ; c’est ainsi que j’eus le bonheur de si bien connaître Maggie, de jouir de ses conversations si aimables, si enjouées et si attrayantes.

« Les jours de congé, seul ou avec un de mes frères, je me rendais de bonne heure chez elle. Parfois nous la prenions au saut du lit. Elle était toujours contente de nous voir arriver, car elle aimait tant la danse qu’elle lui aurait consacré tout son temps si elle avait eu des partenaires perpétuels aussi infatigables qu’elle. Sa sœur aînée se mettait au piano qu’elle touchait avec une maestria remarquable ; elle nous jouait des valses et nous dansions des heures entières. Pendant nos instants de repos, nous nous asseyions à la fenêtre et nous causions soirées et toilettes. L’aimable Maggie, toujours bien mise, avait une mine superbe et frappante. Elle paraissait belle, mais examinée de près et attentivement elle perdait un peu de sa beauté, sans toutefois être moins attrayante. Des lèvres un peu trop épaisses, des dents un peu trop proéminentes eussent empêché un artiste de la prendre comme modèle ; tout de même un léger coup de pinceau jeté ici et là en eût fait une beauté. L’élégance de sa taille, l’or de ses cheveux, la blancheur de son teint, le carmin de ses lèvres, le jeu de sa physionomie agréable compensaient largement pour le grain de beauté qui lui manquait.

« Maggie avait un charme tout particulier quand elle me décrivait les belles robes qu’elle portait avec une élégance de grande dame, ou quand elle me dépeignait ses toilettes de bal ou ses costumes de mascarade. Elle se plaisait à les essayer devant moi, comme si j’eusse été un couturier de renom, un vrai connaisseur ; elle me demandait mon goût ; elle retranchait ou ajoutait volontiers un pli ou un ruban pour me plaire. Elle me disait les toilettes que ses amies devaient porter ; elle me nommait les bons danseurs et les danseuses sympathiques. Le soir venu, nous partions ensemble pour le bal où je mettais en pratique les leçons qu’elle m’avait si agréablement données durant le jour. Nous revenions le lendemain au lever du soleil, en nous racontant les conquêtes que nous avions cru faire et les invitations que nous avions reçues pour d’autres soirées.

« Je me rappelle encore avec un plaisir infini, et ceci me rajeunit d’au moins quarante ans, un des beaux costumes de Maggie qui avait fait plus que d’habitude l’admiration de tous à une mascarade des mieux réussies. Maggie était vêtue en gitana. Sa robe, en satin jaune, était courte et laissait voir sa jambe fine et bien modelée, serrée dans un bas ajouré en soie couleur de chair, et retenu au genou par un galon d’or auquel pendaient des clochettes en métal jaune. Un soulier doré, à talon très haut, lui faisait un pied de fée. Sur sa jupe en dents de scie étaient placés trois biais de satin jaune également découpés en dents de scie. Son corsage largement décolleté, était recouvert par un boléro découpé comme sa jupe. Une gaze fine, transparente, cachait un tout petit peu les formes de sa belle gorge blanche. Des clochettes dorées, attachées à chaque pointe de sa jupe et de son boléro, luisaient et résonnaient à chaque mouvement de son corps souple. Sa chevelure, blonde comme des épis murs, abondante, magnifiquement peignée, ornée d’œillets rouges et à peine recouverte par une mantille noire, retenue par une grosse broche sertie de diamants, faisait un cadre superbe à sa figure légèrement teintée de rose aux deux joues…

« Vous vous rappelez comme Maggie aimait éperdument le plaisir. Elle était ricaneuse et savait manier le flirt avec une adresse incroyable ; mais sa coquetterie restait toujours dans les bornes de la bienséance et n’allait jamais plus loin qu’une œillade, un signe de tête ou une conversation plaisante. Malheur à celui dont elle avait provoqué la hardiesse, s’il pensait à autre chose ou s’aventurait plus loin ; elle devenait alors timide ou farouche, se sauvait comme une biche effrayée ou faisait une colère bleue, éconduisant avec rudesse le trop entreprenant jeune homme. Un jour, j’accompagnai Maggie à la promenade ; nous traversions la Place d’Armes. Maggie était d’une gaieté folle. Tout à coup elle me touche du bras d’une manière conventionnelle. Je comprends le signe qui indique un flirt. À certaine distance en avant de nous, elle me montre un beau monsieur que nous avions surnommé le dude. Nous dépassons la fontaine au centre du square, et nous rencontrons le dude à quelques pas plus loin. Maggie lui lance une œillade en passant près de lui, et mon dude de retourner la tête tout en marchant de l’avant. Tout à coup flac et un cri ! Nous nous retournons au bruit et au cri : notre dude est tombé dans la fontaine…

« Ah ! que de douces réminiscences surgissent à l’évocation du souvenir de cette voisine, de cette compagne, de cette amie que j’ai plus estimée qu’aimée. Elle aimait éperdument mon frère cadet qui lui rendait amour pour amour. Malheureusement mon frère n’aimait pas les soirées et les danses. Il trouvait plus de plaisir et de charme dans les conversations intimes que dans les grandes réunions bruyantes qui le laissaient froid et insouciant. Aussi étais-je obligé de le remplacer et d’accompagner notre voisine partout où elle aurait voulu voir le chéri de son cœur. Quand je dansais avec elle, elle me disait souvent son grand amour pour mon frère et son regret de ne pas l’avoir plus souvent avec elle. Le souvenir de cette amie réveille en moi d’autres souvenirs beaucoup plus chers. En ce moment, je revois mon père, ma mère, mes frères, nos réunions de famille ou d’amis, dans notre grande maison en bois, à façade peinte en brun, à toit pointu, à lucarne ombragée par de grands ormes au gros feuillage touffu et vert. Je revois le sourire de mon père quand il nous réunissait avec nos nombreux amis, tous étudiants en médecine dont vous étiez presque toujours, autour d’une table bien garnie des mets les plus substantiels, les plus succulents et les plus variés. Ah ! le bon sourire sous la grosse moustache noire ! J’entends encore la voix sympathique de ce bon père quand il lisait les romans de Henri Conscience et d’Émile Chevalier que ma mère écoutait avec plaisir pendant qu’elle reprisait les chaussettes ou les habits de ses six fils. Je revois, dans ce coin de la ville où j’ai passé près de la moitié de ma vie, les années les plus belles et les plus heureuses car elles furent remplies des joies de l’enfance, des plaisirs et des espérances de l’adolescence et de la jeunesse. Ce coin tranquille de la ville n’est plus ; ses vieilles bâtisses sont tombées sous les coups de la pioche et du pic démolisseurs. Là s’élèvent aujourd’hui la magnifique gare et le somptueux hôtel Viger.

« Que de souvenirs entassés dans ce coin de terre ! Je ne passe jamais là, je n’entre jamais dans cette gare sans penser aux douceurs de la vie mais surtout à ses vicissitudes et à ses tempêtes. Ma chambre dans la vieille demeure paternelle était située au deuxième et dernier étage. La fenêtre, au soleil levant, donnait sur la rue St-Louis. Un bel orme l’ornait de ses grandes branches. Le matin, les premiers rayons du soleil, se jouant à travers le beau feuillage, pénétraient jusqu’à ma couche. Les hirondelles, que les moineaux batailleurs n’avaient pas encore chassées de notre ville, avaient bâti leur nid dans une petite cabane que j’avais clouée à la lucarne. Le matin quand ma fenêtre était ouverte, ces charmants petits oiseaux venaient manger les miettes que j’y avais mises le soir avant de me coucher. La fenêtre fermée, ils en frappaient les carreaux de leur bec ou de leurs ailes pour me demander leur pâture. Ma chambre, c’était mon paradis. J’y ai passé des heures si douces en compagnie de mes livres favoris ; j’y ai tant lu de romans, de poèmes ; j’y ai ébauché tant de vers et de poésies, fait de si beaux rêves, qu’il me semblait que jamais je n’en pourrais partir. Dans un des coins de cette chambre, j’avais un petit coffre en bois qui renfermait les trésors de mes amours et de mes rêves : des lettres, des photographies, des fleurs séchées, des bouts de rubans, autant de souvenirs de certains jours heureux ou de rencontres agréables. Quand je dis adieu à ma petite chambre dans la vieille maison qu’on allait démolir, je versai des larmes abondantes ; il me semblait que je partais pour l’exil pour ne plus jamais revenir. Heureux qui ne s’attache à rien, ni à personne ! Hélas, non ! malheureux plutôt. Moi, je suis comme le lierre qu’on blesse en l’arrachant de l’appui qu’il a embrassé. Ah ! mille fois, j’aime mieux saigner et languir longtemps plutôt que de n’avoir pas connu l’amour et l’attachement aux choses, aux lieux ou aux personnes. N’y a-t-il pas une grande jouissance dans le souvenir qu’éprouvent ceux qui ont aimé et souffert dans leur amour ?

CHAPITRE II

LE BANQUET DU SOUVENIR

Baptiste Viau allait ouvrir la bouche de nouveau pour rappeler quelques autres souvenirs quand apparut dans l’encadrement de la porte une vision céleste. On eût dit un tableau tel qu’aurait voulu en peindre un grand artiste. C’était une jeune fille d’une beauté éblouissante dont l’éclat était encore rehaussé par le nimbe qui l’auréolait et que lui procuraient les bougies électriques aux reflets rouges et jaunes de la salle à manger qu’elle venait d’ouvrir. Des cheveux auburn, en longue frange tordue, encadraient sa figure à l’ovale un peu allongé et tombaient sur des épaules arrondies d’une blancheur éclatante. Des cils bruns, longs et soyeux ombrageaient quelque peu ses yeux qui brillaient comme deux saphirs de Birmanie enchâssés dans des petites billes du plus bel ivoire. Un nez petit et droit surmontait une bouche délicate, aux lèvres minces et rouges comme des fleurs de grenadier. Cette jeune fille était vêtue d’une toilette simple en satin rose. Ses petites mains potelées, ses doigts effilés tenaient un cabaret en argent ciselé dans lequel six verres remplis de cocktail transparent miroitaient comme des rubis de l’Inde.

La jeune fille s’avançant timidement, Michel Toinon se leva : « Mes amis, dit-il, je vous présente Andrée, ma fille unique, la divinité de ma maison. »

« Regardez ma fille, c’est le dernier reflet d’un beau soleil couchant qui n’a plus eu d’aurore ; plus tard je vous expliquerai cette énigme. Ma fille c’est l’étoile qui brille dans ma nuit éternelle. Elle est la vie de ma maison, la lumière de mes yeux, l’oreille de mon cœur. Sans elle je ne voudrais plus vivre ; non je ne vivrais plus. À l’aurore c’est sa voix que je veux entendre comme autrefois son gazouillement quand les premiers rayons du soleil se jouaient sur son petit lit entre ses doigts roses. Pendant le jour, c’est elle et toujours elle que je veux voir et entendre parce qu’elle est l’image d’une disparue qui vit toujours en elle. Le soir quand sa tête blonde repose sur l’oreiller tout blanc, c’est sa bouche vermeille que je baise tendrement en souvenir du rosier sur lequel elle a fleuri. Regardez ma fille ; voyez ce beau visage d’enfant et regardez tout ce qu’il y a cependant de maternel dans la profondeur de ses yeux si doux. Si vous pouviez compter les pulsations de son cœur vous comprendriez qu’on ne puisse être triste près d’elle. Plus gaie que les rayons du soleil, elle éclaire la vie de son père qui s’éteindrait sans elle. Plus douce que le zéphir elle tempère la mélancolie. C’est une fée dont la baguette magique métamorphose les chardons en roses moussues. »

Les cinq amis se levèrent et saluèrent profondément la jeune déesse dont l’incarnat des joues s’était transformé en rouge pivoine. « Père, dit-elle, tu me gênes ».

Pierre Vinet levant son verre : « Messieurs, dit-il, à la plus belle jeune fille du plus aimable amphitryon ». Et l’on passa dans la salle à manger où l’on goûta avec délices ce que les doigts magiques de la petite déesse, devenue fée pour quelques heures, avaient confectionné admirablement. Les entrées, les pièces de résistance, les entremets de légumes, les entremets sucrés, les friandises, les desserts, tout était si bien apprêté qu’il n’était nullement nécessaire d’y ajouter aucune sauce piquante ; même sans les vins qui étaient choisis avec la plus grande adresse, l’appétit se sentait aiguisé par le fumet des rôtis, l’arome des bonbons, la vue des pâtisseries et des crèmes alléchantes, l’apparence juteuse des fruits. La table était garnie d’une nappe en broderie sur laquelle couraient des guirlandes de verdure entremêlées de rubans roses. Le surtout et le couvert d’argent brillaient autour des assiettes et des plats en faïence fine, reliquat de l’immense fortune du père de Michel Toinon. Le repas fut long et joyeux. C’était un peu de la jeunesse qui rôdait autour de la table aux souvenirs évoqués. La gaieté d’autrefois semblait effacer les rides que les misères, les tracas et les inquiétudes de la médecine avaient creusées sur les joues des convives encore plus que l’âge. N’étaient-ce point encore quelques beaux jours d’été qui revenaient au milieu de l’automne ? Leur vie d’étudiants revenait tout entière ; il leur semblait la revivre une seconde fois, mais combien plus douce puisqu’elle était exempte des déboires possibles aux examens et surtout de l’inconnu de l’avenir.

Des artistes aux pinceaux délicats ou hardis auraient trouvé maints sujets à composition dans cette salle où la gaieté, régnant en maîtresse, stimulait davantage l’appétit de ces convives qui passaient déjà pour de belles fourchettes, fouettait fortement l’imagination de ces convives qui avaient déjà fait d’amples provisions d’histoires et de souvenirs avant de se réunir. Elle illuminait brillamment ces faces qui n’avaient plus rien de l’austérité et de la sévérité du médecin. Les yeux pétillaient d’un feu ardent ; et les langues qui connaissaient si bien la retenue en avaient oublié les règles.

Au bout de la table, Michel Toinon, l’amphitryon, d’ordinaire si sérieux, souriait plaisamment sous sa grosse moustache noire. Son œil avait perdu l’acuité habituelle du regard. On n’y voyait plus rien, non plus, de cette teinte de tristesse et de mélancolie qui lui venait souvent quand certains souvenirs secouaient les cendres de son passé. Il était gai, mais sa gaieté n’avait rien de factice ni de trop bruyant. Il recevait ses amis joyeusement, princièrement et c’était un vrai plaisir pour lui de les voir manifester tapageusement leurs remerciements. Son aménité paraissait extrême et seule sa taille dominait ses convives. Jeune il avait été joli ; l’âge et les chagrins l’avaient encore embelli en lui donnant un air de dignité qui manquait peut-être quelque peu à quelques-uns de ses hôtes. En effet, à l’autre bout de la table, Baptiste Viau ne payait pas de mine. Sa laideur d’autrefois s’était aggravée. Son nez, qui n’était pas des plus délicats dans le jeune âge, avait pris des proportions considérables, et une teinte couperosée l’envahissait en entier comme si un jour la couleur des cheveux rouges de son propriétaire s’y était déteinte. Baptiste n’était pas beau, mais il était resté le boute-en-train de toutes les fêtes comme autrefois. Voir son masque, même au repos, c’était suffisant pour pouffer de rire ; imaginez ce que c’était quand sa bouche s’ouvrait démesurément pour la chanson comique ou grivoise dont il avait toujours conservé le monopole.

En vis-à-vis de chaque côté de la table, Louis Vincent et Pierre Vinet offraient eux-mêmes des contrastes aussi marqués. Louis était plutôt délicat ; mais sous des apparences toujours fragiles il avait eu des muscles de fer et ses yeux gris luisaient encore comme de l’acier bien trempé. Chauve et presque imberbe, il avait cependant conservé une figure de jeunesse, sans rides, et l’âge chez lui ne pouvait se deviner qu’à la blancheur de ses cheveux. Par contre, Pierre était grand, gros, lymphatique, d’une pâte molle. Il ressemblait à ces beaux dogues d’autant plus doux qu’ils sont plus gros. Il aurait peut-être fait une bouchée de Vincent, mais il aimait mieux le taquiner que le manger.

Jean Bruneau et Oscar Labelle, les deux autres vis-à-vis, se ressemblaient plus au physique qu’au moral. Tous deux grands, toujours bien mis, et portant encore la redingote des médecins de l’ancien temps, ils en imposaient par leur prestance qui leur avait valu plus de succès que leur science plus que douteuse ne le faisait prévoir. Jean Bruneau avait toujours eu assez d’empire sur soi pour cacher son caractère acariâtre dans sa clientèle ; mais quand il rencontrait ses amis dans l’intimité, il redevenait ce qu’il avait été dans sa jeunesse. Il aimait à piquer et à déprécier la valeur d’autrui. Oscar Labelle, au contraire, était toujours le vrai gentilhomme au langage élégant et poli, aux manières affables et recherchées.

Malgré la grande différence de leur caractère, ces six amis aimaient à se rencontrer souvent chez les uns ou les autres. L’intimité de leur vie d’étudiants était toujours restée vivace entre eux et leur jeunesse semblait leur revenir chaque fois qu’ils se retrouvaient. Ce soir-là, chez Michel Toinon, autour de la table si bien garnie de vins généreux, leur jeunesse s’était ravivée plus que jamais. Ils avaient oublié complètement que la soixantaine avait dénudé leur crâne et blanchi leur tête, et ils s’en donnaient comme autrefois dans leurs agapes d’étudiants avec la même gaminerie.

« Hé ! Baptiste, s’écria tout à coup Oscar, ne revois-tu pas ces grosses volutes de fumée grisâtre qui s’échappaient de nos pipes que nous avions bourrées dans la grande blague de ce bon Frise-Blague à la face passée au jus de tabac. J’en sens encore l’odeur nauséabonde et l’âcreté qui me gratte la gorge, et je revois le sympathique abbé Marcoux, le vice-recteur, qui, en se frottant les yeux, entr’ouvre la porte de son bureau et nous crie : « De grâce, fumez du tabac et non des feuilles de chou et de rhubarbe fermentées ; j’étouffe et les yeux me brûlent. »

Et Baptiste, pour donner plus de vie à ce souvenir, ouvre une grande bouche et entonne une de ces chansons grivoises du fameux Victor, le maître-chantre de la faculté. Cependant que Jean Bruneau, tenant de chaque main un couteau et une fourchette, bat la mesure sur la table en répétant : gauche, droite.

« Que fais-tu, lui dit Louis Vincent en le poussant du coude ; le bon vin de Michel Toinon te monte-t-il déjà à la tête ? Il t’en faut bien peu, car il me semble que tu n’y as pas goûté beaucoup ; ton verre est encore plein ; c’est vrai qu’il est capiteux en diable ! »

« Comment, rétorque Jean, vous ne vous souvenez déjà plus de l’époque de nos gamineries, quand nous nous croyions tout permis parce que nous étions étudiants en médecine. Ce jour-là, vous étiez avec moi à la grille de la palissade du Château Ramesay. Trois jeunes filles passent de l’autre côté de la rue. Nous cadençons nos pas au bruit de leurs talons qui chantent sur le trottoir en pierre : gauche, droite. Et nous de répéter en frappant très fort du talon de nos gros souliers : gauche, droite, et les trois jeunes filles tout étonnées, tout abasourdies, de piétiner sur place : gauche, droite. Elles n’avancent pas d’une semelle, et nous continuons : gauche, droite. Un groupe d’étudiants sort de l’Université qui entonne le refrain « À la Bisaillon »". Nous emboîtons le pas derrière ces autres gamins, oubliant les jeunes filles qui en profitent pour se sauver dans une autre direction.

« Ah ! je suffoque », s’écrie, d’une voix lamentable. Pierre Vinet qui porte la main à sa gorge. On s’effare ; on se demande si quelqu’un n’a pas de la trinitrine, de l’huile camphrée, de la spartéine. Michel Toinon est déjà debout ; il court à sa pharmacie. « Mais, non ; mais, non, s’écrie de nouveau Pierre Vinet ; je ne suis pas malade je n’ai pas d’angine de poitrine. C’est encore ce damné Victor qui fait des siennes. Ne le voyez-vous pas briser les bancs de la salle de récréation, en jeter les morceaux dans le gros poêle dont il enlève le tuyau. La fumée sort en gros tourbillons qui vont s’entre-choquer avec les nuages que produit le tabac de Frise-Blague. Ce souvenir de Frise-Blague et de Victor, de caractères si opposés, est si vivace qu’il me semble les voir tels qu’ils étaient à l’Université emplissant la salle de récréation, l’un de la fumée âcre du poêle ouvert et l’autre de la fumée de sa pipe grosse comme un four. Le seul souvenir du mélange de ces fumées me suffoque comme autrefois leur nuage obscur et leur odeur insupportable. »

On se rassit et on rit à gorge déployée.

« Pauvre Victor ! pauvre Frise-Blague, continua Pierre Vinet en forme d’oraison funèbre, Victor et Frise-Blague étaient les types les plus remarquables et les plus disparates parmi les étudiants, quoique tous deux bons et charmants garçons. Le premier, blond, à la face réjouie, avait toujours la bouche fendue jusqu’aux oreilles pour en laisser échapper une sottise comique ou une chanson grivoise. Toujours en mouvements, il méditait constamment un mauvais tour et parfois une farce cruelle. Il agaçait souvent ses confrères pour le simple plaisir de rire de leur colère, mais perdait toujours son temps et ses peines quand il s’attaquait au bon Frise-Blague dont il excitait le rire plus que l’ire. Frise-Blague était brun ou plutôt cuivré comme son tabac, frisé comme un jeune agneau, paisible comme un enfant le jour de sa première communion. Il bourrait continuellement sa pipe, qu’il l’eût à la bouche ou dans sa poche. Ils sont morts tous deux ; que Dieu ait pitié de leur âme et les reçoive dans son giron ! »

Pendant longtemps ce fut encore une évocation des plaisirs bruyants et tapageurs, des scènes comiques ou grotesques de la gent étudiante. Les six bons amis assagis, réunis dans une agape de l’âge mûr, se revoyaient en goguette, sortant d’un banquet gargantuesque où l’alcool et les vins avaient coulés à profusion, parcourant les rues de Montréal avec un bruit infernal, maltraitant la police alors bon enfant et impuissante, ne se gênant point quelquefois de chanter malheureusement des chansons obcènes, entrant dans les bouges infâmes de certaines rues pour le simple plaisir d’en jeter dehors les filles débraillées.

C’était un feu roulant d’anecdotes et d’histoires qu’il ne serait pas convenable de redire ici. Entre médecins on peut se rappeler les farces scabreuses de la folle jeunesse.

Dehors la tempête faisait toujours rage ; le vent sifflait, hurlait ; les contrevents et les portes craquaient ; par instant des bouffées de fumée se répandaient dans la salle pendant que les flammes repoussées léchaient les chenets. Sur la table du festin, les bougies rouges achevaient de se consumer et la cire en tombait comme des grosses gouttes de sang qui se figeaient sur la nappe autour des candélabres, tableau bien propre à rappeler aux médecins les heures d’angoisse de leur pratique et de susciter à leur mémoire de nombreux souvenirs. La pénombre qui envahissait la salle, maintenant insuffisamment éclairée par les petites ampoules électriques au verre coloré et dépoli, ramenait leurs pensées bien loin en arrière au temps où, le soir, il fallait éteindre les becs de gaz et remplacer leur flamme éclairante par celle toute petite et toute tremblante des chandelles qu’ils plantaient dans le goulot d’une bouteille ou d’un flacon, précaution bien utile pour ne pas être asphyxiés quand ils administraient le chloroforme à leurs parturientes ; et dans cette pénombre d’autrefois combien les petites gouttes de sang leur paraissaient grandes et combien l’imagination les faisait plus rutilantes.

Les six amis réunis autour de la table étaient des hommes instruits, des médecins habiles, à la mémoire vivace et un rien leur rappelait tant de choses, tant de faits, qu’ils auraient pu raconter, pendant des jours et des jours, l’histoire comique ou tragique de leur longue pratique. Le couteau ou la cuiller qu’il tenait en main disaient à l’un d’eux les repas qu’il avait été obligé de prendre au début de sa pratique dans des familles pauvres, malpropres, sur des tables boiteuses, crasseuses, avec des couteaux ébréchés presque sans manche, avec des cuillers en étain dont l’usure en dents de scie déchirait la bouche, sur des tables où parfois des petites vermines couraient en zigzaguant. Et puis que mangeait-il du bout des lèvres ? Une soupe maigre sur laquelle surnageaient quelques pois ou quelques grains de riz, du pain dur à se briser les dents et du beurre ranci. Et malgré les haut-le-cœur il lui fallait faire bonne contenance pour ne pas froisser les pauvres malheureux qui étaient assez bons de l’appeler à leur secours, et assez charitables de lui offrir ce qu’ils croyaient pouvoir le réconforter. Bienheureux encore était-il quand, dans les confitures qu’on lui offrait, il n’y avait pas autant de mouches que de fruits.

Les heures passaient et personne ne voyait marcher les aiguilles de la grande horloge dont le tic-tac n’était pas plus perçu. Les conversations étaient toujours aussi bruyantes ; les sujets en étaient variés. On décrivait les scènes gaies et tapageuses de l’Académie de Musique où l’on allait entendre la divine Sarah ou les fameux Coquelin et tous les artistes qui nous venaient de France. On refaisait les promenades de l’après-midi avec le monde fashionable sur les rues St-Jacques et Notre-Dame, et le soir sur la rue Ste-Catherine tacitement réservée au peuple : le petit bourgeois, le commis, l’artisan et l’ouvrière. On se rappelait avec plaisir les rencontres aussi agréables que fortuites avec les petites ouvrières, modistes ou vendeuses de magasin (ces petites soirettes si l’on pouvait baptiser ainsi ces petites amies d’un soir) toujours jolies sous leurs grands chapeaux à plume et dans leur toilette si simple. Comme elles attiraient forcément vers elles, avec leurs joues légèrement colorées, leur bouche délicate et souriante, leur démarche alerte !

« Nous marchions, disait Baptiste, quelque temps derrière elles ; nous parlions le langage des carabins pour attirer leur attention. Elles prêtaient l’oreille, retournaient la tête pour jeter un coup d’œil en arrière, et ralentissaient le pas. Nous hâtions notre marche pour les devancer. Une œillade de part et d’autre et la connaissance était vite faite. Nous nous promenions en nous disant quelquefois des banalités, le plus souvent des joyeusetés, pour finir par des mots d’amour qui n’avaient pas de lendemain. C’était deux ou trois heures d’une promenade charmante que nous nous promettions de refaire souvent. Puis nous allions reconduire nos nouvelles petites compagnes jusqu’à la porte de leur demeure où, dans de longs serrements de mains et quelquefois de fortes embrassades, nous nous jurions de nous revoir bientôt. Parfois les moins timorées nous invitaient à entrer dans leur modeste logis, quand la soirée n’était pas trop avancée. Hélas ! les mêmes promenades ne se répétaient plus avec les mêmes petites coquettes ou petites chéries d’un soir : l’étudiant était si volage, et les pauvres petites, dans leur crédulité naïve, attendaient longtemps et toujours celui qui ne revenait plus jamais. Et d’un autre côté, combien de fois aussi nous sommes-nous épris d’une folle passion pour la jeune fille de la maîtresse de pension où nous logions. Parfois à l’amour sincère et passionné de la jeune fille, l’étudiant répondait par une amourette. Souvent il y avait amour véritable des deux côtés, mais cet amour ne persistait qu’autant que l’étudiant ne changeait pas de chambre et de pension, et puis l’adage : loin des yeux loin du cœur, devenait vrai ; l’amour tiédissait, se refroidissait pour se réchauffer à nouveau dans une autre passion. J’ai connu des confrères qui ont eu autant de fiancées que de maisons de pension. Était-ce de leur faute ? Comment pouvaient-ils toujours résister aux câlineries de ces petites chattes, au minois si gracieux, toujours à rôder autour d’eux, rentrant inopinément dans leur chambre sous prétexte, d’y apporter une chose oubliée, une serviette, une fleur, un ruban, entamant adroitement une conversation indifférente qui finissait en propos amoureux, en caresses inoffensives, en baisers… »

CHAPITRE III

TRISTES SOUVENIRS

Pendant que Baptiste Viau parlait ainsi, Louis Vincent observait Michel Toinon d’un œil scrutateur. Il le connaissait si bien, il savait si bien sa vie d’autrefois qu’il ne douta pas un seul instant que les paroles de Baptiste allaient l’affecter grandement et peut-être faire résonner en son cœur des cordes dont il aurait à tout jamais voulu oublier les sons plaintifs, En effet, Michel, la tête basse, les yeux fixement attachés sur le fond poli d’un plateau en argent que sa main avait machinalement attiré vers lui, semblait regarder, comme sur un écran, le film de sa vie entière se dérouler avec tous les épisodes tantôt calmes ou riants, tantôt joyeux ou tristes, tantôt paisibles ou tragiques. Pauvre Michel ! suivant les impressions que lui causaient les images, sa figure changeait d’aspect. Parfois un léger sourire errait sur ses lèvres et des petites teintes roses coloraient ses joues ; parfois un rictus amer, moqueur ou sinistre contractait sa bouche et lui donnait une expression de douleur, de dédain ou de mépris ; parfois une pâleur subite envahissait ses traits qui semblaient dire l’agonie de son âme ; parfois sa main se crispait, écrasant le cigare éteint qu’elle tenait encore, et ses yeux roulaient des larmes discrètes qui perlaient sous ses longs cils.

Jusque là Michel Toinon, de nature plutôt tranquille et peu loquace, avait écouté avec plaisir le rappel des souvenirs de la jeunesse de ses confrères ; il avait applaudi à la véracité plus ou moins exacte de leurs histoires comiques ou sérieuses, se contentant par moment de corriger les dates ou les faits, mais il avait peu parlé tant il était attentif à ses doubles devoirs d’amphitryon et d’échanson. Baptiste Viau s’était tu et les convives s’aperçurent tout à coup de l’immobilité et de la tristesse de Michel. À cet instant, Andrée pénétrait toute joyeuse dans la salle : « Père, dit-elle, il est grand matin ; peut-être tes bons amis aimeraient-ils se reposer ». L’accent doux de cette voix chérie rappela Michel à la réalité ; il voulut essuyer furtivement les larmes qui allaient couler sur ses joues, mais Andrée les avait vues. « Père, dit-elle, qu’as-tu ? tu pleures ».

« Pardonnez-moi, mes bons amis, dit-il, ces moments de faiblesse. Vous êtes médecins de l’âme autant que du corps, et vous savez qu’il y a dans la vie des heures si douloureuses que parfois le souvenir en est inoubliable et qu’il vient parfois troubler votre âme quand tout paraît sourire dans la nature et autour de vous. Comme la tentation persistante, il vous harcèle, vous tenaille jusqu’à ce que votre âme en éprouve une dépression angoissante contre laquelle la volonté la plus énergique ne peut réagir. À ceux d’entre vous, mes amis, qui ne me connaissiez pas aussi intimement que Louis, j’aurais voulu cacher toujours ma vie ; mais les derniers souvenirs que Baptiste rappelait ont réveillé tant de douloureux échos en mon âme et en mon cœur qu’il m’a été impossible de retenir plus longtemps mes larmes. Autrement j’aurais suffoqué. Mais ai-je le droit, chers amis, de gâcher cette belle réunion pour le simple plaisir de m’attirer quelque marque de sympathie de votre part ? J’avais fait une promesse de toujours me taire ; je regrette amèrement mon oubli, ma faiblesse. Hélas ! je sens qu’il faut que je parle maintenant. Vous m’avez cru toujours heureux ; l’ai-je été autant que vous ? J’ai voulu le paraître ; j’ai souri souvent ; j’ai feint la joie souvent. Mais, hélas ! mon malheur a toujours pesé de tout son poids sur mon esprit, sur mon cœur, sur mon âme. Quand ma bouche semblait sourire, mon cœur saignait plus abondamment ; quand mes yeux prenaient un peu plus d’éclat, mon esprit s’affligeait davantage ; quand j’essayais de renaître à la vie, mon âme gémissait plus intérieurement. Le sourire, le bonheur, la vie, rien n’existe plus pour moi, sinon le bonheur de ma chère Andrée. J’ai trop souffert, je souffre trop depuis trop longtemps pour me rattacher à la vie et à ses sourires. Ma joie n’est jamais que factice ; ma vie n’est qu’une ombre qui s’évanouira, je l’espère, quand ma chère Andrée aura trouvé le bonheur et une protection assurée dans les bras d’un époux qui l’aimera autant que moi. Mon malheur a été d’autant plus profond et plus accablant que j’en ai été moi-même la cause bien qu’indirectement et involontairement. Oui, mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. J’ai été étudiant, étudiant sans expérience qui gâche sa vie pour quelques satisfactions passagères ; j’ai été ce jeune chien à qui on a enlevé la laisse et qui court partout, fou de liberté, et ne sait plus retrouver son chenil ou la porte de sa cabane ; oui, j’ai été étudiant et j’ai brisé les liens d’une amitié, d’un amour que je prenais pour des entraves. Hélas ! J’ai manqué aux devoirs sacrés de cet amour que j’ai méconnu, méprisé ; j’ai été parjure à cet amour qui eût fait mon bonheur et le bonheur d’une amie vraiment sincère. Et puis je fus médecin et j’ai manqué à mes devoirs de médecin par négligence, par omission ou par ignorance. Et puis, pendant un certain temps je fus si heureux que je me croyais né pour un bonheur infini, complet, que rien ne pourrait jamais altérer. Mais, hélas ! la catastrophe est arrivée comme le coup de foudre dans un ciel serein et pur. J’ai ouvert les yeux, mais il était trop tard ; le malheur m’accablait, m’écrasait. Depuis lors, seul avec le petit être qui venait de naître, j’ai mené, sans le laisser paraître, une existence pénible. Tout d’abord, je cherchai à sourire au bébé me tendant ses petits bras dans le berceau qu’aucune main maternelle ne pouvait plus orner de dentelles et de rubans. Puis je me suis traîné et roulé sur les tapis pour l’amuser. J’ai joué au cheval avec lui ; je le plaçais sur mon dos ou mes épaules ; je galopais à genoux ou debout dans les corridors ou d’une chambre à l’autre. J’étais heureux d’entendre ses éclats de rire. Je me fis bonne d’enfant pour le promener dans sa voiturette. Je lui enseignai ses premiers pas et je jouai avec lui à cache-cache, riant de le voir trébucher ou culbuter, et courant vite le ramasser avant qu’il n’eût le temps de pleurer. Mon enfant, ma fille, c’était toute ma vie et je voulais lui épargner la moindre douleur, le moindre chagrin. Je voulus être son professeur comme j’avais été et je continuais d’être tout ensemble son père et sa mère. Je fis avec elle de nombreux voyages pour l’instruire et la distraire. Je voulais qu’elle ne s’aperçût jamais qu’il lui manquait une mère ou qu’elle regrettât un seul instant de n’avoir pas connu les caresses et les baisers d’une mère. Mes amis, cette enfant tant aimée, tant choyée, le seul but de ma vie, c’était Andrée, Andrée ma fille adorable. »

Andrée, qui écoutait dans une sainte extase les paroles émues de son père, ne put, à ces derniers mots, retenir son émotion ; elle suffoquait. Elle éclata en sanglots, et, se jetant au cou de son père, elle l’étouffait sous les baisers qu’elle ne cessait de lui donner que pour lui prodiguer d’une voix entrecoupée, des paroles de tendresse et d’amour : « père…père…mère…mère…oui, tu as été…tout à la fois…mon père…et ma mère… Oh ! que je t’aime…père… Comme tu as été toujours si bon ! »

Andrée toute éplorée restait suspendue au cou de son père, qui lui-même versait des larmes abondantes. Michel Toinon ne parlait plus tant il était touché de la douleur et de la tendresse de sa chère Andrée. Les larmes, les sanglots, les caresses de sa fille, en cet instant sublime, le payaient amplement pour tous les sacrifices qu’il s’était imposés. Il la retint longtemps dans ses bras ; puis l’asseyant sur ses genoux et lui tenant la tête appuyée sur son épaule, il chercha à calmer sa douleur comme si elle eût été encore le tout petit bébé qui s’endort avec de gros soupirs.

Enfin Michel, faisant un effort sur lui-même, reprit : « Comment cette épouvantable catastrophe, qui m’enlevait une épouse chérie et rendait mon enfant orpheline, est-elle survenue ? Ah ! mes chers amis, je voudrais que mon passé, mon insouciance, mon ignorance et mon malheur présent servent d’exemple et de leçon à tous les amants, à tous les époux et à tous les médecins qui malheureusement oublient trop souvent leur devoir envers leurs amies, leurs épouses ou leurs patientes. Le bonheur dont j’avais joui depuis ma plus tendre enfance, et qui s’était prolongé pendant toute ma jeunesse, ma vie d’étudiant et après mon mariage, m’avait laissé ignorer la vie réelle, ses déboires comme ses déceptions. Je n’avais jamais vu que le bon côté de la vie. Heureux voyageur dans un frêle esquif, j’étais parti de la source même d’un fleuve, aux ondes paisibles, coulant entre deux rives aux beautés et aux charmes continuellement enchanteurs. Jamais de vents contraires n’avaient ballotté ma barque ; jamais de récifs n’en avaient détourné la direction ; jamais de courants rapides ne l’avaient secouée. J’allais toujours, poussé par une brise douce et rafraîchissante, sur l’onde qui réfléchissait toujours un ciel bleu ou rose. Un aviron délicat, obéissant facilement à ma volonté et à ma main, me faisait décrire des méandres nombreux autour des îles variées où des plaisirs divers m’attiraient. Je voguais longtemps, toujours heureux, toujours gai, sans souci du lendemain, ne comptant jamais les heures, ne mesurant jamais la distance parcourue. Je voguais vers un horizon qui s’éloignait toujours sur l’onde paisible et sous le ciel sans nuage ; plus j’avançais plus les rives me paraissaient belles, bordées qu’elles étaient de bosquets aux feuillages multicolores, ou de prairies fleuries et riantes. À l’aurore, le soleil montait dans de l’or et de l’argent ; au crépuscule, il descendait dans de la pourpre ou de l’or. Dans mon esquif, j’allais d’enchantement en enchantement et un jour, j’entrevis un lieu de délices plus grands. Je crus au bonheur suprême, à la réalisation de mon rêve le plus cher ; mais, hélas ! au moment où j’entrevoyais l’Éden, le fleuve faisait un détour brusque et ma barque était entraînée dans les tourbillons d’une cataracte que je n’avais pas vue et au fond de laquelle elle allait se briser. Voilà l’image de ma vie.

« Mes bons amis, il me fait peine de terminer ainsi cette soirée et ce festin que je vous offrais dans l’espoir de renouer plus solidement notre vieille amitié en pensant aux beaux jours de notre jeunesse, malheureusement un souffle inattendu a dispersé les cendres qui recouvraient des tisons que j’aurais voulu voir éteints depuis longtemps. Ce souffle en a attisé le feu qui consumera toute notre joie. Cependant la sympathie, que vous paraissez me montrer, m’invite et m’encourage à vous ouvrir le livre de ma vie et à vous en étaler spécialement les pages les plus intimes et les plus tristes. Vous y verrez celles où je commence à boire goutte à goutte le bonheur dans une coupe qui me paraissait d’or massif et d’une profondeur inépuisable, et puis celles où je continue à boire à longs traits, m’imaginant que cette coupe toujours débordante ne se viderait jamais entre mes lèvres et ne se briserait jamais entre mes doigts. Hélas ! vous verrez aussi comme moi que cette coupe n’était qu’en un verre fragile ; que mes lèvres toujours avides la comprimèrent trop fortement, croyant la retenir plus fermement. Hélas ! mon bonheur fut de courte durée parce qu’il avait été plus grand.

« Mes chers amis, n’anticipons pas sur le récit que je pourrais vous faire de ma vie. Il est tard ; vous devez avoir sommeil. Allons nous reposer et demain nous nous réunirons encore autour de la grande cheminée pour reprendre notre entretien. »

Le lendemain quand les amis se levèrent, la tempête apaisée avait accumulé d’énormes bancs de neige dont la blancheur et l’éclat, sous les rayons du soleil presque à son zénith, faisaient penser à un grand manteau d’hermine sur lequel des fées ou des diablotins se seraient amusés à jeter de la poudre de diamant. Le froid était sec, mais le vent était tombé et le fleuve en face charriait de gros glaçons détachés du rivage. Michel Toinon invita ses compagnons à visiter ses dépendances, histoire de se dégourdir les membres et de respirer l’air frais. Il avait aussi une arrière-pensée : faire admirer ses chevaux de race dont son père lui avait légué le goût, et ses belles volailles qu’il aimait tant parce qu’elles lui rappelaient tant de doux souvenirs de sa plus tendre enfance.

Après le dîner, pendant lequel régna la joie la plus délirante entretenue par les histoires les plus abracadabrantes, les quolibets les plus à propos, on se réunit dans la grande salle, autour de l’immense cheminée dont l’âtre était toujours flamboyant. Tout près à portée de la main, Andrée avait placé, sur une petite table, deux carafes remplies d’une liqueur blanche ou ambrée, une douzaine de verres, une grande blague gonflée de bon tabac canadien et une dizaine de pipes en terre cuite.

« Permettez, dit Michel Toinon, que ma fille nous tienne compagnie. Elle est d’âge à entendre ce que je lui ai toujours caché. Elle en acquerrera de l’expérience. Bien que ma vie n’ait pas toujours été exempte d’erreurs, je ne rougirai point de lui en dévoiler tous les secrets parce qu’elle constatera que, si mes fautes ont été grandes, mon repentir en a été sincère. J’ai péché, c’est vrai au moment où, sans expérience, j’entrais dans la vie comme un insensé, un fou ; mais la grâce m’a touché sur le chemin de Damas ; j’ai reconnu mes erreurs et mes fautes et je suis retourné vers la jeune fille que j’avais abandonné, hélas ! dans un désespoir cruel. Le châtiment ne devait pas se faire attendre longtemps. Il fut épouvantable, mais pas autant que je l’avais mérité.

« Ne trouvez pas étrange que je prenne mon enfant sur mes genoux. Pour vous c’est une grande fille, mais pour moi c’est toujours le bébé que mon insouciance et ma folie ont privé des caresses d’une mère, de cette mère qui l’aurait bercée toujours dans cette même chaise que j’occupe et qui me vient de mes ancêtres et dans laquelle ma propre mère aimait tant me bercer. Je me rappelle parfaitement ces moments délicieux quand, étant âgé de cinq ou six ans, ma mère me prenait encore sur ses genoux et se plaisait à me décrire le vieux berceau de famille qu’elle avait enrubané des plus beaux tissus et des plus belles dentelles. En ce moment, plus que jamais, je le vois ce beau groupe d’une mère berçant son enfant qui l’écoute en la regardant avec des grands yeux curieux. La voix de ma mère était si douce et dépeignait si bien le berceau, les boucles de rubans, les plis de dentelles, les franges et les hochets suspendus, que tous les soirs à l’heure du coucher, je prenais ma mère par la main, je l’attirais vers la grande berceuse, je sautais sur ses genoux, et je redemandais l’histoire de mon beau berceau. J’aimais cette histoire qui m’enchantait et m’endormait comme d’autres enfants aiment entendre la chanson de la Petite Poulette Grise. Tous les soirs j’ai voulu remplacer la mère de ma fille que j’endors comme ma mère m’endormait dans cette grande berceuse. Ce soir je veux ma fille sur mes genoux. Je lui dirai des chants plus plaintifs, mais sa présence me donnera du courage. Quand la douleur et le chagrin me feront verser des larmes, je la presserai sur mon cœur, j’en éprouverai un soulagement. Si elle-même en ressent trop de peine, je la bercerai comme ma mère me berçait et comme je la berce toujours pour l’endormir. »

CHAPITRE IV

L’ENFANCE ET LA JEUNESSE

Et Michel Toinon commença le récit de sa vie.

« Vers l’an 1872, à quelques lieues de Montréal, sur les limites d’un grand village de la rive nord du beau St-Laurent, deux riches propriétaires possédaient des résidences magnifiques. Un large ruisseau séparait leurs immenses terrains. Les deux propriétaires, relativement jeunes, et leurs familles étaient des amis intimes. L’un d’eux, Gabriel Toinon, notaire, dont le père avait accumulé une fortune rondelette dans le commerce du bois, avait déjà parcouru presque tous les pays et vogué sur toutes les mers. Il avait apporté de ses nombreux voyages des idées de grandeur et de faste, des idées peut-être aussi disparates que les différents pays où le hasard l’avait conduit. L’autre, Maxime Morin, marchand général, s’était amassé un gros magot. Malgré leur amitié réciproque, les deux voisins cherchaient toujours à s’éclipser l’un l’autre, et leur rivalité consistait à faire plus beau, plus grand et plus fastueux.

« Le notaire, Gabriel Toinon, quelque peu excentrique, avait construit sa maison dans un style baroque ; par un côté, elle ressemblait à un de ces vieux châteaux de France, flanqués d’une tour crénelée, au milieu d’une vaste cour entre muraille élevée et dépendances construites en pierre ; de l’autre côté, elle avait l’apparence d’un chalet suisse, avec son toit pointu, ses grandes galeries et ses escaliers extérieurs. Les pièces en étaient spacieuses et meublées avec non moins d’excentricité. On y trouvait des meubles de tous les genres, depuis le rococo jusqu’au style le plus moderne. Des tapisseries, des panoplies, des tableaux d’assez bonne valeur garnissaient les murs de certaines salles. Des armures, des statues encombraient d’autres salles et les corridors. Une multitude de Bouddhas ventrus, aux yeux abaissés sur leur nombril, ornaient les tablettes où s’entassaient les faïences précieuses, les porcelaines fines et les bibelots achetés dans les bazars lointains. Sur des colonnes de toutes les formes en marbres les plus variés, trônaient des dieux et des déesses mythologiques. Dans la chambre japonaise, véritable musée du pays du Soleil levant, des mousmés et des geishas, peintes sur les murs, semblaient réellement danser ou servir le thé et les bonbons à des convives assis sur des nattes. Des statuettes laquées polychromes, des estampes, des masques, des peignes ivoire et laque d’or, des brûle-parfums ornaient de nombreuses tablettes laquées ; des paravents, couverts de soie noire, représentaient des scènes aquatiques avec des oiseaux au milieu des roseaux tissés en fil d’or. Dans un coin, une pagode en ivoire formait un trio avec un vase en terre cuite et un tableau représentant Yamuba allaitant Kintoki. Des souvenirs de Chine voisinaient avec ceux du Japon. C’étaient des vases en bronze, des soucoupes et des tasses en porcelaine, des éventails peints, des sceptres laqués, des bijoux, des moulins à prières. Des tapis de Turquie ou de Perse ornaient les planchers ou pendaient aux murs.

« Le marchand, Maxime Morin, qui n’avait jamais voyagé et qui ne se sentait pas les mêmes goûts excentriques et exotiques que son voisin, s’était construit une très grande et très belle demeure en pierre d’un style simple, mais aussi luxueuse et confortable que possible où il trouvait tout le bien-être et tous les agréments de la vie moderne. Les appartements en étaient vastes et richement meublés avec goût. Un immense jardin entourait la maison sur trois faces. Les plates-bandes étaient toujours garnies des fleurs les plus rares et les plus riches. Plusieurs tonnelles, de formes variées, recouvertes de rosiers grimpants ou de clématites, occupaient le centre des plus grandes plates-bandes. Des roses-trémières, des glaïeuls, des pieds-d’alouette, par ordre de grandeur, faisaient cercle autour des arbrisseaux aux boules-de-neige. Les roses variées, les phlox, les reines-marguerites environnaient les hortensias. Les giroflées, les géraniums, les jacinthes, les mignonnettes et les œillets entremêlaient leurs fleurs et leur parfum. Autour des plates-bandes, des pensées aux couleurs vives et veloutées couraient en longues chaînes. Il y avait tant de variétés de fleurs que les amoureux qui en eussent connu le langage auraient pu se parler pendant des heures sans ouvrir la bouche.

« Le parterre de Gabriel Toinon n’était pas moins beau, moins riche et moins fleuri. Le goût d’exotisme de Gabriel Toinon lui avait fait élever au centre du parterre une pagode chinoise que recouvrait en partie une belle vigne. Les deux voisins, d’un accord mutuel, avaient élargi en forme de lac le petit ruisseau qui séparait leurs terrains respectifs. Un pont de forme japonaise enjambait ce lac minuscule.

« Souvent les deux voisins donnaient des fêtes champêtres auxquelles la meilleure société de Montréal était invitée. Le soir l’on se réunissait indifféremment dans les deux jardins éclairés a giorno. On en parcourait les allées au sable blanc, ou l’on se réunissait par groupes dans les tonnelles ou la pagode, ou l’on s’amusait, du pont japonais, des ébats des petits poissons emprisonnés dans le lac minuscule. Les plus amoureux allaient s’asseoir sur les bancs placés sur la berge élevée pour assister au lever de la lune dont le globe immense se mirait dans les flots du beau St-Laurent.

« Gabriel Toinon n’avait qu’un enfant, un fils qui reçut au baptême le nom de Michel. Cet enfant, c’était moi. De même Maxime Morin n’avait qu’une enfant une fille… Malgré mon jeune âge, je n’avais alors que huit ans, je me pris d’amitié pour l’enfant de notre voisin plus jeune que moi de quatre ans. Cette enfant me semblait très jolie. Elle avait de beaux cheveux blonds qui lui tombaient en grosses torsades sur ses petites épaules rondes. Elle avait de grands yeux d’un bleu velouté très brillant, un nez mignon, une petite bouche toujours souriante. Elle était toujours gentille. Sa voix avait déjà un timbre argenté. Sa démarche vive lui donnait un petit air de papillon qui voltige.

« Oh ! souvent, très souvent elle venait jouer avec moi dans les grands appartements de mes parents. Dans le salon japonais, elle me faisait asseoir sur des coussins qu’elle arrangeait confortablement devant une toute petite table laquée, et, imitant les petites mousmés peintes sur les murs, elle me versait, d’une théière minuscule qu’elle avait prise sur une étagère, une eau ambrée comme du thé et me donnait des bonbons acidulés ; puis, petite geisha, elle ébauchait quelques pas de danse et turlutait des chants qu’elle improvisait. Nous jouions souvent à cache-cache derrière les grosses colonnes, les grandes statues ou derrière les beaux tapis suspendus aux murs. Nous allions souvent nous asseoir sur le perron de la porte qui donnait sur la cour où picorait la gent ailée. Nous nous amusions à appeler les poussins encore tout couverts d’un fin duvet, et à leur donner à manger des miettes de pain mouillé dans nos petites mains. Nous riions aux éclats quand nous sentions le picotement des petits becs dans le creux de nos mains ; mais nous faisions la grimace et cependant nous n’osions pas retirer nos mains, quand la grosse mère des poussins s’en venait majestueusement, sous son plumage gonflé, voler, de son gros bec pointu et dur, la pitance de ses petits enfants. Nous avions peur et cependant nous étions contents parce qu’alors nous pouvions mettre plus facilement toute la nichée dans le tablier brodé de ma petite amie. Et puis c’était après le tour des canetons que nous mettions dans un grand bassin rempli d’eau claire pour les y voir jouer ou courir après les miettes de pain que nous leur jetions. Heureux temps des joies enfantines, comme il est passé depuis longtemps ! mais comme son souvenir est resté vivace !

« Je cherchais constamment toutes les occasions et tous les moyens de plaire à ma petite voisine que j’aimais tant. J’en eus une belle occasion. Mon père avait une belle chatte d’Espagne qu’il aimait beaucoup. Un jour, notre chatte eut une portée de cinq ou six chatons aussi beaux qu’elle. Mon père choisit celui qu’il voulait élever ; quant aux autres, il leur attacha au cou un bout de corde liée à une pierre pesante dans le but de les noyer. Je le regardais faire et j’avais de grosses larmes. « Pourquoi pleures-tu, me demanda mon père ? » — « Je voudrais en sauver un autre pour le donner à ma petite amie ». — « Choisis, me dit mon père ». J’en pris un en tout semblable à celui que mon père voulait élever. Je n’en dis rien à ma petite amie, et, quand les deux petits chats furent capables de boire du lait dans une soucoupe, j’allai chercher mon amie qui s’appelait, j’ai oublié de vous le dire, Andrée. Quand je revins avec elle dans la cuisine, la chatte avait le nez dans la soucoupe et les deux chatons y trempaient leurs petites pattes blanches de devant et y agitaient leurs petites langues pointues, pendant que leur petite queue battait joyeusement l’air.

« Je vois encore la mine curieuse de la petite Andrée. Elle était là debout, les mains derrière le dos, la tête basse, l’air sérieux, regardant avec envie ce groupe délicieux et vivant. Elle resta longtemps immobile et muette… « En veux-tu un, lui dis-je ? choisis-le ». — Elle se mit à sautiller et à battre des mains. Je crus qu’elle me sauterait au cou tant elle était contente. « Oh ! oui, oui, dit-elle ». Puis se jetant à genoux et s’asseyant sur ses talons, elle prit les deux petits chats dans ses mains caressantes et les approcha de ses deux joues où les petits nez laissèrent des grosses gouttes de lait. Cette petite Andrée, si fine, si caressante devait être un jour la mère de mon Andrée adorée qu’elle ne devait, hélas ! jamais caresser. »

À cet instant Michel prit la tête de sa fille Andrée entre ses deux mains et déposa sur ses belles joues un peu pâlies ce soir-là, de gros baisers en souvenir de son Andrée disparue.

« Les petits chats enrubannés, continua Michel, grandirent peu à peu. Un matin, ma petite amie, les yeux rougis par les larmes qui avaient coulé abondamment, le cœur gonflé, exhalant de gros soupirs, vint me raconter son gros chagrin. Sa belle chatte était partie furtivement la veille à l’heure du souper et elle n’était pas entrée pour se coucher comme d’habitude dans son panier moelleux. Andrée avait pleuré toute la nuit d’entendre sa chatte au dehors se plaindre comme un enfant qui souffre beaucoup ou qu’on châtie cruellement, et pousser parfois des cris de désespoir ou de rage. Pauvre petite Andrée ! elle aurait bien voulu se lever, descendre, ouvrir la porte et appeler sa chatte ; mais elle avait trop peur ; il faisait si noir et puis l’autre gros chat pouvait bien être enragé.

« De ces souvenirs, de ces scènes de notre enfance qu’une odeur, un regard, un son et que sais-je, me rappellent ou me suggèrent je pourrais faire de grands livres que je relirais sans cesse. Vous en retracer d’autres vous intéresserait moins que moi. Laissez-moi vous dire que, pour la petite Andrée et moi, comme pour les autres enfants, les jours passaient vite, les semaines s’écoulaient rapidement et les années fuyaient, emportant des plaisirs, en créant d’autres et consolidant de plus en plus notre amitié mutuelle. Quand le temps de l’école fut arrivé, j’allais conduire Andrée jusqu’à la porte du couvent, puis je rentrais moi-même à l’autre école. Après la classe, je sortais toujours le premier pour courir au-devant de ma petite amie qui m’attendait toujours. Je portais ses livres enveloppés dans une flanelle verte. Souvent je l’aidais à faire ses devoirs, mais hélas ! ils étaient moins bien alors. Les jours de congé, nous les passions toujours ensemble, à la fin de l’été, tantôt à cueillir les beaux fruits encore suspendus aux branches des pommiers et des pruniers, tantôt à pêcher les petits poissons que nous attirions près du pont japonais en leur jetant des miettes de pain ; à l’automne, à couper les dernières fleurs de nos jardins ou à arracher les plants pour les rentrer dans les serres qui répandaient déjà une douce chaleur ; pendant l’hiver, nous aimions glisser dans nos traînes sauvages ou patiner, montés sur ces anciens patins que nous vissions sur le talon de nos bottines. La neige disparue au retour du printemps, lorsque l’herbe reverdissait, que les arbres fruitiers refleurissaient, nous aimions, armés de nos petites bêches, suivre nos jardiniers et creuser comme eux la terre et la préparer à recevoir les plantes qui entr’ouvraient déjà leur corolle dans nos serres. Nos parents étaient heureux de notre bonheur, heureux de constater notre amitié toujours grandissante.

« Le temps du pensionnat étant arrivé, Andrée fut placée dans un grand couvent à Montréal, et moi j’entrai dans un collège classique de la même ville. Nos adieux furent touchants, et tous les deux nous avons pleuré pendant les embrassements que nos parents nous permirent ce jour-là, comme si jamais nous n’avions pris à la dérobée la liberté de nous embrasser. Nous nous écrivions souvent en cachette des maîtres et des maîtresses. Un intermédiaire charitable, qui ne nous a jamais vendus, nous portait nos billets doux et en retour nous lui donnions les boîtes de chocolats que nos parents nous apportaient. Les années de pensionnat furent les plus longues ; l’ennui était pénible, bien cruel. Les congés ne revenaient pas souvent, nous semblait-il. Les vacances étaient bien courtes.

« Au dortoir du collège, j’avais eu le bonheur de faire placer mon lit près d’une fenêtre d’où j’entrevoyais le toit du couvent où pensionnait ma petite amie. Le soir, je me hâtais de me dévêtir pour m’accouder à la fenêtre. Pour détourner l’attention du maître du dortoir, je prenais un livre dans lequel je feignais d’étudier. Mes lèvres remuaient sans cesse en marmottant des mots qui n’étaient nullement dans mon livre. C’était un monologue que mon cœur et mon âme adressaient à travers l’espace à celle qui dormait peut-être, mais que je voyais, en imagination, éveillée et m’écoutant. Quand le maître passait et fermait les volets, je me levais furtivement et je les entr’ouvrais espérant toujours y voir ma petite amie par la toute petite fente ; et, couché, je regardais encore pour y entrevoir au moins les étoiles, croyant y retrouver, comme dans un miroir, l’image de celle qui allait remplir mes rêves.

« Andrée sortit du pensionnat quelques années avant moi. J’en fus très heureux, car elle venait souvent par la suite, les jours de parloir, avec ma mère, passer l’heure de la récréation avec moi. Elle m’apportait chaque fois des bonbons, des chocolats, des gâteaux, et nous échangions furtivement nos lettres d’amour. Pendant la dernière année de mon cours, Andrée fut plus assidue que jamais ; tous les jours de congé, elle venait me voir, soit avec mon père, soit avec ma mère. Elle était alors dans tout l’épanouissement de sa beauté. Les toilettes, dont elle savait choisir les couleurs et les modes avec un goût inné et remarquable, rehaussaient l’éclat de son teint et la tournure de sa taille. Ses grands yeux bleu foncé faisaient ressortir davantage l’or de ses cheveux crêpés. Sa démarche élégante, son port majestueux l’avaient fait surnommer la reine du parloir. Elle était admirée de tous les collégiens. Toutes les mères, qui la voyaient, la désiraient pour leurs fils ; et plus d’un de mes compagnons jalousait mon bonheur. Maintes fois des élèves se rendaient au parloir sans y être appelés, dans l’unique but de la voir et de la contempler. Un jour, un condisciple envieux et chagrin surprit l’échange de nos lettres. Il se hâta de sortir du parloir avant moi et courut en avertir le maître de discipline qui vint au-devant de moi et me demanda ma lettre avant même que j’aie pu en connaître le contenu. Je fus bien obligé de la lui donner. Mais heureusement ce jour-là, était-ce pur hasard, la lettre ne contenait rien de répréhensible aux yeux du cerbère. Tout de même je reçus une semonce des mieux épicées, avec un avis de surveillance des plus étroites. Nous étions à la fin de l’année et je n’en perdis que quelques billets affectueux. J’étais plus ou moins studieux, mais dans les concours la chance me favorisait souvent, aussi m’arrivait-il quelquefois de remporter quelques prix à la fin de l’année, et alors quelle joie pour Andrée de me couronner et quel orgueil pour moi de courber la tête pour recevoir les feuilles de laurier des mains de la plus belle des jeunes filles, et comme j’étais envié par tous mes camarades !

« Toutes nos vacances s’écoulaient dans un bonheur parfait. Parfois, comme deux grands enfants, nous courions les champs, après la fenaison, pour y cueillir les fraises à la saveur si douce, ou nous allions à l’orée du bois à travers les arbrisseaux manger des bluets et des framboises ; puis nous en emplissions des petits seaux que nous apportions à la maison pour manger ces beaux fruits frais avec de la crème et du sucre d’érable. Parfois, à travers les prairies en fleurs, nous allions cueillir les marguerites pour en effeuiller les pétales et connaître notre amour mutuel ; puis nous revenions au village avec de gros bouquets composés uniquement de fleurs sauvages. Pendant les récoltes, nous allions souvent dans les champs fraîchement fauchés ; nous nous tressions des couronnes avec les épis dorés du blé ou de l’orge, et nous aidions, comme deux maladroits ou deux distraits, à relever les gerbes couchées. Parfois nous allions nous asseoir au pied d’un orme ou d’un érable, et nous lisions à haute voix et tour à tour quelque pièce de vers ou quelque roman ; parfois nous allions le long du ruisseau faire de grandes marches ou nous asseoir sur quelque pierre tout au bord pour en entendre le murmure en nous reposant. Le soir, quand la température était belle, nous faisions de longues promenades sous les grands arbres, ou dans ma chaloupe nous nous laissions aller au fil de l’eau sur le beau fleuve ; nous contemplions la lune ou les myriades d’étoiles de la voie lactée. Pendant les soirées pluvieuses, nous restions à la maison, soit chez mon père, soit chez les parents de mon Andrée. Nous causions, nous lisions dans le même livre, commentant les pages les plus remplies d’amour ou nous faisions de la musique. Je me mettais au piano et j’accompagnais Andrée qui chantait des romances d’une voix si douce qu’on aurait pu en goûter le charme pendant une nuit entière.

« Après mon cours classique, nous passâmes nos dernières vacances au bord de la mer sur la plage la plus belle et la plus achalandée des États-Unis. Nos deux familles, celle de mon Andrée chérie et la nôtre, s’y étaient donné rendez-vous. C’était nos premières vacances hors de Montréal et loin de notre village que nous trouvions si beau, loin des bords du St-Laurent dont nous contemplions avec tant de joie les flots rapides du haut de la berge où nous aimions tant nous asseoir, le jour, à l’abri du soleil, sous les grands ormes feuillus, ou le soir sous les tonnelles recouvertes de clématites ou de vignes. Nos yeux étaient si repus des beaux panoramas qu’offrent notre grand fleuve et les charmantes campagnes qui le bordent, que nous croyions toujours ne jamais rien voir de plus délicieux, rien qui put inspirer autant de poésie et réveiller autant de sentiments d’amour. Nous avions grandi dans notre petit village tout rempli des souvenirs de nos jeunes années, nous y avions passé tant de si belles vacances que nous en avions presque la nostalgie avant même de le quitter pour quelques jours.

« Quand nous arrivâmes sur cette plage étrangère, le train entrait en gare en retard de quelques heures. La grande voiture de l’hôtel nous conduisait, à travers les rues ténébreuses, à la porte de l’hôtel. Pendant que nos parents inscrivaient leurs noms dans le registre, nous nous dirigions, Andrée et moi, vers la large véranda à peine éclairée par quelques veilleuses électriques. C’était si bon respirer l’air aux effluves salins, après une journée entière passée dans un train surchauffé, que nous nous assîmes dans les larges fauteuils berçants. Le silence n’était interrompu que par le murmure du flot qui se roulait sur le sable en traçant de longues traînées phosphorescentes. Nous causâmes longtemps à voix basse pour ne pas éveiller les hôtes et surtout pour que personne n’entendît les paroles que déjà un amour plus profond nous suggérait. À l’horizon, loin, très loin, le ciel s’éclaircissait. La scintillation des étoiles commençait à diaprer le firmament de bleu argentin ; et, tout à coup, à l’est, semblant sortir de l’onde plombée, apparaissait un tout petit arc incarnat qui montait rapidement en s’élargissant et répandant tout autour des tons de feu, de cerise et de rose. On eût dit une aurore à minuit. Nous regardâmes longtemps en silence la lune se lever et monter dans cette nuit mystérieuse. Nous en contemplâmes longtemps la longue traînée des reflets tremblotants sur l’onde qui changeait à tout instant de couleurs. Le sommeil fuyait devant tant de beauté que nous admirions pour la première fois. Nous aurions passé la nuit entière à rêver tout éveillés.

« Le lendemain, quand je m’éveillai, le soleil était déjà haut et ses rayons, tombant obliquement, miroitaient sur la surface de la mer qui en renvoyait les reflets brillants sur le plafond de ma chambre où ils se jouaient en trépidations rapides. Je me levai et m’accoudai à ma fenêtre pour admirer presque en extase ces jeux dont la nature est si prodigue. C’était ma prière du matin au Dieu qui a fait la nature si grandiose et toujours si attrayante. Que les poètes ont raison de chanter éternellement le sable blanc de la plage, l’eau verte ou bleue de la mer, les feux du soleil, l’éther du firmament qui empruntent tant de couleurs et d’aspects variés.

« La mer, au début du flux, roulait de grosses vagues qui venaient se briser en paquets d’écume blanche sur la plage déjà couverte par les centaines de baigneurs qui attendaient avec impatience la marée haute pour aller se jouer dans les flots plus agités. Je me hâtai de descendre et d’aller chercher ma petite Andrée pour jouir en curieux des scènes multiples, cocasses et parfois scabreuses qu’offre une plage à l’heure du bain. Ici et là, en maillot écourté, des baigneurs isolés, étendus sur le dos, se chauffaient, véritables lézards, aux rayons ardents du soleil. Des jeunes gens des deux sexes se jouaient sur le sable ou s’y ensevelissaient complètement. De jolies baigneuses, modèles vivants, qui n’allaient jamais à l’eau dans la crainte de perdre leur beauté avec leur fard et leur élégance dans l’affaissement des plis ou des falbalas de leur toilette sous le poids de l’eau salée, se pavanaient, dans leurs costumes élégants et riches, sous des parasols en tulle ou en dentelle dont la transparence laissait filtrer les rayons brillants du soleil qui frappaient leur figure de poupée et en faisaient ressortir les peintures vives ou la poudre blanche. D’autres, non moins belles, en maillot ajusté, court du bas et du haut, étalaient leurs formes parfaites dont elles paraissaient à juste titre s’enorgueillir. Celles-ci se plongeaient souvent dans la vague écumante pour en ressortir comme des sirènes plus attrayantes encore. De grosses femmes, aux seins énormes et ballants, aux hanches flottantes, vêtues d’une robe de couleur sombre et fortement serrée à la taille, faisaient craindre un débordement de la mer au moment où elles y entraient. Des hommes courts, à la panse rebondie soutenue par des jambes trop fines, s’enveloppaient dans les larges plis de leur robe de bain ; d’autres, émaciés et d’une longueur de perche, dans leur maillot flottant, ressemblaient à des pavillons en berne. Des enfants presque nus, accompagnés de leurs bonnes, creusaient des petits canaux dans le sable, élevaient des monticules ou façonnaient des forteresses que la vague nivelait rapidement à leur grande joie. Des chiens de toutes les races et de toutes les tailles prenaient leurs ébats, courant ici et là, effrayant les enfants ou sautant aux jambes des baigneurs craintifs. Des petits ânes harnachés promenaient sur leur dos des enfants ébahis ; une petite voiture jaune en forme de peanut (arachide), traînée par un mulet et un âne attelés en tandem, crissait sur le sable cependant que son propriétaire s’égosillait à vanter sa peanutine. Les badauds, un sac de papier graisseux à la main, se promenaient en mangeant des pommes de terre frites ou du popcorn. Enfin c’étaient des centaines et des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, de nationalités différentes, en des costumes variés, depuis un peu plus que le pagne jusqu’à la toilette complète et même la fourrure, qui se faisaient brûler par le soleil pour le simple plaisir d’acquérir un teint basané.

« J’avais donné rendez-vous sur cette plage à mon ami le plus intime, confrère de classe, mon émule le plus redoutable dans nos compositions au collège. J’estimais beaucoup et j’aimais beaucoup cet ami. Nous étions des compagnons inséparables. Je croyais son amitié aussi sincère que la mienne. Vous l’avez tous connu étudiant ; c’était Jean Roy. Vous savez comme je lui restai attaché pendant toute notre cléricature. Je l’aidai souvent de ma bourse ; souvent je le tirai de mauvais pas. M’était-il aussi fidèle et sincère qu’il le paraissait ?

« Nous revenions, Andrée et moi, vers l’hôtel après avoir parcouru la plage d’un bout à l’autre pour jouir de ses spectacles amusants. Sous les arches de la jetée qui s’avance dans la mer en une longue promenade, bordée d’un côté par de nombreuses baraques qui abritent une infinité de petits commerces, nous rencontrâmes notre ami Jean Roy. Il venait à peine de descendre du train, qu’il parcourait déjà la plage en dilettante. Amateur passionné de la beauté sous toutes ses formes, il la recherchait partout ; dans la musique qui satisfaisait son esprit et le faisait rêver ; dans la littérature et la poésie qui nourrissaient son âme et l’élevaient à des hauteurs sublimes ; dans la peinture qui récréait ses yeux ; dans la nature, avec ses grands arbres, ses bosquets, sa verdure, ses fleurs, qui lui prouvait la puissance de son créateur ; mais surtout dans la plastique de la femme qui aiguisait l’appétit de ses sens. Les mains derrière le dos, il déambulait lentement à travers les différents groupes de baigneuses tout comme s’il eût été un artiste cherchant quelque type à modeler ou à croquer. Quand il nous aperçut, il poussa un cri de joie et cessa pour un moment de lorgner les jolies sirènes qui s’enfonçaient dans la vague écumante ou qui en sortaient en s’enroulant autour de la taille les longues algues que le flux leur avait apportées.

« Nous nous dirigeâmes tous trois vers l’hôtel où Jean Roy prit sa chambre près des nôtres. Nos vacances à trois furent une longue série de jours heureux. Parfois nous visitions les villes environnantes ; tantôt nous prenions de longues marches sur la plage ou dans les campagnes ; tantôt nous allions jouir, à bord de quelque yacht léger, des plaisirs de la pêche en pleine mer où les mouettes blanches nous suivaient de leurs cris aigus ; tantôt, l’avant-midi ou l’après-midi, nous entrions dans les grandes salles remplies de patineurs qui faisaient un vacarme infernal avec leurs patins à roulettes, soit dans les salles où les trop nombreux danseurs accouplés piétinaient sur place faute d’espace pour montrer leur habileté ou leur agilité dans l’art chorégraphique. Ces danseurs ressemblaient à des marionnettes que l’on fait sauter au bout d’une ficelle.

« Oh ! que j’ai été aveugle dans ma jeunesse de croire à l’amitié franche d’un ami quand une amie, qui m’était sincère, aurait dû posséder à elle seule tout mon cœur dans ses moindres cellules jusqu’au tréfonds. J’étais moi-même si franc, si sincère dans mes deux amitiés que je n’aurais jamais pensé que l’hypocrisie pût se faufiler entre deux âmes sous le masque de la vérité, en empruntant les sentiments les plus délicats du cœur. La première ombre de la fausseté et de la trahison aurait dû m’ouvrir les yeux ; mais la naïveté d’une âme noble, qui ne voit jamais le mal sous les apparences du beau et du bon, me voila complètement le peu de lumière qu’un plus clairvoyant en amour eût tôt entrevue. Un soir nous étions, tous trois, assis dans les grandes berceuses de la véranda, regardant les vagues déferler jusqu’au pied du mur de revêtement de la terrasse. Au loin, de gros paquebots, crachant d’immenses nuées de fumée, se balançaient au gré de la mer en furie. Ils fendaient les flots courroucés, apparaissant ou disparaissant tour à tour. Le ciel de ce côté était encore clair comme si un immense miroir y eût renvoyé par-dessus les nuages les derniers rayons de la lune que la tempête, s’amoncelant vers l’ouest, nous cachait. De longs éclairs zigzaguaient la noirceur au-dessus de la terre. Nous rappelions les souvenirs de notre enfance, du collège ou du couvent ; nous nous réjouissions déjà des études que mon ami et moi devions entreprendre à l’automne.

« Nous veillâmes très tard, bien à l’abri sur la véranda, malgré la tempête qui sévissait avec rage. Le vent impétueux courbait les arbres, fouettait la pluie qui tombait à torrent, soulevait des vagues énormes qui s’abattaient en paquets sur la terrasse de l’hôtel. Les éclairs déchiraient à tout instant les gros nuages qui roulaient incessamment des éclats de tonnerre épouvantables. Dans ce vacarme des éléments déchaînés, il nous semblait être plus en sûreté sur la véranda que dans les chambres de l’hôtel qui craquaient comme le navire dans une mer houleuse ; et puis il nous semblait vivre ces descriptions de la tempête que nous ébauchions dans nos compositions littéraires au collège. C’était enfin le comble des désirs de notre imagination qui souhaitait déjà depuis longtemps éprouver les sensations d’une vraie tempête, voir les flots courroucés s’élever en montagne, se creuser en abîme, voir les ailes traînantes des nuages sombres toucher la cime blanchie des vagues écumantes. Quelle nuit infernale et cependant quel spectacle grandiose !

« Enfin la tempête se calma et ce n’est qu’alors que nous nous décidâmes à rentrer à l’hôtel. Je conduisis Andrée jusqu’à la porte de sa chambre. Je déposai un gros baiser sur la main qu’elle me présentait et je lui dis à mi-voix, croyant n’être pas entendu de mon ami : « demain de bonne heure, j’accompagne mes parents à la ville voisine où quelque affaire pressante les appelle. Nous serons de retour dans l’avant-midi. » Hélas ! mon ami, qui était tout oreille et tout yeux, avait entendu mes paroles et vu le baiser.

« Le lendemain à mon retour, je cherchai ma petite amie. « Elle était partie en voiture, me dirent ses parents avec Monsieur Roy pour une courte promenade dans la campagne. » J’attendis longtemps leur retour. Je m’impatientais de leur retard ; je m’inquiétais ; je m’ennuyais déjà de l’absence de ma douce amie. Je ne tenais plus en place ; j’arpentais à grands pas la véranda. Il me semblait sentir pour la première fois les morçures venimeuses du serpent de la jalousie. C’était l’heure du bain ; je parcourus la plage, examinant effrontément les groupes qui s’amusaient sur le sable brûlant, bousculant sans les regarder ceux que je rencontrais dans ma précipitation à rechercher celle que je croyais déjà perdue. Enfin j’allai me placer à la tête de la jetée devant les baraques des petits Japonais, où l’on jouait avec des boules sur des tables percées de trous numérotés qui font gagner quelquefois des brimborions. Je restai longtemps là, le dos appuyé à une des cabanes d’où mes regards plongeaient sur la rue principale dans l’espoir de revoir bientôt les deux fugitifs. J’envisageais inutilement les promeneurs qui passaient en foule devant moi.

« L’odeur de la friture, se dégageant d’une baraque à quelques pas de là me torturait l’estomac et cependant je ne me sentais pas le goût de manger quoi que ce soit, tourmenté que j’étais par l’inquiétude qui me rongeait l’âme et le cœur. Tout de même je m’approchai de cette baraque à la devanture largement ouverte. Je m’assis sur un siège fait d’une rondelle en métal, montée sur une longue tige de fer vissée dans le plancher. En face du comptoir je me décidai de demander quelque chose, non pas tant pour apaiser les tortures de mon estomac que pour satisfaire ma curiosité et mon impatience en essayant de retrouver dans la foule qui passait ceux qu’il me tenait tant au cœur de revoir. Au fond de la cuisine, grande comme ma main, un marmiton quelconque jetait des morceaux de pâte tournée en brioche ou en anneau dans de grandes marmites chauffées au pétrole. La graisse, qui y bouillait en pétillant, s’évaporait en un nuage crasseux qui se collait aux parois de la cabane qui en était devenue toute noire. Le marmiton sortait, au bout de sa longue fourchette en étain, des fritures dégouttantes de graisse à odeur de graillon. J’avais demandé pour la forme une tasse de café et un hot-dog, fait d’un bout de saucisse rôtie sur une plaque d’acier rougie et placée en sandwich entre les deux moitiés d’un petit pain fendu. Je pris beaucoup de temps à boire ma tasse de café ; quant à mon hot-dog, je l’engouffrai dans la gueule d’un chien qui me passait entre les jambes. La foule circulait toujours et je ne voyais pas revenir mes amis.

CHAPITRE V

NAISSANCE DE L’AMOUR

« Pour la première fois j’éprouvais pour Andrée un sentiment tout autre que ceux que j’avais ressentis jusqu’à ce moment là. Elle avait été dans le tout jeune âge la seule petite voisine avec qui je pusse jouer et m’amuser. Je n’avais ni frère, ni sœur ; elle non plus. Les enfants des autres voisins demeuraient trop loin pour que nous pussions les connaître et les fréquenter, et puis nos parents n’admettaient pas le premier venu dans leur intimité. Malheureusement ma mère m’élevait comme une petite fille et il me semblait que j’étais naturellement la petite compagne d’Andrée. Ma mère allait souvent à Montréal pour consulter les cahiers de modes et acheter de jolies étoffes pour me faire de belles toilettes qu’elle confectionnait elle-même adroitement et avec goût ; j’eusse été une petite fille qu’elle n’aurait pas mis plus d’orgueil à m’habiller. Un jour, j’avais tout au plus cinq ans, elle m’amena à la grand’messe dans le seul but, je crois, de satisfaire son orgueil. J’étais mis comme une petite princesse, ou au moins comme un petit prince de l’ancien temps. Je portais une jupe courte en plaid par-dessus un caleçon en dentelle, une chemise en satin blanc, avec beaucoup de dentelle au col et aux poignets, un boléro en velours bleu foncé bordé d’une soutache en fil d’or, des chaussettes écossaises, des souliers vernis et un bérêt en velours bleu. Ma mère fut heureuse ce jour-là, et moi, orgueilleux comme un petit paon, car j’étais le point de mire de tous les yeux éblouis des villageois et des campagnards. Et quand je fus grandelet ma mère mettait encore de la dentelle sur le devant de mes chemises. Jusque-là j’avais été la petite compagne d’Andrée avec cette amitié qu’ont les bébés pour les bébés.

« Nous grandissions, Andrée et moi, toujours ensemble, comme des compagnons, des camarades ou deux petites sœurs du même âge. Quand le pensionnat nous sépara, les mêmes sentiments de camaraderie, fortifiés par une plus franche amitié, nous unissaient encore de plus en plus. Nous avions l’un pour l’autre cet attachement qui unit inséparablement deux jeunes gens que les mêmes goûts et les mêmes études font vivre côte à côte dans une même classe de collège pendant six ou huit années. Jusque là j’avais aimé Andrée comme j’aimais Jean Roy, mon ami, d’une amitié franche qui fait frères deux cœurs éprouvant l’un pour l’autre une affection qui peut aller jusqu’au sacrifice du moi, ou qui fait sœurs deux âmes jeunes qui n’ont jamais connu d’autres.

« Tout à coup ne plus voir ma camarade, la savoir peut-être suspendue au bras d’un autre jeune homme, fût-il mon meilleur ami, éveilla en moi des sentiments que je n’avais pas encore éprouvés, des idées nouvelles qui allaient me tenailler, me torturer l’esprit. C’était l’amour qui s’éveillait et je ressentais déjà les atteintes de la jalousie avant même d’en avoir connu les feux. Las de voir passer la foule et de ne pas retrouver celle que je cherchais inutilement avec tant d’âpreté, j’allai m’asseoir à l’autre bout de la jetée, près de l’entrée de la grande salle des jeux de hasard, bien au-dessus de la mer. Accoudé à la balustrade, je regardais avec tristesse les danses désordonnées, les gambades, les sauts, les plongeons et les culbutes des baigneurs dans les vagues écumantes. Les cris de joie, d’étonnement, de stupeur ou de peur, s’entremêlant en une cacophonie comique, me déchiraient le cœur. Les centaines d’êtres humains des deux sexes et de tous les âges, qui s’amusaient à qui mieux mieux dans l’onde amère ou sur le sable jaune, me laissaient complètement indifférent, m’affligeaient même. Les modèles vivants, aux brillants costumes, qui se pavanaient sur la plage d’un pas indolent, la tête haute, d’un air suffisant, avec une pose de regardez-moi, me choquaient. C’en était trop ; mon isolement d’un jour dans une foule énorme, me pesait déjà sur l’âme. Je me levai et me dirigeai vers l’hôtel.

« Andrée et Jean Roy arrivaient en même temps que moi. Ils étaient partis le matin en voiture ; ils revenaient le soir en tramway. Pauvre petite Andrée, elle paraissait fatiguée, inquiète, inquiète de l’inquiétude qu’elle avait pu causer à ses parents et à moi par son absence prolongée. Elle était partie pour quelques heures et sa promenade avait duré beaucoup plus qu’elle n’aurait désiré. Le matin elle n’avait fait qu’obéir à ses parents qui la suppliaient d’accepter l’invitation de Jean. Comme elle le regrettait maintenant. Un accident à la voiture avait failli lui coûter la vie. Jean, la voyant saine et sauve, avait prolongé volontairement et insidieusement sous différents prétextes cette promenade qu’elle n’avait entreprise que malgré elle. Les réticences de ma chère Andrée et ses gros soupirs auraient dû, dès ce moment, me dessiller les yeux ; mais j’aimais tant mon ami Jean et j’avais tant confiance en son amitié que pas un instant je n’eus la moindre idée des dangers qu’avait courus ma petite amie que j’aimais maintenant plus que tout au monde. Ce n’est que plusieurs années après cette journée que mon Andrée chérie me dévoila la perfidie de Jean. Dès ce moment, si j’avais été plus perspicace, j’aurais pu me douter que la journée ne s’était pas passée sans incident désagréable pour ma chère Andrée, car Jean s’esquiva, ce soir-là, sous prétexte de rejoindre un ami qu’il avait entrevu. Contre ses habitudes, il nous laissa seuls, Andrée et moi.

« Nous en fûmes heureux tous les deux et nous passâmes ensemble une des plus belles soirées de notre vie. Tout d’abord, et malgré sa fatigue apparente, Andrée me proposa de faire une marche sur la plage presque déserte. Elle avait tant de choses à me dire qu’il lui semblait que, suspendue à mon bras et plus près de moi, elle aurait plus d’éloquence et que l’inspiration lui serait plus propice. La vague houleuse s’était apaisée ; la marée, au reflux, découvrait le beau sable blanc de la plage tout imprégné de sel et de phosphore qui lui donnaient une apparence de poussière de diamant. Une brise douce et fraîche, soufflant de la terre, embaumait l’air des parfums s’exhalant des jardins qui ornaient les environs des hôtels et des cottages. Quelques rares mouettes, dans leur vol attardé, cherchaient encore à apaiser leur appétit vorace à travers la transparence de l’onde. Le crissement du sable marquait la cadence de nos pas. Nous allions lentement, absorbés dans nos pensées, nous croyant absolument seuls sur la plage, attendant anxieusement l’un et l’autre l’aveu qui enflammait nos cœurs, qui brûlait nos lèvres. Tout à coup, Andrée s’arrêta ; elle me saisit le bras de ses deux petites mains potelées, et me regardant de ses beaux grands yeux bleus qui brillaient d’une flamme plus vive que jamais, elle soupira d’une voix toute douce : « Michel ! Michel ! » Nom et accent que je compris plus que je ne les entendis… Pauvre Andrée ! elle n’eut plus la force de murmurer les autres mots qui expirèrent dans sa gorge. Elle pencha sa belle tête aux cheveux dorés sur mon épaule. C’était l’aveu muet de son grand amour pour moi. Affolé et incapable de contrôler les mouvements de mon cœur, je lui fis moi-même l’aveu de ma passion naissante en la saisissant dans mes bras et en déposant sur ses lèvres toutes chaudes un baiser ardent et prolongé…

« Nous marchâmes longtemps sur la plage. Le crépuscule donnait au panorama des teintes bleuâtres lorsque nous revînmes sur nos pas. Mûs tous deux par une pensée pieuse, nous prîmes au retour la rue principale du village, bordée d’un côté par des hôtels et de l’autre par de petites boutiques de marchands de tabac, de fruits ou de bibelots. Tout au haut de la côte, à la croisée des chemins, à gauche, nous étions en face de l’église. Ce temple de Dieu, tout petit, tout mignon, domine le village de son toit en bardeaux rouges et de la flèche de son clocher ajouré d’où s’échappe, si chère au cœur du chrétien, cette voix qui l’appelle à la messe le matin, à la prière le soir, et qui l’invite si dévotement à incliner la tête à l’angélus. Le son de cette cloche, chantant l’angélus, me semblait l’écho lointain de la voix d’airain du clocher de mon village. Même son, même harmonie qui réveillaient en moi les beaux souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse.

« Nous entrâmes dans la petite église. L’odeur de la cire fondue, le parfum de l’encens qui s’en répandaient jusqu’au dehors nous y invitaient. Il y régnait une lumière douce, reflet du croissant de la lune. Le sacristain éteignait sur l’autel les nombreux cierges d’où s’échappaient encore des ondes chaudes qui montaient vers la voûte. Des âmes pieuses déposaient des aumônes dans le tronc de Saint-Antoine ; quelques-unes se prosternaient devant les stations du chemin de croix, et d’autres, assises dans les bancs, égrenaient dévotement leur chapelet ou se livraient à de pieuses méditations. Seul le pépiement de quelques petits oiseaux, encore éveillés sur les branches qui se jouaient en face des vitraux entre-bâillés, jetaient une note claire dans ce grand recueillement ; c’était la prière du soir de la gent ailée. Nous nous agenouillâmes dans le dernier banc et nos cœurs se confondirent en une même invocation, une même prière. Petit à petit les dévots sortaient ; le vide se faisait dans la petite église ; le silence grandissait ; les ombres s’élargissaient ; les cierges s’éteignaient un à un ; enfin seule la lampe du sanctuaire jetait sa lumière vacillante qui ne s’éteint jamais. Andrée et moi, dans un mouvement instinctif, nous nous donnâmes la main ; nous murmurâmes des paroles sacrées ; c’étaient nos fiançailles que nous scellions au pied des autels où seul Dieu nous servait de témoin.

« Nous passâmes encore quelques jours au bord de la mer. Nous faisions de longues marches sur la plage quand la marée baissait, ou nous nous asseyions, à l’heure du bain, sur quelque butte de sable que le vent ou la vague avait élevée. Nous étions presque toujours seuls ; Jean nous accompagnait rarement depuis la promenade accidentée. J’en étais étonné, mais je n’en étais que plus heureux, parce que j’avais à moi seul mon Andrée chérie à qui je pouvais exprimer plus à l’aise tous les sentiments de mon cœur toujours croissant. Quand parfois j’insistais pour que Jean nous accompagnât, Andrée ne se plaçait plus entre lui et moi comme elle avait l’habitude de le faire auparavant ; elle ne se suspendait plus à nos bras comme autrefois. À mon bras seul je la sentais s’accrocher plus fortement comme si j’eusse été désormais son seul soutien. Elle paraissait fuir Jean qui semblait n’avoir plus une place égale à la sienne dans mes affections et mon cœur.

« À la fin de l’été, nous étions revenus dans notre beau petit village du Canada. Les horizons n’étaient plus aussi étendus. Le matin, le ciel ne s’inclinait plus sur les flots que le soleil levant rougissait en longue traînée de sang vermeil. Ici c’était le ciel et la cime de monts qui se doraient des premiers feux de l’astre matinal. La vague courroucée de l’océan ne jetait plus l’écume de sa rage sur la plage ; mais l’onde tranquille du St-Laurent baisait mollement des rives verdoyantes où l’on voyait paître les nombreux animaux de la ferme. Le panorama n’était plus aussi grandiose, c’est vrai, mais il n’en était pas moins beau. La voix d’airain qui chantait l’angélus à travers le clocher n’était plus seulement l’écho prolongé d’une voix que l’on croit reconnaître. Oh non ! c’était la voix si sympathique qui parle dans le clocher du village natal ; rien de pareil, rien d’aussi beau. Plus de plage où faire de longues marches ; plus de large véranda où causer le soir, mais de belles allées où se promener au milieu des milliers de fleurs qui embaumaient l’air de leurs parfums variés ; mais le petit pont japonais d’où nous avions si souvent contemplé les petits poissons qui se poursuivaient dans leur course amoureuse ; mais les délicieuses tonnelles où logent les amours et que percent les rayons du soleil comme des sourires qui nous viennent du ciel. Nous n’aimions plus la plage trop bruyante et trop encombrée ; il nous fallait la tranquillité du jardin, le repos des tonnelles, l’ombre des grands érables pour nos amours.

« Cependant mon ami Jean Roy prolongeait, je crois fermement aujourd’hui, sa promenade au loin dans le but de bien méditer la vengeance qu’il réservait à la froideur d’Andrée. Il voulait laisser au temps d’adoucir le ressentiment d’Andrée, et de calmer ses appréhensions. Il croyait sincèrement que la froideur d’Andrée pour lui se fondrait dans les délices de l’amour qu’elle éprouvait pour moi et qu’à son retour il retrouverait une Andrée oublieuse. La politesse exquise et la bonne éducation d’Andrée lui avaient trop laissé croire à une intimité apparente qu’elle ne lui avait manifestée qu’en considération de l’amitié qui existait entre lui et moi.

« Les vacances étaient finies, les cours de médecine allaient s’ouvrir. Je reçus une lettre de Jean m’annonçant son retour à Montréal depuis quelques jours et la bonne fortune qu’il avait eue de trouver une pension où nous aurions nos chambres voisines. Absolument ignorant de l’indélicatesse de mon ami, je fus heureux d’apprendre cette nouvelle qu’il m’annonçait dans une lettre charmante aussi remplie des sentiments les plus délicats que des marques du plus sincère attachement. Après quelques allusions à nos plaisirs des vacances, il m’exprimait, en termes touchants, le bonheur qu’il ressentait déjà de recommencer cette vie d’intimité et d’amitié que nous avions coulée au collège, espérant qu’elle nous serait encore plus agréable parce que les plaisirs du monde et la liberté de la vie d’étudiant offriraient de nouveaux attraits et de nouveaux liens. Dans sa longue lettre, il me racontait tous les plaisirs qu’il avait eus après mon départ de la plage ; il m’énumérait toutes les nouvelles connaissances qu’il avait faites et même ses quelques conquêtes en amour. Sa missive remplissait six grandes pages d’une écriture fine et serrée qui commençait tout au haut de la première page et se terminait tout au bas de la dernière, laissant à peine l’espace suffisant pour y tracer le nom de Jean. On n’aurait pas pu y mettre un mot de plus dans les six grandes pages. Je m’en étonnai un peu parce que je n’y trouvai aucun bon mot pour Andrée ; tout de même je m’en consolai aisément parce que je ne voulais plus croire qu’un autre que moi pût penser à l’objet de mon amour que je voulais à moi seul. J’étais déjà jaloux et je ne montrai pas cette lettre à mon amie de peur de lui rappeler le souvenir de Jean.

« Pendant les derniers jours des vacances, Andrée et moi, nous nous quittions à peine. De bonne heure, le matin, nous nous réunissions avec la plus grande joie comme si nous ne nous étions pas vus depuis longtemps ; le soir, tard, nous nous disions au revoir comme si nous nous séparions pour toujours. Tout le jour nous étions ensemble à parcourir les jardins pour y cueillir des fleurs dont nous composions des bouquets en nous reposant sous les tonnelles. Quand une fleur manquait dans un jardin, nous allions la chercher dans l’autre pour finir une phrase, traduire une pensée, exprimer un désir. Nous avions, chacun à l’insu de l’autre, acheté le petit livre du langage des fleurs. Nous l’avions étudié à fond et nous en possédions tous les secrets. Aussi chaque fleur que nous mettions dans un bouquet était une note de la lyre qui chante une romance. Quelquefois nous mettions toutes nos fleurs, assemblées en phrases amoureuses et sentimentales, dans le petit tablier en dentelle d’Andrée, et nous allions nous asseoir sur la pelouse au pied du gros érable dont les belles branches aux larges feuilles s’inclinaient au-dessus de l’onde qui baisait doucement la rive fleurie, et là nous déchiffrions la musique qui nous enchantait et berçait nos espoirs. Quand l’agencement des fleurs soumettait notre mémoire à l’épreuve, nous levions les yeux et nous regardions au loin dans l’espoir de retrouver le sens de la phrase. Un jour Andrée aperçut deux esquifs qui s’en allaient à la dérive, s’éloignant ou se rapprochant l’un de l’autre au gré du courant ou des remous, alors elle songea à l’avenir, et je vis de grosses larmes couler de ses beaux yeux. « Qu’as-tu, Andrée chérie, lui demandai-je ? » — « Ah ; le temps, le temps, me répondit-elle, n’est-ce pas le courant et les remous de ce fleuve qui séparent nos frêles barques ? » — « Michel, me disait-elle encore, j’ai peur du temps ; j’ai peur du fleuve, avec son courant et ses remous, qui séparera nos vies. Rentrons, Michel, je ne veux plus voir le fleuve avec ses barques. » Et ma petite Andrée, éparpillant ses fleurs sur la pelouse où elles faisaient de belles taches colorées, me prenait la main et m’entraînait dans la pagode chinoise d’où elle ne pouvait plus voir le fleuve et ses barques, et là, elle me chantait des romances tendres et touchantes. C’est alors que mon âme s’attristait et que mes yeux s’humectaient ; et je saisissais Andrée, je l’étreignais entre mes bras qui la serraient fortement sur ma poitrine et j’étouffais sous mes baisers ce chant qui me faisait saigner le cœur.

« Enfin l’heure de la séparation avait sonné. Il nous semblait, dans notre tristesse, qu’un monde entier allait nous séparer pour toujours.

CHAPITRE VI

LES JEUNES FILLES DE LA PENSION

« Quand j’arrivai à Montréal, je me rendis immédiatement à l’adresse que Jean m’avait donnée. C’était dans une grande maison en pierre à l’angle des rues des Allemands et Dorchester. C’était alors un quartier paisible et honnête de la ville. Jean me reçut avec une tendre effusion comme un ami chéri qu’on n’a pas vu depuis de longues années. Il me présenta la maîtresse de pension, femme très affable et très sympathique. Nous montâmes à la chambre que je devais occuper pendant les quatre années de ma cléricature. Nous avions, Jean et moi, les deux plus belles et plus spacieuses chambres du premier étage. Elles étaient meublées avec goût. Quelque fée, aux doigts roses, y avait logé ou au moins venait souvent s’y parfumer car il s’en exhalait une odeur suave, celle qu’on respire avec délices au passage de la femme tendrement aimée ; et la fée devait y oublier souvent distraitement ou volontairement les fleurs de ses cheveux ou de son corsage et les rubans de couleur tendre de ses toilettes transparentes, car des fleurs remplissaient à profusion les petites jardinières sur la console, et de multiples boucles de rubans chatoyaient sur les coussins. Sur une tablette, un brûle-parfums exotique contenait encore un cône à peine éteint. Dans un coin, un drap en simili-satin recouvrait un lit en fer émaillé de blanc avec des boules en cuivre doré aux quatre montants. Un tapis tout neuf cachait entièrement le plancher ; une table de travail vernie et trois ou quatre chaises dont une berceuse complétaient l’ameublement. Je m’étonnai vraiment de ce luxe inaccoutumé dans une chambre d’étudiant. Ma première pensée, en entrant dans cette chambre, fut que j’en délogeais certainement une fée qui, par erreur, reviendrait quelquefois au gîte ou qu’au moins je retrouverais son effigie dans le lustre des meubles ou dans le poli de la glace accrochée au-dessus de ma commode. Habiter cette chambre n’était-ce pas m’exposer aux maléfices de cette fée évincée et transformée en sorcière ? J’en éprouvai un malaise indicible et le souvenir de ma petite Andrée me vint très vivace à la mémoire. Je la revoyais, cette chère Andrée, sous le gros érable, éparpillant sur la pelouse les fleurs de son tablier et se sauvant pour ne plus voir le fleuve et ses barques légères.

« Le soir, à table, nous étions une douzaine d’étudiants, de gais lurons. La maîtresse de pension occupait le bout de la table. J’étais à sa droite et Jean à sa gauche. Et pourquoi encore la place d’honneur m’était-elle réservée ? La maîtresse nous servait copieusement et trois jeunes filles l’aidaient dans le service. Deux d’entre elles, modestement mises, paraissaient jolies et distinguées, mais la troisième, véritable type du pâtira, aurait pu jouer avec avantage le rôle du bouffon ou du clown si elle eût eu plus d’esprit ; mais mentalement et physiquement elle était la même. Il suffit de décrire cette petite servante (c’était en effet une servante) pour vous laisser juger du plaisir que nous avions à la taquiner. Le chef : la caricature d’une tête d’oie ; un nez long, effilé, étalé au bout comme une spatule qui a envie de s’ajuster à une congénère formée par la lèvre inférieure ; un front fuyant, se terminant presque au sommet d’une tête pointue soutenant un chignon en tignasse carotte ; un cou en point d’interrogation placé entre des épaules étroites et tombantes ; un corps fluet planté sur des jambes arquées qui paraissaient soutenir la jupe plus par les genoux écartés que par les hanches rétrécies. Une seule chose plaisait en elle, (et encore !) la douceur de ses grands yeux pâles. Pendant la marche, la petite tanguait et roulait. Quand elle nous servait à table nous craignions toujours de voir les sauces ou les ragoûts, ballottés dans les assiettes, glisser par-dessus bords, ou le thé nous couler sur la tête en douche bouillante. Riant toujours niaisement, elle endurait joyeusement tous les quolibets qu’elle prenait pour des compliments flatteurs. Aussi obligeante que niaise et laide, elle était toujours prête à rendre tous les services possibles quoi qu’il lui en coutât. Un clin d’œil, un sourire et surtout un petit mot d’amour la payaient grassement et avaient le don de la rendre câline. Je vous laisse à penser jusqu’où nous abusions de sa naïveté et comme nous prenions plaisir à la faire tomber en pâmoison. Pour une pièce de cinq sous ou même d’un sou, elle nous aurait sauté au cou et nous aurait pincé follement les joues entre ses deux spatules ; mais hélas ! pour ne pas en éprouver de l’horreur il aurait fallu être dans des ténèbres profondes. Ah ! la pauvre petite niaise, laide, bonne à tout faire et en plus estropiée d’un nom qui prêtait aux quolibets : Ildefonse !

« J’aurais peut-être pu vous faire grâce de cette vision hideuse, mais Ildefonse et les deux autres jeunes filles, qui nous servaient à table, restent dans le musée de ma vie comme des figures ou des tableaux d’où je ne peux plus détacher les yeux tant ils m’ont frappé par leur beauté ou leur laideur. J’ai beau passer outre pour contempler les autres portraits qui se succèdent dans les galeries, j’ai beau vouloir en effacer les traits ou en changer l’apparence sous des couches épaisses de peinture pour y faire apparaître d’autres souvenirs, ma mémoire, ampoule puissante de rayons X, pénètre les couches superficielles surajoutées et me montre intacte l’effigie de l’amour avec ses ambitions, ses supercheries, ses tricheries, ses désespoirs et ses remords cruels. Malheureusement je ne suis pas l’artiste qui peint à coups de spatule et trace à grands traits des tableaux qui devront être vus de loin pour être admirés ; je m’attache peut-être trop aux détails et je me sers trop souvent du pinceau à miniature, mais hélas ! ces trois figures de jeunes filles ont laissé de trop cruels souvenirs dans mon passé pour que je n’en ébauche que les silhouettes.

« Les deux autres jeunes filles étaient les enfants de la maîtresse de pension, veuve depuis quelques années d’un ancien petit employé civique dont le salaire, correspondant à ses capacités, avait à peine suffi pour élever sa petite famille. Lui disparu, il ne restait plus à sa veuve que la ressource peu lucrative de tenir une maison de pension. Les deux fillettes, âgées respectivement de douze et quatorze ans à la mort de leur père, étaient jolies et leur mère escomptait un peu leur beauté pour décrocher quelque bon mariage parmi les futurs avocats ou médecins qu’elle aurait hébergés dans sa pension. Quand j’arrivai dans cette pension, les deux jeunes filles avaient à peu près dix-huit et vingt ans et leur beauté s’épanouissait presque dans tout son éclat. Elles étaient grandes, sveltes, élégantes, distinguées dans leur langage, quand elles le voulaient, majestueuses dans leur démarche. Leur beauté et leur réserve apparente m’intimidèrent tout d’abord. Je n’osais pas lever les yeux sur elles quand je sentais leur regard dirigé vers moi, pauvre petit campagnard timide et mal équarri. Ce n’est qu’à la dérobée, quand elles étaient distraites par un compagnon, que je risquais d’admirer leur profil. Aussi chercher à les dépeindre telles que je les entrevis les premiers jours serait quelque peu injuste, car je ne mettrais certainement pas dans mes portraits toute la flamme que je découvrais plus tard dans leurs yeux, toute la finesse de leurs traits, toute la délicatesse de leur bouche. Si l’on m’avait demandé alors de les peindre, je me serais contenté tout d’abord d’en esquisser les contours et les lignes principales. J’aurais commencé le tableau que j’aurais complété et retouché petit à petit jusqu’à ce que j’en eusse mis tout l’éclat de leur beauté. C’est ce que j’ai fait autrefois ; c’est ce que je veux faire aujourd’hui pour vous et quand je vous aurai achevé petit à petit ces portraits si beaux, vous me jugerez et vous me direz si vous n’auriez pas succombé comme moi devant la plastique parfaite et au contact constant d’une âme qui cherche une compagne, d’un cœur qui ne demande qu’à aimer, d’un esprit qui connaît toutes les roueries de l’amour et sait en user et en abuser. Oh ! j’ai résisté longtemps ; mais l’amour s’est insinué dans mon cœur lentement, très lentement comme le serpent qui se glisse sournoisement sous les arbrisseaux ou les herbes pour atteindre sa victime et lui injecter son venin. Le souvenir de mon Andrée, ses lettres, ses visites à Montréal m’ont aidé longtemps à soutenir la lutte ; mais il m’aurait fallu la revoir tous les jours, causer avec elle comme sous les charmilles de nos jardins, lui tenir la main, lui donner quelquefois des baisers pour ne pas succomber un jour à la tentation de la belle jeune fille. Hélas ! Andrée était loin, et quand je pensais le plus à elle, quand je lisais ses lettres, quand je lui écrivais mes missives les plus sentimentales et que j’aurais voulu être seul avec elle au moins en esprit, l’aînée des deux jeunes filles entrait furtivement dans ma chambre, et, s’approchant cauteleusement de ma table ou de ma chaise, elle déposait devant moi une rose, un œillet, une assiette de friandises. Cette jeune fille était le démon de la tentation ; elle en avait toute la beauté et tous les attraits, et surtout tout l’acharnement ; goutte à goutte, mon amour pour Andrée se fondait au feu que cette jeune fille allumait, à la flamme de ses yeux ardents, aux effluves qui se dégageaient de toute sa personne. Longtemps je restai sourd à ses insinuations voilées. Pendant longtemps je feignis d’ignorer ses entrées et sa présence dans ma chambre ; mais, hélas ! elle avait la constance et la persistance de la tentation qui ne s’évapore qu’à la chute de la victime. Pendant longtemps je restai sourd à ses questions insignifiantes ou je n’y répondais que par des monosyllabes polis. Pendant longtemps je n’osai la regarder en face, je craignais son regard hypnotiseur. Elle avait les yeux du serpent qui fascinent. Enfin, petit à petit, la gêne se dissipant, je finis par m’enhardir et j’osai parfois regarder cette jeune fille qui semblait devenir quelque chose dans ma vie. C’était l’heure où un amour nouveau commençait son œuvre. Le souvenir de mon Andrée me revenait encore, mais moins fréquemment et son image, moins persistante, plus fugitive, s’estompait rapidement, s’évanouissait pour renaître sous l’effigie de l’aînée des deux jeunes filles. Parfois, au milieu de mes rêves, je voyais dans un ciel azuré, sans tache, des vapeurs ou des gaz apparaître tout à coup à l’horizon, monter, s’élargir, prendre des formes variées, puis se condenser en des contours découpant la silhouette élégante de la jeune fille de la pension ; et quand je m’éveillais l’image nouvelle persistait et je la contemplais avec plaisir et amour comme un astre brillant.

« Quand je m’aperçus que j’aimais réellement cette jeune fille, je l’avais peinte non pas à la façon des artistes en commençant par la tête, ébauchant l’ovale de la figure, l’arc des yeux, les ailes du nez, l’accent de la bouche, les formes de la gorge, pour terminer par le cadre dans lequel se jouait cette beauté. Un soir, après le souper, étant monté dans ma chambre pour rédiger mes notes de cours, j’entendis frapper légèrement à ma porte et l’aînée entrait un journal à la main. Sans invitation aucune, elle prit une chaise et s’assit en face de moi en se croisant les jambes. Elle me lut un petit entrefilet relatant l’escapade de quelques étudiants et puis elle se mit à jaser comme elle le faisait souvent, très souvent, le jour ou le soir, quand elle entrait dans ma chambre sous prétexte d’apporter une serviette, un verre, un pot d’eau fraîche ou une fleur et que sais-je. Dans les premiers temps je causais peu et je l’écoutais avec plus ou moins d’attention, souhaitant ardemment en moi-même de la voir partir tôt. Mais parfois je la trouvais si agréable, si charmante, son langage était si recherché, sa voix si douce et son parfum si délicat et si suave, qu’il me faisait plaisir de la sentir près de moi et de l’entendre, bien que je désirasse, en souvenir de mon Andrée, la voir s’éloigner. Cependant je m’accoutumai si bien peu à peu à sa présence que je finis par la désirer. Je m’ennuyais même quand elle ne venait pas aussi souvent ; son parfum me manquait. Toutefois je ne connaissais pas la couleur de ses yeux. Je la regardais toujours vaguement car j’avais peur de la fascination de son regard. Je craignais de voir dans l’éclat de ses yeux l’amour qu’elle semblait me vouer éteindre dans mon cœur l’amour que je portais encore à mon Andrée.

« Ce soir-là, cette jeune fille, dont le nom était Lucille, me parut plus intéressante que jamais. Pourquoi ? Était-ce parce que je n’avais pas reçu depuis une semaine de nouvelles d’Andrée dont les lettres se faisaient de plus en plus rares ? Était-ce le dépit de me croire ainsi abandonné de celle à qui j’avais voué tout mon amour ? Et c’est ce soir-là que je commençai à dessiner le portrait de Lucille que j’osai comparer avantageusement avec celui d’Andrée. Ô amour ! que tu es trompeur dans tes artifices ! que de tes sujets tu as rendus aveugles !

« Ce soir-là, Lucille, assise la jambe croisée, en face de moi, battait la mesure de son pied en accord avec les accents de sa voix qui me paraissait un chant plus doux que jamais, et je regardais presque en extase le va-et-vient du beau petit soulier pointu chaussant si admirablement un pied qu’aurait envié une princesse ; et je me disais : si Andrée avait un soulier aussi délicat, un pied aussi mignon : mais, non, ça ne se peut pas, Andrée est une campagnarde et Lucille une citadine. Et la jambe de Lucille, que la jupe découvrait à la hauteur du genou, était fine, nerveuse, recouverte d’un bas d’un rose tendre qui en augmentait davantage l’attrait, et je ne retrouvais plus la finesse de la jambe d’Andrée.

« Oh ! il me venait des idées folles, des pensées absurdes ; me jeter à ses genoux et les presser entre mes bras convulsés ; enlever le petit soulier ; tenir ce pied mignon dans mes deux mains, le porter à mes lèvres et y laisser l’empreinte de mes baisers ardents… Lucille me parlait et j’étais absorbé par ces idées fixes. Elle sentait déjà les effluves de son amour qui m’envahissaient. Elle se tut et se leva tout à coup. Sa robe d’indienne à ramages tomba en larges plis sur ses pieds. Toute simple, cette toilette lui seyait mieux que les riches tissus que portait Andrée. Elle découpait avec élégance sa taille souple et ses hanches à peine ébauchées, arrondissait ses belles épaules, dégageait la naissance de sa gorge. J’étais toujours en extase devant l’apparition de ce nouvel amour. Lucille tendit ses deux mains et de ses doigts effilés elle me saisit la tête qu’elle releva vers elle, et la flamme de ses grands yeux noirs pénétra comme des éclairs fulgurants à travers mes prunelles jusqu’au plus profond de mon être. J’eus à peine le temps de voir les bandeaux ondes de ses cheveux noirs, qui encadraient le bel ovale de son visage et faisaient ressortir la blancheur mate de son teint aux pommettes rougies par l’ardeur de son amour, que déjà sa bouche aux lèvres minces et vermeilles s’appesantissait sur ma bouche en baisers brûlants. Ces baisers, véritables morçures délectables, me donnèrent des sensations d’une volupté dont je n’avais jamais encore éprouvé les ardeurs. Tout mon être en frémissait. Puis il me semblait que tout mon sang, après avoir circulé violemment dans mes veines gonflées, refluait vers mon cœur qui n’en pouvait plus. J’avais du vertige, des impressions de défaillance. J’avais honte de ces baisers et cependant je pressais Lucille sur ma poitrine comme si j’avais craint de la perdre au moment où, dans un premier élan de passion, elle se jetait dans mes bras, se suspendait à mon cou. Puis Lucille défit le nœud de mes bras qui encerclait sa taille, et elle s’enfuit tout étonnée elle-même de la spontanéité et de l’ardeur de cette première déclaration, de cette première caresse. L’amour avait vaincu l’amour et de ce soir-là je ne pensai plus à d’autre qu’à Lucille triomphante.

« Mon ami, Jean Roy, qui n’avait aucune attache antérieure, était devenu facilement l’amoureux ou peut-être l’amant de Béatrice, la sœur cadette de Lucille. Ces deux sœurs se ressemblaient beaucoup ! Elles avaient la même taille, la même élégance, les mêmes cheveux si noirs qu’ils en avaient le brillant des ailes du corbeau, le même teint d’une blancheur mate qui s’animait facilement à la moindre impression nerveuse, le même nez droit. Lucille avait les lèvres minces, la bouche spirituelle ; Béatrice, une bouche rieuse et parfois moqueuse. Lucille avait de beaux grands cils, soyeux, qui lui servaient à volonté à atténuer l’acuité de son regard. L’œil de Béatrice, quoique noir, avait quelque chose de doux et parfois de mélancolique. Une était l’amour tranquille qui se laisse aimer ; l’autre, l’amour ardent qui recherche la passion.

« Les deux petites sœurs étaient censées aider leur mère dans les soins de la maison. La mère était à la cuisine ; Ildefonse était chargée des gros ouvrages et les deux petites demoiselles voyaient à l’entretien des chambres des pensionnaires, presque tous étudiants en droit ou en médecine. Si toutes les chambres avaient été aussi bien entretenues que celle de Jean et la mienne, nous aurions pu certainement décerner à ces demoiselles un brevet de propreté méticuleuse, d’adresse et de vitesse dans le travail, car ces deux petites amoureuses passaient la plus grande partie de leur temps dans nos deux chambres à les enjoliver ou à nous attendre. Si par hasard elles étaient ailleurs à notre arrivée, nous les entendions aussitôt monter l’escalier à pas feutrés pour nous annoncer une nouvelle que nous savions longtemps avant elles, ou nous apporter un objet dont nous ne savions que faire. Quand elles étaient obligées d’aider leur mère à la cuisine pour nous faire quelque bon petit plat, elles chargeaient Ildefonse de faire la garde à l’entrée de la maison et de les avertir de notre arrivée. C’étaient deux petites jalouses qui ne nous quittaient pas d’une semelle. Dans les premiers temps de mon séjour dans cette maison, je me fatiguai vite de ces attentions constantes et de cette surveillance perpétuelle, mais peu à peu l’accoutumance se fit, s’accentua davantage et je finis par me laisser dorloter parce que l’amour était entré un soir avec Lucille dans ma chambre. Nous étions choyés, Jean et moi. Très souvent le midi ou le soir, lorsque nous montions dans nos chambres après le repas, nous avions l’agréable surprise d’y trouver un surplus de dessert ; des pâtisseries alléchantes, des bonbons de choix, des fruits aux couleurs éclatantes, et quelquefois, oh ! pensée délicate ! une rose ou un œillet. Avant de toucher les friandises, je prenais la rose ou l’œillet d’une main, le fruit de l’autre ; je les contemplais tour à tour ; j’en aspirais l’odeur exquise et je me disais : Ô ma Lucille, ton sourire est plus séduisant que toutes les roses et tous les œillets ; ton parfum est plus suave que celui de toutes les fleurs ; tes joues sont plus belles et plus fraîches que toutes les plus belles pêches. Que n’es-tu ici, ma Lucille, à ton sourire je répondrais par un sourire et un baiser ; et tes belles joues, je les croquerais à belles dents pour en goûter le velouté et la fraîcheur qui me semblent meilleurs que ceux de tous les fruits de la terre.

« À la fin de notre première année de cléricature, Jean aimait-il réellement Béatrice ? l’avait-il jamais aimée ? ou n’était-elle pour lui qu’un simple passe-temps, un jouet, la couverture qui cache un amour secret, ou l’image devant laquelle on se prosterne aux yeux des autres pour laisser ignorer la vraie idole qu’on adore ? Jean était flirt, viveur, cependant il paraissait aimer sincèrement Béatrice qu’il comblait de cadeaux toujours à mes dépens. En effet il était très généreux, grand emprunteur, grand prometteur, et il ne sut jamais s’appauvrir de l’argent qu’il aurait dû remettre. Ses démonstrations apparentes d’amitié et d’amour envers Béatrice laissaient croire à un amour passionné. Souvent le soir, quand nous pouvions être seuls dans nos chambres sous prétexte de préparer des examens pour le lendemain, Jean me dévoilait la sincérité et la profondeur de son amour. C’était son premier amour vrai qui devait durer, à l’en croire, toute sa vie. Il était flirt avec toutes les jeunes filles, mais avec sa Béatrice, il était sincère et jamais il n’aurait osé la tromper. Elle était si bonne et si aimable pour lui qu’il entrevoyait déjà tout le dévouement dont elle l’entourerait plus tard. Sa bonté et sa beauté ne le cédaient que de bien peu à celles de sa sœur Lucille. Il lui trouvait tant de qualités qu’il ne pouvait s’empêcher de l’aimer du plus profond de son cœur. Quand Jean m’énumérait toutes les qualités de Béatrice, et qu’il prenait plaisir à me dévoiler tout l’amour qu’il ressentait pour elle, on eût dit que l’enthousiasme le gagnait ; sa voix prenait des intonations plus fortes, son accent devenait plus vibrant. Il mettait tant de feu dans son langage que parfois je me demandais s’il ne jouait pas la comédie pour être entendu de cette chère Béatrice, qui écoutait peut-être à la porte ou dans le corridor. La croyait-il simplement crédule ou voulait-il lui prouver dans ses confidences à un ami qu’il lui vouait un culte vraiment digne d’elle ? Puis il se levait, s’avançait vers la porte dont il secouait la poignée pour s’assurer que personne ne l’écoutait plus. Il revenait s’asseoir tout près de moi et d’une voix basse, tout à fait confidentielle, il me vantait la bonté et les qualités de Lucille. Il aurait tant aimé ses beaux yeux, diamants noirs qui brillaient de feux perpétuels et dont les flammes chatoyantes jaillissaient jusqu’au fond des cœurs pour y entretenir l’ardeur de l’amour ; il aurait tant aimé ses petites oreilles toujours prêtes à recevoir les confidences amoureuses ; il aurait tant aimé la blancheur de ses joues, mimeuses pudiques auxquelles un regard ou une pensée donnait l’éclat de la rose ; il aurait tant aimé l’incarnat de sa petite bouche qui réveillait tant d’idées sensuelles ; il aurait tant aimé son esprit alerte qui donnait tant de piquant à sa conversation ; enfin il l’aurait aimée tout entière parce qu’il ne voyait pas de beauté plus parfaite. Malheureusement son meilleur ami l’aimait et il ne pouvait aller sur les brisées de cet ami si dévoué.

« Imbécile que j’étais ! jamais je ne me suis demandé alors pourquoi Jean me vantait tant la beauté et les qualités de Lucille puisque j’aimais déjà celle-ci à en mourir, et pourquoi, lui-même, il l’aurait tant aimée si elle n’avait pas été la chérie de mon cœur ? Ah ! je comprends aujourd’hui toute sa perfidie : me rendre jaloux et m’attacher Lucille par des liens indissolubles pour que jamais je ne revinse à Andrée qu’il aimait follement.

« Dans nos conversations intimes, Jean entrait dans tant de détails, me dévoilait tant de secrets que je ne pouvais me taire moi-même. Ses confidences m’invitaient à lui ouvrir tous les replis de mon cœur et je lui dévoilais sans arrière-pensée, comme à un ami sincère, des choses que je n’aurais jamais dites à un autre, fût-il mon frère ou ma mère. Et quand je lui racontais mes amours passées et ma passion nouvelle, ma voix s’éteignait presque. Je lui disais mon premier amour qui avait pris naissance presque au berceau d’Andrée, qui avait grandi en même temps que nous, et qui n’aurait dû s’éteindre qu’à notre mort selon les désirs et les souhaits de nos parents. Je lui disais quel plaisir ressentaient nos parents lorsque, du haut d’un balcon ou d’une fenêtre, ils contemplaient nos jeux dans les parterres fleuris, nos cachettes dans les bosquets ou les tonnelles, nos courses à la poursuite des papillons. Je lui disais la joie et la surprise d’Andrée quand je lui donnai la petite chatte que j’avais sauvée du naufrage. Je lui disais le plaisir que nous avions de nous revoir les jours de congé pendant notre pensionnat. Je lui disais mes larmes secrètes quand j’avais craint de la perdre pendant nos dernières vacances à la plage. Je lui disais nos adieux touchants quand je la quittai pour venir étudier la médecine. Je lui disais les appréhensions d’Andrée à mon départ : « Oh ! disait-elle, en sanglotant, tu pars ; tu m’oublieras ; tu ne m’écriras plus et je ne te reverrai plus. La ville où tu vas est grande ; les jeunes filles sont belles, coquettes, élégantes ». — Je relisais par cœur à Jean les premières lettres d’Andrée. Comme elles étaient touchantes ; comme j’y trouvais l’ennui qu’elle éprouvait, les pleurs qu’elle versait en parcourant seule nos jardins ou quand elle allait s’asseoir sous les tonnelles, ou sous le gros érable au bord du fleuve, cherchant au loin si quelque barque ne lui amènerait pas son Michel. Je lui disais les longues attentes d’Andrée lorsque, debout près de la clôture qui bordait le grand chemin, elle espérait voir son Michel revenir sur la route pierreuse. Je lui disais le plaisir que nous éprouvions pendant les premiers mois de mon séjour à Montréal, lorsqu’elle me rendait visite ou que j’allais, les jours de congé, dans mon village, revoir avec elle tous les lieux où l’amour nous avait le plus souri. Je disais à Jean les nouvelles romances qu’Andrée avait apprises et qu’elle me chantait avec tant d’âme parce qu’elle éprouvait autant de joie à ce moment qu’elle avait ressenti d’ennui pendant mon absence. Je disais à Jean la tristesse que j’éprouvais de ne plus la revoir aussi souvent, car petit à petit elle avait éloigné ses visites. Je disais à Jean tout mon chagrin quand les lettres d’Andrée s’espacèrent peu à peu et ne me parvenaient plus qu’une fois par semaine ou une fois par quinze jours. Je ne comprenais pas comment pouvait m’oublier celle qui avait tant juré de m’aimer toujours et de n’aimer que moi. Cependant dans ses lettres rares elle me reprochait de la négliger, de penser rarement à elle, de ne plus lui écrire ; et Dieu sait si je lui écrivais souvent, tous les jours, tous les deux jours. Pourquoi me reprochait-elle ma négligence quand je lui écrivais si souvent ? Était-ce un prétexte pour m’abandonner ? De nouvelles amours la troublaient-elle et refroidissaient-elles ses beaux sentiments pour moi. ? Je disais à Jean comme je pensais souvent à elle le jour, comme les rêves de mes nuits en étaient remplis. Je disais à Jean comme je la pleurais parfois au souvenir de nos beaux jours.

« Jean, faisant mine de me plaindre, s’attristait sur mon sort malheureux et regrettait l’ingratitude de la petite infidèle. Il ne comprenait point comment elle pouvait m’oublier. Un jour il me dévoilait un prétendu secret qu’Andrée lui aurait confié pendant notre séjour à la plage. « Elle feignait, m’avouait-il, de m’aimer parce que c’était le désir de nos parents de nous voir unir notre vie ; mais son cœur brûlait d’une autre passion pour un jeune homme de notre village et elle n’attendait qu’une occasion favorable ou un prétexte pour briser les liens qui se resserraient entre elle et moi ».

« Je doutais tout d’abord de la vérité des confidences de Jean, mais il me paraissait toujours si sincère dans son amitié que je finis par le croire. Jean cherchait toujours à me distraire et à chasser loin de moi ce souvenir de mon Andrée qui selon lui n’était plus digne de mon amour. Aussi encourageait-il Lucille à me poursuivre de ses attentions bienveillantes. Dans l’état de découragement où je me trouvais, je ne demandais pas mieux que de recevoir les consolations d’une jeune fille belle et aimable, n’aurait-ce été même que par dépit. C’est ainsi que j’en vins à aimer Lucille, tout d’abord d’un amour craintif qui se changea peu à peu en un amour passionné. C’est alors que Jean me montra la supériorité de la citadine sur la villageoise ; l’esprit lourd de l’une ne pouvait pas se comparer à l’esprit pétillant de l’autre ; la beauté froide de l’une à la joliesse de l’autre ; l’attitude simple de l’une à l’élégance de l’autre.

« Souvent dans mes moments d’isolement je cherchais à m’expliquer ce revirement d’opinion que je remarquais chez Jean depuis quelque temps. Autrefois il estimait tant Andrée que parfois j’en éprouvais des sentiments de jalousie lorsqu’il me vantait la beauté et la douceur d’Andrée, lorsqu’il m’énumérait ses qualités supérieures, lorsqu’il semblait envier mon bonheur. Et puis tout à coup dans la petite villageoise, il ne voyait plus qu’une rustre sans instruction, sans éducation, dont la beauté s’affadissait avec l’âge qui paraissait marcher à grande vitesse pour elle. Je ne pouvais pas plus m’expliquer cet engouement de Jean pour Lucille qu’il m’avait jetée dans les bras. Lucille était belle, élégante, aimable à n’en pas douter, mais après tout sa condition sociale n’était pas si enviable, tandis qu’Andrée, avec autant de beauté, à ce qui me semblait alors, autant d’élégance et d’amabilité peut-être plus réservée, était la fille d’un homme riche, honoré et haut placé. Oh ! souvent dans les moments d’isolement et de tristesse que me laissaient les désirs assouvis que je ressentais pour Lucille, j’ai cherché à éclaircir cette énigme. Oh ! combien souvent aussi dans ces moments, j’ai regretté cet amour effréné pour Lucille quand ses baisers me laissaient parfois des goûts d’amertume. Souvent même, dans mes élans d’amour les plus passionnés pour Lucille, j’éprouvais des sentiments de nostalgie de mon village, de mon Andrée. Si j’avais été moins rustaud, moins mal équarri, j’aurais compris le jeu de Jean. Mais d’autre part, j’étais si épris de Lucille que plus rien ne m’inquiétait en dehors d’elle, et, si parfois j’osais lui comparer Andrée, je le faisais insouciamment, sans en penser autrement. Les éloges incessants que Jean me prodiguait sur la beauté et le caractère de Lucille rendaient plus vive la flamme qui me consumait pour cette dernière. Le mépris que Jean semblait verser sur Andrée, je ne le comprenais pas ou je n’y attachais aucune importance, parce que l’amour de cette dernière ne paraissait plus avoir d’écho dans mon cœur. Que Jean aimât Andrée, je n’y voyais aucun mal, car je l’avais délaissée complètement ; mais qu’il cherchât à l’amoindrir, à la mépriser devant moi, c’est ce que je ne comprenais plus et c’est cela même qui aurait dû m’ouvrir les yeux. Mais, hélas ! mon amour pour Lucille était trop fort, trop violent pour que jamais je pusse m’offenser outre mesure des sentiments plus ou moins justes qu’on eût sur celle qui avait été un jour mon unique amour. Je n’aimais plus Andrée et j’aimais follement Lucille, que m’importait le reste. ? J’étais injuste pour tout ce qui n’était pas mon amour. Mes yeux, fixés sur Lucille, étaient éblouis et ne voyaient plus rien en deçà ni au delà.

Parfois, encore, quand j’étais seul avec Lucille, des accès de remords me prenaient. Je devenais pensif, triste, subconscient. Mon esprit s’envolait vers mon village, vers mon Andrée. J’allais la consoler de mon oubli, implorer son pardon, la prendre par la main, parcourir avec elle les belles allées de nos jardins, me blottir près d’elle sous les tonnelles, la conduire au piano et l’entendre chanter ses romances. Mon double près d’Andrée pleurait, sanglotait et il me semblait que mon cœur saignait abondamment. Mais Lucille près de moi s’apercevait vite, à la fixité de mon regard, à l’immobilité de mes traits, de la cause de ma tristesse, de mon trouble intérieur ; aussi cherchait-elle à me ramener à la réalité, à m’égayer. Sa voix se faisait plus douce ; son regard devenait plus velouté, plus fascinant, et ses bras, se tendant vers moi, m’encerclaient le cou dans une étreinte amoureuse ; sa bouche cherchait mes lèvres et son haleine chaude dissipait mes rêves. Et moi détachant le nœud de ses bras, je l’éloignais quelque peu pour la contempler. Elle était alors si belle, si provoquante que, ébloui, enivré, je l’attirais à moi ; je la pressais sur mon cœur ; je la couvrais de baisers. Et puis plus rien de mon Andrée qui s’évanouissait comme un nuage que le vent dissipe. Seule Lucille était dans ma pensée comme dans mes bras. Ces pensées, ces retours vers mes années écoulées n’étaient que passagers, que fugaces. Ils ressemblaient à ces éclairs de chaleur qui brillent instantanément loin, très loin à l’horizon dans des nuages d’un gris pâle, certain beau soir d’été qui succède à un jour radieux. Ces feux du ciel nous laissent parfaitement indifférents sur leurs dangers qui sont bien éloignés, et qui ne nous empêchent pas de jouir de l’heure agréable dans une température délicieuse. Pendant trois années, j’ai aimé Lucille d’un amour passionné, effréné. Je l’ai aimée autant qu’on peut aimer sur la terre. Elle-même me rendait amour pour amour. Il nous semblait qu’en dehors de nous-mêmes il ne pût y avoir de vie, et que la vie sans l’un et l’autre ne pouvait plus avoir d’attraits, ni de jouissances. J’aurais mieux compris la terre aride, nue, sans herbe, sans fleurs, sans arbres, sans lumière même, que la vie sans Lucile, sans ma Lucille, car c’eût été les vraies ténèbres. En elle mes yeux voyaient le soleil et en devenaient aveugles pour ce qui n’était pas elle. Elle était la source de mon bonheur comme le soleil est la source de la vie.

CHAPITRE VII

COMMENT L’OUBLI EST VENU

« Au début de ma première année de cléricature j’écrivais toujours longuement à Andrée. Je ne comptais pas les pages de mes lettres. Il me semblait que les feuillets n’étaient jamais assez grands pour y mettre tout ce que de mon écriture serrée je désirais lui apprendre. Je savais Andrée avide de nouvelles du jeune étudiant en médecine. Elle m’avait recommandé en partant de la tenir au courant de mes faits et gestes. Elle s’imaginait que la vie que j’allais mener en toute liberté, loin des regards et de la surveillance de mes parents, serait triste ou joyeuse par moment, remplie des embûches et des traquenards qui guettent les caractères faibles. Elle craignait pour moi ou pour elle la rencontre des jeunes filles frivoles et coquettes, et même des jeunes filles sérieuses et aimables qui avaient plus d’un atout pour s’attacher la jeunesse étudiante. « Loin de moi, me disait-elle, au milieu des plaisirs, des fêtes et des dangers d’une grande ville, tu oublieras vite ta petite campagnarde ; et que deviendrai-je sans toi ? Si tu fais des conquêtes, qu’elles ne soient pas de longue durée. Imite le papillon que nous nous amusions à voir voler de tige en tige, qui toujours ne se pose que pour un instant et reprend aussitôt son vol au soleil et au grand air libre ; fais comme l’abeille qui butine de fleur en fleur pour en extraire le suc et l’apporter aussitôt à la ruche. Dis-moi tes conquêtes, je ne les craindrai pas, mais j’aurai peur de celles que tu me cacheras. Répète-moi les cours que tu entendras et qui pourraient m’intéresser. Envoie-moi les portraits de tes professeurs. Je veux connaître tes impressions auprès du lit des patients de l’hôpital. Ainsi tu penseras à moi tout le jour, et le soir quand tu m’écriras je passerai la veillée avec toi ; elle te sera agréable et tu ne m’oublieras pas. »

« Le portrait de mes professeurs ! ai-je besoin de faire revivre ceux-ci. Vous en avez ressuscité quelques-uns et vous les avez dépeints ici mieux que je l’avais fait autrefois à Andrée. Mais vous avez oublié d’ouvrir la tombe du plus original de tous. Laissez-moi en soulever le couvercle et dites-moi si vous y trouvez sa ressemblance encore. Il était de taille moyenne, je dirais plus volontiers qu’il était courtaud ou au moins il en avait l’apparence. Il était épais de corps. Son dos rond le faisait paraître voûté. Ses bras fortement musclés et puissamment attachés aux épaules lui donnaient la carrure d’un athlète ou d’un vieux loup de mer. Ses jambes n’étaient pas faites pour démentir cette dernière ressemblance. Sa face, c’était une pleine lune ; sa tête, un gros globe enfoui, sans col, entre le dos et les épaules. Quel globe ! surmonté d’un panache épais, ombragé d’une forte moustache qui cachait une bouche d’où pouvaient sortir les éléments de toutes les sciences et de tous les arts, percé de deux trous de vrille qui permettaient au cerveau de tout inspecter. Et quel cerveau ! Une boîte immense aux tiroirs sans nombre qui avaient emmagasiné tout ce qu’un homme peut apprendre. Et quelle mémoire ! « Monsieur, disait-il à tel élève qui se présentait aux examens, vous n’avez pas assisté à tel cours, veuillez me répondre à telle question que j’ai expliquée pendant ce cours ». Autre fait remarquable, il dictait toujours son cours par cœur d’une année à l’autre ; toujours les mêmes phrases, toujours les mêmes mots et, chaque matin, il commençait par la dernière phrase du cours de la veille. Ai-je besoin d’ajouter un dernier coup de pinceau à ce tableau pour bien décrire le professeur ou l’homme omniscient, professeur de physiologie à l’Université, professeur de mécanique, d’électricité et de mathématique à l’école polytechnique, professeur à l’école normale de je ne sais quoi, organiste à l’Église St-Jacques, docteur en médecine, vieux garçon, etc., etc. ? Tel était Duval qui, en plus d’être célibataire, n’avait qu’un tout petit défaut, ah ! tout petit, petit. Il ne se servait jamais de la brosse ou du torchon pour essuyer le tableau noir. Ses mains et les manches de sa toge étaient plus à la portée et il ne se gênait pas de les employer pour enlever la craie du tableau ou l’épaisse poussière qui mettait une teinte de grisaille sur la toile verte de la tribune.

« Quand j’envoyai ce portrait à Andrée, elle dut sourire car elle me répondit que j’avais beaucoup d’admiration pour le professeur mais peu de respect pour l’homme. Comment voulez-vous que je dépeignisse mieux Duval ? Je ne l’ai jamais vu autrement qu’à travers les gros cils de mes paupières encore à demi fermées par le sommeil. Il donnait ses cours à huit heures du matin, et pensez-vous qu’à une heure aussi matinale les yeux d’un étudiant sont bien dessillés et qu’ils ne voient pas plus d’ombre que de lumière. Quant aux professeurs des matières finales, je n’ai pas pu les décrire à Andrée, parce qu’alors je ne correspondais plus avec elle ; j’étais tout à mon amour avec Lucille, Lucille, ma flamme.

« Mes premières lettres à Andrée étaient très longues. Tous les soirs, avant de me mettre au lit, je lui racontais avec force détails tous les événements de la journée. Pour un campagnard comme moi, frais émoulu du collège, curieux, fureteur, inquisiteur, je ne tarissais pas dans mes descriptions et mes nouvelles. J’étais pire que le reporter qui voit ce que les autres ne peuvent découvrir. Je lui présentais mes nouveaux amis et mes jeunes confrères dans des portraits plus ou moins fantaisistes ou plutôt caricaturés. Je lui décrivais mes impressions de la salle de dissection, le sans-gêne ou l’inconvenance des étudiants auprès des cadavres dont la décomposition nous emplissait le nez et la bouche d’odeurs impropres à nous donner l’appétit. Je lui disais les tours de force ou de gymnastique que j’étais obligé d’accomplir avec ma fourchette, pendant les repas, pour ne pas approcher mes mains malodorantes trop près de mon nez, qui avait toujours respiré des parfums autrement agréables que ceux qui se dégagent des cadavres déjà vieillis dans la salle de dissection. Je lui laissais deviner toutes les farces macabres ou les tours pendables dont les étudiants en médecine ont le monopole. Mais peu à peu, mes lettres se raccourcirent, non pas que les événements rapportables se fissent plus rares ou que j’eusse moins de belles choses à dire, mais pour des raisons dont j’aurais voulu éloigner les causes. Lucille, la jeune fille de la maîtresse de pension, que je détestais presque au début de mon séjour à Montréal, parce que sa présence inopportune dans ma chambre me faisait trop souvent oublier les beaux yeux de mon Andrée, s’accaparait peu à peu de tout mon temps libre que j’aurais préféré consacrer à la pensée de ma bien-aimée. Le soir elle me quittait tard, trop tard même pour que j’écrivisse. Petit à petit, par accoutumance, je finis par supporter sa présence avec moins d’amertume et même par la désirer. C’est ainsi que mes lettres devinrent de plus en plus courtes et rares, faute de temps pour les rédiger.

« Pendant les premiers mois j’allais passer tous mes jours de congé à la campagne avec ma bonne petite amie. Que c’était bon et beau le matin de voir, de ma fenêtre en face du fleuve, le soleil sortir de sa couche en secouant ses draps de pourpre frangés d’or et d’argent, de contempler l’onde qu’irisaient les premiers feux de l’astre, d’entendre le pépiement des oiseaux qui s’appelaient ou chantaient le réveil de la nature, de sentir la brise fraîche qui apportait le parfum des dernières fleurs de nos jardins, de contempler l’herbe qui prenait, sous les gouttelettes de rosée, des tons d’argent brillant ou des apparences de broches serties de diamants. Que l’ombre était douce sous les tonnelles quand la cigale disait au soleil : « J’aime tes rayons bienfaisants » et que l’on entendait les petits oiseaux donner la becquée à la dernière couvée dans les nids d’à côté ! Qu’il était agréable de se promener à travers la campagne quand le ciel clouté d’étoiles éclairait les sentiers où l’on rêve d’amour ! Je n’avais jamais goûté la campagne comme en ces beaux jours. J’aurais voulu rester là toujours, et ne jamais retourner dans ma chambre d’étudiant où la vue était bornée par des bicoques dégradées, des poteaux en forme de calvaire hideux qui accrochaient une multitude de fils de fer, où la piaillerie des petits va-nu-pieds nous écorchaient les oreilles, où les cris grossiers des cochers et le grincement strident des essieux nous déchiraient le tympan, où la fumée de la cigarette imprégnait nos habits de l’odeur nauséabonde du Chinois, d’où l’on ne voyait jamais les feux de l’aurore ou du couchant, où le parfum préféré de Lucille n’avait encore rien de la suavité du trèfle qui mûrit, du sarrasin qui embaume le miel. Oh ! que j’adorais le réveil de la nature à la campagne ! Oh ! de la lumière éblouissante, des brises fraîches, des parfums délicats, le calme infini du matin qui devient plus sonore quand l’oiseau module ses premières notes ou que le coq solitaire entonne son cocorico. C’était l’heure de la rêverie douce, l’heure où l’esprit reposé reprend les beaux songes de la nuit et voudrait leur donner une réalité qui se prolongerait indéfiniment. Oh ! que j’aimais le crépuscule quand le calme renaît avant que la nature s’endorme ; c’était encore l’heure de la rêverie, l’heure où l’on pense aux beaux songes de la nuit qui vient. Je m’oubliais, j’oubliais mon moi étudiant, et je redevenais le petit campagnard qui ne voit rien de plus beau que son ciel, fût-il gris, rien de plus doux que le murmure de l’onde qui baise les rives fleuries, rien de plus charmant que la terre qui s’entr’ouvre sous le soc de la charrue ou que soulève le grain qui germe. Je redevenais le petit campagnard qui attend le réveil de sa bien-aimée pour la conduire, à travers les rosiers encore en fleurs, jusque sous les tonnelles pour lui dire tout son amour en lui tressant des couronnes avec les feuilles aux teintes d’or, de cuivre rouge ou de rouille. Oh ! que j’aurais voulu rester là, sous le charme de toutes ces beautés et de cet amour si tendre. Montréal était loin, bien loin dans l’oubli.

« Les congés étaient bien courts et quand je revenais à Montréal, la pauvre chambre de l’étudiant me paraissait bien petite, bien isolée, bien sombre, à peine éclairée par les reflets brillants des yeux noirs de Lucille dont la présence me faisait regretter davantage le minois gracieux de ma chère Andrée. Oh ! que je détestais alors cette Lucille, avec son air enjoué, cajoleur, sa mine délurante, ses poses suggestives, son langage libre, son goût de la cigarette. Je la détestais, et cependant elle me manquait quand elle n’était pas assidue aux soins de ma chambre. Je détestais de l’entendre frapper à ma porte. Je n’aimais pas l’inviter d’entrer quand elle m’en demandait la permission, mais j’étais heureux quand elle pénétrait en intruse. Je m’ennuyais à mourir quand j’étais seul dans ma chambre. Lucille s’en était aperçue, aussi voulut-elle toujours me distraire et chasser l’ennui qui me rendait morose. Seul, il me manquait quelque chose, il manquait un objet à l’amour qui débordait de mon cœur. Oh ! si Andrée eût été toujours là avec moi, jamais je ne l’aurais oubliée ; mais elle venait si rarement, et puis elle avait cessé de venir. Hélas ! j’étais comme l’ivrogne qui repousse le verre qui lui fait perdre la raison, et qu’il finit cependant par saisir à deux mains, parce que la tentation est plus forte et plus tenace que le ferme propos dans les esprits lâches et les caractères faibles. Je voulais repousser Lucille, la chasser parce qu’elle me faisait perdre le souvenir d’Andrée, mais je ne pouvais résister à la tentation de toujours la revoir, de la sentir près de moi, de respirer son parfum préféré que je commençais à aimer. Et tout d’abord il me semblait qu’elle avait quelque chose de mon Andrée. Quand elle éteignait le feu de son regard, je croyais y retrouver la douceur de celui d’Andrée. Parfois sa voix prenait des accents étranges comme ceux que j’avais entendu sous les tonnelles ; m’eussè-je fermé les yeux j’aurais cru à la présence d’Andrée près de moi. Parfois elle tressait ses cheveux comme ceux d’Andrée et j’en retrouvais jusqu’à la couleur dans mon imagination. Lucille connaissait si bien toutes les roueries de l’amour qu’elle avait étudié et compris en très peu de temps Andrée dont elle imitait à la perfection l’air, les gestes, le langage. Elle usa de tous les artifices pour se faire aimer. Parfois elle était un jour ou deux sans me venir voir dans le seul but de m’inquiéter, de me faire languir. Je m’informais, je devenais jaloux et quand je la rencontrais de nouveau, je l’entraînais dans ma chambre. Elle résistait pour se faire désirer davantage. Je l’asseyais tout près de moi ; je la grondais ; je lui déclarais mon amour ; je lui reprochais son peu d’amitié pour moi, son oubli. J’allais jusqu’à la traiter d’ingrate. Alors ce n’était plus Andrée, la petite campagnarde timide, que j’avais près de moi ; Lucille redevenait la vraie Lucille, la jeune fille de la maîtresse de la maison. Elle m’encerclait le cou de ses deux bras ronds dont la peau avait la douceur du satin, la blancheur de l’ivoire et le parfum de la femme aimée. Ses grands yeux ardents plongeaient profondément dans les miens pour y réveiller l’amour et elle signait notre amour mutuel par de gros baisers sur ma bouche que je lui tendais avec volupté. Je l’aimais de plus en plus, et j’oubliais Andrée qui paraissait ne plus se souvenir de moi.

« Les congés devenaient plus rares ; mes voyages à la campagne moins fréquents, et pourquoi les lettres d’Andrée s’espacèrent-elles également ? Je ne comprenais pas. Je finis par croire à l’oubli complet. Et pendant ce temps là, Lucille, qui avait remarqué ma tristesse, revenait plus souvent à ma chambre. Elle redoublait ses minauderies, ses caresses pour me retenir à Montréal. À la fin je trouvai tant de charmes dans la compagnie de Lucille que je ne voulais plus retourner dans mon village. Je ne tenais plus à revoir Andrée qui m’aurait paru insipide au souvenir de Lucille. Sous prétexte de faire de fortes études médicales et de suivre constamment l’hôpital pour acquérir une expérience plus consommée des maladies, je passai tous mes congés et mes vacances à Montréal, avec Lucille, dans ma chambre, en promenade dans les rues fashionables, dans les soirées dansantes ou les théâtres. Quand mon père ou ma mère me reprochaient de les négliger, je leur répondais que je consacrais tout mon temps à l’étude, et qu’ils seraient fiers un jour d’avoir en leur fils un médecin célèbre et un savant. Si j’allais quelquefois chez mes parents, ce qui était très rare, je m’isolais dans ma chambre sous prétexte de continuer mes études, et je n’en sortais que lorsque j’étais certain de ne voir que mon père ou ma mère. Si par hasard je rencontrais Andrée avec d’autres personnes, j’étais poli avec elle et rien de plus. Je ne la recherchais plus. Je ne lui trouvais aucune grâce, aucune élégance. Sa conversation me semblait insipide ; ses gestes me paraissaient maniérés. Le son de sa voix ne m’était pas désagréable, mais je n’y trouvais plus cette mélodie qui m’enchantait autrefois. Son regard était insignifiant, fade, et ses lèvres n’avaient plus le même sourire aimable que j’aimais tant provoquer auparavant. Quand, par malheur pour elle, je la revoyais seule, je ne cessais par hypocrisie de lui reprocher sa conduite envers moi et son infidélité.

« Ô ! Michel, me dit-elle un jour que nous nous rencontrâmes seuls dans le jardin, si tu savais ce que j’ai souffert et ce que je souffre encore de ton oubli cruel, tu m’aimerais de nouveau, tu te pencherais vers moi pour essuyer mes larmes, pour étouffer mes soupirs, pour abréger mon martyre. Sais-tu comme je t’ai aimé et comme je t’aime encore ? Tu remplissais et tu remplis encore toutes les pensées de mes jours et tous les rêves de mes nuits, et cependant je ne te vois plus jamais que dans mon esprit, dans mes rêves. Tu m’as enlevé tout espoir et cependant dans mon cœur, je sens encore les battements que tu y as provoqués ; tu vis encore là ; je t’y sais et je t’aime comme la mère qui aime d’autant plus le fruit de son amour qu’elle a plus souffert en le portant et en l’enfantant. Quand je relis tes dernières lettres, sais-tu la douleur que j’en éprouve ? J’aime cette douleur, cette souffrance parce qu’elles me viennent de toi. Je les relis souvent, ces lettres, parce qu’elles me font pleurer sur ton oubli et plus je pleure plus je t’aime. Pleurer ce n’est plus que mon seul partage, ma dernière consolation. Pourquoi ces lettres si tristes, si décourageantes dans lesquelles je ne trouvais plus un seul bon sentiment, une seule parole d’amour ? Et puis pourquoi ne m’as-tu pas écrit quand je mettais tout mon cœur, toute mon âme, dans les lettres si fréquentes que je t’envoyais ? Que pouvais-je te dire de plus ? Et tu ne me répondais seulement pas. Quand tu viens et que tu me fuis, sais-tu les déchirements de mon cœur et de mon âme ? Sais-tu ce que c’est que d’aimer, de soupirer et de pleurer ? Quand tu viens et que je ne te vois pas, connais-tu mon désespoir ? Si tu avais vu mes pleurs, entendu mes soupirs, quand je te cherche et que je ne te vois pas, tu connaîtrais ce que c’est que d’aimer sans espoir. Ô ! Michel, que Dieu te préserve de ces larmes, de ces sanglots. Plutôt qu’Il te les inflige et tu connaîtras alors la profondeur de mon amour et tu m’aimeras comme tu m’as aimée. Michel, je le sais, tu ne m’aimes plus et j’en mourrai. Mais que t’importent ma vie et ma mort ? Ma barque chavire ; l’onde m’attire et ta barque fuit sans que tu me tendes la main. Devrais-je implorer ta pitié ? Oh ! non, non ; je ne veux pas de pitié. C’est ton amour que j’ai voulu ; tu me l’as retiré, j’en périrai. Laisse l’onde m’engloutir et vogue vers le bonheur. Te souviens-tu, Michel, un soir nous étions assis sous le gros érable près du fleuve ; nous avions empli mon tablier des plus belles fleurs de nos jardins ; elles nous chantaient dans leur langage l’amour que nous avions l’un pour l’autre, quand nous aperçûmes tout à coup deux frêles esquifs qui glissaient sur l’onde au gré des courants contraires. À cette vue, tout énervée, tout effrayée, je secouai mon tablier et les fleurs s’éparpillèrent sur le gazon et je me sauvai sous une tonnelle pour ne plus voir le fleuve et les barques. Depuis, l’oubli a chassé de ton cœur les beaux sentiments, les belles pensées que tu avais pour moi, comme le vent a dispersé les pétales desséchés de nos fleurs et les barques se sont éloignées l’une de l’autre. Hormis mon amour, il ne me reste plus rien que le triste souvenir du présage néfaste qui m’avait tant effrayée ; puis plus rien sur l’onde ; plus rien sous le gros érable ; plus d’amour dans ton cœur pour Andrée. Va, mon Michel, vers d’autres amours ; va vers d’autres cieux ; oublie-moi, sois heureux ; je veux désormais rester seule avec tout mon amour pour toi dans mon cœur. Va, mon Michel ; je te chercherai encore et toujours dans les belles allées de nos jardins que je veux faire entretenir toujours pour y retrouver nos beaux souvenirs. J’irai sous les tonnelles causer avec ton ombre. J’irai sur le petit pont japonais me pencher au-dessus de l’eau tranquille pour y retrouver ton image. J’irai sous le gros érable respirer le parfum des fleurs que nous y avons éparpillées. Quand le soleil froid de l’automne n’attirera plus la sève vers les feuilles qui prendront des tons d’or et de rouille avant de tomber dans les allées pour y ensevelir la trace de nos pas, quand les grands vents auront dépouillé de leurs dernières feuilles les arbres, les arbrisseaux et les taillis qui ressembleront à des squelettes grelottants, et quand l’hiver étendra son manteau blanc sur les allées et les plates-bandes de nos jardins, je pleurerai sur toi comme l’on gémit sur une tombe. »

« Pauvre Andrée, quand elle me parlait ainsi, elle retenait ses larmes, elle étouffait ses soupirs, mais sa voix avait des accents touchants et j’étais tenté de la prendre dans mes bras, de l’enlacer, de la couvrir de baisers. Pourquoi ne l’ai-je pas fait ? Je ne pus dire un seul mot tant j’étais oppressé. Elle me regarda avec des grands yeux suppliants. Ses longs cils palpitèrent quelques instants comme de petites ailes, puis je vis de grosses larmes couler sur ses joues pâles et amaigries. Elle me tendit sa petite main moite, me dit adieu d’une voix déchirante et se sauva comme effarouchée de m’avoir ouvert son cœur. Elle rentra chez elle sans se retourner. La porte s’était refermée comme celle d’un coffre-fort sur le trésor que j’avais perdu. Je restai longtemps là, les pieds cloués au sol. J’avais vu la silhouette de ma pauvre Andrée disparaître en un vol rapide et je pensais tristement à toutes les choses qu’elle m’avait dites, à son amour que le désespoir n’avait pu déraciner de son cœur, que le chagrin et les pleurs avaient encore fortifié. En ce moment de gros nuages noirs s’amoncelaient dans le ciel et passaient devant la lune en projetant de grandes ombres sur la terre autour de moi, image du trouble qui envahissait mon âme et mon esprit. Je me retournai et repris à pas lents le chemin du retour et les nuées roulaient, roulaient et se déchiraient en lambeaux que la brise éparpillait, et de nouveau apparaissait la lune dont la lumière blanche éclairait avec éclat la façade de la maison paternelle, et mes yeux troubles croyaient apercevoir, sur le perron en face de la porte, Lucille qui me tendait les bras. L’image d’Andrée était déjà effacée de mon esprit ; hélas ! son souvenir disparaissait en même temps de mon cœur.

« Pendant les trois dernières années de ma cléricature, j’allai très rarement chez mes parents, mais j’entrevoyais souvent Andrée à Montréal. Je la croyais en amour avec Jean Roy, mon ami, qui paraissait heureux de la promener partout ; mais elle semblait toujours triste. Pourquoi cette tristesse dans l’amour ? Je ne comprenais pas et je me disais souvent : si Andrée aime Jean, pourquoi n’est-elle plus jamais gaie comme auparavant ? L’amour est au cœur et à l’expression du visage ce que le soleil est aux plantes et aux fleurs qui poussent, verdissent, s’épanouissent, s’embellissent sous ses rayons bienfaisants. L’amour, soleil aux rayons infra-rouges et ultra-violets, réchauffe les cœurs, colore les joues, anime l’expression, met des reflets brillants dans le regard, et cependant Andrée, en dépit de son amour pour Jean, paraît s’étioler comme la fleur privée de lumière. Ses yeux, sans éclat, se cernent d’une aréole brune ; ses joues se fanent ; ses lèvres pâles ont un sourire contraint ; sa démarche s’alanguit. D’autre part, je me disais encore : si Andrée n’aime pas Jean, pourquoi le revoit-elle aussi souvent ? Pourquoi tous ses voyages à Montréal ? Pourquoi accepte-t-elle toutes les invitations au bal, aux soirées dansantes, au théâtre ? Est-ce par coquetterie ou par dépit ?

« Je n’étais pas assez perspicace pour trouver la solution de ce problème qui m’intriguait au plus haut point. J’aimais tant Lucille et j’avais tant oublié Andrée que je ne pouvais croire que cette dernière pût encore m’aimer ou seulement penser à moi. Dans la tristesse et la mélancolie de son regard, dans la pâleur de ses joues et l’amertume de son demi-sourire, je n’aurais jamais imaginé la persistance et la survivance de son amour pour moi. Dans tout l’affaissement de son être, Andrée me paraissait plus belle, plus distinguée que jamais. Ses toilettes plus riches, plus élégantes lui seyaient à merveille et lui donnaient ce cachet de beauté et de distinction qui en faisait la reine des réunions où Jean la conduisait par orgueil et par amour. Il paraissait tant l’aimer et cependant Andrée semblait le payer de retour par une indifférence si complète que je ne comprenais pas cet amour passionné de Jean. J’étais surtout perplexe et je comprenais encore moins quand, très tard dans la nuit ou le lendemain des soirées dansantes, Jean venait me raconter ses plaisirs, me dire toute la joie qu’il avait éprouvée en la compagnie d’Andrée. Il me disait comme elle était gentille et aimable avec lui. Il me disait avec emphase tout l’amour qu’Andrée ressentait pour lui. Il me répétait avec orgueil les déclarations d’amour que lui faisait Andrée avec une âme toute vibrante de passion. « Jamais, lui disait-elle, je n’ai aimé comme je vous aime ; vous êtes la lumière de mes yeux, la joie de mon cœur. Près de vous je sens toutes les fibres de mon être vibrer dans un chant d’amour, de passion folle. Il me tarde d’être à vous tout entière. Quelles sont longues les années d’études ! Quand donc finiront-elles ? Quand donc apparaîtra ce beau jour où je vous dirai : prends-moi, Jean, emporte-moi où tu voudras, je suis à toi pour toujours ; je suis ta chose, ton bien, ta poupée. Il tarde trop ce jour ! Et le soleil de ce jour sera trop lent dans sa course céleste vers le zénith, vers le couchant. J’en attendrai avec impatience le coucher. Ses rayons d’argent brilleront trop longtemps à travers l’or et la pourpre du déclin ; ils me feront mourir de langueur. Ô ! Jean, mon Jean ; ce n’est pas l’aurore éblouissante de ce jour que j’attends, ce n’est pas la lumière éclatante de ce jour que je veux voir, ce n’est pas le coucher du soleil, tout beau soit-il, que je veux contempler ; Oh ! non, non, mon Jean, c’est le crépuscule de ce jour que je désire ardemment, le crépuscule qui précède la nuit nuptiale. »

« Et toi, disais-je à mon ami Jean, aimes-tu réellement Andrée ? « Oh ! oui, me répondait Jean, comme le soleil aime à caresser la fleur, comme la lyre aime à chanter sous les doigts de l’artiste, comme l’oiseau aime le grand air et la liberté, comme le poisson aime l’eau. Andrée est si jolie, si aimable. »

« Jean était heureux et j’étais d’autant plus fier de son bonheur qu’Andrée semblait m’oublier dans son amour nouveau, et qu’elle n’était plus en droit de m’adresser des reproches. Jean était mon ami le plus intime et j’étais heureux de lui confier mon amie d’enfance, celle que j’avais un jour aimée plus qu’on aime une compagne des jeunes années. Près de lui je croyais qu’elle goûterait un bonheur constant et qu’elle resterait reine de son cœur autant que la reine de la société qu’elle dominerait plus tard. Jean était intelligent, rempli d’autant d’ambition que de talent. J’étais certain qu’il percerait un jour et qu’il ferait à Andrée un avenir enviable. Je l’encourageai souvent dans ses amours. Je ne pouvais confier Andrée, sur qui j’avais déjà possédé quelque droit, à un homme plus droit et plus sincère dans ses amitiés.

« Pendant nos deux dernières années de cléricature, les mascarades, les soirées, les parties de cartes, de théâtre et de patinoire organisées par les étudiants furent très fréquentes, surtout pendant le carnaval. Andrée, l’invitée de Jean, passait la plus grande partie de l’hiver à Montréal, chez une tante, sœur de sa mère. Elle fut de toutes nos parties. Elle en fut aussi toujours la reine. Sans coquetterie, sans orgueil, elle était aimable avec tout le monde ; cependant seules les flatteries la laissaient indifférente et même froide. Son air de tristesse constante lui attirait toutes les sympathies et elle ne semblait pas s’en apercevoir.

« J’aimais beaucoup Lucille et cependant je ne lui trouvais plus dans les soirées la même grâce, la même élégance qu’à Andrée, malgré tout l’argent que je dépensasse pour ses toilettes. Andrée, plus habituée au faste, avait, comme les riches de vieille date, des goûts plus simples et cependant plus recherchés. Ses toilettes, sans fanfreluches exagérées et sans rubans multicolores accrochés au corsage et à la jupe, dénotaient ce goût inné du beau dans la simplicité, de l’élégance dans la modestie. Par contre, Lucille, à l’instar des parvenues, dépensait pour le plaisir de s’en mettre sur le dos en compensation des privations antérieures et du peu qu’elle avait toujours eu. Ses goûts excentriques apparaissaient dans ses toilettes ébouriffantes, chargées de dentelles, de tulle et de rubans. Lucille ne passait pas inaperçue ; elle était voyante dans sa mise, et remarquable par son décolleté ; c’était un vrai papillon machaon. Andrée était plus réservée dans son maintien, plus sage dans son langage ; elle avait ce calme de l’eau du ruisseau dont on ne peut se lasser d’entendre le murmure. Lucille, plus bruyante dans sa conversation, avait une voix de castagnettes qui résonnent pendant la danse. Plus ardente, plus expansive, plus loquace, Lucille jetait plus d’éclat passager ; c’était la jeune fille qu’on admire momentanément et dont on ne goûte pas longtemps la conversation. Elle ressemblait à la flamme qui crépite plus qu’elle ne donne de lumière. Lucille était pétillante comme ces vins capiteux dont il ne faut pas abuser parce qu’ils étourdissent vite, ou qui deviennent plats si l’on attend trop avant de les déguster. Plus sensée, plus instruite, Andrée soutenait une conversation intelligente, suivie ; Lucille causait à bâtons rompus.

« Comment ai-je pu préférer Lucille à Andrée ? Je ne le comprends pas aujourd’hui. Peut-on comprendre la jeunesse ? Et l’amour, peut-on le comprendre mieux ? Qu’est-ce que l’amour, si ce n’est un sentiment dont on ne connaît pas l’origine, qui nous vient d’où ? qui conduit où ? Un mot, un geste, une œillade, c’est l’étincelle qui allume l’incendie dévorant. Mais où est la réflexion ? Quelquefois on veut se ressaisir, mais on ne le peut plus ; il est trop tard ; parfois la tolérance laisse supporter les ruines qui subsistent à la dévastation, mais il n’en est pas toujours ainsi. L’amour peut naître souvent de l’accoutumance, du contact continuel, mais en est-il plus durable, plus délicieux ? Lucille avait de beaux grands yeux noirs qui fascinaient comme ceux du serpent, une voix enchanteresse quand elle laissait parler son cœur, un teint de marbre comme celui de ces belles statues à qui l’artiste semble avoir donné la vie, une taille élégante quand elle n’était pas déformée par les trop grands apprêts de la toilette, cependant était-ce suffisant pour me la faire préférer à Andrée, qui n’était pas moins bien douée sous le rapport physique, mais qui l’emportait de beaucoup sous le rapport de l’intelligence et de l’éducation. Après avoir vécu depuis la plus tendre enfance auprès d’Andrée, je n’appréciais peut-être pas autant que je l’aurais dû toutes ses qualités que l’habitude de vivre ensemble me faisait ignorer. N’était-ce pas plutôt l’attrait de la nouveauté qui m’avait frappé et charmé à la vue de Lucille ? Pourrais-je aujourd’hui analyser ces idées, ces sentiments, ces sensations qui m’ont fait préférer Lucille à Andrée quand j’étais jeune et inexpérimenté ? J’ai beau chercher, je ne trouve pas d’autres réponses que celle-ci : L’amour est aveugle.

CHAPITRE VIII

DOUBLE ENIGME

« Au début du dernier printemps que je passai à Montréal, quelques mois avant les examens de doctorat, Jean disparut tout à coup et nous ne le revîmes pas de quinze jours. Où était-il allé ? Il ne m’en souffla jamais mot. Pendant ce temps, Béatrice, que Jean avait passablement négligée pendant plusieurs mois, cherchait à remplacer l’infidèle dans son cœur. Pour Jean, Béatrice n’était plus que le passe-temps des entr’actes entre deux promenades d’Andrée à Montréal. Pauvre Béatrice, elle souffrait beaucoup de cet abandon, de cet oubli, et parfois elle cherchait à s’en consoler par ses coquetteries auprès des autres étudiants de la maison. Ce n’étaient plus alors que des amours passagères qui ne suffisaient pas à l’ardeur de sa passion. Quand elle aimait, elle aimait sincèrement, jalousement. Elle ignorait absolument le partage dans les amours ; tout ou rien, telle était sa devise. Jean ne comptait plus les crises de jalousie rageuses dont il avait été la victime à bon droit. Jean et Béatrice venaient à tour de rôle me dire confidentiellement leurs ennuis. Jean riait plutôt et se moquait des colères de Béatrice. Mais celle-ci est venue plus d’une fois à ma chambre me dire tout son chagrin et pleurer sur l’infidélité de son bien-aimé. J’avais toujours des paroles d’encouragement et d’espoir à lui dicter. Quelquefois je la prenais en pitié ; elle savait si bien toucher ma sensibilité que parfois j’étais tenté de la consoler en lui offrant mon amour en compensation de la perte de son Jean. Béatrice n’était pas moins jolie que sa sœur, ni moins passionnée, et, si je n’avais pas tant aimé Lucille, j’aurais eu un véritable penchant pour elle. Après Lucille c’est elle qui répondait le mieux à mon idéal.

Je n’ignorais pas d’un autre côté l’amour de Jean pour Andrée, mais je me gardai bien d’en informer jamais Béatrice pour ne pas lui causer plus de chagrin qu’elle n’en avait déjà. Chose curieuse, Béatrice, qui venait de plus en plus dans ma chambre, me confier ses peines de cœur, choisissait toujours le moment où Lucille était absente, et elle s’évadait aussitôt que celle-ci apparaissait. À la fin, Lucille en conçut quelque jalousie et finit par m’en faire des reproches en même temps qu’elle déclarait une guerre acharnée à sa sœur. Les remontrances de Lucille à sa sœur n’eurent d’autre résultat que d’augmenter les sentiments d’amitié de cette dernière pour moi. Même à certain moment je crus m’apercevoir que cette amitié prenait une forme plus tangible et se muait en un véritable amour. Béatrice s’était-elle aperçue de la sympathie plus vive que je ressentais pour elle, ou y avait-il une autre cause qui la rapprochait de moi, je l’ai ignoré longtemps ; ce n’est que quelques années plus tard que je compris cette énigme. Quand Jean disparut pour quelque temps, Béatrice ne se gênait plus de venir très fréquemment à ma chambre. Elle ne craignait plus les foudres de sa sœur et savait lui tenir tête. Me rappeler le nombre de fois que j’ai été témoin impassible des scènes de jalousie parfois violentes entre les deux sœurs m’est complètement impossible. Ces scènes se renouvelaient si souvent dans ma chambre que j’eus beaucoup de misère à étudier mes examens de doctorat. J’étais obligé parfois de les inviter à vider leur querelle ailleurs, et c’était alors à qui sortirait la dernière. J’attendais avec impatience le retour de Jean pour retrouver quelque repos. Parfois je me demandais comment se terminerait cette querelle entre les deux sœurs. Je partirais bientôt pour m’établir dans une campagne et je ne voulais pas en quittant cette maison, où j’avais été gâté comme un enfant choyé, laisser comme souvenir un brandon de discorde. J’aimais assez Lucille pour en faire la compagne de ma vie. Je le lui avais prouvé plus d’une fois, et même nous nous étions engagés. Souvent dans nos tête-à-tête nous avions fait des projets d’avenir ; nous avions organisé notre vie future. Mais, hélas ! l’arrivée inopportune ou la présence malencontreuse de Béatrice dans ma chambre coupaient court à nos entretiens intimes qui prenaient une tout autre tournure. Je le regrettais souvent et alors je désirais ardemment le retour de Jean, qui seul pouvait me délivrer de cet amour nouveau qui semblait prendre racine dans le cœur de Béatrice et peut-être aussi dans le mien. D’autre part, Béatrice était si caressante, si chatte que parfois je ne pouvais réprimer certain mouvement de tout mon être qui me portait à la saisir, à la presser sur mon cœur, à la couvrir de baisers et à lui déclarer tout mon amour, car il me semblait que je serais plus heureux avec elle parce qu’elle avait le cœur plus tendre, l’âme plus sensible que Lucille. Je goûtais parfois délicieusement sa conversation plus posée, plus suivie, et c’était alors l’intrusion de Lucille qui me devenait pénible, et parfois j’allais jusqu’à regretter d’avoir tant aimé cette dernière puisqu’elle me privait d’un bonheur que j’imaginais plus grand. Les larmes de Béatrice avaient momentanément plus de pouvoir sur moi que les rires de Lucille qui résonnaient comme des castagnettes. L’air triste, les yeux mélancoliques de Béatrice me touchaient plus, m’allaient plus au cœur que la mine enjouée de Lucille. Quand Béatrice s’approchait de moi, qu’elle me prenait la tête entre ses deux mains, qu’elle me disait à l’oreille des mots doux, qu’elle y épanchait son cœur, il me semblait qu’elle avait la peau plus veloutée, que ses joues, comme de plus beaux fruits, étaient plus juteuses et que les accents de sa voix faisaient vibrer les cordes les plus sensibles de mon cœur. Mais quand j’étais seul avec Lucille, son emprise sur moi prenait le dessus, et j’oubliais près d’elle la grâce et la douceur de Béatrice. J’avais trop de bonheur avec l’une ou l’autre et j’aurais voulu ne plus les connaître, ne plus les aimer ni l’une ni l’autre. J’avais aimé trop longtemps Lucille pour l’abandonner quand elle croyait toucher le but du bonheur suprême si longtemps espéré. Je goûtais depuis trop peu les charmes de Béatrice pour lui sacrifier l’amour profond que j’avais voué à sa sœur. Lucille m’avait donné beaucoup de bonheur et de joies. Béatrice m’en promettait autant, sinon plus. Parfois, à la pensée de ces deux sœurs qui se disputaient depuis peu mon amour, j’étais irrésolu, indécis. La vue de l’une me faisait oublier l’idée de l’autre. Ah ! que je désirais avec ardeur l’arrivée de Jean, mon ami. Lui seul pouvait me remettre dans le chemin que j’étais à la veille d’abandonner. Je souffrais de mon indécision ; j’en avais les cauchemars dans mes rêves où Béatrice m’apparaissait le cœur de Lucille à la main. Elle le jetait par terre, le piétinait, et j’en voyais gicler le sang par les multiples déchirures que ses talons y faisaient. Parfois c’était Lucille qui arrachait le cœur de la poitrine de Béatrice endormie dans son lit. Lucille déposait le cœur sur les draps maculés d’un sang noirâtre. Elle le déchirait avec un couteau acéré et me le jetait à la face comme une pâture empoisonnée qu’on donne au chien pour s’en débarrasser. Parfois Lucille et Béatrice m’apparaissaient, toutes deux radieuses, dans des toilettes d’une blancheur éclatante qui leur faisait une auréole lumineuse. Elles portaient, sur des plateaux d’or finement ciselé, leur cœur, leur propre cœur qu’elles offraient à mon choix. Et les cœurs étaient des vases de vermeil d’où s’échappaient les plus belles fleurs qu’on pût imaginer qui représentaient les qualités de chacune des deux jeunes sœurs. Tour à tour les petites fleuristes me vantaient la beauté de leurs fleurs respectives, l’éclat de leurs couleurs, la délicatesse de leurs nuances, la suavité de leur parfum. J’hésitais dans mon choix ; je voulais prendre indifféremment dans chacun des cœurs, mais les deux petites fleuristes ne voulaient pas de ce partage. Elles touchaient d’un doigt magique une à une les fleurs qui s’évaporaient en un nuage d’encens, et les cœurs eux-mêmes se dissipaient comme les illusions de la jeunesse, et puis les jeunes filles s’évanouissaient dans l’auréole de leur robe toute blanche. Ah ! que j’aurais voulu les aimer toutes les deux ! Ah ! que j’aurais voulu ne plus les aimer ni l’une ni l’autre ! Pourquoi les avoir jamais connues ? Pourquoi avoir goûté les délices de leur amour ? Pourquoi étais-je seul à subir l’ardeur de leur passion ? J’appelais Jean de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces pour m’aider à partager l’amour de ces deux sirènes. Mais Jean ne répondait pas, ne venait pas. Mystère ! Énigme !

« Et puis Jean est venu ; mais ce n’était plus Jean mon ami, Jean le bien-aimé de Béatrice, Jean le boute-en-train, Jean le passionné. D’où venait-il ? Que lui était-il arrivé ? Autrefois si exubérant, si expansif, il était revenu morose. La moindre contrariété le mettait hors de lui-même. Il ne voulait plus revoir Béatrice. Quand elle était dans sa chambre et faisait mine de l’y attendre, il se gardait bien d’y entrer ; il s’en éloignait, venait quelquefois causer avec moi, mais le plus souvent il sortait de la maison et allait je ne sais où. Parfois il s’absentait pendant quelques jours et, quand il revenait, il était plus taciturne encore. J’avais beau chercher la cause de son mal, l’interroger, m’enquérir des raisons de ses absences et de son changement de caractère, toujours il me répondait brusquement par des monosyllabes qui résonnaient mal à mes oreilles. Quand je me plaignais de son amitié qui semblait diminuer, il devenait bourru et se hâtait de sortir ou de changer de sujet de conversation. Cependant plus il tentait de s’éloigner de moi, plus je le recherchais. Je l’amenais à ma chambre ou j’allais le retrouver plus souvent à la sienne. Bien souvent j’essayai de le confesser pour trouver le remède convenable aux maux qui minaient sa santé et affectaient son intelligence. J’avais beaucoup de peine de voir mon meilleur ami dans cet état d’esprit qui m’inspirait de grandes inquiétudes. J’avais peur qu’il ne se laissât aller complètement au désespoir et qu’il ne mît un terme à la vie qui lui paraissait trop lourde. Quelle était la source de son mal ? Quelle était la cause de cette neurasthénie qui semblait empirer de jour en jour ? « Jean, mon pauvre Jean, lui disais-je avec les marques de la compassion la plus vive qui aurait touché tout autre que lui, as-tu perdu toute confiance en moi ? Je t’ai aimé et je t’aime encore presqu’à l’égal de ma Lucille ; je veux ton bien, ton repos, et, quand je t’offre mes services, tu te froisses, tu te choques et me repousses comme si je n’avais aucun titre, aucun droit à ton amitié. Jean si tu as des tracas d’argent, ma bourse est toujours ouverte ; puises-y à pleine main et retrouve la paix dans l’acquit de tes dettes. Jean, aimes-tu encore Béatrice qui aurait, sans le vouloir, froissé tes sentiments, blessé ton amour ? Oh ! dis-le moi et je tenterai de vous réconcilier. Oh ! mon Jean, sois sûr de l’amour de Béatrice. Ne vois-tu pas comme tu lui causes de la peine, comme elle souffre de ton éloignement, comme elle est triste elle-même de ta tristesse ? Lui préfères-tu Andrée ? Vous sembliez tant vous aimer depuis quelque temps que je ne puis croire que ton chagrin vienne d’elle. Un mot mal interprété vous aurait-il brouillés ? Oh ! dis-le moi, Jean, et je m’approcherai d’Andrée. Je lui dirai ton chagrin ; je lui conterai tes peines, ta douleur. Je connais Andrée ; elle est si bonne, si aimable, si sincère dans ses amitiés, si fidèle dans son amour qu’elle te pardonnera facilement. Je la sais incapable de conserver un brin de ressentiment. Oui, quoi qu’il m’en coûte, je la verrai ; je lui dirai comme tu l’aimes toujours et comme ton cœur saigne de son éloignement, de son oubli.

« Hélas, Jean restait sourd à tous mes sentiments d’attachement, sourd à toutes mes consolations, sourd à toutes mes offres de services. Je ne le reconnaissais plus. Plus je voulais le consoler plus il s’irritait et plus il s’éloignait de moi.

« Comme nos examens de doctorat approchaient je voulus l’aider pour qu’il n’échouât pas et je lui promis de ne plus l’inquiéter par mes questions. Cependant il semblait peu enclin au travail ; il se souciait peu des examens. Pendant les heures d’études, il devenait indifférent, insouciant et souvent distrait. J’avais toutes les peines du monde à lui faire comprendre la nécessité d’étudier. Le temps passait vite ; les examens approchaient et nous ne savions pas grand’chose. Parfois il donnait un coup de collier et nous repassions rapidement une matière ; mais l’affaissement lui revenait tôt. Quand Lucille ou Béatrice, surtout cette dernière, venait dans ma chambre pour causer et nous distraire, je le voyais sourire d’une manière drôle. Sa figure changeait subitement d’expression ; de sombre et triste, elle devenait moqueuse. Il se levait, clignait du coin de l’œil, et sortait en se soulevant les épaules et en riant d’une manière sarcastique. Qu’avait-il ? Que méditait-il ? Mystère ! Énigme ! Je lui retrouvais ce même sourire sarcastique, quand nous entendions Lucille et Béatrice se disputer, se quereller dans leurs accès de jalousie au sujet de leur amour pour moi. Oh ! qu’il paraissait content en ces moments. Il se taisait, prêtait l’oreille, se frottait les mains de satisfaction. Je lui trouvais un air, une mine qui me causait beaucoup d’inquiétude. Je ne le comprenais plus. C’est ainsi que nous passâmes le dernier mois de notre cléricature, lui, harcelé par quelle idée ? et moi, déchiré par les inquiétudes que me causait l’état de mon meilleur ami et harassé par ce double amour de Lucille et de Béatrice.

« Jean était revenu, mais il ne m’avait pas soulagé d’un amour que j’aurais voulu ne plus connaître ou mieux n’avoir jamais connu. Pourquoi Jean était-il parti en me laissant cet héritage qui m’accablait ? Pourquoi, en revenant, n’avait-il pas repris son bien ? Mystère ! Énigme ! dont je n’eus la solution que quelques années plus tard.

« Nos examens étaient finis, et de quelle manière ? Nous étions médecins. Nous allions nous quitter. Jean me donna la main sans effusion en me souhaitant bonne chance dans l’avenir, mais de ce ton sarcastique qui me rappelait trop le sourire que je lui avais vu plus d’une fois depuis un mois. J’en fus péniblement touché. Notre amitié s’éteignait sous le souffle de cet adieu angoissant.

« Restaient mes deux petites amoureuses que je devais quitter aussi. Que leur dire ? Que leur promettre ? Elles m’étaient presqu’aussi chères l’une que l’autre. J’avais aimé plus longtemps Lucille ; j’avais, en moins de temps, plus apprécié Béatrice. Dans mon indécision, je voulus laisser au temps l’appréciation de leurs qualités respectives. L’absence m’éclairerait aussi sur l’attachement plus sincère et la fidélité plus persistante de l’une ou de l’autre. C’était celle qui se souviendrait plus longtemps de moi que je me proposais d’épouser. Pour mettre leur sincérité, leur fidélité à l’épreuve, je promis secrètement à chacune d’elles de revenir bientôt la chercher et de l’épouser. Puis j’allai, dans mon village natal, embrasser ma mère, serrer la main à mon père. Sur les instances de ma mère, j’allai, dans une courte visite, recevoir les félicitations de ma petite amie d’enfance. Je la trouvai bien changée malgré les soins qu’elle paraissait avoir pris pour cacher la pâleur et l’amaigrissement de ses joues, et le cerne foncé autour de ses yeux au regard triste et pensif. Elle s’efforçait de paraître gaie et de sourire en me félicitant, mais sa voix tremblait sous l’émotion d’autres pensées qui lui venaient malgré sa volonté bien arrêtée de ne laisser rien voir de son trouble. Quand je pris congé d’elle, elle essaya encore de rester calme en me disant : « vous revien… » mais elle ne put achever sa phrase ; la voix lui manqua et deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.

« Je restai peu de temps auprès de mes parents, j’avais hâte de me lancer dans la pratique et de retourner chercher celle qui se souviendrait le plus de moi. J’allais pratiquer dans un village quelque peu éloigné. Mes débuts ne furent pas trop pénibles car j’étais le seul médecin du village. Le médecin le plus rapproché demeurait à quelques lieues de là.

« Je recevais souvent, oh ! très souvent de longues lettres de mes deux amies de Montréal. Quand leurs lettres m’arrivaient en même temps je prenais plaisir quelquefois à les comparer. J’y trouvais souvent les mêmes sentiments exprimés dans les mêmes termes, les mêmes tournures de phrases, avec cette seule différence que le style de Lucille était plus haché, celui de Béatrice plus tempéré. On retrouvait facilement le caractère de chacune des deux sœurs dans leurs correspondances. Parfois je me demandais si elles n’avaient pas un traité de l’art épistolaire où elles puisaient les idées qu’elles arrangeaient chacune à sa façon. Leurs lettres se ressemblaient parfois comme les copies des étudiants un jour d’examen. Cependant elles ne devaient pas copier en se passant leur missive l’une à l’autre, car elles m’écrivaient en cachette l’une de l’autre. Chacune ignorait certainement la correspondance de l’autre puisqu’il était convenu entre elles et moi que mes réponses leur arriveraient à des adresses différentes.

« Pendant près d’une année, je fus assez fidèle à leur répondre ; j’en avais le temps. Parfois j’aurais été heureux d’avoir un dactylotype pour composer les deux lettres du même coup. Souvent ma deuxième lettre n’était qu’une copie de la première. Pouvais-je écrire bien différemment à deux sœurs que j’aimais presque autant l’une que l’autre. Parfois je pensais au malheur qui m’arriverait, et à la querelle mortelle qui s’élèverait entre les deux sœurs si l’une d’elles trouvait la correspondance de l’autre. Ce que je redoutais tant et que, cependant, je désirais encore avec plus d’ardeur, après une année, arriva enfin. Un jour, Béatrice oublia sur un meuble la clé du petit coffre en métal où elle conservait, à l’abri des indiscrétions, toute sa précieuse correspondance. Lucille trouva la clé et en profita pour satisfaire sa curiosité, excitée par les manœuvres de Béatrice, qui s’enfermait souvent dans sa chambre pour écrire ou lire ce qui lui paraissait être des lettres très intéressantes. Lucille, qui soupçonnait les amours de Béatrice, ne cessait de l’épier depuis quelque temps. Vous pensez bien que, en découvrant la correspondance secrète, Lucille n’était pas au comble du bonheur. Croyant Béatrice absente de la maison, elle s’était installée dans une grande berceuse et le coffret sur les genoux, elle avait déjà parcouru trois ou quatre lettres quand sa jeune sœur la surprit en flagrant délit. La foudre, tombant dans la chambre, n’y aurait pas fait plus de tapage et de dégât que les deux sœurs n’en firent. L’écho s’en répercuta jusque chez moi. Le lendemain Lucille et Béatrice mettaient un terme à nos amours par des lettres remplies d’insultes et d’injures que j’avais bien méritées par ma duplicité. Les deux sœurs ne s’étaient pas plus concertées qu’avant quant à la composition de leurs lettres et cependant j’y retrouvais encore les mêmes expressions piquantes et triviales. Dans la colère, leurs caractères respectifs se ressemblaient. On y reconnaissait facilement les deux sœurs élevées dans le même milieu, à un niveau plutôt médiocre.

« Ces deux lettres brisaient mes chaînes au moment où elles me devenaient lourdes à traîner. Elles m’annonçaient la délivrance juste au moment où je la désirais le plus, car un petit cupidon du village m’avait décoché une flèche qui me frappait droit au cœur en y faisant une large plaie par où les amours anciennes s’échappaient, et par laquelle pénétrait une passion nouvelle, unique et ardente. Charmant petit cupidon ! sa saignée m’avait regaillardi comme la phlébotomie améliore celui qu’un coup de sang étourdit et terrasse. C’était une vie nouvelle qui m’apparaissait avec tous les enchantements qu’une dernière passion promet.

CHAPITRE IX

NOUVEL AMOUR

« Malgré mon peu de science, la clientèle augmentait continuellement. J’étais chanceux, voilà tout. Étant le seul médecin de la place, on était bien obligé de recourir à mes services plutôt que d’aller courir à quelques lieues plus loin. Je m’étais mis hardiment au travail et à l’étude. Le sort s’en mêlait et me favorisait d’une manière toute spéciale. L’hiver s’était mal comporté et le printemps pluvieux, humide, froid même, était malsain, engendrait toutes sortes de maladies et les aggravait d’une manière atroce. Un jour, je fus appelé auprès d’une dame souffrant d’une pneumonie. Je ne ménageai ni mes soins, ni mes visites auprès de cette patiente, épouse de l’homme le plus considérable du village. Si je sauvais cette malade ma réputation était établie d’une façon éclatante. La maladie céda-t-elle à mon traitement ou aux bons soins que la patiente reçut de sa jeune fille remplissant l’office de garde-malade ? Je l’ignore, cependant je serais plus porté à croire que la jeune fille a fait plus que moi pour obtenir la guérison de sa mère. Jour et nuit elle a été à son chevet, la soignant avec le dévouement d’une garde-malade intelligente, et l’amour d’une enfant dont le plus grand trésor est la vie de sa mère. J’admirais le courage de cette jeune fille que ni les fatigues, ni les veilles ne rebutaient. Je la voyais à toute heure du jour et de la nuit dans les moments critiques de la maladie. Elle semblait toujours impassible comme ces âmes fortes que la douleur ou la misère ne peuvent abattre, ni démoraliser. Ses paroles douces, son sourire aimable relevaient le courage de sa pauvre mère, apaisaient les craintes de son père attristé. Mais quelles angoisses ne devait-elle pas endurer moralement quand sa bouche souriait et que ses beaux yeux respiraient toujours le calme ? Plus tard, quand je pénétrai plus profondément dans son intimité, elle me racontait, les larmes aux yeux, le cœur encore tout attristé, les transes mortelles qui l’agitaient, les inquiétudes qui l’accablaient quand elle pensait que la mort pouvait lui ravir sa chère mère. C’est au chevet d’une mourante que j’appris la sublimité de l’amour filial, la grandeur du sacrifice de soi-même, du sacrifice qui sait sourire quand le cœur pleure, la noblesse de l’âme qui fait toujours espérer quand tout autour de soi porte à la désespérance. N’est-ce pas par cet espoir qu’elle a toujours eu et qu’elle savait inspirer si profondément que cette jeune fille a sauvé sa mère ? Souvent aussi elle a relevé mon courage qui faiblissait devant les progrès de la maladie. Quand je voyais cette jeune fille si forte, je me sentais plus d’énergie pour lutter.

« Le dévouement de la jeune fille m’avait touché le cœur, et sa beauté, que les fatigues n’avaient pas altérée, avait frappé mes sens. J’avais appris à l’aimer autant pour sa bonté que pour sa beauté. Ses cheveux avaient la couleur des épis qui ont mûri aux rayons ardents d’un soleil toujours beau ; ses yeux avaient la teinte et l’humidité d’un ciel d’un bleu pur qui se mire dans les eaux d’un lac tranquille ; ses cils longs et châtains faisaient admirer la douceur de son regard ; ses lèvres minces rappelaient ces belles cerises qu’on croque avec délices ; son nez était droit et fin ; ses joues ressemblaient à des pétales de rose blanche ; sa taille avait la flexibilité du roseau ; sa voix résonnait comme une clochette d’argent ; c’était la voix qui avait encore tout le charme de la plus tendre jeunesse.

« Je prolongeai longtemps mes visites auprès de la convalescente, peut-être un peu plus que je ne l’aurais fait auprès de toute autre patiente, non pas pour en retirer un bénéfice pécuniaire, mais surtout parce que la jeune fille me plaisait beaucoup. Cette jeune personne m’était si sympathique que je ne pouvais faire autrement que de l’aimer. Je m’attachai vite à elle. Elle paraissait m’y encourager par ses invitations pressantes. Sa mère elle-même, qui m’appelait son sauveur et avait conservé un bon souvenir de mon dévouement — qu’elle ne savait pas si intéressé — favorisait les sentiments affectueux que sa jeune fille me manifestait parfois. Le père même, qui n’était pourtant pas des plus communicatifs parce que toujours tout à ses affaires, multipliait ses invitations. Il aimait, disait-il, me rencontrer souvent, me recevoir à sa table. Nos conversations variées le reposaient et lui faisaient oublier pour une heure les questions d’affaires et d’argent souvent ennuyeuses. Je me gardai bien de refuser aucune invitation quand le soin de mes malades me laissait quelque loisir. La table était si bonne, les gens si aimables, et Léontine — c’était le nom de la jeune fille — si affectueuse que j’étais tenté parfois de demander la main de la jeune fille à ses parents que je croyais tout disposés à me l’accorder. J’étais établi depuis si peu de temps dans le village et je craignais tant qu’on ne m’accusât de courtiser la jeune fille par intérêt parce que le père était le grand manitou, que je retardais toujours ma demande. Les suggestions de la mère et les allusions de Léontine auraient dû m’inspirer plus de hardiesse et me faire espérer le meilleur accueil.

« Un jour, dans une famille où je donnais mes soins à de petits enfants, je rencontrai une bonne vieille commère. Elle m’avertit charitablement que la jeune fille que je courtisais était déjà fiancée à un jeune homme, voyageur de commerce. Elle m’assura qu’à son retour je serais évincé de plus belle de la maison.

« Je ne me le tins pas pour dit. J’étais orgueilleux, et je ne me sentais pas la pusillanimité de lâcher une proie si alléchante, qui me promettait par-dessus le marché une si belle clientèle. Que m’importaient les dires de cette commère ? Était-elle chargée par la famille de Léontine de m’avertir de laisser le champ libre à un ci-devant amoureux ? Cette nouvelle ne fit qu’augmenter mon désir de posséder Léontine, la belle fille aux cheveux blonds, aux yeux bleus si doux. Oh ! non ; elle était trop belle, trop aimable, trop dévouée, pour que je l’abandonnasse à un homme que je ne croyais pas digne d’elle. Moi seul pouvais la rendre heureuse et lui faire la vie belle et grande, et elle seule pouvait me donner le bonheur. Je l’aimais trop pour céder ma place à un simple voyageur de commerce. Mon cœur était trop rempli de son amour pour l’oublier jamais dans les bras d’un autre. Léontine m’avait trop dit son amour pour ne pas la croire sincère dans ses affections. J’avais trop appris à l’aimer et à goûter les plaisirs de sa conversation pour me priver à jamais des joies que j’en attendais dans l’avenir. Léontine, c’était désormais mon seul amour, mon seul espoir. Elle seule maintenant remplissait toutes mes pensées et tous mes rêves. Elle seule était le but de ma vie. Penser seulement que je ne la posséderais jamais me déchirait le cœur, me torturait l’âme. Parfois, quand elle me donnait les plus grandes preuves de son amour, le doute envahissait mon esprit. Parfois je craignais que son amour ne fût simulé ou ne fût inspiré que par esprit de remerciement ou de dévouement au sauveur de sa mère. L’ayant vue au chevet de sa mère, si attentive, si dévouée, je me l’imaginais capable d’un aussi grand sacrifice. Je ne voulais pas de cet amour par sacrifice. Je voulais un amour vrai, sincère, affectueux, partant du cœur. Je voulais que Léontine fût à moi de corps, de cœur et d’esprit. Je voulais, quand je la presserais entre mes bras, qu’elle n’eût d’autre pensée que la mienne, d’autre amour que le mien.

« Oui, me disait-elle un jour que j’avais fait allusion à son amour pour le voyageur de commerce, j’ai aimé ce jeune homme parce qu’il était le premier qu’il me fut permis de voir librement. Je le crus beau, je le crus aimable parce qu’il était le premier homme qui osât m’adresser la parole. Je n’avais jamais entendu d’autre voix masculine que celle de mon père qui résonnait comme une grosse cloche d’airain, et tout à coup j’entendais celle d’un étranger qu’on me permettait d’écouter. N’en ayant jamais entendu d’autre, je la croyais suave et persuasive. Elle me semblait l’écho d’un chant que mon imagination avait souvent perçu. Il était le premier homme dont la main touchât la mienne ; elle me semblait douce comme le velours qu’on aime à caresser. Je n’avais jamais vu d’autres yeux d’homme que ceux de mon père, qui me paraissaient bien sévères à travers les broussailles de ses sourcils épais, et tout à coup des yeux d’un beau bleu me regardaient ; c’était comme une caresse qui m’allait au cœur. Élevée comme une recluse dans un couvent ou dans la maison paternelle, je n’avais jamais joué avec les petits garçons ou même les petites filles de mon âge ; je n’avais jamais rencontré de jeunes gens pendant mon adolescence avec qui j’aurais pu flirter. Ma jeunesse semblait destinée à s’étioler dans l’isolement, sans plaisirs, sans joies, sans amour. J’étais toujours seule devant un papier de musique qui accompagnait ma mélancolie et ma tristesse au piano, ou devant une toile, tendue dans un cadre sur un chevalet, sur laquelle j’essayais de peindre les figures des jeunes garçons que mon imagination me montrait toujours à travers un voile. Ma mère se reconnaissait toujours dans chaque portrait, parce que la tête que je peignais était toujours efféminée. Elle n’avait rien des traits caractéristiques de l’homme. J’excellais dans la reproduction des tableaux de la nature. Peindre un cheval, aux naseaux ouverts et frémissants, à l’œil en feu, une vache avec ses grands yeux mélancoliques, un chien près de la barrière, qui aboie au passage d’un mendiant, des poules qui picorent et un coq qui se promène majestueusement au milieu de sa cour, c’était mon seul plaisir et mon seul talent. Je n’avais jamais vu autre chose que des arbres, des terrasses, des clôtures, des haies et des animaux. Parfois sur mes toiles, je peignais une jeune fille à qui je cherchais à donner ma ressemblance. Je la mettais debout sur le perron, jetant des miettes de pain ou des grains de blé aux nombreux poussins qui becquetaient les perles de ses souliers ou se faufilaient dans les plis de sa robe, s’étalant en un large cercle autour d’elle. Près d’elle, j’essayais de reproduire l’image d’un beau jeune homme qui l’aurait contemplée avec ravissement, tout prêt à lui tendre les bras pour l’enlacer dans un élan d’amour. J’aurais voulu mettre sur la bouche du jeune homme un sourire invitant et dans ses yeux l’appel qui fit passer un frisson sur la peau sensible de la jeune fille. Mais toujours mon pinceau barbouillait des figures mâles d’une laideur affreuse, rébarbative. Il me semblait alors voir la jeune fille s’animer, grimacer et détourner la tête dans un mouvement de crainte. Je peignais toujours la tête du seul homme qu’il me fût permis de voir, l’homme de cour de mon père. Comment aurais-je fait autrement, je ne voyais d’homme que lui et il était si laid. Et de colère je lui jetais à la tête mon éponge qui l’éclaboussait.

« J’étais cependant une jeune fille comme toutes celles qui peuvent aimer. Parfois dans le bonheur de ma famille, entre l’amour de mon père et celui de ma mère, il me semblait qu’il y avait place pour un autre amour qui n’aurait nullement diminué l’amour de mes parents. Parfois les battements de mon cœur s’accéléraient à certaines pensées que je prenais pour des divagations de mon imagination. J’avais soif et faim d’amour, mais mon père éloignait de la maison tous les jeunes gens du village parce qu’il ne les croyait pas dignes de ma main. Un jour il invita à sa table un monsieur qui le venait voir souvent à sa maison d’affaires. C’était un voyageur de commerce. Mon père paraissait l’estimer beaucoup et se plaire dans sa conversation. Cet étranger était mis avec recherche ; il était joli garçon, beau parleur, très flatteur car il m’adressait souvent des compliments que je croyais vrais tant ils étaient nouveaux pour moi. Quand il me parlait en souriant, je rougissais et je n’osais relever les yeux sur lui. J’étais si émue devant ce jeune homme qu’il me semblait qu’il pouvait entendre, voir et compter les battements précipités et violents de mon cœur, soulevant à chaque pulsation le tissu léger recouvrant ma gorge.

« Après le repas, mes parents me laissèrent seule au salon avec ce jeune homme. Je parlai peu car j’étais bien timide et bien gênée, mais lui ne l’était pas. Il me racontait ses voyages à travers les différents pays qu’il avait parcourus ; il me dépeignait les personnages qu’il avait rencontrés partout. Je le trouvai si aimable que je l’invitai à revenir. Il n’abusa pas de l’invitation ; cependant je le revis souvent, même quand il n’avait pas affaire avec mon père. Il m’apportait quelquefois des cadeaux, que je refusais, et des souvenirs que j’acceptais. Un jour je lui demandai de poser devant ma toile ; il s’y prêta de bonne grâce. Ce jour-là je peignis une vraie tête d’homme avec une figure anguleuse, un menton carré, un front haut et puissant, un nez aquilin, une expression virile mais douce en même temps. Le jeune homme me complimenta sur mon habileté et mon talent. Ses félicitations me flattèrent beaucoup et je crus que je l’aimais Comment aurais-je fait autrement que de l’aimer ? C’était le premier jeune homme que je rencontrais. Il me paraissait aimable parce que ses paroles étaient charmantes, son regard plein de douceur, son sourire attrayant. Oui, j’ai cru qu’il était l’amour personnifié me promettant le bonheur.

« Voilà, monsieur, ajouta encore Léontine, comment j’ai aimé le voyageur de commerce que mon père me présentait et m’offrait comme époux. Était-ce là le véritable amour comme toutes les jeunes filles le rêvent ? Était-ce là l’amour qui crée le bonheur et la paix dans la famille ? Oh ! non. Je sais aujourd’hui ce qu’est l’amour, cet attrait de deux âmes qui se croient sœurs, ces pulsations de deux cœurs qui sont synchrones. Depuis que je vous ai vu, depuis que je vous connais, mon papier de musique n’a plus que des notes gaies, des chants d’allégresse et sur mes toiles je ne sais plus que peindre des figures d’anges, des amours ailés. Connaissez-vous maintenant la profondeur de mon amour ? Comprenez-vous quel feu consume mon cœur ? Si votre âme était un détecteur assez puissant, elle recevrait à tout instant les effluves qui se dégagent de mes pensées toujours toutes à vous ! »

« N’en avais-je pas assez entendu pour me convaincre de la sincérité de ma douce amie ? Avait-elle réellement aimé ce premier homme qu’elle avait eu le bonheur de connaître ? Oh ! non ; c’était le premier hochet qu’on donne au bébé qui fait ses dents, le premier cerceau qu’on met entre les mains de l’enfant qui court, le premier roman anodin qu’on permet à l’adolescent de lire. L’avait-elle aimé plus que ce premier hochet, ce premier cerceau, ce premier roman ? Elle l’avait cru tout d’abord, mais en lisant et relisant le second roman, elle crut en avoir lu beaucoup et, plus elle le relisait, plus elle sentait les douceurs de l’amour, mieux elle comprenait l’ardeur du feu qui s’allumait en son cœur. « Oh ! me disait-elle souvent, je comprends aujourd’hui les sentiments qui m’animaient auparavant auprès de cet homme que je considérais plutôt comme un camarade. C’était l’ami de mon père qui avait voulu en faire l’ami de la famille. Mon cœur près de lui avait toujours les mêmes pulsations tranquilles, régulières. J’aimais entendre ce beau parleur. Quand il me racontait et me décrivait ses voyages, mon esprit s’intéressait à ses récits, mais mon âme n’en éprouvait aucune émotion, les fibres de mon cœur ne résonnaient pas ; aucun son n’en sortait. Mais près de vous, Monsieur !… Oh ! ne parlez pas ; prenez mon bras, tâtez mon pouls, et vous reconnaîtrez, par la rapidité et la force de ses pulsations, les battements violents de mon cœur. Vous percevrez ce que mon âme éprouve et vous verrez comment elle peut traduire ses sensations sur les fibres de mon cœur, qui résonnent comme les cordes de la harpe sous les doigts déliés de l’artiste qu’une pensée divine inspire. Quand vous parlez, je bois vos paroles ; elles sont comme une liqueur douce qui circule dans mes veines, qui me donne d’abord des frissons et puis qui m’engourdit, m’enivre et me met dans la tête des rêves comme en ont les fumeurs d’opium. Oui, je vous vois m’accompagnant dans un paradis terrestre, me cueillant les plus belles fleurs, me tressant des couronnes et des guirlandes, me présentant les fruits les plus savoureux et me préparant, avec les mousses les plus moelleuses, une couche autour de laquelle les amours dansent en souriant. Oh ! parlez, parlez, j’aime votre voix ; ses notes me dont douces ; elles vibrent à mes oreilles comme celles d’une romance si suave. Oh ! laissez-moi lire dans vos yeux ; non, non, lisez plutôt dans les miens et voyez-y les caresses qu’ils implorent. Oh ! Monsieur, je vous aime comme la colombe aime son compagnon, vous savez avec quel amour jaloux ! »

« Ne m’aimait-elle pas réellement celle qui pouvait me parler ainsi ? Moi aussi, je buvais ses paroles enivrantes. Comment aurais-je fait pour ne pas l’aimer ? Oui, j’étais le compagnon de la colombe qui aime jalousement.

« Les mois et les années qui suivirent firent époque dans ma vie. Je croyais avoir trouvé l’oiseau bleu qui m’apporterait le bonheur avec l’amour. Partageant mon temps entre le soin de mes malades et mes assiduités auprès de Léontine, je vécus des jours heureux comme je croyais n’en avoir jamais eu. Souvent le soir, seul dans mon bureau, fatigué de feuilleter mes gros livres d’études ou de chercher les nouveautés dans les revues médicales, j’allumais ma pipe et, quand les volutes de fumée grise déroulaient leurs spirales, mes pensées me reportaient aux temps écoulés, des souvenirs les plus lointains jusqu’aux jours les plus proches, et je souriais à toutes les joies enfantines du gamin et de la gamine qui couraient à travers les allées et les plates-bandes de nos jardins, se cachant dans les bosquets ou les grosses touffes des hortensias ou des boules-de-neige, s’appelant de leur voix claire de piccolo, se cherchant, se retrouvant et s’allant reposer sur le perron pour y entendre caqueter la grosse poule, autour de laquelle s’assemblaient les poussins tout couverts de duvet. Je souriais aux deux enfants se tenant par la main dans le sentier de l’école ou de l’église. Je les revoyais avec plaisir au parloir du collège, dans leurs promenades sur la plage sablonneuse de l’océan. Je les retrouvais dans leur première idylle, et je souriais encore. C’était de ces souvenirs qu’on aime à rappeler même quand un bonheur plus grand nous sourit, comme si ces souvenirs nous aidaient à grandir la joie présente sans jamais y mettre la moindre trace d’ombre. Et je me disais : chaque jour, chaque année, chaque âge a ses joies ; les premières préparent les secondes et celles-ci embellissent les dernières. Toutes les joies s’en vont toujours grandissant à chaque étape. Les Souvenirs de l’enfance ne gâtent pas les plaisirs de l’adolescence ; ceux de la jeunesse n’amoindrissent pas le bonheur de l’âge plus avancé. J’ai aimé autrefois dans un premier amour que je me rappelle comme le voyageur aime se souvenir des beaux paysages qu’il a parcourus au début de sa course. Ce premier amour, cet amour ancien n’était que le noviciat qui préparait au bonheur suprême, à cet amour que j’éprouvais pour Léontine. Comparer l’affection que j’avais eue pour Andrée à l’amour que je ressentais pour Léontine, c’était voir toute la différence qui existe entre le bouton de rose presque entièrement caché dans le calice vert et la rose dans tout son épanouissement, dans toute sa beauté, avec son parfum si délicieux. Et puis c’étaient les souvenirs de la vie de bohème pendant ma cléricature qui me revenaient avec le parfum de l’amour de Lucille. Et ces souvenirs et cet amour ne jetaient ni ombre, ni tristesse dans ma vie présente. Et qu’était-ce que cet amour de Lucille, jeune fille de la pension, comparé à cette nouvelle passion affectueuse qui m’enflammait pour les beaux yeux de Léontine ? L’amour de Lucille, simple marguerite des prés, ne pouvait jamais être mis en parallèle avec celui de Léontine, reine-marguerite ou chrysanthème cultivée en serre chaude. Je revivais tous ces plaisirs, toutes ces joies de mon passé qui m’avaient acheminé vers le bonheur suprême, vers l’idéal de la beauté et de la tendresse. Et mes pensées revenaient sans cesse vers Léontine, buisson ardent.

« Je passais presque toutes mes veillées avec Léontine à causer dans le boudoir ou sur la véranda quand la température le permettait. Souvent elle m’accompagnait dans mes visites du soir à mes malades à qui elle servait souvent d’infirmière. Mes patients l’estimaient beaucoup. Ils aimaient entendre les douces consolations qu’elle savait leur prodiguer avec à-propos. Ils préféraient sa main à la mienne dans les pansements de leur plaie. Ils souriaient même quand ses doigts insuffisamment expérimentés leur causaient quelque douleur. Ils craignaient de se plaindre de peur d’être abandonnés d’une si aimable infirmière. Ils aimaient mieux souffrir en silence plutôt que de perdre le contact d’une main si douce et de voir se détourner d’eux des yeux si sympathiques. Nous causions souvent longtemps chez certains patients qui semblaient oublier leur mal quand l’ange gardien de leur médecin — comme ils l’appelaient — veillait sur eux. Après la veillée quand je la reconduisais chez elle, Léontine était toute joyeuse de la charité qu’elle avait faite, toute radieuse des bienfaits qu’elle avait répandus. Elle semblait m’aimer davantage pour les occasions que je lui donnais de prodiguer ses consolations aux malheureux. Les sentiments qu’elle me manifestait étaient alors plus affectueux. Sa charité semblait donner plus d’élan, plus de vivacité à son amour. Son cœur s’ouvrait plus franchement et il m’était plus facile d’y voir toute l’ardeur de sa passion pour moi. Oh ! que je l’aimais et comme ma passion répondait à la sienne ! Quand je la quittais pour revenir à mon bureau, j’aurais voulu chanter un poème d’amour à la nature entière. Mais comment traduire en vers ce que mon cœur ressentait. Je ne trouvais pas de mots assez sublimes, de notes assez touchantes pour extérioriser mes pensées. J’invoquais la lune, j’implorais cette idole des amants ; elle a inspiré tant de poètes. Pourquoi ne me renvoyait-elle pas seulement l’écho des chants divins qu’elle devait entendre, car elle est si près du ciel ? Elle restait sourde à ma prière et les paroles me manquaient pour chanter Léontine et son amour comme je l’aurais désiré. Et les étoiles qui brillaient par milliards pourquoi se taisaient-elles aussi ? Ne pouvaient-elles me dire ce qu’elles entendent là-haut, elles sont encore plus près du ciel ; mais non, encore et toujours muettes. Oh ! étoiles ! yeux brillants des amoureux et des amants, pourquoi n’entend-on pas la voix que vos scintillements et vos palpitations semblent vous donner dans l’hymne d’amour que vous chantez à Celui qui vous gratifie de la vie et de la beauté, je répéterais, avec vous à celle que j’aime, les paroles qui conviennent à l’idole que chacun adore.

« Dans mon bureau j’allais m’asseoir dans le grand fauteuil où j’aimais tant rêver à celle dont je regardais avec amour le portrait placé sur ma table de travail. Parfois je m’imaginais être au sommet d’une haute montagne que j’avais gravie étape par étape De cette cime je contemplais de tous côtés des horizons superbes. Si mes regards se portaient au pied de la montagne, dans le vallon verdoyant, je voyais un enfant sortir d’un palais entouré de jardins spacieux. L’enfant gambadait, poursuivait les papillons, cueillait des fleurs dont il jetait au vent les pétales multicolores. Il gravissait des montées douces, s’arrêtait au bord des ruisseaux pour en entendre le murmure, ou aux pieds des chutes pour en admirer les arcs-en-ciel. Il grandissait au fur et à mesure qu’il s’élevait dans la montagne. Près des lacs il contemplait les naïades qui l’invitaient à se jouer avec elles dans les eaux limpides. À l’orée des bois, il entendait les sirènes dont la voix l’appelait près des amours. À chaque étape il voulait se reposer, mais les demi-déesses des eaux et des bois l’entraînaient sans cesse dans des temples où tous les plaisirs se courtisaient. Plus il montait, plus la nature était prodigue de beautés, de plaisirs et d’enchantements. Le soleil répandait une plus douce chaleur ; l’air devenait plus limpide, plus pur. Le jeune homme montait, montait et le ciel était plus près. Il s’approchait de moi ; il m’enlaçait ; c’était mon double. Nous ne formions plus qu’un même corps, une même âme, un même cœur. J’avais joui, à travers tous les sentiers de la montagne, dans ses bois, sur ses lacs, de tous les plaisirs, connu toutes les joies, aimé les naïades et les sirènes qui m’avaient fait connaître l’amour et ses délices. Enfin j’étais à la cime, tout près, tout près du ciel, et c’était là que m’apparaissait la vraie déesse pour qui je voulais élever une tente pour l’y retenir seule à jamais. J’avais Léontine près de moi. Quand mes rêveries s’évanouissaient comme les nuages qui s’effilochent et disparaissent au souffle de la brise, j’allais me coucher et j’étais à peine endormi que déjà Léontine m’apparaissait et remplissait tous les rêves de mes nuits comme elle avait eu toutes mes pensées pendant le jour. Chère Léontine, je l’ai aimée comme la lune aime les amants, comme le soleil aime les fleurs dont il emplit les corolles de ses rayons caressants.

« Ma mère m’écrivait très fréquemment et venait souvent passer quelques jours chez moi. Dans ses lettres et pendant ses promenades, elle me parlait constamment d’Andrée qu’elle prenait en pitié parce qu’elle la voyait dépérir de jour en jour surtout depuis quelques mois. Mes amours pour Lucille, pendant ma cléricature, avaient affecté énormément Andrée. Cependant alors la pauvre petite affligée ne perdait pas complètement l’espoir de me voir revenir un jour au bercail de nos anciennes amours. Andrée avait-elle l’intuition que le plus souvent l’amour des étudiants n’a aucune conséquence et qu’il s’éteint vite après la cléricature, quand le jeune avocat ou le jeune médecin doit se caser à son avantage dans une société qui le relèvera ? Elle excusait même mon oubli et mon abandon. Elle se disait c’est un étudiant, il est frivole, volage comme la plupart des étudiants ; mais un jour il deviendra sérieux et quand il ne verra plus le regard enchanteur, qu’il n’entendra plus la voix charmeuse de la jeune fille de la maîtresse de pension, il l’oubliera vite et me reviendra. C’est la première jeune fille qu’il rencontre dans une grande ville. Il habite la même maison qu’elle. Il la voit tous les jours, presqu’à chaque instant. Elle folâtre constamment autour de lui comme le papillon qui s’éprend de la même fleur ou du même bosquet et ne les quitte plus. Mais un jour, reçu médecin, il ne reverra plus le papillon ; il en oubliera les charmes et la beauté de ses ailes aux couleurs variées. Peu à peu les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse se mêleront aux regrets de l’éloignement et de la séparation. Le velouté des yeux de Lucille perdra de sa fraîcheur ; le teint mat de ses joues s’affadira ; ses lèvres de carmin pâliront ; sa taille fine et élégante s’épaissira ; de loin sa voix n’aura plus la même suavité ; l’auréole de sa beauté s’évanouira ; son haleine n’aura plus de chaleur ; le contact perdu de sa main ne l’ensorcellera plus. L’éloignement, l’absence de sa Lucille n’exerceront plus de prestige sur lui. Peut-être se souviendra-t-il alors de sa petite villageoise qu’il désirera revoir dans les belles allées de nos jardins, sous les tonnelles ombragées ou au pied du gros érable en face du fleuve. Quelquefois le soir, en revenant des malades à travers la campagne, quand la lune projette de grandes ombres au pied des arbres, quand le bleu du ciel pâlit à la lumière des étoiles, quand les aurores boréales secouent leurs immenses draperies, quand tout est calme dans la nature, que les bœufs et les moutons dorment aussi, peut-être que le cri strident des grillons réveillera les souvenirs de nos belles soirées. Oh ! dans la nuit brillante de la campagne, il oubliera vite la faible clarté du bec de gaz ou de la simple ampoule électrique de sa chambre d’étudiant. Il trouvera fades ses conversations et ses plaisirs auprès de la jeune fille de la pension, pendant des nuits sans sommeil, si seulement il se les remémore encore. En imagination pourra-t-il revoir dans sa chambre le grand disque argenté de la lune, admirer et compter les étoiles les plus brillantes, respirer ces parfums agréables des foins nouvellement fauchés ou des fleurs sauvages qui embaument plus que les odeurs synthétiques, sentir sur ses joues le souffle rafraîchissant de la brise des nuits. Oh ! non, les douceurs d’une belle nuit à la campagne ne rappellent plus rien de l’étroit espace d’une chambre d’étudiant. Seuls les souvenirs de nuits semblables se réveillent en foule. Et c’est pendant ces nuits qu’il ne retrouvera plus Lucille qu’il n’a jamais vue que dans des lumières artificielles, et c’est là qu’il reverra sa petite Andrée comme autrefois sous les rayons argentés de la belle lune ; il l’entendra l’appeler de nouveau, et il lui tendra les bras comme dans le passé, qui revivra avec toutes ses joies. »

« C’est ainsi qu’Andrée se consolait quand je l’oubliais près de Lucille pendant les quatre années de ma cléricature. À travers ses larmes, la pauvre petite Andrée voyait alors l’espérance lui sourire. Mais plus tard, quand je fus reçu médecin et que je pratiquai mon art à la campagne, son inquiétude se changea en un désespoir sombre, car elle n’ignorait pas que j’avais rejeté loin dans l’oubli l’amour de Lucille et qu’au crépuscule de cette fantaisie avait succédé l’aurore d’un amour plus grand et plus dangereux pour elle. En effet j’aimais sérieusement, avec le jugement d’un homme fait, une jeune fille de l’endroit où j’étais établi avantageusement.

« Le soin de mes malades et l’assiduité de mes visites à ma nouvelle fiancée prenaient tout mon temps, et j’eus rarement le loisir de revoir mon village natal et ma mère qui me reprochait constamment dans ses lettres mon manque de sentiment filial. Si parfois j’allais embrasser ma mère, je me gardais bien de l’avertir à l’avance de crainte de rencontrer chez elle l’amie de mon enfance. Andrée avait perdu alors toutes ses espérances, mais elle ne m’oubliait pas cependant. Elle était devenue d’une tristesse inénarrable qui décourageait son entourage. Elle ne sortait plus de sa chambre que pour aller à l’église se prosterner aux pieds de la Vierge des consolations, ou se rendre chez ma mère pour pleurer avec elle, lui ouvrir son cœur, lui raconter ses peines, son chagrin. Elle dormait peu, refusait presque toute nourriture. Sa santé s’altérait rapidement. Elle était devenue languissante. Quand elle traversait les deux jardins pour se rendre chez ma mère, elle se faisait accompagner par la bonne qui pleurait autant qu’elle de la voir si triste et si faible. Les lettres désolantes de ma mère me touchaient peu cependant. Que m’importaient les chagrins, les peines et la santé chancelante d’une personne que je n’aimais plus ? J’étais devenu si égoïste que mon amour seul importait à mon bonheur. Je ne pensais à rien autre. Quand ma mère me venait visiter et qu’elle implorait un peu de sympathie et de pitié pour sa petite amie, je détournais la conversation aussi adroitement que possible pour ne pas la froisser et je lui chantais mon nouvel amour et les qualités brillantes de ma fiancée. Pendant que je parlais ainsi, ma mère essuyait souvent de grosses larmes qui perlaient à ses paupières. J’avais de la peine de voir pleurer ma mère, mais il m’était impossible de soulager son chagrin par des mots d’espérance, car j’aimais trop ma fiancée pour la tromper même en pensées que mon cœur aurait désapprouvées. Ma mère s’en retournait triste sans emporter la moindre consolation et le plus petit espoir à sa petite amie si chérie.

« Un jour, ma mère vit Andrée traverser le jardin. Elle marchait péniblement, soutenue par la bonne. Ma mère descendit le grand perron et alla au-devant d’elle. Elles rentrèrent toutes trois dans le salon et Andrée s’affaissa dans un fauteuil, prête à défaillir. Elle ne pleurait plus, elle n’en avait pas la force. Après quelques instants de repos et d’hésitation, elle s’adressa, d’une voix faible et essoufflée, à ma mère qu’elle aimait autant que sa propre mère.

« Mère, dit-elle, je viens vous dire adieu. J’ai perdu deux fois tout espoir. J’aimais votre fils Michel de l’amour le plus sincère. Je lui avais juré que je n’appartiendrais jamais à un autre que lui et lui m’avait fait le même serment. Deux fois il a renié son amour et il a rejeté le mien. Une première fois, malgré son parjure et son infidélité, j’espérais encore et je n’ai jamais cessé de l’aimer et de penser à lui. Il est ma vie et sans lui plus de vie pour moi. Quand j’ai appris ses fiançailles, ma dernière espérance s’évanouissait et je voulus consacrer le reste de mes jours au service de mon Dieu, refuge des abandonnés. Je demandai mon entrée dans une communauté religieuse où j’espérais trouver la paix de mon cœur. Mais Dieu me refusa cette grâce parce que mes intentions étaient trop terrestres. Le désespoir me poussait à cette extrémité, et Dieu qui lit dans les cœurs ne voulait pas me recevoir dans son asile d’où toute pensée humaine est exclue. Ma ferveur nouvelle était entachée du désir d’aller près de ses autels prier constamment pour le bonheur de mon Michel. Je l’avais tant aimé et je l’aimais tant encore que je ne pouvais me faire à l’idée de l’oublier un seul instant. Quitter le monde, ne plus le revoir, m’enfermer pour ne plus vivre qu’avec sa pensée, prier pour lui pour qu’il soit toujours heureux, même dans les bras d’une autre, c’était le dernier sacrifice que je faisais à mon amour. Mais Dieu, qui est jaloux, qui me voulait tout entière, de corps, d’esprit et de cœur, n’a pas agréé ce sacrifice, le but en était trop humain. Je viens de recevoir une lettre de la Mère Supérieure de la communauté. Elle rejette ma demande sous prétexte que ma santé est trop chancelante. « Guérissez-vous, me dit-elle, et nous serons heureuses d’ouvrir les portes de la communauté à une nouvelle recrue. » Le moyen de me guérir, quand c’est l’amour, quand c’est le désespoir qui me tuent ! Ô mère, avez-vous jamais aimé autant que moi ? Pouvez-vous comprendre mon malheur ? Avez-vous jamais autant souffert que moi dans votre amour ? Mes jours se comptent désormais au rythme de mon cœur, aux battements de mes artères et je sens la vie qui m’échappe à la faiblesse de mes membres, qui, ne peuvent plus supporter mon corps si léger cependant. Mère, reconduisez-moi dans ma chambre, dans mon grand lit blanc où je veux attendre la mort que j’appelle de toutes les forces de mon âme. »

« Ma mère et la bonne reconduisirent chez elle la pauvre Andrée qui se soutenait à peine. Elles la couchèrent dans son grand lit blanc. Tous les jours ma mère la visitait et passait de longues heures près d’elle, l’entourant des soins les plus tendres, lui offrant toutes les consolations que sa vieille amitié pouvait lui suggérer. Tous les jours ma mère m’écrivait. Elle me dépeignait avec tristesse les progrès rapides de la maladie. Constamment ma mère me suppliait d’avoir un peu de pitié pour mon amie d’enfance qui me voulait dire un dernier adieu avant de quitter la terre. « Mère, disait la pauvre moribonde, appelez mon Michel ; dites-lui de venir ; je l’attends et je veux lui promettre, en lui disant mon dernier adieu, de ne pas plus l’oublier là-haut qu’ici-bas. Dites-lui de venir, d’accourir et là-haut je prierai pour lui, pour son bonheur ; là-haut je veillerai sur lui. Ah ! le revoir ! le revoir encore une fois et emporter là-haut son souvenir ; Dieu me le permettra, n’est-ce pas ? »

« Ah ! chers amis, je vous le dis franchement, cette visite à une moribonde, victime de l’amour, ne m’attirait nullement, malgré toute l’intimité, toute l’amitié, même tout l’amour qui eussent existé entre elle et moi. Je ne pouvais, il me semblait, abandonner les nombreux malades que j’avais sous mes soins pour accourir au chevet d’une ancienne amie pour qui mon art ne pouvait être d’aucune utilité. Je pouvais guérir les maux du corps, adoucir, autant qu’il est au pouvoir du médecin, les misères de l’âme, soulager de même les peines du cœur ; mais guérir ces dernières en sacrifiant mon bonheur et surtout celui de ma fiancée, je ne me sentais pas le courage d’une telle abnégation. Que pouvais-je pour cette petite dont l’amour était depuis longtemps disparu de mon cœur ? Revenir vers elle, était-ce assurer son bonheur ? La faire revivre par mon retour, était-ce lui rendre la vie heureuse, même supportable ? La revoir, lui donner d’autres espérances, lui mentir, je ne m’en sentais pas la force. Me sacrifier pour elle, c’était sacrifier l’autre que j’aimais plus que je n’avais jamais aimé, c’était sacrifier celle qui avait abandonné un premier fiancé pour l’amour de moi. Je n’en avais pas le droit. Non, c’était trop me demander. Ces appels réitérés de ma mère me touchaient peu ; ils m’ennuyaient, m’agaçaient même. Souvent je mettais de côté ses lettres avant d’en finir la lecture que je remettais à d’autres moments. Parfois je les oubliais complètement. Ah ! toujours les mêmes choses décourageantes, les mêmes expressions plaintives : la maladie, le désespoir, la fin de la vie. J’aimais trop la vie active avec tout son cortège de plaisirs et de joies, j’aimais trop ma fiancée avec tout le bonheur qu’elle me promettait, pour m’attacher de nouveau à cette petite amie des anciens jours qui ne tenait plus à la vie que par un fil ténu.

« J’aurais voulu obéir à ma mère que je respectais beaucoup, j’aurais voulu lui faire plaisir, mais il me semblait que mon premier devoir était de rester auprès de mes malades. Mais un jour je dus me rendre à son appel et répondre à sa lettre par ma présence auprès d’elle. Le médecin d’Andrée m’appelait d’urgence en consultation. La maladie d’Andrée, présentant des symptômes plus alarmants, il voulait avoir un confrère pour partager la responsabilité du traitement. Je ne pouvais plus refuser, et, médecin, je devais faire mon devoir. Je me rendis donc chez ma mère que j’amenai chez Andrée où le médecin m’attendait. Le médecin et ma mère pénétrèrent dans la chambre d’Andrée pour l’avertir de mon arrivée, afin de ne pas lui causer une émotion fatale. Après quelques minutes d’attente dans le boudoir, ma mère vint me chercher et m’ouvrit la porte de la chambre d’Andrée d’où le médecin s’était évadé. Je m’arrêtai tout interdit, les pieds rivés au seuil, les yeux démesurément ouverts sur le grand lit tout blanc où gisait ma petite Andrée, aussi pâle et blanche que les draps qui épousaient les formes grêles de son corps. Je ne voyais plus qu’un pauvre petit visage ravagé, des yeux brillants de fièvre, trop grands, qui empiétaient sur des joues creuses, des lèvres minces dont la couleur se confondait avec celle des dents, un teint flétri, des mains longues, fines, en marbre blanc veiné de bleu pâle. Elle n’était plus qu’une petite chose pitoyable dans ce grand lit blanc. Entre nous deux, seuls dans cette chambre, c’était un silence infini, le silence devant la mort.

« En l’espace de temps qu’un éclair met à parcourir le ciel, j’eus la vision de tout mon passé : la première rencontre des deux bambins au bord du lac artificiel ; la jolie petite fille aux cheveux bouclés, jetant, du haut du pont japonais, des miettes de pain au fretin que j’essaie d’attraper avec mes menottes ; la scène joyeuse de la petite Andrée qui reçoit le chaton tout enrubanné que j’ai sauvé des eaux ; ma petite amie qui pleure sa chatte disparue un soir et mangée par le gros matou ; nos jeux et nos dînettes dans la grande maison de mon père sous les regards débonnaires des bouddhas ventrus ; le garçonnet qui porte les livres de la fillette s’en allant à l’école ; le départ attristé pour le pensionnat ; nos promenades dans les belles allées de nos jardins ; la cueillette des fleurs qui dévoilent nos pensées et nos désirs ; nos vacances sur la plage ; nos serments dans la petite chapelle ; et puis c’était le parjure hideux qui cheminait insouciant, avec un cœur de bronze, dans une vallée de larmes, de plaintes et de lamentations. Le parjure était là devant la mourante qu’il a martyrisée. Des sanglots m’étouffaient qui ne pouvaient s’exhaler de ma gorge. Et la pauvre agonisante me regardait de ses grands yeux pleins de pardon. J’eus pitié de sa détresse et de son agonie. Je m’agenouillai près de son lit. Je saisis entre mes deux mains sa petite main brûlante de fièvre ; j’y collai mes lèvres et mes larmes coulèrent abondamment qui la rafraîchirent un peu. Je restai longtemps à genoux et mes yeux ne pouvaient se détacher de cette petite main que la mort semblait déjà immobiliser. Quand je relevai mon regard vers la petite tête enfouie dans les oreillers où ses cheveux ébouriffés faisaient une grande tache, ses yeux s’illuminaient en souriant, ses joues creuses se teintaient de rose et de ses lèvres s’échappait, comme un soupir, le pardon de mon infidélité.

« J’avais reconquis la paix et le bonheur, et mon Andrée, l’espoir de revivre à l’amour. Je pris dans le bouquetier une jacinthe jaune, une marguerite et un œillet roses et je déposai, dans la petite main qui se tendait vers moi, ces trois fleurs qui disaient à ma chère Andrée retrouvée : mon amour vous rendra heureuse ; vous êtes la plus aimée car je vous aime avec ardeur. « Prends, mon Michel, me dit-elle de sa voix affaiblie, les deux dahlias jaune et rouge et la giroflée feu ; emporte-les ; les deux premières fleurs te diront combien mon cœur déborde parce que ton amour fait mon bonheur, et la giroflée te répétera constamment ce que je ne puis te dire trop souvent : je t’aime de plus en plus. »

« Je promis à mon Andrée chérie de revenir souvent, non plus pour la consoler, mais pour lui dire et répéter tout mon amour. Je lui demandai aussi si elle aimerait me voir revenir dans mon village natal, tout près d’elle, pour y pratiquer la médecine. « Oh ! viens, viens, me dit-elle d’une voix plus animée, car je sens déjà une vie nouvelle courir dans mes veines ». Et ses joues s’empourpraient, ses yeux brillaient et le drap blanc se soulevait aux battements plus accélérés de son cœur et aux mouvements plus profonds de sa respiration.

« De retour dans le village où je pratiquais, j’écrivis à un jeune médecin de mes amis, offrant de lui céder à titre gracieux ma clientèle certainement très avantageuse pour lui. Il accepta avec empressement et ne tarda pas à venir chez moi. Je le mis rapidement en rapports avec mes patients étonnés de me voir quitter la place si subitement. Restait ma fiancée dont je ne pouvais pas disposer aussi librement en la confiant aux soins de mon remplaçant ; il était déjà marié et père de quelques enfants. Cependant l’affaire se régla mieux que je ne l’espérais. J’avais l’habitude de rencontrer ma fiancée tous les jours quand le soin de mes malades m’en laissait le loisir et le temps, mais depuis six jours que j’étais de retour, je l’avais à peine entrevue dans mes courses empressées à mes malades, tout juste pour la saluer quand je n’étais pas trop absorbé par l’idée de mon départ. Elle avait vite appris mes intentions de retourner dans mon village natal et elle me supposait aussi d’autres intentions que je n’avais cependant dévoilées à personne ; mais dans un village que ne sait-on, que ne suppose-t-on ? Vu mon absence prolongée, ma fiancée me fit mander. Je me rendis chez elle, bien décidé à briser mon engagement.

« Monsieur, me dit-elle, vous pensiez me trouver triste, désolée à la nouvelle que vous venez m’annoncer. Voici votre anneau ; il était lourd à mon doigt depuis longtemps, et vous n’avez jamais été assez perspicace pour vous en douter. Je vous en fais mon compliment. Si votre intelligence n’est pas trop bornée, monsieur, j’espère que la leçon empêchera votre présomption de faire d’autres bévues semblables qui vous exposent à la risée de tous. Je vous dégage de votre parole à laquelle je n’ai jamais eu confiance. Dimanche prochain, au prône, vous entendrez la publication des bans entre Mademoiselle Léontine Caron et Monsieur Armand Lévesque que je n’ai jamais cessé d’aimer malgré vos assiduités chez moi. Monsieur, veuillez vous retirer, vous m’êtes un objet de dégoût ».

« Était-ce le dépit ou l’orgueil qui la faisaient parler ainsi ? Il était assez difficile d’en juger. Elle aurait voulu rester calme ou au moins le paraître, mais le son de sa voix indiquait parfois que l’orgueil prenait le dessus ; ses joues s’empourpraient, ses yeux lançaient des éclairs capables de paralyser un plus timide que moi. J’étais dans le tort, c’est vrai, mais j’étais content et fier que le monologue se terminât ainsi. Eût-elle eu moins d’orgueil, eût-elle persisté dans les sentiments d’amour qu’elle m’avait toujours manifestés, je ne sais comment je me serais tiré d’embarras. Je n’avais pas dit un mot ; je n’en avais pas eu le loisir, ni le temps. Comme l’enfant honteux qui pétrit sa casquette entre ses mains nerveuses, j’étais resté debout à la porte du salon, le chapeau à la main, écoutant la diatribe que mademoiselle débitait avec volubilité. À la dernière phrase elle tendait le bras, raidissait l’index et m’indiquait la porte avec plus d’orgueil et de colère que de majesté. En passant devant le bow-window, je la vis s’affaisser dans un fauteuil, la tête entre ses mains. Je m’arrêtai, et aux mouvements saccadés de ses épaules, je crus qu’elle sanglotait. Elle était secouée de spasmes qui ressemblaient à des déchirements du cœur. J’en fus attristé pendant un instant. Oh ! j’en ressentis une si vive douleur que je fus sur le point de revenir sur mes pas, de rentrer dans la maison, dans le salon, de l’attirer vers moi, de boire ses larmes sous des baisers ardents, de la consoler et de lui offrir de nouveau un amour inaltérable. Mais le souvenir et l’image de ma petite mourante dans son grand lit blanc me revinrent vite. Je me retournai en me disant : pleure-t-elle sur son amour-propre humilié, ou la colère la domine-t-elle encore ? La sortie tempestive et tempêtueuse de mon ex-fiancée, au lieu de m’accabler et de m’attrister, me réjouit et semblait me donner des ailes. Je regagnais ma demeure, plus souple, plus léger, le cœur content, l’esprit libre. Il me semblait que le pavé sur lequel je marchais était jonché de fleurs et de feuilles fraîchement tombées. Il me semblait que j’avais bu un cordial vivifiant ; aussi les lettres que j’adressai immédiatement à ma mère et à ma chère Andrée se ressentaient-elles de ma bonne humeur. Je leur annonçais avec joie mon arrivée prochaine auprès d’elles. J’avais grande hâte de revoir ma petite Andrée et de me dévouer à son bonheur et au retour de sa santé.

CHAPITRE X

CONFESSION

« C’était un dimanche après-midi que cette scène s’était passée. Après avoir mis mes lettres à la poste, j’avais fait quelques visites à mes malades, et j’étais revenu un peu tard à mon bureau où, en véritable pénitent qui prépare une confession générale, je méditais et je repassais ma vie depuis ma sortie du collège. J’étais triste aux souvenirs de tous mes méfaits et de ma conduite scandaleuse. Je pensais aux choses tristes et pénibles que ma mère m’avait si souvent reprochées dans ses lettres, aux choses déplorables que j’avais vues et je me confirmais dans la ferme résolution de réparer tout le mal que j’avais causé s’il n’était pas trop tard, et, dans ce dernier cas, de consacrer toute ma vie au souvenir de celle qui m’avait toujours tant aimé et que j’avais peut-être conduite aux portes du tombeau. Tout à coup j’entendis quelqu’un monter d’un pas lent et incertain les quelques degrés de ma galerie et la clochette vibrer nerveusement aux efforts d’une main tremblante. J’allais ouvrir à un mendiant déguenillé qui enleva son chapeau tout troué. Je le priai d’entrer comme s’il eût été un patient riche, car je voyais déjà en lui le premier malheureux que Dieu m’envoyait comme récompense du bien que je me proposais d’accomplir en réparation de mes fautes. Je lui indiquai la porte de mon bureau et je l’y suivis. Je l’invitai à s’asseoir dans le grand fauteuil.

« Cet homme était de grande taille ; sa tête chauve, couronnée de cheveux gris et crasseux, était courbée comme sous le poids de l’ignominie ; son nez, affreusement bourgeonné et épaissi, décelait son penchant à l’alcool ; ses yeux ternes, hagards, indiquaient l’usage habituel de la morphine et de la cocaïne ; sa barbe grisonnante, plantée dru, et ses joues amaigries, ridées et sales, constamment agitées d’un tic nerveux, lui donnaient une expression de décrépitude navrante ; ses épaules voûtées sur un thorax affaissé soulignaient la détresse de son estomac. Le pauvre malheureux s’affala dans le fauteuil que je lui offrais, et il glissait ses pieds en-dessous pour cacher l’usure complète des souliers. Quand il me parlait par mots entrecoupés et hésitants, il se frottait le bout du nez constamment, signe caractéristique du morphinomane. Le pauvre homme me fit tellement pitié que j’allai lui chercher un verre de lait et un quignon de pain.

« Vous êtes bien, me dit-il en grignotant son morceau de pain, le docteur Michel Toinon ? » — « Oui, mon ami ; que me voulez-vous ? » — « On vous dit, docteur, aussi charitable et généreux qu’excellent médecin. On dit que vous exercez votre profession avec autant de zèle et d’amour que le prêtre son ministère sacré. On dit que vous avez véritablement l’âme du pasteur, le cœur de l’apôtre. Je viens à vous non pas comme au médecin qui pourrait rétablir les forces de mon corps épuisé, décharné, squelettique. Ce corps n’est plus qu’une guenille plus lamentable, plus affreuse que les loques qui l’enveloppent. Peu m’importe où qu’il aille, où qu’il tombe. Cette dépouille crapuleuse, qui ne m’inspire plus aucune pitié, a trop traîné sur la terre qu’elle a souillée trop longtemps. Mais j’ai une âme et un cœur qui sont plus malades, que le remords ronge et dont je voudrais apaiser les souffrances, adoucir les angoisses. Aller me jeter aux genoux du pasteur, lui dire mes maux, lui raconter mes turpitudes, il les comprendrait peut-être ; il m’absoudrait, c’est son métier. Mais me lèverais-je de ses pieds plus soulagé du poids qui m’écrase ? Mon âme elle-même en éprouverait-elle quelque soulagement ? Mon cœur en saignerait-il moins ? Toutes les choses que j’ai à dire je pourrais les avouer publiquement, hautement, à grands cris, mais on m’écraserait sous des masses de pierres avant d’en avoir entendu le dernier mot. Ce n’est qu’au médecin, ce n’est qu’à vous que je puis faire cette confession, parce que si vous avez aimé, si vous en avez souffert et si vous en avez fait souffrir, vous me comprendrez mieux que tout autre. Quand je vous aurai dit le dernier mot de ma confession, si l’homme à qui j’aurai confié mes secrets horribles, est trop mortel pour m’absoudre, peut-être que le médecin qui est si charitable, que l’âme qui est si généreuse me pardonneront et me laisseront terminer sans trop de remords le peu de chemin que j’ai encore à parcourir sur la terre en traînant moins péniblement ma guenille souffreteuse. »

« J’écoutais paisiblement cet infortuné qui me semblait un délirant. Son regard fixe paraissait chercher dans un passé lointain des faits imaginaires. Sa voix sourde, chevrotante, prenait parfois des accents plus vifs ; parfois elle avait un ton larmoyant. Parfois il se taisait comme pour chercher ou coordonner ses idées. Il revenait quelquefois sur des faits qu’il croyait avoir oublié de mentionner. Souvent il me répétait : « docteur, ne m’interrompez pas ; ne me questionnez pas, je vous dirai tout ». Et cependant je ne soufflais mot ; j’écoutais machinalement comme on prête l’oreille aux histoires abracadabrantes d’un aliéné. Parfois j’oubliais la présence de ce fou et mes pensées, voyageant ailleurs, erraient dans mon village natal que j’avais oublié depuis si longtemps. J’y revoyais la petite Andrée, pleine de vie, cueillant des fleurs pour m’en faire un bouquet au langage silencieux dont je comprenais toujours le vrai sens, et je l’apercevais aussi, comme je l’avais vue la veille, dans sa grande chambre dont les rideaux fermés atténuaient l’ardeur des rayons du soleil trop brillants pour ses yeux affaiblis. Sa tête, aux traits amaigris et pâles, reposait tristement sur une pile d’oreillers. Ses mains décharnées, plus blanches que le drap où elles étaient, remuaient à peine. Tour à tour, elle regardait, sur la console au pied de son lit, le bouquet que je lui avais envoyé et celui qu’elle avait fait composer à mon intention. Les deux étaient composés de tubéreuses, de coquelicots, de cyclamens rouges, de dahlias jaunes, de fuchsias rouges, de giroflées feu, de jacinthes, fleurs qui disaient respectivement : mon cœur vous désire ; aimons-nous au plus tôt ; votre amour fait mon bonheur ; mon cœur déborde de joie ; je vous aime de tout mon cœur ; je vous aime de plus en plus ; mon amour vous rendra heureuse. Dans son bouquet, Andrée avait fait ajouter des primevères pour me dire qu’elle n’avait jamais aimé d’autre que moi. Je me rappelais le bonheur qu’elle avait éprouvé en me voyant et la tristesse que j’avais ressentie à la vue de cette petite fleur fanée dans ce grand lit blanc.

« Et le fou, élevant la voix, me ramenait dans mon bureau à ma tristesse et à ses élucubrations.

« Au collège, me disait-il, j’avais un condisciple avec qui je luttais sans jalousie pour la première place en classe. Toujours adversaires aux jeux, nous luttions encore pour triompher l’un de l’autre, et c’était avec plaisir et cordialité que le vaincu félicitait le vainqueur. Nous nous aimions autant que deux frères peuvent se chérir. Jamais la moindre animosité n’a existé entre nous. Le bonheur et les succès de l’un faisaient la joie de l’autre ; la tristesse de l’un chagrinait l’autre. Nous étions unis pour ainsi dire sous le régime de la communauté de biens. Les friandises, que nos parents nous apportaient les jours de congé se partageaient toujours par parts égales. Sur ce point j’étais plus favorisé que mon compagnon, car ses parents, plus à l’aise pécuniairement, lui apportaient les bonnes choses que la médiocrité de mes parents ne pouvaient m’offrir ; cependant mon ami ne mesurait jamais, ne comparait jamais. Il était toujours heureux d’accepter la petite moitié que je lui offrais de bon cœur ; il était encore plus content de m’en donner plus sans étalage d’orgueil et de fierté.

« Lorsque nous fûmes rendus dans les dernières classes de notre cours classique, mon condisciple recevait souvent au parloir la visite d’une jeune amie qui venait avec ses parents. Cette jeune fille était une véritable beauté que tous les élèves aimaient sans la connaître. La voir c’était la chérir. Aussi les jours de congé, vers les quatre heures, après la promenade, les jeux n’avaient plus d’attraits chez les grands, qui feignaient la fatigue pour s’asseoir sur les bancs près des fenêtres sous lesquelles la petite beauté devait passer pour entrer au parloir. Nous attendions là jusqu’à la fin de la récréation pour la revoir au sortir. Oh ! les beaux cheveux blonds et ondulés ! Oh ! les beaux grands yeux bleus ! Quel joli pied ! Quelle démarche noble ! Nous la regardions aller comme l’ange des amours qui sème les rêves dorés sur son chemin. Combien de gros soupirs n’avons-nous pas étouffés les jours de parloir ! Combien d’heures d’étude n’avons-nous pas perdues ces soirs-là en lui composant des vers que nous ne pouvions lui adresser ! Que de nuits sans sommeil à ne penser qu’à elle ! Que de rêves troublants pour notre jeunesse ! Oh ! la voir ! la revoir ! Entendre sa voix qui devait être si douce ! Contempler le sourire de ses belles lèvres roses ! Oh ! toucher seulement le satin blanc de ses mains si délicates ! Que n’aurais-je donné seulement pour lui être présenté ? Ah ! j’aurais tout sacrifié pour elle : tous mes congés de l’année, toutes mes bonnes places dans les compositions, toute ma part des friandises que mon ami me donnait. Cette jeune fille, si belle, c’était la seule chose que j’enviais à mon meilleur ami. Celui-ci, qui m’aimait comme un frère non jaloux, aurait bien voulu me la présenter, mais la règle sévère du collège lui défendait absolument de m’amener au parloir, même pour me présenter ses parents.

« Pendant les vacances qui suivirent ma sortie du collège, je fis enfin la connaissance de cette jeune fille qui devait faire mon malheur, bouleverser toute ma vie, et faire de moi le déchet que vous voyez devant vous. J’avais été invité par mon condisciple à venir passer quelques semaines avec lui au bord de la mer, où il devait se rendre avec ses parents et sa jeune amie accompagnée de son père et de sa mère. Le début de nos vacances fut très heureux. Nous étions, la jeune fille, mon ami et moi, trois véritables compagnons sans distinction de sexe. Toujours ensemble, le jour nous parcourions la plage un peu comme font les enfants, nous amusant à ramasser des coquilles, à nous ensevelir tour à tour sous des amas de sable, à folâtrer dans les vagues ; le soir, nous faisions de longues marches dans les campagnes environnantes, ou nous allions danser dans les différents hôtels, ou nous restions sur la véranda de l’hôtel à causer du collège et à deviser de l’avenir. Notre petite amie commune, que j’avais tant remarquée au parloir avec mon condisciple, ne semblait pas avoir de préférence pour l’un ou l’autre de nous. Avait-elle secrètement de l’amour pour mon ami et de l’amitié seulement pour moi, c’eût été assez difficile de le dire par son maintien et son langage. Dans nos marches, elle se plaçait entre nous deux et se suspendait également à nos bras ; à la danse, elle nous réservait à tour de rôle ses faveurs et quand nous nous reposions sur la véranda ou sur le sable de la plage, elle se plaçait toujours entre nous deux. Elle était comme le plus jeune des trois frères ou le troisième ami du groupe. Mais pouvais-je rester longtemps indifférent à ses charmes et à sa beauté, et ne pas ressentir les aiguillons de l’amour quand ses cheveux, que le vent ébouriffait, se jouaient dans ma figure en y laissant leur parfum délicieux. Quand son bras se suspendait au mien, il me semblait que certains effluves s’en dégageaient qui m’attiraient davantage vers elle. Quand sa main satinée touchait la mienne par hasard, j’aurais voulu la posséder toute à moi seul. Je commençai de l’aimer en secret jusqu’au moment où je lui dévoilai tout mon amour.

« Un jour l’occasion me parut favorable à l’exécution de mon projet. De grand matin, mon ami était parti pour la ville voisine en voyage d’affaire urgente. Au déjeuner, quand j’appris cette nouvelle, je proposai aux parents de la jeune fille de l’amener faire une petite excursion de quelques heures… Oh ! docteur, laissez-moi terminer, ne m’interrompez pas… Je vous dirai tout, tout… Je veux vous faire une confession entière… Tranquillisez-vous… Restez assis… ne me faites pas ces yeux méchants… J’ai peur de ne pouvoir plus parler… La jeune fille refusait mon invitation, mais sur l’insistance de ses parents, elle finit par consentir. Nous partîmes en voiture dans une direction opposée à celle qu’avait prise mon ami, le matin. À peine étions-nous entrés dans la ville voisine qu’un accident à notre voiture nous obligea d’en descendre et de parcourir la place à pied. Nous visitâmes les magasins de nouveautés et de modes, nous arrêtant à toutes les vitrines. Quand nous rencontrions des couples de jeunes amoureux, je lui disais toute l’admiration qu’elle suscitait pendant ses visites au collège, tous les soupirs qui allaient vers elle, qu’elle n’avait jamais entendus, tout l’amour que lui vouaient en secret tous les élèves, toutes les stances que j’avais composées en son honneur, chantant l’ondulation de ses cheveux dorés que je comparais au mouvement oscillatoire de la mer qui reflète un beau coucher de soleil ; chantant la lumière de ses yeux semblable aux feux de l’aurore. Je lui disais les rêves dorés que j’avais la nuit après m’être endormi en pensant à elle. Je lui disais combien souvent dans mes rêves je l’avais vue venir les bras tendus vers moi et se pencher sur ma couche comme pour me faire goûter la douceur de ses lèvres. Et puis je lui disais comme je pensais souvent à elle le jour, et comme je l’aurais aimée si elle avait daigné m’accorder une petite place dans son cœur. Je lui disais les beautés et les douceurs de l’amour. Mais, hélas ! elle ne semblait pas m’écouter ni me comprendre, tant elle était occupée à regarder la variété des toilettes et des chapeaux étalés dans les vitrines.

« Le temps passait et déjà, à plusieurs reprises, ma jeune compagne avait insisté pour hâter notre retour. Je lui donnais cent excuses pour la faire patienter, lui disant entre autres raisons que le cocher, qui nous avait conduits le matin, devait, après les réparations faites à sa voiture, nous reprendre à telle heure, à tel restaurant où nous devions forcément l’attendre. Dans le courant de l’après-midi, nous entrâmes de fait dans un restaurant, et nous nous installâmes dans une chambrette ou plutôt dans une de ces stalles privées où les amoureux et les amants se complaisent non pas tant à manger qu’à boire et se faire l’amour. Le murmure des conversations galantes et le choc des lèvres qui rencontrent les lèvres nous parvenaient facilement à travers les cloisons minces et peu élevées des stalles. Je voulus imiter nos voisins, faire mes déclarations d’amour que je retenais depuis si longtemps, prendre ma compagne par la taille et lui donner le baiser qui devait sceller notre premier pas dans la voie de l’amour. Honnête jeune fille ! son amour n’était pas pour moi. Elle repoussa mes avances effrontées avec indignation et s’enfuit comme une biche blessée. Je m’élançai sur ses pas et ne pus la rejoindre qu’au moment où elle montait dans un tramway pour revenir auprès de ses parents. Je cherchai à calmer ses craintes et sa colère ; je lui fis mille excuses de ma hardiesse impardonnable, de mon étourderie ; je lui demandai mille pardons ; je m’humiliai ; je me traitai de goujat ; je lui promis le repentir le plus sincère si elle voulait oublier cette frasque que je regrettais du plus profond de mon cœur. Le mal était fait et je m’étais aliéné pour toujours l’amitié de la plus belle jeune fille, du cœur le plus innocent.

« J’étais seul désormais pour le reste de mes vacances. En effet le même soir et les jours suivants j’évitai tout rapport avec mon compagnon et sa jeune amie. Je prétextai, pour m’éloigner d’eux, la rencontre fortuite de quelques amis que je n’avais pas vus depuis plusieurs années et qui tenaient à tout prix que je passasse avec eux les derniers jours de ma promenade. Mais, hélas ! in petto, j’avais juré vengeance à cette jeune pudique et je me promettais qu’un jour elle m’appartiendrait corps et âme. À mon retour à Montréal, je lui écrivis une longue lettre toute d’excuses et de demandes de pardon. Ma lettre resta sans réponse ; mais je me disais ; le temps apaisera la colère, effacera l’insulte ou au moins en atténuera l’énormité. Malheureusement ma lettre fut déchirée ou brûlée sans être montrée à mon compagnon dont je conservais encore l’amitié franche. En eût-il été autrement, la lettre eût-elle été lue par ce dernier, notre vie à tous trois eût été complètement changée pour le mieux, et je ne serais pas l’abruti, le dégénéré qui n’inspire plus que le dégoût, pas même la pitié ; mon compagnon eût été heureux dans le paradis que lui aurait créé sa petite amie devenue son épouse.

Le destin l’a voulu autrement et le mal triomphait au moins momentanément du bien. Ah ! docteur, ayez pitié du plus malheureux que la terre ait jamais porté ; attendez ; ne vous courroucez pas sitôt ; laissez-moi terminer ma confession…

« À la fin de l’été, j’écrivis à mon ami que j’étais heureux de lui annoncer que la chance nous favorisait, car j’avais trouvé deux magnifiques chambres dans une excellente maison de pension pour étudiants. Quelques jours plus tard, mon ami occupait la plus belle chambre que je lui cédais intentionnellement pour me contenter d’une moins grande contiguë à la sienne. À table, je lui fis donner la première place près de la maîtresse de pension où il était certain de recueillir toujours les meilleurs morceaux. La maîtresse de pension avait deux jeunes filles, toutes deux belles, élégantes, bien élevées. Je feignis de m’amouracher de la cadette et je jetai l’aînée, la plus belle et la plus spirituelle, dans les bras de mon ami. C’était là le début de ma vengeance. »

« À ces mots, nous dit Michel Toinon, j’eus l’idée d’étrangler ce monstre plus cruel que le bourreau qui martyrise la chair, broie les os, écartèle les membres. Ce génie infernal s’était plu dans la vilenie la plus dégoûtante pour assouvir sa vengeance et cela sous le couvert d’une amitié sincère. Meurtrir l’âme d’une pauvre jeune fille parce qu’elle n’a pas voulu s’abaisser au niveau d’une âme dépravée, déchirer le cœur de cette jeunesse qui n’a pas voulu s’associer à des amours coupables, n’était-ce pas l’œuvre d’un criminel, d’un assassin ? Se jouer d’une amitié franche, n’était-ce pas là la dernière des bassesses ? Simuler l’amour envers une jeune fille pour en jeter une autre en pâture à la débauche, n’était-ce pas là la plus grande des ignominies ?

« Oui, la colère faisait bouillonner mon sang en face de ce monstre. Mes pieds, mes jambes et tout mon corps se ramassèrent comme un ressort à la veille de se détendre pour écraser ce démon. Mes mains se crispèrent sur les bras de mon fauteuil comme s’ils eussent été le cou que je voulais étrangler. Mes dents grinçaient entre mes mâchoires contractées comme un étau. Mes yeux fixes devaient lancer des éclairs foudroyants. Le triste fou s’aperçut de mes mouvements involontaires, mais il resta calme, se contentant de répéter : « ne m’interrompez pas ; écoutez-moi jusqu’au bout ; je vous dirai tout. Si vous m’interrompez, je pourrais être comme le pénitent dans le confessionnal, qui se trouble et perd la mémoire des fautes qu’il devait avouer parce que le confesseur l’interrompt pour lui poser des questions. »

« Je me calmai moi-même devant tant d’impassibilité. Cependant je croyais me reconnaître dans cet ami que le fou avait trompé ; je croyais reconnaître ma chère petite Andrée dans cette jeune fille dont il s’était proposé de martyriser l’âme, de déchirer le cœur. Mais se pouvait-il en réalité que celui qui était là, écrasé devant moi dans le grand fauteuil, racontant le roman que son imagination surexcitée par l’alcool et les drogues avait inventé pour le monter à la hauteur d’un bourreau sur la potence, fût mon ancien condisciple de collège, mon ancien ami le plus cher à qui j’aurais tout sacrifié ? Impossible ; je n’avais pas encore trente ans et lui en avait soixante ; c’était un vieillard usé, décrépit qui traînait mal ses soixante ans. Était-ce un sorcier, un bohémien déguenillé, écœurant, brûlé par l’alcool, qui court les chemins pour vivre de rapines et de vols, toujours en quête de victimes dont il abuse de la crédulité ? Allait-il me dire ce que les tarots toujours en ses poches ou en ses mains lui avaient dévoilé de mon passé avant d’entrer chez moi ? Était-ce un chiromancien habile ? Mais comment aurait-il pu lire dans ma main qui tenait une pipe ou dans l’autre engouffrée dans la poche de mon pantalon ? Était-ce un imposteur qui aurait pu dans son passé avoir la même vie que moi ? L’histoire se répète si souvent pour les hommes qu’il n’y avait rien d’impossible qu’il eût eu autrefois une vie dont il exagérait les misères, vie qui ressemblait à la mienne dans ses grandes lignes. Impatient de connaître la fin de son conte fantasque et plus ou moins invraisemblable, je me mis à mon aise dans mon fauteuil ; je rallumai ma pipe et je prêtai de nouveau une oreille attentive au récit du fou qui continua ainsi, toujours de la même voix traînante, hésitante.

« Je jetai donc, dit-il, l’aînée dans les bras de mon ami dans l’espoir qu’il oublierait, dans les délices d’un nouvel amour, la petite villageoise qui l’aimait tant et que lui-même chérissait tant. À mon ami je vantais la grande beauté de la jeune fille de la pension, beauté, dont il n’avait pas encore remarqué tous les attraits parce que son amour aveugle de la campagnarde lui obscurcissait la vue. Il était tellement habitué à voir cette dernière qu’il ne s’apercevait plus de l’irrégularité de ses traits, de son regard sans feu ; c’était une beauté fade, sans vie, tout juste propre à contenter les prétentions d’un campagnard ; c’était une pâquerette des prés qui pousse à l’état sauvage, sans culture aucune au gré du soleil et des vents ; tandis que la première était une reine-marguerite avec tout l’éclat, la fraîcheur et la fragrance d’une fleur cultivée en serre-chaude, la joie et l’orgueil futurs d’un homme supérieur comme lui. Je vantais l’esprit raffiné et les qualités superbes de la bonne ménagère et de la grande dame qui serait sa nouvelle amie, la petite fille de la pension. Je revenais souvent mais discrètement sur ce sujet. J’étais déterminé à prendre tous les moyens possibles pour arriver à mon but. Je pensais moins à la vengeance qu’à l’amour passionné que j’éprouvais pour celle qui avait un jour refusé le baiser d’un insolent. J’aimais à la folie cette petite pudique ; je la voulais et je l’aurais, et mon ami n’aurait pas à me reprocher ma traîtrise puisque je lui donnais en échange une jeune fille qu’il finirait par trouver de beaucoup supérieure bien qu’en réalité sa condition fût bien inférieure. Le moyen le plus sûr d’arriver à mon but était d’intercepter la correspondance des deux amis, de leur laisser parvenir, à intervalles de plus en plus rares, certaines lettres dont j’aurais effacé quelques lignes pour les remplacer par d’autres. Les sentiments tendres, les belles pensées, les mots agréables disparaissaient sous l’application d’un liquide spécial et étaient remplacés par des expressions vagues, sans chaleur comme sans amour. Parfois les mots étaient piquants, mordants et tout à fait désagréables. Quand je lisais la réponse à ces lettres transfigurées, j’étais content de constater le changement qui s’opérait dans l’esprit et les sentiments des deux amoureux, surtout du côté de mon ami qui ne manqua jamais de me montrer ces lettres. Tout d’abord il en conçut un grand chagrin, mais il finit bientôt par n’en plus concevoir aucune inquiétude, c’est que son amour pour la jeune fille de la pension augmentait sans cesse, tandis qu’il pensait de moins en moins à l’amie dont l’amour semblait se refroidir.

« Toutes les lettres que mon ami recevait lui arrivaient pendant qu’il était aux cours de l’Université et elles m’étaient apportées soit par une des jeunes filles de la pension, soit par la petite servante à qui je donnais toujours quelques sous. Je me chargeais presque toujours de jeter dans la boîte aux lettres celles que mon ami envoyait. Aussi étaient-elles rares celles qui ne me passaient pas entre les mains pour être lues et transformées. C’est ainsi que pendant toute la première année je trompai mon ami qui ne s’aperçut jamais de la fraude. Même plus que cela, j’eus quelquefois l’audace d’écrire à la petite villageoise des lettres dans lesquelles je lui décrivais la conduite scandaleuse de son ami avec la jeune fille de la pension qu’il aimait d’un fol amour. Je lui disais qu’il ne parlait plus jamais d’elle ou, quand il osait le faire, c’était comme s’il ne l’avait jamais aimée. Je disais à la petite villageoise comme j’étais chagrin et désolé de son malheureux sort. Je compatissais à sa peine. J’en souffrais peut-être autant qu’elle parce que je n’aurais jamais cru qu’un si bon ami pût oublier autant et si vite. Je l’avais pensé toujours si sincère dans son amour que je ne comprenais pas qu’il pût être aussi ingrat et aussi parjure. Je lui démontrais de cent manières que cet amour pour une jeune fille de condition médiocre n’était que passager, que le feu qui le consumait avec tant d’ardeur n’aurait qu’une durée éphémère et que de ses cendres renaîtrait plus vive la flamme de ses anciennes amours. Je lui répétais toutes les remontrances dont j’étais censé accabler le malheureux. Je lui demandais, à cette chère affligée, de me laisser travailler avec elle pour ramener l’infidèle dans le bon chemin. Si elle me le permettait, je m’offrais de lui écrire quelquefois ou même de la rencontrer, chez les parents qu’elle avait à Montréal, pour chercher à renouer les liens brisés avec celui qu’elle aimait tant et avec raison parce que c’était un jeune homme d’avenir ; il était beau, aimable, instruit, malheureusement un peu frivole, petit défaut dont il paraissait facile de le corriger. Je ne glissai jamais un seul mot d’amour dans mes lettres ; il me semblait que je ne pouvais jamais être trop réservé car je craignais de réveiller son antipathie pour moi. Je cherchais à lui inspirer un peu de confiance par ma sympathie et mes bonnes intentions. J’y arrivai peu à peu car elle finit par répondre à mes lettres et même par accepter mes rendez-vous dans l’espoir de rencontrer son ami d’enfance. Mais chaque fois qu’elle venait à Montréal, j’arrangeais d’autres rendez-vous entre notre ami commun et quelques jeunes filles, de sorte qu’elle ne put voir son ami qu’au bras de quelque coquette. Si par hasard elle se rendait à la pension pour essayer de le rencontrer, elle trouvait toujours à la porte le cerbère que nous y avions placé et qui en défendait l’entrée avec la fidélité et les crocs d’un vrai chien de garde hargneux. Ce cerbère n’était autre que la servante, le valentin, le bouffon, le pâtira de la maison. Cette servante était aussi fidèle et obéissante à ses maîtresses que laide et bête. On pouvait se moquer d’elle, elle était la première à en rire, mais elle ne badinait pas sur la consigne. C’était la seule chose qu’elle comprît bien avec l’escamotage des lettres. Elle aurait vendu son âme, son cœur et son corps au diable, même à tout autre, mais jamais elle ne nous aurait trahis sur la défense que nous lui avions faite de jamais souffler mot à mon ami du vol de ses lettres ou de l’interdiction formelle à l’entrée de sa petite amie, la campagnarde. Elle donnait toujours pour raison, quand celle-ci se présentait, ou que le jeune homme était absent, ou qu’il était trop malade pour recevoir personne, par ordre du médecin. Ce n’est qu’exceptionnellement que la campagnarde put déjouer la consigne quand le cerbère n’y était pas.

« De connivence avec les jeunes filles de la pension et le vilain cerbère, je jouais double jeu. J’encourageais les amours de mon ami avec l’aînée et je cherchais à m’attirer les bonnes grâces de la villageoise en lui montrant beaucoup de pitié, beaucoup d’attachement, sous prétexte que je voulais la rapprocher davantage de celui qui la délaissait pour une personne indigne. J’étais certain que, par l’échange fréquent de nos correspondances, par le contact plus intime pendant nos rendez-vous réitérés, je finirais par avoir raison de son indifférence pour moi et qu’elle finirait elle-même par m’aimer, ne serait-ce que par dépit pour l’abandon de son ancien ami. Ses premières lettres furent rares, très courtes mais aussi très courtoises. Elle y invoquait, en peu de mots, mon amitié envers notre ami commun pour le faire revenir à de meilleurs sentiments, pour lui rappeler ses anciennes amours. Personne mieux que moi ne pouvait lui rendre ce grand service. Puis, son inquiétude augmentant, ses lettres devinrent plus fréquentes et plus longues. Elle contractait, sans s’en apercevoir, l’habitude de me confier ses chagrins et ses misères. Elle me disait comme sa santé s’altérait, comme ses nuits étaient souvent sans sommeil, comme elle pleurait parfois. Parcourir les allées de son jardin, en voir les fleurs aux couleurs trop éclatantes, aux parfums trop voluptueux la rendait triste. Elle n’aimait plus entendre crisser le sable des allées sous ses pas, son cœur en saignait trop abondamment. Le chant des oiseaux la faisait pleurer. Elle qui aimait tant les fleurs pour en mettre partout dans sa chambre et son boudoir, ne les regardait plus que pour les froisser entre ses mains nerveuses et en jeter les pétales au vent qui les emportait comme ses souvenirs. Elle passait, dans une immobilité absolue, de longues heures à la fenêtre de sa chambre en face du fleuve qui coulait des eaux semblables à du plomb fondu. Seules les tonnelles l’attiraient parce que leur demi-obscurité ressemblait à sa tristesse. Elle y versait des larmes abondantes au souvenir des joies qu’elle y avait éprouvées.

« Je cherchais à la consoler, dans mes lettres qui prenaient petit à petit un caractère plus intime et même plus sentimental, auquel elle paraissait s’habituer. Je lui conseillais les voyages qui changent souvent les idées dissipent la tristesse et apaisent les peines du cœur. Je l’invitais de venir chez ses parents à Montréal où je lui procurerais toutes les distractions que ma sympathie et mon amitié me suggéreraient pour son bonheur. J’avais même écrit à ses parents sur la nécessité de l’éloigner du milieu où tant de souvenirs affectaient son esprit et sa santé. Je reçus comme réponse l’invitation d’aller passer quelques semaines pour essayer de la distraire. Je fus reçu avec joie par les parents, et la jeune fille me montra beaucoup d’égards. Elle parut moins triste au bout de quelques jours, et parfois un léger sourire errait sur ses lèvres décolorées. Parfois quand nous nous promenions dans les allées du jardin, elle s’arrêtait devant certaine plate-bande où l’on voyait sortir les premières tiges du printemps, et elle me disait : « ici je semais les plus belles fleurs, celles qu’il aimait tant, mais maintenant qu’il ne vient plus je laisse à la nature le soin d’y faire germer ce qu’elle veut. Je ne repasse plus seule ici parce que je crains d’y voir le tombeau de mes souvenirs. »

« Tous les jours, pendant ma promenade chez elle, la pauvre petite semblait renaître à la vie ; ses joues, au soleil printanier, semblaient emprunter un peu de couleur ; sa voix se faisait moins triste ; ses yeux reprenaient un peu d’éclat ; son affaissement moral se dissipait. Sa sympathie pour moi semblait augmenter tous les jours. Cependant quand je faisais allusion à l’abandon de son ami, elle redevenait triste et muette. Alors je lui conseillais avec beaucoup de circonspection d’être plus indépendante et plus fière, et d’oublier celui qui l’oubliait ; la raison le lui ordonnait. Elle n’avait pas le droit de gâcher une vie aussi belle que la sienne et de laisser faner une fleur qui promettait tant de beauté, d’éclat et de parfum. Elle devait penser au chagrin que son obstination et le mauvais état de sa santé causaient à ses parents. Le hasard, lui disais-je, avait peut-être placé près d’elle un autre cœur qui saurait comprendre le sien et l’aimer comme elle devait être aimée, avec toute la fougue de la passion, pour sa beauté et la perfection de ses qualités. Mais elle ne semblait pas me comprendre tant sa tristesse la rendait sourde aux plus douces consolations. Un jour cependant, quel rêve joyeux avait-elle fait pendant la nuit ? elle me rejoignit sous le gros érable qui inclinait au-dessus du fleuve ses branches toutes vertes des feuilles nouvellement écloses. Les rayons d’un soleil brillant se jouaient dans l’ondulation des eaux, et les oiseaux, au-dessus de nos têtes, modulaient un chant d’amour. La nature tout entière se réveillait dans le reverdissement des herbes et des plantes. Tout semblait inviter à l’amour. La jeune fille elle-même, dans une toilette toute fraîche, claire et pimpante, semblable à une nymphe des bois, me souriait comme le soleil souriait à la nature. Je crus que dans son cœur un nouvel amour venait d’éclore. Je lui donnai la main et je l’assis près de moi sur le banc en face du fleuve. Mon cœur battait à briser sa cage ; des pensées tumultueuses m’emplissaient la tête ; des désirs effrénés m’énervaient.

« Pourquoi, lui disais-je, ne l’oubliez-vous pas. La vie peut vous sourire encore. Vous n’en êtes qu’au printemps. Voyez la voie qui s’ouvre devant vous, comme elle est belle, comme elle est semée de toutes vos fleurs favorites qui attendent que vous les cueilliez. Elles semblent incliner leurs têtes sous vos pas pour saluer la déesse qui s’avance, déesse aux pieds légers qui les effleurent comme en un baiser, déesse à la robe diaphane dont les plis ressemblent aux ailes du papillon, déesse qui s’envole dans un air toujours limpide, dans un ciel toujours brillant de soleil ou de myriades d’étoiles, dans des jours tièdes et des nuits embaumées. Oh ! vous êtes faite pour l’amour qui voudrait toujours vous sourire. Jetez ce lourd manteau de souvenirs qui vous attachent trop au passé, et déployez vos ailes libérées qui vous porteront dans un vol gracieux vers une félicité que vous méritez. Laissez-moi vous aimer, vous êtes la lumière que mes yeux recherchent ; laissez-moi vous aimer, vous êtes la flamme qui communique l’incendie en mon cœur ; laissez-moi vous aimer, je passerai ma vie à vos pieds comme votre serviteur, votre esclave ; laissez-moi vous aimer et la vie vous sourira de nouveau…

« Au pied des autels, me dit-elle, j’ai juré de n’aimer qu’un homme. Si je ne puis le posséder, si je ne puis posséder son amour, j’irai m’enfermer dans un cloître où je prierai toujours pour son bonheur. Lui seul est ma vie. Sans lui je veux mourir à l’amour. Je vous remercie, cher ami, des consolations que vous m’avez prodiguées pendant votre séjour ici. Vous avez été bon pour moi. Vous avez essayé de ramener le sourire sur mes lèvres, et si quelquefois j’ai paru me réjouir de votre présence c’est que je simulais la gaieté pour plaire à mes parents, mais la plaie de mon cœur saignait toujours abondamment. Partez et allez lui dire que je l’aime toujours, que je n’aimerai jamais que lui. S’il ne me revient pas, c’est que Dieu m’appelle à lui. Partez et je me souviendrai quelquefois de vous. »

« Je revins à Montréal ; c’était quelque temps avant les examens de la fin de la quatrième année de médecine. J’étais taciturne et peu enclin à me livrer de nouveau aux transports de l’amour avec ma petite amie de la pension. Je me gardai bien aussi de dire à mon ami les dernières paroles que sa petite villageoise m’avait chargé de lui communiquer. L’hypocrisie et la méchanceté me travaillaient plus que jamais. Je voulais me venger sur mon ami du dernier affront. Quand la jeune fille de la pension que j’avais feint d’aimer à la folie revenait dans ma chambre, je simulais la colère et je lui reprochais amèrement de m’avoir oublié pour les beaux yeux de mon ami qu’elle paraissait aimer plus que moi. Je voulais désormais me débarrasser d’elle, la plaquer là en la jetant dans les bras de mon ami dont je lui vantais les qualités. Je lui disais que mon ami m’avait confié secrètement son amour pour elle et jusqu’à quel point il la préférait à sa sœur. Elle me crut et ce fut alors une lutte acharnée entre les deux sœurs de la pension pour l’amour de mon ami qui ne savait plus où donner de la tête. Il faillit en manquer ses examens de doctorat.

« Voilà, Michel Toinon, jusqu’où je poussai ma vengeance. Maintenant veux-tu connaître, pardon, voulez-vous connaître quels sont les personnages de cette tragédie ? N’en avez-vous pas deviné les noms ? La petite villageoise, c’était Andrée, ton amie d’enfance qui n’a jamais cessé de t’aimer, pardon, encore une fois, de vous aimer. Ah ! que je me sens indigne de vous tutoyer comme autrefois ! Celle que je poussai dans vos bras dans l’unique but de vous faire oublier Andrée, c’était Lucille. Celle que je feignais d’aimer pour vous encourager dans votre nouvel amour et que je détestais de tout mon cœur, c’était Béatrice. Vous devinez maintenant qui je suis sous cette apparence de vieille loque ; je suis Jean Roy, le faux ami, l’hypocrite, le serpent que vous avez réchauffé si longtemps sur votre sein. Dieu m’a déjà puni, mais pas assez pour le mal que j’ai fait. Vous voyez ce que je suis extérieurement, mais ce qui se passe dans mon for intérieur vous ne pouvez l’imaginer ; le remords me ronge le cœur et l’âme, et je souffre les tourments des damnés ! J’étais à peine reçu médecin que je me mis à boire ; je devins vagabond et je m’adonnai à l’usage de la morphine et de la cocaïne. Je tombai de précipice en précipice, et je suis devenu le vieillard, l’abruti, la brute qui te dégoûte. J’ai mérité mille fois mon sort. Ah ! punis-moi à ton tour. Frappe-moi ; écrase-moi ; tue-moi, car je suis la vipère, le serpent qui a levé la tête pour mordre et injecter le venin mortel. J’ai croisé ton chemin en rampant ; je m’y retrouve encore. Ah ! prends garde ; mes morsures sont encore dangereuses ; mes glandes salivaires ont encore du poison actif. Écrase-moi donc ; tue-moi donc pour tout le mal que je vous ai fait à Andrée et à toi. Débarrasse la terre du monstre que je suis. »

« Jean Roy, dit Michel Toinon, avait à peine fini cette apostrophe que tout mon sang refluait vers mon cœur ; j’étais pâle, inerte ; le vide se faisait dans ma tête. Il me semblait qu’une nouvelle dose de venin circulait dans mes veines et je sentais les affres de l’agonie. Combien de temps suis-je resté dans cet état de stupeur ? Je l’ignore.

CHAPITRE XI

DOUBLE RÉSURRECTION.

« Jean Roy, continua Michel Toinon, il y a une réhabilitation possible pour toi comme pour moi. J’avais péché, j’avais été parjure à l’amour, je me suis jeté aux genoux de celle que j’avais offensée. Elle m’a relevé, elle m’a pressé sur son cœur ; elle me pardonnait, m’absolvait et m’imposait pour toute pénitence de l’aimer mieux, avec plus d’ardeur. Lui était-il nécessaire de m’imposer cette pénitence ? Oh ! non ; en la retrouvant j’avais le ferme propos de lui redonner plus d’amour qu’elle n’en eût jamais espéré. N’avais-je pas à expier cet abandon de plusieurs années ? N’avais-je pas à effacer les traces de ces larmes qui avaient brûlé ses yeux, en avaient terni l’éclat et creusé des sillons dans ses joues amaigries ? Son désespoir de tous les jours pendant de longues années, les cauchemars de ses nuits interminables ne criaient-ils pas vengeance contre moi qui avais méprisé l’amour le plus ardent et le plus fidèle ? Et sa vie qui s’éteignait, faute d’un cœur aimant qui rallumât le flambeau, pouvait-elle pardonner même au pécheur repenti ? Pauvre Andrée, elle a tout oublié en souvenir de l’amour que je lui avais voué autrefois et dans l’espoir que, si elle revenait à la santé ou si elle mourait, je l’aimerais encore et toujours.

« Andrée m’avait absous et elle avait oublié son martyre. Et toi, Jean Roy, penses-tu que je ne puisse pas oublier comme mon Andrée et pour mon Andrée. Tu as été coupable par amour, tu as été malheureux et je te retrouve pénitent et je ne te pardonnerais pas ? Mon ancienne amitié pour toi se réveille après des années de léthargie. Je te retrouve, toi aussi, agonisant, fuyant la vie, appelant la mort avec le peu d’énergie dont ton âme perverse est capable. Je te retrouve aux limites de toutes les désillusions, et tu attends qu’on te creuse un trou dans la terre où tu enseveliras, avec ton corps décrépit, toutes tes illusions perdues, toutes tes perfidies. Je te tends la main ; je te souris comme Andrée m’a tendu la main, comme elle m’a souri et toi aussi tu vas sourire à la vie désormais. De nouveaux espoirs renaîtront qui te rendront la vie agréable et utile. Tous deux nous nous rachèterons, toi en revenant meilleur, je veux t’y aider, et moi en aimant davantage mon Andrée, en l’aimant doublement pour les années d’oubli. Tu le sais, elle a souffert par toi et pour moi. Connais-tu le martyre de son amour aussi bien que moi ? Tu te rappelles les confidences qu’elle te faisait quand elle allait à Montréal et que, par vos machinations diaboliques, vous l’éloigniez de moi. « Oh ! te disait-elle, je l’aime encore, oui toujours. Je veux le revoir ; je n’ai plus d’illusions, je n’ai plus d’espoir, mais le revoir, même sans lui parler, c’est un baume sur les plaies de mon cœur ; le revoir c’est rafraîchir son image dans mon esprit et mon âme ; le revoir même au bras d’une autre jeune fille, le savoir heureux, aimé, c’est un adoucissement à mon chagrin, à mon désespoir. » Et toi, Jean, par méchanceté et dans l’espoir de lui voler son amour, tu la conduisais partout où tu savais me rencontrer avec Lucille. Pour la faire souffrir, tu voulais qu’elle me vît ; pour la torturer et détruire son amour pour moi, tu combinais ces rencontres. Ce que tu l’as fait souffrir, pourras-tu jamais l’imaginer ? Pouvais-tu connaître la profondeur de son amour, toi qui n’as connu que les feux passagers de l’amour libertin ? Pouvais-tu apprécier la noblesse de ses sentiments et la sublimité de son sacrifice, toi qui te jouais impunément de l’amitié ? Comprends-tu aujourd’hui l’énormité de ton forfait ? Oh ! Jean, si tu revoyais Andrée dans le grand lit blanc, les yeux éteints, les joues creuses et pâles, les lèvres exsangues, les mains diaphanes, oh ! Jean, tu pleurerais des larmes de sang devant ce petit corps prêt à s’envoler vers les cieux.

« Michel, me dit Jean, je l’ai vue la pauvre petite Andrée dans le grand lit blanc. Je voulais la revoir avant de mourir ; je voulais revoir les lieux où j’ai cru l’aimer pendant quinze jours, où j’ai cru qu’elle m’avait aimé aussi. Je suis allé dans son village. Je me suis fait mendiant. J’ai traversé le beau jardin où elle aimait tant cultiver les fleurs favorites de son ami, de son Michel. Je frappai à la porte de la maison où l’espérance avait semblé me sourire un jour. Je demandai humblement l’aumône dans l’espoir de la revoir encore et de recevoir de ses mains un morceau de pain. Je voulais entendre encore sa voix si caressante, revoir ses yeux si doux, son sourire si attrayant, ses cheveux si beaux. La bonne me fit entrer et après quelques minutes d’absence, elle revint me dire de la suivre auprès de sa maîtresse qui avait l’habitude de faire l’aumône de sa main même Oh ! Michel, j’ai revu Andrée dans son grand lit blanc Elle souriait pendant qu’elle m’offrait une pièce de monnaie qui paraissait bien lourde à sa petite main débile et tremblante. En prenant la pièce de monnaie, ma main effleura la sienne ; c’était la main d’un ange. Oh ! que j’aurais voulu la tenir, la baiser, mais la main d’un mendiant, les lèvres d’un vagabond peuvent-elles oser ? Mais la pièce de monnaie, je la baisai follement pendant que de grosses larmes brûlantes coulaient sur mes mains. « Que Dieu vous bénisse, me dit Andrée d’une voix faible et douce, et souvenez-vous de moi dans vos prières ». Me souvenir d’elle, oui, aussi longtemps que je vivrai ; mais je ne veux plus vivre. J’attends la mort avec impatience. Je l’appelais à grands cris, mais depuis que j’ai vu la petite Andrée toute blanche dans son grand lit blanc, je demande avec instance à la mort de me prendre et d’épargner la petite victime que je voulais sacrifier sur l’autel de l’amour. Oh ! Michel, m’eût-elle pardonné si elle m’avait reconnu ? » « Oui, Jean, lui répondis-je ; elle m’a pardonné et j’étais plus coupable que toi. Conserve la pièce de monnaie en souvenir du pardon que je t’accorde pour elle, et un jour, lorsque tu lui montreras l’aumône qu’elle te fit de sa main tremblante, elle y verra le signe de ta réhabilitation.

« Nous causâmes longtemps encore pendant la nuit à la table que j’avais fait préparer. Le lendemain je donnais des habits à Jean et je le conduisais à Montréal dans une maison de santé. Quelques jours plus tard je quittais le village où je pratiquais depuis cinq ans et j’allais m’établir dans la maison paternelle, dans mon village natal, tout près de ma chère Andrée que j’espérais ramener à la santé. Mon père était mort depuis plus d’une année et ma mère vivait encore dans la maison qu’elle avait rebâtie, car l’ancienne avait été en partie détruite par le feu.

« Tous les villageois étaient heureux de mon retour parmi eux. Ils avaient conservé un si bon souvenir de mon père qui les avait vraiment aimés, que probablement ils voulaient rendre au fils un peu des remerciements dus au père. Ni égoïste, ni avare, mon père se plaisait à distribuer aux miséreux une large part de ses immenses revenus. Je ne l’avais jamais vu serrer les cordons de sa bourse devant quiconque lui tendait une main suppliante. Les indigents le trouvaient toujours affable parce qu’il leur distribuait délicatement autant de bons conseils que de pièces de monnaie. Les veuves et les orphelins venaient à lui comme au père qui comprend leur besoin et leur situation ; ils s’en retournaient contents et heureux. Les jeunes mères étaient orgueilleuses de lui offrir les honneurs du parrainage dont il se glorifiait parce qu’il y trouvait l’occasion de faire le bien sans y paraître. Ma mère, aussi charitable que lui, l’aidait dans ses bonnes œuvres. Souvent dans mon jeune âge, j’avais été témoin de la charité sans bornes de mes parents. Souvent je les avais accompagnés dans leurs visites aux malades ou aux pauvres. Je les ai toujours entendus prodiguer les consolations aux premiers et vu apaiser la faim des derniers. Souvent je requérais les services de ma petite compagne Andrée pour m’aider à porter le panier trop plein de victuailles que mes parents allaient distribuer. Après la mort de mon père, ma mère continua de faire le bien en souvenir du cher disparu qui lui avait légué son grand cœur comme surplus d’héritage.

« Quand je revins dans mon village ce fut une double fête, la fête des pauvres, des indigents et la fête de ma mère qui manifesta sa joie par des larmes abondantes depuis longtemps contenues. La digue se rompait et toutes les inquiétudes s’en allaient avec les larmes. Ma mère redevenait sereine et retrouvait sa gaieté d’autrefois. Elle était doublement heureuse, heureuse du retour de l’enfant prodigue, heureuse du bonheur de sa chère Andrée dont elle était certaine de voir le retour à la vie.

« C’était dans les derniers jours d’avril. Le printemps avait été plus précoce. Les rayons du soleil plus ardent buvaient avec avidité l’humidité qui se dégageait de la terre en une épaisse buée. Les bourgeons des érables s’ouvraient sous la poussée intense des petites feuilles d’un vert tendre. Les grappes de lilas germaient en abondance. Les prairies vert d’émeraude fournissaient déjà une nourriture succulente aux animaux, heureux de jouir de la liberté après les longs mois de prison dans les étables. Les agneaux gambadaient ou se désaltéraient à la mamelle de leurs mères qui broutaient l’herbe tendre. Les jardiniers ratissaient les allées de nos jardins ou préparaient les plates-bandes à recevoir les graines, les plants ou les fleurs qui s’épanouissaient déjà dans nos serres. Les croisées des maisons s’ouvraient aux rayons du soleil qui pénétraient dans nos chambres avec accompagnement du chant des oiseaux s’appelant en un désir d’amour. C’était le plus beau printemps dont je jouissais depuis longtemps. Comme la nature, comme les oiseaux, je sentais en moi le réveil de l’amour, d’un amour nouveau greffé sur un amour ancien qui devait porter des fruits comme je n’en avais jamais dégusté. Oiseau migrateur, je revenais au temps des amours édifier un nid sur la même branche et tout près de celui dans lequel j’étais né.

« Ma mère n’avait pas été lente à courir annoncer mon arrivée à sa chère Andrée qu’elle aimait peut-être plus qu’elle n’aurait chéri sa propre fille si elle en avait eu une. Elle l’avait vue si malheureuse, et puis n’était-elle pas déjà doublement sa fille par le cœur et par le mariage qu’elle espérait bientôt. Elle lui voulait tant de bonheur comme compensation de tant de souffrances que la pauvre petite avait endurées pendant si longtemps à cause de l’infidélité de son fils. Elle voulait vite rallumer ses espérances et lui laisser entrevoir l’aurore d’un beau jour dont le soleil ranimerait ses forces et la ferait renaître à la vie. Quand Andrée vit entrer ma mère dans sa chambre, ses joues s’empourprèrent et ses yeux devinrent brillants comme aux soirs de fièvre élevée, et son petit cœur se mit à battre si violemment que le drap de lit en était tout agité. Sa respiration était si haletante qu’elle ne se sentait pas la force d’interroger ma mère dont la joie n’avait d’égale que l’anxiété d’Andrée. Ma mère la baisa au front et, s’asseyant au bord du lit tout à côté d’elle, elle lui prit sa petite main toute moite et toute décharnée. Elle la laissa se calmer un peu, mais les yeux d’Andrée semblaient tant l’interroger que ma mère ne put garder le silence bien longtemps. « Michel, dit-elle, est arrivé tard dans la veillée d’hier. En traversant le jardin pour arriver à la maison, il a remarqué la lumière vacillante de la veilleuse à travers les persiennes de la croisée du côté de ta chambre. Il m’avait à peine embrassée qu’il voulait immédiatement venir t’annoncer son retour définitif parmi nous. J’eus toutes les peines du monde à le retenir. Je craignais pour toi les émotions de la surprise.

— « Mère, disait-il, le médecin a ses entrées libres à toute heure du jour ou de la nuit chez ses malades. Je veux la voir immédiatement. Elle m’attend et il me tarde de baiser au front celle que j’ai tant fait souffrir. Je veux lui apporter l’espérance et le bonheur, lui dire comme je l’aime et comme je souffre moi-même d’attendre. Oh ! permettez, ma mère, que j’aille de suite lui porter le viatique des amants. Elle m’attend, j’en suis certain par les battements de mon cœur. Laissez-moi lui administrer le soporifique qui endormira ses craintes. Je ne veux plus qu’elle souffre par moi et pour moi. J’ai trop langui depuis quelques jours pour attendre davantage. Oh ! ce qu’elle doit souffrir elle aussi en m’attendant ! Mère, demain c’est trop long ! Demain n’arrivera jamais ni pour elle, ni pour moi. C’est attendre une éternité… »

« Mère, dit Andrée de sa petite voix si affaiblie que ma mère comprenait peut-être mieux aux mouvements des lèvres qu’elle ne l’entendait, pourquoi n’est-il pas venu ? Pourquoi l’avez-vous empêché ? Je ne dormais pas ; je n’ai pas dormi de la nuit ; je l’attendais. Oh ! ma mère, c’est bien long attendre le bonheur toute une nuit, surtout quand on le sent près de soi et qu’on ne peut l’atteindre. Oh ! Michel, pourquoi m’as-tu fait souffrir encore ? Tu ne sais donc pas ce que c’est que l’amour ? Hâte-toi, Michel, mon Michel, viens vite ; je sens mes forces, le peu de force qui me reste, s’évanouir. Je veux te revoir avant de mourir. Hâte-toi ; pourquoi retardes-tu tant ? Tu ne souffres donc pas toi-même ? Mère, pourquoi l’avez-vous empêché de venir ? Vous n’avez donc pas aimé, vous-même ? Oh ! cruelle attente ! Non, ma mère, je ne dormais pas quand il est arrivé. J’ai entendu le grincement des gonds quand la barrière s’est ouverte ; j’ai entendu le crissement du sable de l’allée sous les sabots du cheval et les roues de la voiture ; je l’ai entendu sauter sur le perron ; j’ai reconnu le bruit de son pas près de la porte. J’avais laissé la veilleuse près de la fenêtre pour que Michel la vit comme autrefois et je croyais que, me sachant éveillée, il viendrait. J’étais heureuse ; j’étais énervée ; mes membres étaient agités fortement. J’ai voulu me lever pour courir à la fenêtre, le voir, l’appeler, mais mes forces trahirent mon anxiété et je retombai dans mon lit, découragée, anéantie. Je me mis à pleurer et mes larmes ne cessèrent de couler toute la nuit… Mère, voulez-vous appeler la bonne, le jardinier ? Je veux me faire belle pour le revoir. Je ne veux pas qu’il me voie si laide, si changée… Oh ! Michel, m’aimeras-tu quand même ?… Dites au jardinier d’apporter de la serre les plus beaux géraniums rouges et les plus jolis œillets roses. Qu’il en emplisse la chambre pour que Michel comprenne que sa pensée ne me quitte jamais et que je l’aime toujours avec ardeur. Mère, quand je le reverrai, est-ce que je guérirai ? Oh ! le revoir, le revoir bientôt !… Regarder ses beaux yeux et y lire son amour !… Et son sourire ! comme je l’aime !… Entendre sa voix si suave !… Mais non, mère ; il me semble que j’en mourrai… Oh ! non, non ; je ne veux pas mourir ; je veux vivre encore, vivre longtemps pour l’aimer longtemps… Oh ! qu’il vienne ! Je veux le revoir encore, dussé-je en mourir… Il me semble entendre sa voix comme l’écho d’un chant céleste… »

« Et la voix d’Andrée s’adoucissait, s’éteignait comme celle d’un enfant qui s’endort. Ses paupières battaient lentement sur ses beaux yeux comme les ailes d’un papillon qui se pose sur une fleur. Pauvre petite, elle s’endormait en murmurant en un souffle lent et saccadé : Michel… Michel… mon Mich…

« La bonne entrait tout doucement sur la pointe des pieds pour ne pas interrompre le sommeil réparateur de sa maîtresse. Elle avait les mains et les bras chargés de pots de géraniums rouges et d’œillets roses. Elle les déposa en ordre sur la console, sur les tables et la commode. Elle en avait apporté beaucoup ; sa maîtresse le lui avait demandé qui désirait manifester ainsi toute l’ardeur de son amour à son Michel ; car elle craignait de n’avoir pas la force de lui dire tout son grand amour, elle était si faible. Ses fleurs, ses yeux, son sourire parleraient pour elle. Ses fleurs, elles les aimait tant ; elles avaient tant d’éloquence. Et puis lui, son Michel, ne les regarderait-il pas ? Ne comprendrait-il pas leur langage comme autrefois. Elle resterait muette ; elle écouterait sa voix, la voix de son Michel ; et les fleurs, les géraniums rouges et les œillets roses répondraient pour elle : ta pensée ne me quitte jamais et je t’aime toujours avec ardeur.

« Avant de quitter la chambre, la bonne étendit sur sa maîtresse endormie un beau couvre-pieds rose comme les œillets et tout couvert de riches dentelles blanches. Le soleil, qui pénétrait à flot dans la chambre d’Andrée, donnait au lit cette vision qu’on trouve au sommet des hautes montagnes couvertes de neiges éternelles, qui prennent des tons de rose quand l’astre leur envoie ses premiers rayons du matin. Et la tête d’Andrée sur l’oreiller tout blanc ressemblait aussi à la fleur des neiges. Ma mère et la bonne quittèrent la chambre tout doucement pendant qu’Andrée tout endormie souriait dans un beau rêve à son Michel adoré.

« Quand, suivi de ma mère, j’entrai dans la chambre, Andrée reposait encore paisiblement. Les rayons du soleil, qui pénétraient par la fenêtre toute grande ouverte, avaient parcouru toute la largeur de la chambre et tombaient alors en un épais faisceau sur les oreillers où reposait la tête d’Andrée, et donnaient à sa figure la transparence de la cire blanche sur laquelle le rouge des fleurs et du couvre-pieds mettait une teinte de rose. Il me semblait que les atomes du parfum des œillets se mêlaient aux rayons dorés et leur donnaient l’apparence d’une immense gerbe de fleurs odorantes. Par instants Andrée souriait comme elle avait l’habitude de sourire aux fleurs. Elle tendait les bras pour embrasser ce faisceau, cette gerbe qu’elle voyait elle-même en son rêve. Souriait-elle réellement aux rayons du soleil ? Étendait-elle, dans un mouvement gracieux, les bras pour en prendre des brassées comme l’enfant qui s’amuse à ramasser les fleurs avec leurs longues tiges ? Ou son esprit endormi avait-il reçu les effluves que dégageait ma pensée, et me souriait-elle à moi-même ? Me tendait-elle les bras parce que, même dans son sommeil, elle me voyait près d’elle ? Sa respiration, tantôt lente, tantôt rapide, semblait obéir aux impressions qu’elle subissait dans le songe. En voyant Andrée dans tout ce ruissellement de lumière, je me demandais : est-ce la fleur qui cherche le soleil pour en tirer la vie ? est-ce le soleil qui cherche la fleur pour lui donner toute sa beauté et tout son parfum ?

« Je m’assis tout près du lit et j’attendis patiemment le réveil d’Andrée. Que m’importait le temps ? N’étais-je pas près d’elle ? ne la contemplais-je pas ? Je veillais sur son sommeil, n’était-ce pas suffisant à mon amour ? Andrée était à moi pour la vie et j’étais à elle pour l’éternité ; plus rien pour nous séparer, pas même la mort. J’étais tranquille pour mon amour, mais je craignais pour la vie de mon Andrée. Oh ! que je l’aimais ce sommeil réparateur et comme j’aurais voulu qu’il se prolongeât longtemps !

« Et maintenant Andrée cherchait à ouvrir ses paupières appesanties par le sommeil. Les yeux s’ouvraient à demi et se refermaient alternativement par des mouvements lents. La vie se réveillait, mais l’esprit dormait encore. Un léger sourire effleura ses lèvres et puis un second, un troisième et tout à coup ses grands yeux étonnés me fixèrent qui semblaient dire : « Oh ! mon Michel, m’aimes-tu encore ? » Andrée n’osait me parler. Son regard seul cherchait dans mes yeux, sur ma figure, l’impression que me causait cette pauvre petite chose qu’elle était, petite malade aux joues creuses et transparentes, aux yeux excavés et cerclés d’une ombre bleue, aux lèvres blanches, exsangues. Spontanément ; Andrée me tendit ses deux bras comme une mère sensible qui veut embrasser son enfant quand elle s’imagine lui avoir fait de la peine, causé du chagrin en le réprimandant. Je tombai à genoux pour être plus près d’elle. Je la baisai sur ses petites joues brûlantes, tandis que ses mains autour de mon cou étaient froides comme de la glace. Je lui murmurai à l’oreille : « Andrée, mon Andrée, je t’aime de tout mon cœur ». Ses bras se desserrèrent. Ses deux petites mains se placèrent de chaque côté de ma tête qu’elles éloignèrent quelque peu pour plonger son regard dans mes prunelles afin d’y lire la phrase que je venais de murmurer. C’était vrai. Elle m’attira de nouveau à elle et déposa sur ma bouche des baisers ardents comme des tisons enflammés. Nous causâmes un peu ; plutôt je causai. Je ne voulais pas qu’elle se fatiguât. Souvent cependant elle cherchait à m’interroger, mais je lui mettais mon doigt sur les lèvres pour les tenir closes. Elle saisissait ma main, y collait ses lèvres pour me montrer qu’elle m’obéissait. Mais ses grands yeux continuaient de m’interroger. Enfin ces mots lui échappèrent : « Oh ! mon Michel, dis-moi que je vivrai encore longtemps pour t’aimer longtemps ». Pauvre petite Andrée ! Elle était bien faible ; mais elle aimait tant que l’amour raviverait ses forces et que la vie lui sourirait encore. Je lui promis de revenir souvent et je lui laissai l’espérance qu’à chaque visite je lui injecterais une dose plus forte d’énergie et de santé.

« Quand j’allais quitter Andrée, elle ne souriait plus. Ses grands yeux avaient perdu cet éclat trop brillant qu’on trouve chez les fébricitants. Ils étaient devenus doux, chatoyants. On y lisait les pensées remplies d’espoir que la présence de son Michel faisait naître. Pauvre petite Andrée, elle ressemblait à la fleur fanée dont la tige s’est courbée sous l’effet d’une sécheresse trop grande, qui se redresse après une ondée bienfaisante, ouvre sa corolle et déploie ses pétales au soleil qui lui redonne la vie dans une caresse amoureuse. Je m’agenouillai de nouveau près de son lit et je déposai de bons baisers sur ses petites mains qu’elle m’offrait. Je fermai les rideaux devant la fenêtre ouverte et les rayons du soleil, se jouant à travers les mailles de la dentelle, emplissaient la chambre d’une lumière si douce et si caressante qu’il m’en coûtait trop de partir. Je m’approchai de nouveau de mon Andrée. Je lui mis mes index sur les paupières pour les abaisser et y déposer deux baisers en disant comme à l’enfant dans le berceau : « ferme tes beaux yeux et fais dodo. Oui, ferme tes beaux yeux, car je suis jaloux de la lumière qui y pénètre sans réfléchir mon image. Ferme tes beaux yeux, car je suis jaloux des fleurs que tu regardes avec tant d’amour. Ferme tes beaux yeux et dors, car je suis jaloux de ceux que tu vois quand je ne suis pas là. Ferme tes beaux yeux et dors, car je suis jaloux des regards que tu diriges vers le ciel à travers la croisée. Ferme tes beaux yeux et dors, mon Andrée, car je suis jaloux des oiseaux dont tu admires le plumage et le chant. Dors, mon Andrée, car je suis jaloux du parfum des fleurs que tu respires avec tant de volupté. Oh ! ferme tes beaux yeux et dors ; que ton sommeil se prolonge jusqu’à mon retour et je serai tranquille. Que ton sommeil soit rempli de rêves où tu ne verras que ton Michel, et je partirai en paix. »

« Je me retirai. Andrée s’endormit-elle comme l’enfant à qui l’on a promis des jouets pour son réveil, ou pensa-t-elle longtemps au bonheur qui lui arrivait comme une promesse de résurrection ? Tous les jours, deux fois, trois fois, je visitais ma pauvre petite malade dont les plaies du cœur se fermaient sans laisser de cicatrices et la santé s’améliorait rapidement. C’était vraiment étonnant de constater les progrès vers la guérison. Tous les jours je trouvais une comparaison nouvelle pour marquer les changements qui s’opéraient dans l’état de celle qui avait mis toute sa confiance dans la science, mais surtout dans l’amour de son nouveau médecin. Oh ! ma science n’était pour rien dans la guérison rapide ; mais ma présence et l’amour retrouvé et agrandi, c’était le soleil qui fait germer, pousser et fleurir la graine déposée dans une terre préparée ; c’était la rosée qui abreuve la fleur flétrie et lui redonne une fraîcheur éclatante. Parfois quand je regardais le grand lit blanc et rose, il me semblait voir un nid dans lequel l’oiselet fraîchement éclos agitait une tête aux yeux démesurément grands, secouait des ailes à peine couvertes de duvet et essayait des petites pattes trop faibles pour soutenir un corps encore nu. Et le petit oiseau ouvrait un grand bec pour recevoir la becquée que je lui donnais sous forme de consolations, de promesses, d’espoirs, de sentiments doux, de paroles d’attachement et d’amour sincère. Je le gavais tant de cette nourriture qu’il aimait passionnément et qu’il demandait sans cesse, qu’en peu de jours il put sortir du nid, se tenir hardiment sur ses petites pattes renforcies, agiter avec vigueur ses ailes emplumées. Bientôt il s’approchait de la fenêtre pour prendre son vol dans le grand air libre. En regardant le ciel clair, l’onde bleue, l’herbe verte, les fleurs aux couleurs variées, mon petit oiseau bleu retrouvait sa gaieté et sa force des anciens jours. Sa voix devenait sonore et son chant mélodieux. Moi, je retrouvais ma petite Andrée d’autrefois, ma belle petite villageoise, la reine des prés. Mon cœur lui faisait grande la place qu’elle devait désormais y occuper. J’en avais chassé jusqu’au moindre souvenir qui ne fût pas l’écho des joies et des plaisirs de mon enfance et de mon adolescence passées auprès de ma fidèle amie. Je n’y voulais plus d’autres pensées que la sienne jusqu’à ma mort.

« Comment exprimer la joie et la reconnaissance de ma mère et celle des parents de mon Andrée quand ils voyaient la petite condamnée à mort ressusciter, prendre goût à la vie et en chercher les charmes dans l’amour qui allait s’éterniser dans deux cœurs battant dans un synchronisme parfait. Ma mère ne savait comment me manifester toute sa reconnaissance. Elle était heureuse de retrouver près d’elle le fils qu’elle avait cru un moment perdu à son amour maternel. L’avoir près d’elle c’était l’espérance de retrouver une autre enfant qu’elle chérissait autant. Dans le cœur de ma mère il y avait place pour deux amours qui, en vérité, n’en formeraient plus qu’un seul. Elle avait tant aimé Andrée, elle avait tant craint de la perdre qu’elle ne se possédait plus tant la joie débordait de son cœur. Souvent elle m’accompagnait dans mes visites à sa petite chérie. Les parents d’Andrée n’avaient jamais assez de remerciements à m’offrir pour le recouvrement de la santé de leur enfant bien-aimée qu’ils m’avaient destinée depuis longtemps. Pour eux comme pour moi, Andrée était la fleur qui, un instant privée de rosée et de lumière, s’était étiolée et qui reprenait de la vigueur, de la fraîcheur et de la beauté sous les rayons du soleil reparaissant dans tout son éclat bienfaisant.

CHAPITRE XII

LE RETOUR À LA SANTÉ ET AU BONHEUR

« Cette année-là, le mois de mai avait été exceptionnellement beau et doux. On eût dit que la nature elle-même aimait Andrée autant que nous l’aimions. Elle nous prêtait son concours efficace dans tous nos efforts pour le rétablissement de notre petite fleur. Souvent Andrée s’éveillait de très bonne heure, et, encore dans son lit, elle s’amusait à contempler le réveil de la nature et le lever du soleil dont les rayons pénétraient par les interstices que laissaient entre elles les deux lourdes draperies suspendues à la croisée. Enfermée dans le grand appareil photographique qu’était sa chambre assombrie, elle admirait sur les murs et le plafond les jeux de la lumière, le miroitement des eaux du fleuve, le vol des oiseaux, l’agitation des branches et le tremblement des feuilles du gros érable au bord de la rive. Quand le soleil était plus haut, qu’il avait bu toute la buée qui s’élevait au-dessus de l’onde et des champs et qu’il avait réchauffé l’air, Andrée se levait, écartait les tentures de sa fenêtre et respirait à pleins poumons l’air parfumé que la brise matinale lui apportait du jardin déjà fleuri. Elle sentait la vie nouvelle qu’un sang plus riche en oxygène faisait circuler dans tous ses membres. Et tout le jour, dans sa chaise longue sur la galerie, elle demandait et recevait avec bénéfice la chaleur douce qui émanait de ce soleil de mai qu’aucun nuage n’obscurcissait ; et le soir, elle aimait encore contempler le ciel bleuté tout pointillé d’argent qui lui rappelait les beaux soirs où sous les charmilles, près de son Michel, elle lui chantait son grand amour dans des romances passionnées. C’était ainsi que la vie se ravivait en elle. Dans l’aurore, dans la course du soleil, dans le crépuscule, dans la nuit étoilée, elle retrouvait la vie et l’amour qui n’aurait jamais plus de déclin, plus de soir : c’était un amour immortel, éternel.

« Dans les premiers jours de juin, Andrée, du haut de la galerie, regardait mélancoliquement les fleurs de son jardin que les rayons solaires baisaient amoureusement : « Ô ! mon Michel, me dit-elle, je voudrais moi aussi baiser ces fleurs, les tenir dans mes mains, les approcher de mes joues, emprunter leurs couleurs et leur fraîcheur. Peut-être me prêteraient-elles leur beauté et leur parfum ? Il me semble que tu m’aimerais mieux après, car je serais plus belle, plus vivante. Michel, mon Michel, je veux baiser ces fleurs, je veux être belle ». — « Oh ! non, mon Andrée, lui répondis-je, tu ne serais pas plus belle. Tu es déjà plus belle que la plus belle des fleurs de ton jardin. La blancheur du lis n’a pas l’éclat de ton teint ; la rose serait pâle près de tes joues ; l’œillet n’a pas l’incarnat de tes lèvres ; la pensée n’a pas le velouté de tes yeux et le muguet n’a pas l’odeur douce et suave de tes cheveux. Mon Andrée, je t’aime parce que tu es la plus belle des fleurs, la reine de nos jardins.

« La terre du jardin était essorée ; la chaleur en avait bu toute l’humidité. Les allées étaient ratissées et couvertes de beau sable blanc qui brillait comme de la poudre de diamant. Je ne voyais plus aucun inconvénient à réaliser le souhait d’Andrée, à la descendre dans le jardin et à lui en laisser goûter les charmes. Pour lui éviter tout effort, toute fatigue, je la pris dans mes bras et je l’emportai comme la mère fait de son tout jeune enfant. Elle était toute petite, toute délicate. J’aurais été moins robuste qu’elle aurait paru aussi légère à mes bras. Craignit-elle que je l’échappasse en descendant l’escalier ? elle enroula ses bras autour de mon cou à m’étouffer presque, et ses bras avaient la douceur de ceux d’un enfant. Était-ce la peur encore qui agitait son petit cœur dont je sentais les mouvements désordonnés contre ma poitrine comme s’il eût été bien gros. Un autre sentiment que la peur faisait battre le mien qui aurait voulu se mettre en synchronisme avec le sien. Dans le jardin, je la déposai dans une chaise roulante que je promenai à travers toutes les allées. Coupant les plus belles fleurs, j’en emplissais à plein bord la corbeille formée par le creux de sa jupe entre ses jambes amaigries. Elle les prenait à brassée, les serrait sur son cœur, les embrassait dans un baiser fou d’amour et me disait : « c’est ainsi que je voudrais, Ô ! mon Michel, te donner le baiser de mon amour passionné ».

« Elle voulut revoir les tonnelles et y retrouver les souvenirs qu’elle y avait laissés dans nos beaux jours. Le soleil y pénétrait à travers le carrelage que les jeunes feuilles n’avaient pas encore complètement recouvert. La chaleur y était douce, et les fleurs fraîchement coupées, dont j’avais jonché le sol, les remplissaient d’un parfum voluptueux. J’eus peur des élans de son amour et je l’entraînai au dehors. Je la pris de nouveau dans mes bras, et je sentais ses petits bras frissonner autour de mon cou, pendant qu’elle penchait sa tête tout près de mon oreille en murmurant : « Michel, Michel, m’aimes-tu beaucoup, autant que j’aime les fleurs, autant que je t’aime ? » Je la remontai péniblement dans sa chambre car l’amour me tournait la tête, me faisait flageoler. Je la déposai dans son grand lit blanc pour la remettre de ses fatigues et de ses émotions. « Ferme, ferme tes beaux yeux, mon Andrée, et dors ; je reviendrai encore et je te descendrai, car je t’aime tant, quand je te sens si près de mon cœur, que je voudrais toujours t’y tenir fortement embrassée.

« Pendant plusieurs jours, elle se laissa ainsi porter dans le jardin. Elle sentait encore sa grande faiblesse. Elle s’en irritait et parfois le découragement s’emparait d’elle et lui faisait verser des larmes abondantes sur ce qu’elle appelait son manque d’énergie. Un matin, elle s’éveilla toute ragaillardie. Toute la nuit, dans de beaux rêves, elle avait parcouru seule toutes les allées du jardin. Elle avait suivi Jacques, le jardinier, sur les plates-bandes, lui indiquant comment couper tel taillis et tel autre, comment élaguer telles branches aux arbres d’ornementation pour en augmenter la beauté et leur donner les formes les plus variées, telles que palmettes horizontales et obliques, vase, rideau, dôme, colonne. Elle conseillait à Jacques de donner plus d’eau à telle plante fleurie toujours assoiffée, d’abriter un peu plus une autre trop sensible aux rayons ardents du soleil. Puis elle était allée dans la basse-cour jeter des miettes aux poussins qu’elle prenait, qu’elle mettait dans les plis de sa jupe et dans la grande poche de son tablier pour caresser leurs petits dos duvetés. Elle s’était amusée à pousser les canetons dans l’étang pour admirer leur baignade fantaisiste. Et puis elle avait appelé sa belle chatte, une descendante de l’arrière-arrière grand’mère que lui avait donnée son Michel lorsqu’elle était toute petite, toute petite. La chatte qui courait après les moineaux lui avait obéi et était revenue en sautillant se frôler sur le bas de sa jupe, le gros dos rond, la tête toute penchée, la queue en l’air. Andrée la prenait dans ses bras, la serrait sur sa gorge, flattait son poil soyeux, embrassait son fin museau dont les barbes lui chatouillaient les joues. Elle était allée s’asseoir à l’ombre du gros érable, et redoublant ses caresses à sa chatte, elle lui parlait comme si c’eût été son Michel lui-même. Enfin dans son rêve, elle avait gravi seule les degrés du long escalier et n’en avait éprouvé aucune fatigue. Et puis le rêve s’était évanoui dans un sommeil calme.

« Ce matin-là quand Andrée s’éveilla, la fenêtre était toute grande ouverte, les rideaux écartés, et le soleil, dont les rayons pénétraient en larges faisceaux dorés, avait bu toute l’humidité de la chambre, séché sur l’allège les croûtes de pain que les moineaux s’escrimaient à becqueter, et répandait déjà une chaleur presque accablante. Andrée, dans son grand lit blanc, étirait ses membres, les recroquevillait, les détendait pour en éprouver la souplesse, l’agilité et la force. Tout à coup elle sauta à bas de son lit et d’un bond elle était devant son miroir suspendu au-dessus de la commode. Ses joues étaient roses de l’exercice qu’elle venait de prendre. Ses yeux avaient le bleu d’une mer profonde. Ses cheveux que le soleil rutilait, avaient des tons de l’or le plus foncé à celui des épis de l’orge mûr. Elle passa ses mains dans l’or de ses cheveux qui devinrent, en s’ébouriffant, d’un blond cendré et formèrent une auréole mousseuse qui nimba si agréablement son doux visage.

« Andrée crut que la santé lui était rendue avec le rose de ses joues et l’éclat de ses yeux. Elle ouvrit le placard dans le coin de la chambre, en prit une toilette en mousseline rouge pâle, chaussa des bas en soie de même couleur et des souliers s’harmonisant à sa toilette. Elle mit un œillet rouge dans ses cheveux, se regarda une dernière fois dans le miroir et vint s’asseoir en face de la fenêtre sous les rayons ardents du soleil, dans l’espoir d’en recevoir une marque plus tangible de recouvrement de la santé. Quelques minutes plus tard, quand j’entrai dans sa chambre dans le but de la descendre au jardin, je fus tout surpris et émerveillé de la trouver si belle et en apparence si pleine de santé ; le soleil avait déjà imprimé sur ses joues la couleur du tan. Elle éclata de rire devant mon étonnement. « Michel, me dit-elle, je suis guérie ; je suis forte et je veux descendre seule le grand escalier et me promener dans le jardin, suspendue à ton bras. » Elle se leva et se rendit d’un pas alerte jusqu’à la tête de l’escalier. Là je me plaçai devant elle, comme l’on fait pour l’enfant qui veut essayer pour la première fois ses petites jambes dans les degrés. Je descendais à reculons, tout prêt à la recevoir dans mes bras si ses forces la trahissaient. Pauvre petite Andrée ! elle avait trop présumé de ses capacités, et elle s’était trop fatiguée à sa toilette. Tout à coup je la vis pâlir : ses jambes fléchirent et elle tomba inerte dans mes bras. Je la portai dans sa chaise roulante dans le jardin, à l’ombre sous le gros érable en face du fleuve, « Michel, me dit-elle quand elle reprit connaissance, Oh ! que je suis faible ! jamais je ne reviendrai à la santé. Prends-moi dans tes bras, je veux y mourir maintenant que je connais ton grand amour ». Elle devint toute triste et se mit à pleurer. Elle resta longtemps sans dire un seul mot. J’avais le cœur bien gros en face de cette douleur muette.

« Toute la nature semblait inquiète. Le ciel se chagrinait comme Andrée, comme moi. Le beau bleu de la voûte céleste se tachait de grands placards blancs en forme de rideaux, de dentelles, de gros flocons de laine. D’autres nuages, comme d’immenses volutes de fumée grise ou noirâtre échappée de cheminées géantes invisibles, enlaçaient leurs spirales au moutonnement des nuées blanches. Parfois les rayons d’un soleil ardent perçaient à travers les trous et les fentes que laissaient entre eux les nuages qui s’enroulaient, se tordaient, s’amoncelaient ou s’effilochaient tour à tour. La température devenait horriblement humide. Il y avait de l’électricité dans l’air immobile. Au-dessus du sol desséché et craquelé des vagues de chaleur montaient de la terre comme une haleine de fiévreux. Les oiseaux, dans leur vol bas et rapide, rasaient l’onde ou l’herbe des prés. Le papillon, comme une petite barque qui arrive au port, se posait lentement sur les fleurs. Seule la cigale se réjouissait de cette chaleur suffocante, et chantait sa gaieté. Andrée était triste et la température désolante augmentait son malaise, l’agaçait, l’énervait. Pauvre petite Andrée ! elle était immobile. Ses yeux fixes regardaient dans le vide ou plutôt loin dans le passé.

« Michel, me dit-elle tout à coup, pourquoi cette tristesse de la nature et de mon âme ? Pourquoi le temps est-il triste comme le désespoir ? Pourquoi mon âme est-elle inquiète comme à la veille d’un grand malheur ? J’ai le cœur gros, très gros ; parfois il précipite ses battements d’une manière désordonnée ; parfois il les ralentit comme s’il devait cesser de battre, et je me sens mal comme si la terre se dérobait sous moi. Je voudrais pleurer car il me semble que mes larmes soulageraient la tristesse de mon cœur. Mais je ne puis ; quelque chose m’oppresse que je ne puis exprimer et oppose une digue aux sanglots qui me feraient tant de bien si je pouvais les exhaler. Dans mon âme comme dans la nature, je vois de gros nuages gonflés de peines et de douleurs. Je les vois assombrir encore un ciel que j’aurais voulu toujours pur avec des aurores et des couchants jaune doré, qui se seraient succédé sans interruption comme les anneaux d’une chaîne d’or sans fin. Mon cœur saigne encore parfois et j’en croyais les plaies guéries sans cicatrices ; des fois celles-ci se rouvrent et me font mal. Parfois de tristes souvenirs me viennent qui troublent la sérénité que je devrais avoir maintenant que j’ai tout ton amour. Ô mon Michel, il me semble que te les dire me soulagerait. Partager les peines c’est les alléger, c’est les faire oublier. Quand la terre a bu toutes les gouttes de pluies tombées d’un ciel orageux, la nature reprend sa gaieté. Ainsi quand ton cœur aura bu mes larmes et que ton âme en aura goûté l’amertume peut-être ma tristesse s’évanouira-t-elle à jamais, car tu auras compris cette souffrance qui m’accable encore parfois. Et puis tu l’oublieras comme le secret confié au confesseur et moi je ne m’en souviendrai pas plus que le péché avoué et pardonné. Veux-tu, Michel, soulager mon cœur et mon âme ? Eh bien ! écoute.

« Un jour, dit Andrée, nous étions en villégiature au bord de l’océan. Tu étais allé pour une affaire importante dans une ville voisine. Ton ami le plus intime, le seul peut-être que tu aies jamais eu, car tu n’as jamais été prodigue de tes amitiés, profita de ton absence pour m’entraîner dans une promenade que je refusais absolument. L’insistance de mes parents me força d’accepter. C’est la seule fois que j’aie regretté d’avoir obéi. Je ne fis rien de mal, mais les intentions de ton ami n’étaient pas exemptes de culpabilité. Je le soupçonne encore aujourd’hui d’avoir machiné cet accident de notre voiture, lequel accident nous força de retarder notre retour de plusieurs heures, Ton ami, que je croyais sincère et dont je ne doutais pas alors de la fidélité à ton amitié, n’était qu’un hypocrite éhonté. Ô ! mon Michel, pardonne-moi de qualifier ainsi l’ami que tu as peut-être plus aimé qu’un frère, et dont tu as dû connaître plus tard toute la méchanceté. Pardonne-moi, Mon Michel ; si tu savais ce que j’en ai souffert, tu comprendrais tout mon ressentiment. »

« Pauvre petite Andrée, elle pleurait encore au souvenir de ce jour lointain. Je n’osai pas l’interrompre. Je sentais que le récit de cette excursion qu’elle me faisait péniblement, comme si elle eût été bien coupable, soulagerait sa douleur morale et dissiperait toute sa tristesse. Elle semblait croire que la tentation à laquelle on résiste victorieusement est un péché grave qu’il faut accuser, l’avouer, c’était pour elle le pardon et l’oubli. Je la laissai continuer. Elle reprit ainsi :

« Sous prétexte d’attendre que la voiture brisée fût réparée, il me promena par la ville, me fit visiter les magasins, les étalages des vitrines. Parfois ses paroles, ses expressions avaient des accents équivoques, suggestifs. Je feignis de ne pas entendre, de ne pas comprendre. Je faisais la distraite. Il eut faim, car l’après-midi s’achevait et nous étions partis de bonne heure le matin. Moi, je ne me sentais aucun appétit. Je désirais seulement partir au plus tôt. Il m’entraîna dans un de ces restaurants louches dont la façade tout honnête, toute sévère ne laisse rien soupçonner du sans-gêne et même de la débauche de l’intérieur. Nous étions dans une chambrette à demi-cloisonnée, où nous entendions des discours épouvantables et assistions presque à des scènes scandaleuses. Je sentais sa main sur le dossier de ma chaise ; elle s’y glissait furtivement. J’en percevais la chaleur dans mon dos. Des frissons de dégoût m’horripilaient. Tout à coup il me saisit par la taille et allait mettre sur ma bouche ses lèvres voluptueuses, quand je le repoussai dédaigneusement et me sauvai en bousculant la table et les chaises et peut-être des clients du restaurant, car je ne voyais plus rien ; j’étais affolée. Je sautai dans un tramway qui passait. Il me suivait. Durant le trajet de retour, il me demandait mille pardons de sa folie momentanée. Il inventait mille raisons pour s’excuser. Oh ! l’infâme, que je le détestais ! Pourquoi ne t’ai-je pas tout avoué de suite ? que de malheurs j’aurais évités ! que de souffrances je me serais épargnées ! J’aurais conservé intact tout ton amour. Ô ! mon Michel ! tu ne sais pas ce que j’ai souffert alors, et longtemps après, et ce que je souffre encore aujourd’hui au souvenir de cette infamie. Pourquoi donc ne t’ai-je pas tout avoué ? Ce n’était pas la pitié qui m’imposait le silence. Oh ! non ; c’était la honte, la honte d’une faute que je n’avais pas même commise, la honte de te déclarer la faute de ton ami que tu croyais sincère. Je feignis de lui pardonner à cause de toi. Comprends-tu maintenant, Michel, pourquoi il s’éloigna de nous pendans le reste des vacances ? Plus tard, quand il t’écrivit pour t’annoncer que vous logeriez ensemble pendant votre cléricature, j’aurais dû te mettre au courant de sa perfidie. Mais toujours la même honte me retenait comme si j’avais été coupable moi-même.

« Pendant les quatre années de vos études, ne nous a-t-il pas toujours menti à l’un et à l’autre ? N’a-t-il pas intercepté très fréquemment nos lettres ? Je l’ai toujours soupçonné. Ne lui confiais-tu jamais les lettres que tu m’écrivais pour qu’il les mît dans la boîte aux lettres ? et mes lettres ne lui passaient-elles jamais entre les mains avant de t’arriver. Michel, celui qui pouvait tromper ton amitié aussi bassement qu’il l’avait fait une première fois était capable de toutes les vilenies. La première année de ton séjour à Montréal, je n’ai jamais cessé de t’écrire à peu près tous les jours, même quand tu cessas ou à peu près de me répondre, me reprochant mon infidélité, dans tes rares missives en des termes qui ne cadraient pas avec ta délicatesse de sentiments et ta bonne éducation. Dans tes lettres, il y avait des choses que tu n’aurais jamais osé mettre même quand tu les aurais pensées. Il me semblait qu’une main étrangère avait effacé certaines phrases pour les remplacer par des idées et des pensées désagréables. Il était impossible que ces lettres, que je t’envoyais si souvent, ne se rendissent pas et que les tiennes ne m’arrivassent pas aussi régulièrement. N’as-tu jamais rien soupçonné ? Tu connaissais cependant mon amour, tout mon amour. Ne nous étions-nous pas fiancés aux pieds des autels ? Et puis pourquoi ton ami osait-il m’écrire que tu ne pensais plus à moi, que d’autres liens plus forts t’unissaient à une jeune fille qui ne te convenait pas du tout ? Il eut même la hardiesse, l’effronterie de me dire qu’il tentait continuellement l’impossible pour te détourner de cet amour vulgaire. Il craignait bien, disait-il, de ne jamais réussir si je n’allais pas à Montréal l’aider de ma présence. Ah ! il poussait l’hypocrisie jusqu’à ses dernières limites. Sais-tu pourquoi, mon bon Michel, j’allais si souvent à Montréal ? Je t’aimais tant que je ne craignais plus les embûches de ce faux ami. J’étais sur mes gardes, car je comprenais trop bien son jeu. Il m’aimait et je le détestais. Son amour pour moi, facile à deviner, et ses intentions de gagner mon cœur m’étaient une garantie qu’il n’oserait plus rien de déshonnête. J’étais comme ces prospecteurs qui vont à la recherche de l’or ou des diamants, qui ne craignent ni les froids terribles, ni les chaleurs torrides, ni les morçures des serpents, ni la dent des fauves ; qui vont à travers la brousse, escaladent les montagnes élevées, frôlent les précipices, traversent les torrents. Que leur importent les fatigues, les misères, les dangers. Rien ne les effraye. Ils n’ont qu’un but et ils l’atteindront coûte que coûte ; l’or, le diamant, l’eldorado. Quand je touchais la main de Jean, j’en avais la chair-de-poule et une répugnance effroyable, comme si j’avais touché la peau visqueuse d’une bête venimeuse. Quand j’étais près de lui, il me semblait que je frôlais la cage ouverte d’un fauve, d’une bête féroce. Quand je lui souriais, je sentais une morçure au cœur, la douleur atroce d’un coup de poignard empoisonné. Cependant tous ces dangers m’importaient peu, car j’étais inoculé contre ses piqûres. Comme le dompteur des fauves, j’avais toujours un fouet et une pique à la main ; j’étais toujours sur mes gardes, prête à cingler ou à transpercer. Rien ne m’aurait fait trébucher ou dévier de ma route, car je te voulais et ne voulais que toi, mon trésor, mon eldorado. J’avais confiance au dieu de l’amour qui me protégerait contre les griffes et les dents auxquelles je paraissais m’exposer. Jean ne m’aurait pas touchée, ne m’aurait pas offensée sans que je t’appelasse à mon secours ; et tu n’aurais pas refusé, malgré l’oubli que tu avais pour moi, malgré l’amour que tu ressentais pour Lucille, d’accourir près de moi pour me défendre contre les attaques de Jean. Parfois j’avais envie de crier, de t’appeler, mais quand je voyais les yeux de Lucille, j’avais peur et je me faisais toute petite. Il me semblait qu’il sortait de ses yeux des jets de feu qui allaient me foudroyer, me consumer. J’avais bien plus peur d’elle que de Jean que je détestais de tout mon cœur.

« Quand j’allais à Montréal et que je ne faisais que t’entrevoir, il me semblait que les minutes n’avaient pas même la durée de l’éclair et que, par contre, les heures et les jours passés sans ta vue avaient duré des années et des siècles. Sur l’invitation de Jean, j’allais aux bals, aux soirées dansantes, aux plaisirs de l’hiver, uniquement pour te voir, entendre ta voix, toucher par hasard ta main. Te voir, te parler, te dire mes soupçons, c’était le grand but de mes promenades à Montréal. Hélas, tu me fuyais toujours et moi je te recherchais sans cesse. J’étais triste quand je te voyais avec Lucille, mais je retenais mes larmes et tu ne te doutais pas de l’amour humilié qui pleurait à deux pas de toi. Souvent un désespoir noir me prenait et j’appelais la mort. Mais j’aurais voulu mourir près de toi, à tes pieds pour que tu connusses tout mon amour et que tu daignasses jeter un dernier regard même de mépris à celle qui t’aimait tant. Mais ta pensée me revenait trop vite qui me rattachait à la vie, à une vie languissante et toute de douleur.

« Quand je te voyais, je cherchais tes yeux, mais jamais tu ne voulais me regarder. Si tu avais seulement osé regarder dans mes yeux, y lire mon amour, ma passion, tu me serais revenu. Avais-tu peur de succomber à la tristesse de mes yeux humides ? Tu ne revenais plus dans notre village ou je ne t’y voyais plus quand tu y venais si rarement.

« Michel, peux-tu comprendre ce que j’ai souffert auprès de cet hypocrite, quand je te voyais au bras de cette fille qui semblait me narguer ? Ton ami n’arrangeait-il pas par méchanceté ces rendez-vous où il me menait te voir dans l’unique but de te faire abhorrer ? Oh ! mon Michel, rien ne pouvait me détourner de toi. Mes pensées étaient toujours à toi. Je ne rêvais qu’à toi le jour et la nuit. Moins je te voyais plus je t’aimais. La méchanceté de ton ami et ton insouciance décuplaient la force de mon amour. Ton oubli aiguisait mes sentiments pour toi. Et cette jeune fille que tu semblais tant aimer, je ne la détestais pas tant parce que je ne désespérais jamais qu’un jour tu m’aimerais plus qu’elle. Elle n’était que l’étincelle qui allumerait, que le souffle qui aviverait un jour un plus grand incendie dans ton cœur, qui ne se consumerait plus alors que du plus ardent amour pour moi. Je t’ai aimé comme personne n’a jamais encore aimé, et je ne pouvais croire un seul instant qu’un tel amour ne pût vaincre le monde s’il l’avait voulu. Je t’aurais peut-être moins aimé, moins désiré si le cœur de cette jeune fille n’eût pas existé dans ton amour. Mes chagrins ont grandi mon amour, l’ont développé et en ont fait cette passion qui me tuerait si son objet disparaissait. Vois-tu, mon Michel, comme je t’ai aimé, comme je t’aime ? Maintenant que je t’ai fait ma confession, me pardonnes-tu, mon bon Michel ? Me pardonnes-tu cette faute que je n’ai pas commise par amour pour toi ? Me pardonnes-tu tout le mal que j’ai pensé et dit de ton ami ? Oh ! pardonne-moi comme je lui ai pardonné. N’eût-il pas existé, cet ami, peut-être m’aurais-tu moins chérie ? Je l’aime presque, et, si jamais je le revois, je le remercierai du plus profond de mon cœur, et je ne refuserais plus de lui donner un baiser, mais en ta présence. »

« La pauvre petite Andrée, fatiguée, épuisée, pleurait à chaudes larmes. Je la laissai pleurer sans chercher à la consoler. C’était la détente des nerfs. Les larmes, chez la femme à certains moments, sont si bonnes, si adoucissantes, si calmantes qu’il ne faut pas en tarir la source, car c’est la crise qui précède la paix de l’âme et du cœur. Quoiqu’on en ait dit, ces larmes-là sont d’or, et il faut les laisser couler abondamment, jusqu’à la dernière goutte qui tombe comme un diamant. Qu’avais-je à lui pardonner ? De m’avoir trop aimé ? Mais était-ce là un crime, une faute grave ? N’était-ce pas à moi à me jeter à ses pieds, à les baiser, à boire ses larmes, à lui redemander le pardon qu’elle m’avait déjà accordé ? Accuser deux fois une faute, n’est-ce pas s’humilier plus profondément ? sentir doublement toute la gravité de l’offense ? C’était à moi, qui l’avais oubliée si cruellement, de demander et de redemander le pardon. Après quelques instants de silence, de recueillement, Andrée me sourit agréablement et me donna ses deux petites mains que je baisai follement.

« Pauvre petite Andrée, Andrée chérie, lui dis-je, tu ne me détestais donc pas, tu ne me méprisais donc pas, malgré tout le chagrin, toute la douleur que je te causais et tu m’aimais quand même ». — « Oh ! mon Michel, je t’ai toujours aimé ; pas un seul instant je n’ai cessé de t’aimer, de te chérir. Pouvais-tu croire que je ne t’aimais plus quand tu voyais mes yeux ternes s’ombrer d’une grande tache bleue qui envahissait mes joues creusées par le chagrin et le désespoir ? quand tu ne voyais plus de sourire sur mes lèvres exsangues ? quand ma démarche languissante semblait implorer le soutien de ton bras, un tout petit espoir dans ton regard, et un tout léger soupir de ton cœur qui m’eût semblé un mouvement de compassion sinon d’amour. Juge comme je t’ai aimé pour ne pas t’avoir oublié même quand tu paraissais me mépriser. Oh ! si tu avais entendu mes soupirs, vu couler mes larmes et pesé le poids de ma souffrance, tu aurais su combien je t’aimais toujours et comme tu remplissais toutes les pensées et les rêves de mes nuits. Oh ! mon Michel, j’ai même aimé mes pleurs, mes soupirs, mes larmes, ma souffrance, parce qu’ils m’ont fait t’aimer davantage. Comprends-tu maintenant mon amour de toujours ?

« L’attente du bonheur de te voir seulement était si forte, si poignante qu’elle confinait à la douleur, à la souffrance ; mais c’était une souffrance que je chérissais, que j’entretenais parce qu’elle me venait à la pensée de revoir mon Michel que je n’avais jamais cessé d’aimer ; parce qu’elle me venait de toi, qu’elle émanait de l’être qui seul existait pour moi, bien qu’il ne pensât plus à moi, qu’il n’aimât plus me voir. Quand je te voyais, je t’aimais tellement qu’il me semblait que l’influx qui se dégageait de mon cœur, de mon âme, remplissait tellement ta pensée que tu employais toutes les forces, toutes les énergies de ton âme pour me revenir, mais que malheureusement tous les liens, toutes les chaines dont Lucille avait entouré ton cœur résistaient à tous tes efforts. Et se fussent-ils brisés, Lucille, l’impitoyable cerbère était toujours là, avec son magnétisme tout-puissant, pour en souder les maillons détachés. Ah ! comme je souffrais avant de te revoir, et comme je souffrais plus en revoyant tes yeux qui me fuyaient toujours. Quand je te voyais, je souffrais tous les tourments du plus épouvantable martyre. Ma blessure au cœur s’agrandissait et saignait plus abondamment. Il me semblait qu’un fer rouge en avivait davantage la douleur cuisante. Mais je voulais te voir quand même, dût mon cœur en éclater, en être consumé entièrement. Ne plus te voir, c’était aussi tellement souffrir, ne plus vivre, et je voulais cependant vivre encore et te voir et souffrir encore plus, car, comme on l’a si bien dit, souffrir par ce qu’on aime, n’est-ce pas encore du bonheur ? Et ce bonheur me venait par toi.

« Une brise fraîche de l’ouest venait, qui chassait devant elle les vagues de chaleur, et, bien loin vers l’horizon, les nuages sombres qui allaient s’écouler en une pluie fine où apparaissaient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Je promenai Andrée à travers les allées du jardin où les fleurs rafraîchies relevaient la tête et exhalaient, par tous les pores de leur corolle, les mille parfums que la chaleur y avait concentrés pendant quelques heures. Andrée s’endormit comme un enfant qu’on berce et je la promenai pendant tout son sommeil… Elle s’éveillait au chant des oiseaux, joyeuse, toute réconfortée. Elle demandait encore comme toujours des fleurs, ses fleurs chéries, pour en composer comme autrefois des bouquets symboliques. Je retrouvais ma petite Andrée des anciens jours, avec tout l’amour d’autrefois qui s’était fortifié et redoré dans le creuset de la souffrance.

« Le lendemain, Andrée était gaie comme un pinson et forte comme un… Oh ! non pas un Samson, mais elle était beaucoup mieux. Pour ne pas se fatiguer, elle avait fait sa toilette avec l’aide de sa bonne. Elle avait pris un bon déjeuner, l’appétit lui était revenu. Elle avait de l’entrain pour manger, marcher, descendre l’escalier seule, se promener et cueillir des fleurs dans le jardin. Elle se sentait assez agile pour imiter sa petite chatte et courir après les oiseaux et les papillons. Nous allâmes nous asseoir sous la tonnelle la plus fraîche.

« Je n’avais pas encore raconté à Andrée la confession si touchante et si véridique de Jean Roy, le mendiant déguenillé qui m’était apparu un soir dans mon bureau. Je voulus la lui dire d’une manière discrète et apprendre si son pardon était bien sincère, et comment elle pourrait supporter la présence de cet ami si coupable, si jamais un jour il reparaissait devant elle, quand il se serait complètement réhabilité à mes yeux comme je l’espérais.

« Andrée, lui dis-je, veux-tu que je te dise une petite histoire qu’un vieux, bien vieux médecin m’a racontée. Il y avait un jour, il y a peut-être bien longtemps de cela, un jeune médecin qui pratiquait dans une campagne. Il était de bonne stature, pas laid du tout. Il avait une grosse chevelure noire, un peu ondée, une barbe bien fournie et bien soignée, des yeux de jais mais très doux, la bouche toujours souriante et parfois moqueuse. Son affabilité lui attirait plus de pratique que sa science médiocre. Il était aimé pour sa ponctualité dans ses visites et pour les soins presque maternels dont il entourait tous ses patients. Il avait fait la connaissance de la plus jolie fille du village que ses parents trop orgueilleux privaient de toute sortie, et même du privilège de recevoir à la maison les jeunes gens très convenables. C’était une prisonnière de l’amour mal compris de ses parents et du snobisme qui règne parfois dans certains villages. Cependant un jour, son père lui présenta un jeune garçon avec qui il était en relation d’affaires. Les deux jeunes gens finirent par s’aimer et se fiancèrent. Cependant la mère tomba dangereusement malade et le jeune médecin fut appelé à son chevet. En peu de temps il eut le bonheur de la ramener à la santé, et la jeune fille en conçut une telle reconnaissance qu’elle commença de l’aimer. Souvent il avait prolongé ses visites au delà de toute nécessité et souvent aussi, le jour et le soir, il les renouvelait parce que, outre les soins à donner à sa patiente, il était attiré par la beauté et l’amabilité de la jeune fille. Celle-ci ne paraissait pas se déplaire en sa compagnie. Quelque temps après, le jeune médecin fut rappelé pour soigner quelques enfants atteints de scarlatine. Il ne ménagea pas plus ses visites à ses petits malades et ses entretiens avec la jeune fille remplissant l’office d’infirmière. L’amour était né et les fréquentations continuaient après la guérison des enfants. Les fiançailles avaient bientôt scellé leur amour et le mariage devait suivre en peu de temps.

« Un soir, le jeune médecin, fatigué d’une journée trop bien remplie, se reposait dans son bureau en fumant sa grosse pipe. Il prenait plaisir à voir monter les volutes grises et à compter les cercles bleuâtres qui s’échappaient de sa bouche à chaque bouffée, lorsque le timbre de la porte le tira de sa rêverie. Il ouvrait à un vieux bohémien déguenillé, malpropre, à la barbe et aux cheveux embroussaillés, à la mine rébarbative. Le jeune médecin était brave, vigoureux et il n’eut aucune crainte de faire entrer l’affreux bohémien qui s’affala dans le grand fauteuil que le jeune médecin lui poussait. « Donnez-moi, dit-il sans préambule, un verre de lait, une croûte de pain et montrez-moi votre main, je suis chiromancien, je vais vous rappeler votre passé et vous prédire l’avenir ». Le contraste était effrayant entre la main crasseuse, aux ongles longs et noirs du bohémien et la paume blanche et rose du jeune médecin.

« Jeune homme, dit le bohémien, vous êtes très amoureux, très changeant et très frivole. Si vous aviez rencontré plus de jeunes filles, vous en auriez trompé encore plus que vous ne l’avez fait jusqu’ici. Vous en auriez fait pleurer beaucoup plus et peut-être tué plusieurs d’amour et d’oubli. Tout d’abord vous avez aimé une jeune fille que vous connaissiez depuis votre plus tendre enfance. Vous l’avez délaissée parce qu’un jeune homme, que vous croyiez un ami fidèle et que vous avez aimé plus qu’un frère, s’est placé entre elle et vous. Ce faux ami a été malhonnête auprès de la jeune fille qui l’a repoussé dédaigneusement. Il a voulu s’en venger et il vous a poursuivis, elle et vous, pendant quatre années, inventant toutes les calomnies possibles ou transformant vos correspondances affectueuses en missives mensongères et déblatérantes. Pour vous éloigner de votre premier amour, il vous jeta entre les bras une jeune fille de basse extraction que vous avez aimée comme un fou. Cependant qu’il recherchait, lui, l’amitié et l’amour de votre première flamme qui pleurait et gémissait sur votre infidélité et votre oubli.

« La jeune fille, votre premier amour, assagie par l’expérience et forte de l’intuition propre à la femme sur la question de l’amour, ne craignait plus les machinations du vilain et était prête à le combattre à armes égales. Elle feignit d’avoir au moins de l’amitié pour lui dans le but de reprendre ses droits sur son ami d’enfance qui l’avait tant aimée, et qu’elle aimait encore d’un amour passionné mais sans espoir. Elle écrivait au vilain, acceptait ses rendez-vous, mais elle se tenait toujours dans une sage réserve. Elle devinait que le grand amour qu’il avait pour elle la protégerait aussi longtemps qu’elle le voudrait. Enfin le faux ami, croyant le temps propice de déclarer ouvertement sa passion, reçut la réponse que la jeune fille avait préparée de longue date. C’était un refus catégorique et poli et un adieu éternel. Cette nouvelle déception lui mit la rage au cœur et il jura de nouveau d’en tirer une vengeance éclatante. Son premier acte infâme après cet échec fut de jeter dans vos bras, jeune homme, un amour destiné à vous créer des embarras plus grands et peut-être vous faire manquer vos examens de doctorat. Il convainquit la sœur cadette de votre dulcinée que vous brûliez d’une véritable passion pour elle. Ce fut alors une lutte acharnée entre les deux sœurs pour la possession de votre amour. Désormais votre cœur balançait entre ces deux furies et vous ne trouvâtes rien de mieux que de vous fiancer secrètement avec les deux sœurs, quitte à continuer à les tromper indéfiniment. Vos examens de doctorat passés, vous alliez vous établir dans une campagne où une nouvelle flamme plus brillante vous faisait oublier tout votre passé amoureux. Voilà votre passé, jeune homme, que je lis dans votre main. Et qu’était devenu votre ami qui vous avait joué tant de si sales tours. Il fut reçu médecin lui aussi, mais il avait éprouvé tant de déceptions qu’il en fut conduit au plus triste désespoir. Il se livra aux plus grands excès, à toutes espèces d’abus, abus de l’amour charnel, abus des boissons enivrantes, abus de la morphine et de la cocaïne. De degré en degré, il descendit jusqu’aux bas-fonds de la turpitude, de l’abrutissement, de la ruine physique et morale. Il devint méconnaissable en peu d’années ; il ressembla bien vite à un vieillard que la misère a rongé. Vous qui l’avez tant aimé, vous ne le reconnaîtriez même pas si le hasard le jetait sur votre chemin.

« Maintenant, jeune homme, donnez-moi votre autre main que j’en lise les lignes de l’avenir. » Malgré toute sa bravoure, le jeune médecin n’était plus aussi rassuré. Le passé lui était dit avec tant de vérité qu’il craignait d’apprendre trop tôt de ce sorcier les malheurs et les misères de l’avenir. L’avenir ! on aime mieux en espérer les joies, s’en faire des illusions et se bercer dans les chances de succès et de gloriole qu’une belle position dans le monde promet infailliblement. Les malheurs de l’avenir nous sont connus assez tôt. La main du jeune médecin tremblait. Le sorcier l’écrasa presque entre ses doigts visqueux qui donnèrent au jeune médecin la sensation des anneaux d’une vipère sortie d’immondices. Forcé de se ressaisir, il écouta avec crainte la voix chevrotante du bohémien : vous rencontrerez, disait-il, votre ami. Votre grande pitié souffrira de ses malheurs. Vous vous souviendrez de votre ancienne amitié. Vous lui ouvrirez de nouveau votre cœur. Vous le soignerez. Vous le guérirez. Il vous vouera une reconnaissance éternelle et vous servira de témoin le jour de votre mariage.

« Dans ces autres lignes, je vois des malheurs qui vous attendent si vous n’avez pas le courage de prendre les moyens de les éviter. Vous aimez une jeune fille d’une beauté éblouissante, mais d’une coquetterie pernicieuse. Elle fera votre malheur. Elle ne connaît rien du monde et quand elle sera votre épouse, la femme d’un médecin, l’orgueil s’emparera de son esprit et ses ambitions n’auront plus de bornes. Elle était déjà fiancée et elle a brisé des liens sacrés pour se jeter dans vos bras. Défiez-vous quand vous croirez la bien tenir, comme le serpent, elle vous glissera des bras pour aller enlacer une autre poitrine. Abandonnez-la, il est encore temps ; elle s’en consolera bien vite.

« Dans ces autres lignes, je vois une pauvre petite malade, qui se meurt de désespoir. L’amour sans espérance la tue. Quand vous apprendrez sa mort, votre cœur se desséchera. Vous perdrez tout amour car c’est vous qui l’aurez tuée. Il est temps encore d’éviter ce malheur qui vous tuerait comme votre oubli aura tué l’objet de votre premier amour, l’amour de votre enfance. Allez vers celle qui n’a pas cessé de vous pleurer. Elle est mourante, mais vous pouvez la ressusciter par un retour d’amour qui vous apporterait le bonheur à tous deux. Écoutez la voix qui monte du fond de votre cœur ; elle est faible, mais c’est tout de même un écho de votre ancien amour. Répondez avant que la voix ne s’éteigne. Dans un tout petit coin de votre cœur, je vois une fleur qui s’épanouit encore ; j’en sens le parfum. Allez l’offrir à votre petite malade, elle n’attend que ce remède qui peut seul la guérir. » Le jeune médecin était convaincu ; il voulut remercier le sorcier sordide, mais celui-ci avait disparu dans des jets de flammes.

« Quand le vieux médecin me racontait cette histoire, sais-tu, Andrée, j’aurais voulu être le jeune médecin à qui le chiromancien disait la bonne aventure. J’aurais voulu revoir mon ami, l’embrasser fût-il aussi dégoûtant que le sorcier, lui pardonner et l’avoir pour témoin à notre mariage.

« Pendant que je racontais l’histoire du bon vieux médecin, Andrée paraissait soucieuse, mais parfois elle semblait sourire à quelques pensées qui traversaient son cerveau. Quand je finis de parler elle resta muette pendant quelques minutes, comme abstraite dans des réflexions qu’elle n’osait me communiquer ou des questions qu’elle n’osait me poser. Comprenait-elle toutes les allusions de cette histoire du vieux médecin que j’avais inventée pour implorer le pardon de mon ami ? J’avais converti cet ami et je voulais le réhabiliter dans l’esprit de ma chère Andrée.

« Michel, me dit-elle enfin, le vieux médecin c’est toi ; le jeune médecin c’est toi ; le chiromancien sordide c’est ton ami. Il ne lisait pas dans ta main ; il connaissait trop bien ta vie et la mienne. Le chiromancien c’était ton ami repentant qui venait confesser ses crimes et implorer ton pardon. Je l’ai reconnu, et tu lui as pardonné, n’est-ce pas, mon Michel, comme je lui pardonnerais s’il venait prendre ma main et me dire la bonne aventure ? Oh ! je ne craindrais pas de présenter ma main à ce vieux sorcier pour revoir ton ami que je ne déteste plus. J’exigerais de lui sa parole d’assister à notre mariage, car je l’aime aujourd’hui comme tout ce que tu aimes. Oh ! non, je ne craindrais plus la vue, la présence de ce hideux chiromancien, car son âme est purifiée par ton pardon qui l’a lavée, par mon pardon qui l’a blanchie. Michel, ce sorcier c’est ton ami ; je veux le revoir ! je veux qu’il assiste à notre mariage. Ô ! mon Michel, vois comme je lui pardonne. Ô ! mon Michel, depuis que je t’ai retrouvé je ne crains plus rien ; mes jours sont tranquilles, mes nuits sont calmes. Il me semble que tout chante dans la nature, que le soleil me sourit toujours et qu’il n’y a plus d’ombre même la nuit. Il me semble que les milliers de fleurs de nos jardins répandent plus de parfum et que leur odeur pénétrante me grise davantage.

« Nous sortîmes de la tonnelle et nous parcourûmes les jardins où les fleurs paraissaient relever joyeusement leurs corolles pour aspirer plus librement les rayons du soleil. Nous les regardions se balancer mollement au souffle de la brise. Nous entendions le léger clapotement des vagues baisant les rives. Nous écoutions les glapissements et les gloussements de la basse-cour tout près. Un petit chat tout mignon sautillait près de nous et les souvenirs de notre enfance et de notre adolescence accouraient qui nous remplissaient d’émotions vives. Andrée était heureuse et j’étais fier de mon bonheur.

« Andrée, désormais délivrée de toute inquiétude, prenait plus d’intérêt à la vie. Tous les jours elle sentait des forces nouvelles lui revenir. Ses joues plus arrondies offraient des tons plus chauds, plus vifs et ressemblaient à ces beaux fruits que l’automne a mûris. Ses yeux bleus veloutés riaient toujours et ses belles lèvres avaient retrouvé l’incarnat des anciens jours. L’amour tranquille et partagé l’avait embellie. Je revoyais en elle ma petite Andrée de l’autrefois toujours gaie.

« Nous étions au début de septembre ; l’été se prolongeait avec une température douce et les nuits étaient agréables dans leur tiédeur délicieuse. Un soir tard, nous étions encore assis sous le gros érable en face du fleuve. La nuit était bleutée, écouteuse ; tout paraissait dormir autour de nous. Seul parfois le grillon poussait son cri strident et puis rien autre que le léger frou-frou des feuilles qui se détachaient de l’arbre et descendaient en tournoyant autour de nous. Andrée, ramassant celles qui tombaient sur ses genoux, en regardait avec mélancolie les teintes de l’or, du cuivre ou de la rouille qui donnent tant de cachet à nos beaux érables à la fin de l’été et au début de l’automne. Par instant ses yeux se détachaient des feuilles qu’elle tenait entre ses mains déjà potelées et regardaient avec un air de tristesse au loin sur le beau fleuve. Elle y voyait un léger esquif qui paraissait porter le bonheur dans ses flancs. Elle y voyait deux jeunes gens. « Oh ! qu’ils sont heureux, disait-elle ; ils sont unis avant que l’automne ne soit venu, avant que les feuilles ne soient toutes tombées. Ô ! Michel, heureux ils s’en vont au fil de l’onde tranquille qui reflète toute la beauté du ciel. Ô ! mon Michel, comme ils sont heureux… Je voudrais moi aussi comme eux avant que l’automne n’arrive… Quand donc le vrai bonheur me sourira-t-il à tout jamais… Michel, Ô ! mon Michel, comme je voudrais…

« Regards mélancoliques, soupirs profonds, phrases à demi achevées, ton mystérieux ! Je comprenais en ce moment plus que jamais le langage de l’amour, de l’amour vrai qui soupire vers le bonheur infini, félicité des amants, suprême récompense de la vraie fidélité. Moi aussi je soupirais depuis longtemps après ce jour bienheureux. Ô ! mon Andrée, lui dis-je, rentrons ; la brise tiédit. Oh ! viens, viens et demain…

« Elle emportait les plus belles feuilles. Ô ! mon Michel, répétait-elle ; dis, veux-tu, avant que les beaux érables soient tout dépouillés de leurs feuilles d’or et de cuivre rouge, nous serons unis et nous irons comme la barque qui s’en va là-bas sur l’onde reflétant l’image du ciel.

« Le lendemain à l’aurore, je partais pour Montréal. J’avais hâte de revoir mon ami Jean Roy que j’avais placé dans une maison de santé. Je l’avais revu souvent depuis qu’il avait accepté volontairement ma proposition de son internement jusqu’à sa guérison complète. Malgré toute sa frivolité apparente, Jean avait toujours eu une volonté de fer ; quand il voulait une chose, il la voulait coûte que coûte. J’en avais eu une preuve évidente, dans cette idée persistante qui lui dura quatre années : conquérir l’amour d’Andrée et obtenir sa main comme vengeance de l’affront qu’elle lui a fait de ne pas céder à ses caresses. Pendant quatre ans, sa ténacité inventera toutes les machinations les plus indignes pour atteindre son but. Il mentira ; il trahira l’amitié ; il se jouera de l’amour ; il déchirera les cœurs. Peu lui importe ; il veut un cœur, il l’aura. Peu lui importe de jongler avec les cœurs ou de les piétiner. La vengeance le tient, et elle le tiendra quatre années consécutives. Sa volonté ne cédera qu’à une volonté plus forte et ce sera alors pour lui le désespoir le plus noir. Vaincu, il ne peut supporter sa défaite ; il ne peut plus lui survivre, et c’est alors le suicide lent, par l’alcoolisme et le narcotisme, qui le tiendra jusqu’au jour où il rencontrera, sur le chemin de Damas, sa victime dont il aura enfin pitié. Ce sera le coup de grâce. Il se reprendra ; il conquerra de nouveau sa volonté énergique qui le ramènera dans le bon chemin. Soumis aux exigences du traitement dans la maison de santé, il récupère une excellente santé. Il a oublié complètement le goût de l’alcool et des narcotiques, et il reprend foi et confiance à la vie honnête. Il n’a plus du jeune vieillard que les cheveux gris et la calvitie assez prononcée. Il a pris de l’embonpoint ; sa taille s’est redressée ; le contentement et la joie se reflètent dans ses yeux gris. Il a la volonté de marcher droit dans le chemin qu’il n’aurait jamais dû abandonner.

« Jean, lui dis-je, je viens t’offrir une réhabilitation complète et te prouver que ton passé néfaste est totalement oublié. Dans un mois je conduirai ma chère Andrée à l’autel pour recevoir la bénédiction nuptiale, et je te veux comme témoin.

« Comment, me répondit-il, pourrais-je jamais revoir celle que j’ai si cruellement offensée, celle à qui j’avais ouvert le tombeau. Ô ! Michel, je ne puis accepter. Assez de l’avoir méprisée une fois, assez de l’avoir bafouée une fois. Je crois à votre pardon à tous deux. Oh ! je veux bien m’humilier devant elle, baiser le bas de sa robe, baiser la trace de ses pas ; mais paraître devant elle, lui donner la main, toucher ses doigts que je brûlerais plus qu’un feu maudit, marcher à ses côtés, quel affront pour elle en un jour où son cœur doit être tout à la joie Ô ! mon Michel, épargne-lui cette indignité. Elle me pardonne, je le crois, je le sens aux battements de mon cœur. Je connais son grand cœur, son âme si noble. Elle me demande elle-même, me dis-tu. Oh ! je le comprends ; elle t’aime tant qu’elle ne peut rien te refuser, même ce qu’elle considère comme le plus grand sacrifice à son amour. Ô ! Michel, jamais je ne pourrai troubler un si beau jour par ma présence ; ce serait vous porter malheur une seconde fois. Présente mes vœux de bonheur à ton Andrée chérie, la plus aimable et la plus digne des femmes, et dis-lui que son pardon m’a réhabilité à mes propres yeux, et que désormais tout le bien que je pourrai faire dans ma profession je le ferai en son nom mille fois béni. Sois heureux, Michel ; soyez heureux tous deux et souvenez-vous quelquefois de celui qui va partir en emportant le plus doux souvenir de deux cœurs compatissants et généreux. Que de reconnaissance je vous dois et comment m’acquitterai-je jamais envers vous deux ?

« Jean, lui répondis-je, la plus grande marque de reconnaissance que tu puisses nous montrer, à Andrée et à moi c’est d’être mon témoin. Andrée le veut et je le veux ; je l’exige comme Andrée l’exige.

« Un soir, un mois après cet entretien, dans le grand salon de la demeure des Morin tout illuminée, c’était une fête de famille tout intime. Assis devant la table recouverte d’un tapis en chenille, en redingote jaunie, râpée, boutonnée jusqu’au col, le vieux notaire du village, ami de la famille, avait étalé quelques feuilles de papier grand format. De sa main droite, barbouillée d’encre d’un noir douteux, il jouait distraitement dans le gros encrier avec sa plume qu’il secouait ensuite sur le tapis, qu’il accrochait à son oreille ou qu’il portait à sa bouche par le mauvais bout. Sa main gauche tapotait d’un mouvement fébrile le papier grand format en y imprimant des taches jaunâtres. Ses yeux ternes, regardant par-dessus ses bésicles qui tenaient difficilement sur le bout de son nez, se dirigeaient tour à tour sur les figures des assistants, mais le plus souvent vers la porte, dans l’espoir d’y voir apparaître le dernier témoin attendu avec impatience. Près de lui, monsieur et madame Morin discutaient des clauses du contrat. Ma mère écoutait distraitement les arrangements. Andrée et moi, dans l’embrasure de la fenêtre, et parfaitement indifférents à la discussion, nous formions des projets d’avenir.

« La cloche de la porte a tinté. La bonne ouvre. Et sans être annoncé, un monsieur de belle taille, aux cheveux gris, pénètre dans le salon. J’accours à sa rencontre et, le conduisant près du groupe autour de la table, je le présente à voix basse pour ne pas être entendu d’Andrée à qui j’ai réservé une grande surprise. Andrée, restée dans l’embrasure de la fenêtre, n’a pas encore reconnu le monsieur qu’elle n’a vu que de dos. Nous tenant par la main, le monsieur et moi, nous nous avançons vers Andrée toujours immobile dans sa chaise à demi cachée par les épaisses tentures. Tout en face d’elle, le monsieur, mettant un genou en terre, saisit le bas de la robe d’Andrée qu’il porte à ses lèvres comme une relique de sainte.

« Oh ! non, Jean, dit-elle ; relevez-vous ; prenez ma main et tirez mon horoscope ; vous êtes le chiromancien que j’attendais depuis longtemps. Asseyez-vous là… Bien… Voici ma main.

« Jean, car c’était bien Jean Roy, à cette voix si douce, si caressante, fut touché jusqu’au tréfonds de son cœur et de son âme. Ses yeux s’embuèrent. Il se sentait pardonné, réhabilité. Il prit la petite main qu’Andrée lui présentait de si bonne grâce. Jamais il n’avait senti autant de douceur. Il dit d’une voix tremblotante qu’il cherchait à raffermir : « Andrée, je ne vois que du bonheur, beaucoup de bonheur dans toutes les lignes de votre main ». Et laissant avec regret ces petits doigts qu’il avait à peine effleurés, il mit sa main dans la poche de son veston et en retira une pièce de monnaie qu’il présenta à Andrée. « Andrée, dit-il, reconnaissez-vous cette pièce ? Un jour un mendiant déguenillé, crotté, abruti par l’alcool et les narcotiques, voulut revoir celle qu’il avait tant aimée d’un amour insensé. Il se présenta chez elle et on l’introduisit dans la chambre d’une mourante qui lui fit l’aumône d’une pièce de monnaie. Quand le mendiant vit l’œuvre néfaste de son crime, quand il crut que le tombeau allait se refermer sur le corps de cette sainte qui avait conservé intact un amour datant de l’enfance et qui donnait, au nom de son fiancé oublieux, une obole si généreuse à lui le criminel, le réprouvé, il eut pitié et le remords le conduisit aux pieds de son ami qu’il avait si cruellement joué. Il avoua son crime et promit de réparer le mal. Ce mendiant c’était moi ; la petite mourante, c’était vous qui m’avez fait cette aumône régénératrice. Mendiant sordide, je ne pouvais baiser la main qui me tendait la nièce de monnaie, mais cette pièce je l’ai baisée souvent et dévotement comme une médaille miraculeuse. Si je n’y vois plus, à force de la baiser, l’empreinte de vos doigts, j’y retrouve toujours le souvenir du cœur le plus charitable, de l’âme la plus généreuse. Demain, après la cérémonie nuptiale, je partirai, j’irai loin, bien loin dans l’ouest, chercher l’oubli du mal que je vous ai fait. Je chercherai à réparer en faisant le bien en votre nom. Votre pièce de monnaie, que je conserverai jusqu’à ma mort, sera toujours le talisman, la médaille miraculeuse qui soutiendra mes efforts vers le bien. Andrée, Michel, soyez heureux comme vous méritez de l’être. Souvenez-vous quelquefois de moi et il me semble que j’en ressentirai là-bas comme des effluves bienfaisants.

CHAPITRE XIII

LE COUP DE FOUDRE

« Les années passaient et il nous semblait que c’était toujours le printemps dans nos amours : toujours des aurores d’un jaune doré ; des soleils resplendissants et bienfaisants ; des couchers or et pourpre ; des nuits bleutées, mystérieuses ; des lunes toujours argentées, toutes grandes ; des fleurs partout et toujours ; toujours des alizés favorables. C’est en ces termes que je puis comparer les années qui s’étaient écoulées depuis notre union. Andrée jouissait d’une santé florissante. Dans la trentaine, elle avait cette grâce et cette beauté du plus bel âge de la vie de la femme quand le bonheur lui sourit, et le bonheur lui souriait toujours. Elle semblait mirer constamment son sourire affectueux dans une glace qui reflétait le bonheur tout autour d’elle. Elle avait encore cette grâce souple de la jeune fille qui n’a qu’un amour et qui rapporte tout à cet amour ; elle avait cette beauté de la jeune femme pour qui l’amour sourit toujours à la pensée de l’époux.

« Vous connaissiez, mes chers amis, tout notre bonheur et notre vie heureuse ; je vous en faisais part si souvent dans nos rencontres fréquentes. Mais vous vous rappelez aussi comme parfois je m’attristais et que je paraissais jaloux d’un bonheur dont j’étais privé et que certains d’entre vous possédaient, entre autres Louis Vincent, Oscar Labelle et Jean Bruneau à qui j’exprimais souvent mes sentiments de jalousie. C’était là la seule ombre, et combien grande je la trouvais, dans le bonheur et la vie heureuse que me procurait mon union avec Andrée. Je n’enviais pas vos succès dans la pratique de la médecine, car le sort m’avait peut-être plus favorisé que vous sous ce rapport. Je jouissais de la plus belle pratique qu’un médecin de la campagne puisse désirer. Je n’enviais pas votre santé parce que j’étais peut-être plus vigoureux que vous tous. L’air des champs, le parfum des fleurs, des foins coupés, des moissons fauchées me valaient plus que votre air confiné des villes. Je jouissais des plaisirs et des agréments de la campagne, car, en même temps que médecin, j’étais devenu gentilhomme-fermier. J’avais des fermes dont je surveillais la culture et l’automne me comblait de bonheur quand je voyais mes granges se remplir jusqu’au faîte. J’étais horticulteur et mes jardins conservaient toujours les fleurs les plus rares pour en faire hommage à mon Andrée. Le souvenir de ma jeunesse pendant laquelle j’aimais tant cueillir les fleurs pour en faire des bouquets à ma petite amie m’était resté vivace. J’étais éleveur et mes écuries regorgeaient de chevaux et de bestiaux de prix ; dans mes poulaillers, les plus beaux types de volailles picoraient.

« Je ne vous enviais aucun de ces biens. J’étais comblé des biens de la terre. Que pouvais-je donc désirer davantage ? Que pouvais-je vous envier, mes amis, qui demeuriez dans une ville, privés de tous ces biens que vous auriez pu souhaiter ? Je désirais, bien plus que tout cela, la récompense promise aux époux fidèles. Hélas ! étais-je maudit pour avoir tant fait souffrir autrefois ma chère Andrée ? Qu’étaient-ce que toutes ces richesses dont je jouissais comparées à la joie de posséder le vrai trésor de la famille chrétienne ? Oh ! comme mon Andrée était belle et combien je l’aimais ! Aurais-je pu jamais la trouver plus belle ? Aurais-je pu jamais l’aimer davantage ? Impossible. Je n’aimais plus maintenant que deux choses sur la terre : mon Andrée, mon épouse tendrement chérie et mes malades. L’intérêt que je portais à ces derniers égalait presque l’amour sans bornes que j’avais voué à mon Andrée. Je pense souvent encore à la joie que j’éprouvais quand, à toute heure du jour et de la nuit, je répondais hâtivement à l’appel de quelque souffrance. Les pluies torrentielles, les chemins boueux, les grands froids, les bourrasques de l’hiver le plus rigoureux, l’horreur des nuits ténébreuses n’avaient jamais mis un frein à mon ardeur, à ma hâte. Je courais au chevet de mes malades parce que je les aimais de l’amour passionné qui anime le médecin consciencieux. Pauvres ou riches, ils m’étaient tous également chers. Les uns et les autres m’inspiraient autant de pitié et d’intérêt. Je ne demandais jamais d’argent aux pauvres et peu aux riches ; je prenais généralement ce qu’on me donnait. Souvent j’offrais mes soins gratuitement ; souvent je distribuais les remèdes sans exiger de rétribution et souvent aussi, en face de la misère et de la pauvreté, je laissais discrètement quelques piastres sur la table ou sur le lit avant de me retirer. J’éprouvais autant de joie et de bonheur à soulager la misère que la maladie. J’étais heureux quand je partais de ma demeure parce que j’allais accomplir une œuvre de charité ; j’étais heureux quand j’y revenais parce que je retrouvais les tendresses de mon Andrée. Ma chère Andrée aimait mes malades autant que moi. Elle s’intéressait à eux, à leur santé, à leur bien-être. Elle avait une prédilection toute spéciale pour les enfants, surtout les petits miséreux qu’elle choyait même. Tous les jours, pendant mes courses au loin, elle les visitait, leur apportait des fruits, des gâteaux. Elle se plaisait même à les débarbouiller pour leur essayer ensuite des petites robes d’indienne, ou des petites culottes qu’elle confectionnait durant les longues soirées qu’elle passait seule.

« Sa charité me faisait aimer davantage Andrée. Je la trouvais aussi bonne, aussi aimable que belle. Mais je lui désirais encore une autre beauté, celle d’être mère. Oh ! beauté céleste que celle de la mère ! Elle excite la jalousie des anges même ! En effet y a-t-il quelque chose de plus charmant, de plus beau que le groupe vivant d’une mère tenant son enfant au sein ? Y a-t-il de plus beaux yeux, remplis de plus de tendresse, que ceux de la mère quand elle sourit à l’enfant qu’elle a placé sur ses genoux et qu’elle lui prodigue les caresses qu’il demande en agitant ses petits bras, ses petites jambes. Elle sent qu’elle va revivre dans son enfant et cette idée l’anime d’une flamme qui l’auréole autant que la couronne des martyrs et des saints. Oh ! j’aurais trouvé mon Andrée cent fois, mille fois plus belle si la maternité lui avait donné ces charmes qu’elle semblait obstinément lui refuser. Mon amour pour elle aurait grandi de l’amour que j’aurais eu pour mes enfants, et le sien ne se serait-il pas accru de l’amour pour nos chérubins ? Mes amis, le trésor que je vous enviais c’était le fruit de la maternité. J’aurais voulu des enfants à remplir ma grande maison. Je les aurais aimés pour leur gazouillement, leur babil, leurs cris, leurs bruits, leurs tapages. Avoir des petites blondes qui auraient ressemblé à leur mère, avoir des petits bruns qui auraient perpétué mon nom, c’eût été mon bonheur, le comble de mes joies, et je ne vous aurais plus rien envié. Que je vous trouvais heureux, vous qui aviez des enfants !

« Sincèrement chrétienne et dévote, mon Andrée suppliait constamment le ciel de bénir notre union par la récompense promise aux élus de la terre : « Croissez et multipliez-vous ! » Elle priait ; elle multipliait ses pèlerinages aux sanctuaires où les mères chrétiennes vont s’agenouiller dévotement pour obtenir la réalisation de leur rêve. Dans toute notre atmosphère de calme et de félicité, nous désirions un lien qui resserrât davantage, si c’était possible, notre amitié et notre amour. Nous avions un idéal sublime : nous pencher tous les deux ensemble au-dessus d’un berceau pour sourire au bébé qui nous tendrait ses petits bras. Hélas ! le rêve était trop beau ; il ne se réalisait pas. Tout près de cinq ans que nous étions mariés et jamais encore nous n’avions vu la cigogne voltiger au-dessus de notre demeure. Cependant tous les soirs nous lui préparions un nid bien ouaté, bien chaud pour l’attirer ; et tous les matins au réveil, nous nous imaginions l’avoir vue s’envoler du nid après y avoir déposé un bébé tout joufflu, tout rose. Hélas ! ce n’était qu’un rêve ; la cigogne n’était pas venue, et nous étions malheureux dans notre bonheur même.

« Un jour j’avais appelé Louis Vincent en consultation pour aller au loin auprès d’une malade. Tu t’en souviens, n’est-ce pas, Louis ? c’était en hiver. Durant l’après-midi, la neige commença de tomber à gros flocons ; puis dans la soirée, le vent souffla en bourrasques, poussant avec rage la neige qui s’amoncelait en bancs énormes à de certains endroits dans le chemin. La nuit devint d’une noirceur d’encre et la poudrerie de plus en plus aveuglante. Andrée, effrayée par la tempête qui ne cessait de gronder, et craignant qu’il ne m’arrivât quelque accident, ne voulut pas se mettre au lit avant mon arrivée. Elle prépara une infusion de thé noir pour réchauffer mes membres certainement transis par le froid et l’humidité. Elle bassina le lit et activa le feu dans le gros poêle à fourneau. Puis elle prit sa corbeille à ouvrage de fantaisie et vint s’asseoir près de la fenêtre, tout contre la table sur laquelle elle déposa la lampe sans abat-jour, pour que des rayons plus brillants pussent traverser le givre attaché aux vitres et guider plus facilement celui qu’elle attendait avec tant d’anxiété et d’impatience.

« Les heures passaient et ma pauvre Andrée combattait difficilement le sommeil. Ses paupières s’alourdissaient ; sa tête s’inclinait et se relevait par soubresauts. Il était tard, très tard, quand le mari de ma patiente, conduisant avec difficulté son cheval fatigué et couvert de frimas, nous déposa à la porte de ma demeure que j’ouvris tout doucement pour ne pas éveiller mon Andrée chérie que je croyais endormie dans son lit sous les couvertures bien chaudes. Nous pénétrâmes à pas de loup dans le boudoir pour en éteindre la lampe fumeuse. En arrivant près de la table nous nous arrêtâmes brusquement devant le tableau le plus saisissant, le plus émouvant que j’aie jamais vu. Andrée, mon Andrée adorable, la tête appuyée sur son bras replié sur la table, dormait d’un sommeil profond et elle souriait comme dans un rêve charmant. D’une main elle tenait un morceau de broderie ; de l’autre, une aiguille enfilée d’un brin de soie blanche. Sur la table à quelques pouces de sa tête dorée, elle avait aligné symétriquement une paire de petites chaussettes blanches comme de la neige, des petites chemises de toile fine et une longue robe d’enfant toute brodée. Nous restâmes longtemps en contemplation devant ce tableau tout resplendissant de vie future. Oh ! comme elle était belle dans son sommeil, mon Andrée ! comme son sourire me promettait d’espoirs ! et comme ces petits objets de toilette enfantine me réjouissaient le cœur !

« Tout à coup, le vent siffla avec rage, en poussant des paquets de neige contre les vitres qui résonnèrent avec un bruit éclatant. Andrée s’éveilla en sursaut. En m’apercevant avec mon ami Louis, elle rougit et étendit ses deux mains pour ramasser ces menus objets révélateurs de son secret. Plus prompt qu’elle, je saisis, de mes deux mains encore froides, ses deux mains blanches et fines avant qu’elles ne pussent atteindre, pour les cacher, ces petits vêtements de bonheur et d’avenir. Je fixai longtemps ses beaux yeux tout brillants de joie et de surprise, et avant même que je ne l’aie interrogée, elle semblait répondre à mon ami Louis : « oui, c’est vrai ; oui, c’est vrai ». Je tombai à genoux devant elle et lui baisai les mains mille fois. Je ne pus lui répondre ou l’interroger que par mes larmes qui coulaient abondamment. Enfin je me relevai et saisis mon Andrée dans mes bras, lui couvrant le front, les yeux et la bouche de baisers ardents. J’allai la déposer dans le lit tout chaud qu’elle m’avait préparé et où elle s’endormit en souriant à l’enfant qu’elle paraissait déjà dorloter.

« Tu n’envieras plus notre bonheur, me dit Louis tout surpris de la découverte. Je te trouve bien cachottier, heureux Michel. Pourquoi ne nous as-tu pas annoncé cette nouvelle plus tôt ; les bons amis t’en auraient félicité chaudement ». — « Les rois, lui ai-je répondu, et les grands de la terre se font gloire et honneur d’annoncer longtemps à l’avance la naissance d’un héritier, mais nous, simples mortels, nous ne devons nous réjouir de notre bonheur qu’entre époux. Oh ! mon bon Louis, tu ne peux mesurer l’étendue de notre bonheur. C’est le comble de toutes les joies, de toutes les félicités. Mon Andrée est belle maintenant, ornée de toutes les grâces de la conception, et bientôt elle aura tous les charmes de la maternité auxquels je ne trouve rien qu’on puisse comparer sur la terre. Peut-être au ciel seul y a-t-il quelque chose de plus beau, mais je n’envie pas encore le ciel pour mon Andrée.

« Les mois qui suivirent nous parurent à tous deux d’une longueur interminable, non pas qu’Andrée fût malade ou qu’elle éprouvât quelque malaise dû à sa position. Jamais elle n’avait été aussi gaie, aussi affectueuse. Sa santé paraissait plus florissante que jamais. Andrée prenait même de l’embonpoint apparent. Elle travaillait constamment et désormais ouvertement à son petit trousseau, et cependant elle trouvait encore le temps de confectionner des vêtements pour les petits miséreux qu’elle n’oubliait pas et qu’elle visitait encore fréquemment. Souvent même je lui faisais des reproches de se fatiguer un peu trop ; mais il lui semblait toujours qu’en faisant l’aumône ou la charité, elle n’en serait que plus heureuse dans l’enfant qui devait naître bientôt.

« Malheureusement, et depuis je l’ai compris amèrement, je me suis laissé tromper grossièrement par les apparences. Ces marques d’affection plus tendres qu’elle me prodiguait, n’étaient certes pas mensongères, car nous nous aimions trop sincèrement tous les deux pour qu’elle dissimulât à ce point et qu’elle ne fût pas toujours vraie dans ses affections. En admettant même les bizarreries et les changements profonds de caractère qui font quelquefois de la femme enceinte un tout autre être, jamais mon Andrée adorée, avec son tempérament toujours égal, son éducation supérieure, se serait laissé dominer par ces fantaisies capricieuses qu’on rencontre surtout chez les névropathes. Oui. je le comprends aujourd’hui, son amour, notre amour à tous deux, devrais-je dire, nous a perdus et a été la cause première de notre malheur. C’est par amour qu’Andrée a dû me cacher tous les malaises, toutes les indispositions qu’elle devait éprouver. Elle a craint de m’inquiéter et de me faire négliger quelquefois mes malades en me dévoilant des choses que j’aurais dû connaître et que j’aurais dû surtout rechercher minutieusement, choses sur lesquelles j’insistais tant chez mes malades dans la même position que mon Andrée. Sa gaieté devait être le plus souvent factice. Son état, qui paraissait si florissant et qui semblait se manifester par un certain embonpoint, n’était-il point le résultat d’un mauvais fonctionnement de ses reins ? Par les marches fréquentes qu’elle faisait sous prétexte de prendre l’air ou de se reposer de la lassitude occasionnée par ses longs travaux de couture, Andrée ne cherchait-elle pas à dissiper les maux de tête qu’elle devait éprouver souvent ? Hélas ! que j’ai été fou ! que j’ai été coupable ! Hélas ! j’ai fait ce que trop de médecins font trop souvent ; je traitais bien mes autres malades, je les questionnais ; je les surveillais, mais je négligeais mon épouse en me fiant trop à ses belles apparences. Vivant toujours avec elle, l’aimant toujours ardemment, la voyant toujours si gaie, jamais je n’aurais pu croire qu’elle fût aussi malade, et j’ai négligé de faire toutes les recherches, tous les examens qui s’imposent chez la femme enceinte, même quand elle semble ne présenter rien d’anormal, rien de particulier. Mon amour m’aveuglait, et tous les deux nous ne pensions qu’au bonheur qui se faisait trop attendre sans penser suffisamment aux accidents qu’une telle félicité pouvait cacher. Nous ne causions plus que de la naissance du petit être que nous désirions depuis si longtemps. Rien autre ne nous troublait ; nous ne rêvions qu’à lui, et les jours nous paraissaient si longs et les nuits si interminables. Nous allions gaiement notre chemin en aveugles, sans soucis des dangers qui nous menaçaient, sans crainte des précipices que nous frôlions innocemment, cachés qu’ils étaient par les milliers de fleurs variées et odorantes qui en ornaient les crêtes et en cachaient les profondeurs. Si mon exemple malheureux pouvait profiter à toutes les femmes, à tous les époux, à tous les médecins, j’en rendrais grâce au ciel, car le nombre des femmes qui meurent du fait de leur grossesse diminuerait énormément, disparaîtrait même complètement et bientôt la mortalité maternelle ne serait plus qu’un fait du passé. L’arbre, qui donnerait les fruits mûrs, serait toujours debout, vivace et verdissant pour protéger de son ombre les nouvelles boutures, les jeunes pousses. Trop longtemps, trop souvent les couvertures, qui devaient réchauffer les petits membres de l’enfant naissant, se sont changées en suaire pour envelopper le corps glacé de la mère. Ce n’est pas à la naissance de l’enfant que le tombeau de la mère doit se refermer. Les premiers cris de l’enfant ne doivent pas être le prélude des lamentations et des sanglots. Oh ! si mon malheur pouvait éclairer les mères et les médecins, je le crierais bien haut. Je monterais sur le faite des montagnes, et de toutes les forces de mes poumons et au moyen d’un haut-parleur puissant, je lancerais des appels à la sagesse et à la prudence. Je proclamerais les bienfaits de la surveillance de la femme enceinte. J’en appellerais à la sagacité et à l’honnêteté des médecins. J’aurais des mots puissants et émouvants pour toucher le cœur des futures mères. Il me semble que je ferais vibrer toutes les cordes de l’amour maternel, résonner toutes les fibres du cœur de la femme. Je leur ferais si bien sentir toute la valeur de leur santé et de leur vie que pas une d’elles n’oserait plus affronter les dangers d’une gestation non suivie. Y a-t-il réellement des dangers pendant la gestation et la parturition ? Non, absolument pas. En tout cas, il est si facile de les éviter, de les prévenir que toute femme devrait être heureuse de se voir renaître, de se voir continuer dans son enfant. Les dangers naissent de l’inobservance des règles de l’hygiène. La naissance de l’enfant, quand on a fait de la puériculture prénatale, c’est l’épanouissement de la vie, c’est une fleur de plus à la plante qui n’en sera que plus belle, plus vivace ; c’est l’élargissement de la famille avec des joies plus grandes, plus nobles. La naissance de l’enfant ne doit coûter à la mère que des douleurs qui seront vite oubliées quand elle portera son rejeton au sein pour lui continuer la vie. La mère c’est le noyau de la famille. Sans elle qu’est-ce que la famille, qu’est-ce que la vie ? Si toute femme, toute mère le comprenait, jamais plus il n’y aurait d’orphelin au berceau. Et surtout si tous les médecins le comprenaient, s’ils le prêchaient et s’ils pratiquaient en conséquence, la mère serait toujours là pour abriter de son ombre l’enfant qui la désire incessamment et qui réclame tous ses soins. Et tout le premier, moi-même, si je l’avais compris, je n’aurais pas à me frapper la poitrine en disant mea culpa, mea culpa. Ah ! j’ai pleuré depuis des années, qui m’ont paru des siècles, cette faute que je ne me pardonne pas. Que mon exemple malheureux serve aux mères, qu’il serve aux médecins. La mère qui n’a pas fait de prophylaxie, de puériculture prénatale, que laissera-t-elle à son enfant si le malheur lui en veut et que la mort vienne la faucher quelques années plus tard ? Des millions ou des milliers de dollars ? Non, hélas ! pas même la santé.

« Mes bons amis, vous me comprenez, vous qui pratiquez honnêtement. Je vous fais là des dissertations bien inutiles, mais je vous cause comme si mes paroles devaient traverser les murs de cette enceinte pour arriver jusqu’aux oreilles des intéressés.

« Enfin, il naquit, l’enfant, le messie que nous attendions depuis si longtemps. Ma chère Andrée avait été courageuse et avait montré dans cette circonstance toute la grandeur de son âme et toute la bonté de son cœur, me souriant même au milieu de ses angoisses. Aux premiers vagissements de l’enfant, elle avait déjà oublié toutes ses douleurs, et son sourire s’épanouissait de toute la joie que je ressentais. J’étais fou de joie et je ne savais comment manifester tout mon bonheur. Je ne cessais d’embrasser mon Andrée, de l’étreindre dans mes bras et de contempler le petit être qui lui ressemblait déjà. Deux heures plus tard, Andrée, reposée et belle comme elle n’avait jamais été, regardait avec orgueil et bonheur l’enfant richement emmailloté et couché près d’elle. Les beaux yeux bleus de mon Andrée brillaient d’un éclat plus vif ; ils étaient pleins de reflets du bonheur et de la tendresse. Son sourire était l’expression vivante de toutes les grâces et de toutes les joies de la maternité, et sa main se tendait vers le petit être dans une caresse attendrissante. Oh ! comme la joie se manifestait dans toute l’expression de ses traits, beaux comme une aurore radieuse.

« Veux-tu, me dit-elle en regardant avec attendrissement le bébé qui semblait lui sourire déjà, que nous l’appelions Andrée comme moi ?

« Avant que j’eusse le temps de lui répondre, ma chère Andrée, la mère de notre petite Andrée jeta un cri qui me fit frémir et me glaça d’effroi : « Oh ! ma tête, ma tête ». Et ses yeux clignotaient, les globes oculaires roulaient dans les orbites, la face grimaçait ; la contracture des muscles se généralisait, la figure devenait bleue, noire, tuméfiée et puis des mouvements désordonnés secouaient tout le corps, la bouche se teintait d’une écume sanguinolente… Oh ! assez, assez de cette description effrayante qui m’a laissé dans l’idée un cauchemar éternel. C’était la crise d’éclampsie dans toute son horreur. C’est alors que je compris toute la profondeur de ma faute, de mon crime, et que je me frappai violemment la poitrine en disant : mea culpa, mea culpa. Les convulsions se répétèrent avec une intensité effroyable. Je tentai, hélas ! trop tard, tout ce que la médecine pouvait m’offrir de ressources. J’appelai d’autres confrères ; mais tout fut inutile. C’était la fin dans une affreuse agonie. C’était l’écroulement de tout notre bonheur. Mon Andrée que j’avais tant aimée expirait et mon amour aveugle, mon insouciance l’avaient tuée. J’avais désiré la vie et j’avais, par mon imprévoyance, ouvert la porte toute grande à la mort. Marin insouciant, je n’avais pas veillé au grain ; un tourbillon de vent est survenu, roulant le tonnerre dans ses flancs ; et la foudre, s’en détachant, avait déchiré le grand mât de mon navire qui vogue maintenant à la dérive. Si je n’avais pas eu la vie du petit mousse à protéger il y a longtemps que je l’aurais laissé sombrer sur les brisants.

« Andrée serait morte de toute maladie, j’en aurais eu une peine inénarrable, incommensurable ; j’aurais pleuré abondamment ; j’aurais gémi lamentablement, mais j’en aurais fait mon deuil, mon sacrifice à la fin, parce qu’il faut mourir un jour, se séparer tôt ou tard, car la mort ne mesure pas nos jours aux heures de bonheur ou de tristesse. Mais mourir parce qu’on a porté la vie dans ses flancs, parce qu’on a donné le jour à cette vie, c’est incompréhensible ; mais mourir parce qu’un époux médecin n’a pas été assez intelligent pour prévenir la catastrophe, c’est horrible. Qua la femme d’un médecin meure d’éclampsie ou d’infection puerpérale, c’est une abomination. Comprenez-vous maintenant, mes amis, la douleur et le remords qui me poursuivent incessamment depuis ? Il me semble que je suis un assassin, un réprouvé, un maudit qui n’a plus qu’à traîner ses lourdes chaînes à travers une vie trop longue, trop accablante. Parfois je m’imagine qu’une malédiction est suspendue sur ma tête comme une épée de Damoclès, pour les pleurs que j’ai fait verser à mon Andrée dans mes moments d’oubli et de parjure ; mais je n’ai pas sitôt souhaité qu’elle me tombe dessus que les yeux attendris de mon enfant m’apparaissent et éloignent de moi l’idée de la mort que je désirerais comme un refuge à mon martyre de tous les jours. Souvent cependant j’appelle la mort à grands cris ; malheureusement elle ne me répond pas. Comment une pareille chose, un si grand malheur pouvaient-ils m’arriver sans que j’en mourusse ? On peut donc enlever la cervelle et le cœur de l’homme et le laisser vivre encore. Pourquoi un crime si énorme peut-il rester si longtemps impuni ? La prolongation de ma vie misérable n’est-elle pas une parcelle de l’expiation de mon forfait ? Je vis pour expier, mais je voudrais expier plus cruellement encore. Dans mes jours les plus sombres, seuls les vagissements ou le babil de mon enfant m’ont raccroché à la vie. Dans ses beaux yeux bleus, dans ses cheveux dorés, je retrouve mon Andrée et le souvenir qu’elle m’a laissé de la garde de notre enfant. Parfois je me reprends à la vie quand je contemple cette image de ma disparue si chérie. Je n’ai plus vécu que pour mon enfant.

« Oh ! mes bons amis, j’espère que vous me pardonnerez d’avoir jeté un voile de tristesse sur ce banquet du souvenir auquel je vous avais conviés dans l’espoir de retrouver avec vous les gais épisodes de notre vie d’étudiants ; mais, hélas ! la vie est ainsi faite que trop souvent la tristesse vient assombrir les joies que nous nous promettions, le bonheur que nous souhaitions. »

12 octobre 1931.
FIN